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Ethnique ? Non, merci…

Profitons du sujet central de ce mois pour donner un coup de chapeau à un grand vibraphoniste de jazz, Monsieur Dany Doriz, dont le club, le Caveau de La Huchette, entre dans son 60 e anniversaire (plus de trente ans sous sa direction). La performance de mener de front la direction d’un club de cette importance et une carrière internationale d’artiste est de celles qui soulèvent l’admiration, car si le chemin est bordé de roses, il y a nécessairement quelques épines. Nous attendons - et c’est pourquoi nous avons pris les devants - que le secteur du jazz, les musiciens en particulier, fassent une ovation à cette scène très spéciale, internationale autant par sa programmation que par son public, un club sans équivalent où l’on découvre toujours de beaux talents du monde entier, où l’on peut danser et écouter du jazz live 365 jours par an !
En ce mois d’avril, nous revenons sur l’actualité aux relents racistes désagréables. S’opposent en ce début de XXIe siècle de grandes conceptions du monde qui ont directement des effets sur la vie quotidienne dans ces moindres détails, jusqu’au jazz dont le ressort le plus puissant est justement la demande d’égalité.
Tout le monde perçoit bien aujourd’hui, en France et dans le monde, que les rapports se tendent jusqu’à dépasser les limites, fixées en 1945, de ce qui est acceptable dans une société démocratique, rappelant
à bien des égards les glissements de sinistre mémoire des années trente au siècle dernier. Nous avons changé d’échelle et de ressorts idéologiques - le religieux à la place du fascisme -, et cette mutation n’a rien de rassurant car le fait religieux est bien plus ancré dans notre inconscient que ne l’étaient les totalitarismes, sans évacuer le fait que la religion n’exclut pas le totalitarisme quand elle se met en tête de gérer le temporel, ce qui apparaît aujourd’hui dans la plupart des sociétés, même démocratiques. Nos journaux sont remplis de ces faits.
L’un des constats est que la vision ethniciste des rapports humains, malgré sa défaite militaire de 1945, a réussi à survivre à l’idéologie nazie, et s’impose graduellement et assez sournoisement aujourd’hui dans toutes les dimensions de notre quotidien, et donc dans les arts, en particulier en France où nous n’y sommes pas habitués après plus de 130 ans de république (hormis la période pétainiste). Cette idée du monde qui sépare les individus selon leur origine et leur religion, réussit en outre à s’imposer aux enseignes de droite comme de gauche grâce à une perversité des discours dont l’Europe nous donne, dans ses institutions et ses pratiques, des exemples de plus en plus inquiétants, notamment dans sa politique des minorités, des langues, des régions, des religions, culturelle, dans sa mise en avant des particularismes, son manque de réaction face à l’enfermement de femmes européennes sous prétexte de religion. Les nouveaux convertis de droite et de gauche - des écologistes jusqu’aux anarchistes – les religions, invoquent pêle-mêle le droit à la différence, le relativisme culturel, la discrimination positive, la reconnaissance du droit des minorités, la place de la religion sur la place publique, pour attaquer cette idée de res publica, de maison commune, où chacun travaille avant tout à mettre en avant ce qui rassemble, et garde pour sa conscience l’irrationnel d’une croyance et le hasard d’une origine. Ce phénomène qui conduit à l’autoflagellation de notre grande histoire (qu’on ignore allègrement) est la principale raison de l’effritement, sur tous les plans, de notre pays.
Rappelons donc que la France est à l’origine de la principale alternative à cet ethnicisme en apportant avec la Révolution de 1789 une vision universelle de l’Homme, et en s’élevant contre ce qu’on appelle aujourd’hui le relativisme culturel (la liberté n’est pas bonne pour tous selon qu’on naisse à Paris ou à Pékin, qu’on soit un homme ou une femme, etc.), en luttant contre les croyances qui établissent des hiérarchies selon la religion ou l’origine. En cela, la Révolution est fille du premier christianisme qui a défini cette notion de « citoyen du monde » avant souvent de l’oublier au cours des siècles dans ses églises. Quant à l’autre grande religion monothéiste, l’Islam, l’étude de la biographie du prophète devrait suffire à la réflexion de chacun. La laïcité, fille de la Révolution, n’est qu’un aboutissement de ce long parcours vers la vision d’une société planétaire où les individus se valent les uns les autres, où seule l’activité (le travail, l’art…) et l’éthique établissent l’échelle des valeurs humaines. A partir de cette vision du monde, les hommes se sont mis à aborder les vraies questions du quotidien pour tenter d’apporter des réponses : la répartition des richesses, du savoir, du pouvoir, l’égalité des sexes, l’expression, l’art, débats parfois musclés, qui ont été les principaux enjeux du XIXe siècle et du XXe siècle. Cette idée de la vie fait plus de place au concret qu’à l’irrationnel, et la dimension morale et spirituelle y est bien plus vraie que dans ces religions, ces fascismes, où l’on assassine à tour de bras ceux qui ne sont pas nés dans le bon berceau. L’idéal de 1789 a fait penser que nous allions lentement mais inéluctablement vers ce monde équilibré où la liberté est indissociable de l’égalité, malgré les soubresauts de l’Histoire. Ce n’est plus certain…
Cette réintroduction de l’ethnicisme, dont Hitler est le propagandiste récent - mais pas le seul historiquement - trouve une nouvelle acuité en raison d’une modification des rapports de forces planétaires, parce que les démocraties ne sont plus dominantes, parce que leurs populations ne savent plus la chance qu’elles ont de vivre dans une démocratie républicaine et ne sont pas prêtes à la défendre, et parce que leurs dirigeants ont tendance à délayer les fondements de leur histoire dans le commerce avec les dictatures et dans la corruption. Ça ne vous rappelle rien ?

< Yves Sportis >