Les mots pour ne pas rire
Parmi les nombreux dilemmes et problèmes qui se posent à la presse en général et à Jazz Hot en particulier se trouvent ceux du vocabulaire employé pour la formulation des idées. Il reflète un état desprit, une pensée, une philosophie, et cela nest au fond pas très éloigné de la vie quotidienne où chacun fait le choix demployer tel mot plutôt que tel autre. Cet éditorial est en fait inspiré par un courrier, transmis par un lecteur, émanant du Mouvement Confédéral Tsigane et adressé à un chanteur plutôt sympathique. Le signataire, président du mouvement, reproche avec pédagogie et retenue au chanteur le vers dune chanson : « je préfère le son des rabouins », rappelant que le terme « rabouin » sapparente dans son emploi à « crouille » ou « youpin », quil sagit donc dune insulte, même si lauteur, on peut le supposer, ne sen est pas douté. Le Président sétonne aussi, avec intelligence, que, baignant dans lenvironnement musical des Tsiganes, personne nait songé à le mettre en garde contre lusage de ce terme.
Ce cas, parmi dautres, est symptomatique des abandons qui caractérisent une société et une époque ancrées dans un inconscient douteux parfois remis au goût du jour. Dans le même temps où lon focalise jusquà lexcès (pour la bonne conscience) sur les commémorations diverses des événements désastreux qui ont parcouru le XXe siècle sur fond de racisme 1, une idée toute faite dune liberté mal comprise, qui ressemble à une absence dexigence individuelle et collective, nous fait revenir à un vocabulaire, qui a eu cours naguère en France, fondé sur la division des êtres humains en strates selon leurs supposées origines. Il y a linsulte, comme plus haut, mais aussi le renvoi a priori à lorigine, par lapparence ou le nom. Ainsi, retrouve-t-on dans le vocabulaire courant certaines appellations comme celle du commerçant du coin sous le vocable, dénué du moindre sens géographique, de : « lArabe », « le Juif », « le Chinois ». Ces pratiques ont été remises au goût du jour, étendues et généralisées chez les plus jeunes, et les plus âgés nont pas eu à se forcer pour reprendre les habitudes dans un contexte communautarisé par une volonté politique unanime : le pseudo respect des différences 2. La tare nest pas strictement française. En cette matière, notre pays a été un relatif modèle de self control du vocabulaire par son passé républicain égalitaire. Les Etats-Unis font aujourdhui de louables efforts de vocabulaire (jusquà en être tatillons), et ils en ont besoin. Les populations dAsie, dAfrique et du Moyen-Orient, qui vivent dans des sociétés communautaires extrêmes, sont porteuses, plus que les démocraties, de ces langages dexclusion. Mais en France (nous y vivons), on constate une dérive qui fait que plus grand monde nest gêné pour qualifier son voisin ou sa voisine de black, de beur, de cousin, de feuj, de céfran, darabe, de juif, de blanc, de meuf, etc., au point que cest devenu un vocabulaire banal et quotidien, et que tout un chacun est renvoyé à son coin, son origine, sa communauté, sa croyance supposés, indépendamment de sa volonté et de sa vie dans la société daujourdhui. Ce nest pas quune réalité des classes pauvres : les actes de nos politiques 3 et ce vocabulaire dévoyé et banalisé à longueur démissions TV, darticles de journaux (qui ne manquent jamais de rappeler certaines origines religieuses/communautaires sans utilité biographique), de déclarations politiques, renvoient les un(e)s et les autres à une condition communautaire et de croyance où leur individualité et leur libre arbitre sont niés. Ce vocabulaire ségrègue.
Il ne faut pas croire que la musique et le jazz soient exempts de cette réalité. Dans le jazz, vous avez constaté que le terme « manouche » est devenu une appellation générale liée à la supposée origine quand il faudrait parler précisément de musique de Django (la plus fréquente pour nous) ou de musique manouche (éventuellement). Il y a des survivances comme le terme de musique noire (tout aussi raciste que great black music), quand on devrait dire afro-américaine si cette qualification est utile à la description dune esthétique, dune culture. « Afro-Américain » nest pas un vocable politiquement correct pour éviter de dire « Noir » comme certains le pensent. Il ne viendra à lidée de personne de dire : « Afro-Américain » privé dun contexte (historique, artistique). Ce nest pas non plus une étiquette quon plaque sur le visage de quelquun de plus bronzé que soi parce quon ny voit rien dautre. Cest un descriptif régional (Etats-Unis, Canada) précis, rentrant dans une argumentation, ayant le mérite de condenser une histoire sans faire appel à la notion de couleur, raciste au fond, absurde, totalisante et imprécise. On parlera ainsi de jazz euro-américain plutôt que de jazz blanc, et on dira que le jazz est un art américain de naissance, dessence afro-américaine. Cette précision du vocabulaire va bien sûr à lencontre de la facilité des habitudes, mais qui sest entendu un jour réduit au terme « noir », « arabe », « juif », « meuf » comprendra quil faut savoir changer les mots et les habitudes.
Ces problèmes sont régulièrement en débat à Jazz Hot car le vocabulaire est à ce point reflet de la vie que la plupart des gens sur la planète, cest aussi vrai dans notre rédaction, ne ressentent pas toujours le malaise quils devraient à employer ces mots qui séparent, tant quils nen sont pas victimes.
Si le déroulement de lHistoire détermine des faits (politiques, religieux, communautaires, artistiques
), et sil nous appartient dexpliquer la longue maturation qui a permis lapparition du jazz comme manifestation esthétique de la communauté afro-américaine, il ny a aucun fondement à ramener lindividu quon rencontre dans la rue ou sur une scène à son sexe, sa religion, sa communauté, sa couleur, son origine, supposées voire fantasmées. Il y a chez lui cette part duniversalité qui est à lorigine de la rencontre mais quon tend aujourdhui à réduire par lexacerbation des particularismes, du sexisme, fondements du ghetto.
Lexigence avec les mots, la sensibilité aux mots des autres, permet de comprendre ce quil y a de quotidiennement insupportable à sentendre désigner dun terme injurieux ou qui le devient parce quil ne vous correspond pas, parce quil vous réduit, vous enferme contre votre gré dans un monde, une religion, une condition, une histoire que vous navez pas choisis, qui ne sont pas les vôtres.
1. En oubliant ceux daujourdhui comme au Soudan.
2. Des communautés, religieuses surtout, mais pas des individus.
3. Par exemple, la loi sur le voile qui, de fait, légalise une discrimination sexiste et renvoie des femmes à une condition particulière en France en raison de leur origine.
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