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PRINTEMPS 1944

Ce printemps-là, Hank Jones faisait la découverte de New York et de ses musiciens, les jeunes et les moins jeunes. Il est l’un de ces hommes qui font aimer la vie, non qu’il faille nécessairement être d’accord avec lui, mais parce qu’il possède une honnêteté, une humilité, une générosité naturelles qui illuminent son art, comme celui de son cadet, le regretté Elvin, un artiste atypique qui a contribué à la musique légendaire de John Coltrane aux côtés de McCoy Tyner et Jimmy Garrison, un moment exceptionnel du jazz.
Nous avons choisi Hank Jones pour nous accompagner dans ce numéro, et c’est pour nous un double hommage : à Elvin qui a disparu par la force du destin, et à Hank, le roi de cet été dans une grande tournée mondiale, accompagné par Joe Lovano, où il nous donnera, comme il l’a toujours fait, des moments de beauté absolue.
Il n’échappera à personne que ce numéro est aussi une évocation d’une grande ville du jazz, Detroit, à travers ces trois portraits qui viennent s’ajouter à ceux de Barry Harris, Tommy Flanagan, etc., rappeler que le jazz ne se crée pas qu’à New York, qu’il a grâce à ça des accents, une diversité qui font sa richesse : Detroit, Chicago, Saint Louis, Kansas City, Memphis, New Orleans, La Floride, Pittsburgh, Philadelphie, Los Angeles… sont autant de foyers de la grande musique du XXe siècle, réalité dont il convient de percevoir l’importance si l’on veut apprécier sa richesse.
C’est aussi une révérence à ces grandes familles qui animent le jazz, les Jones avec Thad qu’on n’oublie pas, les Heath, les Marsalis, les Eubanks, les Powell… une forme d’organisation sociale à plusieurs niveaux qui retransmet quelque chose de la solidarité africaine ancestrale et de celle qui renaît forcément dans l’adversité et les joies d’une longue histoire américaine fertile et mouvementée.
On n’oublie pas qu’à la base de toutes ces belles sagas, il y a aussi une communauté, un environnement, des parents aux personnalités remarquables qui participent à la structuration de la pensée des leurs, qui les inclinent à labourer le sillon culturel commencé par d’autres avant eux. Le jazz se transmet ainsi, sans autre règle. Dans le jazz, on voit comme une image d’Epinal la présence du père homme d’église, et c’est encore vrai d’une certaine façon pour les Jones, mais on constate aussi souvent que le père ou la mère enseignent, développent des sensibilités particulières à l’art, proposent à leurs enfants des projets de vie où la réalisation en tant qu’être humain dépasse la seule réussite sociale. Ces grandes familles du jazz ont en commun de défendre des valeurs humanistes.
L’attachement aux valeurs, jusqu’à la caricature parfois pour nous Européens car elles nous semblent - impression trompeuse - manquer de nuances, est l’un de ces traits qui fondent les Etats-Unis d’Amérique, et cela justement parce que c’est une société de construction récente et assez anarchique au fond, sans connotation péjorative, très libre et parfois violente, qui s’est fabriqué des références morales fortes pour contenir sa vitalité, fédérer sa diversité, établir ses repères et conserver justement une liberté qui repose plus sur le vécu que sur la théorie. De fait, les valeurs restent - même quand on les transgresse - des bornes, et la liberté n’y est pas une donnée théorique, mais une pratique, un combat du quotidien. Cela peut avoir parfois l’apparence de la dureté de la vie, des rapports, mais cela apporte aussi la vitalité de l’exercice de la liberté à conquérir au quotidien, contre les pouvoirs dont on se méfie plus qu’ailleurs car l’individu est roi. Les personnalités acquièrent dans ce fonctionnement plus de relief, d’initiative, jusqu’à nous paraître - à tort - naïves ou dominatrices. La littérature, le cinéma, les combats du cow-boy solitaire, ceux de Clint Eastwood, le bluesman qui porte la vérité crue de sa condition jusque dans son art, traduisent la capacité de cette société à faire encore confiance à l’homme plutôt qu’à toute forme d’organisation qui s’imposerait à lui. C’est la raison qui fait que les armes sont encore en vente libre, c’est l’affirmation d’une démocratie volontariste qui prend ses risques, même si aujourd’hui les nécessités de l’histoire présente, les contraintes extérieures, mettent en péril cette conception de la liberté fondée sur l’utopie de la primauté donnée aux individus. Ce qui explique bien de nos désaccords actuels. La force de conviction individuelle des Américains explique leur capacité à dominer les situations, leur cœur comme on le disait à l’époque des grands courages, leur capacité à défendre des principes, même chez eux où rien n’est parfait comme partout. Bien sûr ce sont des remarques générales, des tendances d’une société, mais elles sont nettes, particulières et perceptibles.
Le 60e anniversaire du débarquement du 6 juin 1944 a été à nouveau l’occasion d’un délire antiaméricain poussé jusqu’à l’hystérie et au détournement des faits, un délire qui prend des allures psychiatriques en France, non seulement infondé mais odieux quand on considère qu’il s’agissait de rappeler que les Alliés, dont les Américains, ont libéré la France et l’Europe du nazisme. On a pu entendre en ces jours les Américains se faire traiter à plusieurs reprises d’envahisseurs (L’été 44 de Rotman, le doc’ made in France de cet anniversaire), l’armée américaine de racistes et de violeurs (Le Monde, le 5 juin). Toutes choses qui, en ces circonstances précises, avaient le double sceau de l’instrumentalisation d’une histoire (sur fond de désaccord sur l’Irak), et de l’indécence, car l’Etat fasciste de 1940 à 1944 qui déportait ses Juifs, ses Tziganes et ses résistants, c’était la France.
Alors pour ne pas faire comme les autres puisque je suis amateur de jazz, je rappelle que je suis enchanté d’avoir été envahi par Louis Armstrong, Charlie Parker, Duke Ellington, Count Basie, Billie Holiday, Bud Powell, Ella Fitzgerald et Sidney Bechet, par le cinéma, la littérature, la démocratie américaine, et que si c’est à réenvisager bientôt, je préfère ça à la musique bavaroise, la danse du ventre (avec ou sans voile) et le Dr. Frankestein de la Cité de la musique. C’est un raccourci humoristique, mais pas tant que ça (raccourci et humoristique).

< Yves Sportis >