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Les ailes du jazz

Penser au contenu de Jazz Hot, c’est partir à la rencontre d’une histoire, celle du jazz, celle des personnages qui ont peuplé cette musique et cette revue. Le jazz semble être un espace fini dont on pourrait connaître tous les recoins, mais on découvre avec le temps qu’une vie ne peut y suffire, et que notre imagination et le savoir sont capables de nous faire redécouvrir en permanence ce que nous pensions connaître, voire de nous ouvrir des terres vierges.
Phil Woods est un musicien réputé qui fait partie de la famille du jazz depuis si longtemps que la plupart des amateurs pensent le connaître. C’est pourtant la première fois que Jazz Hot lui consacre une place digne de son art, et cela nous fait un grand plaisir comme ce fut le cas pour Von Freeman, Jimmy Heath, Ellis Marsalis et quelques autres, car ces musiciens sont l’épaisseur du jazz, ceux qui portent cet art à tire-d’aile dans l’espace et dans le temps. Phil Woods emploie avec humilité le terme de « soldat du jazz », et si la métaphore martiale est dévalorisée en art, ce choix de mots est parfait.
On nous reproche parfois de ne pas mettre l’accent sur les jeunes musiciens en couverture ou dans nos articles. C’est un constat que nous acceptons car le jazz n’est pas une musique de jeunes, de mode, commerciale. C’est un art, une culture, et notre travail n’est pas la promotion de la nouveauté, mais la promotion du jazz, et cela depuis 1935. Une couverture avec Phil Woods est donc une révérence faite à son art.
On ne peut jamais prétendre connaître le jazz, d’autant qu’il se prolonge à chaque seconde qui passe, pas plus qu’on ne connaît un musicien comme Phil Woods qui a peut-être enregistré 1000 disques, dont 200 en leader. Chaque jour qui passe, il continue d’apporter son message, de transmettre son art à ses collègues musiciens, au public, et, l’été dernier encore, il a donné une relecture ambitieuse de Bird With Strings, qui reste un grand souvenir pour ceux qui ont eu la chance de l’entendre, car Phil Woods aime Charlie Parker. Il ne s’en est jamais caché. Sa manière de prolonger l’art de Bird a adouci, pour nous et pour beaucoup, la douleur de sa perte prématurée. C’est un des miracles du jazz : les grandes voix ne meurent jamais. Elles trouvent dans la liberté du jazz le cadre de nouvelles vies.
La voix de Bird, ce sont aujourd’hui des centaines d’altistes de toutes générations qui donnent avec originalité une dimension à la musique de Parker dont rêvait Charlie sans penser y parvenir. C’est une des raisons de sa disparition, mais le jazz a été plus généreux, plus fort qu’il ne l’imaginait. Avoir la chance de rencontrer encore les musiciens qui ont bu à la source parkérienne du vivant de la légende est donc un privilège que nous sommes heureux de partager, qu’il s’agisse de Phil Woods ou de « Little Bird » Jimmy Heath. Retrouver en Jesse Davis la puissance des accents parkériens, c’est se dire que rien ne disparaît, c’est toucher à l’immortalité, ce qui est après tout une recherche fondamentale de l’être humain quelque chemin qu’il prenne pour l’exprimer et, à choisir, le chemin artistique est le plus stimulant compte tenu de l’encombrement et de la pollution de notre planète.
Ces ailes de la liberté nous ramènent à notre actualité française toujours surprenante comme la récente polémique née de la décision de l’administrateur de la Comédie-Française, Marcel Bozonnet, de déprogrammer une pièce de Peter Handke, « coupable » et « puni », pour avoir assisté aux obsèques de Slobodan Milosevic, ancien président de Yougoslavie. Elle a opposé les adversaires de la censure aux « droits-de-l’hommistes ». Pour comprendre cette actualité, il faudrait revenir à l’histoire des Balkans, Handke nous y incite depuis plus de dix ans, en remarquant le travail partial de la presse : « Je raconte les réfugiés serbes. Personne ne parle de ça. » Handke met le doigt sur l’Europe faiseuse de guerres qui a démantelé la Yougoslavie, et sur le fait que la presse a occulté les crimes du Croate Tudjman, du Bosniaque Izetbegovic, fasciste-intégriste pourtant entouré d’intellectuels français droits-de-l’hommistes. Quant à notre administrateur, il a donné dans Jean Genet, ce qui aurait dû poser à sa bonne conscience un cas autrement plus difficile… Handke a prononcé à cet enterrement une phrase qui pourrait servir de vademecum à la presse si elle ne se confondait pas aujourd’hui avec les pouvoirs : « Le monde, le prétendu monde, sait tout sur Slobodan Milosevic. Le prétendu monde sait la vérité. C’est pour ça que le prétendu monde est absent aujourd’hui, et pas seulement aujourd’hui, et pas seulement ici. Je ne sais pas la vérité. Mais je regarde. J’entends. Je sens. Je me rappelle. Je questionne. C’est pour ça que je suis présent aujourd’hui. » Ce pourrait être une bonne définition de l’esprit critique et de la vocation du journalisme.
Dans l’actualité, Caroline Fourest, journaliste de Charlie Hebdo, a reçu le prix du livre politique 2006 décerné par l’Assemblée nationale pour La Tentation obscurantiste, ouvrage traitant du totalitarisme islamique (il existe donc…) et de la complaisance de la gauche entre autres. Un prix de la part de ceux qui, dans leur majorité, banalisent cet intégrisme virulent, c’est étonnant.
Pour la tragédie du petit peuple palestinien (4-5 millions), qui a voté tout de même l’élimination de ses petits voisins, nous suggérons aux grands qui les renforcent dans cette idée de les nourrir avec leurs profits pétroliers, et aux occidentaux culpabilisés d’ouvrir le Quid (2004) à « fortune personnelle des dirigeants politiques » pour constater que la 5e fortune du monde appartenait au dirigeant palestinien d’alors.
Le 10 mai est devenu la journée de la mémoire de l’esclavage. Bonne idée, mais pourquoi limiter cette commémoration à une autoflagellation franco-française, quand l’esclavage est une réalité universellement partagée ? L’esclavage est un fondement de l’expansion coloniale du monde musulman du VIIe siècle jusqu’à nos jours dans des proportions bien autrement importantes. On oublie également la prostitution, l’esclavage sexuel de millions de femmes sur la planète qui dure toujours. La prochaine coupe du monde de football en Allemagne, outre de gêner la vie du jazz, est l’occasion de banaliser cet esclavage, le plus ancien et toujours d’actualité…

< Yves Sportis >