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Cinq semaines sans ballon

Pour ceux et surtout celles, j’en connais et je les plains, qui en ont marre de l’omniprésence du ballon rond pendant l’année et davantage encore actuellement, il y a le JAZZ…
Il compenserait avantageusement le spectacle aujourd’hui très normalisé d’athlètes gonflés à en éclater de tout ce que vous pouvez supposer, sauf d’imagination la plupart du temps. O tempora ! O mores ! Avant, c’était les jazzmen qui se droguaient… Ça arrive encore dans le jazz, soyons francs, mais pour l’instant c’est plus rare. Quand on choisit le jazz, on peut encore y échapper.
Alors contre l’envahissement de l’espace par le ballon rond qui a perdu les 32 facettes qui faisaient sa diversité, je vous propose de rêver à ce que serait votre festival de jazz idéal pendant ces cinq semaines (celles des congés payés dont nous fêtons si discrètement les 70 ans) si par enchantement nous disposions d’une Montgolfière, car l’encombrement d’un calendrier trop concentré est tel que seul ce moyen de locomotion pourrait nous permettre de suivre ces beaux concerts et d’éviter du même coup l’overdose de ballon rond, les routes, les gares, les ports et aéroports surchargés.
Quel est, en effet, l’amateur de jazz qui n’a pas rêvé un jour d’aller par les chemins pour se fabriquer son festival idéal ?
Ce parcours comprendrait nécessairement des à-côtés, car le jazz en festival est indissociable des personnes et des équipes qui l’animent (toutes sympathiques mais différentes), des scènes qui le proposent (grandes, intimes, champêtres, spectaculaires, antiques), de l’environnement en général (culinaire, vinicole, c’est important), de la météorologie, des paysages, de la nature, des villes et des villages…
En admettant que nous soyons doués du don d’ubiquité, il y aurait nécessairement une préparation du voyage, une réflexion, des choix à faire… Irions-nous nous immerger dans un seul festival ou piocher à droite et à gauche ? Privilégier seulement la qualité de la musique ? Plus spécialement encore du jazz ? Le cadre ? Les conditions d’écoute ? Les événements ? Les anniversaires ? Chercherions-nous le festival idéal ?
En fait tout existe, et ce n’est pas un des moindres plaisirs à voyager en jazz. Il n’y a pas de modèle absolu, unique. C’est du changement que naît l’attrait de ce parcours d’été, car un festival reste, on l’oublie souvent, un moment de rencontre.
Prenons par exemple l’année que nous ont concoctée des dizaines d’équipes de passionnés souvent bénévoles, et partons à la découverte…
En 2006, on commencerait ce parcours par ce qu’il ne faut pas manquer : B. B. King à Antibes et Montréal. C’est officiellement la dernière grande tournée de cet extraordinaire personnage. Tout le monde aime cette figure généreuse, aristocratique au sens antique.
Tout de suite après le King, viendrait à l’idée qu’une autre légende, Sonny Rollins (Vienne et Vitoria), est encore sur les routes pour nous faire partager sa quête de la note juste autour de laquelle son discours tourne depuis si longtemps avec tant de grâce. Il a fait le beau cadeau d’anniversaire d’être présent pour les 30 ans de Vitoria-Gasteiz en Espagne, et on en profiterait pour être de la fête, avec les musiciens de New Orleans, avec un vrai feu d’artifice autour des Wynton Marsalis, Kenny Barron, Mulgrew Miller, Russell Malone…
D’un anniversaire à l’autre, il n’y aurait que les Pyrénées à franchir pour se rendre à Montauban autour des Blind Boys of Alabama, McCoy Tyner, Scott Hamilton avec Dany Doriz…
Comme on aime la mer, on écouterait Eddie Palmieri à Getxo, Tom Harrell à Toulon, Ahmad Jamal à Marseille, le Dizzy Gillespie Alumni à Antibes, Yusef Lateef à Saint-Nazaire ou à San Sebastian, Ron Carter à Pescara…
Parce qu’on prise la campagne, le foie gras, l’armagnac ou les crêpes et le cidre, il ne serait pas question de manquer Terence Blanchard et Wynton Marsalis à Marciac, de négliger le swing de Michel Pastre à Monségur, ou Rhoda Scott à Langourla.
Avec Roy Hargrove, Scott Hamilton et dix autres affiches, Paris resterait Paris, c’est-à-dire capitale…
Qu’y a-t-il de plus beau que la voix dans le jazz, surtout quand Deborah Brown (Corbeil, Frameries), Freddy Cole (Antibes), Laïka Fatien (Vienne, Colmar), Mandy Gaines (Montauban) et Magic Slim (Gouvy) sont de passage ?
On goûterait le piano à Montauban avec McCoy Tyner, au Château de Beaupré avec Monty Alexander, Jacky Terrasson…
Pour les big bands, on se précipiterait à Strasbourg (Lincoln Center Jazz Orchestra de Wynton Marsalis) ou à Pertuis (Laurent Mignard, Claude Bolling).
L’été est peuplé des cordes de la tradition de Django, à Salon, Vannes, Strasbourg, Gouvy, Paris (Les Nuits Manouches), avec Stochelo, Dorado, Tchavolo, Biréli, Alma Sinti, les Enfants de Django…
On irait découvrir la Belgique sur place à Gouvy (Toots Thielemans, James Carter), Frameries (Fabrice Alleman, Robert Jeanne) ou… à Maisons-Laffitte (Phil Abraham) et Antibes (Philip Catherine).
On s’éterniserait dans les festivals de jazz où il n’y a que du jazz, à Ascona (New Orleans, Leroy Jones et Warren Vaché), Colmar (Cyrus Chestnut, Jimmy Cobb, Chico Freeman), Foix (James Spaulding/Pierre Christophe, Billy Pierce et Valery Ponomarev)… ou on picorerait dans ceux qui privilégient l’éclectisme comme Marciac, Montréal, Assier, La Seyne…
Il y a donc cinq belles semaines à passer sans ballon… Prenez l’air, prenez le jazz et bonnes vacances !

< Yves Sportis >