PIRATES :
Le drapeau noir flotte sur la marmite (de soupe)
Le 28 juillet 2004, une " Charte dengagements pour le développement de loffre légale de musique en ligne, le respect de la propriété intellectuelle et la lutte contre le piratage " (télécharger le texte / 80 ko) a été signée par les ministres de lEconomie, de la Culture, de lIndustrie, la Société civile des producteurs phonographiques (SCPP), la Société civile des producteurs de phonogrammes (SPPF), la Sacem, lUnion nationale des auteurs et compositeurs (UNAC), le Syndicat national des auteurs compositeurs (SNAC), le Syndicat des détaillants spécialisés du disque (SDSD), des fournisseurs daccès : Cegetel, Wanadoo, Noos, Club Internet, Tiscali, Free
On sétonne et on sinquiète dabord quen France, une démocratie, pour évoquer un sujet touchant aux libertés individuelles (car cette charte engage les signataires à mettre en uvre des procédures contrevenant à lexercice des libertés individuelles jusque dans la sphère privée), on ait choisi lOlympia plutôt que lAssemblée nationale, quon ait préféré les corporations aux députés, tout cela avec la signature de trois ministres, de dirigeants dentreprises et dinstitutions.
Dans un second temps, on sindigne de voir criminaliser lensemble de la population a priori, et lensemble de ses pratiques déchanges culturels, privés et internationaux, légales, qui échappent au contrôle de signataires, eux pour linstant hors la loi.
Car, à bien lire ce texte (www.jazzhot.net), et ce quil sous-tend quand il parle de " piraterie numérique ", il sagit ni plus ni moins de rendre délictueux le fait que M. Dupont donne gratuitement une copie de ce quil possède (DVD, cassette, CD, scan, livre, etc., par fichier internet, il ny a pas de différence de nature, mais seulement de support et de mode de transmission) à Mme Durand pour lui faire découvrir ce quil estime intéressant dans un échange culturel comme il en existe depuis la nuit des temps. Cette pratique, M. Dupont en a la liberté jusquà ce que le législateur, démocratiquement élu par ses soins, décide que nous ne sommes plus en démocratie. Encore faut-il légiférer. Nous verrons alors ce quil conviendra de faire.
Rappelons que la loi prévoit déjà des mesures claires pour condamner les pratiques réellement délictueuses que sont les contrefaçons (la copie frauduleuse destinée à la vente), loi qui protège par là même lindustrie et lédition du disque, les auteurs, lEtat (la fiscalité). Ces pratiques qui relèvent, elles, de la piraterie, sont donc déjà condamnées par la loi. Dès lors, on ne voit pas lintérêt daller au delà, sauf à vouloir remettre en cause les principes de la liberté individuelle qui se sont bâtis pour lensemble des démocraties sur le socle du siècle des Lumières, des Révolutions, américaine puis française, du XVIIIe siècle.
On constate, dans un même ordre didée, quune partie des auteurs et éditeurs de livres de notre pays est en train dentraîner la France, lEurope et le monde sur lidée quil faudrait un jour que chaque individu achète son exemplaire, et que le prêt ou le don en soit interdit entre individus ou par une bibliothèque car portant atteinte aux auteurs. Les bibliothèques de prêt, une conquête encore de la Révolution, ont récemment été attaquées sur ce sujet, et les photocopies à usage scolaire (une pratique enseignante évidente et indispensable pour laccès des enseignés à la culture) sont aujourdhui réglementées, taxées.
La diffusion du savoir et de lintelligence, les libertés que permet la technologie font peur - on sen doutait - aux dictatures, mais pas à ce point aux réputées démocraties. A moins que lappât du gain justifie ces entorses de plus en plus nombreuses aux libertés individuelles. Il y a sans doute des deux.
On voit donc le côté très pernicieux de cette offensive des oligarchies politico-économiques qui, en se concentrant (modèle Lagardère en France), se mettent en tête de dire la loi à la place des peuples et de leurs élus, avec un discours suffisamment pervers 1 pour culpabiliser et menacer (criminalisation), avec le soutien servile de politiques sous leur influence médiatique.
Rappelons dabord que la vente des ordinateurs et copieurs, tous standards (DVDs, scans, CDs
) est libre, que les acheteurs paient le prix affiché, la TVA à lEtat, et même, parce que la France est un pays qui nest jamais en retard dune taxe, une redevance sur la télévision, une autre sur les supports vierges : les cassettes audiovisuelles, les DVDs, CDs, destinés justement à " indemniser " déjà les auteurs. Dernier point, les Français en particulier contribuent fortement au fonctionnement dune culture (plutôt, malheureusement et de plus en plus, à celui dune bureaucratie culturelle) à laquelle ils naccèdent pas de manière égalitaire. Il paraît donc indécent de les culpabiliser au sujet du respect des auteurs. La Spedidam, société de perception et de distribution des droits des artistes interprètes, sest à juste titre élevée contre la criminalisation de la population.
Notre pays a déjà prévu un arsenal de mesures, pas toutes absurdes, mais il semble que même la liberté de consommer soit remise en question. Au passage, remarquons que nous avons quitté - si nous les avons jamais pris - les rails libéraux de léconomie de marché pour les affres de sociétés mutantes que nous avaient promises et décrites quelques spécialistes de prospective politique (Kafka, London, Orwell
).
A propos de copie et de piratage, dans les grandes manuvres qui se déroulent actuellement sur la meilleure façon de faire davantage payer le consommateur tout en le contrôlant (il sagit en fait de cela), les avis sont plus tranchés quil ny paraît car les appétits des concentrations, aux pouvoirs sans limite (groupes de presse, déditions, dagences photos
), sont aiguisés. Elles se proposent de développer " loffre légale ", ce quelles autorisent, et de criminaliser ce quelles nautorisent pas. Cest la position des compagnies, des sociétés dauteurs et des politiques de tous bords (extrêmes compris). Les compagnies livrent déjà aux consommateurs des produits pour linstant hors-la-loi car non duplicables. Dautres souhaitent - la Spedidam (télécharger le texte / 124 ko) -, comme cela est déjà le cas, percevoir des redevances (il sagirait de les augmenter en fait en les faisant porter sur les abonnements internet à haut débit), les redistribuer et ainsi asseoir leur parcelle de pouvoir. Les fournisseurs daccès, tributaires en France des pouvoirs politiques et économiques, semblent plutôt pencher pour le contrôle et la criminalisation. Mais la perception dune redevance serait aussi pour eux une bonne affaire. Il faut reconnaître que la position de la Spedidam est moins liberticide, bien quelle génère ses perversions (bureaucratie et clientélisme).
Cest donc le type de situation où lon a abandonné lesprit des lois, lidée dune quelconque préoccupation, compréhension ou moralité artistiques car, sur le fond, cest devenu une lutte de pouvoirs dans laquelle on oublie les questions fondamentales que pourraient se poser les citoyens, les amateurs dart en général, de culture, de jazz, de musique classique, de musiques populaires et les artistes. Cest un débat doù ils sont exclus, car on ne pose pas les questions de lintérêt collectif, des libertés, de la démocratie, de la culture et de lart. Sans doute parce quil sagit dautre chose.
Pour évoquer la musique, notre secteur, quelles musiques sont copiées ? Parle-t-on dart, de culture, ou de musiques commerciales, de consommation et dorientation des choix ?
Les musiques dexpression sont de faible notoriété, peu copiées (malheureusement, sinon ça sentendrait). La copie est alors, paradoxalement, un élément indispensable à la notoriété des artistes. Le jazz est le meilleur exemple détablissement de notoriété par la copie. Non seulement les artistes bénéficient de ce travail bénévole des amateurs pour leur reconnaissance, mais encore le secteur du jazz est tiré par cette énergie quotidienne et gratuite des amateurs pour développer une musique dans laquelle les investissements sont faibles, et la communication insignifiante, mal placée. En fait, seules les très grosses ventes pourraient pâtir à la marge de la copie. Doit-on plaindre Norah Jones et Diana Krall après la vente de 10 millions dalbums ? Leurs derniers CDs sont déjà bridés. Dans le jazz, les grosses ventes se font sur 50 ans. Le travail de réédition est bien réalisé et suscite lintérêt des amateurs au point quon ne cesse de racheter dans des présentations différentes, sur des supports qui changent, depuis les Hot Five et Hot Seven de Louis jusquà Kind of Blue de Miles et Blue Train de Trane (Bitches Brew vient de dépasser le million dalbums vendus). Et leurs auteurs sont morts. Où va le grisbi ?
Quant aux musiques commerciales, elles ne méritent pas quon soulève le couvercle dune marmite au fumet nauséabond, et quon attente aux libertés. Ce sont des musiques de consommation, éphémères, sans autre intérêt que létude psychosociologique de lépoque. De pauvres gens gaspillent leur temps et leur argent, paient déjà limpôt (le matériel informatique, le support vierge avec la redevance et la TVA sur lensemble) à écouter, copier des nullités pour lesquelles les énormes profits déjà dégagés par les auteurs, producteurs, confinent à lescroquerie, la pollution et la torture mentale. Il est déjà immoral que la propagande abuse ces pauvres gens et leurs amis, pour leur ajouter un deuxième impôt ou les mettre en prison (selon les options offertes par les généreux protagonistes de ce débat). Ça concerne des tirages déjà trop indécents pour quon pleure sur la bouteille de champagne en moins dans un palace de Cannes au moment du Midem.
Enfin, lensemble du matériel de copie a été vendu légalement, la copie personnelle faisant encore partie des libertés admises jusquà ce que les pouvoirs publics et les oligarchies décident dinstaller des mouchards dans la sphère privée. Vouloir empêcher les individus de copier (sans en faire commerce) ce à quoi ils accèdent en payant déjà, est donc contrevenir aux libertés individuelles telles que la loi les garantit encore. Alors, sauf à modifier la loi et le régime politique (la démocratie) par une réforme constitutionnelle à Versailles, on ne voit pas de quoi nous parle cette charte.
Reste le cas de lartiste et du producteur qui pourraient être lésés par la copie parce que leur public, pourtant damateurs, copierait un CD faute de lavoir trouvé dans le commerce ; car un amateur achète loriginal quand il est disponible sur le marché
Ne serait-il pas possible de dérouter pour eux un peu de la communication et des moyens qui leur font défaut pour quils puissent avoir le droit dêtre présents en rayons ? Ne faudrait-il pas lutter contre labsence de pluralité des circuits de distribution (disparition des disquaires) qui est au fond le vrai handicap (comme pour la presse) dun secteur de plus en plus étroit et monopolisé par les groupes, les grandes surfaces et les produits de mode - pour rester poli à deux lettres près ?
Ne serait-il pas (indis)pensable de redévelopper les publics spécifiques et connaisseurs des amateurs darts, dexpressions différenciés, en arrêtant la confusion des discours de " tout est culture ", même cette mauvaise soupe servie du Grand Stade de France par un décalque de rockstar médiatisée à mort, jusquau bruiteur du ministère de la culture subventionné à vie ?
Ny a-t-il pas une infinité de ressources culturelles nouvelles ou anciennes - car non exploitées à ce jour - pour générer de la richesse (ces artistes, auteurs qui vivent mal malgré/à cause de cette bureaucratie, de ces groupes et de leurs " clients ") ?
Manque-t-on à ce point dimagination et de culture, quon soit incapable de les découvrir et de les mettre en valeur ?
Ne reste-t-il que des Arpagons arc-boutés sur la cassette de leurs droits dauteurs ?
Vu lapathie, labsence de débat, de réflexion, il est à craindre que notre manière daborder ce sujet et nos idées soient de peu de poids. Mais il serait simplement décent que ce beau monde qui a prévu de se réunir régulièrement aux frais du contribuable autour de la manière de faire payer limpôt sur la bêtise, le fasse sans généraliser son mépris à lensemble de lhumanité, de lexpression artistique, et ne prive pas lamateur curieux du libre accès à la culture, de son libre arbitre sur ses choix, fut-ce par internet et par la copie.
Quand on connaît enfin le revenu moyen des habitants des pays pauvres, la copie paraît alors, quelles quen soient les conditions, le seul moyen, légitime, daccéder à la culture, même si nos chers auteurs doivent souffrir dun manque à gagner. Nest-ce pas la position " morale et de bon sens " lorsquon défend, contre les droits dauteurs, laccès aux remèdes contre le sida, le paludisme ? Laccès à la culture est aussi vital que laccès aux soins.
On pourrait rêver que, par un miracle paradoxal, toutes ces entraves promises aux libertés conduisent les " copieurs " mal inspirés à se détourner de cette soupe commerciale, mais on redoute, de manière plus réaliste, le moment proche où ce chur des Tartuffes de lOlympia va se pencher sur la vente doccasion, le don amical, familial, des " biens culturels ", pour imposer une utilisation et un utilisateur uniques. Nous nen sommes pas si loin avec les licences de logiciels (monoposte et monopropriétaire : si vous avez un portable et un fixe, il vous faut deux licences). Il reste encore quelques pas alors vers une société sans mémoire, sans dialogue, sans transmission, sans échange, sans culture et donc totalitaire 2.
1. On met en avant les " pauvres auteurs ", mais ce sont essentiellement des " riches " qui perçoivent, sans dire aussi que ces oligarchies et corporations sont les premières intéressées à ce trésor, car elles sont propriétaires de droits, et ont énormément à gagner dans cet abordage des libertés.
2. On brûle déjà des invendus de librairie en France.
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