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Solidarité : when it's time, down South

On ne peut rester insensible aux malheurs des sociétés humaines, à la destruction de leur patrimoine culturel. Certains de ces malheurs « pourraient être évités » (ils le sont parfois), car ils dépendent des hommes et de leur intelligence collective du moment : les guerres, les conflits sociaux, le racisme, le sexisme, les destructions de l’environnement, et tout ce qui nécessite un long cheminement vers la sagesse et une plus grande maturité, car ces qualités vont de pair.
De ce type de souffrances, il n’est pas question ici, mais il fallait cette introduction pour dire qu’il en existe d’autres auxquelles l’homme ne peut rien, sinon réparer ou atténuer, et pour lesquelles on doit se passer de tout commentaire, instrumentalisation politique ou religieuse. Le cyclone qui s’est abattu sur le sud des Etats-Unis est de ceux là, comme le récent tsunami en Asie, les tremblements de terre, fléaux contre lesquels on ne peut que se préparer plus ou moins bien en fonction de ses moyens et de ses connaissances du moment, mais dont le résultat désastreux ne devrait appeler qu’un sentiment résumé en un mot : solidarité !
Or, dans la presse en France, on constate un discours de pitié différenciée selon la couleur de peau, accusatrice contre les Etats-Unis, le détournement d’une catastrophe naturelle à des fins piteusement franchouillardes. On a même discerné un contentement pervers chez les commentateurs fustigeant l’Amérique pour ce qui lui arrive - certaine chaîne de télévision savourant « les septembres noirs » 1 de l’Amérique avec l'habituel délire d’informations non vérifiées comme celle « de dizaines de milliers de morts » - reflétant des envies inavouables que la psychanalyse, l’info-spectacle
et la propagande expliquent fort bien. Comme il s’agit de jouer de manière malsaine sur l’émotion (légitime), on a vu
en boucle sur toutes les chaînes les mêmes images de mères et d’enfants, le même cadavre flottant sur l’eau, les mêmes policiers stoppant des « pillards ». Détresse, violence : la leçon à assimiler à doses répétées pour le lecteur-auditeur-téléspectateur, c’était l’idée que l’Amérique, c’est la jungle et la mort. Partout. Il ne s’agissait que de mettre en cause une démocratie qui reste le pays le plus rêvé par les habitants du globe.
Il est indigne de parler de pillage, photos à l’appui, pour des gens qui ne font que prendre dans un supermarché, lui-même détruit, de quoi survivre. Une catastrophe d’une telle ampleur les exonère de ce mot, honteux pour celui qui le prononce ou l’écrit assis dans son fauteuil.
Ces épreuves sont de celles qui génèrent de beaux gestes, sur place et ailleurs, de tous sans distinction sociale ou de couleur. On devine la solidarité des sauveteurs et l’affolement. On a vu ces familles acharnées à en sauver d’autres, à sauver des animaux, des souvenirs… On aurait eu une autre image si l’on avait prêté attention à ce que disent les Américains car les catastrophes naturelles sont un test pour les sociétés. Or, la foi (spirituelle ou matérialiste) avec laquelle les habitants de Louisiane et du Mississippi envisagent la reconstruction est une leçon de dynamisme et de vitalité à l’opposé de ces pleurnicheries fatalistes, en France, qui se trouvent sans cesse des boucs émissaires (la Chine pour le textile, les Etats-Unis pour presque tout le reste, quand on n'en revient pas à un antisémitisme des plus traditionnels, national ou international, sous une couche perverse de célébrations).
Pour une bonne partie de la presse française,
qui n’en finit plus de ressasser son antiaméricanisme boulangiste 2 - qui s’assimile par sa permanence et sa généralisation à un racisme très ordinaire -, l’Amérique et George Bush sont déjà coupables de
la détresse des citoyens afro-américains, eux préférentiellement. Outre que cela donne au président des Etats-Unis une dimension divine (maléfique) qu’il n’a pas, il faut rappeler quelques évidences : il n’est président que depuis 2001, et New Orleans s’est installée en zone inondable, entre le Mississippi et le lac Pontchartrain, en 1718. C’est Jean-Batiste Le Moyne de Bienville, un Français, qui en est « responsable », si l’on peut dire. 3
La presse américaine et française a parlé de « réfugiés » 4 pour accréditer sa thèse d’une population afro-américaine exclue de l’Amérique. C’est indigne et simplement raciste, car tous les habitants ont été victimes du cyclone, sans distinction de couleur et de condition sociale. Ce vocabulaire a d’ailleurs été dénoncé par des Afro-Américains qui ont fait valoir leur qualité de citoyens américains en réfutant le terme de « réfugiés », confortés dans cette position par le président des Etats-Unis.
Les mesures nationales, votées en urgence à l’unanimité, ont dégagé un budget de plus de 50 milliards de dollars. Les assurances feront l’équivalent. La population américaine a apporté 500 millions de dollars, plus une aide en biens matériels. Tout le pays s’est mobilisé, et l’heure est déjà à la reconstruction. Quel pays ferait mieux et plus vite ?
Il ne faut pas oublier la solidarité internationale, en Europe (www.jazzascona.ch), France (Périgueux), où l’on focalise sur New Orleans, en partie à cause de l’histoire et du jazz.
Plutôt que le voyeurisme et l’instrumentalisation des faits, de l’émotion et des documents 4 dans le registre le plus méprisable (le coup de pied de l’âne), une presse, digne de ce nom, informerait sur la solidarité autour des victimes et les enseignements à tirer d’une telle tragédie. Internet fait, encore une fois, mieux que la presse sur ce sujet.
Jazz Hot apporte son soutien affectueux à la population dans la détresse, s’associe à Jordi Suñol (www.internationaljazz productions.com) qui organise des tournées de solidarité en Europe en novembre et mars 2006, à Wynton Marsalis qui œuvre au sein du Lincoln Center (www.jalc.org) - un immense concert de solidarité était prévu le 17 septembre -, en mettant sa capacité de communication à la disposition de leurs manifestations de solidarité. D’autres idées sont à découvrir, car le patrimoine jazzique a souffert.

< Yves Sportis >
(avec le concours de Jean Szlamowicz)

1. On appréciera du point de vue psychanalytique l’assimilation de la catastrophe naturelle à l'attentat du 11 septembre 2001, qui plus est sous une appellation-jeu de mots faisant référence 1/ à la crise de 29 (jeudi noir de Wall Street) ; 2/ à la couleur retenue des victimes (noires) ; 3/ à ce que fut Septembre Noir, c’est-à-dire le massacre de Palestiniens par d’autres Palestiniens en Jordanie. Dans un même esprit, les titres du quotidien Le Monde n’ont cessé de mêler la catastrophe à l’Irak. Comme pour le 11 Septembre, il y a dans cette confusion voulue une odeur de punition « divine ».
2. L’ennemi n’est plus l’Allemagne, mais les Etats-Unis.
3. En témoigne le chapitre « Of Men and Rivers » (p.154 à 158) de Ernest Gaines dans The Autobiography of Miss Jane Pittman (1971, Bantam Books) où la narratrice, centenaire, évoque les inondations de New Orleans de 1912 et 1927, les digues vaines des Français : « The damage from that high water was caused by man, because man wanted to control the rivers, and you cannot control water. The old people, the Indians, used to worship the rivers till the white people came here and conquered them and tried to conquer the rivers too. (…) Now [man] has built his concrete spillways to control the water. But one day the water will break down his spillways just like it broke through the levee. That little Frenchman was long dead when the water broke his levee in '27, and these that built the spillways will be long dead, too, but the water will never die. That same water the Indians used to believe in will run free again. Just you wait and see. »
4. Dans la terminologie humanitaire, un réfugié est un étranger.
5. Avalanche de photos de policiers ou de gens armés.