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En attendant Blakey…

Ce titre de l’interview de Benny Golson qui ouvre ce magazine consacré aux batteurs, vous annonce le numéro Spécial 2005 que nous consacrons au grand batteur de jazz, l’animateur de ces légendaires Jazz Messengers. Il y a bien entendu un fil conducteur entre ces numéros, et c’est pour nous l’occasion d’honorer la générosité d’un grand artiste, un cadeau à vous faire de vous le rappeler ou de vous le faire découvrir en ces périodes de fêtes.
La fin d’année finit toujours par nous rattraper, signe que le temps passe, inéluctable et porteur de découvertes, comme nous le font remarquer ces 70 ans de Jazz Hot. Alors, comme de coutume, je commence par vous souhaiter pour 2005 la santé, la paix et la prospérité, conditions nécessaires mais pas suffisantes du bonheur. A vous de trouver le reste, et le jazz apporte une petite clé parmi d’autres pour qui veut enrichir son quotidien en dehors des sentiers battus de la consommation et de la propagande. Il n’est en effet pas besoin d’être fortuné mais simplement curieux et actif.
Ainsi, à propos de cet anniversaire, Jazz Hot met en relief le jazz vivant, c’est-à-dire des artistes sur des scènes mais aussi dans des enregistrements. Ce mois-ci, une petite innovation sur notre site vous permet d’aller consulter le programme des clubs en cliquant sur le lien qui nous relie à eux, en dehors de notre agenda habituel où figurent aussi concerts et festivals.
Autre outil dans notre site à partir de l’année nouvelle, une base de données vous donne la possibilité de retrouver la trace des 15 000 disques chroniqués dans notre revue depuis 1991. Jointe à notre guide CDs 2005 sur le copieux supplément internet (disponible par téléchargement ou par correspondance), cette collecte depuis près de quinze ans pose des questions sur la vie du disque de jazz, son avenir.
Le développement des autoproductions et la réduction de la production des labels traditionnels sont-ils des indicateurs de liberté accrue ? D’affaiblissement du jazz ? Ce sont des questions qui méritent des réponses nuancés, mais les informations que nous apportons, comme les interviews des responsables de labels depuis plusieurs années, permettent de constater que le jazz a jusqu’ici résisté en générant sa propre économie et donc en créant ses labels cohérents, petites structures ou départements de grandes compagnies, ses revues, ses lieux d’expression. L’indépendance n’est d’ailleurs pas une résultante obligée de la taille des structures, car aujourd’hui nombre de petites productions sont subventionnées, donc absolument pas indépendantes. L’évolution actuelle (autoproductions, subventions, réintégration du jazz dans la variété, intervention de l’Etat, droits d’auteur, distribution monopolisée…) visible en Europe, d’abord et surtout, ne laisse pas augurer d’un futur facile et indépendant, donc d’un dynamisme de la création jazzique. Nous évoquons l’Europe parce que nous y vivons et qu’elle a été une place forte de l’humanisme, de la culture, de la création, du jazz, et qu’elle l’est moins.
Nous pourrions développer ce sujet, mais une revue comme Jazz Hot est aussi en prise sur la vie et l’actualité, et celle de novembre au moment où s’écrit cet éditorial est de celle qui ne peut pas laisser indifférents les amateurs de jazz que nous sommes car - contre l’avis de certains ou avec l’approbation d’autres - le jazz est une éthique, une vision de l’humanité, une pratique sociale ; même si beaucoup préfèrent le limiter à une relation privée entre eux et leurs artistes préférés.
Les images de ce mois de novembre sont celles de deux morts : celle du cinéaste Theo Van Gogh, discrètement déplorée en France par les partisans d’une société d’égalité à fondement démocratique, assassiné pour avoir défendu le principe d’égalité entre les hommes et les femmes, pour son opposition active et pacifique à ce qui est une idéologie religieuse intolérante et archaïque. Le fait en lui-même est très grave et symptomatique de l’évolution de notre XXIe siècle. Ici, comme dans tous les cas de terrorisme (la guerre des lâches qui prend pour cible la population civile désarmée), le plus grave est que le résultat prévisible de l’assassinat de Theo Van Gogh est la mise en question de la liberté qu’ont construite, avec beaucoup d’efforts, les sociétés démocratiques (en France, en Hollande, aux Etats-Unis et ailleurs) par des siècles d’histoire et de luttes sociales populaires (le jazz est un petit morceau de cette conquête). La presse complaisante de France, sous le vernis de regrets éternels, a vite rendu Theo Van Gogh (« un provocateur ») responsable de son propre assassinat. C’est l’un des signes visibles de ce renoncement à leurs propres idéaux qui conduit les démocraties européennes à leur dilution.
La juxtaposition du traumatisme silencieux de ces Hollandais « laxistes » (comme si la France ne subissait pas les mêmes pressions liberticides) avec l’autre événement du mois, l’accueil en France, en grande pompe, d’un mourant, terroriste officiel et prix Nobel de la paix (Nobel, il est vrai, inventa la dynamite) heurte la conscience. La proximité des deux visages ne choque pas plus que son double discours, sa double action.
Le traitement par la presse de l’assassinat du défenseur des Droits des femmes - et donc de l’Homme - et de l’accueil officiel de ce roitelet corrompu est tout aussi indécent.
Enfin, atterrent les images-spectacle, complaisamment commentées, comme si cela était simplement pittoresque, de scènes d’hystérie collective et de bastonnades liées à la mort naturelle et aux funérailles de ce pousse-au-crime contre l’humanité (y compris contre son propre peuple) qui n’a jamais été inquiété par un quelconque tribunal international.
Il y a dans ces circonstances dramatiques et dans leur traitement par l’instance politique française (de l’extrême-droite à l’extrême-gauche), par la presse (toutes sensibilités confondues), une indignité qui a une forte odeur de pétrole, de poudre - la blanche et la noire - les fondements de ce nouveau « commerce » triangulaire.

< Yves Sportis >