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The five cornered square

La Dans l’interview d’Enrico Rava du mois passé (n° 632), il y avait une prise de distance avec son histoire, une franchise tout à l’honneur de l’intelligence de l’artiste, même si |’on se pose la question de la poursuite partielle ou apparente d’une attitude qui le fait aujourd’hui sourire.
Le jazz est en France au centre d’un enjeu culturel qui nécessite sa récupération. La lecture de la presse quotidienne et des magazines qui continuent de lui consacrer des rubriques sporadiques, malgré son relativement faible impact économique, montre que son écho se situe sur un autre plan que la musique et l’art. Sa liberté, son indépendance affirmées objectivement par les faits d’une autre époque, d’une autre culture, d’une population étrangère à ces mondes, est l’un des derniers drapeaux présentables. Sa mémoire vaut de l’or.
La lecture d’interviews de témoins de l’histoire du jazz, aussi bien que celles des témoins de l’histoire en général qui nous racontent parfois jusqu’à quarante-cinquante années de vie a cela d’intéressant, entre autres sujets de réflexion, qu’elle donne à l’information une relativité que le recul permet. Il y a bien sûr une «réécriture» à la lumière de la pensée, de la maturité du jour, mais il y a également une grande lucidité, une savoureuse appréciation sur la manière dont les événements et les informations ont alors été vécus, ressentis.
Il faut en effet, dans cet instant de l’immédiateté des faits et de leur transcription, une indépendance de vue certaine et un esprit critique développé jusqu’à la paranoïa pour ne pas tomber dans les mailles du conformisme, car la proximité (temporelle et visuelle) leur donne les apparences de la réalité et de la vérité. La vision uniforme aujourd’hui en France des relations internationales, quelle que soit l’option politique, en est un exemple spectaculaire, au même titre que le consumérisme acritique culturel, touristique, etc.
Quand on n’est pas capable de s’abstraire du conformisme au moment des faits - ce qui peut s’expliquer par la pression médiatique autant que par un renoncement -, il arrive que ce recul puisse permettre de prendre ses distances avec ces errements qui se révèlent 30 ou 50 ans après, comme dans l’interview de notre trompettiste.
La première digestion de l’information a un pouvoir d’influence, et l’information immédiate est aujourd’hui le plus «naturellement» filtrée. Les journalistes, les hommes politiques mais pas seulement sont fermement mais aussi assez finement enrôlés dans ce rôle de transcription normalisée de l’information. Ce qui explique qu’il n’y a plus vraiment de critique alternative comme cela a pu exister par le passé.
La réflexion avec le recul qui permet parfois la critique - même à retardement - et l’enregistrement d’une mémoire plus équilibrée, restaient à traiter. Suivant en cela l’exemple des totalitarismes et avec un peu de retard, nos pouvoirs européens ont saisi l’intérêt de «façonner» en profondeur l’opinion publique par une réécriture permanente de l’actualité et de l’histoire dans son entier. C’est le point où l’information se confond avec la propagande, où l’histoire devient officielle.
On a pu le constater quand de libérateurs en 1945, les Américains sont brusquement devenus depuis 2000 des «occupants» de l’Europe, avec aussi la polémique récente sur la colonisation de l’Afrique du Nord, où les protagonistes (France et Algérie) du débat n’avaient aucun intérêt à l’histoire réelle de la colonisation et des pays colonisés - avant, pendant, après et depuis quand ? - mais un grand intérêt à ce que cela serve leur propagande de 2006.
On le constate aujourd’hui avec cette unanimité de la presse en plein délire orientalisant qui vante «ces femmes qui ont choisi le voile» (Le Monde 2), brade la laïcité, la démocratie au nom d’une différence qui n’est qu’un enfermement, et banalise les dictateurs et les terroristes par une justification systématique des pires actions comme le fait John Le Carré en une du Monde du 7 septembre, véritable révision de l’histoire qui par sa place privilégiée dit assez le positionnement de ce quotidien trotsko-chrétien (Libération, Marianne et la plupart des autres supports de presse ne font pas différemment recouvrant l’unanimité du personnel politique). Même pour un homme «de gauche», il n’est plus inconvenant d’aller serrer la main d’un dictateur syrien ou d’un nazi iranien. On normalise les avancées liberticides du dernier et pire totalitarisme - par son aire d’influence, ses ressorts religieux et racistes - que le monde ait connu. Cela rappelle les poignées de mains avec Hitler et les complaisances de ces pouvoirs, de cette «gauche» avec l’ignoble, dont parlait dans l’instant George Orwell dès 1939-40, avec la lucidité et le courage qu’on lui connaît, lui un homme de gauche, un vrai.
Peu aujourd’hui réagissent dans l’instant, et comme nous sommes entrés en période trouble, l’origine supposée (d’après les noms) de leurs auteurs les décrédibilise a priori. Le recul de l’histoire a été sévère pour nos aînés des années trente du siècle dernier, d’autant que les conséquences de leur lâcheté ont été de celles dont nos sociétés portent encore la culpabilité.
Contrairement à leur impression du moment, ce n’est pas parce qu’on réécrit l’histoire aujourd’hui que l’histoire de demain sera plus tendre pour leur complaisance du jour. Mais peut-être y a-t-il une jouissance dans la culpabilité…

< Yves Sportis >