 | Alex Steinweiss, The Inventor of the Modern Album Cover par Alex Steinweiss et Steven Heller, introduction par Kevin Reagan, Taschen, Edition multilingue: Allemand-Anglais-Français Relié 34 x 28.3 cm, 420 pages http://www.taschen.com/
Les Editions Taschen sont vraiment indispensables à la connaissance en profondeur de la civilisation américaine dont les facettes sont innombrables et la dimension gigantesque au XXe siècle. Pour les amateurs de jazz, culture qui ne peut se comprendre sans son environnement américain sous toutes ses formes, Taschen est donc une maison d’édition de première importance. « J'aime tellement la musique et j'avais tellement d'ambition que j'étais prêt à en faire beaucoup plus que ce pour quoi on pouvait bien me payer. Je voulais que les gens entendent la musique en voyant l'œuvre d'art. » dit avec une certaine malice Alex Steinweiss, un amoureux des arts.
| Les
Editions Taschen continuent d'immortaliser la relation qui lia l'art
graphique et la musique, sans pourtant se confondre, avec ce splendide
ouvrage, un beau livre à tous les sens de la locution, consacré à
l'inventeur de la pochette d'album, Alex Steinweiss. On remarque dans
le parcours exceptionnel d’Alex Steinweiss que si le jazz dans son
ensemble développa une relation dynamique avec les arts graphiques, sur
scène (photos) et à partir du support enregistré, le disque 78 tours
puis 33 tours 25cm et 30 cm, ce fut aussi le cas pour la musique
classique et la musique populaire. Alex Steinweiss est encore un parcours typiquement américain. Ses parents, originaires, pour son père Max, de Varsovie (Pologne) et pour sa mère, Betty, de Riga (Lettonie) arrivent au début du XXe siècle et s’installent à Brooklyn, NY pour vivre dans des conditions difficiles la période de l’essor économique mais aussi celle de la Grande Crise de 1929. Alex naît à Brooklyn le 24 mars 1917. C’est dans l’étonnant Lycée Abraham Lincoln, qui ouvre ses classes principalement aux populations déshéritées, qu’Alex effectue son apprentissage des arts appliqués et arts graphiques de 1930 à 1934 dans la classe exceptionnelle dirigée par Leon Friend, un pédagogue d’une telle maestria qu’il fera de son enseignement une référence mondiale de la formation artistique jusqu’à la fin des années soixante. Se plaçant dès l’origine dans l’esprit du Bauhaus, un institut des arts et des métiers fondé en 1919 à Weimar (Allemagne) par Walter Gropius et fermé en 1933 par les nazis, la classe de Leon Friend fit intervenir pour ces cours quelques-uns des artistes du Bauhaus comme László Moholy-Nagy. On y apprend le dessin, la peinture, la mise en page, la typographie, la photographie, et toutes les techniques comme la photogravure, dans une discipline nouvelle qui mêle beaux-arts et arts appliqués, qui étend le domaine de l’art à l’ensemble de l’environnement humain : l’habitat, les objets usuels, les supports enregistrés, l’affiche dans toutes ses utilisations (artistiques, propagandistes, prophylaxiques), la publicité, l’ameublement, les génériques de films, les vêtements, les meubles, etc., mettant ainsi l’art au centre de la vie, à la disposition de tous, une utopie qui correspond bien à l’air du temps, aux Etats-Unis en particulier, et dont les arts décoratifs sont l’appellation la plus synthétique bien que réductrice. La particularité de ce lycée est aussi de faire émerger des talents principalement des couches populaires, ce qui est le cas d’Alex qui sort de cette classe d’art avec les félicitations, avant d’obtenir de 1935 à 1937 une bourse de trois ans à Parsons, une célèbre école d’art new-yorkaise fondée en 1896 (aujourd’hui Parsons, the new school for design). Elève brillant, ayant déjà une petite réputation au sein de ce milieu artistique new-yorkais car il contribue déjà à des revues spécialisées comme PM magazine, il trouve rapidement une place au sein du monde des affichistes (Joseph Binder) puis, après son mariage en 1938 avec Blanche Wisnilpolsky, la femme de toute sa vie, il monte sa propre entreprise (1939) pour accueillir sa soif d’expression et améliorer ses revenus. Le directeur de PM magazine, Doc Leslie, l’informe alors que CBS cherche un directeur artistique pour Columbia Records, un nouveau département créé à Bridgeport (CT). Alex est engagé par Pat Dolan et en 1940, il persuade de moderniser les couvertures jusqu’alors vierges des Tombstones (littéralement « pierres tombales »), ces gros volumes réunissant les 78 tours pour certaines œuvres car la durée d’enregistrement est limitée, en les illustrant, trouvant là un espace d’expression sans limite. Les ventes augmentent instantanément de 895%. C’est le début d’une aventure incroyable en matière de créativité, tant par la qualité de ce qui est produit, d’une exigence impensable aujourd’hui, que par la quantité d’œuvres d’art mises à disposition du grand public, réalisant là une des utopies de la classe de Leon Friend. L’aventure est aussi pittoresque car l’équipe de Columbia invente à Bridgeport, une ville industrielle à l’écart de la modernité new-yorkaise tout ce qu’elle a besoin, avec un enthousiasme très frais et fertile, dans une liberté de création assez inimaginable aujourd’hui. Alex y acquiert sa renommée et y construit un grand pan de son œuvre que cet ouvrage magnifique nous rappelle avec ces centaines de pochettes, très bien reproduites et documentés dans cet ouvrage, dont le graphisme utilise une symbolique apparemment très directe et naïve, un design figuratif pénétré par le rêve, en réalité une marque de fabrique, accentuée par une mise en page d’une perfection absolue, des cadrages, des jeux de polices de caractères qui confèrent une unité et un style inimitable à toute sa production, très abondante au demeurant. Ce livre raconte aussi toute l’histoire du progrès des techniques de l’impression et de la reproduction, de la photogravure, de la recherche typographique – Alex Steinwess crée un police de caractère originale qui contribue à l’unité de sa production, The Steinwess Scrawl –, de la mise en page, de l’utilisation de signes et symboles, et enfin de compte d’une œuvre originale qui utilise beaucoup des techniques apprises, inventées et maîtrisées par un créateur de génie, génial aussi en matière de communication. Féru de musique, les œuvres, du jazz, de la musique populaire ou de de la musique classique, sont l’occasion de rencontrer le musicien, de discuter du contenu musical et de sa sublimation graphique par Alex Steinweiss, au point que certains musiciens deviennent inséparables de « leur » graphiste… De 1944 à août 1945, il participe à l’effort de guerre américain en mettant son art au service de la Navy pour des plaquettes pédagogiques sur le maniement des péniches de débarquement par exemple. Après-guerre, il crée à la demande de Ted Wallerstein, président de Columbia, le conditionnement du tout nouveau 33 tours qui s’impose comme norme et dessine le logo Lp tel qu’il figurera sur tous les albums. Il travaille par la suite pour d’autres labels Coral, Everest. Parfois sous le pseudonyme de Piedra Blanca (transparant car avec sa police de caractères est identifiable), le travail d’Alex Steinweiss est ponctué d’expositions, de prix, et s’étend à bien d’autres domaines, comme la publicité, les étiquettes d’alcools, les publications dans des revues. La systématisation des photos en couverture d’albums à partir des années soixante, comme la disparition de cette exigence particulière attachée à la production d’une œuvre d’art multidimensionnelle, vont le pousser vers une retraite très active puisque orienté sur d’autres expressions : la peinture, avec cette belle série Homage to Music (1974) réalisée à Sarasota, en Floride, où il s’est installé, dont chacune illustre une œuvre classique majeure ou la céramique, les collages, sorte de relation de ses voyages et une série Tangency d’études graphiques géométriques autour du contact de formes par un point, d’où le titre. Parmi de très nombreuses expositions de son art, son apport sera consacré en 2003 et 2004 par deux distinctions pour l’ensemble de son parcours artistique par l’Entertaiment Packaging Summit et par la médaille de l’American Institute of Graphic Arts, relayé par la création d’un prix « Alex » décerné chaque année aux graphistes et aux directeurs artistiques. Alex Steinweiss poursuit sa retraite active à plus de 93 ans (www.alexsteinweiss.com). Cet ouvrage sera pour beaucoup la découverte d’un continent de la création dans les Etats-Unis du XXe siècle, et d’un de ses plus remarquables représentants. Le jazz y est présent, Alex apportant son talent à de nombreux albums. Disponible en trois langues (anglais, allemand, français), il propose une introduction, une biographie établie par Steven Heller d’après une autobiographie non parue d’Alex Steinweiss, et enfin un déroulé quasi chronologique et en même temps thématique de l’œuvre avec un sommaire illustré dans l’esprit, chaque chapitre proposant des textes et des commentaires soit d’Alex soit de Steven Heller. La conception de l’ouvrage (qui reprend l’esprit de ces Tombstones) est en elle-même très réussie, et on peut penser qu’elle doit beaucoup au héros de ces 420 pages. Indispensable !
Yves Sportis

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