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Dee Dee BRIDGEWATER

Soul and Roots

Dee Dee Bridgewater at Ronnie Scott's, London, 19 april 2010 © David Sinclair
Dee Dee Bridgewater at Ronnie Scott's, London, 19 april 2010 © David Sinclair


Dee Dee Bridgewater et Jazz Hot, c’est une amitié qui remonte aux années 1980. La chanteuse venait de jeter l’ancre à Paris. C’était l’époque du spectacle Lady Day (1986-1987). L’occasion d’une couv’ qui, trente ans plus tard, n’a rien perdu de son humour et de son charme. Pour les 80 ans de la revue (en 2015), Dee Dee Bridgewater, en tournée au Japon, nous avait envoyé un petit mot écrit de sa main, un joyeux anniversaire très affectueux. Si elle connaît l’effort de Jazz Hot pour documenter le jazz et son histoire, elle-même l’a fait, en construisant son œuvre, par des hommages à Horace Silver, Ella Fitzgerald, Kurt Weill, Billie Holiday, récemment New Orleans et Memphis.
2006. Dee Dee Bridgewater, Red EarthIl a fallu du temps à la chanteuse avant qu’elle ne se penche sur sa propre histoire et qu’elle ne renoue avec ses racines, africaines et américaines. Avec le Mali (Red Earth), puis Memphis aujourd’hui. Elle y est née le 29 mai 1950, y a passé ses premières années. Son père, le trompettiste Matthew Garrett, enseigne alors à la Manassas High School à de jeunes musiciens en devenir, aujourd’hui dans la grande histoire du jazz: Harold Mabern, George Coleman, Charles Lloyd, Garnett Brown, Frank Strozier… Il est aussi DJ à WDIA (la première station de radio dédiée à la musique afro-américaine, ouverte en 1947 à Memphis) sous le pseudo «Matt, the Platter Cat». Cette même station, Dee Dee Bridgewater l’écoutera, adolescente, à Flint, dans le Michigan où elle vit avec sa famille. Dans son dernier album Memphis...Yes, I’m Ready, elle reprend les chansons qui l’ont marquée, celles de Gladys Knight et Otis Redding, d’Al Green et de B.B. King, la légende de Memphis.
2017. Dee Dee Bridgewater, Memphis… Yes, I’m Ready Le parcours de la chanteuse, aussi riche que sa voix est profonde et bouleversante, a été une série de coups de cœur qui lui ont fait explorer beaucoup des facettes de la musique. Il y a la chanteuse du Thad Jones et Mel Lewis Orchestra (1972-1974); ses enregistrements avec Frank Foster, Stanley Clarke, Roy Ayers, Cecil McBee; son premier album en leader, le magnifique Afro Blue; les comédies musicales: The Wiz à Broadway (1974), qui lui vaut un Tony Award, Sophisticated Ladies (1984) en Europe, Cosmopolitan Greetings de Robert Wilson, créé à Hambourg (1988), Black Ballad avec Archie Shepp, créé à Paris (1991); Carmen Jazz, en ouverture de Jazz à Vienne (1993); la radio, la télé, 25 albums en leader, près de 20 en sidewoman; les innombrables tournées et l’amour du public.
C’est durant l’un de ses passages à Paris pour la promotion de son nouvel album Memphis...Yes, I’m Ready que Dee Dee Bridgewater a pris le temps de cet entretien, de revenir sur sa recherche de racines: au Mali d'abord, qui donna lieu au film Motherland (réalisation Patrick Savey), puis à Memphis, aujourd'hui, ville à propos de laquelle elle évoque son amour pour le blues et la soul…

Propos recueillis par Mathieu Perez
Photos de David Sinclair, Mathieu Perez,
Jose Horna,
Pascal Kober, Michel Laplace


© Jazz Hot n°682, hiver 2017-2018


Dee Dee Bridgewater, Théâtre Simone Signoret, Conflans-Ste-Honorine, 10 novembre 2017 © Mathieu Perez
Dee Dee Bridgewater, Théâtre Simone Signoret, Conflans-Ste-Honorine,
10 novembre 2017 © Mathieu Perez

Jazz Hot: Votre retour à Memphis, votre ville natale, a donné l’album Memphis...Yes, I’m Ready. Aurait-il pu se faire sans votre voyage au Mali et Red Earth?

Dee Dee Bridgewater: Je ne pense pas... (Elle réfléchit un moment) Tout cela fait partie de mon effort pour renouer avec mes racines. J’avais d’abord besoin de comprendre mes origines africaines avant d’explorer mes racines aux Etats-Unis. Il y a quatre ans, j’ai fait un test ADN. C’était trop cher au moment où je faisais Red Earth. Il s’avère que, du côté de ma mère, je suis 100% fulani, c’est-à-dire nigériane. Les Fulani sont un peuple nomade. Quand ils sont arrivés au Mali, ils se sont appelés les Peuls. Au Mali, tout le monde me disait que j’étais peule. J’avais donc visé juste. Je dois maintenant aller au Nigéria. L’année prochaine, je l’espère.

Avec Memphis...Yes, I’m Ready, vous revenez au blues. Quand vous étiez au Mali, vous disiez que la musique mandingue vous faisait penser au blues. Pensez-vous comme Randy Weston que le blues est la musique la plus ancienne du monde?

Peut-être... Je n’avais jamais fait ce rapprochement. Au Mali, j’entendais le blues si intensément. Je sais que Randy Weston a entendu le blues aussi, mais il était en Afrique du Nord. Moi aussi, je peux l’entendre chez les Gnawas. Et Randy a beaucoup travaillé avec les Gnawas. Tout cela est très intéressant. Vous savez, j’essaie de rassembler les pièces d’un immense puzzle avec peu d’informations. Retourner à Memphis, c’était un besoin que je ressentais dans mes tripes. J’y ai passé assez de temps pour que cette ville m’affecte. En tant que mère, je sais que les premières années des enfants sont décisives. C’est pour ça que je me devais de revenir à Memphis, pour comprendre ce que cela signifiait pour moi.

Dee Dee Bridgewater, Festival de Jazz de Vitoria-Gasteiz 2009 © Jose Horna
Dee Dee Bridgewater, Festival de Jazz de Vitoria-Gasteiz 2009 © Jose Horna

Au début de ce projet, le guitariste et chanteur de blues Keb’ Mo’ m’a donné une liste de vingt musiciens et m’a demandé d’écouter tout ce qu’ils avaient fait. Mais ça tombait à une période assez compliquée pour moi... Ma mère était souffrante, etc. Je n’ai donc jamais fait ce travail préparatoire. Quand je suis partie à Memphis pour faire des recherches sur mon père, savoir où il avait enseigné, retrouver la maison où nous vivions, etc., il y avait toujours cette musique qui était diffusée à l’aéroport. Je passe ma vie dans les aéroports, vous savez. Toutes les chansons que j’entendais font partie de Soulsville1. Je n’avais pas besoin de faire cette préparation intense. Cette musique, c’est celle que je connais. C’est là que j’ai décidé de me concentrer sur ça et non sur l’itinéraire historique du blues, du Delta à Memphis.

Cela a-t-il été difficile de retenir les treize chansons de l’album?

Il y avait beaucoup d’autres chansons que j’aurais pu interpréter, mais j’ai choisi celles qui avaient vraiment du sens pour moi dans mes années d’adolescence, et qui pouvaient aussi bien fonctionner ensemble. A bien y réfléchir, toutes ces chansons ont une base de blues. Mais je ne pensais pas en ces termes. Je voulais chanter des chansons qui me touchent. Aller au Mali, découvrir que la musique malienne sonne comme le Delta blues, oui. Cela a du sens. Aujourd’hui, je poursuis ce chemin.

Dee Dee Bridgewater, Albertville 26 juillet 2015 © Pascal Kober
Dee Dee Bridgewater, Albertville 26 juillet 2015 © Pascal Kober

Jusque-là, quel était votre rapport au blues?

C’était une musique qui était taboue chez moi. Mais c’était toujours dans un coin de ma tête. Ma mère ne voulait pas que je chante le blues.

Pourquoi?

Ma mère était de cette génération pour qui le blues était synonyme de vie débridée, de drogue, d’alcool, de pauvreté... Toutes ces choses que ma mère a fuies. Ma mère était très claire de peau. Son acte de naissance dit même qu’elle était blanche. C’est vous dire si sa peau était claire. Quand elle est née, les médecins n’ont même pas regardé la tête de ses parents. Ma mère était née en 1927. A cette époque, être clair de peau, c’était un échappatoire possible à l’oppression que subissaient les Noirs. Quand ma mère a vu que je prenais le chant très au sérieux, elle m’a fait promettre de ne jamais chanter le blues... Ce que j’ai fait... J’ai été élevée dans la religion catholique. Cela m’a appris à être obéissante...

Dee Dee Bridgewater, Jazz in Marciac, 30 juillet 2017 © Michel Laplace

Comment faisiez-vous quand l’orchestre de Thad Jones et Mel Lewis jouait un blues?

Je ne le chantais pas, tout simplement. A l’exception de «The River’s Invitation» que Little Jimmy Scott avait enregistré. J’adorais chanter ce blues! (Rires) J’ai toujours adoré chanter le blues. Ça me rend libre. Je peux être sensuelle, séductrice, je peux me lâcher. C’est exactement ce que je ressens quand je chante les chansons de Memphis...Yes, I’m Ready. Je deviens quelqu’un d’autre. Plus je chante ces chansons, plus je me sens libre.

Renouer avec le blues, cela a-t-il été difficile?

J’avais surtout besoin de renouer avec cette partie de moi que je mettais en sourdine. J’ai fait cet album pour moi. C’est tout ce que j’ai toujours voulu faire. Après ces années à m’être donnée à fond, je pense avoir le droit de faire ce que je veux. Voilà le résultat.

Le pianiste Harold Mabern, né comme vous à Memphis, nous disait que le blues, on l’a ou on ne l’a pas (cf. Jazz Hot n°666). Qu’en pensez-vous?

Tout le monde ne peut pas chanter le blues. Tout le monde ne peut pas jouer le blues. Il faut l’avoir en soi. Vous pouvez l’imiter, bien sûr. Mais on sait immédiatement si ce qu’on entend est authentique ou pas. Dans mon cas, le blues vient des trois premières années que j’ai passées à Memphis. Je pense aussi que c’est en moi. Ce n’est que maintenant que je m’autorise à l’exprimer. Vous savez, depuis que je fais ces allers-retours à Memphis, j’ai de nouveau envie de composer. Là-bas, je me sens inspirée. Je ne peux pas l’expliquer. A Memphis, je me sens libre. Je n’ai jamais senti ça auparavant. Jamais.

Vous parlez de Memphis comme vous parliez du Mali.

C’est vrai. Il y a une connexion inexplicable. Il y a aussi cette terre rouge. Ma mère me disait toujours que, petite, je sortais de la maison, dont l’allée n’était pas pavée, j’enlevais mes vêtements et me roulais dans la terre rouge. La terre rouge m’a toujours fait de l’effet. Je ne sais pas pourquoi. Le premier matin à Bamako, en ouvrant les rideaux, quand j’ai vu cette terre rouge, je savais que j’étais chez moi. Je le sentais. Je n’avais pas senti ça au Sénégal ni dans aucun autre pays d’Afrique que j’avais visité.

Dee Dee Bridgewater, Jazz à Vienne 2013 © Pascal Kober
Dee Dee Bridgewater, Jazz à Vienne 2013 © Pascal Kober

Vos parents n’avaient aucun lien avec l’Afrique?

Aucun. Ma mère avait appris tous les stéréotypes.

Et votre père?

Je n’en ai jamais vraiment parlé avec mon père, parce qu’à l’époque où nous aurions pu avoir ce genre de conversation, mes parents étaient divorcés.

Quand vous faisiez partie du Thad Jones et Mel Lewis Orchestra (1972-1974), enregistriez avec Frank Foster (The Loud Minority, 1972) ou Cecil McBee (Mutima, 1974), fréquentiez-vous les Max Roach et Dizzy Gillespie qui étaient engagés en faveur des droits civiques et d’une conscience africaine? Quelle relation aviez-vous avec ces musiciens?

Ils étaient comme mes pères. J’avais une vingtaine d’années. J’étais émerveillée. Au milieu des années 1960, il y a eu le mouvement «Black is Beautiful»... Quand Nina Simone a laissé ses cheveux au naturel... Je n’oublierai jamais son apparition au Ed Sullivan Show. Elle chantait au piano. Elle portait une longue robe. Elle était magnifique! C’était une princesse africaine. Mais ma mère l’avait trouvée laide. J’ai grandi avec ces contradictions. Ma peau était plus foncée que la sienne, mais moins que celle de mon père.

Dee Dee Bridgewater, Ferstival de Jazz de Vitoria-Gasteiz 1998 © Jose Horna


Aviez-vous des liens avec des musiciens comme Randy Weston qui défendait l’afrocentrisme (cf. Jazz Hot n°576 et 673)?


A cette époque, je comprenais ça de façon un peu superficielle. J’ai toujours su que j’étais noire, que mes ancêtres sont africains. Je me suis toujours battue, à ma façon, pour l’égalité des droits entre Blancs et Noirs. J’ai beaucoup soutenu le parti des Black Panthers. Angela Davis était une de mes héroïnes. Elle l’est toujours. J’ai toujours aimé porter des vêtements et des bijoux africains. J’ai toujours eu besoin de montrer ce lien avec l’Afrique dans ma façon de m’habiller.

Qu’avez-vous appris de plus important au Mali?

Ce voyage m’a révélée à moi-même. Les Maliens m’ont dit que je chantais à la façon des griots. Les griots chantent des airs qui existent depuis toujours. Mais au lieu d’utiliser des mots, je scatte, j’improvise. Ils m’ont dit que c’est la même chose. Et ils ont raison. Ce que je fais aujourd’hui, c’est informer les jeunes sur leurs racines. Il est important de les connaître. Et avec Memphis...Yes, I’m Ready, j’essaie de transmettre une partie de l’histoire musicale noire dans une certaine région des Etats-Unis, qui a eu un impact sur le reste du pays et le reste du monde.

Comment votre voyage au Mali a-t-il enrichi votre approche du chant?

Les Maliens ont une toute autre approche de la voix. Aujourd’hui, j’utilise ma voix comme je ne l’ai jamais fait auparavant... Vous savez, je n’ai jamais trouvé que ma voix était assez noire. Je trouvais qu’elle manquait de soul. Ce que j’ai appris en faisant Memphis...Yes, I’m Ready, c’est qu’en fait, il y a de la soul dans cette voix. C’est juste une question de dosage. En chantant des mélodies et des paroles plus simples, tout dépend davantage du groove. Tout est une question de groove.

Est-ce simpliste de dire qu’en Afrique, vous vous cherchiez vous-même, et qu’à Memphis, vous étiez à la recherche de vos parents?

Surtout de mon père.

Vous racontez que votre mère a appris à cuisiner quand vous viviez à Memphis...

Oui. A chaque fois que je suis à Memphis, je vais au restaurant Four Way. Le goût... C’est la cuisine de ma mère.

Dee Dee Bridgewater at Festival Hall, London, April 1992 © David Sinclair

Qu’est-ce qui a déclenché tout ce processus de recherche de vos racines?


Je pense que cela vient de l’époque où je vivais en France. Les Français savent d’où ils viennent. Pas moi. Puis, dans les années 2000, je me suis fait des dreadlocks parce que je trouvais ça très beau, et soudain j’ai vu les réactions racistes que cela provoquait. Simplement à cause de mes cheveux. C’était incroyable! A partir de là, il était temps pour moi de me pencher sur mes racines et de partir à la recherche de mes ancêtres africains.

Comment vous êtes-vous sentie en Afrique où le rapport aux ancêtres est plus présent que chez nous?

Je me suis sentie chez moi. Je pensais même m’installer au Mali. Mais la tournée avec les musiciens maliens a été très difficile. J’ai compris le décalage qu’il y avait entre nous. Je suis peut-être du Mali, mais je ne suis pas malienne. Ça, ils me l’ont bien fait comprendre. Dans la culture africaine, la femme est à une certaine place. Il n’a donc pas été simple pour ces musiciens de travailler pour une femme... Je me suis battue pour eux. Ils n’ont pas idée du nombre d’engueulades que j’ai eues avec les managers d’hôtels qui les refusaient. Cette aventure s’est terminée avec amertume. Après ça, je n’avais plus envie d’aller vivre en Afrique. Je suis sortie de cette tournée vraiment blessée.
C’est un peu comme mon histoire avec la France. La communauté jazz m’a brisée le cœur. Je m’étais battue pour les musiciens français. Pourquoi ne pourraient-ils pas, eux aussi, être les têtes d’affiche de festivals? Il y a de grands musiciens français. Je me battais pour ça dans les années 1990. Puis, quand j’ai sorti mon album J’ai deux amours, les portes se sont fermées, les albums de toutes les autres chanteuses qui chantaient en français passaient, sauf le mien... Puis, quand j’ai fait Red Earth, on m’a dit que c’était ce qu’on attendait de moi. Là, c’était trop. Ça veut dire quoi? On attendait que la chanteuse noire parte en Afrique? C’est un peu raciste, non? Il était temps que je quitte la France... J’ai toujours été dans un entre-deux. Même avec l’album Memphis...Yes, I’m Ready, des gens avec qui j’ai travaillé pendant longtemps prennent de la distance. Ça ne se fait pas verbalement, mais c’est ce que je ressens. Et c’est un album de soul et de blues, ça va limiter ma participation aux festivals de jazz

Memphis...Yes, I’m Ready, c’est une dizaine de chansons que vous écoutiez, adolescente, à Flint, sur la station WDIA. Etait-ce le concept initial de cet album?

Au départ, je suis allée à Memphis pour en apprendre plus sur mon père, qui était prof’ au Manassas High School, mais aussi pour retrouver la chapelle où je suis née, visiter le Stax Museum où j’ai trouvé une photo de mon père qui jouait avec un groupe dont il ne m’a jamais parlé. Tout cela a fait que je suis devenue plus attentive à la musique que j’entendais à l’aéroport de Memphis, comme je vous le disais tout à l’heure. Puis, je me suis rendu compte que ces chansons-là me rendaient heureuses. A partir de là, tout a fait sens. J’étais dans la ville où je suis née, j’écoutais les chansons qui passaient sur WDIA...

Dee Dee Bridgewater et le New Orleans Seven d'Irvin Mayfields, Festival d'Albertville 2015, et son chien, un habitué de la scène © Pascal Kober

«Giving Up», de Gladys Knight and the Pips, est la première chanson que vous avez entendu sur WDIA?


C’est la toute première…

Quel âge aviez-vous?

Je devais avoir 14 ou 15 ans. Je l’écoutais en secret, car, à Flint, on ne la captait qu’après 23h. Saviez-vous que Bob Dylan écoutait aussi WDIA? Et avec qui tourne-t-il aujourd’hui? Mavis Staples!

Un des beaux titres de votre album est «Precious Lord». Qu’est-ce que ce gospel signifie pour vous?

Il fallait absolument qu’il soit sur l’album.

Avez-vous grandi en écoutant de la musique gospel?

Pas du tout! J’ai été élevée dans la religion catholique... J’ai toujours voulu chanter du gospel. Vous savez, ces dix dernières années ont été très dures pour moi. (Très émue, elle s’arrête) «Precious Lord» me touche au plus profond de mon être. C’est comme une prière. Tommy Dorsey a écrit cette chanson après la mort de sa femme et de son fils. Avant, en concert, je chantais «Amazing Grace». Puis, quand j’ai commencé à jouer avec la formation de Theo Croker, je demandais au pianiste Michael King, qui a grandi à l’église, de jouer «Precious Lord». J’avais besoin de le chanter.

La musique soulage-t-elle les blessures?

La musique m’a aidée à me remettre de la mort de ma mère, puis de la perte de mon chien, un soutien émotionnel. J’ai dû vendre ma maison du Nevada où je me sentais si bien, afin que ma mère puisse résider dans un très bon établissement de soins à Los Angeles. Je me suis donc installée à Los Angeles, une ville que je déteste... C’est durant ces années que je suis partie à la Nouvelle-Orléans (Dee Dee’s Feathers, 2015), puis à Memphis.

Votre père a enseigné à la Manassas High School à toute une génération de musiciens de jazz: Harold Mabern, George Coleman, Charles Lloyd, Garnett Brown, Frank Strozier… Connaissiez-vous ces musiciens?

Pas vraiment. Je savais qui ils étaient, bien sûr. Quand je me suis installée à New York, le premier musicien que j’ai rencontré était George Coleman. Il m’a demandé: «Tel père, telle fille?» (Rires)

Dee Dee Bridgewater et Ramsey Lewis, Jazz à Vienne 2013 © Pascal Kober
Dee Dee Bridgewater et Ramsey Lewis, Jazz à Vienne 2013 © Pascal Kober

Car votre père était un grand séducteur…

Oui. Je n’en savais rien. (Rires)

Depuis que vous faites des allers-retours à Memphis, avez-vous eu l’occasion de parler à des musiciens comme Harold Mabern, une mémoire de cette histoire du jazz?

Pas vraiment. On a joué ensemble l’année dernière. On a un peu parlé... En l’écoutant jouer, je me suis rendu compte à quel point le jeu d’Harold Mabern est plein de blues.

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1. Soulsville, quartier central de Memphis et haut-lieu de la musique soul où se trouvaient les studios et les bureaux de la maison de disques Stax, fondée par Jim Stewart et Estelle Axton (d’où le nom), spécialisée dans la soul music, à l'instar de Motown (Detroit, MI). Mais Stax développe son propre son, celui du Sud, marqué par le gospel et le blues, voire parfois la country. Les artistes les plus réputés du label ont pour nom Wilson Pickett, Sam & Dave et surtout Otis Redding. Stax a fermé en 1976 avant d’être réactivée en 2006 par Concord. Il y a un musée Stax à Soulsville.


CONTACT: www.deedeebridgewater.com



Dee Dee en couverture de Jazz Hot n°430, 1986Dee Dee en couverture de Jazz Hot n°484, 1991

DEE DEE BRIDGEWATER et JAZZ HOT: n°430-1986, n°484-1991, n°637-2007





SÉLECTION DISCOGRAPHIQUE
(cf. les n°484 et 637 pour les autres disques de Dee Dee Bridgewater)

Leader
CD/DVD 2006. Red Earth, DDB Records B0009091-02
CD 2010. Eleanora Fagan (1915-1959): To Billie With Love From Dee Dee Bridgewater, DDB Records B0013945-2
CD 2015. Dee Dee’s Feathers, OKeh Records 88875063532 (avec Irvin Mayfield & New Orleans Jazz Orchestra)
CD 2017. Memphis…Yes, I’m Ready, OKeh 88985406112

2010. Dee Dee Bridgewater, Eleanora Fagan, to Billie with Love2015. Dee Dee Bridgewater, Dee Dee Feathers











Sidewoman

CD 2008. Cheick Tidiane Seck, Sabaly, EmArcy ‎530 674 7
CD 2008. Didier Lockwood, For Stéphane, Frémeaux & Associés 8520
CD 2009. Honor! A Celebration of the African American Cultural Legacy, Decca 001266002
CD 2011. Terri Lyne Carrington, The Mosaic Project, Concord Jazz 33016-02
CD 2011. Christian McBride, Conversations With Christian, Mack Avenue 1050
CD 2014. Craig Handy & 2nd Line Smith, OKeh 88883721832
CD 2014. Theo Croker, Afro Physicist, DDB Records/OKeh 88883796312
CD 2016. Theo Croker, Escape Velocity, DDB Records/OKeh 88875107562

VIDEOS

2007. Dee Dee Bridgewater, «Afro Blue», Red Earth
https://www.youtube.com/watch?v=URZlh3G6JTo

2007. Dee Dee Bridgewater & Oumou Sangaré, «Djarabi», Red Earth
https://www.youtube.com/watch?v=iLjH5GoR69E

2007. Dee Dee Bridgewater, «Four Women», Red Earth
https://www.youtube.com/watch?v=880Z3I_Rj2U

2017. Dee Dee Bridgewater, «The Sweeter He Is», Memphis...Yes, I’m Ready
https://www.youtube.com/watch?v=WwbhNEgO_Lg

2017. Concert de Dee Dee Bridgewater & Memphis Soulphony, Montclair Jazz Festival, New Jersey
https://www.youtube.com/watch?v=PNxcyyFphes


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