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A l'heure du choix

Nous en restons aux anniversaires car les festivals en ont un. Ils sont pour la plupart dans leur jeunesse (de 15 à 30 ans) avec, comme pour ce qui est des créations humaines, quelques aînés (Antibes/Juan-les-Pins, 45 ans) et quelques nouveau-nés (Jazz au Château de Beaupré, 1ère édition). Si ces derniers, plutôt rares par les temps qui courent, méritent nos attentions et nos encouragements attendris, les plus âgés méritent notre respect, car c’est un travail colossal que d’organiser un festival, une véritable entreprise annuelle avec un temps fort de quelques jours qui consacre la réussite ou parfois l’échec, plus ou moins grave, du travail d’une année. Les comptes ronds étant privilégiés dans ce chapitre, il faut donc saluer cette année la 40e édition du Jazzaldia de San Sebastián, la 25e de Jazz à Vienne et la 20e du Festival de Jazz au Fort Napoléon de La Seyne-sur-Mer, en rappelant aussi que les festivals doivent leur longévité à la constance et la fermeté de leurs animateurs (souvent encore leurs créateurs), mais aussi à l’énergie de leurs équipes, bénévoles ou non. Bien sûr, beaucoup d’autres acteurs de la sphère du jazz, à commencer par les artistes eux-mêmes, les techniciens, mais aussi les sponsors privés, les collectivités locales, les médias, etc., apportent leur contribution plus ou moins déterminante à ce tissu qui s’est assez librement constitué à partir de l’idée d’amateurs, très abstraite, que le jazz est une magnifique musique qui mérite d’être partagée.
Le public joue dans cette mise en scène, estivale surtout, le rôle principal, car de son adhésion dépend la pérennité de l’entreprise festivalière, et de son enthousiasme la récompense des organisateurs. Ce constat, vrai pour toute manifestation, l’est plus encore pour les festivals de jazz qui ont dû si peu dans leur histoire au soutien des médias de masse.
Restent maintenant les difficiles questions autour de la programmation : le jazz n’est qu’une partie de la musique, il y a en effet beaucoup de festivals d’autres musiques, de théâtre, etc., parfois aussi intéressants. Qu’est-ce qui détermine l’intérêt du public pour le jazz, pour l’un plutôt que pour l’autre festival ? Qu’est-ce qui sépare l’attitude de l’amateur de celle du consommateur ? Quelle est à ce propos l’ambition des festivals ? Sommes-nous dans une époque où l’on cherche à partager une passion ou sommes-nous dans une ère où le jazz est une offre parmi d’autres ?
A travers toutes ces questions et bien d’autres qui en découlent, se profile bien sûr l’avenir des festivals de jazz, de leur nature, savoir si les cofinanceurs (avec le public), c’est-à-dire les sponsors, les collectivités, vont encore accepter des organisateurs qui veulent faire partager leur passion ou plutôt choisir des professionnels de la communication et du spectacle qui savent comment attirer le public, pas forcément celui du jazz, mais un public nombreux, oubliant l’objet à l’origine des festivals : le jazz. Dans toutes ces interrogations, et donc ces choix, se joue tout simplement l’avenir du jazz. On est souvent frappé de la course à l’audience qui s’est emparée de certains festivals, à l’échelle internationale, qu’explique une multitude de raisons : bien sûr l’histoire des festivals et la volonté de réussite ; mais aussi les retombées médiatiques pour les édiles, les collectivités, les sponsors ; mais encore le cachet des artistes - les plus connus - car le jazz est en général une activité culturelle peu coûteuse ; enfin la personnalité des organisateurs.
De cette course aux grandes scènes et au grand public, est-ce que le jazz ressort gagnant en termes économiques tout simplement, mais aussi en termes artistiques, pour la vie même de cette musique qui ne s’arrête pas aux mois d’été, pour les centaines de musiciens de talent qui restent à découvrir, pour ces grandes têtes d’affiche à inventer pour demain, et qui seront les locomotives du jazz ? Est-ce que le jazz sort gagnant en termes artistiques dans le contenu de ce qui est offert sur scène, dans la qualité de l’écoute, de l’accueil, et pour l’esprit même de cette musique qui nécessite écoute, découverte, proximité, partage, sans oublier bien entendu – nous vous en parlons toute l’année - ce qui fait sa spécificité culturelle originelle et qui n’est pas seulement composé de notes ?
Il faut reconnaître que la réponse n’est pas simple, et chaque organisation y répond selon sa conscience et la réalité des pressions que chacune choisit de subir, car telle est une grosse machine festivalière aujourd’hui qui aurait pu décider de rester petite, et la réciproque est vraie. Certains jouent la convivialité, d’autres la croissance ; certains essaient de mixer les deux, y réussissent parfois, d’autres jouent la stabilité ; certains accentuent la cohérence stylistique, d’autres l’éclectisme ; certains jouent la carte locale, nationale, européenne, d’autres la carte internationale, etc. Il y a mille configurations et donc mille possibilités pour les amateurs de choisir leurs destinations cet été.
On regrettera, c’est vrai, l’étroitesse relative des choix due au principe des tournées, c’est vrai, mais le plus souvent à un manque de curiosité, d’audace et de connaissance. On regrettera encore que la professionnalisation s’accompagne d’une perte de convivialité et de pertinence dans les choix artistiques.
Enfin tout cela doit être vu avec nuances, car cette réunion, le temps d’un été, d’un tel plateau sur une partie de la planète - encore et toujours principalement le monde démocratique occidental - est un privilège dont il ne faut pas perdre la conscience, même si tout acquis doit être questionné en permanence pour éviter de sombrer dans l’habitude, et que les bénéficiaires s’en dépossèdent sans même s’en apercevoir.

< Yves Sportis >