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La leçon du jazz

On revient toujours d'un été de festivals avec une vision d'ensemble, une sorte de résultante des impressions accumulées par la succession de concerts. C'est évidemment une vision partielle, donc imprécise de la réalité, mais finalement pas si déformée. La relecture active des nombreux comptes rendus que vous permet alors Jazz Hot est, en tenant compte de la personnalité transparente de chacun des rédacteurs, un élément supplémentaire de mémorisation d'une information utile à l'appréciation du jazz. Il y a bien entendu des bémols à apporter à cette idée : d'abord tous les musiciens ne sont pas présents en festival, soit absents par hasard, soit oubliés ou ignorés par les programmations.
Ensuite, un concert n'est qu'un moment de la vie du musicien et de l'auditeur, et la rencontre peut se faire ou non. Un musicien peut être plus à l'aise dans un club que sur une scène en plein air, en plein jour, ou inversement, etc. Enfin, les conditions techniques d'accueil - sonorisation, éclairage, climat, etc., et même les sièges - sont plus ou moins bonnes ou conformes à la vision idéale (ou au postérieur) que chacun a, donc favorables à l'écoute.
Autant de variables dont il faut tenir compte quand on a choisi, comme pour Jazz Hot, de retransmettre ses impressions à des lecteurs, et tout autant quand on est lecteur de Jazz Hot, auditeur de musique, en festival ou ailleurs, et qu'on a choisi d'aimer cette musique.
Cela relativise beaucoup le jugement de chacun, d'autant qu'il y a d'autres paramètres comme la formation à l'écoute et les outils que chacun se donne pour accéder à un univers aussi complexe que celui d'une personnalité ayant choisi de communiquer par la musique.
Quand on sait qu'il reste le vécu, irréductiblement différent d'un individu à l'autre, et que cela est un élément premier, fondamental pour l'écoute car déterminant de notre personnalité et de notre sens critique, il nous reste, tous autant que nous sommes, musiciens, non musiciens, spécialistes, non spécialistes, à faire preuve de la plus grande humilité devant le savoir et la vie, de la plus grande qualité d'écoute, d'ouverture, pour éviter d'avoir du jazz (entre autres) une version caricaturale, réductrice, terne.
Cela ne doit pas faire pour autant de nous des eunuques de la pensée liée à notre perception de l'art, de l'environnement, de la politique, etc., par peur de "nous tromper", comme on le constate souvent dans ce qui s'écrit un peu partout, sur tous les sujets, avec des auteurs dénués de la moindre opinion originale, d'esprit critique, ne cherchant que le consensus le plus large pour venir s'y agréger.
On finit par trouver " bien " ce qui est promu (la corruption dégage des consensus), ce qui est supposé nouveau (la peur de rater un train, de se sentir dépassé, vieux ou démodé) et ce qui est reconnu puisque les spécialistes, les politiques et les médias le disent (conformisme).
On voit donc qu'écouter et tenter de retirer de cette écoute, plutôt que consommer et oublier, sont des démarches plus difficiles qu'il n'y paraît, et que, malgré ce, il faut avoir le courage d'apporter sa sensibilité et sa réflexion dans le débat pour ne pas se limiter à la consommation passive ; pour le partage aussi.
Une revue forum comme Jazz Hot peut vous aider par la multiplicité des points de vue, mais le débat des amateurs de jazz entre eux, musiciens et organisateurs compris, formel ou informel, reste une nécessité pour la vie de l'art et du jazz. Le débat fait la différence entre un art qui vit et peut se régénérer, s'épaissir par la critique, la réflexion, et une production qui se dilue dans la consommation sans lendemain.
Voilà, par exemple, une réflexion issue de l'écoute. L'été 2005 a réuni sur les scènes des festivals une pléiade de pianistes exceptionnels qui démontrent la vitalité du jazz : sans les citer tous, rappelons la présence d'Oscar Peterson, McCoy Tyner, Randy Weston, Ronnie Mathews, Kenny Barron, Stanley Cowell, Mulgrew Miller... Tous ceux-là, et d'autres encore, sont des représentants de l'extraordinaire histoire artistique que représente le jazz, sur le plan de sa genèse autant que sur le plan de sa traduction formelle, esthétique : une leçon de piano et de jazz à ciel ouvert, avec tous les ingrédients pour que chacun puisse y trouver des arguments pour sa compréhension du jazz. Voilà donc du solide pour découvrir des clés de l'alchimie du jazz : l'expression, le blues, le swing, l'exigence, l'écoute, l'attitude des musiciens face au public, aux organisateurs, face aux autres musiciens... Une leçon de jazz, de vie, condensée en un mois pour qui veut (peut) y être sensible. Qui a vu McCoy Tyner sur scène et hors scène, dialoguant avec Gary Bartz d'histoire du jazz (Art Blakey batteur de big band), en duo avec Charnett Moffett pendant la balance, se prêtant avec simplicité à la photo la plus " cucul " avec ses admirateurs, qui a vu le dialogue musical entre Kenny Barron et Mulgrew Miller, puis l'un écoutant l'autre, ou ces musiciens au pied des scènes appréciant les Blind Boys of Alabama, peut comprendre que, contrairement à ce que dit Keith Jarrett au quotidien Le Monde (2 août, " Le swing est toujours un accident "), le swing n'est jamais un accident mais le fruit d'un vécu, d'une implication dans le jazz. Si pour Keith Jarrett précisément, je serais pleinement d'accord car il n'est qu'un exécutant du jazz, McCoy Tyner, Kenny Barron, etc., eux, swinguent comme ils respirent. Leur art n'est pas une recette - réussie ou ratée - mais une langue, une composante essentielle de leur vie. L'écoute des prestations, l'atmosphère qui entoure les passages de Keith Jarrett, en regard de ceux des grands pianistes de jazz, permet, avec beaucoup d'arguments, de s'interroger sur le bien fondé de son aura démesurée justement parce qu'il s'agit de jazz. Cela sans crainte de se tromper, même s'ils sont légion à affirmer le contraire...

< Yves Sportis >