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CONCOURS DE MAUVAISE FOI

Il y a beaucoup de sujets à traiter en cette veille de festivals : des légers, comme ces cérémonies d’auto-congratulations qui, des Djangos d’or aux Victoires de la musique en passant par l’Académie du jazz, ont le mérite d’amuser les amateurs de jeux télévisés en pantoufles et font accéder le jazz au statut d’Intervilles ou du Concours de l’Eurovision. Est-ce d’un quelconque intérêt pour le jazz ? Il ne s’en porte pas mieux. Jazz Hot ne participe à aucune de ces mises en scène fixées par des règles qui doivent souvent à la préférence nationale et aux impératifs commerciaux, et pas toujours au talent.
Autre thème léger, les radios : l’équipe anime ou participe à des émissions de jazz en France et à l’étranger, œuvrant à la vie hertzienne du jazz. Nous sommes ainsi gentiment invités par Radio Libertaire, TSF, etc. Mais nous avons décidé de ne pas aller chez TSF ces derniers mois car notre vocation n’est pas de faire la promotion des artistes recommandés par la publicité de cette radio, de participer, même accessoirement, à un fonctionnement qui est celui que nous refusons pour le jazz et Jazz Hot.
Autre réalité plus complexe, en phase avec la période : les intermittents du spectacle ont inversé le rapport de force avec le pouvoir législatif en cette veille de période de festivals. Après le revers électoral et dans l’attente du prochain, les décideurs (de droite) s’aperçoivent qu’ils n’avaient pas bien décidé, vérité révélée dans le fond des urnes. Ils ne vont pas chercher bien loin leurs convictions. Les festivals font les yeux doux aux intermittents - par crainte ou sincèrement - et la vieille gauche de fonds de commerce se greffe une virginité sociale et artistique en ce frais printemps, en attendant le rejet. C’est le type de sujet typiquement français, où la mauvaise foi est la chose la mieux partagée. Rappelons simplement que la culture n’a pas attendu le statut des intermittents pour exister - même en France - et pour être plus créatrice qu’aujourd’hui. On ne voit pas pourquoi les intermittents - hors les artistes - auraient des droits et des devoirs différents de ceux du reste de la population active. Pour les artistes, dont une partie du travail est invisible et doit le rester pour la magie du spectacle, plutôt que d’inventer un système corporatiste qui appelle toutes les perversions, il serait plus moral et adapté à cette spécificité de réévaluer leurs cachets, outrageusement bas en dehors des chéris du showbizz et de l’institution. Mais pour permettre - en particulier pour le jazz - à des clubs, à des bars ou à des petits lieux indépendants de rétribuer correctement les artistes, il faut arrêter le racket des administrations étatiques et para-étatiques sur le spectacle vivant que droite et gauche justifient œcuméniquement par ce statut « spécial » des intermittents (pas des artistes). Il y a bien sûr d’autres variables dans ce débat : la juste évaluation du talent donc du cachet, fondamentale mais quasi inexistante à cause du bas niveau artistique et de l'inféodation des programmateurs ; le nécessaire rôle de découverte qui ne peut échoir, pour le jazz, qu’à des lieux indépendants de l'institution. Combien en reste-t-il ? Le système d’asservissement et de clientélisme de la culture, qui fait l’exception française, est un nœud de vipères dont la création, - le jazz entre autres - libre par essence, a peu de chance de sortir indemne. On espère une survie souterraine.
Préoccupant : la crise du disque. Comme pour les intermittents, la globalisation est une des méthodes de la mauvaise foi pour dissimuler les nuances de situations - et donc de solutions - fort marquées.
On amalgame des réalités sans rapport entre elles comme si les intérêts de secteurs artistiques - le jazz, la musique classique - s’identifiaient à ceux de la musique prête à jeter. Les maisons de disques (grandes et petites) rendent la copie par téléchargement responsable de leurs malheurs. Et cela doit être vrai. Mais ça concerne le secteur de la musique commerciale, et il s’agit plus d’un manque à gagner que d’une véritable perte. Si les victimes sont ces maisons de disques, ces grandes et petites stars qui ont créé les disques à jeter et les comportements qui vont avec, on ne les plaindra pas. C’est une juste récompense de leurs efforts. Pourquoi payer ce qui n’a pas de valeur ? L’amateur de jazz, c’est vrai, copie des disques pour découvrir cette musique. Par ce biais indispensable, il découvre et (r)achète des disques, en quantité, en prend soin parce qu’il les réécoute.
Le problème du disque alors est à chercher dans la diminution de ce public, dans son détournement car il n’est pas hors du monde. J’en parlais ici à propos des « Norah Jones » et des musiques improvisées. On attente à la pérennité de ce public de jazz formé sur 50 années à coups de produits surmédiatisés, de surprises, de musiques inouïes, d’une propagande antijazz, même quand elle s’affiche dans les médias qui abusent du terme, tandis que des musiciens de jazz de qualité ont du mal à enregistrer. La crise du disque dans le jazz, oui ! Mais pas à cause des téléchargements.
Il y a des sujets plus graves, en liaison avec notre précédent éditorial sur la lecture, le poids des mots, et le nécessaire arbitrage à faire par le lecteur actif. Le désordre du monde et de la pensée est tel que les mots perdent toute mesure. L’absence de pondération de l’information dans les médias français - dans leur américanophobie de commande - pour ce qui touche à l’Irak pour des actes certes condamnables, mais qui se produisent dans tous les commissariats et les prisons du monde (en France aussi) est de ceux-là. Un Président des Etats-Unis et un Premier ministre britannique se sont, fait sans précédent, publiquement et rapidement excusés. Aucun chef d’Etat de la France ne l’a fait pour ce qui s’est passé il y a un demi-siècle en Algérie, sans revenir à Pétain. Quand les médias français focalisent l’information jusqu’à saturation sur des réalités graves mais prises en compte par les autorités, la justice et les médias mondiaux, et des réalités si marginales - même en Irak par rapport à ce qu’a vécu cette population depuis trente ans dans le silence de ces médias -, quand on laisse dans l’ombre d’autres atrocités sur des centaines de milliers de personnes assassinées et torturées dans des conditions d’atrocités sans commune mesure avec ce qui se passe en Irak (Soudan, Nigéria, Algérie…), on ne rend pas compte de l’état du monde, on détourne l’information ; on n’est pas journaliste, on est propagandiste, de mauvaise foi. Ce paragraphe, je ne devrais pas avoir à l’écrire dans une revue de jazz, mais si la démocratie est à ce point absente des médias, il n’est pas de petit tuba pour respirer une bouffée d’air.

< Yves Sportis >