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Vous avez dit Jazz ?

Louis Armstrong, Jazz Hot n°104

Le jazz est cette musique que beaucoup refusent aujourd’hui de définir par peur d’en être exclus. Il n’en a pas toujours été ainsi.

Pour
Jazz Hot, et
son fondateur Charles Delaunay en particulier, il a en effet été question dès 1935 de définir cette curieuse musique venue d’un autre continent, l’Amérique du Nord, et qui portait en elle des spécificités si remarquables qu’un grand chef d’orchestre classique et éminent musicologue, Ernest Ansermet, y distingua dès 1919, et à propos de Sidney Bechet, le fondement de la musique du Nouveau Monde qu’Anton Dvorak appelait de ses vœux.

L’intuition des premiers amateurs et militants du jazz reposait sur un air du temps qui permit de découvrir que l’art – qui tend à l’universalité par opposition aux folklores – n’était pas le fruit d’une reconnaissance académique (la grande et la petite musique…) mais bien l’expression du génie d’une culture, ce qui s’applique à la musique européenne dite «classique» aussi bien qu’au jazz.

On ne va pas refaire ici le débat sur les origines et la définition du jazz, parfois houleux, mais 80 ans d’histoire au jour le jour, 40000 pages et plus de 700 numéros de Jazz Hot (courants, spéciaux, suppléments, bulletins de la Guerre de 1939-1945…) apportent un éclairage en live sur ce grand débat artistique éternel sur l’art (Rabelais, Rousseau, Ansermet l’animaient déjà fort bien) remis au goût du jour par l’irruption du jazz et du cinéma au XXe siècle.

Le jazz est aussi cette musique spéciale qui a coloré toute la création musicale dans laquelle nous nous situons encore, la musique populaire (aux Etats-Unis, en Europe et en France en particulier), la musique classique, les folklores (les musiques tzigane, klezmer, country, d’Afrique en général…) et même la musique commerciale de masse (le rock-pop, la variété internationale, les musiques du monde…), même si cette dernière, dominante et normalisatrice, n’en fait qu’une extraction appauvrissante et porte atteinte à l’intelligence humaine et à la notion d'art populaire.

Que cette influence soit issue d’une minorité afro-américaine, marginale et ségréguée, dit assez que la conviction d’une expression peut soulever des montagnes. Qu’elle ait été rendue possible seulement en pays démocratiques (avec toutes les nuances de relativité mais aussi les certitudes de ce constat), dit assez que le jazz, musique de libération, a besoin d’un cadre politique favorable pour exister.

Le jazz n’est pas qu’un ensemble de notes flottant dans l’air, c’est d’abord une culture, une philosophie, un état d’esprit, une attitude par rapport à la vie et à autrui, et les artistes de cette musique, à la base très large et très démocratique dans ses usages (à l’opposé du star system), nous permettent aussi de dire ce qui est du jazz et ce qui n’en est pas, aussi bien que la couleur du blues, la pulsation rythmique qu’on appelle le swing, et une expression ouverte sur le monde.

Jazz Hot suit, accompagne, favorise, raconte et diffuse cette aventure depuis 80 ans, dans un cadre d’indépendance, avec un enthousiasme qui a accompagné toutes les générations. C’est un signe parmi d’autres (sa faculté à franchir les frontières) que le jazz donne des ailes.
Yves Sportis