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Au programme des chroniques
A Joey Alexander Louis Armstrong B Dmitry Baevsky & Jeb Patton Kenny Barron François Bernat C Mario Canonge William Chabbey Stanley Clarke John Coltrane E Teodora Enache Jérôme Etcheberry F Fred Farell G Erroll Garner Luigi Grasso H Louis Hayes IThomas Ibanez J Janczarski & McCraven Quintet Jazz From Carnegie Hall  L Christine Lutz M George McMullen Mwendo Dawa Trio P Fred Pasqua Dino Plasmati Jeb Patton R Kermit Ruffins & Irvin Mayfield SSilvan Schmid Matthew Shipp •  T Julien Tassin Vincent Thekal Gianluigi Trovesi WRandy WestonDr Michael White Z Michel Zenino

Des extraits de certains de ces disques sont parfois disponibles sur Internet. Pour les écouter, il vous suffit de cliquer sur les pochettes signalées par une info-bulle.


© Jazz Hot 2018


Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueErroll Garner
Nightconcert

Where or When, Easy to Love, On Green Dolphin Street, Theme from «A New Kind of Love» (All Yours), Night and Day, Cheek to Cheek, My Funny Valentine, Gypsy in My Soul, That Amsterdam Swing, Over the Rainbow, What is This Thing Called Love, Laura, When Your Lover Has Gone, No More Shadows, 'S Wonderful, Thanks for the Memory
Erroll Garner (p), Eddie Calhoun (b), Kelly Martin (dm)
Enregistré le 7 novembre 1964, Amsterdam (Pays-Bas)
Durée: 1h 18' 38''
Octave Music/Mack Avenue 1142 (Pias)


Cet enregistrement est le troisième d’Octave Music, dans le cadre d’une exploitation des archives personnelles d’Erroll Garner, léguées à l’Institute of Jazz Studies de Pittsburgh, la ville de naissance du grand pianiste. Il est dédié à la regrettée Geri Allen, décédée en 2017, qui dirigeait cet institut, et qui fut avec Steve Rosenthal, Peter Lockhart et Susan Rosenberg, à l’origine de cet Erroll Garner Jazz Project. Le Complete Concert by the Sea en 2015 fut nommé aux Grammy Awards et en 2016, la même équipe a produit Ready Take One to Life.
Sur ce troisième enregistrement, tout n’est pas inédit, car une partie des titres fut éditée, avec un moins bon son d’après le livret et sans les introductions parfois, dans une édition européenne, non distribuée apparemment aux Etats-Unis, produite par Philips aux Pays-Bas et en Autriche, sous le titre Erroll Garner: Amsterdam Concert (Fontana 856 106). Il y a ici seize titres; dans l’édition européenne, il n’y avait que huit titres, mais le pointage des titres ne fait ressortir que 7 titres de l’édition européenne, en admettant que «More» de l’édition européenne soit le même titre que «No More Shadows» de la présente édition. Il semble donc manquer «Moon River» de l’édition européenne, sauf si ce titre n’appartient pas à ce concert, ce que nous ne pouvons dire car nous n’avons pas le LP original paru en Europe. Il y a aussi peut-être une question de place, car le CD est à sa contenance maximale de 120 minutes et ne pouvait accepter un titre de plus.
Quoi qu’il en soit, il reste dix inédits ce qui fait de cet enregistrement un événement discographique majeur, une splendide nouveauté car des inédits du grand Erroll Garner au sommet de son art, c’est simplement magnifique. Erroll Garner, ce pianiste du temps suspendu sur le décalage rythmique de ses mains, le pianiste de jazz le plus rhapsodiant, est un monument du piano jazz. Sa virtuosité rythmique fait bien sûr sa signature, mais au-delà, il avait l’habitude d’aborder tout le song book, jamais deux fois de la même façon, avec des inventions qui relèvent d’une imagination sans limite.
Ce concert avec l’un de ses beaux trios, ici restauré à la perfection par une équipe d’une exceptionnelle conscience musicale, nous offre ainsi de splendides versions, dans l’intégralité des bandes que conservait chez lui le grand et méticuleux Erroll Garner. Merci doublement à lui. A propos de ses introductions, si particulières, c’est un grand plaisir de les voir ainsi restituées, car Erroll Garner construisait avec un soin particulier ses œuvres, et elles sont particulièrement curieuses: il n’avait nullement besoin d’un piano préparé pour lui faire rendre des sons très étranges, au point que le conseiller artistique de ce disque et coproducteur, l’excellent Christian Sands, le compare à Cecil Taylor, et on peut comprendre son analogie sans exagération («That Amsterdam Swing», «Over the Rainbow»…), car ces introductions témoignent de cette qualité d’invention («Cheek to Cheek», «My Funny Valentine», «Gypsy in My Soul», etc.); et quand Erroll lâche les chevaux, ses deux magnifiques mains délivrent un swing qui pourrait définir, sans mot et pour l’éternité, ce que le swing signifie et pourquoi tant de peuples furent sensibles à cette respiration, cette danse qui remue si profondément et si universellement. Du grand art! Félicitations pour cette édition particulièrement bien produite et réalisée de ce volume de l’Erroll Garner Jazz Project, elle est digne du grand artiste.
Yves Sportis
© Jazz Hot n°685, automne 2018

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueJanczarski & McCraven Quintet
Liberator

The Torn Veil, The Spark (For Jasia), Sweet Love of Mine, Daddy’s Bounce, Hambone Intertwinning Spirits, I Want to Talk About You, Love Is
Borys Janczarski (ts), Stephen McCraven (dm), Rasul Siddik (tp, fl, perc, voc), Joanna Gajda (p), Adam Kowalewski (b)

Enregistré le 15 novembre 2016, Varsovie

Durée: 1h10' 17''

Fortune Production 0132 085 (www.for-tune.pl)

Cet album peut apparaître comme le pendant live de Traveling East West sur lequel les deux leaders proposaient une musique confrontant des aspects propres au jazz américain à la tradition musicale toute de rigueur des pays d’Europe centrale. Toujours conduit par le saxophone ténor de Janczarski et le drumming prolixe du batteur d’Archie Shepp, cet enregistrement en public confère aux motifs rythmiques incantatoires des compositions originales une chaleur bienvenue, s’agissant d’une démarche expérimentale visant avant tout à abolir les frontières entre jazz traditionnel et mouvances musicales plus composites. Ainsi, «Daddy’s Bounce» et «Love Is» de Joanna Gajda prennent-ils ici un relief saisissant, en recouvrant leur vigueur initiale, avec des arrangements qui vont tout droit à l’essentiel. C’est aussi le cas de «Intertwinning Spirits» de Stephen McCraven, couplé à l’inédit «Hambone»; mais ce ne sont pas les seules bonnes surprises du disque puisqu’on retrouve en position stratégique le «I Want to Talk With You» de Billy Eckstine (chanté superbement par Rasul Siddick, en totale maîtrise de ses talents polyinstrumentaux) et le «Sweet Love of Mine» de Woody Shaw, qui constituent réellement des moments forts de ce set, sans doute aussi dans la mesure où ils permettent au piano de Joanna Gajda de développer toute sa verve classique, au sens le plus jazz du terme (elle semble d’ailleurs avoir beaucoup écouté Count Basie). Le caractère plus free jazz des orchestrations des deux leaders s’en trouve comme galvanisé, ce qui confère une vie propre aux titres interprétés en faisant ressortir le blues à l’origine de leur inspiration. Les cuivres ronflent (superbe chorus de Borys Janczarski sur «The Torn Veil»), le tempo est à la fois rigoureux et ondoyant, tandis que le jazz développe un esprit empreint d’universalité serti des pierres précieuses que sont sincérité et authenticité des musiciens, un sens du collectif mettant bien en valeur les performances individuelles des membres du quintet.
Jean-Pierre Alenda
© Jazz Hot n°685, automne 2018

Teodora Enache
A Child Is Born

Blame It on My Youth, Better Than Anything, Stormy Monday, Bye Bye Blackbird, A Child is Born, Over the Rainbow, Misty, Sometimes, I’m Happy, Walk With Me, Everytime We Say Goodbye
Teodora Anache (voc), Itsván Gyárfas (g), Balázs Berkes (b)
Enregistré les 7,8, 9 septembre 2010, Cluj Napoca (Roumanie)
Durée: 49’
e-Media Records (https://teodoraenache.com)


Pour son dixième album en 2010, Teodora Enache avait opté pour une sobriété voire une pureté extrême avec un retour à des standards chantés en anglais. L’accompagnement guitare et contrebasse sans aucun artifice habille d’une grande légèreté la voix cristalline de Teodora et lui permet de belles envolés et des scats mesurés. Sans rythmique habituelle, le groupe se comporte comme un véritable trio, laissant aux deux musiciens une large plage d’expression. Itsván Gyárfas en digne héritier des guitaristes hongrois (Gábor Szabo, Attila Zoler) nous révèle un fin guitariste aussi à l’aise dans l’accompagnement que dans ses improvisations. Balázs Berkes, lui aussi natif de Hongrie, apporte son assurance et un son d’une contrebasse fabriquée dans la grande tradition de la lutherie très recherchée de son pays. Trois partenaires pour un répertoire connu, mais dont on apprécie l’interprétation, en particulier de très belles versions de «A Child Is Born», «Over the Rainbow», «Misty», «Everytime We Say Goodbye».
Michel Antonelli
© Jazz Hot n°685, automne 2018

Teodora Enache
Transfiguration

About Death, Doina. Part One, Doina. Part Two, Gypsy Memories, Cântec de Sânziene, Saphardic Poem, Miriam Ha’Nevia
Teodora Enache (voc), Allen Won (as, fl), Ren Martin-Doike (vln, fl), Fred Scheuders (g), Manu Koch (key), Benny Rietveld (b, eb), Pepe Limenez (dm), Ramon Yslas (perc)
Enregistré en février 2015, Las Vegas (Nevada)
Durée: 44'
Mad Man Junk Yard (https://teodoraenache.com)


Teodora Enache, étonnante chanteuse (et directrice du festival de Jazz de Bucharest) nous enthousiasme par son aptitude a varier les genres et défier les styles. Dès ses débuts, très ancrés dans un jazz moderne, puis très improvisé, elle n’hésite pas à dialoguer avec Burton Greene, Bela Bartók ou Kenny Werner, et maintenant, en compagnie de Benny Rietveld, elle déboule avec un album électrique, décapant de fond en comble la tradition roumaine ouverte sur le monde oriental. Sa magnifique voix chantée en roumain et en anglais, nous envoûte dans une incantation libératrice soutenue par de sérieux protagonistes. L’album est produit Benny Rietveld, qui a notamment travaillé avec The Crusaders, Richie Cole, Barney Kessell, Makoto Ozone, Huey Lewis ainsi qu’avec Miles Davis, pour sa tournée mondiale en 1988, ou Michel Legrand à Holywood.
Survolant les clichés stylistiques, l’album se présente comme une suite endiablée où les combinaisons de la voix se marient avec les différents solistes. A noter les interventions d’Allen Won au sax alto, de Ren Martin-Doike au violon alto, du guitariste Fred Scheuders et bien sûr, du producteur, bassiste et contrebassiste Benny Rietveld. La prise de son est soignée, le mixage aussi et la restitution de la puissante et fragile voix à la fois de Teodora Enache est parfaite. Les compositions sont extraites de thèmes traditionnels. Il faut plonger dans cet univers et plutôt qu’isoler un des titres les prendre dans leur ensemble pour les apprécier dans leur continuité. Indispensable pour s’imprégner d’une des voix féminines les plus fortes de la scène jazz actuelle, bien loin des stéréotypes imposés.
Michel Antonelli
© Jazz Hot n°685, automne 2018

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueDmitry Baevsky & Jeb Patton
We Two

Swingin' the Samba, Something for Sonny, Inception, Le Sucrier Velours, All Through the Night, Don't Let the Sun Catch You Cryin', Fools Rush In, The Serpent's Tooth, You'd Be So Easy to Love, Quasimodo
Dmitry Baevsky (as), Jeb Patton (p)
Enregistré le 27 mars 2018, Amiens (80)
Durée: 51' 01''
Jazz & People 818006 (Pias)


On évoquait récemment les qualités exceptionnelles de Jeb Patton pour son enregistrement réalisé au Mezzrow, New York (cf. Jazz Hot n°685) et tout ce que fait dans cet enregistrement Jeb Patton est à l’aune de cette excellence acquise auprès d’un Maître de l’écoute en jazz et en musique, et par là du piano jazz, Roland Hanna. Jeb, dans cet exercice du duo, est un splendide complice, doué de toutes les qualités de ses aînés dans ce registre, les accents en particulier, le swing et le blues, mais il est également un remarquable accompagnateur, attentif, solidaire, toujours présent pour souligner, mettre en valeur, aérer le discours du saxophoniste. Jeb est la véritable colonne vertébrale de ce beau disque.
Dmitry Baevsky, le complice de Jeb depuis plusieurs années, est lui un bon saxophoniste, possédant une belle sonorité et tous les arguments de virtuosité pour se promener, voler sur la belle toile dressée par Jeb. Et il lui faut effectivement bien posséder son instrument pour suivre la brillante verve de Jeb («The Serpent's Tooth»). Si son discours manque parfois de profondeur, il n’est pas dépourvu de très belles qualités lyriques (l’âme russe?) et contraste joliment avec le pianiste, une sorte de contrepoint stylistique dans une évidente complicité («Quasimodo»). A noter un beau et blues «Don't Let the Sun Catch You Cryin'», ou Dmitry, plus grave, semble jouer du ténor, et où Jeb témoigne qu’il ne se réfère pas à ses maîtres en jazz gratuitement (cf. Jazz Hot n°680).
Un beau résultat à n’en pas douter: une petite heure de belle musique de jazz qui évoque («You'd Be So Easy to Love») les enregistrements d’un grand devancier dans ce registre des duos avec saxophone alto: Phil Woods.
Yves Sportis
© Jazz Hot n°685, automne 2018

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueChristine Lutz Quartet
Une Mélodie pour toi

Vers l’horizon, Une Mélodie pour toi, Wizen Swing, The Dolphin, Cherokee, Nous deux, Concerto d’Aranjuez/Spain, Tendre rêve, Virevolte, Czardas
Christine Lutz (harp), Loïs Courdeuil (g), Olivier Lalauze (b), Thierry Lutz (dm)

Enregistré en juillet 2018, Pernes les Fontaines (84)

Durée: 56' 07''

Autoproduit CL4TET021/1 (www.christinelutz.fr)

La harpe en soliste et leader est d’un emploi rare et difficile dans le jazz. Peu y ont réussi. Certains choisissent un phrasé style guitare, d’autres le phrasé piano; la réussite de Christine Lutz tient à ce qu’elle mêle les deux styles, utilisant l’un ou l’autre selon les morceaux ou le tempo, sans oublier le jeu propre à la harpe. Comme dans son disque La Danse des écureuils (2006), elle s’exprime avec un quartet d’essence swing manouche, ce qui convient parfaitement à sa conception de la harpe jazz. Compositrice également, elle affiche un goût prononcé pour la belle mélodie teintée de nostalgie, ce qui confère un grand charme à ses morceaux (quatre sont de son cru dans ce disque); écouter par exemple «Nous deux» sur un rythme bossa avec une longue et belle intro de la harpe sur contrechant à l’archet de la contrebasse; ou encore «Virevolte», une valse-swing de belle envolée, où Christine Lutz phrase à la façon de l’accordéon musette; à signaler un bon solo de batterie, par un batteur qui fait sonner les peaux. Celui-ci assure le tempo, les ponctuations, la relance, sans jamais se mettre en avant. «Wizen Swing» de Raphaël Faÿs, pris sur tempo rapide permet au groupe de développer toutes ses qualités, ça tourne et ça swingue, avec un guitariste qui se lance dans de belles envolées lyriques, et un contrebassiste mélodique, et solide à la pompe. On trouve deux morceaux d’autre inspiration, le «Concerto d’Aranjuez/Spain» de Rodrigo revu par Chick Corea dans lequel le guitariste se taille la part du lion; et «Czardas» de Monti, morceau virtuose pour le violon, où harpe et guitare se partagent les parties «casse-gueule» sur un tempo endiablé, La harpiste allant jusqu’à jouer les harmoniques du violon. Et sur «Cherokee», le quartet montre qu’il n’oublie pas le passé.
Quatre musiciens pour un disque original, qui réactualise l’expression du quartet manouche, et donne la preuve que la harpe y a sa place. Du jazz qui chante et qui danse.

Serge Baudot
© Jazz Hot n°685, automne 2018

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueStanley Clarke Band
The Message

And Ya Know We're Missing You, After the Cosmic Rain/Dance of the Planetary Prince, The Rugged Truth, Combat Continuum*, The Message, Lost in a World**, Alternative Facts, Bach Cello Suite 1 (Prelude), The Legend of the Abbas and the Sacred Talisman, Enzo's Theme, to Be Alive
Stanley Clarke (b, eb, piccolo b), Mark Isham (tp), Ron Stout (tp), Doug Webb (s, fl), Dwayne Benjamin (tb), Chuck Findley (tp, flh), Cameron Graves, Dominique Taplin (synth), Beka Gochiashvili (p), Michael Thompson (g), Mike Mitchell (dm), Steve Blum*, Skyeler Kole, Trevor Wesley (voc)**, Salar Nadar (tabla), Pat Leonard (synth sound design), Sophia Sarah Clarke (spoken words), Chris Clarke (bck voc)

Date et lieu d’enregistrement non précisés

Durée: 44' 41''

Mack Avenue 1116 (Pias)


C’est par un hommage aux musiciens récemment disparus (Al Jarreau, Leon Ngudu Chancler, Tom Petty, Chuck Berry, Larry Coryell et Darryl Brown), que «Mister School Days» débute The Message. Un opus riche et varié, avec des thématiques couvrant un large spectre, au-delà de la seule musique de jazz. Concernant le jazz, Stanley Clarke remet en avant ses acquis de la période de la fin des années 70. Cette sensation transparaît avec «After the Cosmic Rain» et se poursuit sur «The Rugged Truth».Son jeu en slap et en accéléré sur le manche font oublier que les années sont passées et avec elles les grandes heures du style fusion. Beka Goshiashvili (p) met le feu à cette composition. La période fast and furious se poursuit avec «Alternative Facts» où le rythme endiablé et bien emmené par Mike Mitchell (dm) et le leader permettent au pianiste de dérouler sous ses doigts une foultitude de notes. Stanley Clarke n’a pas oublié qu’il a aussi œuvré avec George Duke pour donner plus de groove à sa production avec des relents du RH Factor de Roy Hargrove («To Be Alive») et la présence de Doug E. Fresh (voc) et une section de cuivres. Le bassiste sait aussi se faire soyeux en délivrant «Lost in a World» avec le soutien de Skyeler Kole et Trevor Wesley (voc): une façon d’apaiser le contenu de son CD. «The Legend of the Abbas…» se positionne dans la même teneur, les voix en moins, le piano jouant ce rôle et permettant à la contrebasse de se faire entendre délicatement. Enfin, il nous offre une suite de Bach pour violoncelle («Prelude») qui démontre l’étendue du registre de Stanley Clarke bien que ses racines restent indéniablement jazz.
Michel Maestracci
© Jazz Hot n°685, automne 2018

Dino Plasmati & LJP Big Band
Matera Encounters: Guest Bobby Watson

Doin' Basie's Thing, Big Mama Cass, Groovin' Hard, Basically Blues, Over the Rainbow, Broadway, Admiral's Horn, Donna Soul Kitchen
Dino Plasmati (g, dir), Bobby Watson (as), Emanuele Lamacchia (tp), Luciano Palmitessa (tp), Marco Sinno (tp), Nicola Di Marzio (tp), Franco Angiulo (tb), Raffaele Amato (tb), Vincenzo Pace (tb), Nino Bisceglie (btb), Claudio Chiarelli (as), Michele Munno (as), Angelo Manicone (ts), Tommaso Capitolo (ts), Vincenzo Appella (bar), Nico Marziliano (p), Francesco Fossanova (b), Vito Plasmati (dm)
Enregistré le 15 janvier 2018, Matera (Italie)
Durée: 47' 38''
Alfa Music 207 (www.alfamusic.com)


Très bon disque in the tradition, celle des big bands de jazz, avec de beaux arrangements pétris dans le swing, le blues et l’expressivité, servi par l’excellent guitariste Dino Plasmati, originaire de Matera, belle localité de l’extrémité de la botte italienne, dont il est l’agitateur infatigable de culture et de jazz. Entouré d’un excellent groupe de bons musiciens, possédant tout ce qu’il est nécessaire dans les ensembles ou dans les chorus, à la belle musicalité transalpine parfaitement au service de cette musique, sans autre ambition que de swinguer et de faire valoir la musique, Dino Plasmati a invité pour l’occasion le grand Bobby Watson, lui-même bel arrangeur et compositeur, qui s’est fondu avec modestie dans cet ensemble, apportant sa voix de soliste parmi les solistes sur quelques bons arrangements, dans l’esprit Basie, Kansas City oblige, car Bobby Watson est de cette origine («Doin' Basie's Thing», «Basically Blues»), Oliver Nelson («Big Mama Cass»), Hefti («Groovin' Hard»), Nestico («Broadway»), Shorty Rogers («Donna Soul Kitchen»), Benny Carter («Over the Rainbow», arrangement en fait de Duccio Bertini), ou plus contemporain («Admiral's Horn», «Donna» à l’accent italien prononcé).
Avec un bon livret, très précis quant aux solistes, voici l’excellent travail de Dino Plasmati, lui-même soliste de qualité, bien récompensé et mis en valeur. Un bon disque de jazz bien produit et bien enregistré.
Yves Sportis
© Jazz Hot n°685, automne 2018

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueVincent Thekal Trio
Origami

Origami, Saint-Josse, After the Storm, Misterioso, Today’s Opinion, Juju, For all We Know, Windows
Vincent Thekal (ts, ss), Alex Gilson (b), Franck Agulhon (dm)

Enregistré les 27-28 Novembre 2017, Grandrieu (Belgique)

Durée: 34' 16''

Hypnote Records 006 (http://hypnoterecords.com)

A Bruxelles, on n’héberge pas que des Français fortunés, mais aussi quelques jeunes musiciens du Grand Est. Vincent Thékal est de Thionville, Alex Gilsonde Saint-Dizier. Notons encore que Franck Agulhon, natif de Marseille, étudia au Centre Musical et Créatif de Nancy. Ceci expliquant cela, on y ajoute les rencontres au Sounds, le patronage de Lydia Reichenberg (Jazz4you), quelques Orval à la Jazz Station («Saint Josse») et l’on comprendra que ces trois-là devaient se rencontrer en studio. Les choses étant dites, on doit s’étonner de la durée courte de cette production. Mais pourquoi pas quand il n’y a rien à jeter! L’assurance du ténor post-bop est intéressante («Origami»); avec «For All We Know», vibré et moins enlevé: on note la beauté du son. «Today’s Opinion» est intéressant par l’écriture, le dialogue ténor/batterie et l’excellent backing de basse; le choix d’arranger «Misterioso» de Thelonious Monk est réussi. Alex Gilson est d’une grande solidité (solo sur «After the Storm»). Quant à Franck Agulhon, c’est une des valeurs sûres de l’Hexagone; son jeu colle parfaitement au discours du saxophoniste et ses arrangements portent le soliste («Juju» de Wayne Shorter). On peut conclure sur ces mots: un trio soudé, agréable, classique dans sa modernité.
Jean-Marie Hacquier
© Jazz Hot n°685, automne 2018

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueMario Canonge
Zouk Out

Yekri, Sweet Kon Lakay, Karnaval Blues, Murmures Rebelles, Man Ja Saz, Shaft Zouk, Se Mwen (interlude), Se ou Mwen Le, Mennen Vini, Les Trois fleuves, Yekri Elwa
Mario Canonge (p, voc, perc), Michel Alibo (b, perc, voc), Adriano Tenorio (perc) + selon les thèmes: Ralph Tamar (voc), Annick Tangora (voc), Eric Pedurand (voc), Winston Berkeley (voc), Ralph Lavital (g), Orlando Maraca Valle (fl), Josiah Woodson (tp, flh), Michael Joussein (tb), Laurent Maur (harm), Ricardo Izquierdo (ts), Cynthia Abraham (voc), Nirina Rakotomavo (voc), Michael Mossman (arr)
Date et lieu d’enregistrement non précisés sur le livret (prob. 2017-2018)
Durée: 59' 10''
Aztec Musique 2557 (www.mariocanonge.net)


Mario Canonge écrit lui-même sur le livret: «Zouk Out est un album de jazz qui traduit le besoin pressant d’abolir les conventions…»; il précise: «Ce 14e opus est ma conception personnelle d’un jazz aux influences caribéennes.» Pour qui a écouté Mario Canonge dans la multiplicité des formules où il se produit (cf. l’excellent enregistrement en quintet Quint’Up, en coleader avec Michel Zenino –Jazz Hot n°684–, ou en duo, en live ou sur disque), il ne fait aucun doute que Mario Canonge est un formidable pianiste de jazz (technique éblouissante), doté d’une belle expression et, par ses racines, d’une aisance rythmique tout à fait «afro-américaine»: c’est une partie du bel héritage africain transporté clandestinement par les hommes et les femmes déportés d’Afrique aux Amériques. On comprend aussi l’attachement de Mario Canonge au patrimoine musical des Antilles, si riche, et qui n’a pas bénéficié à Paris, centre culturel de première importance à cette époque (début du XXe siècle), de la même curiosité que le jazz naissant sur le sol américain. Sans doute parce que la dynamique du jazz était beaucoup plus puissante, parce que portée par une revendication de reconnaissance plus urgente dans les Etats-Unis ségrégués qu’en France, malgré le fait colonial. On comprend donc le souhait de Mario Canonge de proposer une synthèse jazz sous influence caribéenne; possible: d’autres y sont parvenus. Pour être complet, des musiciens américains, nés aux Etats-Unis, le font également, des Cubains, également.
Mais le jazz, qu’il soit joué n’importe où, s’appelle «le jazz», du nom donné à cette musique afro-américaine née aux Etats-Unis; et donc il est déjà une synthèse collective, répondant à des codes non écrits mais pour autant très précis, et se référant à ses bibliothèques (les artistes du jazz), comme au fonds commun: le blues, l’accentuation particulière, le swing, et l’authenticité de l’expression, l’expressivité; cette conjonction des éléments de base indispensables ne dispensant pas d’autres qualités, comme l'individualité de la voix de l'artiste.
Si on écoute Mario Canonge dans les configurations évoquées plus haut ou dans «Les Trois fleuves», pour cet enregistrement, on peut être persuadé que Mario Canonge a bien saisi tous ces paramètres et qu’il les met en œuvre avec talent. Mais si on écoute ce disque dans son ensemble, et qu’on lit ses quelques phrases déjà citées, on ne peut que se dire qu’il fait une erreur en pensant que toute musique rythmiquement aussi riche que celle des Caraïbes est du jazz inspiré par les racines antillaises, cubaines, haïtiennes ou d’autres origines. Il s’agit, selon nous plutôt, d’une musique populaire qui peut s’inspirer du jazz, et d’abord parce que son initiateur, Mario Canonge, est un formidable pianiste de jazz. Et comme cette musique populaire est nouvelle et non pas une relecture des musiques traditionnelles du siècle passé –ce qu'il faudrait faire pour la musique antillaise mal mise en valeur, même en France– pas plus qu’une élaboration à partir du fonds du jazz. Il s’agit d’une musique de variété, sans aucune connotation négative: comme pour toutes les musiques, il y en a de la bonne et de la moins bonne.
Sur ce registre musical –la variété actuelle des Caraïbes–, je dois confesser que je n’ai pas choisi d’en maîtriser l’histoire, l’esthétique et les codes, malgré quelques fulgurances jazz, du grand Mario Canonge, au milieu de ce foisonnement rythmique et de chœurs. Cet enregistrement n’a de commun avec le jazz que le fait que Mario Canonge a deux amours: «son pays et le jazz», comme d’autres, qui ne viennent pas forcément des Caraïbes, et voudraient parfois que leurs racines occitanes, parisiennes, suédoises ou sardes soient du jazz. Mais non, ça ne suffit pas. Si le jazz est universel par son message et son écho (comme Shakespeare l’est), cela ne signifie pas que tout est du jazz et que le jazz est dépourvu d’un langage commun en propre, codé culturellement, en référence à un patrimoine, oral pour l'essentiel même si le disque en a fixé une belle partie, les artistes eux-mêmes complétant cette mémoire, bien plus que les partitions. Mario Canonge doit bien savoir que Quint'Up appartient à un autre monde que Zouk Out, même si lui a un pied dans les deux… Cela fait partie de sa richesse et l'amalgame forcé n'est jamais une richesse. Il peut en faire bénéficier le jazz ou la musique de variété, il ne sera pas le premier ni le dernier, mais il lui faut clarifier ses choix.
Yves Sportis
© Jazz Hot n°685, automne 2018

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueFrançois Bernat
Hommage à la musique de Miles Davis

Milestones, Tadd’s Delight, Miles Ahead, But Not for Me, Iris, Boplicity, Little Melonae, Deception, Madness, Blue in Green
François Bernat (b), Yoann Loustalot (tp), Frédéric Borey (ts), Antonino Pino (g), Olivier Robin (dm)
Enregistré en mars 2018, lieu non précisé
Durée: 50' 10''
Autoproduit (www.francoisbernat.com)


Pas facile de choisir le répertoire de Miles Davis et de se l’approprier. Les thèmes retenus par le contrebassiste François Bernat font partie de ses «classiques», («Milestone», «Miles Ahead», «Blue in Green») que ce soit des morceaux écrits par lui ou ses sidemen comme Herbie Hancock («Madness»), Tadd Dameron («Tadd’s Delight») et Wayne Shorter («Iris»). Le contrebassiste reconnaît avoir puisé essentiellement dans la période acoustique du trompettiste. Et, surprise, à l’écoute du premier morceau, ça n’est pas la trompette qui prédomine, mais le saxophone et la guitare, lesquelles se partagent les improvisations. S’ensuit un bel échange entre ces deux instruments avec des interventions précieuses de la batterie et toujours pas la moindre sonorité ouatée de la trompette mutequ’affectionnait Miles. «Iris» de Wayne Shorter constitue une belle réussite. L’exposition du thème est tout autant soyeuse que la création originelle. Le morceau s’étire langoureusement comme un volute de fumée qui se serait évadée de l’instrument. «Déception», mais qui n’en est pas une, permet d’entendre enfin l’instrument popularisé par le divin Miles C’est Yoann Loustatlot qui donne plus de prégnance à l’œuvre de Davis. L’album se termine avec un morceau incontournable du répertoire: «Blue in Green». Une nouvelle fois, la délicatesse sied à ce thème où la guitare berce de ses notes l’expression du saxophone de Frédéric Borey. En optant pour «le prince des ténèbres», François Bernat démontre que les grands du jazz restent encore incontournables pour continuer de réinventer cet art.
Michel Maestracci
© Jazz Hot n°685, automne 2018

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueMichel Zenino
Movin' On

San Francisco, Malcom La Danse, Better Come Too, The Mouse, Danse D'Hannahb, Danse D'Hannahbababouchka, Lament For Mireille, Movin’ On, Silver Blue Siggy, Un Pour Tous
Michel Zenino (b), Christophe Monniot (as), Emil Spanyi (p), Jeff Boudreaux (dm)

Enregistré les 2-3 juillet 2015, Le Pré-St-Gervais (93)

Durée: 55' 48''

Heron Records AMZ 186002-1 (www.michelzenino.net)

On vous parlait, il y a peu, de Michel Zenino à propos de son association en duo avec Mario Canonge (au Baiser salé) mais aussi pour ce très bon disque enregistré en quintet (Quint’Up, cf. Jazz Hot n°684) avec ce même Mario Canonge. Le voici donc avec une autre de ses formations, en quartet cette fois, pour un jazz toujours aussi ancré dans ce post hard bop, et un enregistrement aussi riche en recherches de qualité. Outre son activité multiforme (enseignant, arrangeur, fédérateur de projets et alter ego de Mario Canonge) et son talent d’instrumentiste, Michel est un bon compositeur, et ce disque est pour lui l’occasion d’exposer cette autre facette: il est ici l’auteur de toutes les compositions, à l’exception du premier thème, une célèbre chanson de Maxime Le Forestier, a priori en discordance, mais l’arrangement et les interventions de Christophe Monniot nous ramènent à la maison blues, celle du jazz. Dans ce disque, il a choisi des musiciens qui lui ressemblent, c’est-à-dire solides, savants en jazz et autres musiques et bons instrumentistes; tout est réuni pour une belle musique, du jazz, explosif («The Mouse»), brillant et dansant sans complaisance («Danse D'Hannahbababouchka», «Silver Blue Siggy»), pétri dans de belles atmosphères («Malcom La Danse», «Better Come Too», «Lament For Mireille», «Movin’ On») qui ne sont pas sans rappeler les moods à la Wayne Shorter. Il y a encore une très belle et courte composition pour ponctuer un bon enregistrement, et ça n’étonnera personne, car l’excellent contrebassiste, virtuose sans excès d’exposition («Danse D'Hannahb»), a choisi avant tout de servir sa belle musique de jazz aux côtés du très musical Jeff Boudreaux (Baton Rouge, LA, 1959) qui a joué avec tant de grands noms (Rick Margitza, Wynton Marsalis, Bobby McFerrin…), le virtuose et très intéressant Emil Spanyi (1968, Budapest) et Christophe Monniot (1970, Caen), le touche-à-tout en musique, pas si jazz et pas si sage, mais qui, ici, se coule avec talent dans un bon quartet très jazz.
Yves Sportis
© Jazz Hot n°685, automne 2018

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueJérôme Etcheberry
Let Me Dream

Pennies From Heaven, Let Me Dream, Love Me Tender, Our Love Is Here To Stay, What Can I Say Dear After I Say I'm Sorry, September In The Rain, Just a Gigolo, Exactly Like You, Baby Won't You Please Come Home, When You're Smiling, Sometimes I'm Happy
Jérôme Etcheberry (tp, voc), Hugo Lippi, David Blenkhorn (g), Raphaël Dever (b)

Enregistré le 22 novembre 2017, Paris

Durée: 45' 09''

Etchemusic Productions (etchemusic@gmail.com)

Les trois quarts de ce groupe (Etcheberry, Lippi, Dever) se sont produits avec succès dans une partie de ce répertoire («Let Me Dream», «Just a Gigolo», etc.) au Festival bis de Jazz in Marciac les 12-13 juillet 2017 (Mourad Benhamou, dm). Nous avions alors découvert que Jérôme Etcheberry était un chanteur crédible et mieux que bien dans le genre crooner. Ici notre trompettiste s'en tient à une formule avec cordes que Ruby Braff puis Alain Bouchet ont autrefois explorée avec le même swing... mais sans chant. Le trompette-chanteur qui fit dans ce genre feutré, une guitare en moins, c'est Chet Baker. Mais Jérôme Etcheberry laisse à d'autres le soin de suivre Chet, ce qui est devenu un cliché très convenu qui se développe même en mode féminin (Andrea Motis, Lucienne Renaudin-Vary). Jérôme Etcheberry reste fidèle à la trompette mainstream dans la lignée Roy Eldridge (avec sourdine, dans le solo legato sur «Baby Won't You Please Come Home»), ou du grand Louis Armstrong (pavillon ouvert, avec le même genre d'attaques: «When You're Smiling»).
Pour autant, le Singtet (ainsi nommé pour le lancement de ce disque le 8 novembre prochain au Jazz Café Montparnasse), ne sonne absolument pas «réchauffé». C'est de la musique vivante, détendue, dans des arrangements originaux qui comme dans «Sometimes I'm Happy» sonnent très actuels (là, avec la sourdine harmon, dans l'introduction et la coda, on peut rêver à la touche de Miles Davis, mais le solo est plus dans la lignée du disque de Louis Metcalf de 1966... de façon fortuite car il est très douteux que Jérôme Etcheberry s'en soit inspiré). Les deux guitaristes ont un style très voisin et s'entremêlent avec délice. Hugo Lippi est sur le canal de gauche et David Blenkhorn sur celui de droite si vous n'avez pas inversé les branchements. Ils s'alternent en solo dans «Let Me Dream» (où Jérôme n'est «que» chanteur) et dans «Exactly Like You» (bonne introduction trompette-guitare, excellents solos de trompette et de contrebasse). Raphaël Dever prend aussi un bon solo dans «Our Love Is Here to Stay». Comme Jonah Jones, Jérôme Etcheberry joue différentes sourdines ou bien ouvert ce qui varie les «couleurs» de son. Jérôme Etcheberry confirme ici qu'il est un très bon crooner plein de feeling, qui ne doit rien à Frank Sinatra ni à Elvis Presley («Love Me Tender» qui d'ailleurs offre un excellent solo de trompette). Certains titres ont marqué la carrière de trompettistes, mais le Singtet les fait sien. «What Can I Say Dear After I Say I'm Sorry» fut à Doc Cheatham (ici étonnantes introduction et coda genre guitare hawaïenne) ce que «September in the Rain» est aujourd'hui à Roy Hargrove (Jérôme Etcheberry évoque plutôt l'autre Roy, Eldridge, avec un jeu legato et en retenue). Pris sur tempo médium, leur «Just a Gigolo» évite la caricature excitée (sinon excitante) de Louis Prima dont d'autres abusent volontiers. Là, Jérôme Etcheberry joue une introduction et une coda à la Louis Armstrong, influence qui ressort aussi dans son solo dans la façon d'émettre les notes et le type de vibrato (qui reste discret). Tout est bon musicalement, la prise de son n'est pas moins bonne et les photos de couverture superbes (Patrick Martineau). Une gourmandise recommandée aux connaisseurs.

Michel Laplace
© Jazz Hot n°685, automne 2018

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueJoey Alexander
My Favorite Things

Giant Steps*°, Lush Life*°, My Favorite Things*, It Might as Well Be Spring*°, Ma Blues**, 'Round Midnight, I Mean You**, Tour de Force**°°, Over the Rainbow
Joey Alexander (p), Larry Grenadier (b)*, Ulysses Owens Jr (dm)° + Russell Hall (eb)**, Sammy Miller (dm)**, Alphonso Horne (tp)°°
Enregistré octobre 2015, New York
Durée: 58’

Motéma Music 233998 (www.motema.com)


Nous revenons, avec un peu de recul, sur le premier album du jeune prodige indonésien Joey Alexander, aujourd’hui âgé de… 15 ans et qui a déjà sorti cette année son quatrième disque (Eclipse, Motéma). On pouvait évidemment aborder ce premier album avec la méfiance naturelle qui survient quand les machines promotionnelles vantent la venue d’un petit génie. Force est pourtant de constater que la réputation de Joey Alexander n’est pas surfaite. Techniquement, il peut rivaliser avec un bon nombre de pianistes de jazz réputés. Il développe une virtuosité sans excès et une réelle sensibilité. On est surpris du résultat sur «Giant Steps». Dominer Coltrane n’est pas donné à tout le monde. Mais il est brillant aussi sur d’autres standards: «My Favorites Things», «'Round Midnight». Aller mettre à son répertoire «Tour de Force»… en constitue vraiment un. On a l’impression en l’écoutant que ce jeune garçon a assimilé comme s’il l’avait vécue l’histoire du peuple afro-américain et de sa musique, chose qui souvent manque aux jazzmen non américains et qui s’entend. Il est aidé en cela d’une rythmique de premier ordre (Larry Grenadier et Ulysses Owens Jr).
Né à Denpasar, sur l’île de Bali, Joey Alexander vient d’une famille comptant quelques artistes et des parents amateurs de jazz (il existe une tradition du jazz en Indonésie depuis Bubi Chen) qui, depuis 2014, se sont installés à New York pour permettre à leur fils de développer sa carrière précoce de musicien. Wynton Marsalis ayant entendu parler de lui (et découvert sur YouTube) l’invite alors au Lincoln Center. Difficile de rêver d’un début dans un meilleur endroit et sous un meilleur parrainage. Depuis, plusieurs autres grands noms du jazz l’ont adoubé: Joshua Redman, Eric Harland… Si vous ne connaissez pas encore le travail de ce garçon, penchez-vous sur ce prometteur premier opus.

Patrick Dalmace
© Jazz Hot n°685, automne 2018

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueFred Pasqua
Moon River

Soupir, The Peacocks, Gentle Piece, Circle, Riot, Something Sweet Something…, Black Narcissus, Nascente, Moon River, Timeless, Yellow Violet, Central Park West, Louisiana Fairytale
Frédéric Pasqua (dm), Yoann Loustalot (tp, flh), Nelson Veras (g), Yoni Zelnik (b) + Adrien Sanchez, Robin Nicaise (ts), Laurent Coq (p), Jean-Luc Di Fraya (voc)
Enregistré les 30 et 31 octobre 2017, Pernes-les-Fontaines (84)
Durée: 59' 25''
Bruit Chic 0132675 (L’Autre Distribution)


La rencontre avec Nelson Veras a été un élément déterminent dans l’élaboration du premier album en leader de Fred Pasqua, comme il nous l’a confié dans l’interview qui paraît dans ce Jazz Hot n°685. Venu de la scène fusion marseillaise, cela fait déjà une dizaine d’années qu’il a intégré la vie du jazz parisien quand il commence à jouer avec le guitariste brésilien. Sa sensibilité correspond bien à celle du batteur, accompagnateur attentif, au jeu coloré mais jamais démonstratif. Naturellement, il agrège au projet ses complices de longue date: Yoann Loustalot –dont le son lunaire est aussi en adéquation avec ce jazz introspectif– et Yoni Zelnik, l’indispensable compère de la section rythmique.
Treize reprises constituent cet album à la tonalité intimiste. Il débute avec une composition de Ravel («Soupir»), une courte introduction relevant de fait de la musique contemporaine, où Fred Pasqua, simplement en duo avec Laurent Coq, installe un onirisme troublant. Le jazz intervient avec le deuxième titre, «The Peacocks», où s’exprime toute la saveur mélancolique de l’association Loustalot/Veras. On aurait aimé découvrir pour ce premier opus davantage de facettes tout au long de ce disque, qui a plutôt choisi de privilégier un mood, tout en reconnaissant la finesse du leader et la cohérence de son univers. On apprécie particulièrement les morceaux avec du relief, comme «Riot» (Herbie Hancock) et «
Louisiana Fairytale» (Parish/Gillespie/Coots) qui offre un final aux accents new orleans assez inattendus. Un disque d’atmosphères.

Jérôme Partage
© Jazz Hot n°685, automne 2018

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueJulien Tassin Trio
Sweet Tension

Working Class, Escape, Chost Town, Housewives, Le Blues, Last Call From the Factory, Green Lady, Dance, George Harrison, Sweet Tension
Julien Tassin (g), Nicolas Thys (b) Dré Pallemaerts (dm)

Enregistré en janvier 2018, Bruxelles (Belgique)

Durée: 49' 14''

Igloo Records 291 (Socadisc)
 

On voulait découvrir Julien Tassin en ayant en mémoire l’image et la musique de son professeur, Paolo Radoni (g). Malgré un «Housewives» léger, une «Green Lady» langoureusement mélodieuse et une très belle valse-hommage («George Harrisson»), le guitariste carolo est à cent lieues des richesses harmoniques de feu notre ami transalpin. Rock et blues chicagoan («Ghost Town», «Le Blues») sont les deux mamelles qui nourrissent le compositeur et nous sommes bien tristes de voir les talentueux Nicolas Thys et Dré Pallemaerts se compromettre. Peu ou prou de développements pour enrichir la pauvreté des mélodies du leader qui abuse des effets. Trop d’écho, quelques délires («Last Call From the Factory») et d’autres distorsions («Dance») ne parviennent pas à masquer l’inaccomplissement du discours. Dré Pallemaerts joue à l’économie. Fort heureusement, Nicolas Thys ajoute deux très beaux solos: «Le Blues» et «George Harrisson».
Jean-Marie Hacquier
© Jazz Hot n°685, automne 2018

Kermit Ruffins & Irvin Mayfield
A Beautiful Wolrd

Well, Alright, Kermit, Turn It Down Interlude, Drop Me Off in New Orleans, Don't Worry Be Happy, Irvin, Turn It Up Interlude; Good Life; Good Morning New Orleans; You Don't Look Good Interlude, Mystic, Dad, Turn It Up Interlude, Move On Ahead, Practicing Interlude, Just Playin', Soul Sister Interlude, Sister Soul, Allen Toussaint, King Lear Interlude, Beautiful World (For Imani), Do Watcha Wanna Interlude, Be My Lady, Footwork, Trumpet Bounce, Lexine, Li'l Liza Jane Interlude, Just a Closer Walk With Thee, When The Saints Go Marching In
Kermit Ruffins (voc, tp), Irvin Mayfield (tp, voc, p, perc), Leon Brown (tp, voc), Wendell Brunious, Leroy Jones, Gregg Stafford, Bernard Floyd, Eric Lucero, Ashlin Parker, Andrew Braham (tp), TJ Norris, Emily Fredrickson, Jon Ramm-Gramenz (tb), Michael White (cl), Khari Allen Lee, Jeronne Amari Ansar (as), Ricardo Pascal, Ed Petersen (ts), John Diaz-Cortes (s, bcl), Trevarri Huff-Boone (bs), Ronald Markham (p, org, Fender, synth., programming), Grayson Brockamp, George Porter (b), Philip Frazier, Steve Glenn (tu), Shannon Powell, Jamal Batiste, Adonis Rose (dm), Jason Marsalis (marimba), Bill Summers (perc), John Boutté, Haley Reinhart, Glen David Andrews, Topsy Chapman, Wendell Pierce, Denisia, Cyril Neville, Jolynda Chapman (voc), cordes, ReBirth Brass Band et autres

Enregistré en 2017, New Orleans

Durée: 1h 13' 54''

Basin Street Records 0717-2 (www.basinstreetrecords.com)


Ce disque célèbre les 20 ans du label et les 300 ans de la ville New Orleans (un anniversaire oublié ou mal célébré dans nos festivals). L'association entre Kermit Ruffins et Irvin Mayfield ne date pas d'aujourd'hui. A New Orleans, ils ont relancé le «cutting contest». Quand l'un jouait dans un club ou un bar, l'autre venait le provoquer sans être annoncé; et inversement. En 1996, au Donna's Bar, à New Orleans, nous avons vécu l'une de ces joutes amicales alors même qu'Irvin Mayfield n'était pas encore bien connu hors de la Cité. Les temps ont bien changé. Ils prêtent ici leur nom à un ambitieux projet avec une débauche de participants, connus (Michael White, Leroy Jones, Wendell Brunious, Shannon Powell, Jason Marsalis, etc.) ou moins (chez nous). Kermit Ruffins est ici plus chanteur que trompettiste. Les titres sont «reliés» par des interludes (souvent parlés, par l'acteur Wendell Pierce ou d'autres), très courts (10-30'') à deux exceptions. Autant le label fait dans la culture (locale) avec le récent CD de Michael White, autant ici il sombre dans le «jazz-business» mondial actuel sous prétexte de «gumbo» local (quel «beautiful world»!). Il y a donc des chanteuses de variétés qu'on dit pop pour le standing (Haley Reinhart,…) et des genres divers dont l'inévitable rap dit «urban music» (par Kermit Ruffins!: «Lexine»). On entend Jason Marsalis au marimba dans une sorte de reggae, «Don't Worry Be Happy».
Sur vingt-six titres (interludes inclus), huit sont jazz ou proche. En étant très souple, on peut en ajouter quatre par lesquels nous commencerons: «Mystic» sur un rythme disco binaire (Jamal Batiste, dm, George Porter, b), Irvin Mayfield joue avec la sourdine harmon un motif répétitif et planant (Truffaz en ferait autant); «Allen Toussaint», clin d'œil à la tradition Longhair-Booker-Toussaint par Cyril Neville et Kermit Ruffins (voc) (Adenis Rose, dm); «Be My Lady» par Cyril Neville pour les contre-chants et le solo d'Irvin Mayfield (de la soul binaire avec Jamal Batiste et George Porter) et surtout «Move On Ahead» pour la dimension expressive de Jolynda Chapman (voc) (bon solo de Mayfield). Le CD commençait bien avec «Well, Alright», riff tiré de «It Don't Mean a Thing», par Adenis Rose (dm) et le big band de Mayfield (Bernard Floyd, lead tp). Après un solo de sax ténor, nos deux trompettistes, Mayfield et Ruffins, y vont du leur. «Drop Me Off in New Orleans» est chanté par Kermit Ruffins, et Michael White y prend un bon solo. Malgré les cordes (discrètes), «Good Morning New Orleans» est  à l'actif (Adenis Rose, dm, Mayfield, tp, Ruffins, voc). Topsy Chapman (voix soliste) est magnifique dans «Just a Closer Walk» dans lequel Jolynda Chapman et Yolanda Robinson font le chœur avec elle, pour ne rien dire de Shannon Powell (dm)! Il y a deux contributions du ReBirth Brass Band avec Kermit Ruffins (voc): la reprise de «Do Watcha Wanna» en interlude (2’21”) avec la participation de Gregg Stafford, Leroy Jones, Leon Brown (tp, pas de solo) et une démonstration de caisse claire (Ajay Mallery) et grosse caisse (Darren Towns) dans «Footwork», le tout avec Philip Frazier (tu). Enfin, et c'est si rare, des ensembles de trompettes avec rythmique: le «When the Saints» final par Ruffins et Mayfield avec Ronald Markham (p), Grayson Brockamp (b) et me semble-t-il Shannon Powell (le «Trumpet Bounce» sonne par contre comme du bidouillage d'ordinateur avec sampling) et enfin, et surtout, un «Just Playin’» très jazz (Markham, p, Brockamp, b, Shannon Powell!) qui réunit Wendell Brunious, Leon Brown, Andrew Baham, Leroy Jones (le thème est réussi, parfaitement mis en place, et les solos swinguent). A vous de voir si cela suffit pour acheter le disque.
Michel Laplace
© Jazz Hot n°685, automne 2018

Silvan Schmid Quintet
At Gamut

Motten, Spartitur II, Ins Leere, Turn Into, Spartitur II, In Bocca ol Lupo
Silvan Schmid (tp), Tapiwa Svosve (as), Silvan Jeger (cello), Lucas Wirz (tu), Vincent Glanzmann (dm)
Enregistré en avril 2016, Zurich (Suisse)
Durée: 42' 38''
Hatology 751 (Outhere)


Hatology semble s’être fait une spécialité de ces musiques que nous pourrions qualifier de «contemporaines», interprétées par des musiciens jouant de leur instrument «façon jazz»: son, articulation, etc. Voici un quintet de jeunes musiciens, à l’instrumentation inhabituelle, de quoi titiller la curiosité. Certes on a vu ces instruments ensemble chez Miles Davis, Gil Evans, Charlie Parker. Ici il s’agit d’une harmonisation et d’une exécution très particulière. Le groupe progresse par accords d’ensemble joués par tenues ou par petits groupes, voire en ostinatos. Et là-dessus viennent se promener soit la trompette, l’alto ou le tuba. Pas d’exploits, on reste la plupart du temps dans le médium des instruments, il y a une belle cohésion. Les morceaux écrits par le leader, Silvan Schmid, sont à prendre comme une œuvre globale, assez réussie dans cette vision de la musique, que le leader qualifie d’avant-garde.
Serge Baudot
© Jazz Hot n°685, automne 2018

Dr Michael White
Tricentennial Rag

Frenchmen Street Strut, Blues on the Bayou, Tricentennial Rag, On Mardi Gras Day, I Saw Jesus Standing in the Water, Loneliness, What I Wouldn't Do to Be With You, Instigator's Lament, Sassy Creole Woman, Mandeville Stomp, When the Saints Go Marching In
Gregg Stafford, Leon Brown (tp, voc), Shaye Cohn (cnt), David Harris, Richard Anderson (tb), Michael White (cl), Dimitri Smith (tu), Alexandre Belhaj (g), Seva Venet, Detroit Brooks (bjo), Steve Pistorius (p), Mark Brooks (b), Kerry Lewis (b, tu), Herman Lebeaux (dm)

Enregistré les 21 et 23 mars 2018, New Orleans

Durée: 53' 06''

Basin Street Records 0507-2 (www.basinstreetrecords.com)


Michael White n'est plus un débutant (Jazz Hot n°505, 1993; n°Spécial 1996). Il s'est imposé comme une sorte de gardien des fondements de la formulation néo-orléanaise du jazz, reconnu et respecté (au moins chez lui). Son influence n'est pas mince car c'est lui qui a poussé Wynton Marsalis à découvrir ce que les écoles ne lui ont pas donné, c'est à dire le respect pour le passé et ses racines (Armstrong certes, mais aussi King Oliver, Bunk Johnson). Michael White et le label offrent ici leur célébration du tricentenaire de New Orleans. A notre époque du «jazz-business» qui nous impose des récitals de oud, ce disque est à contre-courant, et ça fait du bien aux jazzophiles résistants et résiduels. Ici Michael White démontre que l'évolution (ou supposée telle) est allée trop vite et que beaucoup pouvait encore être inventé dans le plus profond des bases. Tous les morceaux (musique et parole) sont de Michael White sauf une révision de «When the Saints». Le personnel varie d'un titre à l'autre mais le pianiste et le batteur (très idiomatique) restent les mêmes garantissant avec l'omniprésence de Michael White une homogénéité. Les tempos sont typiquement louisianais, jamais crispés. Enfin, comme pour nous faire croire que ça va durer toujours, Michel White emploie quelques jeunes (David Harris, Shaye Cohn…) aux côtés des «nouveaux vieux» (Gregg Stafford, Detroit Brooks,…). Le «Frenchmen Street Strut» est un blues sur tempo médium qui sent le Morton. Shaye (petite-fille d'Al Cohn vivant à New Orleans) assure un lead ferme et un solo dans la lignée de George Mitchell (bons solos de David Harris, de Michael et Pistorius respectivement dans le sillage de Dodds et Morton). «Blues on the Bayou» est un blues sur tempo médium joué en quartet (White, Pistorius, Kerry Lewis, Herman Lebeaux). On passe au ragtime avec «Tricentennial Rag», une belle composition assez complexe (comme beaucoup de rags). Heureusement Shaye est une superbe meneuse! David Harris maîtrise le jeu tailgate en collective. Shaye et Michael offrent de parfaits solos tandis que Kerry Lewis est au tuba. Herman Lebeaux lance «On Mardi Gras Day» qui sonne Dixieland (parfum du label Southland). Bonne front-line (Gregg Stafford, Richard Anderson, Michael White). Michael White n'a pas oublié d'écrire un hymne religieux, «I Saw Jesus Standing in the Water». Gregg Stafford y intervient comme chanteur (excellent). Richard Anderson prend un bon solo dans le style de Louis Nelson. On notera la variété du drumming (différent derrière la clarinette ou le piano). «Loneliness» est joué en trio par Michael White, parfait dans une sombre complainte, avec Alexandre Belhaj (g, solo en accords genre Danny Barker) et Mark Brooks (b). Changement de climat avec «What I Wouldn't Do to Be With You», une chanson d'amour comme le titre l'indique. Leon Brown en est la vedette (chant et trompette). On retrouve Shaye pleine de drive dans «Instigator's Lament» (tempo lent). Michael White qui est un disciple de Johnny Dodds fait merveille dans l'expression plaintive de «Sassy Creole Woman» où David Harris avec le plunger démontre qu'il connaît parfaitement la contribution de Frog Joseph. L'enregistrement de «Mandeville Stomp» est hélas saturé. C'est un rag au parfum mortonien difficile à jouer que Michael White et Steve Pistorius assurent bien en compagnie de Mark Brooks et Herman Lebeaux. Le disque se termine par un «When the Saint» exposé très lentement par White et Pistorius. Puis dans un tempo médium où Gregg Stafford intervient comme chanteur, Michael White fait un clin d'œil à Benny Goodman dans une séquence clarinette-batterie très «Sing Sing Sing» sans rien perdre de son expressivité venue de Dodds. On donne un «indispensable» pour le culot (provocation?) que représente le fait de jazzer dans la pure tradition au XXIe siècle.
Michel Laplace
© Jazz Hot n°685, automne 2018

Mwendo Dawa Trio
Silent Voice

Silent Voice, Bass Nagging, Small Cry, New Stream Three, Sound Search, Crisps, Outside 13, New Stream 6, Hesitation, Inside, Impatient Road, Deep Sigh
Susanna Lindeborg (p, eletronics), Jimmi Roger Pedersen (b, electronics), David Sunby (dm)

Enregistré le 4 septembre 2017, Gothenburg (Suède)

Durée: 1h 09’

LJ Records 5260 (www.lj-records.se)


Le trio déclare d’emblée que ce disque est la continuation de l’exploration musicale du groupe et un hommage à l’un des leaders de Mwendo Dawa, le sax ténor Ove Johansson, décédé en décembre 2015 (voir Tears dans Jazz Hot n°674). En fait, on n’a pas affaire réellement à un trio puisque tous les morceaux reposent sur un très large emploi des sons électroniques joués par deux musiciens; le trio sonnant ainsi parfois comme un quintet. La pianiste et le batteur jouent tout à fait dans la manière Cecil Taylor-Sunny Murray; c’est dire que l’expression est free mais les morceaux sont structurés; d’ailleurs, ils reposent sur des compositions des trois musiciens, plus quatre œuvres de Ove Johansson (4-7-8-10). Les sons électroniques divers sont des tenues ou des modulations; ils font un tapis aux trois instruments. Ils peuvent même devenir descriptifs comme dans «Small Cry» où l’on pourrait entendre un vent qui balaie la lande, puis soudain le calme revient avec quelques notes de piano, qui va occuper l’espace sur des basses profondes de la contrebasse. On a parfois quelques réminiscences de Weather Report comme dans «New Stream Three».

Les morceaux sont joués rubato, ad libitum, il n’y a pas de tempo marqué, ils sont assez lents dans l’ensemble. Si l’échange entre les trois musiciens est parfait, on regrette qu’il n’y ait pas plus de variété dans l’interprétation des différents morceaux, assez stéréotypés
.
Serge Baudot
© Jazz Hot n°685, automne 2018

Louis Armstrong
Intégrale n°15. 1948-1949. The King of the Zulus

Titres détaillés dans le livret
Louis Armstrong (tp, voc), Jack Teagarden (tb, voc), Barney Bigard, Peanuts Hucko (cl), Earl Hines, Dick Cary, Buddy Cole (p), Joe Venuti (vln), Eddie Condon, Perry Botkin (g), Arvell Shaw, James Moore (b), Sidney Catlett, Nick Fatool (dm), Velma Middleton (voc)

Enregistré entre le 4 avril 1948 au 27 avril 1949, Chicago, Philadelphie, New York, San Francisco, Los Angeles, Cincinnati

Durée: 3h 48' 17''

Frémeaux & Associés 1365 (Socadisc)


Frémeaux & Associés poursuivent donc cette intégrale faite de coffrets de 3 CDs. Alors que tant de projets du même ordre se sont interrompus, nous ne pouvons que nous en réjouir. Aujourd'hui, Satchmo s'est installé dans les incontournables, au moins comme un nom. Beaucoup le citent encore, mais très peu l'écoutent vraiment. Bien sûr et on n'a cessé de l'écrire, à cette époque, Louis Armstrong n'est plus l'innovateur de «West End Blues» ou de «I Can't Give You Anything But Love», incontournables leçons de trompette et de chant jazz. Mais il n'a alors que 47 ans et à cet âge un trompettiste est à maturité artistique et en pleine possession de ses moyens physiques. En outre, ce premier All-Stars qui s'illustre dans la majorité de ces titres peut être considéré comme le meilleur avec Earl Hines et Sid Catlett, mais aussi Barney Bigard et Jack Teagarden, de grands marqueurs de l'histoire de leur instrument respectif. Ce coffret n'est constitué que d'enregistrements radiophoniques ou pour la TV. En effet, il y eut une deuxième grève pendant l'année 1948 décidée par le syndicat des musiciens qui interdit à ses membres d'enregistrer des disques. Pour cela la maison Capitol est venue à Paris enregistrer ses disques de musiques dites «classiques» (les absents des étiquettes pouvaient être illustres, comme Raymond Sabarich, tp). Mais surtout, cette grève modifie définitivement le cours du marché. Les chanteurs américains des deux sexes n'appartenant pas au syndicat des musiciens furent pendant un an les seuls à enregistrer les succès du moment avec des accompagnements de fortune. Jusque-là, le/la chanteur/se était le plus souvent une attraction au sein des grands orchestres qui étaient le principal attrait (ce fut d'ailleurs le lieu de «formation» pour ces futures stars en solo). C'est au cours de cette grève que le statut de chanteur a changé. Il est la vedette! Lorsque les compagnies de disques recommencent à enregistrer les orchestres, elles ont immédiatement constaté qu'ils se vendaient moins que les chanteurs.

Louis Armstrong aurait sans doute pu faire des disques de chanteur, mais la période est aussi celle d'un rebond de sa carrière d'artiste et il est sollicité de toute part. C'est depuis Chicago que nous viennent les deux premiers titres. Dès «Muskrat Ramble», on est frappé par la suprématie d'Earl Hines et de Louis Armstrong (une ampleur de son à la trompette restée inégalée!). Earl Hines est également transcendant dans «Do You Know What It Means» (introduction, accompagnement, bref solo). Deux mois plus tard, le All-Stars est à Philadelphie, et il passe à la radio tous les jours du 2 au 5 juin. Armstrong expose avec autorité «I Cried for You» bien sûr chanté par Velma Middleton. Il est dans une forme éblouissante à la trompette dans «Confessin'», comme il l'est un mois plus tard à Los Angeles (CD3); le morceau est géré de la même façon. Drumming superlatif de Sid Catlett dans «Milenberg Joys», «Struttin' With SBQ» (belle basse d'Arvell Shaw derrière Teagarden)! Arvell Shaw est en vedette dans «Whispering», une routine reprise telle quelle à chaque concert (CD3, 13). Tout ce All-Stars est bon et d'une belle cohésion dans ce «St. Louis Blues» (fin tronquée) du 4 juin, titre repris de façon différente le 12 (plus court, où Satch est seul soliste avec Hines). En dehors d'un bref passage d'orchestre, Earl Hines gère en trio une bonne version de «The One I Love Belongs to Somebody Else» depuis le Ciro's, le 5 juin. Cette émission donne aussi une interprétation du «Jack-Armstrong Blues» qui n'est pas la plus spectaculaire de Louis, mais il est toujours magistral dans le blues. Diffusé sept jours plus tard, la prestation en trio d'Earl Hines dans «East of the Sun» vaut aussi pour le jeu de balais de Sid Catlett.
Le CD2 débute en septembre 1948. On entend des «I Gotta Right to Sing the Blues» non notés qui est un générique de fin (titres 2 et 6). La version de «Black and Blue» est instrumentale alors que celle de décembre contient la partie chantée par Louis; dans les deux cas, la trompette du maître est sublime. A l'inverse, ce même jour de septembre, Louis n'est que chanteur dans «Shadrack». Nouveau à leur répertoire, ce «Maybe You'll Be There» est exposé par Teagarden, mais Louis Armstrong joue admirablement le pont (qualité de la sonorité). La TV du 23 novembre nous laisse, à défaut des images, la prise de son d'un «King Porter Stomp» à la mise en place limite dans la première collective. Dick Cary y prend un solo dans le style d'Earl Hines. Le solo de trompette est plein de drive, poussé par Sid Catlett. Le CD2 se termine sur un bijou: une version de «Rosetta» en quartet! Introduction de Hines, exposé du thème par Louis, excellent solo de piano, échange entre Armstrong et Hines puis coda virtuose du pianiste (pour nos oreilles, le bassiste est Arvell Shaw).

Le CD3 commence le 21 février 1949. L'émission propose deux duos chantés, «Lazy Bones» par Bing Crosby et Louis Armstrong, «Rockin' Chair» par Teagarden et Satchmo. Il y a aussi un «Panama» dont la concision est une leçon pour les instrumentistes actuels (2’ 30”); il aligne une courte intervention de Joe Venuti (qui remplace la clarinette), Louis et Tea. Pas plus long est ce bon «Lazy River» où les seules vedettes sont Louis (scat puis coda à la trompette) et son complice Mr Tea. L'émission suivante depuis Los Angeles commence par un bref «Sleepy Time Down South», générique du All-Stars. On écoutera Earl Hines qui joue derrière chaque annonce. Il faut aussi prêter attention à son accompagnement derrière Teagarden (solo de trombone de «Back O'Town Blues», partie chantée de «A Hundred Years From Today»). Louis ne joue que le point d'orgue de «Pale Moon» interprété en trio par Earl Hines (jeu de balais de Sid Catlett!). Barney Bigard offre un beau «Body and Soul», une de ses «spécialités». Jack Teagarden joue «Goin' Home» de Dvorak en introduction de «A Song Was Born». Le «Mahogany Hall Stomp» bénéficie d'une meilleure qualité d'enregistrement; Louis y est brillant et y reprend son solo historique. Le solo d'Earl Hines dans «Sheik of Araby» dévolu à Teagarden sonne «moderne» dans ce contexte. Le coffret se termine par un «Ain't Misbehavin'» pris sur le vif par un amateur, lors d'un concert à Cincinnati: belle ambiance des concerts de Louis Armstrong qui ne pouvait que déclencher l'enthousiasme. Louis Armstrong fut et reste indispensable
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Michel Laplace
© Jazz Hot n°685, automne 2018

Louis Hayes
Serenade for Horace

Ecaroh, Señor Blues, Song for My Father*, Hastings Street, Strollin', Juicy Lucy, Silver's Serenade, Lonely Woman, Summer in Central Park, St. Vitus Dance, Room 608
Louis Hayes (dm), Josh Evans (tp), Abraham Burton (ts), Dave Bryant (p), Dezron Douglas (b), Steve Nelson (vib)+ Gregory Porter (voc)*

Enregistré à New York, date non précisée sur le livret, prob. 2017

Durée: 59' 12''

Blue Note 0255761782 (Universal)


Un hommage à Horace Silver, voulu et dirigé par le splendide Louis Hayes qui vécut, comme il le raconte dans son interview du n°685 de Jazz Hot, un des temps forts, la période fondatrice de la formation du grand compositeur-arrangeur et leader, ne peut être anodin. Rien n’est venu du hasard, et les multiples fils invisibles qui concourrent à faire un beau disque tiennent autant à cette mémoire qu’à ces liens pour la préparation de ce disque, à l’enregistrement lui-même et au talent des musiciens: la connexion avec Maxine Gordon, pour la production, qui accompagna en tant que manager le groupe de Louis Hayes avec Woody Shaw et Junior Cook dans les années 1970, et qui permet à cet enregistrement d’être chez Blue Note, comme ceux de la légende; la bonne connexion avec le label en la personne de Don Plas; la réunion d’une équipe de (relativement) jeunes talants autour du fils spirituel Dezron Douglas (coproducteur), la présence du fidèle Abraham Burton, la participation de Steve Nelson, sûr de son art: tous ces ingrédients font de cet enregistrement un moment spécial dans l’itinéraire d’une des bibliothèques du jazz, Mr. Louis Hayes.
Si on ajoute que Louis Hayes a perpétué depuis près de soixante ans dans ces groupes l’héritage d’Horace Silver, enrichi de toutes ses autres rencontres (cf. son incroyable discographie), on peut aisément comprendre que chacun des thèmes est fidèle à l’intensité et à la profondeur de cette musique.
Il y a bien sûr la splendeur des compositions d’Horace Silver, une des composantes de la magie de cette musique, la tonalité des arrangements auxquels sont restés fidèles les musiciens sans exception, avec une vraie liberté, celle, savante, qui consiste à posséder la conscience que pénétrer dans une œuvre comme celle d’Horace Silver nécessite de la connaître et de mettre en valeur ses subtilités plus que des ego. On peut être sûr que Louis Hayes, sans avoir besoin de parler, par son jeu également d’une belle subtilité, par sa présence, est pour beaucoup dans la qualité de l’hommage.Pour cet enregistrement, le grand batteur a composé un thème, «Hastings Street», dans l’esprit, dont il raconte la genèse dans le livret avec l’enthousiasme du jeune homme. Grégory Porter fait une apparition sur un thème, à distance semble-t-il, ce qui est dommage, surtout pour lui, car le thème, «Song for My Father», est l’un des plus émouvants d’Horace Silver.Dave Bryant, à la délicate place du regretté Horace, est très subtil dans ses renvois au Maître, et Steve Nelson apporte une belle couleur d’originalité au son d’ensemble. Abraham Burton, Dezron Douglas, Josh Evans apportent leur complicité active à un Louis Hayes qui, fidèle à sa légende, rayonne dans cette musique qu’il a contribué à créer voici 60 ans: un bel ouvrage d’Art! 
Yves Sportis
© Jazz Hot n°685, automne 2018

Gianluigi Trovesi
Mediterraneamente

Yesterdays, Gargantella, Carpinese, Cadenze Orfiche, Tu ca nun chiagne,Tammurriata Nera, La Suave Melodia, Le Mille Bolle Blu, Siparietto, Rina e Vigilio, In Your Own Sweet Way, Materiali
Gianluigi Trovesi (as, cl), Paolo Manzolini (g), Marco Esposito (b), Vittorio Marinoni (dm), Fulvio Maras (perc)

Enregistré du 1er au 22 août 2016 et le 24 avril 2017, Cavalicco (Italie)

Durée: 44'

Dodicilune ED 379 (www.dodicilune.it)

Depuis son premier album, Baghèt, il y a tout juste quarante ans, le saxophoniste italien Gianluigi Trovesi enchante la scène jazz. Dans ce disque avec son Quintetto Orobicoil, il a réuni ce qu’il appelle des «Sérénades au parfum Méditerranée»; ce sont des mélodies qui sentent bon l’Italie, le soleil et la mer bleue. Pour lui, la Méditerranée va de Gibraltar aux Dardanelles et du Caire à Marseille; ce qui nous vaudra des rythmes des différentes contrées. Gianluigi est lyrique à souhait, avec retenue, et un beau son d’alto, gras et suave, épaulé par une guitare enchanteresse, qui fait danser la mélodie, et qui tour à tour évoque, suggère, le luth, le oud, la mandoline, le bouzouki, mais sait aussi jouer guitare saturée. Il se révèle un guitariste de jazz plus qu’intéressant sur «Rina e vigilio», soutenu par la basse chantante. Dans les «Cadenze orfiche» la contrebasse se pose en lyre orphique, sur des cadences méditerranéennes. On a parfois des contrastes funk-tarentelle comme sur «Tammurriata nera» ou encore «Siparietto». Si vous voulez fondre de tendresse par un beau soir sous la lune de Naples, il faut écouter «La suava melodia», ô combien suave! Trovesi est aussi cajoleur, et même encore plus, à la clarinette, «Le mille bolle blu» vous convaincront sur un rythme de tarentelle adapté jazz, avec une contrebasse charmeuse. Ce Quintetto est aussi capable de s’énerver comme sur «Materiali». A noter que batterie et percussions sont assez discrètes, mais sont toujours là quand il le faut. Les morceaux sont de Gianluigi Trovesi et de différents compositeurs italiens, sauf deux standards «Yesterdays» de Jerôme Kern (très court) et «In Your Own Sweet Way» de Dave Brubeck.
Un disque joyeux, dansant, plein de charme et de rêve.
Serge Baudot
© Jazz Hot n°685, automne 2018

Kenny Barron Quintet
Concentric Circles

DPW, Concentric Circles, Blue Waters, A Short Journey, Aquele Frevo Axé, Von Hangman, In the Dark, Baile, L's Bop, I'm Just Sayin', Reflections (p solo)
Kenny Barron (p), Kiyoshi Kitagawa (b), Johnathan Blake (dm), Mike Rodriguez (tp, flh), Dayna Stephens (ss, ts)
Enregistré les 19-20 mars 2017, New York
Durée: 1h 06' 17''
Decca/Blue Note 6747897 (Universal) 

Le langage du jazz est porté par les artistes du jazz et par ceux dans l’audience qui en comprennent la langue, qu’ils soient artistes, critiques, producteurs ou simplement amateurs de jazz. Une langue, celle du jazz en particulier, répond à des codes maîtrisés, parfois écrits ou repérés (le blues-l’esprit, le swing-le phrasé, le récit-la mélodie, l’expression-l’humanité), mais également à un état d’esprit, un vécu, une histoire collective et sa mémoire, à la personnalité de l’artiste et à sa biographie, en quelques mots à l’âme (soul) et à l’esprit du jazz qui rassemblent les racines et l’histoire du jazz et des hommes. Les millions de fils invisibles qu’il faut à Kenny Barron pour réussir encore et toujours à tisser de si belles créations et nous faire voyager par son imagination, relèvent de la magie de la création dans le cadre d’un art populaire, difficile à comprendre pour les amateurs ou à décrire pour les critiques, écrivains qui ne s’investissent pas dans une connaissance profonde du jazz, qui ne prennent pas de risques non plus, difficile à s’approprier par les musicien(ne)s, même parfois célèbres, qui n’en ont pas compris le caractère indispensable pour leur expression.
Kenny Barron est un modèle d’artiste. Son intelligence profonde est intimement mêlée à cette conscience culturelle, et ce qu’il offre, en concert ou en disque, est d’une profonde intégrité artistique, sans fard. Sa musique puise aux racines pour enrichir le patrimoine du jazz (la plupart des compositions sont de lui) avec ce qui fait sa personnalité: une passion pour Thelonious Monk (qu’il honore dans un dernier thème en solo, «Reflections»), une amour des belles mélodies et des rythmes latins si présents dans le jazz à New York («Aquele Frevo Axé» de Caetano Veloso, «Baile», etc.), et une parfaite possession du jazz en petite formation qu’il illustre depuis soixante ans, offrant, à partir d’une section rythmique splendide –une école en livepour les nombreux musiciens qu’ils entourent de son savoir (Kiyoshi Kitagawa et Johnathan Blake sont impressionnants de complicité)– le cadre idéal à de beaux arrangements ici pour quintet. Mike Rodriguez, le Latin du groupe, venu de Miami, est né en 1979 et malgré son jeune âge possède un cursus déjà riche en big bands en particulier. Le New-Yorkais Dayna Stephens (né en 1978), son complice parfois, possède aussi un impressionnant CV qui lui a permis de côtoyer la scène du jazz avec une vraie reconnaissance de ses pairs. Tous les deux s’élèvent au contact de la formidable section rythmique, comme en transe, car cette dimension du jazz, de cette culture plus largement ne peut être ignorée dans des œuvres de ce niveau.
Kenny Barron reste lui-même, ce pianiste volubile qui remplit l’espace, le structure par ses accords plaqués avec une virtuosité infinie, qu’il enrichit de ses chorus foisonnants qui possèdent une dimension de rêve, une intensité qui dénotent l’Artiste de jazz. Les Concentric Circles de Kenny Barron ne sont pas un titre au hasard; il suffit d’écouter le thème ainsi nommé ou «L’l Bop» ou «I'm Just Sayin’», pour comprendre comment cette figure répond si bien à l’inspiration de Kenny Barron, à sa façon de creuser la matière, de tourner autour,sur le plan mélodique et rythmique, finalement dans l’esprit de Thelonious Monk même si la manière est autre. Les rythmes portent cette trace géométrique, avec une façon de faire tourner le temps très latine (Kenny Barron a retenu beaucoup de Dizzy Gillespie qu’il a côtoyé).
Ecouter Kenny Barron, où qu’il soit, en live ou en disque, est un privilège de notre temps. Il offre, avec quelques autres depuis les origines de cette culture, l’une des plus belles synthèses artistiques de l’histoire du jazz, avec respect et intégrité, avec un génie égal à celui de ses inspirateurs qui ont fait la légende du jazz, avec la même capacité de transmission envers ses pairs et ses enfants spirituels, qu’ils soient directement dans son orchestre, comme ici, ou parmi les jeunes artistes de jazz qui ont la chance et la curiosité de l’écouter, mais aussi vers ce public, une partie du moins, celle qui a la sensibilité et la culture pour comprendre qu’un «Reflections» de Kenny Barron, celui de ce disque, est comme un Rodin, un Chagall, un Renoir: du grand Art populaire, le seul art qui fasse sens car il est pétri d’humanité, de mémoire et de liberté.
Yves Sportis
© Jazz Hot n°685, automne 2018

Cliquez sur la pochette pour écouter un extrait du disqueGeorge McMullen Trio
Boomerang

Boomerang, Follow the Bouncing Ball, Improv I: Earth Mystery, I Loved her Laugh, The Open Gate, Improv II: Air Currents, Geonomic Preview, Waiting, Improv III: Prairie Wind, Dirty Stinking Lowdown Cryin’ Shame, Improv IV: Fire Dancing
George McMullen (tb), Nick Rosen (b), Alex Cline (dm, perc)

Enregistré le 16 août 2015, Los Angeles (Californie)

Durée: 54'

pfMentum 120 (www.pfmentum.com)

Geoge McMullen est un tromboniste éclectique puisqu’il joue du rock, de la pop, du latin jazz et du jazz inspiré par le bebop, comme dans ce disque en trio. C’est le type même du musicien polyvalent qu’on retrouve à la télé, sur les bandes son de films, dans les studios, etc. C’est un excellent technicien, avec un son cuivré et qui manie parfaitement la coulisse. On entend qu’il a écouté, et sûrement travaillé, les grands contemporains de l’instrument. Il utilise volontiers les growls, les explosions, les glissandos, le wa-wa, les souffles, les bruits dans l’embouchure, et autres trucs, sans parler de quelques incursions free. Bref toute la panoplie. Il a trouvé un bon batteur, Alex Cline, frère du guitariste Nels Cline, et qui a participé à quelques quatre-vingt disques, joué avec pas mal de pointures(Tim Berne, Arthur Blythe, Charlie Haden, Frank Morgan). C’est un batteur coloriste de la descendance Paul Motian. Le contrebassiste est un multi-instrumentiste, compositeur et directeur de club. Il a tourné avec Arthur Blythe et d’autres groupes. Un gros son, il joue volontiers dans le grave, et ponctue les phrases du trombone, en partage avec la batterie. Il est capable de faire la pompe, et bien, comme dans «Geonomic Preview» dans le lequel le trombone joue avec un phrasé bop; le morceau le plus intéressant du disque. A noter «Waiting» sur tempo très lent duquel naît un certain lyrisme. Pour le reste, c’est une musique assez raide, technique –on sent que le tromboniste veut montrer toutes ses facettes–, un jazz de chambre froide, entièrement composé par le leader.
Serge Baudot
© Jazz Hot n°685, automne 2018

John Coltrane
Both Directions at Once: The Lost Album

Untitled Original 11383 (Take 1), Nature Boy, Untitled Original 11386 (Take 1), Vilia (Take 3), Impressions (Take 3), Slow Blues, One Up-One Down (Take 1)
John Coltrane (ss, ts), McCoy Tyner (p), Jimmy Garrison (b), Elvin Jones (dm)
Enregistré le 6 mars 1963, Englewood Cliffs (New Jersey)
Durée: 47' 07''
Impulse! 00602567639251 (Universal)


Miracle de la mémoire et de l’enregistrement, si consubstantielles du jazz, en la matière les archives de Naïma Coltrane et de sa famille, ces pistes notées comme perdues (cf. Jazz Hot n°492, p.33), voici un album inédit de John Coltrane, une nouveauté donc de l’année 1963, une excellente année en termes artistiques pour le jazz et pour John Coltrane en particulier. John Coltrane, qui vient d’enregistrer fin 1962 un album avec Duke Ellington (Impulse! AS30), enregistre le lendemain 7 mars avec Johnny Hartman (Impulse! AS40) l’un de ses plus célèbres disques, et va produire en 1963 Impressions (Impulse! AS42), un Live at Newport (Impulse! AS9161/AS9346-2), un Live at Birdland (Impulse! AS50), faire une tournée européenne immortalisée par un concert à Berlin (Pablo) mais également Copenhague, Stuttgart, Stockholm, Paris (alors enregistrements privés aujourd’hui partiellement publiés par Pablo). Puis il enregistre en fin d’année pour la télévision, et toujours chez Rudy Van Gelder pour Impulse!, une série d’immortels dont le splendide «Alabama» en liaison directe avec les événements tragiques que vit l’Amérique.
Car 1963 est une année charnière en matière de lutte pour les Droits civiques des Afro-Américains, pour un artiste qui colle, par sa personnalité très intense, à l’atmosphère du temps aux Etats-Unis, où le jazz, comme toujours même si peu le disent au sein de la critique dite «de jazz», épouse, précède et suit, participe à, est imprégnée de, l’histoire de la communauté afro-américaine, de sa réalité culturelle et de ses luttes. C’est un élément qui s’interpénètre avec la biographie de John Coltrane, avec ses recherches spirituelles et plus largement d’homme, d’artiste, d’Afro-Américain dans ce pays qui a toujours (en 2018) du mal avec le concept d’égalité, tare qu’ils ont réussi à transmettre même à la France, le pays qui l’inventa.
Cela dit, ce disque est un réel grand moment à ranger aux côtés des autres œuvres coltraniennes. Si «Impressions», «Vilia» ont été enregistrés et publiés la même année et de nombreuses fois pour le premier dans l’ensemble de l’œuvre, «Nature Boy» est plus rare (quatre versions en 1965), et les autres thèmes sont parfois une première, ceux sans titres (à base de blues) en particulier. La musique du saxophoniste est toujours aussi intense, puissante, convaincue, avec ce côté preachvenu de l’histoire individuelle et collective, d’autant que, dans ces pièces, ses partenaires du légendaire quartet donnent encore le meilleur d’eux-mêmes comme ce beau chorus à l’archet de Jimmy Garrison («Untitled Original 11383»); McCoy Tyner et Elvin Jones sont essentiels en permanence car le groupe n’aurait pas et n’a pas eu d’ailleurs le même son, la même intensité sans eux.
Ashley Kahn, le spécialiste biographique de John Coltrane actuellement en poste, nous gratifie d’un reportage en livede cette session, comme si on y était, où il note avec raison l’intensité du travail quotidien de Rudy Van Gelder pour le jazz, et apporte un commentaire attentif aux prises enregistrées. On devine dans la rédaction des informations qu’il y aura bientôt une suite des albums perdus (ce disque est noté [disc 1] dans les informations internes au CDs lisibles par ordinateur). On ne va pas s’en plaindre car la discographie de John Coltrane (déjà à compléter depuis 1992 et 1998 pour Jazz Hot) mentionnait un assez grand nombre d’enregistrements privés et de sessions perdues. A suivre donc, et avec impatience car les amateurs de jazz ne sont pas immortels contrairement aux œuvres.
Yves Sportis
© Jazz Hot n°685, automne 2018

Cliquez sur la pochette pour écouter un extrait du disqueThomas Ibanez Quartet
If Ever I Would Leave You

Wailin', Trane's Mood, Embraceable You, On the Road*, Happy Feeling*, Spring Is Coming*, A Day With You*, Theme For Ernie, If Ever I Would Leave You, Park Avenue*
Thomas Ibanez (ts), Patrick Cabon (p), Thomas Posner (b), Philippe Maniez (dm) + Fabien Mary (tp)*, David Sauzay (ts)*
Enregistré les 18-19 décembre 2017, Meudon (78)
Durée: 59' 46''
Jazz Family 044 (Socadisc)


Voici un excellent disque de jazz par un bon quartet, dans une tradition non dissimulée («Trane’s Mood», «Theme for Ernie»), celle du post bop autour des beaux sons de ténor qu’ils se nomment John Coltrane, Sonny Rollins, Johnny Griffin et même en remontant le temps Dexter Gordon et quelques autres. Thomas Ibanez, le leader, possède en effet un beau son et une belle attaque pour faire honneur à ses grands devanciers. La présence en invités de David Sauzay et Fabien Mary sur certains thèmes («On the Road») ajoute une référence à ces échanges aussi agiles que musclés qui font le bonheur des amateurs de jazz.
Le quartet est à la hauteur avec une excellente rythmique, dans l’esprit et qui possède les moyens d’une relecture ou d’une réinvention (il y a une majorité d’originaux) d’un âge d’or musical. De l’excellent jazz, avec tout ce qui importe aux artisans et partisans de cette musique, une belle expressivité, les accents blues, la pulsation swing et l’énergie, le drive. Ce n’est que le second enregistrement de Thomas Ibanez, il a donc un bel avenir devant lui.

Yves Sportis
© Jazz Hot n°685, automne 2018

William Chabbey Trio
Three Ways to a Soul

Cruise Control, Three Ways to a Soul, 11 rue Lepic, La Valse des frangins, B.B. the King, Zanzibar, Idle moment, JS, Lawns, Into the Wild, Dr Smith’s Prescription*, In My Life*
William Chabbey (g), Guillaume Naud (org), Mourad Benhammou (dm) + Jonathan Chabbey (g)*
Enregistré en 2017, Maisons-Alfort (94)
Durée: 1h 04' 19''
Disques DOM 1263 (www.domdisques.com)


Guitariste à la corde sensible, William Chabbey s’exprime avec naturel et poésie. Son parcours, comme son état d’esprit, résonnent dans son abord de la musique, délicat et sans artifice. Simplement authentique. Et il a su, par ailleurs, trouver des partenaires en osmose avec sa démarche. Mourad Benhammou, compagnon de longue date, est connu pour sa finesse et sa musicalité. Pas étonnant donc que la relation guitare-batterie fonctionne ici à plein. D’autant que William Chabbey –comme il l’explique dans l’interview qui paraît dans ce n°685–, possède un jeu «posé sur la batterie». Guillaume Naud, qui est venu constituer la troisième pièce de ce trio, formé en 2016, apporte du relief et de la saveur à l’ensemble qui fait directement référence à la formation Wes Montgomery-Mel Rhyne-George Brown (album Portrait of Wes, Riverside, 1963).
Ce Three Ways to a Soul est essentiellement constitué de compositions, majoritairement de la main du leader. Elles sont notamment l’occasion d’hommages à deux grandes figures de la guitare: B.B. King, avec un jolie ballade blues bénéficiant des enluminures «churchy» de Guillaume Naud: «B.B the King» (un des meilleurs titres du disques); et John Scofield sur un morceau plus nerveux, «JS», bien dans l’esprit de Sco, et où Mourad Benhammou a l’occasion se sortir son drive au swing réjouissant. Un autre original de William Chabbey évoque le regretté club Atour de Midi… et Minuit: «11 rue Lepic», soit l’adresse de ce lieu prisé des beboppers parisiens. Et c’est justement un bop rapide et incisif qui vient nous remémorer cette cave où le guitariste a tenu une jam-session pendant de longues années. Les changements d’esthétique, au long de l’album, bop ou blues, voire funky («Dr Smith’s Prescription») attestent d’un registre jazz étendu, sachant embrasser cette musique dans ses différentes composantes. A noter, enfin, la présence, en invité, du fils de William, Jonathan Chabbey (auteur de deux compositions) et qui interprète, simplement en duo avec son père, «In My Life», du tandem Lennon-LcCartney. Une conclusion tout en douceur avec un titre pop ramené à ses influences blues.
rôme Partage
© Jazz Hot n°685, automne 2018

Cliquez sur la pochette pour écouter un extrait du disqueJeb Patton
Tenthish, Live in New York

Zec, Tenthish, Third Movement, This Can't Be Love, Reflections in D, Sophisticated Lady, Johnny Come Lately, I'll Never Stop Loving You, Royal Garden Blues/Kelly Blue, Overtime
Jeb Patton (p), David Wong (b), Rodney Green (dm)
Enregistré le 20 mars 2018, New York
Durée: 57' 31''
Cellar Live Records 40818 (www.cellarlive.com)


Jeb Patton n’est pas tombé dans la marmite du jazz à proprement parler, mais il a eu la grande chance dans son itinéraire, au départ classique sur le plan musical, de croiser la route de musiciens de jazz de premier plan: celle d’abord de Paul Jeffrey, saxophoniste ténor qui appartint à la formation de Thelonious Monk et arrangea pour Charles Mingus. Puis sur sa lancée, Jeb Patton bénéficia de l’enseignement du grand Roland Hanna, pianiste émérite et pédagogue inspirant. Enfin, c’est sans doute sur les conseils de Roland Hanna que le jeune Jeb Patton embarqua dans le vaisseau des Heath Brothers, sous la bienveillance attentive de Jimmy. C’est ce qu’il raconte, avec d’autres choses, dans une interview publiée dans Jazz Hot n°680. Aujourd’hui, il a pris son envol, et s’il est peu connu encore en Europe, sa renommée n’est plus à faire à New York où est enregistré ce disque exceptionnel d’intensité, sans doute aussi en raison des conditions du live, car l’enregistrement a eu lieu au Mezzrow, le club de Spike Wilner, un autre pianiste (cf. Jazz Hot n°678).
Secondé par les excellents David Wong (Heath Brothers, Roy Haynes, Kenny Barron…) et Rodney Green (Joe Henderson, Eric Reed, Mulgrew Miller, Benny green, Tom Harrell, Christian McBride…, cf. Jazz Hot n°669), Jeb Patton donne un album magnifique où l’on admire l’étendue de sa culture pianistique, un véritable hommage au piano jazz, de Willie the Lion Smith à Wynton Kelly («Kelly Blues»), Tommy Flanagan («Zec») et McCoy Tyner, une de ses premières inspirations, en passant par Art Tatum («Royal Garden Blues»), Duke Ellington, Billy Strayhorn, Phineas Newborn, tant sur le plan stylistique que sur celui du répertoire. En fait, c’est aussi un hommage à son Maître, Roland Hanna, un virtuose de la synthèse en matière de piano jazz, expert culturel du piano, pas seulement dans le jazz. Par les références choisies, on constate que Jeb Patton a bien intégré le message en matière de culture jazz, même si chaque thème est personnalisé. Evidemment, dans cette soirée en club, il y a le retour de la salle, l’énergie du live et aussi la couleur de Jeb Patton lui-même, dans l’esprit du beau piano jazz actuel si pourvu de beaux talents. David Wong et Rodney Green sont parfaits.Un disque de jazz passionnant, dans la grande tradition. «Tenthish», qui donne son nom au disque, est une belle composition de Jeb Patton. «Overtime» de Phineas Newborn, qui ponctue ce disque, est un morceau de bravoure. Ne se frotte pas à Phineas Newborn qui veut, et ici, c’est une belle version sans faiblesse par rapport à l’original.

Yves Sportis
© Jazz Hot n°685, automne 2018

Matthew Shipp
Symbol Systems

Matthew Shipp (p)
Clocks, Harmonic Oscillator, Temperate Zone, Symbol Systems, The Highway, Self-Regulated Motion, Frame, Flow of Meaning, Dance of the Bue Atoms, Bop Abyss, Nerve Signals, Algebraic Boogie, The Invention Part 1 and Part 2

Enregistré le 22 novembre 1995, New York

Durée: 1h 00' 55''

Hatology 749 (Outhere)

Matthew Shipp est un pianiste qui a traversé plus ou moins le free; il en a la liberté, mais ses morceaux et ses improvisations sont très structurés, ce qui le met un peu à part du mouvement. C’est un pianiste du genre percussif, qui joue le plus souvent à pleines mains, en utilisant volontiers des martèlements répétitifs dans le grave, avec une grande utilisation des blockchords, ainsi dans «Harmonic Oscillator». Il aime aussi laisser résonner la note, donner sa place au silence («Cloks») ou bien saturer l’espace («The Highway»). Parfois les deux mains se courent l’une après l’autre en cascadant, écouter («Flow of Meaning» au titre approprié). Il utilise les cordes pincées mêlées au silence «Temperate Zone». Ou bien se bat avec le piano («Dance of the Blue Atoms»). Les tempos sont rapides, (sauf le début de «Frame») avec un petit parfum de ballade jazz. On a même des éclats de bebop sur «Bop Abyss». Je remarque que les titres des compositions de Matthew Shipp, aussi bizarres soient-ils, mais compréhensibles à l’inverse de ceux d’Anthony Braxton, collent à la musique.
En somme, un pianiste brillant, qui maîtrise parfaitement sa musique tout en se gardant une grande liberté d’expression; une musique qui relève plus de la musique contemporaine que du jazz, même si le swing est parfois légèrement induit.
Serge Baudot
© Jazz Hot n°685, automne 2018

Jazz From Carnegie Hall
Live in Paris: 1er octobre 1958

Dahoud, Afternoon in Paris, Blue Lou, Star Eyes, Laverne Walk, Stardust, This Can't Be Love, Bag's Groove, It's Alright With Me, Mad About the Boy, Bernie's Tune
J.J. Johnson (tb), Kai Winding (tb), Lee Konitz (as), Phineas Newborn Jr. (p), Red Garland (p), Oscar Pettiford (b), Kenny Clarke (dm)
Enregistré le 1er octobre 1958, Paris
Durée: 1h 08' 24''
Frémeaux & Associés 5721 (Socadisc)


Dans le cadre des tournées du producteur britannique Harold Davison qui, à l’instar de Norman Granz, voulait proposer des all stars du jazz sur les grandes scènes européennes –une volonté éphémère, on retrouve ces enregistrements effectués à Paris à l’automne 1958, et renseignés comme dûs à Europe 1 et à l’équipe Ténot-Filipacchi. Il se déroule à l’Olympia où l’équipe Ténot-Filipacchi avait ses habitudes. Le all stars réunit des musiciens d’horizons différents, bien que de génération commune dans l’ensemble, et tous les musiciens connaissent déjà le lieu pour y être venus, notamment par l’intermédiaire de Norman Granz. De fait, ils alternent selon les thèmes, comme c’était l’habitude dans ces formules. Le duo J. J. Johnson-Kai Winding, Lee Konitz,étant accompagné par la rythmique de luxe. La tournée parcourt les places fortes du jazz européen (La Grande-Bretagne, la Scandinavie, les Pays-Bas, l’Allemagne et la France. Deux des trois bandes de ce concert ont disparu selon le livret bien détaillé sur les circonstances de cet enregistrement. Il reste donc un document historique avec notamment les fabuleux Oscar Pettiford («Laverne Walk»), Phineas Newborn («Daahoud», «Afternoon in Paris»), Red Garland (les autres thèmes), un Kenny Clarke magnifique de nuance et de précision en toutes circonstances. Ce disque complète ainsi l’œuvre enregistrée non connue jusque là de géants du jazz, et c’est toujours une bonne nouvelle. Sachant qu’il y a deux autres bandes de ce concert, on peut espérer…
Yves Sportis
© Jazz Hot n°685, automne 2018

Cliquez sur la pochette pour écouter un extrait du disqueFred Farell
Distant Song

Broken Wing, Lonnie’s Song, Forgotten Fantasies, Leaving, Tomorrow’s Expectations, Sunday Song, Mitsuku, Zal, Places, Distant Song
Fred Farell (voc), Dave Liebman (as, ts, fl), Richie Beirach (p)

Enregistré les 10 et 11 juin 2015, Saylorsburg (Pennsylvanie)

Durée: 59' 44''

Whaling City Sound 103 (www.whalingcitysound.com)

Le chanteur Fred Farell n’est pas très connu en France. Il a fait ses débuts à fin des années 70 à New York. Il n’a pas une grande carrière derrière lui, mais il a chanté avec Dexter Gordon, Barry Harris, Kenny Barron, Rufus Reid. Il fait partie de différents groupes vocaux. Il chante façon Mel Tormé, en plus puissant, avec une technique proche de celle de David Linx, dans un registre de baryton-ténor, avec une voix très chaude; un crooner sans mièvrerie. Il chante les mots, joue des silences; pas d’esbroufe, d’exploits techniques, rien que de la musique. Il est magnifiquement encadré par deux jazzmen de poids, deux grands lyriques; ce qui donne un trio parfait tant les voix se fondent en un tout et chacun s’enrichissant des deux autres.
Tous trois sont délicieux de délicatesse, de tendresse, et de force expressive. C’est une musique suspendue dans des nuages de beauté. Le son du soprano est une gâterie, moelleux, juteux, juste ce qu’il faut de velours, et tout cela sans vibrato. Il s’enroule autour du chant, cisèle la mélodie, et s’envole dans des solos à frémir de bonheur. Quant au pianiste, lui aussi adepte du beau son, de la retenue, des silences plein de musique, un charme nocturne à la Chopin. Ce qui n’empêche pas la force, le choc de l’expression, et harmonies troublantes. A noter que Dave Liebman ne prend le ténor que sur «Tomorrow’s Expectations» et «Distant Song», chaud, puissant, avec des graves amples, veloutés, qui s’enroulent et se déroulent autour de la voix. Aussi qu’il intervient à la flûte en bois sur «Leaving» avec les mêmes qualités qu’au soprano auxquelles s’ajoutent le son boisé et le souffle qui transparaît. Deux morceaux instrumentaux: «Zal» dans lequel le soprano se promène allègrement et avec chaleur dans les aigus, tandis que le pianiste devient romantique, très beau; et «Forgotten Fantasies», une exquise ballade. Ces deux thèmes nous donnent l’occasion d’apprécier l’art du duo exprimé par deux maîtres en la matière. Les paroles des chansons sont de Fred Farell et les musiques de Richie Beirach et Dave Liebman. C’est donc bien un travail complet à trois voix, de A à Z. Un disque qui retient son souffle pour toucher au cœur.

Serge Baudot
© Jazz Hot n°685, automne 2018

Luigi Grasso - The Greenwich Sessions
Invitation au voyage

SiebenTVSenderJazZappen, Lonely Paris, Taksim Olaganustu Hal, Fears disappear, Mariposas Mambo, Invitation au voyage, Donde Vamos Luego, ?, Crepuskle Van A Svart Nacht, Champagne Is to Blame, Turbo Shot, Mille Arrivederci
Luigi Grasso (dir, arr, as, bar), Pasquale Grasso (g), Ari Roland (b), Keith Balla (dm), Balthazar Naturel (ehrn, ts), artmand Dubois (frh), Thomas Savy (bcl), Thomas Gomez (as), Fabien Mary (tp), Bogdan Sydorenko (bhrn), Joan Mar Sauque Vila (tp), China Moses (voc), Paola Mazzoli (voc)
Enregistré du 3 au 5 mars 2017, Paris
Durée: 52' 06''
Camille Productions MS 042018 (Socadisc)
 

Ce disque de jazz sort de l’ordinaire, même si dans le jazz l’ordinaire est souvent fait d’extraordinaire, car Luigi Grasso (cf. interview dans Jazz Hot n°675) a composé et arrangé tous les thèmes de cet enregistrement, à l’exception de «Turbo Shot» de la plume de son frère guitariste, Pasquale, présent sur l’enregistrement. Mais il a également choisi une moyenne formation originale: du nonet au onztet, avec une présence massive, autour d’une section rythmique sans piano (guitare-contrebasse-batterie), d’instruments à vent (saxophones, clarinettes, hautbois, trompettes) avec des arrangements jazz très élaborés. Tout cela donne une dimension très cinématographique à l’ensemble de ce disque. Un univers original sort de cette Invitation au voyage, et si le talentueux saxophoniste persiste dans cette veine, il pourra se targuer de ce qu’on appelle une originalité créatrice et d’une œuvre.
Pour situer, avant votre écoute, cet enregistrement, on pourrait évoquer d’autres grands compositeurs qui ont su par le choix de leurs voix-instruments et par des arrangements particuliers, inventer un univers: Charles Mingus ou Oliver Nelson par exemple et au niveau des compositions: Billy Strayhorn ou Tadd Dameron. Mais ici, il s’agit de Luigi Grasso, et s’il n’y a pas la puissance culturelle et le blues de Charles Mingus, la solennité et le blues d’Oliver Nelson, il y a une belle écriture très illustratrice des voyages que raconte Luigi Grasso avec ses qualités de virtuosité et de lyrisme inspirées par Charlie Parker et Don Byas, de musicalité et de conteur d’histoires inspirées par sa culture italienne et sa rencontre avec le jazz. Pour être complet, signalons l’intervention de Paola Mazzoli, une voix classique qui se marie parfaitement aux arrangements pour un résultat qu’on pourrait rapprocher au niveau de l’atmosphère de ces univers du tournant du XIXe et XXe siècle, malgré leur couleur jazz anachronique, tout à fait dans l’esprit pour cette «Invitation au voyage» dont le texte (Baudelaire) fut illustré musicalement aussi bien par Emmanuel Chabrier que par Léo Ferré. China Moses fait aussi partie du voyage, et elle apporte la couleur blues, le blues des racines, dans laquelle les musiciens se glissent avec délectation. Les deux dernières pistes offrent à Pasquale Grasso la place de soliste aménagée par Luigi avec ses bons arrangements. Dans la famille Grasso, le guitariste est digne en tous points du saxophoniste qui lui répond sur le dernier thème, pour une belle musique de jazz dont l’originalité et le dynamisme n’échapperont à personne.
Yves Sportis
© Jazz Hot n°685, automne 2018

Randy Weston
Sound-Solo Piano

CD1: The Call, Softness, Kucheza Blues, Childrens Icicle Song, African Lady, Pretty Strange, Willies Tune, Nite In Medina, Sister Gladys, Yesterdays, Beef Blues Stew, Blues Blues, Tanjah, Solemn Meditation, Love the Mystery of
CD2: Ancient Blues, Old Blues, Portrait of Vivian, Portrait of Billie Holliday, Calypso, Little Susan, Marrekach Blues/Royal Lady, Loose Wig, In Memory of, How High Is the Moon/Get Happy, Sound Colors & Rythms, Chessman Delight, Portrait of the Hawk, Tea For Two, Tangier Bay, Royal Duke, All the Things You Are, Darn That Dream, Perdido, Nobody Knows The Trouble I Have Seen, The Black Church, Conversation, Chromatic Love Affair, Fire Down There
Randy Weston (p)
Enregistré les 17-18 juillet 2001, Montreux (Suisse)
Durée : 59' 19'' + 1h 06' 54''
African Rhythms/Randy Weston (www.randyweston.info)


«Le jeu de piano de Weston a sa propre individualité. Quand Randy joue, une combinaison de force et de douceur, de virilité et de velours émerge des touches dans un flux et reflux du son apparemment aussi naturel que les vagues de la mer.» Langston Hugues.
D’hier ou d’aujourd’hui, Randy Weston est un merveilleux conteur d’histoires extraordinaires, porteur d’une culture ancestrale que lui a transmise son père mais aussi dont il a recueilli, lui-même, les multiples fils, depuis son Brooklyn jusqu’à son Maroc d’adoption et dans son Afrique retrouvée et réinventée, ou dans cette Europe tant visitée, tissant avec ces milliers de fils choisis de toutes les origines une toile d’une invraisemblable richesse, luxuriante comme une jungle, infinie comme le désert et l’océan.
On trouve dans ce monde merveilleux de Randy Weston les traces des impacts de tous ces astres qui l’ont visité et percuté: Louis Armstrong, Duke Ellington, Billie Holiday, Sonny Rollins, Thelonious Monk, Max Roach et beaucoup d’autres dans le jazz, mais aussi de Debussy, Ravel ou de ses fameux grands ancêtres africains qui ont imprégné sa musique d’une telle richesse rythmique, d’une telle puissance d’imagination, d’un horizon sans limite.
Cet enregistrement de 2001 à Montreux, constitué d’une suite ininterrompue de thèmes, de portraits, qu’édite et produit Randy Weston lui-même, est un véritable chef-d’œuvre de lyrisme dans lequel on se laisse emporter par les traditionnels accents du grand artiste: le blues, la puissance expressive, la pulsation rythmique des tambours accordés de ces dix doigts, la beauté du son, la solennité, les écarts entre graves et aigus, les reliefs, les angles, les éclats de cette matière sonore sculptée sans perdre la respiration du swing de sa musique native, sans reprendre son souffle, sans perdre le fil d’un récit teinté de toutes les couleurs, occidentales et orientales, ce nouveau monde tel que Randy Weston l’a inventé, sans frontières…
Pour rentrer dans l’univers de Randy Weston, il faut accepter le dépaysement, de confier son corps et son esprit (body and soul) à un artiste d’une exceptionnelle invention capable de tout transfigurer, de tout magnifier. Si dans cet enregistrement l’essentiel des compositions sont de lui, il y a également quelques compositions du jazz (« Perdido », Ellington) ou des standards (« Yesterdays », Kern), et la réinvention que Randy Weston fait de l’ensemble de ces belles pierres du jazz est une splendide parure de deux disques de l’orfèvre Randy Weston.
Pour les personnes qui ne comprennent pas en profondeur la liberté et son exigence de mémoire, de dynamisme et d’imagination (la vraie culture), d’authenticité, et leur caractère indispensable dans la création, l’audition de Randy Weston pourrait être une véritable révélation. Dans un tel enregistrement, il y a tous les arguments pour comprendre ce que sont le jazz-blues, l’art, l’expression, la culture… Il faut simplement écouter et être doté de sensibilité, de sincérité.
Etre rationnel n’empêche pas de penser qu’il existe une magie certaine dans l’alchimie culturelle mûrie par des siècles de richesses humaines, quand elle est concentrée, condensée, avec une telle intensité, dans l’histoire et l’expression d’un seul artiste. Ça peut paraître injuste et hors d’atteinte pour les autres artistes, ça nous paraît simplement merveilleux de pouvoir côtoyer, écouter un tel géant de l’Art, un Michel-Ange du jazz.


PS: Cette chronique écrite en juillet 2018 sur ce double disque envoyé par Fatoumata et Randy Weston, rencontrés à Paris en mai 2018, prend aujourd’hui 1er septembre 2018, jour du décès du magnifique Randy Weston, cette teinte de nostalgie, de peine et de regret pour un musicien dont chacune des apparitions, chacun des enregistrements étaient un moment sublime d’art, de culture et d'humanité...

Yves Sportis
© Jazz Hot n°685, automne 2018