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Evidence

Octobre 2004 est pour nous un mois qui compte pour deux événements reliés par des fils invisibles et pourtant évidents, de ces liens qui se tissent dans la logique d’une histoire, d’une époque.
Pour Jazz Hot, c'est le début d’une saison 2004-2005 au cours de laquelle nous allons fêter les 70 ans de l’une des grandes revues internationales fondatrices du jazz, et nous sommes fiers de contribuer à sa perpétuation. Nous avons eu, entre autres idées, celle d'associer pendant la durée de la saison la musique vivante en mettant chaque mois en avant, dans la page qui jouxte l'éditorial, des concerts en clubs, salles et festivals. Cette page renferme dans sa conception tous les éléments qui éclairent notre choix : un rébus en quelque sorte, une manière de dire dans cette sélection mensuelle jusqu'à juillet-août que le jazz de culture continue de vivre, avec des revues, des musiciens et des lieux bien vivants. Pour ceux dont c'est la passion, de toutes origines sociales et géographiques, c'est un enjeu politique au sens noble du terme - et en étant tout simplement présents - de le soutenir, c’est-à-dire de préserver sa liberté, sa transmission, sa force d’expression et les lieux de son indépendance économique, car cette musique est un événement rare de l'histoire de l'humanité.
Au passage, notons la richesse de l'agenda d’octobre qui permet chaque jour des choix de qualité.
Le jazz est l’un des rares témoignages d'un art réellement populaire dans son essence, qui soit aussi parvenu à un tel degré de sophistication dans l'expression en conservant la force de son message d’origine, et donc une relation privilégiée avec les populations du monde entier. Une universalité qui se distingue des autres parce qu’elle est librement consentie et pacifique. Le jazz est devenu avec le temps un pont, un langage commun entre des personnes dont l’origine géographique n’a parfois rien à voir avec le lieu
de naissance de cette musique, même si pour en comprendre le sens et la force, il est sans cesse indispensable de se ressourcer aux racines, à la patrie du jazz où se déroule toujours la plus grande part de la création de cet art, quoi que certains
en disent.
Les lieux, les musiciens choisis seront chaque mois pour nous les représentants de cet esprit d'indépendance du jazz - avec peut-être des « oublis » car il faut choisir. Il y aura une nécessaire diversité, des âges - car le jazz n'est pas la musique d’une génération - et des expressions - car le jazz n'est pas une musique uniforme, normalisée.
Mais les musiciens choisis peuvent revendiquer, selon nous, le kaléidoscope de termes inscrits en filigrane sur l’affiche dont la synthèse se retrouve dans le nom de notre revue, augmenté de ce « Hot » de combat, car très tôt le jazz a eu à se battre pour conserver la propriété du nom que le destin lui avait donné. Un musicien, Wynton Marsalis, symbolise dans cette affiche l'ensemble de ces idées, dans son actualité et son histoire. Il est trompettiste et de New Orleans, comme Louis Armstrong. Ce clin d’œil au père fondateur et à la cité du jazz par excellence n’est pas la seule motivation de notre choix.
Car le 18 octobre 2004, grâce à lui et à des milliers d'énergies autour de lui, s’ouvre à New York un lieu exceptionnel consacré au jazz sous l'égide du Lincoln Center. Wynton Marsalis vous en parle dans le magazine. Cette réalisation est décisive d'une certaine manière car de sa réussite à long terme dans le XXIe siècle dépendra l'existence et le développement d’une certaine idée du jazz, de la grande musique du XXe siècle, dans des formes qui restent à inventer, mais sur des fondements culturels assurés. La « nouvelle maison du swing » est une manifestation supplémentaire de la reconnaissance dont jouit le jazz dans la conscience collective des Etats-Unis, perceptible depuis une quinzaine d'années - y compris dans la littérature qui lui est consacrée -, mais mise en œuvre depuis la fin des années trente et le travail de la Bibliothèque du Congrès. Jazz au Lincoln Center est né au début des années 90, au moment de la dernière renaissance de Jazz Hot et, en France aussi, d'une résurgence de la tradition de Django Reinhardt, d’ailleurs consacrée annuellement par un festival au Lincoln Center : il y a des conjonctions qui pour n’être pas astrales n’en répondent pas moins à une logique presque mathématique.
Dans l'univers de consommation et d'archaïsme barbare qui occupe le monde aujourd'hui, cela reste un étonnement de voir apparaître un projet d'une telle ambition (préservation-transmission-création) quand on connaît aussi la difficulté des expressions artistiques face au carcan créé par un commerce monopolisé par les oligarchies et la nature clientéliste des institutions étatiques. La nouvelle maison de Jazz at Lincoln Center est donc pour la culture jazz un enjeu sans équivalent dans son histoire, car jamais aucune réflexion, aucune institution - à l'américaine, faut-il le préciser - ne s'étaient proposé de préserver et développer un art populaire qui porte en lui les éléments de contestation du monde tel qu’il est (oligarchique ou archaïque, selon les options). Jusqu'à aujourd'hui, le jazz n'a dû en effet sa survie qu'à une multitude d'énergies individuelles, indépendantes, et à la puissance même de son expression, qui l'ont rendu à la fois durable et solide, malgré les agressions permanentes du système économique et l'entreprise de « nationalisation » des jazz européens initiée par la France. L'enjeu pour
Jazz at Lincoln Center sera de conserver son indépendance et son ambition au sein de l’institution. La chance du Lincoln Center est d’avoir comme directeur artistique Wynton Marsalis, personnage hors normes, musicien d'exception autant qu’intelligence politique noble, pédagogue, inventeur de projets et catalyseur d’énergies comme le jazz n'en a jamais rencontré ; une synthèse de ce que le jazz a donné de grands hommes, de Louis à Dizzy en passant par Ellington. En cette période électorale, pour inaugurer le Dizzy’s Club, il a avec malice choisi le 21 octobre, jour de naissance de Gillespie, et on se souvient que Dizzy fit symboliquement acte de candidature à la Maison Blanche. Comme il n’y a rien de fortuit chez Wynton Marsalis, gageons que sa belle maxime
(« Il faut laisser votre travail déterminer quelle place vous devez occuper ») se traduira par le résultat que nous espérons pour le jazz, une pérennisation créatrice dans un ancrage culturel.

< Yves Sportis >