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Marcel Fleiss

21 déc. 2018
Les Années jazz

Marcel Fleiss devant ses photographies exposées à la librairie Métamorphoses, Paris 6e © Jérôme Partage
Marcel Fleiss devant ses photographies exposées à la librairie Métamorphoses, Paris 6e
© Jérôme Partage



Marcel Fleiss est né le 13 février 1934 à Paris. Le jeune homme est destiné par ses parents à reprendre l’affaire familiale, un commerce de pelleterie (fourrures). Et c’est pour apprendre le métier et améliorer son anglais, que ceux-ci l’envoient, à 17 ans, à New York. Déjà piqué de jazz et de photographie, il effectue plusieurs longs séjours entre 1951 et 1954, immortalisant les musiciens de la scène du Birdland ou de l’Apollo: Dizzy Gillespie, Charlie Parker, Miles Davis, Ella Fitzgerald, Nat King Cole, Max Roach et bien d’autres. Marcel Fleiss propose alors ses clichés à Jazz Hot qui les publie régulièrement entre 1952 et 1953. Il signe même quelques articles et alimente la rubrique «Nouvelles d’Amérique». Lorsqu’il revient à Paris, il aide les jazzmen américains à trouver des engagements sur place. Cependant, le virus du jazz le quitte subitement, sitôt terminées ses aventures new-yorkaises. Marcel Fleiss conserve toutefois un goût prononcé pour les arts qui le conduira, en 1972, à ouvrir une galerie. Pour la première fois, une exposition est entièrement consacrée aux photos de ses «années jazz». On peut en admirer quarante d’entre-elles, bien mises en valeur dans la librairie Métamorphoses, rue Jacob (Paris 6e) jusqu’au 5 janvier, laquelle se situe à deux pas de sa Galerie 1900-2000, rue Bonaparte, désormais tenue par son fils.

Propos recueillis par Jérôme Partage
Photos Jérôme Partage
Photos d’archives, tirées de l’exposition «Les Années jazz de Marcel Fleiss»:
remerciements à Marcel Fleiss, by courtesy

© Jazz Hot n°686, hiver 2018-2019




Jazz Hot: Dans quel quartier de Paris avez-vous grandi?

Marcel Fleiss:
Traditionnellement, les boutiques de fourreur se trouvaient dans le 10e arrondissement, mais mes parents avaient un appartement sur l’avenue Raymond Poincarré, au Trocadéro, que j’occupe aujourd’hui. C’est là qu’a été prise la photo avec Thelonious Monk et Sacha Distel qu’on peut voir actuellement.

Ny Renaud, Jean-Marie Ingrand, Frank Isola, Thelonious Monk et Sacha Distel chez Marcel Fleiss, 1954 © Marcel Fleiss by courtesy
Ny Renaud, Jean-Marie Ingrand, Frank Isola, Thelonious Monk et Sacha Distel chez Marcel Fleiss
© Marcel Fleiss by courtesy

Comment avez-vous découvert le jazz?


Des copains de lycée m’ont entraîné au Tabou et dans d’autres boîtes de la Rive Gauche. Là, je me suis lié d’amitié avec Sacha Distel, René Urtreger, Henri Renaud et sa femme Ny, dont je suis resté proche jusqu’au bout. C’était assez facile de sympathiser avec les musiciens si on leur payait un verre au bar pendant la pause. (Rires) Et puis, je leur donnais aussi mes photos. Mes copains et moi nous sentions un peu privilégiés de côtoyer des musiciens.

Quels souvenirs gardez-vous de ces rencontres?


Sacha Distel avait déjà un certain statut. C’était un garçon de bonne famille qui tenait absolument à devenir chanteur. Il m’avait emmené voir un concert de son oncle, Ray Ventura, à L’Olympia. On s’est pas mal fréquentés. J’ai d’ailleurs une photo où on le voit se promener sur les Champs-Elysées avec John Lewis et Henri Renaud. Ce dernier était mon meilleur ami à Paris. J’ai beaucoup appris auprès de lui et de Ny. Ils m’ont présenté à beaucoup d’autres musiciens.

Comment s’est passé votre séjour à New York?


Mon premier concert, c’était Illinois Jacquet à l’Apollo. Je me suis aussi rendu au Birdland dont on m’a refusé l’accès car je n’avais pas l’âge légal pour boire de l’alcool. J’y suis retourné et j’ai demandé à voir le patron, Oscar Goodstein, à qui j’ai expliqué que je ne boirai que du Coca-Cola. On a sympathisé, et il m’a laissé entrer. Ce soir-là, ce devait être Dizzy Gillespie sur scène. A partir de là, j’y étais pratiquement tous les soirs. A cette époque –et ça existait aussi dans les clubs à Paris–, il y avait des photographes de salle pour les gens qui souhaitent être pris à leur table, pour en garder un souvenir. Et bien, je remplaçais le photographe du Birdland quand il était malade, mais gratuitement. J’ai eu alors l’idée d’écrire à Jazz Hot, que je lisais déjà au lycée, pour proposer mes photos. Et j’ai même tenu la rubrique «Nouvelles d’Amérique» car je recueillais beaucoup d’informations. Mes parents étaient assez fiers de ces publications. Je ne suis pas resté de façon permanente à New York. J’ai effectué des allers-retours de plusieurs mois entre 1951 et 1954. Par ailleurs, j’aidais les musiciens avec lesquels j’avais sympathisé à venir jouer à Paris. Et là, je présentais ceux qui souhaitent enregistrer à Léon Cabat, le fondateur des disques Vogue, avec lequel j’étais en très bons termes.

Jimmy Raney, Charles Mingus, Thil Brown et Stan Getz au Birdland, 1952 © Marcel Fleiss, by courtesy
Jimmy Raney, Charles Mingus, Thil Brown et Stan Getz au Birdland, 1952 © Marcel Fleiss, by courtesy

De quels musiciens étiez vous le plus proche?


Mon meilleur ami à New York était le fort méconnu George Wallington, qui était pourtant un pianiste exceptionnel. Il a beaucoup influencé Henri Renaud. Mais il a subitement disparu de la scène jazz
1. Je me suis également lié avec John Lewis, que j’ai rencontré au Birdland où il passait pendant une semaine avec le MJQ. Il est venu ensuite me voir à Paris et on a eu une correspondance très suivie. C’était un homme très intelligent et très distingué. De même, Charles Mingus, que j’ai été le premier en France à présenter dans un article biographique2. Il avait de l’ambition et j’ai eu l’intuition qu’il irait très loin. J’ai aussi connu Roy Haynes au Birdland; il m’appelait toujours quand il était à Paris. Une fois, je l’ai persuadé de faire une séance d’enregistrement que j’ai financée avec l’aide de cinq ou six amis. On avait loué Le Studio Parisien, aux Champs-Elysées, et Roy Haynes avait joué avec un petit groupe constitué de Jimmy Gourley, Henri Renaud, Jean-Marie Ingrand (b) et Jean-Louis Viale (dm). J’ai confié la bande, sans en faire une copie, à Marcel Romano3 qui disait vouloir la vendre à Eddie Barclay. Il ne me l’a jamais rendue; soi-disant il l’avait perdue. Ça a été ma seule expérience dans l’édition musicale! Je m’entendais aussi très bien avec Lester Young que j’ai emmené faire le bœuf au Club St-Germain où je l’ai présenté à Jimmy Gourley. J’ai enfin entretenu une correspondance amicale avec Bennie Powell, Jay Jay Johnson, Gigi Gryce ou encore Oscar Goodstein.

Quel a été votre ressenti à propos de la ségrégation qui touchait les musiciens afro-américains?


Au Birdland, il n’y avait aucun problème. Cela se voit d’ailleurs sur mes photos: le public comme les orchestres étaient mixtes. Je n’avais donc pas vraiment conscience de la situation. Tous les dimanches, j’allais à l’Apollo, à Harlem, sans aucune difficulté. Même si je m’y sentais un peu seul… Mais tous les musiciens américains que j’ai côtoyés rêvaient de jouer à Paris.

Preniez-vous également des photos dans les clubs à Paris?


Oui. Mais il y avait une concurrence et une jalousie terribles entre les photographes français. Particulièrement de la part de Jean-Pierre Leloir qui cherchait des histoires à tout le monde.

Parlez-nous du concert de Thelonious Monk à la Salle Pleyel de juin 1954…
4
J’ai un peu aidé à organiser ce concert, et c’est pourquoi j’ai eu le droit d’être sur scène pour photographier Thelonious Monk. Il existe d’ailleurs une photo de moi en train de le prendre en photo. Je n’ai jamais su de qui elle était. Quand j’ai fait la première photo avec flash, il a poussé un grognement! J’ai compris que ça le gênait, et j’ai donc pris les autres avec la lumière des spots. Je l’avais ensuite invité dans l’appartement familial avec Sacha Distel, Jean-Louis Viale, Jean-Marie Ingrand et le couple Renaud pour écouter des disques. Il s’est levé et j’ai entendu
claquer la porte d’entrée. Il était en train de filer avec une bouteille de cognac dépassant de son manteau. La semaine d’après, j’allais à Londres pour affaires et il m’avait donné son adresse là-bas. Je l’ai appelé, il m’a invité à dîner et s’est excusé. Il parlait peu. C’est à l’occasion de ce concert à Pleyel que j’ai rencontré pour la première fois Charles Delaunay avec lequel je n’avais eu jusqu’alors que des échanges par courrier. Je l’ai peu connu, et quand j’allais rue Chaptal, je ne me souviens pas d’avoir eu affaire à lui. C’était un homme très distingué. A la fin des années soixante, c’est sa mère Sonia que j’ai connue, à une époque où je fréquentais beaucoup d’artistes russes. Elle a su quel était le métier de mes parents, et elle m’a proposé quelques aquarelles contre une couverture de fourrure; j’ai accepté. Plus tard, j’ai fait le même type d’échange avec Man Ray.

Charles Delaunay et Thelonious Monk dans les coulisses de la Salle Pleyel, juin 1954 © Marcel Fleiss, by courtesy
Charles Delaunay et Thelonious Monk dans les coulisses de la Salle Pleyel, juin 1954
© Marcel Fleiss, by courtesy


Avez-vous connu Boris Vian?


Non. Nous avons seulement en commun d’avoir eu nos noms dans Jazz Hot à la même période… Beaucoup plus tard, j’ai côtoyé sa veuve, Ursula, à Montmartre. Pour ce qui est de l’équipe de Jazz Hot, je me souviens d’un échange polémique avec Lucien Malson au sujet d’un de ses articles qui dépréciait les musiciens blancs; attitude que je réprouvais. Ny Renaud écrivait également dans Jazz Hot, mais je ne me rappelle plus pourquoi elle utilisait un pseudonyme.

Pourquoi n’avez-vous pas poursuivi la photo jazz après 1954?


J’ai changé de goût et je me suis tourné vers la musique brésilienne, à la suite de vacances passées au Brésil où j’avais vécu avec mes parents entre 1940 et 1947, et où j’avais débuté ma scolarité. Je suis toujours resté brésilien de cœur. J’ai donné une partie de mes archives jazz à Daniel Filipacchi que j’avais connu quand il était aussi photographe de jazz et qui est devenu un copain et, plus tard, un client fidèle de ma galerie. Si j’ai fréquenté par la suite le milieu artistique, c’est parce que l’entreprise familiale se trouvait à proximité de l’Hôtel Drouot. A l’heure du déjeuner, j’allais assister aux ventes. J’ai appris le métier de marchand d’art ainsi, en commençant par acheter des tableaux à 5 ou 10 francs que je laissais en vente dans une galerie de la rue de Seine. J’ai progressivement délaissé le métier de fourreur et, en 1972, j’ai ouvert ma première galerie, rue de l’Université, avec les encouragements de Man Ray. Puis, je l’ai déménagée rue Bonaparte en 1981.

Vous n’avez donc plus eu depuis aucune activité dans le jazz?


Rien en dehors d’une émission de radio, au Brésil, dans les années soixante, avec mon ami Jorginho Guinle, propriétaire de Copacabana Palace, à Rio, et grand amateur de jazz. Mon retour au jazz s’est effectué, bien plus tard, en 2008, quand j’ai été invité par la Villa Guetty, à Los Angeles, pour un colloque sur le jazz où j’ai retrouvé René Urtreger. On ne s’est pas quittés pendant les cinq jours du colloque. Et pendant les conférences, on projetait mes photos. Je ne sais pas comment ils ont eu l’idée de me contacter, de même que le Centre Pompidou qui a également présenté quelques-unes de mes photos. On peut les voir aussi en ce moment au musée Reina Sofia de Madrid, dans le cadre d’une exposition sur les arts à Paris après la Seconde Guerre mondiale
5.

Vos photos jazz sont ainsi restées dans vos archives durant cinquante ans?


Elles étaient dans des armoires chez moi; je les avais oubliées. Un jour, en cherchant des photos d’un de mes amis qui venait de décéder, lequel m’avait aidé, à l’époque, à faire une séance de photos avec Roy Haynes, je suis tombé dessus. A partir de là, Fred Thomas, qui a créé le label Sam Records, m’a beaucoup aidé, en particulier pour la restauration et la numérisation. Je viens récemment d’en retrouver encore d’autres.

Marcel Fleiss devant l'une des vitrines de l'exposition montrant des exemplaires originaux de Jazz Hot © Jérome Partage
Marcel Fleiss devant l’une des vitrines de l’exposition montrant des exemplaires originaux de
Jazz Hot
© Jérome Partage


Comment est venue l’idée de cette exposition?


Je connais la sœur d’un des associés de la librairie, et ce sont eux qui m’ont proposé d’exposer mes photographies. Sur deux cents photos, ils en ont choisi quarante. C’est la première fois qu’une exposition est consacrée à mes photos jazz et je ne l’aurais jamais organisée dans ma propre galerie. De même que jusqu’à présent je n’avais jamais vendu mes photos. Je les ai toujours offertes autour de moi, à des auteurs et éditeurs préparant un ouvrage sur un des musiciens que j’avais dans mes archives. Et j’ai aussi voulu exposer des exemplaires de Jazz Hot car c’est grâce à la revue si ces photos existent, car sans cet encouragement, j’en aurais sûrement fait beaucoup moins.


1. Giacinto Figlia, dit George Wallington (1923-1993), était originaire de Palerme et avait émigré avec sa famille, aux Etats-Unis, en 1924. Il débute sa carrière auprès des boppers (Max Roach, Charlie Parker, Dizzy Gillespie). Il participe ainsi à de nombreux enregistrements, notamment à Paris, en 1953, pour Vogue (certainement par l’intermédiaire de Marcel Fleiss) avec Pierre Michelot et Jean-Louis Viale. Il quitte subitement la scène jazz en 1959 (il s’en était expliqué dans
Jazz Hot n°462, 1989) pour n’y revenir que vingt-cinq ans plus tard (Jazz Hot n°499, 1993). Le premier article sur George Wallington est paru dans Jazz Hot, en 1952 (n°68), sous la plume de Marcel Fleiss et de Ny Renaud (sous le pseudonyme de Jacques Henry).
2. Cet article est paru dans
Jazz Hot n°69 (septembre 1952), conjointement à une tribune de Charles Mingus intitulée: «Où va le jazz?».
3. Activiste de longue date, programmateur du Club St-Germain, rédacteur à
Jazz Hot à la même époque que Marcel Fleiss, Marcel Romano (disparu en 2007) a notamment pris part à des enregistrements de musique de film, dont celle, très célèbre, d’Ascenseur pour l’échafaud de Louis Malle (1958), avec Miles Davis, et des Liaisons dangereuses 1960 de Roger Vadim (1959) avec Thelonious Monk, Art Blakey et Duke Jordan.
4. Ce concert a eu lieu dans le cadre du «3e Salon International du Jazz» qui avait été organisé par
Jazz Hot à la Salle Pleyel, du 1er au 7 juin 1954. Etaient également à l’affiche: Gerry Mulligan, Sidney Bechet, Mary-Lou Williams, Albert Nicholas ou encore Don Byas, ainsi qu’un tournoi de musiciens amateurs (voir le programme dans Jazz Hot n°88 et le compte-rendu dans Jazz Hot n°89).
5. Cf. https://www.museoreinasofia.es/en/exhibitions/paris-without-regret


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EXPOSITION LES ANNÉES JAZZ DE MARCEL FLEISS
Librairie Métamorphoses, 17 rue Jacob, 75006 Paris

lundi 14h-18h - mardi au samedi 10h30-13h/14h-18h30

01 42 02 22 13 / librairie.metamorphoses@gmail.com

MARCEL FLEISS ET JAZZ HOT: n°62 à 71 (1952), n°78, n°82 et n°83 (1953)

Quelques-unes des photos de Marcel Fleiss présentées à l'occasion de l'exposition © Jérôme Partage
Quelques-unes des photos de Marcel Fleiss présentées à l’occasion de l’exposition © Jérôme Partage

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