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31e AMR Jazz Festival 25 mars 2012
20 au 25 mars 2012, Genève, Suisse

Comme pour l'édition du trentenaire, le festival de l'AMR a organisé son festival dans ses propres locaux où il a proposé le mélange de concerts de jazz et de musiques improvisées qui l'a imposé comme un événement important de la vie culturelle genevoise.
La première soirée affiche d'ailleurs complet pour le concert de Steve Coleman et de ses Five Elements, en mouvement perpétuel, composés de Jonathan Finlayson (tp, très swingant), Matt Brewer (b) et Damion Reid (dr). Dans des structures d'apparence ouverte, les quatre musiciens en mouvement perpétuel, et avant tout le leader, développent un langage musical dans lequel l'improvisation ressemble à un moyen de résoudre un problème par la logique. La démarche a quelque chose de mathématique qui peut inciter à ne pas perdre une miette du « raisonnement » pour apprécier pleinement la résolution mais qui peut aussi donner une impression de froideur, d'exercices techniques manquant de lyrisme. La puissance et la capacité à rebondir de la section rythmique tempèrent néanmoins cette perception-ci en donnant plus de chaleur à cette musique. C'est en s'aventurant dans le répertoire des autres, en fin de concert, que Steve Coleman met plus en avant les qualités chantantes de son jeu avec de belles versions allant droit au but du « Ko-Ko » de Charlie Parker et du « Prelude to a Kiss » de Duke Ellington.
Le 22 mars, le festival présente le duo formé par le saxophoniste et flûtiste John Tchicai et le contrebassiste Vitold Rek. Ce duo s'inscrit à bien des égards dans la lignée du meilleur du jazz des années soixante-dix alliant spontanéité et musicalité et conjuguant deux personnalités musicales bien affirmées dans un tout cohérent. La contrebasse de Vitold Rek convient parfaitement à ce format avec un son plein et sa virtuosité offre un complément bienvenu à la flûte économe en notes de John Tchicai sur le premier morceau. Lorsque celui-ci passe au saxophone, c'est toujours pour développer des lignes claires mais elles s'agrémentent désormais de quelques effets sonores, grossissant les graves, aiguisant les aigus. Il recourt souvent à des répétitions d'une note ou d'un petit groupe de notes et en passant par le Sonny Rollins des calypsos il en vient naturellement au « Thelonious » de Monk. Beaucoup de directions sont prises, de la ritournelle à l'hymne en passant par le be-bop, le blues et la musique d'Ornette Coleman et Vitold Rek assure chaque fois un soutien solide plus qu'il ne développe un dialogue avec John Tchicai.
Etonnament après ce deuxième long morceau, une partie du public abrège sa soirée. Les premières parties consacrées à la scène locale plus souvent « improvisées » que jazz ont aussi leur propre public et visiblement une partie de celui réuni cette soirée-ci s'était déplacé spécialement pour écouter Michel Bastet (p) et Hadrien Jourdan (clavecin) dans une rencontre entre musique baroque et improvisation. On change d'atmosphère avec « Slow Down Boreas », un beau thème lent de John Tchicai donnant lieu à des solos toujours conscients de leur point de départ et prolongeant ainsi l'atmosphère instaurée dès les premières longues notes de saxophone et de contrebasse. C'est ensuite « Zbigi », une composition du contrebassiste qui permet de changer de registre avec un moment d'interaction avec le public appelé à participer en chantant des phrases jouées à l'archet. Toujours à l'archet, auquel il ajoute son propre chant, Vitold Rek délivre pour terminer un air traditionnel polonais, « Lo. Bo. Ga. » et entraîne sa contrebasse dans une danse rapide tandis que John Tchicai joue par-dessus avec une nonchalance toute rollinsienne. Dans les années 1930, avec les worksongs et les spirituals de sa communauté pour point de départ, Paul Robeson avait mis en avant les similarités entre les différentes musiques traditionnelles du monde et par la suite l' « avant-garde » des années soixante et soixante-dix a ramené le folklore dans le jazz et ce dernier morceau de la soirée confirme que cette association fonctionne toujours aussi bien aujourd'hui.
En première partie de la soirée du 23 mars, Florence Melnotte propose son projet « Rue du Pianosolo », seule au milieu d'un piano et d'un synthétiseur. Nous sommes à nouveau plus du côté des musiques improvisées et la prestation est très convaincante, débordant d'idées au service avant tout d'atmosphères variées. C'est en général en dépassant ce stade de l'atmosphère pour développer un propos personnel que le jazz se hisse à des sphères musicales plus élevées. Le quartet de Will Vinson qui lui succède sur scène est cependant loin de démontrer qu'il s'agit d'une règle générale. Si Florence Melnotte ne faisait que de développer des atmosphères, elle présenterait déjà une musique plus intéressante que ce groupe ne développant qu'une seule atmosphère, celle d'un certain type de quartet de jazz, et n'ayant rien à raconter. Sur un répertoire de toutes nouvelles compositions, le saxophoniste anglais établi à New York depuis 1999 suscite l'intérêt durant les premières minutes par la bonne sonorité du groupe complété d'Aaron Parks (p), Orlando Le Fleming (b) et Jochen Rückert (dr). On est effectivement proche de cette sorte de hard-bop toujours en vogue dans les clubs new-yorkais et comme le requiert le genre, avec une rythmique assez prenante, à défaut d'être captivante. Mais les quatre musiciens présentent un jeu assez lisse et leurs solos ne témoignent pas de grand-chose de plus que d'un savoir-faire et de maîtrise technique. On a l'impression d'assister à un workshop d'étudiants de Berklee passant leur examen avec le souci de plaire à leurs professeurs en jouant note pour note ce qui fera d'eux des musiciens professionnels au sein d'une économie standardisée du jazz. A ce titre, c'est réussi ; le professionnalisme prenant le dessus sur la personnalité jusque dans la manière de s'adresser au public, en lui servant la blague mille fois entendue l’incitant à acquérir leur CD s'il a apprécié la prestation, et s'il ne l'a pas appréciée, à l'acquérir quand même pour l'offrir à quelqu'un qu'il n'aime pas (roulement de tambour et coup de cymbale). On pourra lire sur le site de Will Vinson les louanges de Joshua Redman, de Downbeat, du New York Times ou de Jazz Times rappelant le goût prononcé de l'establishment du jazz américain pour ce professionnalisme désincarné. Il n'est pas inintéressant de le mettre en regard avec les réactions du public à cette performance dont les solos suscitent au mieux des applaudissements polis et parfois pas d'applaudissement du tout ; cette absence étant vraisemblablement dû au fait que personne ne se rendait compte que le solo était terminé et sans doute qu'il avait eu lieu.
En ouverture de la soirée du 24 mars la chanteuse Elina Duni a interprété d'une belle voix assurée un répertoire venant d'Albanie, du Kosovo et de Roumanie soutenue par un efficace trio officiant souvent dans une veine modale (Colin Vallon, p ; Patrice Moret, b ; Norbert Pfammatter, dr). Le concert suivant était sans doute le plus attendu du festival à qui il offrait sa seconde soirée à guichet fermé. Il s'agit de l'une des haltes de la première tournée du projet « Really The Blues » du guitariste Marc Ribot qui, eu égard aux attentes, a quelque peu déçu. Cela est dû en partie à des raisons techniques. L'orgue Hammond de Cooper-Moore, dont la présence renforçait les attentes, ne fonctionnait pas tel qu'il l'aurait dû et celui-ci a le plus souvent joué du piano, un instrument moins approprié à ce groupe électrique. Le fait que Marc Ribot joue assis alors que la salle n'a pas de scène surélevée en a aussi frustré plus d'un qui ne pouvaient le voir. Mais le principal point négatif est ailleurs et peut se résumer en une question : « pourquoi donc se met-il à chanter ? ». Marc Ribot est un grand musicien dont les sens du groove, du blues et de la démesure font la réussite de nombreux projets qu'il développe ou auxquels il participe et ces qualités sont à nouveau au rendez-vous ce soir-là. Mais dès le premier morceau, un boogie hypnotique pourtant prometteur, le guitariste se fait aussi chanteur. Au début, on se contente d'être gêné pour lui, pensant que cela tient de la plaisanterie et que cela cessera rapidement. Mais non, il persiste à évoquer un adolescent hurlant, dans le garage de ses parents, sa colère face à des problèmes acnéiques ou son désespoir de ne pas avoir complètement mué. Sur le second titre, les choses s'aggravent encore puisque l'on passe de ce boogie, dont une certaine proximité avec le rock rend ce type de chant un peu moins déplacé, à un blues low down. Cette voix est non seulement totalement opposée à l'esprit, à la profondeur, véhiculé par cette musique mais elle en présente surtout une caricature des plus grossières, dénuée de respect pour son modèle. L'interprétation vocale du blues par Marc Ribot est à ranger au côté des Blackface des minstrels shows d'il y a 150 ans. Il interprétera encore un « C.C. Rider » plus satisfaisant, pour employer un euphémisme, dans une approche plus americana que blues et massacrera un « Wang Dang Doodle » avant le rappel. Ceci est d'autant plus regrettable que, comme on pouvait s'y attendre, pour ce qui est du domaine instrumental, la prestation présente d'excellents moments. Le troisième titre nous plonge dans le blues de Chicago à la Elmore James, Marc Ribot tournant autour de son riff signature avec créativité grâce à une guitare, elle, chantante. Après le « C.C. Rider » déjà mentionné, le groupe nous emmène sur le terrain du swing qui offre l'occasion de louer l'excellence de la paire rythmique, Brad Jones (b) et J.T. Lewis (dr), parfaitement juste dans tous les registres, développant par exemple le shuffle le plus approprié pour soutenir Cooper-Moore dans ses expérimentations sonores. Le morceau suivant a quelque chose à la fois de reggae et de latin qui évoque la musique de Carlos Santana jusque dans la guitare du leader. Le blues est décliné dans toutes ses formes et les incursions tant du côté du R'n'B de La Nouvelle-Orléans que du bop présentent à la fois les qualités propres aux genres et des apports originaux.
Le premier rappel nous amène sur un territoire différent, différent du reste du concert mais surtout développant une ambiance ne ressemblant à un rien d'autre de connu. Il s'agit plus ou moins d'un solo de batterie joué avec des mailloches sur un tempo lent accompagné par des accords de guitare épars et bien sentis et complétés parfois d'arpèges de piano. Inhabituel et très prenant. Avec le « Back At The Chicken Shack » de Jimmy Smith, le second rappel termine le concert dans le blues, le groove et le swing décontracté. Ce nouveau projet de Marc Ribot est-il appelé à durer ? Espérons-le pour sa composante instrumentale, pour le reste, il faudrait plutôt espérer qu'il s'inspire de l'Electric Willie d'Elliott Sharpe qui, pour son projet blues, s'est entouré d'excellents chanteurs.
Frank Steiger