Fermer

Le sens du vent

Dans Le Monde du 28 septembre dernier, sous la signature de Clarisse Fabre, un article intitulé « La politique publique, conditions de survie pour le jazz français » commence par ces redoutables mots : « C’est une bonne nouvelle pour le jazz français. » On y apprend qu’un club, Le Pannonica, va recevoir moult subventions pour s’être plié aux conditions du ministère de la Culture (« en contrepartie d’un certain nombre d’engagements…»). Se trouve à l’intérieur de cet article bien documenté - mais pas critique pour un sou - le détail de cette machinerie d’Etat - un rouleau compresseur - qui est en train de normaliser le jazz dans notre pays en décrétant qui doit exister, les lieux et les artistes.
L’Etat consacre, selon cet article, environ 4 millions d’euros par an au jazz et aux musiques improvisées : 1,1 million de crédits centraux (dont 800 000 euros pour le seul ONJ) et 3 millions de crédits déconcentrés aux conservatoires, écoles, résidences d’artistes. Si on considère ce que le jazz rapporte à l’Etat, ça ne fait pas lourd, mais bon, ce n’est pas le sujet du jour…
Les villes, les départements, les régions, rajoutent leur obole, aux mêmes pour ne pas se tromper. Ainsi, le Pannonica vient-il de signer une convention avec l’Etat et la ville de Nantes et se voit attribuer 100 000 euros de subventions supplémentaires sur trois ans : on aurait envie de demander : « supplémentaires à quoi ? », car l’article ne le dit pas.
Les clubs « politiquement corrects » - pour une fois la locution galvaudée s’impose - se nomment, sous l’égide de la fédération des scènes de jazz et de musiques improvisées (créée en 1996) : Le Petit Faucheux, doté de moyens considérables (300 000 euros selon ce même article, plus un théâtre à disposition), le Carré Bleu à Poitiers, le Jazz Club de Dunkerque, l’AJMI à Avignon et quelques autres. Ils sont 25 en tout, dont le Pannonica à Nantes. Les musiciens « les plus passionnants (selon l’article) de la scène actuelle » (et pas du jazz) s’y produisent et se nomment Marc Ducret, Louis Sclavis, Tim Berne, etc. Le grand label, c’est Chief Inspector - un hommage au ministère sans doute - révélé par François-Xavier Ruan du Pannonica, un découvreur. Ah, vous l’ignoriez ?
Le titre et la première phrase de l’article faisant référence au jazz, avec ce vilain qualificatif de nationalité, je me permets de développer la partie critique. Cet article m’a rappelé un e-mail envoyé il y a quelques mois à ce même club dont voici la copie encore chaude :

Objet : Re: All Improvista au Pannonica
Date: 30/04/04 20 :45
Adressé à : Nicolas Carpentier [Pannonica], nc@pannonica.com

Cher Nicolas Carpentier,
Merci pour la régularité de vos envois de programmes.
Par ailleurs, à titre de compréhension de votre travail, pourquoi avoir pris le nom de Pannonica qui fait directement référence au jazz, et le qualificatif descriptif de club de jazz pour faire essentiellement de la musique improvisée, sans aucun doute de qualité, mais qui a comme seul rapport avec le jazz d’être de la musique ?
Comme la programmation de votre dernier événement exclut totalement le jazz, j’ai eu l’idée finalement simple et directe de vous poser la question.
Vous n’êtes pas isolés dans cette démarche, et comme le jazz est en train de disparaître des scènes dites de jazz, ne voyez là qu’une curiosité professionnelle.
Bon festival, Amicales salutations. Yves Sportis

Mes questions sont restées sans réponse, sans doute la tactique de l’inertie comme dans l'URSS au bon vieux temps, mais en plus abouti sur le plan de la propagande et de l’organisation.
On apprend dans ce décidément bon article que les clubs parisiens et du Sud-Ouest, privés, n’ont droit à rien « parce qu’il n’y a pas de dynamique de politique publique » ; sans doute l’éloignement de la rue de Valois 1. Et puis, le Pannonica, le Petit Faucheux, l’AJMI, etc., ne sont donc pas privés ? Je l’ignorais, vous aussi, je parie ! Qu’est-ce qui différencie les contribuables salariés, patrons et clients des clubs de Paris de ceux de ces lieux - on a du mal à les baptiser « clubs » - récipiendaires de la magnanimité du Palais-Royal 1 ? Peut-être la longévité, la résistance, le public, l’urgence d’exister sans subvention, justement de La Huchette, du New Morning, du Sunset-Sunside, du Bilboquet, des Petit-Journal, du Duc des Lombards, etc. ; cette urgence qui ne peut exister pour nos nouveaux lieux de « jazz français » sans le concours des subventions selon l’aveu même du directeur du Petit Faucheux, sans l’assistanat permanent de l’Etat et « ses emplois aidés ». Le public valide les uns, le ministère impose les autres. Répartition des rôles ? Non, car c’est toujours le public qui paie. Cette concurrence déloyale ne serait qu’anecdotique si les clubs de jazz ne souffraient de la pression bureaucratique et fiscale issue de cette politique d’assistanat et d’orientation artistique. Elle influe y compris dans les clubs privés par une concurrence déloyale entre musiciens, car les courtisans de ces scènes subventionnées courent aussi le cachet des autres clubs, d’autant plus tranquillement que leurs arrières sont assurés, et que les clubs privés ne répondent pas, contrairement aux lieux subventionnés, à des orientations étatiques univoques mais à des choix pluralistes, selon les idées de chacun des responsables de clubs. Ils ne pratiquent pas l'interdit professionnel dont sont victimes des musiciens, réellement de jazz, pas forcément français, dans ces lieux sous perfusion.
Cette concurrence déloyale finit par imposer l’uniformité, une course à la médiocrité : celle des cachets et celle de la programmation.
Comprenez-moi bien : je ne regrette pas que cette corruption de la programmation et de la création que constituent les subventions soit encore absente des quelques clubs de jazz. Bien au contraire, je m’en félicite. Ils sont les lieux du jazz, et le jazz ne se décrète pas dans la servilité des antichambres des ministères. Ce que je critique, c’est que l’argent public serve à financer unilatéralement certains lieux, certains festivals,
à tuer le jazz, ses musiciens, son esprit, son public au quotidien en le privant de son autonomie économique, de décision, en créant une concurrence aussi déloyale qu’artificielle.
La conclusion de cet article est tout aussi acritique : « Symboliquement, pour ces 10 ans le Pannonica avait invité une nouvelle formation de Marc Ducret, Le Sens de la marche. » Avec un peu d’humour et de cynisme, cette « création » aurait pu s’appeler « Le Sens du vent ».

< Yves Sportis >

1. Ministère de la Culture.