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Parfum de flamme

En dépit de l’hiver tardif, ça sent déjà le printemps et l’été, et on le doit à l’arrivée des programmes de festivals. De grands anniversaires se profilent, avec les 30 ans du Festival de Vitoria-Gasteiz en Espagne, les 25 ans de Jazz à Montauban. On salue des naissances (Maisons-Lafitte, Versailles…), signe qu’il y a toujours de nouvelles énergies au service de cette musique, tant mieux.
Les festivals sont aussi l’occasion de retrouver les Anciens dont on apprécie davantage chaque année la beauté des notes, plus rares et fragiles, mais tellement essentielles. En 2006, B. B. King, Sonny Rollins, McCoy Tyner, Ron Carter, Blind Boys of Alabama et quelques autres viendront apporter à nos sociétés « modernes » qui perdent la mémoire, la preuve de la richesse du jazz des Anciens.
Nous n’en sommes encore qu’au début de cette belle période et le printemps est la saison de Django Reinhardt pour un certain nombre d’événements : les festivals d’Augsburg, de Liberchies, de Thiais, de Samois… Il y a en effet dans cette musique, dans son histoire, comme un parfum de renaissance, de nature, de voyage, de poésie ; sans doute la manière de faire chanter la corde, de virevolter d’une note à l’autre, mais certainement aussi la personnalité libre et la vie du génial guitariste…
Nous avons constaté depuis le début des années quatre-vingt-dix une résurgence de ce courant, toujours servi par d’excellents musiciens, nombreux, qui semblent avoir enfin accepté leur héritage comme une richesse. L’ombre de Django ne fait plus peur, elle rassure. Aujourd’hui, il est fermement installé sur son nuage, bien plus reconnu et internationalement honoré que de 1950 à 1990. Si tous les enfants de Django ne vont pas aussi loin que lui sur le chemin du jazz, qui le leur reprochera ? C’est le même phénomène que dans le jazz en général : chacun apporte sa pierre, selon sa personnalité, son talent, et il faut bien débuter un jour. Cette atmosphère commence à donner une épaisseur bien réelle à l’une des rares histoires authentiques du jazz hors des Etats-Unis, car appuyée sur un parallélisme de destin, d’environnement, dans cette grande liberté offerte par l’absence de cadre imposé. Signe des temps, les enfants de Django sont aujourd’hui présents sur de grandes scènes internationales comme le Lincoln Center, les festivals d’Antibes/Juan-les-Pins, Marciac, à côté des nombreuses autres.
Comme souvent donc, nous profitons du printemps pour saluer cette tradition du jazz, la tradition de Django, cette année à travers le groupe Alma Sinti de Patrick Saussois, l’un de ces groupes qui témoignent de la vitalité d’un mouvement.
Le printemps, c’est aussi le mois de mai et, d’une certaine manière, le « moi de mais » puisque nous avons vu se reprofiler dans la tradition de Mai 68 ces grandes manifestations qui rendent la France si étrange à l’étranger.
Je ne vais pas aborder le fond (un gros mot pour le CPE) de cette sortie de printemps, tout au plus remarquer que des motivations plus fondamentales auraient mérité ce déplacement de foule et cette énergie. Pour ceux qui manquent d’idées ou d’imagination, on peut lister l’antisémitisme ordinaire, la condition des femmes, les privatisations sauvages, les délocalisations, les choix des politiques de santé, de l’énergie, de l’éducation, de la recherche, le contrôle des naissances, la répartition des richesses et les libertés dans le monde, la corruption du personnel politique et la politique étrangère qui va avec…
Non, tout ça était trop lourd pour la sortie du printemps. Et il aurait fallu un discours alternatif, donc une alternative, or il n’y a plus de parti de gauche en France depuis des lustres… Ne rêvons pas, même si c’est le printemps.
Non, le thème convenait parfaitement : anecdotique ou accessoire. Suffisamment léger et simple, voire simpliste et conformiste, pour mobiliser, et il fallait un premier ministre qui se prête au jeu. Il a été magnifique ! Entêté jusqu’à donner l’illusion à la gauche d’être encore de gauche et aux syndicats d’exister. Il y avait même ces gentils CRS pour éviter les vols de portables et des bobos aux manifestants. On se serait cru dans un film de Jean Yanne.
Ce qui reste finalement passionnant malgré ces moqueries, c’est cette capacité à rêver des Français - même si le thème était mal choisi - et à le dire dans la rue, une forme de vraie poésie et de grandeur dans un monde qui en manque singulièrement. Les étrangers ironisent souvent sur cette attitude française printanière. Ils ont tort et d’ailleurs les Américains nous imitent. La sortie de printemps est une réaction de bon sens, mal orientée cette année en raison de la perte de dimension politique de notre pays, de la manipulation des partis et des syndicats inféodés. Mais l’intention profonde de la plupart reste bonne ; c’est celle qu’on n’avouerait qu’à son psychanalyste, ce besoin d’air et d’amour au printemps, de briser le carcan d’une société figée, de crier, de parler, de s’exprimer. Certains étrangers ne s’y trompent pas, eux qui aiment à fleurer Paris au mois de mai…

< Yves Sportis >