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Plaisirs partagés

La scène des festivals d’été va briller encore de quelques beaux feux (Colmar, Nuits Manouches…) et nous avons déjà la tête pleine de souvenirs, de jazz et de musiciens mais aussi de l’accueil d’une grande gentillesse que nous avons reçu dans la cinquantaine de festivals que nous avons suivis cet été. Les yeux comblés par cette diversité qui est si profitable au jazz, qui manque parfois dans la programmation, mais que les équipes possèdent dans leur approche, dans leurs motivations et dans leur manière de recevoir les amateurs de jazz. En dehors même de l’aspect artistique, c’est un grand bonheur de rencontrer une telle énergie, de tous les âges, très souvent bénévole mais toujours professionnelle et pleine de conviction, au service d’un art, le jazz, qui le mérite bien. Aller en festival, c’est passer son temps à discuter de tout et de rien, mais aussi de jazz et de manière de vivre ; c’est retrouver le sens d’un dialogue social. Il reste bien sûr des choses à améliorer, essentiellement sur le plan de l’originalité des programmes, sur l’attachement obligatoire - et pas toujours suffisant - à cette musique qui génère tant d’enthousiasme, sur les talents qui ne demandent qu’à être connus, sur les jeunes amateurs qui ne demandent qu’à être conquis pourvu qu’on aide au développement de l’autonomie de leur pensée plutôt qu’au conformisme.
Mais là se posent les questions de l’approfondissement de la connaissance du jazz - on note à ce propos des améliorations -, de la rentabilité des tournées, et d’autres problèmes plus larges de société qui vont de la gestion des élus à la communication entre générations. Le jazz a sa place dans ce large débat, son action est partielle, ponctuelle bien entendu, mais pas ridicule, si l’on veut s’en rendre compte. Ça n’a pas été le cas de l’administration à Montauban qui a trouvé que le 25e anniversaire d’un grand festival de jazz était le moment opportun pour venir contrôler manu militari la réalité du bénévolat d’une magnifique équipe, les contrats d’artistes un peu surpris par la méthode… L’administration manque souvent de grandeur et de cohérence, car le service public doit être aussi capable d’apprécier les efforts d’une équipe en matière de lien social - le mot à la mode - plutôt que de les décourager par des contrôles sans intérêt. Le coût de l’opération a certainement été conséquent en termes de personnel et d’énergie, et ses dommages pour l’image de l’administration incommensurable. L’intelligence n’est pas toujours au pouvoir.
Au-delà de ces péripéties, désagréables, chacun de nous va garder de belles images de cet été de jazz. Beaucoup évoquent les Anciens et on les comprend : de B. B. King à Sonny Rollins, en passant par Clarence Fountain des Blind Boys of Alabama, Solomon Burke, McCoy Tyner, et quelques autres, ce sont des moments d’émotion, de joie ou de mélancolie, vécus grâce à des artistes au talent hors normes. Le « Naïma » de McCoy Tyner à Montauban restera par exemple le moment magique du très beau concert point d’orgue des 25 ans du festival. Le jazz concerne toutes les générations de musiciens, et chacun a eu ses découvertes, ses coups de cœur, ses déceptions parfois. La Vitoria Suite de Wynton Marsalis (pour les 30 ans du festival de Vitoria) figure sans nul doute par son ambition et sa réalisation comme le moment le plus original et créatif du jazz de cet été. Mais l’essence du jazz est parfois dans « l’habituel » : Kenny Barron, Mighty Mo Rodgers à Blainville ou
Dr. John sur la plage de San Sebastián où New Orleans apparaissait dans toutes ses beautés, avec un splendide Donald Harrison en guest star. Vous découvrirez, avec l’ensemble des comptes rendus, d’autres moments d’exception, dans la diversité de l’équipe, et tout ce qui rend cette partie de notre travail particulièrement attrayant, y compris la rencontre des autres amateurs, des organisateurs, la curiosité des plus jeunes et ces trésors de patience et d’ingéniosité mis au service du seul jazz.
Nous essayons, modestement, de vous en faire partager la saveur dans les trois numéros de rentrée (septembre, octobre, novembre), pour vous donner l’envie de découvrir d’autres festivals par vous-mêmes l’an prochain. Peu de pays, de continents, ont de telles opportunités ; à vous de savoir leur donner vie, en y allant, en y participant même (le bénévolat est recherché et côtoyer des artistes est un privilège), en apportant le meilleur de ce que vous avez à cette musique qui n’a pas d’équivalent à ma connaissance, en faisant en sorte que le jazz reste cet art de proximité quand certains pensent parfois en faire un spectacle mercantile.
J’allais oublier de vous dire que voyager avec un but – le jazz par exemple – n’empêche pas de découvrir des paysages et, à travers eux, les personnes qui les ont façonnés. Nous ne sommes pas des pays que de jazz, et il y a tant de beautés, de parfums, de saveurs, à découvrir au hasard de la route, nécessaires mêmes à la perception du jazz, que décidément, vous n’avez aucune raison l’an prochain de ne pas consacrer une semaine, au moins, à un festival de votre goût ; il y en a forcément un qui vous attend.

< Yves Sportis >