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Ludovic BEIER

15 déc. 2017
Black Friday


Ludovic Beier © Michel Maestracci



Nous avons croisé Ludovic Beier lors d’une séance de travail à Erbalunga, près de Bastia, en compagnie de Melody Gardot. Né le 19 février 1978 à Auvers-sur-Oise (95), il s’intéresse très tôt à l’accordéon sur les conseils de son père, lui-même accordéoniste. Son intérêt pour le jazz oriente sa pratique vers une voie très personnelle. Il enregistre un premier disque en 1997, Nuit Blanche, et adopte le répertoire Django à partir de 1999, année de sa rencontre avec Angelo Debarre (g) avec lequel il enregistre cinq albums. Soliste
très sollicité, reconnu jusqu’au Etats-Unis, Ludovic Beier fait preuve d’un éclectisme certain passant de Django au jazz-rock, de la musique de film à la pop ou à des collaborations avec des personnalités aussi diverses que Thomas Dutronc (g, voc), Tom Scott (ts), Sansévérino (voc), Marc Berthoumieux (acc) ou Dorado Schmitt (g). Un parcours singulier, des bals de province au Lincoln Center.
En septembre dernier, il a conduit le projet Toots en scène, en hommage à l’harmoniciste, pendant le festival Jazz en Touraine (Montlouis-sur-Loire, 37); une création qui donne lieu à d’autres dates et pour laquelle Ludovic Beier a adopté l’accordina, instrument hybride entre l’accordéon et l’harmonica.


Propos recueillis par Michel Maestracci
Photo Michel Maestracci


© Jazz Hot n°682, hiver 2017-2018


Jazz Hot: Avant de jouer sur les grandes scènes du jazz vous avez commencé par le bal. Est-ce un parcours obligatoire pour un accordéoniste?

Ludovic Beier: Ce n’est pas une obligation, mais cela reste une étape importante dans l’apprentissage de l’instrument, même si, de nos jours, les choses ont un peu changé. J’ai débuté en apprenant «le répertoire de danse», c’est-à-dire les valses, les paso. En parallèle, j’ai effectué des études d’accordéon dites «classiques» avec des «pièces de genre». En fait, les groupes de bal sont toujours en recherche d’un jeune accordéoniste; on commence donc directement par le bal et cela permet de bien apprendre le métier. Il faut jouer de tout, et cela familiarise avec les thèmes du jazz, les chansons, et ça laisse la possibilité d’improviser. Il y a des règles à respecter, mais on est assez libre. En ce qui me concerne, cela m’a beaucoup servi, un terrain d’exploration de musique plutôt qu’une corvée, comme de jouer longtemps quand les gens ne t’écoutent pas. Je prenais ça au sérieux, et je trouvais très intéressant de m’exprimer ainsi. J’ai commencé à 12 ans et, après, vers 18 ans, j’ai joué avec des musiciens tziganes lors de soirées privées. On faisait ce qu’on appelle les tables, les cabarets russes, les hôtels, les bateaux, les endroits où il faut jouer du jazz en trio. Cela m’a permis aussi d’assimiler les standards, en plus des jam-sessions. En fait, pour avancer, il faut être un peu doué et faire de belles rencontres.

2001. Angelo Debarre, Swing rencontre, Marianne Mélodie

Cela a-t-il été votre cas?


J’ai eu la chance d’être accueilli par la dernière génération de ce qu’on appelle les «anciens musiciens», qui ont aujourd’hui 70 ou 80 ans. Ceux qui ont connu les années glorieuses en jouant dans des soirées privées, à la télévision, qui ont fait les séances de studio. Eux, étaient vraiment ouverts pour apprendre le métier aux jeunes. Aujourd’hui, cette tradition s’est un petit peu perdue. J’ai eu la chance de connaître ça: Marcel Azzola, le premier, m’a donné des conseils et m’en a appris beaucoup sur le métier et sur l’accordéon, car c’est une véritable encyclopédie. Ensuite, j’ai rencontré Angelo Debarre. Il n’est pas de la même génération, car il a à peu près dix ans de plus que moi, mais c’est lui qui m’a vraiment apporté le répertoire du côté swing manouche. Enfin, il y a eu un séjour aux Etats-Unis où j’ai rencontré des gens comme Joe Lovano, Paquito D’Rivera, James Carter qui ont formé mon oreille au jazz américain tel qu’il est joué là-bas.

Quel est l’accordéoniste qui vous a donné envie de vous tourner vers le jazz?

Je jouais du jazz avant de mettre à l’accordéon. Et quand j’ai commencé à le pratiquer, j’avais toujours envie de jouer des thèmes comme «All of Me», «Sweet Georgia Brown». Je n’écoutais pas que des accordéonistes, même si Marcel Azzola a été une influence majeure. Il y a eu aussi Gus Viseur, l’Américain Art Van Damme, Franck Marocco, sans oublier Richard Galliano.

2007. Chilltimes, Le Chant du Monde

Pourquoi vous êtes-vous tourné vers la musique de Django Reinhardt?


Je suis venu à la musique de Django par ma rencontre avec Angelo Debarre. Avant, j’étais plus intéressé par le jazz-rock, Chick Corea et son Electrik Band, un groupe que j’ai découvert quand j’avais 12 ans. Par ailleurs, j’apprenais les bases du jazz: le bop avec Parker, les big band et tout le bagage indispensable à un musicien de jazz. Mon expérience américaine m’a permis de me confronter au vrai jazz, c’est-à-dire une musique très ancrée dans la tradition, avec une formation, une culture, celle de la communauté afro-américaine, et qui a une sorte de dimension sacrée. Au contact des musiciens américains j’ai identifié la différence entre jazz et musique improvisée. Je pense aussi à mes rencontres avec James Carter qui m’ont conforté dans l’idée que nous avons un vocabulaire commun.

Par «vrai jazz», voulez-vous dire que la réalité de cette musique est américaine, voire afro-américaine?

Oui. J’ai eu la chance, parallèlement à mes activités de musicien, de soutenir un master sur le jazz à l’université Paris IV. Durant mes recherches, je me suis rendu compte qu’on peut bien appeler jazz tout ce qu’on veut, mais les fondamentaux du jazz, c’est la culture afro-américaine. Bien sûr, depuis l’Après-Guerre, il y a eu de nombreuses ouvertures vers d’autres musiques, comme avec Miles Davis ou le free, mais elles restaient enracinées. Alors qu’aujourd’hui, les différents métissages éloignent le jazz de ses fondamentaux. Ça ne me dérange pas mais, en ce qui me concerne, jouer du jazz c’est revenir –comme disent les Américains– back to the roots. Il faut retourner à l’apprentissage du swing, des thèmes, de l’harmonie et surtout du placement rythmique. Une fois que l’on sait ça, on peut explorer d’autres formes.

2015. Django Festival All Stars, Live at Birdland, Frémeaux et Associés

Comment parvenez-vous à jouer autant aux Etats-Unis?


C’est le fruit d’une rencontre avec une productrice américaine, Pat Philipps, qui est l’épouse d’Ettore Stratta, un chef d’orchestre et arrangeur qui a composé pour Tony Bennett. Ils ont organisé pas mal de concerts pour Stéphane Grappelli et ils sont amoureux du swing manouche. Elle a créé un festival au Birdland, à New York, en 2000 autour de la musique de Django. Pour la première édition, elle avait fait venir Babik Reinhardt. Angelo et moi y sommes allés deux ans après. Et sur sa lancée, elle a organisé des tournées pour faire connaître cette musique aux Américains. On a commencé à se produire dans des petits festivals, puis à Newport, au Playboy Jazz Festival ou au Hollywood Bowl. C’est un travail de longue haleine. On va aux Etats-Unis tous les deux ans. Il faut faire ses preuves, se faire accepter par les musiciens américains, montrer qu’on sait jouer, qu’on ne va pas non plus chercher à les concurrencer. Par ailleurs, on n’organise pas un concert de la même façon en Europe et aux Etats-Unis, où la dimension entertainment est importante.

Vous avez joué avec Toots Thielemans et Herbie Hancock. Comment cela est-il arrivé?

Le projet Magic of Toots était un concert en hommage à Toots, produit par Pat Philipps et Ettore Stratta. Je n’y étais donc pas par hasard. C’était en 2006 au Carnegie Hall. Toots invitait les musiciens avec lesquels il avait envie de jouer. Herbie Hancock était le maître de cérémonie. Je me suis présenté deux jours avant le concert sans savoir si j’allais jouer, ni comment ça allait se passer. Je suis parti à la répétition en taxi avec Herbie Hancock. Quand nous sommes arrivés, il n’y avait personne. Nous avons commencé à jouer et Toots est entré. Il m’a invité sur «Bluesette» et sur d’autres titres. Ça a été une expérience en or que je n’oublierai jamais! C’est probablement la seule fois de ma vie où, quand j’ai dû faire un solo, je savais exactement quoi jouer, sans me poser de questions, sans aller chercher quoi que ce soit. L’aura de Toots et des musiciens était telle, la musique tellement bien partagée, que je savais exactement quoi faire. Je ne peux pas expliquer ce qu’il s’est vraiment passé ce jour-là. Il y avait une espèce de télépathie; on était reliés.

En dehors de cette soirée, avez-vous accompagné Toots?

Hélas non. On s’est croisés quelques fois sur des festivals. Mais il avait diminué la fréquence de ses concerts. J’ai eu pas mal d’échanges avec lui sur la musique et l’analyse qu’il avait de mon jeu. Il avait entièrement raison. Il m’a donné des conseils qui ne peuvent que marquer, et qui aident à trouver son chemin.

2012. Black Friday, City Records

Quelles sont vos formations régulières?


J’essaie de faire ce que j’ai envie. J’ai un trio contrebasse-guitare-accordéon avec Antonio Licusati (b) et Doudou Cuillerier (g). C’est une formule originale dans laquelle nous sommes vraiment très libres; en plus, on se connaît très bien. On peut faire des reprises pop, jazz et même des morceaux manouches ou tziganes. Le plaisir et le partage sont la priorité. En parallèle, j’ai un quartet avec Stéphane Huchard (dm), Christophe Cravero (kb) et Diego Imbert (b), qui me permettent d’aller dans une esthétique beaucoup plus jazz, et notamment plus jazz-rock. Black Friday, mon dernier album (sortie en 2016), électrique, se situe dans cet esprit-là. Et puis, il y a ce projet américain, Django All Stars, qui réunit mon trio plus Pierre Blanchard (vln) et Samson Schmidt (g). C’est un groupe où chacun amène ses compositions; les arrangements sont très travaillés, et on parvient à faire vivre une aventure où tout le monde aide, à sa place. Ce n’est pas une succession de solos: on partage de la musique et pas seulement sur scène. Ce groupe ne joue qu’aux Etats-Unis, c’est un choix. L’an prochain, on devrait enregistrer un album à New York.


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CONTACT: www.ludovicbeier.com



DISCOGRAPHIE

Leader/Coleader

CD 1997. Nuit Blanche, Marianne Mélodie

CD 2001. Swing rencontre, Marianne Mélodie 21025 (avec Angelo Debarre)
CD 2003. Come Into My Swing, Le Chant du Monde 2741249 (avec Angelo Debarre)
CD 2004. New Montmartre, Le Chant du Monde 2741229

CD 2005. Entre amis, Le Chant du Monde 2741288 (avec Angelo Debarre)
CD 2006. Entre ciel et terre, Le Chant du Monde 2741435 (avec Angelo Debarre)
CD 2007. Chilltimes, Le Chant du Monde 2741507

CD 2007. Live at Jazz Standard, City Record 08001/1

CD 2007. Parole de swing, Le Chant du Monde 2741542 (avec Angelo Debarre)
CD 2009. Django Brasil, Le Chant du Monde 2741733

CD 2009. Swingin’ in Solo, Cinq Planètes 13968

CD 2010.
Pop, Swing & Fire, City Records 11001
CD 2012. Black Friday, City Records 14002

CD 2014. Songs for My Father, City Records 13001

CD 2015. Django Festival All Stars, Live at Birdland, Frémeaux et Associés 8512

CD
2016. Timgad (bande originale), Frémeaux et Associés 8538

2004. New Montmartre, Le Chant du Monde  2005. Angelo Debarre, Entre amis, Le Chant du Monde   2007. Live at Jazz Standard, City Record   2014. Songs for My Father, City Records












Sideman


CD 2009. Sandrine Mallick, Lucioles, Frémeaux et Associés 517
CD 2013. Samson Schmitt, Crazy Sound, Frémeaux et Associés 8503


VIDEOS

2003.
Django Reinhardt Group, «Djangology», Festival Internationale Jazzwoche (Allemagne)
https://www.youtube.com/watch?v=3w29zC0DE34

2004. Angelo Debarre & Ludovic Beier, «Stomping at Decca», Toulouse
https://www.youtube.com/watch?v=pqjJznHOSWA

2013. Ludovic Beier & Radical Gipsy, «Bossa Dorado», Gregory’s Jazz Club (Rome, 6 avril 2013)
Ludovic Beier (acc), Gabriele Giovanni (g), Daniele Gai (g), Giuseppe Civiletti (b)
https://www.youtube.com/watch?v=V68gLAy6Lwc

2016. Ludovic Beier Trio + Costel Nitescu, concert complet, Festival Jazz San Javier (Espagne)
Ludovic Beier (acc), Doudou Cuillerier (g, voc), Antonio Licusati (b), Costel Nitescu (vln)
https://www.youtube.com/watch?v=p4YlDOQIwPo

2016. Ludovic Beier, «Bluesette», Int. Accordeon Festival Hoogezand-Sappemeer (Pays-Bas)
https://www.youtube.com/watch?v=yWI_iS9Aclw

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