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De l’audace et du jazz

Nous revenons sur la vie du disque, comme chaque fin d’année, avec ces deux numéros, le 635 et son supplément internet. Comme d’habitude, des rencontres avec des professionnels éclairent les enjeux du secteur du disque, de jazz en particulier, et le moins qu’on puisse dire, c’est que le paysage évolue à la vitesse de la lumière. Il suffit pour nous de constater la part de plus en plus grande prise par les autoproductions (près de 50 % de nos réceptions) pour savoir que beaucoup de paramètres ont changé en une quinzaine d’années, et continuent d’évoluer chaque jour.
D’autres signes, comme le fait que des musiciens de jazz « installés » deviennent leur propre producteur, confirment que ce mouvement, commencé dans la multiplication sauvage des petites autoproductions, a atteint aujourd’hui l’ensemble du secteur, y compris les « stars ». Cette année, nous avons pu noter que Sue Mingus pour le Mingus Big Band, Dave Holland, Branford Marsalis et même Sonny Rollins développent leur label, confiant le soin de la promotion et de la distribution aux grandes compagnies, se réservant l’aspect artistique.
Entre ces deux pôles de la notoriété, il existe maintenant une série de producteurs qui font leur place en ajoutant à leur qualité de petites structures pour la production (une certaine diversité et souplesse en matière de création), une dimension de distributeurs, que ce soit d’ailleurs par les moyens traditionnels de la vente chez les disquaires ou par les moyens modernes de la VPC par internet. C’est une garantie de pluralité, même si la cause n’est pas facile, ni gagnée.
Cette recherche d’une nouvelle organisation pour la vie du disque, de la musique enregistrée en général car les supports se diversifient, se fait aujourd’hui à l’échelle de la planète. Elle est loin d’être simple car les aspects juridiques, contractuels sont d’une réelle lourdeur, les conflits infinis. La diversité même des intervenants répartis dans nombre de pays aux juridictions les plus diverses rend une harmonisation des règles et une égalité de traitement très improbables dans l’immédiat, à supposer que cela soit souhaitable sur le plan démocratique.
Les conséquences de cet ensemble de réalités ne sont pas pour autant forcément négatives pour les artistes, le public. C’est le signe d’une nécessaire adaptation à l’évolution technologique sans limite que connaît notre période. La rapidité de ce changement n’est d’ailleurs pas sans conséquence sur la vie et les habitudes des amateurs de jazz eux-mêmes.
Ces mutations sont dans le droit fil des déréglementations qui secouent la planète aujourd’hui, qui collent à l’évolution du monde, de la mutation des grands équilibres stratégiques, économiques et sociaux des deux siècles passés, fruits d’une histoire des Lumières qui n’éclairent plus le monde. On peut légitimement s’inquiéter de constater que la spécificité du jazz, qui doit tant à ces Lumières dans les conditions de son existence, ne soit laminée, au même titre que la musique classique, dans un maelström mercantile et consumériste absolument antagoniste avec l’esprit et la vie de ces arts musicaux, particuliers parce qu’universels et justement pas folkloriques.
On peut être inquiet de ce que demande la vie à un artiste d’aujourd’hui en matière de droit, d’argent, de médiatisation complaisante pour exister. On peut aussi être inquiet de constater que le statut d’artiste de jazz passe davantage par sa conformité à la norme et à la mode, que par ce qui l’individualise, le rend à nul autre pareil, car on sait que l’esprit même du jazz - c’est vrai de tout art - est opposé au conforme.
On peut en revanche se réjouir de voir des artistes prendre des responsabilités pour organiser eux-mêmes leur liberté de création, qu’ils se nomment Marsalis, Holland ou Mark Elf, Willie Jones III, et beaucoup d’autres, partout ; heureux de voir toujours perdurer ces vrais amoureux de la musique de jazz qui la défendent en la produisant au risque de leurs deniers : ce mois-ci vous en découvrirez quelques-uns comme Xavier Felgeyrolles, mais on pourrait vous parler de Didier Drussant, Patrick Saussois, Gérard Terronès, Alain Bédard… ; le monde est encore peuplé de ces audacieux de la vie.
En fait, ce qui rassure le plus, c’est la diversité même des situations de ces défenseurs du disque de jazz : Daniel Richard est capable en France avec son équipe d’un bon travail au sein d’Universal, une major ; un disquaire traditionnel comme Paris Jazz Corner rassure sur l’amour du disque comme œuvre d’art… Michael Cuscuna, dans un autre genre (la réactivation dynamique de la mémoire du jazz) fait un grand travail avec Mosaic aux Etats-Unis ; et il y a encore les Fields pour les labels HighNote et Savant ; les maisons LoneHill, Premonition ; Sound Hills au Japon ; Fresh Sound en Espagne ; Red Records, Philology en Italie… Même une scène nationale comme celle de Bayonne peut défendre le disque de jazz… Tout est donc possible, cela ne dépend que des hommes !
Il est aussi vrai que dans le même temps de beaux catalogues, de beaux labels de jazz, comme Blue Note se traînent en France dans une routine de mode qui indique la méconnaissance de leur propre histoire et de celle du jazz. Mais tout ça reste finalement cyclique, et si l’on ne peut pas être d’un optimisme béat sur la situation du disque comme sur celle du monde, tout ce qu’on peut dire avec les vieux sages du jazz, c’est que tant qu’un musicien de jazz soufflera dans son biniou, le jazz existera…
Ils sont si nombreux aujourd’hui encore, et de talents (Scott Hamilton, Houston Person…), de tous les âges et coins du monde, que nous sommes sûrs de ne jamais voir la fin du jazz. N’est-ce pas déjà essentiel ? A propos d’essentiel, ne manquez pas le prochain numéro Spécial 2007 consacré aux soufflants de l’après-guerre.

< Yves Sportis >