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Rien de gratuit

Nos modestes festivités pour les 70 ans ne cessent pas tout de suite, puisqu’en avril nous proposons la tournée du trio de Michel Sardaby, et chaque mois nous continuerons jusqu'en juillet-août à vous recommander quelques belles soirées en club, concert ou festival, et notre sélection n'est pas exclusive car il y a l'embarras du choix. Ces lieux, ces organisateurs prennent du temps pour la défense du jazz. Les amateurs de jazz, sans même y penser, par pur plaisir, doivent peupler les lieux de jazz, car si, comme le disait Art Blakey, les artistes n’existent pas sans le public, c'est aussi et évidemment le cas pour les lieux de jazz. Ce n'est pas les subventions ou la puissance d’un groupe qui justifient l’existence d'une pratique artistique vivante, mais la seule présence d’un public déterminé, sans exclusive sociale ou ethnique. C'est ce qui sépare l’art - le jazz pour ce qui nous concerne ici - des pratiques élitistes (même s’il s’agit de « musiques actuelles ») et folkloriques (même quand il s'agit de world music). Il y a un monde, une différence radicale, entre le public qu’on fait venir à force de propagande et de mises en représentation de toutes natures (médiatisation, mondanisation des pratiques sociales) et le public qui adhère par sa seule conviction, la seule force de l'interaction entre des artistes, des acteurs du jazz éparpillés (clubs, festivals, organisateurs, revues spécialisées). On pourrait étendre cette réflexion à la politique. Le public du jazz depuis l'origine a eu une démarche active (recherche d'informations, de concerts, d'enregistrements, etc.). C'est dans cette relative difficulté, qui relevait parfois du sherlockholmisme, dans cette marginalité obligée d’un jazz ignoré des grandes machines médiatiques ou institutionnelles, qu'il s'est forgé une solidité, une solidarité, une culture, au sens de pratique sociale, qui lui a valu de se développer, de bâtir un langage commun, pendant un petit siècle, faisant vivre et exister une expression internationale au-delà des frontières et des langues. C'est dans ce « jardin secret » de la volonté d’individus passionnés par cette musique que se sont élaborés des échanges qui ont rendu possible l’existence d'un art librement exprimé, librement reçu et librement transmis, tant au niveau des artistes que du public. Pour résumer le propos : artistes et public ne sont que les deux faces d’une même réalité, celle du jazz. Comme le relèvent les musiciens américains, le jazz a une dimension démocratique. Il y a eu récemment à ce propos une causerie au Lincoln Center en présence de Mr. Bill Clinton, signe évident d’une prise de conscience dans ce pays champion, contesté et contestable, mais seul champion de la démocratie.
Et comme rien n’est gratuit, au sens figuré et au sens propre, rien ne doit être gratuit, comme le disait bien mieux Sigmund Freud. Le public a le jazz qu’il se fabrique, comme le jazz a le public qu'il mérite, et les musiciens et les organisateurs ont aussi le jazz et le public qu'ils cherchent, une sorte de logique interne qui a créé une cohérence et une solidarité de l'ensemble, mises à mal par nos sociétés actuelles très hiérarchisées où on confond culture et consommation culturelle.
Les artistes de jazz comme leur public doivent continuer à respecter les codes de vie nés du jazz, une culture d'essence et de pratique populaires, codes aussi définitoires du jazz que le swing, le blues et l'expressivité. La starisation, la mode, le jeunisme sont, par exemple, des antinomies du jazz, même si tout doit être décrit avec précision et nuances.
Le jazz a besoin de son épaisseur artistique, celle d’un public curieux et communicatif, celle de tous ses artistes, connus et moins connus : James Moody est l’un de ces exemples, comme les musiciens dont nous ornons nos couvertures depuis 70 ans, récemment Julian Priester, Benny Golson, Jimmy Heath et McCoy Tyner. Le jazz n'est pas que la musique d’une douzaine de noms, fussent-ils ceux de Louis Amstrong, Duke Ellington, Billie Holiday, Django Reinhardt, Count Basie, Ella Fitzgerald, Dizzy Gillespie, Charlie Parker, Thelonious Monk, Ray Charles, Charles Mingus et John Coltrane. Le jazz est la musique de milliers de musiciens et de leurs publics, sans lesquels ces génies n'auraient tout simplement pas existé.
Du 14 au 29 avril, nous parrainons une belle tournée du trio de Michel Sardaby, artiste pas assez reconnu dans son pays en dépit d’un beau parcours, typique d’un musicien de jazz. Il sera avec ses excellents compagnons que sont Reggie Johnson, John Betsch, Donald Edwards ou Doug Sides. Avoir choisi ce trio et avoir obtenu l’engagement d'une dizaine d'organisateurs, de partenaires, est un signe que la dimension solidaire du jazz a encore un sens. C'est aussi notre volonté d’affirmer la dimension populaire et démocratique du jazz, celle qui nous fit choisir, il y a 15 ans, George Adams comme silhouette de l'aventure en cours de Jazz Hot, au lieu d’un des douze noms cités plus haut, même si nous les aimons tous. Rien de gratuit…

< Yves Sportis >