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Percy, Jimmy, Niels et les autres

Les disparitions sont le signe de l’humanité du jazz, mais leur conjonction, comme en ce printemps 2005, n’en est pas moins déprimante pour l’amateur de jazz. Les nécrologies retracent les parcours, apportent les éléments objectifs de connaissance de leur excellence, mais ne peuvent suffire à traduire l’émotion de la perte humaine, issue de cette relation privilégiée entre le musicien et son public, d’individu à individus, qui est l’un des aspects essentiels du jazz. Parce qu’aussi cette relation passe par le filtre de la grande histoire américaine, communautaire et sociale, le vécu, et donne à cet échange la richesse d’une histoire collective et interactive. Percy Heath, Benny Bailey, Stan Levey, Jimmy Woode et Niels-Henning Ørsted Pedersen ont en effet d’étranges points communs qui nous racontent les beautés du jazz. Bien sûr, il n’échappe à personne que trois bassistes d’exception ont disparu, dommage irréparable pour l’histoire de l’instrument et de l’art. Ils étaient pour deux d’entre eux encore actifs. Et si certains, nés dans les années vingt, avaient accompli le principal de leur vie, on peut concevoir une amertume supplémentaire à la mort prématurée de Niels-Henning en pleine force de l’âge. Le jeune Niels (il joua à 15 ans avec Bud Powell) avait trouvé en Kenny Drew un père spirituel. Cette précocité avait donc sa face cachée.
Ces disparitions sont aussi comme une fin du rêve d’une culture jazz internationale, transatlantique, au moment même du trouble profond des relations euro-américaines. Tout un symbole. Si Niels a puisé à la source américaine, c’est que cette Amérique est venue à lui et a été aimée par lui. Et, autre point commun de nos chers disparus, Benny et Jimmy avaient choisi de vivre en Europe parce qu’ils l’aimaient. Ils ont été des passeurs du souffle du jazz, la raison avec beaucoup d’autres de l’existence de Niels et d’une tradition d’un jazz de culture, aujourd’hui en voie de disparition sur le Vieux Continent sous les coups répétés d’un nouveau nationalisme paneuropéen, et des négations à l’œuvre dans l’histoire de l’art comme dans la grande histoire. Jimmy Woode, que nous avions écouté une dernière fois pour l’ultime et émouvant concert à Paris de Lionel Hampton, est retourné vivre ses dernières années aux Etats-Unis, et Benny Bailey est mort dans l’anonymat (la nouvelle a mis trois semaines à se savoir) dans une Europe du jazz oublieuse, à l’exception de Roger Vanhaverbeke qui lui offrit, en connaisseur, des concerts dignes de son talent (Sheraton et Music Village en mars dernier). Bravo !
Au centre encore de ces disparitions se trouve Philadelphie, ville exceptionnelle qui apporta son air vivifiant à Percy, Benny, Jimmy et Stan. Il ne se passe pas un mois dans Jazz Hot sans qu’un musicien nous fasse part du rôle de « Philly » dans son parcours. New Orleans, Chicago, Kansas City, New York, Detroit, Pittsburgh ou Philadelphie, les foyers du jazz ont été des facteurs de diversité, de sensibilité originale dont le jazz est ressorti riche et divers, sans jamais renoncer à son langage commun - swing, blues et expressivité - qui reste, n’en déplaise aux faux-monnayeurs de tous horizons, le fondement de la communication entre musiciens dans le cadre de l’art universel qu’est le jazz.
Philadelphie peut mettre ses drapeaux en berne car le jazz et les musiciens font plus pour la notoriété positive de la ville que la plus chère des campagnes de communication… Philadelphie nous fait aussi penser à la tristesse de Jimmy et Tootie, une exceptionnelle famille du jazz dont nous parlions il y a peu (Jazz Hot n° 615), et de la tristesse à la nostalgie, il n’y a qu’une plaie qui ne cicatrise pas : on ne peut en effet oublier que Percy était le dernier survivant du Modern Jazz Quartet, groupe de la légende du jazz à l’instar des Jazz Messengers. Les amateurs de jazz européens y ont été sensibles non seulement parce que Percy Heath, Connie Kay, John Lewis et Milt Jackson sont de grands musiciens, mais aussi parce que, sous l’impulsion de John Lewis, cette musique a emprunté à la musique classique de l’Europe des éléments familiers à nos oreilles et à nos sentiments ; sans jamais prétendre inventer la musique classique, sans jamais renoncer au jazz (swing, blues et expressivité), sans jamais renier la belle histoire de la musique et les inévitables dettes qu’on contracte à l’aimer, comme dans les beaux « Django » et « Delaunay’s Dilemma ». Une musique de recherche, mais enracinée ; complexe, mais ouverte ; risquée, mais sincère.
L’itinéraire de Stan Levey est une aventure encore commencée à Philadelphie, qui comblerait le manque de scénarios du cinéma, un récit sur la curiosité féconde et la vitalité d’un continent. De quoi nous inspirer !
Pour finir sur une note moins bleue, j’en viens à notre « métier » et à un bon vieil article de 1984 sur Albert Londres réédité dans Le Monde 2 (n° 64) ; Albert Londres est l’un de ceux qui ont donné au journalisme sa modernité, son indépendance, son courage, son intégrité, sa curiosité sans concession, son souci de justice universel, son humour (son périple à Marseille), en fin de compte sa définition, son absolu et sa mythologie. L’arbre qui cache la forêt des pratiques « journalistiques » d’aujourd’hui, y compris dans le journal susnommé. Toutes les rédactions se réclament de ce grand ancien, et encore plus celles qui sont étrangères à son éthique ; c’est un bon paravent. L’occasion de cette réédition d’article est - Europe oblige - la remise, à Istanbul, en mai 2005 du prestigieux prix Albert-Londres (attribué depuis 1933). Quand on se remémore le reportage d’Albert Londres sur les pratiques turques de 1915 (envers les Grecs - et qui en évoquent d’autres), justement confié au Monde par sa fille Florise en 1970, il y a une indécence certaine à faire une remise de ce prix dans la Turquie d’aujourd’hui qui ne reconnaît toujours pas, dans son ensemble, les atrocités de cette époque.
Le fait d’utiliser Albert Londres dans un débat - sur l’Europe - qui n’a déjà pas grand-chose de démocratique, et dans un cadre aussi contestable, est une instrumentalisation du personnage et un détournement de l’histoire. Le passage du journalisme à la propagande, dans la perspective d’un oui obligé au référendum, est un fait dont n’aurait pas manqué de s’indigner Albert Londres comme il le fit toute sa vie et à tout propos.

< Yves Sportis >