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Ce printemps-là, Hank Jones faisait la découverte de New York et de ses musiciens, les jeunes et les moins jeunes. Il est lun de ces hommes qui font aimer la vie, non quil faille nécessairement être daccord avec lui, mais parce quil possède une honnêteté, une humilité, une générosité naturelles qui illuminent son art, comme celui de son cadet, le regretté Elvin, un artiste atypique qui a contribué à la musique légendaire de John Coltrane aux côtés de McCoy Tyner et Jimmy Garrison, un moment exceptionnel du jazz.
Nous avons choisi Hank Jones pour nous accompagner dans ce numéro, et cest pour nous un double hommage : à Elvin qui a disparu par la force du destin, et à Hank, le roi de cet été dans une grande tournée mondiale, accompagné par Joe Lovano, où il nous donnera, comme il la toujours fait, des moments de beauté absolue.
Il néchappera à personne que ce numéro est aussi une évocation dune grande ville du jazz, Detroit, à travers ces trois portraits qui viennent sajouter à ceux de Barry Harris, Tommy Flanagan, etc., rappeler que le jazz ne se crée pas quà New York, quil a grâce à ça des accents, une diversité qui font sa richesse : Detroit, Chicago, Saint Louis, Kansas City, Memphis, New Orleans, La Floride, Pittsburgh, Philadelphie, Los Angeles
sont autant de foyers de la grande musique du XXe siècle, réalité dont il convient de percevoir limportance si lon veut apprécier sa richesse.
Cest aussi une révérence à ces grandes familles qui animent le jazz, les Jones avec Thad quon noublie pas, les Heath, les Marsalis, les Eubanks, les Powell
une forme dorganisation sociale à plusieurs niveaux qui retransmet quelque chose de la solidarité africaine ancestrale et de celle qui renaît forcément dans ladversité et les joies dune longue histoire américaine fertile et mouvementée.
On noublie pas quà la base de toutes ces belles sagas, il y a aussi une communauté, un environnement, des parents aux personnalités remarquables qui participent à la structuration de la pensée des leurs, qui les inclinent à labourer le sillon culturel commencé par dautres avant eux. Le jazz se transmet ainsi, sans autre règle. Dans le jazz, on voit comme une image dEpinal la présence du père homme déglise, et cest encore vrai dune certaine façon pour les Jones, mais on constate aussi souvent que le père ou la mère enseignent, développent des sensibilités particulières à lart, proposent à leurs enfants des projets de vie où la réalisation en tant quêtre humain dépasse la seule réussite sociale. Ces grandes familles du jazz ont en commun de défendre des valeurs humanistes.
Lattachement aux valeurs, jusquà la caricature parfois pour nous Européens car elles nous semblent - impression trompeuse - manquer de nuances, est lun de ces traits qui fondent les Etats-Unis dAmérique, et cela justement parce que cest une société de construction récente et assez anarchique au fond, sans connotation péjorative, très libre et parfois violente, qui sest fabriqué des références morales fortes pour contenir sa vitalité, fédérer sa diversité, établir ses repères et conserver justement une liberté qui repose plus sur le vécu que sur la théorie. De fait, les valeurs restent - même quand on les transgresse - des bornes, et la liberté ny est pas une donnée théorique, mais une pratique, un combat du quotidien. Cela peut avoir parfois lapparence de la dureté de la vie, des rapports, mais cela apporte aussi la vitalité de lexercice de la liberté à conquérir au quotidien, contre les pouvoirs dont on se méfie plus quailleurs car lindividu est roi. Les personnalités acquièrent dans ce fonctionnement plus de relief, dinitiative, jusquà nous paraître - à tort - naïves ou dominatrices. La littérature, le cinéma, les combats du cow-boy solitaire, ceux de Clint Eastwood, le bluesman qui porte la vérité crue de sa condition jusque dans son art, traduisent la capacité de cette société à faire encore confiance à lhomme plutôt quà toute forme dorganisation qui simposerait à lui. Cest la raison qui fait que les armes sont encore en vente libre, cest laffirmation dune démocratie volontariste qui prend ses risques, même si aujourdhui les nécessités de lhistoire présente, les contraintes extérieures, mettent en péril cette conception de la liberté fondée sur lutopie de la primauté donnée aux individus. Ce qui explique bien de nos désaccords actuels. La force de conviction individuelle des Américains explique leur capacité à dominer les situations, leur cur comme on le disait à lépoque des grands courages, leur capacité à défendre des principes, même chez eux où rien nest parfait comme partout. Bien sûr ce sont des remarques générales, des tendances dune société, mais elles sont nettes, particulières et perceptibles.
Le 60e anniversaire du débarquement du 6 juin 1944 a été à nouveau loccasion dun délire antiaméricain poussé jusquà lhystérie et au détournement des faits, un délire qui prend des allures psychiatriques en France, non seulement infondé mais odieux quand on considère quil sagissait de rappeler que les Alliés, dont les Américains, ont libéré la France et lEurope du nazisme. On a pu entendre en ces jours les Américains se faire traiter à plusieurs reprises denvahisseurs (Lété 44 de Rotman, le doc made in France de cet anniversaire), larmée américaine de racistes et de violeurs (Le Monde, le 5 juin). Toutes choses qui, en ces circonstances précises, avaient le double sceau de linstrumentalisation dune histoire (sur fond de désaccord sur lIrak), et de lindécence, car lEtat fasciste de 1940 à 1944 qui déportait ses Juifs, ses Tziganes et ses résistants, cétait la France.
Alors pour ne pas faire comme les autres puisque je suis amateur de jazz, je rappelle que je suis enchanté davoir été envahi par Louis Armstrong, Charlie Parker, Duke Ellington, Count Basie, Billie Holiday, Bud Powell, Ella Fitzgerald et Sidney Bechet, par le cinéma, la littérature, la démocratie américaine, et que si cest à réenvisager bientôt, je préfère ça à la musique bavaroise, la danse du ventre (avec ou sans voile) et le Dr. Frankestein de la Cité de la musique. Cest un raccourci humoristique, mais pas tant que ça (raccourci et humoristique).
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