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E=MC2

Notre 70e anniversaire ne doit pas nous en faire oublier d’autres qui pour n’être pas jazz n'en sont pas moins d'importance, même s’ils passent inaperçus dans le climat incertain du temps.
Par exemple, 2005 est le centenaire de la loi consacrant la séparation de l'Eglise et de l'Etat en France, l'instauration d’une société où le religieux est renvoyé là d’où il n’aurait jamais dû sortir : l'imagination et la conscience de chacun. Malheureusement, comme pour le bicentenaire de la Révolution de 1789, il aurait fallu, pour fêter la laïcité, des politiques qui adhèrent à ses valeurs et d'autres médias. Ceux d’aujourd’hui ne sont pas à la hauteur d’événements de portée universelle, comme en témoignent les errements sur le voile islamique en France - simplement inadmissible dans une démocratie en raison de la discrimination sexiste -, ou les drapeaux en berne pour la mort d’un Pape dont peu soulignent le message mortifère (contraception, sida…). C'est ce qu’on appelle la relativité…
Cela nous amène tout naturellement à l’autre anniversaire, celui de la théorie de la relativité. En dehors de son contenu scientifique, ce qu'il en reste dans la mémoire collective, c’est la personnalité exceptionnelle d’un savant et d’un humaniste, un pacifiste et citoyen du monde, l’homme de marbre que n'aurait pas aimé paraître ce savant du relatif. Albert Einstein aimait lui-même à plaisanter sur la relativité qu’il appliquait à son cas avec humour, remarquant en 1919, l’année où sa recherche est consacrée, qu’il passait pour un savant allemand en Allemagne, un Juif suisse en Angleterre, mais ajoutant que si le sort faisait de lui une « bête noire », il deviendrait un Juif suisse en Allemagne et un savant allemand en Angleterre. L'avenir lui donna raison, puisqu’il s'installa finalement aux Etats-Unis, quand l’arrivée de Hitler l’a spolié de ses biens. Il devint donc américain en 1940. Son pacifisme actif de l'après-guerre de 1914-18 complète le portrait d’un homme conscient de son environnement. En général, les médias qui n'aiment que les slogans, les caricatures et donc pas la relativité, s’arrêtent là ; à tort. Pour compléter l’icône sympathique, il faut remarquer que le pacifiste Albert Einstein recommanda, dans une lettre insuffisamment connue, dès le 2 août 1939, à Franklin D. Roosevelt, un Démocrate, de fabriquer la bombe atomique pour devancer l’Allemagne, soupçonnée par lui de faire des recherches sur ce qu’on appelle aujourd’hui les ADM, un pays dont l'idéologie raciste et conquérante ne pouvait manquer de l'inquiéter en tant que citoyen du monde. Et la relativité d’Albert Einstein fut écoutée. A ce titre et à tort, il fut pour beaucoup gratifié d’une invention qui appartient à d’autres, à tel point que, sur le maintenant célèbre vinyle de Count Basie, sa célèbre formule, E=mc2, figure sur fond d'explosion atomique.
Pour compléter cette petite histoire pleine d’ironie de la relativité, rappelons que c’est en 1911-1912, à Prague, qu’Albert Einstein devint un sympathisant puis un militant actif sioniste jusqu’à sa disparition en 1955, dans ces mêmes milieux praguois ou une autre lumière humaniste, de la littérature, Franz Kafka, développa sa sympathie pour ce même sionisme. En 1975, relativité des relations internationales, le sionisme est condamné comme forme de racisme et de discrimination raciale par l’ONU dans une décision aussi célèbre qu’infondée (cette résolution fut abrogée en 1991), devenant « la bête noire » des médias et de personnes qui admirent pourtant Albert Einstein et Franz Kafka, sans connaître leur choix ou sans vouloir se l'expliquer. Encore la relativité.
Toujours sur la relativité, celle de l'information cette fois, mais à propos de ce prochain traité-constitution que la plupart de nos politiques, de droite et de gauche (c’est relatif), veulent imposer « pour notre bien ». Peu ont vraiment été au bout de ce texte volontairement illisible en raison de sa longueur (850 p. environ), pas même ceux qui le défendent. Ce texte est tellement démocratique qu’il n'est pas besoin que les peuples le lisent, en soient à l’origine, et les peuples qui ne le votent pas sont donc des imbéciles. C'est ce qu’assènent les médias avec une unanimité telle qu’on finirait par penser que la démocratie est une imbécillité. C'est sans doute aussi pourquoi ce texte ne fait pas l'objet d’une consultation démocratique en Europe, avec un débat équilibré, et qu’on se gargarise de l'avis favorable de 30 % de votants espagnols. Mais plus grave, une lecture critique et compétente de ce traité-constitution (http://etienne.chouard.free.fr) révèle que les démocraties européennes y ont abandonné les principes fondateurs de l'équilibre des pouvoirs que le Siècle des Lumières et Montesquieu ont contribué à apporter au monde : « Avec la confusion des pouvoirs, c'est un premier rempart essentiel contre la tyrannie qui nous échappe », remarque sobrement l’auteur. Relativité des époques. Les réflexions de Jean-Claude Milner sur « Les penchants criminels de l’Europe démocratique » devancent les réflexions d’Etienne Chouard, et si nous n'y prenons garde (il y a urgence), ce futur européen prolongera simplement un sombre passé non (psych)analysé, non assumé. Les faits actuels y font penser.
Pour le jazz enfin - parce que le jazz, c'est la vie -, on en lit la traduction dans ces volontés européennes, appuyés par les Etats, d'en faire un art local, de se l’approprier à grand frais de médailles et de subventions, le privant - malgré les résistances - de ce qui fait sa réalité universelle et sa capacité de transgression : sa source afro-américaine populaire encore bien vivante (cf. Chico Freeman). La relativité oblige alors à distinguer les créateurs, qui maîtrisent la langue du jazz et l'enrichissent, de ces petits soldats de plomb.

< Yves Sportis >