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Au programme des chroniques
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Des extraits de certains de ces disques sont parfois disponibles sur Internet. Pour les écouter, il vous suffit de cliquer sur les pochettes signalées par une info-bulle.


© Jazz Hot 2017


Michel Pastre Quintet
Feat. Dany Doriz & Ken Peplowski

Downhome Jump, Shoe Shiners Drag, Avalon, Singin’ the Blues, Hampton Stomp, Don’t Be That Way, Jack the Bellboy, Ring Dem Bells, Moonglow, Airmail Special, Six Appeal, Flying Home
Michel Pastre (ts), Malo Mazurié (tp), David Blenkhorn (g), Sebastien Girardot (b), Guillaume Nouaux (dm) + Ken Peplowski (cl), Dany Doriz (vib)
Enregistré les 26 janvier et 27 février 2017, Dreux (28)

Durée: 48'49''
Autoproduit MPQ002 (mpastre@sfr.fr)

Ce disque en hommage à Lionel Hampton s’inscrit dans la suite du précédent album de Michel Pastre, l’indispensable Charlie Christian Project (Jazz Hot n°673). Le vibraphoniste et le guitariste ayant été associés au sein des petites formations de Benny Goodman (on en conserve la trace dans un enregistrement du Benny Goodman Sextet d’octobre 1939), c’est donc une évocation de ces trois grands musiciens qui nous est ici proposée. Membre de l’excellente Section Rythmique (qui accompagnait déjà Michel Pastre dans l’enregistrement antérieur), David Blenkhorn endosse de nouveau le costume de Charlie Christian. Alors que la formation est ici enrichie de la présence de Malo Mazurié (un des grands talents de la nouvelle génération), elle accueille deux invités de marque: Ken Peplowski, souvent comparé à Benny Goodman et qu’il accompagna d’ailleurs (au saxophone ténor) ainsi que Dany Doriz, fils spirituel de Lionel Hampton auquel il ne cesse de payer son tribut de concert en concert; soit deux solides interprètes à la filiation assumée. On a donc ici affaire à une réunion de solistes tous du meilleur niveau, à commencer par le leader, Michel Pastre, dont l’expressivité est à son sommet (il est magnifique sur «Moonglow»); le ténor nîmois ayant assimilé le jazz au point de le pratiquer avec la même authenticité que les saxophonistes de culture afro-américaine. Le dialogue avec Malo Mazurié est particulièrement intéressant d’autant que le jeune homme ne cesse de nous épater par l’intensité de son jeu. Comme à son habitude, la rythmique Blenkhorn-Girardot-Nouaux nous réserve un accompagnement au cordeau. On note les solos inspirés de David Blenkhorn, joliment bluesy sur «Singin’ the Blues», le soutien impeccable de Sebastien Girardot et les introductions énergiques de Guillaume Nouaux («Avalon» et «Hampton Stomp»). Enfin, les deux maîtres du swing invités déroulent une belle démonstration: Ken Peplowski (aérien sur «Downhome Jump») comme Dany Doriz (tout en nuances sur «Don’t Be That Way») nous régalent de leurs interventions. Et c’est sans doute le swinguissime «Airmail Special» qui, nous permettant d’apprécier chacun des intervenants, se révèle le titre le plus réjouissant de ce disque dont on savoure chaque note. Splendide.

Jérôme Partage
© Jazz Hot n°681, automne 2017

Akpé Motion
Migrations

The Clock, Désert, Migrations, Bedesakalava, Antsiranana, Aurore, MB de Grande Terre, Automate, Rue Colbert
Alain Brunet (tp, bg, voc), Jean Gros (g), Sergio Armanelli ou Chacha Taua (b), Pascal Bouterin (perc), Hanitra, Julia Caldera (voc)

Enregistré en juillet 2014, Salon-de-Provence (13)

Durée: 46' 43''

Great Winds 3153 (Musea)

Président du festival Parfum de jazz, dans la belle Drôme provençale (voir notre compte-rendu dans ce numéro), Alain Brunet a eu plusieurs vies: grand commis de l’Etat (sous-préfet, conseiller puis chef de Cabinet de Jack Lang au ministère de la Culture et de l’Education nationale, co-créateur de La Cinquième, future France 5…), il n’a jamais cessé d’être parallèlement trompettiste de jazz. Aujourd’hui retraité, le jazz l’occupe à plein temps. Globe-trotter dans l’âme, il rencontre Pascal Bouterin de retour d’un voyage au Togo et fonde avec lui en 2008 le groupe «Akpé» («merci» en togolais).
Migrations
est le deuxième album du groupe (après Loco-Motion en 2014), un album entre musiques du monde et un «jazz psychédélique» qui oscille entre Miles période électrique (la filiation dans le jeu d’Alain Brunet est sans équivoque) et... Pink Floyd. Le disque, qui s’ouvre avec la voix d’Alain Brunet récitant un passage du poème «Exil» de Paul Eluard, évoque l’errance et ses drames épouvantables qui nourrissent l’actualité. Un projet à réserver aux amateurs de fusion et d’explorations transfrontalières.

Daniel Chauvet
© Jazz Hot n°681, automne 2017

Albert Bover Trio
Live in Bilbao

How Deep Is the Ocean, Luiza, 45’, Verdad Amarga, Sis per Vuit, Nosferatu, Raynald’s Doubt, The Wedding
Albert Bover (p), Masa Kamaguchi (b), Jorge Rossy (dm)

Enregistré en 2011, Bilbao (Espagne)

Durée: 1h 14'
Moskito Rekords 002 (www.jazz-on.org)

Albert Bover, tout comme Jorge Rossy, sont deux personnalités qui marquent de leur empreinte, depuis plus de trente ans, le jazz en Espagne. Bover place ce disque sous le signe du swing et ne perd pas de temps. Dès les premières mesures de «How Deep Is the Ocean», cette caractéristique du jazz est présente et tant Rossy que le contrebassiste Kamaguchi –installé à Barcelone– y apportent leur contribution. «Luiza» est d’une grande douceur avec des notes égrenées lentement et un travail discret du batteur. Dans «45’», la première des quatre compositions d’Albert, on relève le beau solo de Kamaguchi; le swing entre progressivement et le tempo va en accélérant. Le pianiste offre une version personnelle, une vision jazz, du boléro «Verdad Amarga» à laquelle évidemment les meilleurs des artistes latinos Consuelo Velázquez, Pablo Milanés, José Feliciano… ne nous avaient pas habitués. On apprécie la fluidité du style de Bover. «Sis per Vuit» peine un peu à démarrer mais le swing émerge jusqu’au délicieux decrescendo final. Une certaine appréhension naît à la lecture du titre «Nosferatu». Allons-nous entendre un jazz d’outre-tombe? Ce film muet, historique, a captivé Albert et c’est à une sorte d’hommage à Murnau, son auteur, que nous convie le pianiste-compositeur. Le thème, très nostalgique, n’est pas spécialement jazz mais beau. Toute la science du piano que possède Bover peut être appréciée. Ses partenaires le servent avec discrétion et à propos. Le thème a plu et le public manifeste son plaisir. Que le live est valorisant! Retour au jazz avec une très belle composition d’Albert, «Raynald’s Doubt», une sorte d’hommage à un trompettiste Catalan Raynald Colom. Rossy et Kamaguchi sont excellents derrière Bover et portent une responsabilité dans l’excellent swing. Bon solo de Jorge. Albert Bover offre pour terminer une superbe version de l’œuvre d’Abdullah Ibrahim, «The Wedding». En l’absence d’orchestre à cordes, présent dans The African Suite, ou de saxophones comme lors d’autres prestations de Ibrahim live, toute l’attention se porte sur Bover qui étale sa maîtrise du piano et donne au thème une sensibilité davantage jazz. L’accompagnement se fait tout en nuances et douceur.
Tout au long du disque on sent une parfaite osmose entre les membres du trio qui visiblement on la même perspective sur le jazz
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Patrick Dalmace
© Jazz Hot n°681, automne 2017

Akua Dixon
Akua's Dance

I Dream a Dream, Dizzy’s Smile, If My Heart Could Speak to You, Orion’s Gat, Akua’s Dance, Throw It Away, Afrika/Afrika, The Sweetest Taboo, I’m Gonna Tell God all of My Troubles, Don’t Stop
Akua Dixon (cello, vln, bar, voc), Freddie Bryant, Russel Malone (g), Kenny Davis, Ron Carter (b), Victor Lewis (dm)
Enregistré en 2016, Union City (New Jersey)
Durée: 55' 07''
Akua’s Music 48103 (www.akuadixon.com)

Dès la première écoute de cet album on sait que l’on tient une pépite, une rareté qui ravit nos oreilles et notre cœur. On note là d’ailleurs un vrai dysfonctionnement dans l’économie actuelle du jazz: comment expliquer qu’aucun label n’ait sorti ce disque (le personnel est un all-stars!), obligeant le leader à le produire lui-même… Car Akua Dixon, grande prêtresse du violoncelle, joue aussi du violon et du baryton sur cet enregistrement, et nous enchante avec un répertoire signé de sa main ou de grandes dames nommées Abbey Lincoln et Sade.Tous les titres sont dignes d’intérêt et leur traitement, souvent assez calme, délivre une atmosphère de sérénité dans une maîtrise totale de leur interprétation. La rythmique excelle, que ce soit Kenny Davis ou Ron Carter à la contrebasse, leur assise est parfaite, complétement claire, à l’écoute et au service de la soliste. Idem pour les guitaristes, Freddie Bryant ou le célèbre Russel Malone dont les notes nous enchantent et dont les solos, toujours brefs cisèlent les compositions. On peut s’arrêter en particulier sur «Afrika/Afrika», où le dialogue cello/contrebasse, avec Ron Carter, rejoint par Russel Malone, nous emporte vers des chemins sonores merveilleux. La reprise de «Throw It Away», où Akua Dixon chante aussi et se lance le défi de passer après Abbey Lincoln, est réussie; l’arrangement empruntée à la bossa nova serait sans doute reconnue par la grande chanteuse. La légèreté de «The Sweetest Taboo» s’élève comme un hymne au ciel, le son du cello qui remplace le chant nous murmure des douces notes, sensuelles comme la voix de Sade. Tout est à citer, surtout l’introduction «I Dream a Dream» qui immédiatement nous prédit qu’il va s’agir d’un album qui deviendra un album de chevet. Puisant dans son héritage traditionnel de negro spiritual «I’m Gonna Tell God all of My Troubles» livre un formidable duo avec Freddie Bryant qui avant le final nous plonge dans la méditation. Si on se pose la question du swing d’Akua Dixon, il suffit d’écouter le final «Don’t Stop» qui, dans un crescendo délicat, flirte de nouveau avec la bossa nova. Il ne faut pas oublier le jeu subtil de Victor Lewis, grand batteur et fignoleur devant l’éternel: mais depuis l’époque où il accompagnait Stan Getz on le savait déjà.

Michel Antonelli
© Jazz Hot n°681, automne 2017

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueDuke Robillard
Blues Full Circle

Lay a Little Lovin’ on Me, Rain Keeps Falling, Mourning Dove, No More Tears, Last Night*, Fool about my Money, The Mood Room**, I’ve Got a Feelin’ That You’re Foolin’, Shufflin’ and Scuffin’°, Blues for Eddie Jones,You Used to Be Sugar, Worth Waitin’ On, Come with Me Baby
Duke Robillard (g, voc), Bruce Bears (p, org), Brad Hallen(b), Mark teixeira (dm) + Sugar Ray Norcia (voc)*, Kelley Hunt (voc, p)**, Jimmie Vaughan (g)°, Sax Gordon Beadle (ts, bs)*, Doug James (bar)°
Enregistré en avril 2016, West Greenwich, Pawtucket (Rhode Island) et Lenexa (Kansas)
Durée: 54' 14''
Dixiefrog 8792 (www.bluesweb.com)

Avec huit nouvelles compositions au compteur, Duke Robillard continue de faire vivre l’idiome qui lui colle à la peau depuis cinquante ans maintenant. Ce qu’il propose tient forcément la route. Au menu, guitares plaintives, voix profondément rocailleuse, éclats de piano, profondeur de notes d’Hammond, rythmique bien en place et, pour pimenter le tout, des invités de qualité. Honneur à Jimmie Vaughan, le frère de Stevie Ray toujours présent pour porter haut les couleurs du Texas. Sur «Shufflin’ and Scufflin’», il reste relativement sage laissant la lumière à l’orgue de Bruce Bears, mais n’en demeure pas moins redoutable dans ses interventions. Sur cette compo du Texan, il bénéficie aussi de la présence Doug James (bar) pour donner encore plus de rondeurs aux propos. La présence de la blueswoman Kelley Hunt sur «The Mood Room», apporte une touche de fraîcheur et de légèreté à cette production, qui permet au programme de se dérouler avec des variations intéressantes. La voix succède aux notes du piano, les sons de l’Hammond se combinent avec les bending sur la guitare. Avec Blues full Circle, le florilège du blues s’expose sans retenue pour perpétuer la tradition.

Michel Maestracci
© Jazz Hot n°681, automne 2017

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueNeal Black / Larry Garner
Guilty Saints

God Today, Guilty, A Friend Like You, Saints of New Orleans, Better Days, Do Not Stand at My Grave and Weep, Back at It Again, Bad Things Good People, You Can’t Do It, Chances, Ride with Me, Neighbor Neighbor
Larry Garner (g, voc), Neal Black (g, voc),Pascal Bako Mikaelian (hca), Christophe Duvernet (acc), Mike Lattrell (p, org), Kris Jefferson (b, perc), Jean Michael Tallet (dm), Larry Crockett (perc), Leadfoot Rivet (voc)
Enregistré à Baudonvilliers (55) et Carpentras (84), date non précisée
Durée: 52' 40''
Dixiefrog 8787 (www.bluesweb.com)

Après un long break, dû à des problèmes de santé, Larry Garner revient dans la lumière en compagnie de Neal Black. Pour l’occasion, les deux compères se sont fendus de plusieurs titres écrits à quatre mains et d’autres composés séparément. Larry Crocket et Leadfoot Rivet sont là pour les accompagner sur l’album. Guilty Saintsdébute avec une couleur blues marquée et des chants entrecroisés entre les deux intervenants. Cette relation au blues profond se perpétue sur les morceaux qui suivent. L’orgue de Mike Latrell colore de ses notes profondes «Saints of New Orleans», avant que le combo ne s’encanaille pour swinguer davantage avec la bénédiction de l’harmonica de Pascal Bako Mikaelian («Better Days»). La mise en musique du poème de Mary Frye («Do Not Stand at My Grave and Weep») évoque par moments les premiers albums de Santana, quand le blues le marquait encore profondément. C’est ensuite une compo de Garner qui lui succède et qui possède ce côté West Coast doucereux, avec ses arpèges de piano électrique («Back at It Again») et ses jolis déroulés de guitare. L’album se termine comme il avait commencé par des pièces très ancrées dans la tradition rurale («Ride With Me») ou plus soul («Neighbor, Neighbor»). De belles ballades entre bayou, église et club pour un voyage réussi.

Michel Maestracci
© Jazz Hot n°681, automne 2017

Fred Chapellier
It Never Comes Easy

It Never Comes Easy, You Only Know my Name, Let Me Be Your Loving Man, Changed Minds*, A Silent Room, Never Be Fooled Again, Funk It, Made in Memphis, I Thank You, I Have to Go, Something Strange, In The Lap of the Gods
Fred Chapellier (g, voc, b*), Charlie Faber (g), Abder Benachour (b), Denis Palatin (dm), Guillaume Destarac (dm), Johan Dalgaard (kb)
Enregistré à Noyant-la-Gravoyère (49), date non précisée
Durée: 48' 20''
Dixiefrog 8789 (www.bluesweb.com)


Avec ce nouvel opus, Fred Chapellier reste dans l’univers qui a fait sa réputation: le blues. Sa guitare télé ou strato est toujours aussi étincelante quand ses doigts partent sur le manche à la rencontre du corps de son instrument. Ses textes restent eux aussi dans l’esprit, évoquant, l’amour, la folie ou Memphis. Pour l’accompagner, il a une nouvelle fois fait appel à Abder Benachour (b) et Denis Palatin (dm). S’il maîtrise bien les fondements du Chicago blues, il n’hésite pas à aborder le registre plus soft du west coast blues avec le soutien de Johan Dalgaard (kb) sur «Never Be Fooled Again». L’ambiance funk lui convient aussi avec «Funk It», puis, telle une randonnée en montagne, Chapellier nous fait redescendre dans les méandres du Mississippi («I Have to Go») et ce départ nous emmène directement vers des rêves étranges qui remplissent ses nuits de french bluesman. L’album se clôt avec de jolis mouvements de guitare comme pour nous faire atterrir de ce voyage organisé en pays bleu
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Michel Maestracci
© Jazz Hot n°681, automne 2017

Louis Prima Forever
Joue Disney

Heigh Ho, Bibbidi-Bibbidi-Boo, Everybody Wants to Be a Cat, I Wanna Be Like You, Someday My Prince Will Come, Dream Medley, Chim Chim Cher-ee, My Own Home, Supercalifragilisticexpialidocious, Bella note, Whistle While You Work, The Bare Necessities, Who’s Afraid of the Big Bad Wolf, When You Wish Upon a Star
Patrick Bacqueville (lead voc, tb), Pauline Atlan (voc), Michel Bonnet (tp, voc), Claude Braud (ts, voc), Nicolas Peslier (g), Fabien Saussaye (p), Enzo Mucci (b), Stéphane Roger (dm)
Entregistré les 30, 31 janvier, 1er et 2 février 2017, Paris
Durée: 45' 23''
Autoproduit (stefroger@wanadoo.fr)


Les musiciens de jazz ayant consacré des albums aux chansons des films de Walt Disney sont nombreux, à commencer par Louis Armstrong (Disney Songs the Satchmo Way, 1968) car elles constituent un corpus de standards tout à fait valables. C’est particulièrement vrai des longs-métrages possédant une bande-son jazz: Les 101 dalmatiens (1963),  Le Livre de la jungle (1967), Les Aristochats (1970) et, plus récemment, La Princesse et la grenouille (2009) qui prend place à New Orleans et met en scène, pour la première fois, une héroïne afro-américaine. En outre, Louis Prima a été étroitement associé à la conception du Livre de la jungle (dernier long-métrage à avoir été supervisé directement par Walt Disney, décédé en 1966) et a inspiré et doublé le personnage de King Louie, l’orang-outan.

D’où l’idée de la joyeuse bande de Louis Prima Forever de reprendre, pour son deuxième CD, le répertoire Disney à la façon du «King of the Swingers». Y figure évidemment deux titres tirés du Livre de la Jungle («I Wanna Be Like You», «The Bare Necessities») et un des Aristochats («Everybody Wants to Be a Cat»), mais ce sont surtout les compositions écrites dans un esprit proche de Broadway (et fort bien réarrangés, à la sauce jazz, par Michel Bonnet) qui sont l’objet de ce disque, à l’instar de «Someday My Prince Will Come» (Blanche Neige et les sept nains, 1937), titre à succès, bien au-delà du film, et adopté de longue date par les jazzmen (Miles Davis, Bill Evans, Hank Jones…). Si le mimétisme vocal de Patrick Bacqueville avec Prima est saisissant, le groupe ne se contente pas pour autant d’une imitation-hommage mais propose un vrai disque de jazz, tout à fait réjouissant, parsemé de clins d’œil humoristiques. Un CD à offrir aussi aux enfants, pour leur initiation au jazz.

Jérôme Partage
© Jazz Hot n°681, automne 2017

Paddy Sherlock
Too Good to Be True

You’re too Good to Be True, Sugar Sugar in Your Bowl, Kill Me With Your Kiss, More, The Girl From Union Hall, Emma Tais-toi, Babe our Love Is Here to Stay, Take Me Take Me, On Raglan Road, The Girl From Pontchartrain, By’n By, Going Down Dancing
Paddy Sherlock (voc, tb), Manu Faivre (tp), Mathieu Bost (as, cl), Stan Noubard Pacha (g), Yarol Poupaud (b, bjo), Melissa Cox (vln), Hervé Koury (kb, acc), Laurent Griffon (b), Philippe Radin (dm), Jean-Philippe Naeder (perc), Ellen Birath, Ayélé Labitey, Brisa Roché (voc)
Enregistré en 2017, Paris
Durée: 49' 26''
Autoproduit (www.paddysherlock.com)

Ellen Birath / Paddy Sherlock
Ella & Louis. A Tribute

A Foggy Day, Under a Blanket of Blue, Isn’t This a Lovely Day, Can’t We Be Friends, The Nearness of You, Cheek to Cheek, Tenderly, Don’t Be That Way
Ellen Birath (voc), Paddy Sherlock (voc, tb), César Pastre (p)
Enregistré en 2017, Paris
Durée: 38' 44''
Autoproduit (www.paddysherlock.com)

Le zébulonesque tromboniste-chanteur Paddy Sherlock, qui anime les dimanche soirs parisiens depuis trente ans (voir son interview dans Jazz Hot n°671), est avant tout un artiste de scène, un «entertainer». Il offre néanmoins, de temps en temps, une petite galette en autoproduction à ses afficionados, réalisée avec les musiciens et le répertoire du moment. Fidèle à l’esprit festif des live, la cuvée 2017, Too Good to Be True, propose un mélange de styles (jazz, reggae, folk irlandais…) autour de compositions originales de Paddy (paroles comprises). On y retrouve les complices de longue date (Jean-Philippe Naeder, Philippe Radin…) et deux duos avec deux chanteuses de talent que Paddy a généreusement mis dans la lumière, il y a déjà quelques années: Brisa Roché sur «Take Me, Take Me» et Ellen Birath sur «You’re too Good to Be True».
Avec la seconde, Paddy Sherlock a enregistré parallèlement un autre projet, plus centré sur le jazz, issu d’une série de concerts donnés en trio avec César Pastre, au pub Tennesse-Paris, entre l’automne 2016 et le printemps 2017 (voir notre compte-rendu dans Jazz Hot n°677). Ce Ella & Louis. A Tribute est un hommage à l’un des sommets de la discographie jazz: Ella and Louis (Verve, 1956) et Ella and Louis Again (Verve, 1957). Un Everest que les deux vocalistes abordent avec simplicité et naturel. Dans le rôle d’Ella, Ellen Birath arbore un swing absolument charmant et l’on ne saurait trop l’encourager à creuser davantage le sillon du jazz, auquel elle a beaucoup à offrir. Dans le rôle de Louis, Paddy donne la réplique à Ellen avec truculence, laissant libre cours à sa fantaisie, sans chercher l'imitation. Quant au troisième larron de l’affaire, César, il produit un accompagnement impeccable, remarquable même sur «The Nearness of You». Un CD délicieux.

Jérôme Partage
© Jazz Hot n°681, automne 2017

Marie-Laure Célisse & The Frenchy's
Dansez sur moi

Douce France, N.O.U.S., Mon homme, C’est merveilleux, Déhanche toi, Honnête morose et à sec, La Javanaise, Nationale 7*, Caravane, Avec toi je m’sens jeune, Bohème, Dansez sur moi
Marie-Laure Célisse (voc, fl), César Pastre (p), Brahim Haiouani (b), Lucio Tomasi (dm) + Drew Davies (ts)*
Enregistré les 18 et 19 février 2017, Fère-en-Tardenois (02)
Durée: 57' 18''
Autoproduit MLC17001 (mlaure.celisse@gmail.com) 


Le disque dont il est ici question est né de la complicité (à la scène comme à la ville) entre une jeune flûtiste classique devenue chanteuse, Marie-Laure Célisse, et un non moins jeune pianiste tombé dans le swing dès sa petite enfance, César Pastre (que nous vous présentons dans ce numéro 681). Au menu de ce premier album, des standards du jazz chantés en français ou des chansons françaises chantées en jazz (et une composition). Un parti pris intéressant (l’exercice a connu de nombreux précédents: Mimi Perrin, entre autres) qui prend ici la forme d’une rencontre entre deux expressions musicales: d’un côté, la chanson (Marie-Laure) de l’autre, le jazz, avec le trio des «Frenchy’s». Deux expressions qui se superposent ici fort bien (Trenet, Gainsbourg ou Nougaro, judicieusement choisis, illustrent cette tradition de la chanson française imprégnée de jazz); tandis que, lorsque elle intervient à la flûte, Marie-Laure Célisse embrasse le registre du jazz à l’unisson de ses musiciens, les protagonistes du disque formant alors un véritable quartet (on apprécie d’ailleurs, tout particulièrement, la partie instrumentale sur «Caravane»/«Caravan»). On aurait aimé en entendre davantage sur ce plan-là et sans doute qu’il y aurait matière à nourrir de futurs projets. A moins que Marie-Laure Célisse ne fasse usag
e de sa personnalité pour construire une œuvre originale, orientée vers une «chanson à texte» au plus près du jazz, façon Nougaro. On reste curieux de voir comment ses chemins musicaux vont se dessiner.

Jérôme Partage
© Jazz Hot n°681, automne 2017

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueBobby Watson
Made in America

The Aviator «For Wendell Pruitt», The Guitarist «For Grant Green», The Butterfly «For Butterfly McQueen», The Cyclist «For Major Taylor», The G.O.A.T. «For Sammy Davis, Jr.», The Entrepreneur «For Madam C. J. Walker», The Jockey «For Isaac Murphy», A Moment of Silence, The Real Lone Ranger «For Bass Reeves», The Computer Scientist «For Dr. Mark Dean», I've Gotta Be Me
Bobby Watson (as), Curtis Lundy Trio (b), Stephen Scott (p), Lewis Nash (dm)

Enregistré le 13 décembre 2016, New York

Durée: 1h 03' 30''

Smoke Sessions Records 1703 (www.smokesessionsrecords.com)

«C’est dans les vieilles marmites qu’on fait les meilleurs confitures». Ce proverbe très français (donc tourné vers la dimension gustative de notre culture) convient très bien au jazz et particulièrement à Bobby Watson, aujourd’hui un aîné, qui nous donne un disque exceptionnel, en brillante compagnie du trio de Curtis Lundy, avec un bon Stephen Scott et le grand Lewis Nash. Bobby Watson (Jazz Hot n°664 et Spécial 2005, entre autres) appartient à la longue liste des Messengers d’Art Blakey dont il a été l’un des directeurs musicaux; plus de 25 ans après la disparition de l’emblématique leader, il continue de porter la bonne parole du jazz, à New York comme ici, ou dans son Kansas City et lors de tournées en Europe. Le jazz pour Bobby Watson et nombre de ses pairs musiciens, artistes, comme pour nous à Jazz Hot, ne s’arrête pas à une expression formellement codifié ou une étiquette de vente, mais il est l’expression d’une culture populaire, le fruit d’une longue histoire, artistique mais pas seulement, dans laquelle la déportation et l’esclavage restent les étapes fondatrices de leur art, et pour laquelle l’émancipation réelle (l’égalité réelle, pas celle de façade ou des textes légaux) demeure un objectif à ne jamais perdre de vue. On les comprend au regard de l’actualité américaine, on le sent dans ce XXIe siècle où les inégalités s’accroissent de concert avec les communautarismes et les privilèges.
C’est pourquoi, de nombreuses œuvres artistiques afro-américaines, pas seulement musicales, y font toujours référence, et ce disque est l’une d’elles, qui propose une suite de onze compositions dédiées à des personnalités afro-américaines qui ont contribué à cette quête, qui reste, comme celle du Graal, une ligne d’horizon, un idéal: ainsi sont présents dans le choix de Bobby Watson l’aviateur
Wendell Oliver Pruitt (1920-1945), l’un des célèbres Tuskegee Airman (la première unité de pilotes afro-américaine qui s’illustra dans la Seconde Guerre mondiale); l’actrice Butterfly McQueen (1911-1995), le champion cycliste Marshall Major Taylor (1878-1932), champion du monde en 1899. Madame C.J. Walker (1867-1919), célèbre femme d'affaires. Isaac Burns Murphy (1861-1896), le plus célèbre des jockeys américains; Bass Reeves (1838-1910), le premier US Marshall à l’ouest du Mississippi; Mark E. Dean (1957, l’un des inventeurs de l’ordinateur personnel). La musique n’est pas oublié avec Grant Green, le guitariste dont le sens mélodique est pour beaucoup dans l’esthétique de Blue Note (époque Alfred Lion-Francis Wolff), et le polyvalent Sammy Davis, Jr. est gratifié de GOAT (Greatest of All Time) pour ses talents multidimensionnels, y compris dans le cadre de la lutte pour l’émancipation.
Au-delà de Martin Luther King, qui fait partie –pour les Afro-Américains et ils ont raison– des pères fondateurs des Etats-Unis, au même titre que Washington, Jefferson, Franklin, Lincoln, ce genre d’hommage à des membres célèbres de la société civile afro-américaine est fréquent dans ce monde américain plus ségrégué que jamais en 2017, où toutes les communautés, mêmes les natives (les Amérindiens), ont besoin de se sentir exister à côté de «l’aristocratie» supposée des Euro-Américains, et entre elles. Même la pauvreté y est redevenue une cause de ségrégation majeure et être une femme reste, comme toujours et partout, la cause de ségrégation la plus répandue.
Les titres choisis pour cette galerie de portraits musicale sont évocateurs. La musique est de haut niveau pour cet album composé en totalité par Bobby Watson, à l’exception d’un titre de Curtis Lundy, un de Stephen Scott et d’un standard très particulier que chanta d’ailleurs Sammy Davis, Jr. et dont le premier couplet dit justement:
«
Whether I'm right or whether I'm wrong
Whether I find a place in this world or never belong
I gotta be me, I've gotta be me

What else can I be but what I am»

Le message de ce disque, sous la forme d’un bel album d’une excellente musique, est donc on ne peut plus clair. Il prolonge celui de Louis Armstrong, Duke Ellington, Ella Fitzgerald (qui chanta aussi ce thème), Billie Holiday, Charlie Parker, Dizzy Gillespie, Max Roach, Mahalia Jackson, Ray Charles («Georgia»), Charles Mingus, John Coltrane pour ne parler que des plus célèbres. C’est aussi à ce point très précis, et pas si fréquent, qu’on discerne avec une certaine  évidence ce qui est de l’art et du jazz de ce qui n’en est pas. C’est toujours le révélateur, le marqueur absolu. Les artifices, même techniquement sophistiqués, ne peuvent jamais se substituer à cette sublimation indispensable de la condition humaine.
Bobby Watson, en bon disciple du grand Art Blakey, nous rappelle le message avec sa modestie habituelle.

Yves Sportis
© Jazz Hot n°681, automne 2017

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueHeads of State
Four in One

Four in One, And He Called Himself a Messenger, Dance Cadaverous, Moose the Mooche, Aloysius, The Day You Said Goodbye, Milestones, Keep the Master in Mind, Someone to Watch Over Me, Sippin' at Bells, Freedom Jazz Dance
Gary Bartz (as), Larry Willis (p), David Williams (b), Al Foster (dm)
Enregistré le 1er novembre 2016, New York
Durée: 1h 12' 15''
Smoke Sessions Records 1702 (www.smokesessionsrecords.com)

D’une telle formation, on attend le meilleur du jazz. Et la conception de ce disque n’échappe pas à l’idée d’anthologie, autant par le all-stars réuni que par le choix des thèmes, très étudié. Ces quatre musiciens sont sans doute aujourd’hui de second plan en matière de notoriété. Et pourtant, ils sont de premier ordre en matière de jazz. Ils mériteraient d’être en haut des affiches de nos scènes festivalières de jazz. Ils sont l’essence du jazz, chacun sur leur instrument.
Dans ce disque, chacun apporte une composition. Les autres thèmes sont de la plume de Thelonious Monk, Wayne Shorter, Charlie Parker, John Lewis, Miles Davis, Eddie Harris et des frères Gershwin. Rien n’est donc laissé au hasard, et la musique d’une précision presque académique, s’il pouvait exister une académie libre de sa création et culturellement ancrée. C’est simplement parfait, sans effet, simplement direct et évident: du jazz et du meilleur par des artistes. Ces musiciens ont tous fait une carrière exceptionnelle, et on vous renvoie à vos Jazz Hot pour en faire le tour; c’est en fait le tour des formations du jazz parmi les meilleures apparues depuis les années 1960. Ils continuent d’inventer une belle musique qui ne surprendra pas parce qu’ils sont des classiques: Gary Bartz est passionnant sur le second thème de sa composition, comme Larry Willis est magnifique sur la sienne, Al Foster aérien dans son «Aloysius» et David Williams a apporté une splendide valse jazzée «Keep the Master in Mind» qui aurait pu servir de titre à cet album construit jusqu’au plus petit détail. Mais tous les thèmes sont servis avec un égal souci d’excellence, et ça donne 72 minutes de grande musique de jazz.
Dans la production discographique, ces albums restent des bornes de beauté et de culture jazz, et ce sont des nouveautés de 2017
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Yves Sportis
© Jazz Hot n°681, automne 2017

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueEric Bibb
Migrations Blues

Refugee Moan, Delta Getaway, Diego’s Blues, Praying for Shore°, Migration Blues, Four Years, No Rain, We Have to Move, Masters of War, Brotherly Love, La Vie c’est comme un oignon,With a Dolla’ in My Pocket*, This Lnad Is Your Land, Postcard From Booker, Blacktop, Mornin’ Train°°
Eric Bibb (g, bjo, b, voc), Michael Jerome Browne (g, voc, bjo, mandolin, triangle), Jean Jacques Milteua (hca), Olle Linder (dm, perc, b*), Big Daddy Wilson (voc)°, Ulrika Bibb (voc)°°
Enregistré à Sherbrooke (Québec), date non précisée
Durée: 48' 05''
Dixiefrog 8795 (www.bluesweb.com)

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueEric Bibb
The Happiest Man in the World

The Happiest Man in the World, Toolin’ Down the Road, I’ll Farm for You, Tassin’ and Turnin’, Creole Café, Born to Be Your Man, Perison of Time, King Size Bed, On the Porch, Skiing Disaster, Tell Ol’ Bill, Wish I Could Hold You Now, Blueberry Boy, You Really Got Me
Eric Bibb (g, bjo, voc), Danny Thompson (b), Olli Haavisto (pedal steel, g), Petri Hakala (mandolin, fiddle, g), Michael Jerome Browne (g), Janne Haavisto (dm, perc), Ulrika Ponten Bibb (voc), Mary Murphy (Irish whistle), Pepe Aldqvist (hca)
Enregistré à Norfolk (Royaume-Uni), date non précisée
Durée: 48' 13''
Dixiefrog 8790 (www.bluesweb.com)

Eric Bibb
Guitar Tab Songbook. Vol. 1

Champagne Habits, Come Back Baby, Connected, Don’t Ever Let Nobody Drag Your Spirit Down, Goin’ Down Slow, In my Father’s House, Needed Time, On my Way to Bamako, Saucer 'n' Cup
Eric Bibb (g)
Enregistré les 17 et 18 Mai 2014, à Paris
Durée: 1h13'
Dixiefrog 8778 (www.bluesweb.com)

Voici trois jolies galettes d’Eric Bibb à se mettre sous le coin de l’oreille. Le bluesman continue sa mission de mettre en avant un idiome qui n’en finit plus de se renouveler. Migration Blues est un album tout en délicatesse qui aborde une question d’actualité: celle des réfugiés. C’est d’ailleurs «Refugee Moan», qui ouvre ce CD et le propos de cette chanson aurait pu être le même il y a un siècle, quand les grandes migrations jetaient sur les routes des milliers d’Afro-Américains fuyant la misère. Le bluesman fait en tous cas clairement le lien entre ces deux tragédies. Sa voix envoutante transmet de profonds frissons («Brotherly Love»). Quand il ne chante pas, il cède à la place à ses amis pour lui tenir compagnie. Ainsi, Michael Jerome Browne se met en lumière avec sa mandoline sur «With a Dolla’ in my Pocket», tandis que Jean Jacques Milteau, présent aussi pour l’occasion, fait apprécier la qualité de son phrasé en jouant très en retrait sur «Prayin’ for Shore». Big Dadddy Wilson fait entendre sa voix soft et profonde sur «Prayin for Shore» et Ulrika Bibb en accompagnement de «Mornin’ Train».
Changement de décor avecThe Happiest Man in the World. Cet opus est construit sur la base de souvenirs partagés avec les frères Haavisto: Janne (dm) et Olli (guitare Dobro), rencontrés à Helsinki alors que Bibb y résidait. Ensemble, ils ont mis en commun leur vécu, notamment sur la route. Un être central est apparu dans leurs dialogues en la personne de Danny Thompson. Il n’en fallait pas plus pour se fixer un challenge: enregistrer avec ce légendaire contrebassiste, ce qui fait d’Eric Bibb «l’homme le plus heureux du monde». La couleur générale de ce disque est proche de celle de Migration Blues. La voix du guitariste est toujours aussi douce et feutrée pour exposer des thèmes souvent langoureux («Creole café»). Les sonorités acoustiques vous pénètrent, pour vous faire apprécier la beauté de la ruralité («I’ll Farm for You») ou pour parler d’amour, encore, mais n’est-ce pas la vocation première du blues («Born to Be Your man»)? «1912 Skiing Disaster» est dédiée aux fans de la six-cordes, tellement cette pièce est merveilleuse à savourer. Si on retrouve une certaine linéarité dans la douceur de cette production, Bibb parvient aussi à la faire décoller légèrement en usant d’artifices naturels avec le soutien épais de Danny Thompson (b) et Olli Haavisto (pedal steel) pour «Blueberry Boy». En bonus, Eric Bibb offre une chanson des Kinks («You Really Got Me»), une totale originalité dans ce paysage paisible et fruité des guitares et autres instruments acoustiques, dont celui de Pepe Ahlqvist (hca).
Enfin, pour les mordus d’Eric Bibb, un pack CD-DVD-CD Rom propose de s’entrainer à jouer sa musique. Le CD comprend neuf morceaux avec à chaque fois un exposé à la guitare puis avec la voix. On retrouve des classiques de ce troubadour comme «In my Father’s House», «Champagne Habits» ou «Connected». Avec cette troisième production, Eric Bibb ajoute une autre dimension à son travail de valorisation du blues. Un bel acte de foi
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Michel Maestracci
© Jazz Hot n°681, automne 2017

Bruno Schorp
Into the World

Into the World, Mister K, Le Lien, A nos parents, Katmandou, A Noite, I Heard About a Thing in You, Travessia, Louise
Bruno Schorp (b), Christophe Panzani (ss, bcl) Leonardo Montana (p, fender), Gautier Garrigue (dm) + Nelson Veras (g), Charlotte Wassy (voc)

Enregistré en 2015, Poitiers (86)

Durée: 42'

Shed Music 006 (Absilone)

La belle quarantaine, Bruno Schorp a choisi sa fidèle équipe pour nous livrer un troisième album en leader très imprégné de son vécu et de ses inspirations. A part deux titres d’évocation brésilienne -«Travessia» de Milton Nascimento, bien revisitée, et «A Noite», signé par le pianiste Leonardo Montana (qui a grandi au Brésil)-, il est l’auteur de la totalité des compositions. Les morceaux assez sombres peuvent paraître un peu monotones, mais il faut se laisser envelopper par l'atmosphère du disque pour en apprécier le nectar. Chaque thème est bien exposé, soutenu par un batteur original où le dialogue laisse place au jeu de tous les solistes. Christophe Panzani, très présent, apporte sa solitude contribution, surtout au soprano, quant à Leonardo Montana, ses courts solos imprègnent de sa légèreté et brillance la tonalité de l’album. Nelson Veras, sur «Le Lien», exprime tout son savoir-faire avec élégance. D’une maîtrise parfaite et d’une solidité sans faille, Bruno Schorp sait échapper aux longs solos plombant pour se mettre entièrement au service de sa musique. Le final «Louise», sans doute dédiée à un amour passé ou présent, avec une délicatesse distillée par le Fender Rhodes, nous invite à une méditation de courte durée. Un album où le temps s’écoule trop vite. Remarqué aux côtés de vétérans tels qu’Aldo Romano, il joue actuellement dans les groupes de Jean-Pierre Como, d’Eric Séva, dans le Christophe Panzani Large Ensemble et avec Vincent Peirani.
Michel Antonelli
© Jazz Hot n°681, automne 2017

Jean-Marie Carniel Trio
This I Dig You

This I Dig You, Witch Hunt, The Peacocks, All of You, I Hear a Rhapsody, Jardin d’hiver, I Remember Boris, Yesterdays
Jean-Marie Carniel (b), Denis Césaro (p), Cédrick Bec (dm)

Enregistré les 20 et 21 décembre 2016, Fuveau (13)

Durée: 52'

Autoproduit MMCD01/1 (
jmcarniel@aol.com)

Le contrebassiste toulonnais, Jean-Marie Carniel, qui depuis des années soutien de sa rythmique impeccable de nombreux groupes, a décidé de signer un opus plus personnel. Le titre éponyme de l’album vient d’Hank Mobley qui introduit un répertoire choisi au sein de standards de Gershwin à Cole Porter… mais aussi de thèmes plus rarement repris tels «Witch Hunt» de Wayne Shorter ou «The Peacoks» signé par Jimmy Rowles. Un disque délicat qui met en valeur la technique subtile de musiciens de haut niveau: le déjà vétéran pianiste Denis Césaro, hélas trop absent en leader, et l’encore jeune batteur (très sollicité) Cédrick Bec. Revisitant la chanson contemporaine française il s’empare de «Jardin d’Hiver» de Benjamin Biolay, qu’Henri Salvador interprété, pour en extraire une belle version romantique. Les doigts du pianiste caressent un thème qui se révèle parfaitement adapté à une ballade nostalgique jazz et Jean-Marie Carniel nous offre une traversée solitaire empli d’émotion. Seul titre original, signé par le leader, «I Remember Boris», peut-être dédié à Vian, poursuit un répertoire nostalgique dans son introduction, servie a perfection par le jeu du pianiste, pour ensuite se lancer dans une belle sarabande maîtrisée. L’album se conclut sur «Yesterdays» de Jerome Kern qui poursuit un dialogue de vieux complices de pianiste et contrebassiste démarré il y a déjà bien des années et qui a fait le bonheur de groupes sudistes. Un album dans une juste durée qui laisse écouler le temps nécessaire à apprécier un beau répertoire bien interprété.

Michel Antonelli
© Jazz Hot n°681, automne 2017

André Villéger / Philippe Milanta / Thomas Bramerie
Strictly Strayhorn

Low Key Lightly, Satin Doll, Lotus Blossom, Cap Strayhorn, Lush Life, Johnny Come Lately, Exquise, Boo-Dah, My Little Brown Book, Smada, Multi-colored Blue, Passion Flower, Blood Count
André Villéger (ts, ss, bar, bcl), Philippe Milanta (p), Thomas Bramerie (b)
Enregistré les 12-13 octobre 2016, Meudon (78)
Durée: 1h 09' 05''
Camille Productions MS012017 (Socadisc)

Même si tout n’est pas indispensable dans ce disque, il y a d’abord l’idée indispensable de faire vivre un répertoire d’une beauté sans égale, celui du grand Billy Strayhorn, en respectant l’auteur. Comme il s’agit d’un pianiste, compositeur, arrangeur, et que dans notre trio se trouve un autre indispensable de l’instrument, Philippe Milanta, voici au moins deux raisons pertinentes de distinguer ce disque; elles ne sont pas les seules.
Philippe Milanta a cette qualité rare parmi les musiciens non afro-américains d’être en mesure d’endosser le répertoire du jazz, ellingtonien en particulier, et donc aussi celui de Billy Strayhorn qui en fut l’une des plus belles couleurs. Il possède cette musique de l’intérieur, body and soul, et son excellence pianistique n’explique pas tout dans la magie qui pointe au bout des dix doigts de ce pianiste hors norme: il maîtrise en fait les codes intimes de cette musique, le blues, le swing bien entendu, mais aussi cette maturité artistique qui fait que chez lui la reprise d’un répertoire n’est pas une exécution mais une appropriation, une véritable réinvention. C’est particulièrement sensible dans cet enregistrement, non que ses compagnons ne soient pas remarquables, ils le sont, mais parce que Philippe survole littéralement ce répertoire depuis l'Eden musical auquel n’accèdent que les plus talentueux du jazz (assez nombreux, notamment en matière pianistique, car le jazz est une musique très généreuse en artistes d’exception). Sa composition «Exquise» rejoint l’excellence du grand compositeur mis à l’honneur dans ce disque. Pour illustrer ces propos, il y a mille exemples dans ce disque comme l’intro' de «Smada», «Lush Life», «Passion Flower», mais en fait, il serait plus simple et plus exact de dire que Philippe est dans l’âge d’or de son expression et toutes ses interventions sont indispensables: du grand art!
André Villéger continue de (se) régaler dans le jazz, et il le fait en savant, avec le bon goût de la grande culture qu’il possède, plus expressif à notre sens au ténor, où son beau son feutré fait merveille («Low Key Lightly», «Satin Doll», «Smada», «Multi-colored Blue»…) que sur ses autres instruments plus coloristes qu’expressifs. Il reste aussi plus rivé au texte, très beau il vrai dans son épure, alors que Philippe le développe, l’enrichit. Thomas Bramerie se joint avec ses qualités de bassiste accompli, parfois discret, à cette paire d’artistes de haut vol déjà si complices depuis de nombreuses années, car, c’est à relever, cet enregistrement fait partie d’une série commencée en 1999, consacrée à l’univers ellingtonien (Duke Ellington and Billy Strayhorn’s Sound of Love, 1999, Jazz aux Remparts, cf. Jazz Hot, n°569, et For Duke and Paul, Camille Productions, 2015, cf. Jazz Hot n°673) que Michel Stochitch a la grande idée de perpétuer sur son excellent label, Camille Productions, dans ces petites configurations si belles et si libres quand les artistes savent peupler l’espace comme ici.

Yves Sportis
© Jazz Hot n°681, automne 2017

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueLaure Donnat
Afro Blue

Afro Blue, Summertime, September Song, That’s All, Do Nothing Till You Hear From Me, ‘Round Midnight, You Go to My Head, I’M Old Fashioned, Dat Dere, Alfonsina y el Mar, Old Devil Moon
Laure Donnat (voc), Sébastien Germain (p), Lilian Bencini (b), Frédéric Pasqua (dm)

Enregistrée en juin 2016, Pernes les Fontaines (84)

Durée: 1h

Aneto 1604 (www.anetomusic.com)

Si le début de sa notoriété commence avec sa participation à l’ONJ en 2000, sous la direction de Paolo Damiani, la chanteuse Laure Donnat mène une riche carrière qui échappe encore à la médiatisation et la reconnaissance nationale qu’elle mérite. Avec cet album, espérons que les programmateurs et journalistes ouvriront un peu plus leurs oreilles qui restent trop bouchées quand il s’agit d’artistes qui ont décidé de vivre loin de Paris. Son parcours a croisé les hommages à Hendrix et Police menés par le guitariste Rémi Charmasson, mais aussi des parcours plus improvisés aux côtés de Raymond Boni ou René Botlang. Au-delà des genres, sa voix s’est affirmée dans des projets personnels vers la musique africaine avec Tamalalou ou des vibrants hommages au Brésil métissé et énergique avec Rio-Mandingue et Brasil Project. Mais c’est sans aucun doute dans les traces du jazz qu’elle exprime au mieux sa passion. Elle dirige ses propres formations, son quintet, le Trio Mémoires, le JaZzMin Quartet (tous présents sur cet album) ou encore le magnifique duo Billie’s Blues avec le contrebassiste Lilian Bencini, dont les bandes hélas n’ont pas été édité.
Après Le Temps d’Agir et Straight Ahead, elle signe avec Afro Blue son troisième album et abandonne son répertoire de compositions personnelles pour un répertoire de standards revisités. Elle ose reprendre en introduction «Afro Blue» dont la superbe version d’Abbey Lincoln marque encore la mémoire; pari réussi mais qui mériterait un peu plus de folie dans l’improvisation des musiciens,laquelle doit sans doute être bien plus vibrante sur scène. Les titres de Georges Gershwin, Kurt Weil, Duke Ellington, Jerome Kern, etc., qui ont été maintes fois repris, sont ici bien illustrés et avec des versions intéressantes. Les arrangements sont signés de Lilian Bencini qui depuis des années apporte sa précieuse collaboration à la chanteuse qui mène son équipe avec un grand professionnalisme. Fred Pasqua, comme d’habitude, assure un soutien parfait et si l’on regrette le manque de fureur de Sébastien Germain, il tient à merveille sa place. Les trois derniers titres sont tirés d’un répertoire plus original: «Dat Dere» est signé par Bobby Timmons et Oscar Brown qui l’a créé, puis repris par Sheila Jordan entre autres; «Alfonsina y el Mar» a été chanté par Mercedes Sosa, Maurane ou encore Shakira; «Old Devil Moon», rendu célèbre par Frank Sinatra ou Chet Baker; ces trois compositions connaissent ainsi un traitement qui ne démérite pas des versions originales. Un album et un groupe plus qu’intéressant à découvrir
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Michel Antonelli
© Jazz Hot n°681, automne 2017

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueCécile McLorin Salvant
Dreams and Daggers

Part 1: And Yet°, Devil May Care, Mad About the Boy, Sam Jones' Blues, More°, Never Will I Marry, Somehow I Never Could Believe, If a Girl Isn't Pretty, Red Instead°, Runnin' Wild, The Best Thing For You (Would Be Me); Part 2: You're My Thrill°, I Didn't Know What Time It Was, Tell Me What They're Saying Can't Be True, Nothing Like You, You've Got to Give Me Some*, The Worm°, My Man's Gone Now, Let's Face the Music and Dance, Si J'étais Blanche, Fascination°, Wild Women Don't Have the Blues, You're Getting to Be a Habit With Me
Cécile McLorin Salvant (voc), Aaron Diehl (p), Paul Sikivie (b), Lawrence Leathers (dm), Sullivan Fortner (p)*, Catalyst Quartet: Karla Donehew Perez (vln), Suliman Tekkali (vln), Paul Laraia (avln), Karlos Rodriguez (cello)°

Enregistré les 9, 10, 11 septembre 2016 et le 13 décembre 2016, New York

Durée: 47' 39'' + 1h 04' 21''

Mack Avenue 1120 (www.mackavenue.com)

Remarquable personnalité et splendide enregistrement –en partie live au Village Vanguard, l’autre partie en studio au DiMenna Center for Classical Music, avec un quartet à cordes– voilà les remarques qui peuvent résumer l’impression profonde laissé par ce double album qui ponctue de la plus belle des manières le début de carrière de Cécile McLorin Salvant, car la chanteuse est maintenant dans le gotha des artistes de jazz. Cécile a sidéré la scène du jazz en élevant sans concession et sans complexe l’art vocal à un niveau artistique atteint seulement par quelques chanteuses de l’âge d’or du jazz; d’un autre temps donc. Cécile McLorin Salvant est de son temps, et ne fait pas dans la recette, la mode, le fac simile ou la reprise. Cultivée, curieuse, intelligente, miraculeusement enracinée dans le jazz en dépit d’une culture franco-américano-caribéenne qui aurait pu provoquer une recherche sans fin d’une identité artistique, elle est parvenue en très peu de temps à une synthèse artistique et à une expression d’une maturité qui lui ressemble: joyeuse, contestatrice, directe et originale, douée d’humour et de finesse, et qui rassemble tous les fils d’une histoire personnelle étonnante dans le cadre de l’histoire du jazz. Sa culture en matière de musique classique, comme ses capacités virtuoses en matière vocale, n’ont pas non plus déterminé les habituelles rigidités de l’enseignement académique. Comme pour les grands artistes du jazz, la forte personnalité naturelle et la culture ont distillé l’apprentissage pour le mettre avec naturel au service d’un projet expressif enraciné dans le grand récit collectif du jazz.
La culture et la curiosité de Cécile McLorin Salvant lui font choisir un répertoire toujours très original, personnel dans sa thématique: standards (Gershwin, Berlin…) ou jazz (Bob Dorought, les beaux «Nothing Like You», «Devil May Care»), traditionnels et originaux (d’elle-même, de Paul Sikivie), chanson française ou poèmes de Langston Hugues mis en musique par Kurt Weil ou par elle-même… Culture et curiosité qui lui font aussi embrasser l’ensemble stylistique du jazz sans a priori d’époque ou de mode, mettant toujours le blues, le swing et l’expression au cœur de sa musique. Elle s’approprie sans préjugé le répertoire très blues des premières vocalistes («You've Got to Give Me Some», Bessie Smith, 1928, avec l’excellent Sullivan Fortner, «Wild Women Don't Have the Blues», Ida Cox, 1924) aussi bien que celui de Gershwin, Billie Holiday («You’re My Thrill»), Dinah Washington («Mad About the Boy»), Joséphine Baker («Si j’étais blanche») et parfois Damia (pas ici mais à Marciac, cet été 2017), n’hésitant jamais à le prolonger par ses propres compositions ou celles des musiciens de son groupe.
Elle possède la familiarité naturelle avec le monde classique pour faire de la partie avec le quartet à cordes de magnifiques moments de musique («More»), de poésie baroque par les arrangements («Fascination») et de jazz («You're My Thrill», splendide!). Exercice de maturité, la rencontre des cordes et du jazz n’est jamais évidente. Cécile en joue avec naturel avec de bons arrangements sans perdre une once d’authenticité. Son égale et parfaite maîtrise du français et de l’anglais enfin donne à ses interprétations dans les deux langues cette aisance dans l’expression qui vient du naturel de la culture native.
Elle a trouvé avec l’assurance de la grande artiste, musicienne et instrumentiste, une formation qui correspond parfaitement à son projet: Aaron Diehl, leader d’un excellent trio, est un pianiste dont l’étendue du talent («Let’s Face the Music and Dance») et l’art de l’accompagnement («Si j’étais blanche», «Wild Women Don't Have the Blues») est un idéal pour Cécile McLorin Salvant; Paul Sikivie, bon contrebassiste, est l’auteur de nombre d’arrangements et de certaines compositions, sa complicité avec Cécile fait merveille («You're Getting to Be a Habit With Me»); Lawrence Leathers est très musical, parfaitement à l’écoute, subtil. L’accueil du public, perceptible sur cet enregistrement en live, dit assez la fascination qu’elle exerce sur son auditoire, et les réactions qu’elle provoque de tous les publics. Cet enregistrement prend en live une dimension particulière, car sa voix est le plus bel instrument à ce degré de vérité expressive, un vrai miracle du jazz!

Enfin, ce disque est une étape importante, sans doute le premier de Cécile McLorin Salvant à rassembler autant d’éléments caractéristiques de sa personnalité aussi affirmée que complexe, le premier à synthétiser aussi clairement ses choix artistiques: ils sont en tous points parfaits
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Yves Sportis
© Jazz Hot n°681, automne 2017

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueJazz at Lincoln Center Orchestra
The Music of John Lewis

2 Degrees East, 3 Degrees West**, Animal Dance**, Django, Delaunay's Dilemma, La Cantatrice*, Piazza Navona*, Pulcinella*, Spanish Steps*, Two Bass Hit
Wynton Marsalis (tp), Jon Batiste (p), Chris Crenshaw (tb, dir), Sherman Irby, Ted Nash (as), Victor Goines (ts, cl), Walter Blanding (ts), Paul Nedzela (bar), Ryan Kisor, Kenny Rampton, Tim Hagans (tp), Vincent Gardner, Elliot Mason (tb), Carlos Henriquez (b), Ali Jackson (dm) + Howard Johnson (tu)*, Doug Wamble (g)**
Enregistré le 19 janvier 2013, New York
Durée: 51' 31''
Blue Engine Records 0008 (www.jazz.org/blueengine)

En se dotant de son propre label, Blue Engine Records, Jazz at Lincoln Center a ajouté une nouvelle dimension à son activité. Certes, les concerts du Lincoln Center Jazz Orchestra de Wynton Marsalis ont déjà laissé des traces discographiques (chez Columbia, EmArcy), mais on peut parier que ce nouveau label, entièrement dédié au JLCO, à ses solistes, voire à quelques familiers de JALC, va permettre une large mise à disposition des enregistrements live de ce fabuleux orchestre (il en a des dizaines en réserve), lequel, plusieurs fois par an, présente des programmes thématiques, souvent autour d’un musicien appartenant à la grande Histoire du jazz. Le présent enregistrement, sorti au printemps de cette année, a été réalisé en 2013 dans le Frederick P. Rose Hall du Lincoln Center. Il est consacré à John Lewis, artisan d’un bebop sophistiqué qui, tout en jetant un pont avec la musique classique européenne, est resté fermement enraciné dans le jazz, ne cessant jamais d’être autre chose qu’un immense jazzman. Pour rendre hommage au pianiste du Modern Jazz Quartet, le big band de Wynton Marsalis avait invité le jeune prodige louisianais, Jon Batiste, qui, à 30 ans à peine (26 ans à l’époque du concert), a derrière lui une carrière déjà longue et bien remplie.
Neuf compositions de John Lewis sont l’objet de ce disque. Six sont tirés de deux albums du Modern Jazz Quartet (Django, Prestige, 1953-55, et The Comedy, Atlantic, 1960-62), «Two Bass Hit» fut d’abord enregistrée par le big band de Dizzy Gillespie, tandis que les deux titres restant appartiennent à la discographie en leader de John Lewis. Ce sont d’ailleurs ces deux morceaux qui ouvrent le disque. En premier lieu, «2 Degrees East, 3 Degrees West» (Grand Encounter, Pacific Jazz, 1956) est introduit par un solo de Victor Goines (cl), soutenu par la guitare bluesy de Doug Wamble et les baguettes d’Ali Jackson. Quel swing! Avec peu de moyens (le grand orchestre n’est pas encore entré dans la danse), nous voilà déjà pris par la fièvre. Jon Batiste prend le relais simplement en trio et porte d’emblée l’art du jazz au plus haut. Changement d’ambiance avec «Animal Dance» (Animal Dance, Atlantic, 1962) dominés par les cuivres rugissant du big band. La pièce suivante, «Django», chef-d’œuvre de John Lewis (et certainement l’une des ballades les plus belles du jazz) est interprétée en solo par Jon Batiste qui, étirant la mélodie en des circonvolutions surprenantes (la «surprise» étant l’essence du jazz pour John Lewis, voir Jazz Hot n° Spécial 2001), dessine son propre chemin, rappelant la virtuosité créatrice d’un Marcus Roberts. Le résultat est tout simplement somptueux. Suit logiquement «Delaunay's Dilemma». Le choix de ce morceau dans la set-list ne doit sans doute rien au hasard (cf. l’intervention de Wynton à Jazz in Marciac en août dernier). On retrouve le ton badin de l’original, la trompette du directeur de JALC ayant remplacée le vibraphone de Milt Jackson. C’est l’occasion d’un solo brillant, précédant les interventions non moins réjouissantes de Ted Nash (as) et de Chris Crenshaw (tb). Les quatre titres suivants proviennent tous de The Comedy, album particulièrement représentatif de la «third steam» incarnée par le MJQ. Le big band confère évidemment à ces pièces une dimension orchestrale et met en exergue l’influence ellingtonienne du compositeur John Lewis (en particulier sur «Piazza Navona»). Parmi les détails savoureux à retenir de cette adaptation, le clin d’œil à New Orleans sur «Pulcinella»: en quelques mesures, Jon Batiste nous transporte de la commedia dell’arte au Preservation Hall! Le final gillespien, «Two Bass It» est intense, concluant cet hommage dans l’excellence propre au JALC. Un disque très élaboré (avec un livret proposant des informations détaillées ainsi qu’un texte sur John Lewis signé de Jon Batiste) dont on découvre les richesses et les subtilités à chaque nouvelle écoute.

Jérôme Partage
© Jazz Hot n°681, automne 2017

Sébastien Iep Arruti / Craig Klein
Got Bone?

This Could Be the Start of Something Big*, If I Could Hug You, New Orleans, I've Never Been in Love Before, Drop Me Off in Harlem, Avalon, Zergatik Ez Esan, Slide By Slide, Come Sunday*, Cheek to Cheek, Naima
Craig Klein, Sébastien Iep Arruti (tb), Jean-Marc Montaut (p), Sebastien Girardot (b), Guillaume Nouaux (dm) + Fidel Fourneyron*, Gaëtan Martin (tb)*

Enregistré les 1er et 2 septembre 2008, lieu non précisé

Durée : 42' 35''

Autoproduit IEP 2
(endaiako@gmail.com)

Nous avons là un disque réjouissant, indispensable aux amoureux du swing et/ou du trombone. D'autant plus que Craig Klein n'a pas, malgré son talent, une discographie pléthorique. Le programme est très bien conçu, alternant les climats. Les deux quatuors de trombones sont parfaits: «This Could Be the Start» (pas besoin d'être long pour être bon) et «Come Sunday» (bel arrangement ; pas de solo). Craig Klein est le compositeur de «If I Could Hug You», un thème simple donc efficace. Sur un drumming de parade (évidemment impeccable avec Guillaume Nouaux), il est exposé par Craig (avec contre-chants de Sébastien Arruti), puis il chante plaisamment. Sebastien Girardot y prend un superbe solo en slap. Roulements très New Orleans de Guillaume Nouaux dans «New Orleans» (court). Même parfum New Orleans dans «Avalon» (solo solide avec growl de Craig Klein). Guillaume Nouaux prend un solo dans «Slide by Slide» (tempo vif, avec solo virtuose d'Arruti, suivi de Klein admirablement soutenu par Girardot) et dans «Naima» (belle introduction de piano, caractère vocal du solo d'Arruti avec plunger). Montaut prend un bon solo low down dans «Cheek to Cheek» sur les lignes de basse de classe de Girardot (Craig Klein expose le thème avec les contre-chants de Sébastien Arruti). Craig Klein a la solidité qui va au caractère funky de «I've Never Been in Love Before». Indiscutablement, un CD plus intéressant que l'avalanche des "trucs" médiatisés.

Michel Laplace
© Jazz Hot n°681, automne 2017

Gérard Naulet
Viaje a la amistad

Guajirando, Danzón para dos corazones, Arriba mi montuno, Alena, Astorias, Tu mi delirio, Descarga para dos, Obsesión, Decídete (Dejala que siga andando), Rive gauche, Ronda, Talking to Simone
Gérard Naulet (p), Orlando Maraca Valle (fl, dir, arr), Orlando Poleo (perc), Simon Ville-Renon (perc/timbales), Felipe Cabrera/Felix Toca/Jean-Michel Charbonel (b), Philippe Slominski/Tony Russo (tp), Irving Acao (ts)
Enregistré du 6 au 10 octobre 2015, Forges-les-Eaux (76)
Durée: 1h 09' 07''
Adlib GN 20151 (Outhere)

Au fil des douze morceaux dont quatre standards cubains et huit compositions originales des trois mousquetaires, la rigueur de la structure rythmique solide soutient l’élégance des phrasés et permet toutes les libertés de la convivialité et de la connivence entre ces amigos. Pour fêter leurs vingt ans de voyage (cf interview de Gérard Naulet dans ce Jazz Hot n°681), Gérard Naulet et «ses deux Orlando» nous offrent la fluidité et l’évidence de leur conversation. La souplesse et le moelleux des thèmes nous invitent dans leur confortable complicité; les clins d’œil et surprises percussifs nous ressourcent et stimulent la curiosité; la générosité de leur latin jazz est le fruit de leur perceptible et authentique amistad: Gérard, entre jazz et Cuba, Maraca, entre Paris et Cuba, et Orlando Poleo, le Mage Yoruba partout chez lui, devaient se rencontrer; par-delà les océans et leurs parcours.
Embarquons: «Guajirando» de José Fajardo, introduit avec le tumbao (rythme) piano/percussions, force voix et la flûte enchantée de Maraca, le feeling tone (perception directe) de Cuba, irréversible, inconditionnel, c’est fini, nous sommes déjà pris par l’hypnose vaudoue. Avec «Danzón para dos corazones», nous sommes dans les rues de La Havane, puis sur le Malecón, la mythique promenade du bord de mer, avec tout le lyrisme dû à sa beauté, jazz dans les couleurs et cadence des vagues sans fin. «Arriba mi montuno» est une composition d’Orlando Poleo qui sait tout des Caraïbes et de l’Amérique centrale, entre percussions, cuivres et voix; un condensé d’authenticité sur la civilisation melting pot du Golfe du Mexique qui harponne tout amateur de rythme envoûtant et d’atmosphère dense. «Alena», d’Orlando Maraca Valle, est dédiée à sa fille. C’est une douce ballade chaloupée introduite à la contrebasse par Felipe Cabrera, puis balayée par la brise qui vient de la flûte du Papa et du saxophone d’Irving Acao. L’arrangement est soigné, c’est celui d’un grand orchestre très intégré, une belle horloge. Avec «Astorias» (Gérard Naulet), nous voilà repartis faire la fête, le tour des lieux de musique de la capitale mondiale du cigare et du rhum, jusqu’à la fin de la nuit, entre phrasé jazz des chorus et danses latines dans la respiration du tempo. «Tu mi delirio» de Cesar Portillo de la Luz, c’est la mélancolie du crépuscule avec le vibrato de Maraca et le contre-chant de Gérard Naulet très syncopé, une vraie déclaration d’amour poétique et lumineuse, une séance de charme à deux. «Descarga para dos» (Gérard Naulet) fait penser à la frénésie des grandes villes, chacun affairé sur ses riffs et pourtant tous synchronisés grâce au rythme inflexible des percussions. «Obsesión» de Pedro Flores nous offre dans l’introduction une halte alanguie et réflexive après l’agitation, puis le tumbao revient, plus métronomique que jamais, inflexible, sur lequel Philippe Slominski développe un beau chant triste à la trompette. Mais déjà «Decídete» (Dejala que siga andando) de José Antonio Méndez-Reinaldo Bolagnos, nous ramène à la gaîté de la boite à rythme ensoleillée, entre perçu, piano, flûte, voix, saxo et trompette, une effervescence vivfiante. «Rive gauche» (Gérard Naulet) évoque le charme de la Place Furstenberg et de ses illustres fantômes du jazz, en duo avec la contrebasse de Jean-Michel Charbonel. «Ronda» (Gérard Naulet) nous renvoie dans le tourbillon implacable du quotidien avec une belle maestria des deux percussionnistes. Dans «Talking to Simone», Gérard Naulet nous parle de ses papotages avec Simone Ginibre, Madame Grande Parade du Jazz de Nice, de leurs années de complicité, de rires, de potins, de vitalité, de confidences, entre jazz, latin, jazz latin et latin jazz.

Jérôme Partage
© Jazz Hot n°681, automne 2017

José Caparros
A Walk in Love

A Walk in Love, Isa, Brooklyn Bridge, Mymou, Nancy (With the Laughing Face), Barbara, Song for R.C., Tomy
José Caparros (tp), Michael Cheret (as, ts,), Wilhelm Coppey (p), Brice Berrerd (b), Thierry Larosa (dm)

Enregistré les 16, 17 et 18 octobre 2015, Fuveau (13)

Durée: 45’

Autoproduit JCCD 001 (josecaparros@wanadoo.fr)

Sans prétention mais avec sureté, José Caparros, trompettiste très actif dans le sud-est de la France, et dont la notoriété a gagné l’international, propose un nouveau quintet qui tourne à fond. Pour cet album autoproduit, il signe six compositions originales, inspirées ou dédiées à ses amis, ses voyages et «Song for R.C.» en hommage à son père, Roger. Les deux autres titres, reprennent des superbes thèmes de James Van Heusen, «Nancy (With the Laughing Face)» et «Barbara», orthographiée à la française, d’Horace Silver. D’entrée on pourrait penser à un groupe de McCoy Tyner à cause du son du piano et du style mais on s’oriente vite dans un univers proche d’Horace Silver, d’Art Blakey et tout simplement le sien. Sur «Isa», le pianiste Wilhem Copley marie à souhait l’ébène de ses touches à la sensibilité de la trompette bouchée pour une ballade plus que poignante. Cette formule du hard bop revisité, expose parfaitement les nuances et chacun peux s’y exprimer à souhait, tels les échanges du saxophoniste, Michael Cheret répliquant à José Caparros sur une rythmique précise et swingante. Les titres en général, assez cours, autour de cinq minutes donnent les intentions de cet album où alternent mélodies plutôt lentes et tempos accélérés. Pour l’avoir écouté maintes fois en concert, je connaissais les qualités de José Caparros mais cet album où il est parfaitement entouré est vraiment une belle surprise. Certes il ne propose pas une révolution mais assure dans la tradition du jazz un bon moment dont les concerts doivent être encore être meilleurs à déguster en live.
Cet album permet aussi de découvrir des accompagnateurs de haut niveau. Le saxophoniste, Michael Cherret, a forgé ses armes au CNSM de Paris sous la direction de François Jeanneau et a joué notamment dans les big bands de Frank Lacy ou d’Antoine Hervé; il dirige aujourd'hui son propre groupe et a signé en leader un troisième album, Manavérem.
Brice Berrerd, et Wilhelm Copley (médaille d’or du Conservatoire National de Lyon, dirigé par Mario Stantchev) évoluent dans la région Rhône-Alpes et jouent avec de nombreux groupes lyonnais. Quant à Thierry Larosa, compagnon de route de José Caparros depuis de longues années, il complète avec son savoir-faire et une assise parfaite ce brillant attelage. Un seul regret: aucun livret ne vient détailler ce bel enregistrement dont l’intégralité a été réalisée avec finesse et sérieux par le pianiste mais aussi ingénieur du son, Lionel Dandine, dans son «Studio B» à Fuveau.

Michel Antonelli
© Jazz Hot n°681, automne 2017

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueJobic Le Masson Trio + Steve Potts
Song

Cervione, Round Table for Four, Song, Tangle, C, Waldron Well, Brook, Double Dutch Treat, Idania, Backache, You must think I’m Crazy
Jobic Le Masson (p), Peter Giron (b), John Betsch (dm) + Steve Potts (as,ss)

Enregistré les 1er et 2 septembre 2015, Paris

Durée: 1h 08' 31''

Enja 9644-2 (L’Autre Distribution)

Cet album de Jobic Le Masson (qui était à l’honneur dans notre précédent numéro) est une perle du jazz contemporain, une de ces pépites pour aficionados autrefois échangées sous le manteau pour ce qu’elles recélaient de promesses artistiques réservées à un public de connaisseurs. Depuis que Steve Potts a rejoint le groupe il y a quelques années déjà, le trio devenu quartet ne cesse d’évoluer et de séduire, aux termes d’une démarche artistique empreinte d’intégrité et de sincérité, une passion pour la connaissance finalement très conforme aux valeurs originelles du jazz et du blues. Bien sûr, John Betsch et Steve Potts ont joué des années durant avec Steve Lacy, ce qui confère une couleur free jazz à la musique proposée ici, mais l’hymne à la liberté fondamentalement formulé sur Song va bien au-delà de l’appartenance à un courant formel défini, ou de l’obligation de maintenir des codes d’appartenance plus ou moins pertinents. Car c’est à un véritable jeu de pistes que cet album longuement muri nous convie, chaque pièce évoquant une mosaïque ou un puzzle que l’auditeur aurait hâte de compléter, à l’instar d’une bonne saga musicale dont le spectateur attendrait impatiemment le fin mot. Une citation de Steve Lacy accompagne les notes du livret, mettant l’accent sur l’importance du jeu en groupe au sein d’une formation durable et non fluctuante. Ce paramètre, encore très courant pendant l’âge d’or des clubs, où il n’était pas rare de pouvoir écouter chaque soir le même combo durant une semaine ou plus, est souvent réduit à la portion congrue aujourd’hui, avec des musiciens fréquemment contraints au rôle de session man pour survivre au quotidien dans une économie problématique. Rien de tel, cependant, avec Jobic Le Masson et ses compagnons, qui assurent à leur musique un ancrage très social, quitte à devoir renoncer à une audience plus large sacrifiée au profit d’une démarche collective et solidaire qui fait honneur au jazz en même temps qu’elle sert admirablement leur propos. Des lieux comme Les Sept Lézards, le Bab’Ilo, ou Les Ateliers du Chaudron, chers au cœur du pianiste, permettent de par les idéaux communautaires qu’ils promeuvent, le développement d’affinités électives entre des musiciens dont la cohésion est comme renforcée par l’amitié, raison pour laquelle l’énorme travail préalable nécessité par la conception de Song a pu être concentré sur deux jours lors de l’enregistrement au studio Davout. Autre particularité, chacun des musiciens sert audiblement la section rythmique, ainsi qu’en témoigne «Cervione», avec le groove impitoyable de Peter Giron et sur lequel plane l’ombre de Cecil Taylor. Sur «Tangle», on réalise pleinement ce qu’apporte Steve Potts au niveau de la structure interne des titres, tant la composition évolue sur un fil sans jamais trébucher, ni donner dans l’assonance gratuite. «Waldron Well» exprime mieux qu’un long discours la dette envers les grandes figures du jazz, permettant au leader de prendre un chorus très enraciné, jamais oublieux des qualités rythmiques parfois laissées de côté par des solistes à succès, et «Double Dutch Treat» génère, par son caractère incantatoire, une danse de Saint-Guy aux effets fondamentalement très viraux. Le CD se termine sur une note intime et humoristique avec «You Must Think I’m Crazy». Un disque formidable. Définitivement l’un des "must have" parus ces dernières années.
Jean-Pierre Alenda
© Jazz Hot n°681, automne 2017

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueYves Brouqui Trio
How Little We Know

How Little We Know, These Are Soulful Days, Between You and Me, Love Letters, Close Your Eyes, Lament, Street of Dreams, Blues for PM, Lazy Bird, Something like Bags, This Is New
Yves Brouqui (g), Kenji Rabson (b), Joe Strasser (dm)

Enregistré le 23 mars 2015, Paris

Durée: 1h 08' 39''

Gaya Music Pro
duction 036 (Socadisc)

Yves Brouqui est un guitariste dont le style montre par l’exemple qu’un classicisme achevé peut se conjuguer avec une grande modernité, aux termes d’un parcours et d’une démarche artistique des plus accomplis. Comme le professait René Char, il fait cortège à ses sources en nourrissant son art des plus grandes références, sans jamais se les approprier de manière servile, à la manière de certains copistes obséquieux. Son phrasé très délié charrie tous les matériaux glanés au fil des nombreuses sessions effectuées en tant que leader ou que sideman, ce qui lui permet d’appréhender les standards du jazz de façon fluide et naturelle, en y apposant une patte personnelle devenue synonyme d’évidence. Sa maturité, désormais éclatante, lui permet d’alterner classiques du genre et compositions personnelles en les enchainant sans rupture audible. On reconnaît tout au long du disque cette faconde qui lui est propre sur des hommages rendus aux plus grandes figures du jazz, et sa maitrise achevée lui permet d’explorer des contrées musicales loin de se limiter à l’univers de la guitare. Cet œcuménisme était déjà celui du CD The Music of Horace Silver qui avait fourni l’alpha et l’oméga d’une versatilité sans cesse plus prolixe et plus aboutie, et qui, par son dépouillement apparent, portait déjà la marque d’un sens de l’orchestration spécifique. On peut d’ailleurs aisément avoir le sentiment que son travail avec des musiciens comme Alain Jean-Marie ou Jacques Pelzer n’est pas étranger au fait d’avoir pu développer un vocabulaire digne de maîtres tels René Thomas et Django Reinhardt. Mais Yves Brouqui ne s’est pas contenté de faire ses gammes dans l’ombre des grands anciens. Collaborant avec des musiciens épris de liberté comme Steve Potts ou Christian Vander, il développe sur la scène un art des possibles harmoniques toujours en connexion avec l’héritage des légendes du jazz. Son séjour à New York,et les sessions du Smalls Jazz Club lui offrent succès artistique et critique, ainsi qu’en atteste le Live at Smalls, une expérience irremplaçable qui se prolonge dans la chaleur blanche et l’émulation générées par le club Smoke. A son retour en France, il travaille et enregistre avec Fabien Mary, Laurent Courthaliac, David Sauzay ou Mourad Benhammou et devient guitariste du «Duc Des Lombards Jazz Affair», sous la houlette de Xavier Richardeau, accompagnant également le saxophoniste Dmitry Baevsky lors de ses séjours dans la capitale.
Sur
How Little We Know, Yves Brouqui met pour la première fois de sa carrière la formule du trio en lumière, au cœur d’un projet offrant liberté d’expression et interactions entre les musiciens étendues, qui bousculent le champ du possible en matière d’improvisation. La batterie de Joe Strasser fait ici montre d’une très grande souplesse, tandis que la contrebasse de Kenji Rabson sert le caractère protéiforme du trio en conférant des propriétés presque félines au tempo, assorti de parties de guitare qui ne dépareraient pas sur un enregistrement de Grant Green. L’hommage à Wes Montgomery «Something Like Bags» est de ce point de vue tout à fait emblématique des possibilités entrevues en détaillant le background du guitariste, avec ses qualités de précision, de fougue et de brio instrumental parfaitement dosés. Le travail de six cordes allie sensibilité des bends et un vibrato tout de tact et de parcimonie, des propriétés heureuses qu’on retrouve également dans l’univers musical de Jim Hall, avec, peut-être, des tonalités moins oniriques et plus rondes, quoi que tout aussi subtiles en ce qui concerne les nuances et le toucher. Le swing est présent tout au long des onze plages du disque, et les mélodies envahissent l’espace pour ne plus vous quitter («Between You and Me»). Mention spéciale à «These Are Soulful Days» dont la mélodie évoque la maestria de Pat Martino, «Lament» dont la beauté originelle est servie par un sens de la sobriété que n’aurait pas renié Kenny Burrell, et «Lazy Bird» qui témoigne d’une liberté de traitement très coltranienne, tout en étant ancré dans une tradition qu’on pourrait qualifier de bien française, au meilleur sens du mot. Une œuvre phare de la part d’un musicien désormais au sommet de son art.

Jean-Pierre Alenda
© Jazz Hot n°681, automne 2017

Andrea Motis
Emotional Dance

He's Funny That Way, I Didn't Tell Them Why, Matilda, Chega de Saudade, If You Give Them More Than You Can, Never Will I Marry, Emotional Dance, You'd Be so Nice, La Gavina, Baby Girl, Save the Orangutan, I Remember You, Senor Blues, Louisiana O Els Camps De Coto
Andrea Motis (voc, tp), Ignasi Terraza (p), Josep Traver (g), Joan Chamorro (b, ts, fl), Esteve Pi (dm) + Joel Frahm (ts), Warren Wolf (vib, marimba), Scott Robinson (bs), Joel Frahm (ts), Perico Sambeat (ss, as), Cafe da Silva (perc), Gil Goldstein (acc)

Enregistré du 25 au 30 mars 2016, lieu non précisé

Durée: 1h 02' 26''

Impulse! 0602557317947 (Universal)

Andrea Motis
He's Funny That Way

He's Funny That Way, If You Give Them More Than You Can, I Remember You
Andrea Motis (voc, tp), Ignasi Terraza (p), Josep Traver (g), Joan Chamorro (b), Esteve Pi (dm) + Joel Frahm (ts), Warren Wolf (vib), Scott Robinson (bs)

Enregistré du 25 au 30 mars 2016, lieu non précisé

Durée: 13' 27''

Impulse! 0602547485106 (Universal)


Andrea Motis, née en 1995 à Barcelone, a commencé à 7 ans la trompette puis elle fut révélée dans le très swing Sant Andreu Jazz Band de Joan Chamorro, au sax alto et surtout à la trompette, ce qui lui a donné très tôt l'occasion de se frotter à des jazzmen d'expérience comme Pepe Robles, Wycliffe Gordon, Bobby Gordon, Dick Oatts. C'est toute la différence de l'enseignement de Chamorro –par rapport aux institutions dites de jazz d'Europe–, il y forme des swingmen/women sur un partage avec les aînés. D'où la déception relative à l'écoute de ce premier album d'Andrea Motis, chez Impulse!, dans lequel le swing n'est pas toujours convié. De plus la chanteuse a, ici, pris le pas sur la trompettiste, et nous avons déjà plus que beaucoup de jeunes chanteuses à la voix charmante! On pourra donc se contenter du EP He's Funny That Way, extrait de l'album Emotional Dance. Ce qui ne signifie pas que ce soit mauvais. La voix d'Andrea Motis est bien sûr plaisante, mais il est exagéré de la comparer à celle de Billie Holiday car il n'y a pas la charge émotionnelle de Lady Day. Par contre, Andrea évoque bien Eddie Jefferson par sa façon de phraser dans «Baby Girl» (en re-recording elle tient la trompette dans le background). Notons que l'introduction au sax ténor de Joan Chamorro est un délice d'expressivité et l'accompagnement d'orgue bien venu. C'est la meilleure ballade de l'album. A l'inverse, «If You Give Them More Than You Can» composé par Andrea Motis est soporifique et Perico Sambeat au soprano est d'un «modernisme» convenu épouvantable (pire encore dans «Matilda»). Andrea Motis sauve le titre avec son solo de trompette. Elle a aussi signé «Save The Orangutan», du pur hard bop où tous les solos sont bons (Ignasi Terraza comme toujours, Motis, Frahm). Trois titres sont chantés en catalan dont «La Gavina» avec le coltranien Joel Frahm. Parmi les meilleurs titres: «He's Funny That Way» (excellents solos de Terraza, Traver, Robinson, Motis), «Never Will I Marry» (solos de Motis, Terraza superbe! Notons que Sambeat est plus supportable à l'alto), «You'd Be so Nice» (belles prestations de Motis, Robinson qui font aussi une alternative avec Esteve Pi) et «I Remember You» (bons solos de Wolf et Motis). Ignasi Terraza qui est le meilleur soliste, est aussi le compositeur d'«Emotional Dance», une jolie ballade. Andrea Motis, invitée en mai 2017 à la Conférence de l'International Trumpet Guild, a une bonne sonorité charnue, parfois au timbre un peu sombre comme un bugle, un phrasé jazz, un jeu sans surcharges en notes et sans effets dans l'aigu. Si elle veut bien se concentrer sur le jeu de trompette, nous tenons un beau talent.

Michel Laplace
© Jazz Hot n°680, été 2017

Jazz Ladies
1924-1962

Lil Hardin Armstrong, Mary Lou Williams, Hazel Scott, Dorothy Donegan, Yvonne Blanc, Barbara Carroll, Marian McPartland, Jutta Hipp, Lorraine Geller, Terry Pollard, Patti Brown, Pat Moran, Toshiko Akiyoshi, Joyce Collins, Lovie Austin, Dolly Jones, Blanche Calloway, Mills Cavalcade Orchestra, Valaida Snow, Melba Liston, Mary Osborne, Clora Bryant, Kathy Stobart, Shirley Scott, Dorothy Ashby, Vi Redd, Ina Ray Hutton, International Sweethearts of Rhythm, Hip Chicks, Ivy Benton, Vivien Garry, Beryl Booker.
Enregistré entre novembre 1924 et le 22 mai 1962, Chicago, New York, Londres, Hackensack, Paris, Livingston, Los Angeles, Frankfurt, Boston, Camden, Stockholm, Hollywood

Durée: 3h 47' 37''

Frémeaux & Associés 5663 (Socadisc)


Le livret nous affirme qu'«à la ségrégation noir/blanc vient s'ajouter celle homme/femme». C'est vrai, mais la seconde fut en art, la plus marquée. La misogynie avait court d'égale manière dans les deux communautés. Le texte peut laisser à penser que les difficultés des femmes musiciennes ne se sont manifestées que dans les milieux jazz. Faux. On lira la page 19 de ma préface au DVD-Rom Le Monde de la Trompette et des Cuivres, où je soulève aussi, contrairement au texte du livret, la vraie question pour les instrumentistes: existe-t-il une particularité expressive féminine? Cette bonne compilation écarte les chanteuses qui n'eurent pas à souffrir de cette mise à l'écart, sans doute parce que les timbres de voix et maniérismes amènent la touche féminine qui n'existe pas chez l'instrumentiste. Nous nous félicitons de trouver Dolly Jones, Valaida Snow, Clora Bryant (tp) et Melba Liston (tb). Engagée par Dizzy Gillespie, cette dernière raconte dans To Be or Not to Bop la condition féminine (p. 402): «une fois à New York, j'ai entendu des commentaires du genre; 'Bon Dieu, mais pourquoi a-t-il fait venir de Californie un trombone femelle?'». Après que l'orchestre ait déchiffré un arrangement de Melba: «Ils ont tous dit: 'C'est bien ce qu'a fait la petite mère, là'. J'étais devenu la petite mère au lieu de la femelle». Voici les perles de cette compilation. D'abord une entorse à la règle car Lil Hardin Armstrong apparait comme chanteuse (Teddy Cole, p) dans «Doin' The Suzie-Q» où brillent Joe Thomas (tp) et Chu Berry (ts).

Sinon le CD1 est évidemment consacré aux pianistes. Mary Lou Williams est sous l'influence de Willie Le Lion Smith dans «Swingin' for Joy». Hazel Scott démontre que femme et swing vont bien ensemble dans «Embraceable You». Notons le solo de Charles Mingus et l'alternative entre Hazel et Max Roach dans «The Jeep Is Jumpin'». Dorothy Donegan donne un bon «Over the Rainbow» (1957) et Terry Pollard une plaisante version de «Laura» (1955). Une des têtes de turc de Boris Vian était Yvonne Blanc qui prouve avec ce «Limehouse Blues» qu'il avait tort (bons solos de René Duchossoir, g et Arthur Motta, dm). Marian McPartland donne une belle alternative avec Joe Morello dans «Four Brothers» tout comme Lorraine Geller avec Bruz Freeman dans «Clash by Night». Le «Poinciana» de Lorraine Geller en solo est bien. Entourée d'Ed Thigpen (dm) et Peter Ind (b), Jutta Hipp est excellente dans «Horacio». Le travail de Roy Haynes (dm) et Oscar Pettiford (b) sert à merveille Toshiko Akiyoshi dans «Pee, Bee and Lee». Le grand Frank Butler (dm) est derrière Joyce Collins dans «Just in Time».
Le CD2 est consacré aux instrumentistes divers, néanmoins il y a une chanteuse, Blanche Calloway (influence d'Ethel Waters dans «Mosery») à la tête d'un bon big band (deux titres réédités en Classics 783). On commence par les combos de Lovie Austin (titres réédités en Classics 756), «Steppin' on the Blues» (Tommy Ladnier, cnt) et «Frog Tongue Stomp» (j'avais déjà signalé que c'est Al Wynn et non Kid Ory, tb, et probablement Jimmy Cobb, cnt). On n'est pas sûr que ce soit Dolly Jones l'excellente cornettiste dans «That Creole Band» (et ce n'est pas Barney Bigard, ss-ts). Elvira Rohl (tp) participe aux faces du Mills Cavalcade Orchestra (solo un peu fragile dans «Rhythm Lullaby») avec un groupe vocal féminin. Deux trompettistes-chanteuses connues sont là, Valaida Snow et Clora Bryant. Valaida est bien entourée dans «High Hat, Trumpet and Rhythm» (Freddy Gardner, ts, réédité en Classics 1158) et elle prend un solo de trompette fragile mais bien senti dans «My Heart Belongs to Daddy» (réédité en Classics 1122). Des deux titres de Clora Bryant, «This Can't Be Love» est le meilleur. Elle y prend un solo solide qui ne la distingue en rien d'un collègue masculin. Dans «Mischevious Lady» du quintet Dexter Gordon, excellent (réédité en Masters of Jazz 156), Melba Liston est encore débutante et les progrès sont nets dans «My Reverie» avec le big band Dizzy Gillespie (cf. supra) où elle vaut largement le niveau d'un Slide Hampton. «The Throlley Song» par son ensemble de trombones (Bennie Green, Al Grey, Benny Powell) est de premier ordre. Les deux titres de Mary Osborne (g) en quintet sans souffleur (Tommy Flanagan, Danny Barker, Tommy Potter, Jo Jones) sont d'un haut niveau. Kathy Stobart (ts) a un son pulpeux dans «Gee Baby» (avec Humphrey Littelton) comme Lockjaw Davis dans un décapant «Land of Dreams» avec l'organiste Shirley Scott, également remarquable en trio dans «All of You». Comme le piano, la harpe est considérée comme un instrument pour les femmes [sic]. Dorothy Ashby, harpiste pas très swing, est illustrée dans deux titres, «Aeolian Groove» (Frank Wess, fl, Eddie Jones!, b, Ed Thigpen!, dm) et «With Strings Attached» (Terry Pollard, vib). Nous avons connu Vi Redd (as, voc) en vedette de Count Basie. Elle a un style bien venu, proche de celui d'Eddie Vinson («If I Should Lose You», «I'd Rather Have a Memory Than a Dream» avec Herb Ellis, g).
Le CD3 est dévolu aux ensembles féminins. Ina Ray Hutton et les International Sweethearts of Rhythm laissent des films (disponibles sur YouTube). Le personnel de ces Melodears de Hutton est imprécis (sax baryton, vibraphone). La même trompettiste intervient avec classe en solo dans «Wild Party», «24 Hours in Georgia», «Witch Doctor» de Hutton (Elvira Roth?). Cinq titres pour les Sweethearts c'est justice. Même punch que tous les swing bands masculins de cette période 1944-45. En solo, l'extravertie et solide Tiny Davis (tp, née en 1909) et surtout l'expressive Vi Burnside (ts, née en 1915: «Vi Vigor»!). «Striptease» permet d'apprécier Marjorie et L'Ana Hyams (vib, ts) et surtout Jean Starr (tp, ex-Sweethearts). Elle est une remarquable boppeuse, remarquée par Dizzy Gillespie, comme le prouve «7 Riffs with the Right Women» (Vicki Zimmer!, p). Rose Gottesman (dm) assure derrière Marjorie Hyams, Mary Osborne et Mary Lou Williams dans «Conversation» (1946). Les trios de Mary Lou Williams et de Beryl Booker ne méritent pas l'oubli. Gracie Cole, disciple d'Harry James s'illustre dans l'orchestre de variétés d'Ivy Benson (as). Deux des meilleurs combos féminins ont été retenus, celui de Vivien Garry (b) qui vaut pour Edna Williams (tp) et Ginger Smock (vln) (3 titres) et celui de Terry Pollard avec la boppeuse méconnue Norma Carson (3 titres)! Le livret donne de brèves biographies de certaines de ces dames qui nous font passer là un bon moment!
Michel Laplace
© Jazz Hot n°680, été 2017

Laura Dubin
Live at the Xerox Rochester International Jazz Festival

Titres communiqués dans le livret
Laura Dubin (p), Kieran Hanlon (b), Antonio H. Guerrero (dm)

Enregistré: le 2 juillet 2016, Rochester (New York)

Durée: 1h 55' 46''

Autoproduction
(www.lauradubin.com)


Charl Du Plessis Trio
Baroque Swing Vol. 2

Titres communiqués dans le livret
Charl du Plessis (p), Werner Spies (b), Hugo Radyn (dm)

Enregistré le 26 juillet 2015, Ernen (Suisse)

Durée: 1h 03' 45''

Claves Recors 50-1609
(www.claves.ch)


Née à Rochester (New York), Laura Dubin, épouse du batteur Antonio H. Guerrero, n'est pas sans évoquer Oscar Peterson dans le meilleur des cas («This Could Be the Start of Something Big», «Something's Cooking», «Ode to O.P.» et «Green Arrow» de sa composition) et un peu Bill Evans («Waltz for Bill»). Mais elle n'a pas vraiment de style car elle peut aussi jouer «stride» (en solo: «Handful of Keys») et plonger dans le genre modal à la McCoy Tyner («Thunderstorm»). Elle signe pas mal de thèmes «Invention for Nina» évidemment inspiré par...Bach, le bluesy «Doc Z»). Laura Dubin s'est fait la spécialité de coupler des standards américains avec un auteur classique: Le Tombeau de Couperin / «My Favorite Things» (pauvres Ravel/Rodgers & Hammerstein), «Prelude to a Kiss» / Valse n°1 opus 64 (Ellington/Chopin), en solo et pas mal Reflets dans l'eau / «Our Love Is Here to Stay» (Debussy/Gershwin). Un gadget «easy listening». Ce peut être enfin le fait de «jazzer» une pièce classique (Sonate Pathétique n°8 de Beethoven). Elle a une bonne technique, c'est propre. Le trio est bien rodé, les musiciens sont soudés. Rien de désagréable, rien d'enthousiasmant non plus comme la plupart des produits labellisés «jazz», aujourd'hui. Deux CD c'est bien long, un seul aurait suffit.
Inutile de dire que jouer les compositeurs baroques en jazz (ou supposé tel) n'est pas nouveau! Ce fut même une mode autour de 1965. Puis notre Claude Bolling fut un pionnier de ce qu'on étiquette «cross over», genre qui est revendiqué par le trio sud-africain Charl du Plessis.
La formation a déjà donné un premier volume en 2013. Cette fois, elle s'en prend à Gershwin (sic), Gluck, Vivaldi, Haendel et inévitablement à Bach, un compositeur d'exception car même mal joué il reste plaisant! Ce sont d'ailleurs les œuvres de Bach qui se prêtent le mieux à cet exercice: la Toccata & Fugue en ré mineur retient l'attention et les musiciens y démontrent leur compétence. Les Inventions (ici n°8, 4, 13) ont toujours été travaillées par des jazzmen, notamment la n°4 qui figure dans un recueil de Bud Brisbois pour la trompette; ça swingue mieux quand on évite d'improviser dessus. Belle démonstration du batteur dans la n°4, mais c'est trop long. C'est intéressant quand on connait bien l'œuvre, pour l'avoir joué soi-même, descellant ainsi les contributions qui paraissent prétentieuses en comparaison de l'immensité de J.S. Bach. Le trio aborde aussi le Prélude et Fugue n°3 en do dièse majeur et propose une «New Jazz-Suite» en six mouvements conçue à partir de diverses compositions de Bach (extraits de Suites, des Variations Goldberg, de Cantates). L'extrait de la Suite en ré mineur de Haendel est choix qui fonctionne. La Mélodie d'Orphée & Eurydice de Gluck est superbe en elle-même et l'improvisation qui en découle est sans utilité. Dans le «Ballet des Ombres heureuses» tiré de la même œuvre, le trio swingue bien et le bassiste comme le batteur (aux balais) ont un talent réel. Ce domaine du «cross over» est très «easy listening». En d'autres termes plus français c'est de la bonne musique de variétés. On écoute sans déplaisir et on constate que ces pianistes improvisateurs en cherchant le respect et la musicalité, sonnent tous de la même façon dépassés qu'ils sont par la qualité thématique de ces compositeurs d'exception.

Michel Laplace
© Jazz Hot n°680, été 2017

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueSébastien Troendlé
Boogies on the Ball

A la la, Winter Boogie, Boogaudébut Ragalafin, Woodywood Pecker Boogie, Tendinite Blues, Boogie On The Ball, Chapel Street Boogie, Grosse Gauche, Charlie's Boogie, Sorti du Four, Let the Left Hand Roll, African Dream, C'est Si Bémol, Quelques Flocons
Sébastien Troendlé (p)

Enregistré en décembre 2016 et janvier 2017, lieu non précisé

Durée: 1h 00' 42''

Frémeaux & Associés 8537 (Socadisc)

Nous sommes devant une avalanche de CDs de boogie woogie! Voici que Sébastien Troendlé (né en 1977) vient gonfler l'offre. Y-a-t-il une telle demande? Ceux qui achètent ces disques, souvent au détours d'un concert, consacrent-ils autant d'intérêt à Pinetop Smith, Cow Cow Davenport, Jimmy Yancey, Pete Johnson, Albert Ammons, Sammy Price, voir même Fats Domino? Non. Nous sommes dans une niche commerciale. Sébastien Troendlé sait en tirer profit. Après un Rag'n Boogie (Frémeaux & Associés 8507), la sortie de sa méthode de Boogie-Woogie (2016, éditions Henry Lemoine), cet ex-élève de l'Académie de Bâle et ex-enseignant à l'école de musique de Haguenau, nous propose quatorze de ses compositions boogie. Il déploie beaucoup d'énergie sans éviter la lourdeur («A la la», «Winter Boogie», etc). On en vient à regretter la pratique plus nuancée d'un Jean-Paul Amouroux. De toute façon le "grand public" n'est, aujourd'hui, pas apte à distinguer un dandy d'un bûcheron. Non pas que ce CD soit totalement dépourvu d'intérêt d'ailleurs: il y a de bons passages dans «Boogaudébut Ragalafin» (pour la fin justement qui tire vers le stride), le début low-down de «Tendinite Blues», la courte introduction perlée à «African Dream» et «C'est Si Bémol» dans le genre Pr Longhair / James Booker. Mais trop de boogie tue, sinon le boogie, la santé des chroniqueurs (tout au moins celle du signataire).

Michel Laplace
© Jazz Hot n°680, été 2017

Jean-Paul Amouroux
Plays Boogie Woogie Improvisations

Boogie Woogie Piano Solo, Boogie Woogie Train, Walkin' the Basses, Express Special, Warming Up The Steinway, Lazy Boogie Woogie, Boogie for Piano & Harpsichord, Shakin' and Stompin', September 23 Boogie, 88 Special, Barrel House Shuffle, Riffin' the Boogie, Boogie for Piano & Organ, Bluesin' the Boogie, Perpetual Boogie Woogie, JP Blues for Véronique, Rollin' the Basses, Boogie for Piano & Celesta, Boogie All Day Long, Shufflin' and Swingin', Marcal Boogie Woogie
Jean-Paul Amouroux (p, org, kb, celesta)

Enregistré le 23 septembre 1994, Paris

Durée: 1 h03' 46''

Black & Blue 851 2 (Socadisc)

Le hasard des éditions Black & Blue? C'est le second CD de Jean-Paul Amouroux en peu de temps. Le précédent a été chroniqué dans Jazz Hot n°678 de l'hiver 2016-2017 (enregistré en 2015)! Celui-ci a tardé à resortir (1994). A quoi bon une discographie aussi pléthorique? Quel que soit le talent de Jean-Paul Amouroux, ne vaut-il pas mieux écouter en priorité les fondateurs du genre tels Albert Ammons, Pete Johnson, Jimmy Yancey, Big Maceo, Memphis Slim, etc? Nous le pensons. La réédition de ces maîtres s'impose plus que celle-ci qu'Alain Balalas estime, dans le texte du livret, être «le meilleur de tous ceux de Jean-Paul Amouroux». Il est en effet bon parmi les milliers de disques d'un genre aussi réjouissant que monotone, même lorsque l'interprète sait, comme ici, y diffuser l'indispensable swing. Une qualité d'Amouroux est la stabilité de son tempo. Il fait au mieux pour varier les climats d'un titre à l'autre, et dans trois titres il sollicite le clavecin, le celesta ou l'orgue (pas mal) pour diversifier. Mais le genre est ce qu'il est. Nous aimons lorsqu'il y a un peu de tripes comme dans «Barrel House Shuffle», «Bluesin' the Boogie» (nuances) et surtout le beau «JP Blues for Véronique». Un disque pour les inconditionnels de Jean-Paul Amouroux et/ou du boogie woogie.

Michel Laplace
© Jazz Hot n°680, été 2017

Rémi Toulon
Adagiorinho

Adagiorinho, Musset, Sambamaya, Elisa, Calle De Las Fiestas, Bagoola, Fuen, Tes Mots, Jogral, You Don't Know What Love Is
Rémi Toulon (p, ep), Sébastien Charlier (hca), Jean-Luc Arramy (b), Vincent Frade (dm), Zé Luis Nascimento (perc)

Enregistré: les 1er, 2 et 3 novembre 2016, Meudon (78)

Durée: 53' 52''

Alien Beats Records 17AB (Inouïe Distribution)

Un CD bien dans l'air du temps. Si Rémi Toulon (né en 1980) a été repéré et lancé par Jean-Pierre Bertrand et Fabrice Eulry c'est à son professeur, Bernard Maury, qu'il doit son orientation stylistique evansienne bien servie par sa formation classique («Tes Mots»). Les percussions sont là pour donner l'inévitable touche latine («Adagiorinho»). Il joue volontiers piano et Rhodes à la fois («Bagoola»). C'est plutôt agréable («Calle De Las Fiestas»). Jean-Luc Arramy a une belle qualité de son. Mais pour nous, qui nous ennuyons sans souffleur, l'attrait du disque est la présence de Sébastien Charlier (né en 1971), virtuose de l'harmonica diatonique Hohner dans six titres dont «Sambamaya», le dansant «Fuen» et le standard «You Don't Know What Love Is». Il expose fort bien le thème (un peu long à venir) d'«Elisa» de Serge Gainsbourg, l'un des trois titres qui ne soient pas de Rémi Toulon.

Michel Laplace
© Jazz Hot n°680, été 2017

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueThe Dime Notes
The Dime Notes

Original Jelly Roll Blues, Alabamy Bound, Aunt Hagar's Children's Blues, Black Stick Blues, The Pearls, T'Ain't Clean, Otis Stomp, Si tu vois ma mère, The Camel Walk, The Crave, I Believe in Miracles, Ole Miss, Turtle Twist, What A Dream
David Horniblow (cl), Andrew Oliver (p), Dave Kelbie (g), Tom Wheatley (b)

Enregistré: le 6 juin 2016, Londres

Durée: 55' 48''

Lejazzetal Records 16 (www.lejazzetal.com)

Voici un disque bien enregistré et luxueusement présenté. Ces «disciples-exécutants» (selon l'expression de Dizzy Gillespie) sont bons, mais il est indispensable de ne se procurer un tel disque qu'après l'écoute intensive de «Black Stick» par Sidney Bechet avec les Noble Sissle's Swingsters du 10 février 1938 (Jazz Classics 632), des Red Hot Peppers de Jelly Roll Morton dans «Original Jelly Roll Blues» (avec Omer Simeon, cl, 16 décembre 1926) et «The Pearls» (avec Johnny Dodds, cl, 10 juin 1927) et de l'historique trio de Jelly Roll Morton avec Barney Bigard (cl) et Zutty Singleton (dm) («Turtle Twist», 17 décembre 1929, Classics 642). Si en effet, David Horniblow (beau nom pour un souffleur!) se réfère à Sidney Bechet, notamment dans «Si tu vois ma mère» (le discrètement efficace David Kelbie y est audible), nous ne trouvons rien de Barney Bigard, Johnny Dodds et surtout Jimmie Noone dans son jeu contrairement à l'opinion d'Evan Christopher, auteur du texte du livret. Il y a un peu de Simeon et d'Edmund Hall (growl dans «The Crave», autre composition de Morton). Nous n'aimons pas ses notes tenues avec trop de vibrato («T'Ain't Clean»), criardes («Turtle Twist») ou chevrotantes («I Believe in Miracles»). Et pourtant Horniblow, ex-élève en clarinette à la Guildhall School, a confronté sa belle technique à la fréquentation des vétérans Kenny Ball, Acker Bilk et Chris Barber. Ce quartet sympathique n'évite pas la caricature («Ole Miss» sautillant), mais c'est globalement un groupe qui devrait plaire aux animations off des festivals d'aujourd'hui. Parmi les points forts, il y a le bassiste londonien Tom Wheatley (qui slappe dans «Alabamy Bound»), le pianiste américain fixé à Londres, Andrew Oliver (il a étudié à New Orleans avant l'ouragan Katrina) partout excellent (notamment dans sa composition, «Otis Stomp») et l'intérêt porté à Jelly Roll Morton scandaleusement négligé de nos jours.).

Michel Laplace
© Jazz Hot n°680, été 2017

L'Anthologie du Caveau de La Huchette
1965-2017

Titres et personnels détaillés dans le livret
Enregistré entre le 29 mars 1951 et le 8 mars 2017, Paris

Durée: 3h 48' 48
''
Frémeaux & Associés 5676 (Socadisc)

Cet établissement historique à plus d'un titre mérite d'être salué! C'est à partir de l'automne 1948 que le lieu est converti par Maurice Goregues au jazz qui se danse. Dany Doriz en prit la direction en janvier 1970. Tout ceci est rappelé dans le texte du livret signé Jean-Michel Proust agrémenté de photos symboliques. La présente illustration sonore est plus que sympathique, tout ne relevant pas de prises sur le vif dans les lieux comme le magistral «Fireworks» par Roy Eldridge en duo avec Claude Bolling. Pour des raisons d'accès sans doute, il y a des absents tels que Al Grey, Cat Anderson, Harry Edison, Art Blakey, Rhoda Scott, Raymond Fonsèque, Géo Daly ou les New Old Sharks de Fred Gérard (1986) avec Roger Guérin (j'étais assis à ses pieds, importuné par les jupons de danseuses déterminées). L’équipe de Jazz Hot y a célébré à plusieurs reprise l’anniversaire de la revue, animations musicales à la clé (Brisa Roché, Sarah Morrow, Sylvia Howard, etc). Il suffit de lire la liste des intervenants pour se douter de l'hétérogénéité des genres bien que tous dansables. A côté d'un jazz on ne peut plus orthodoxe, il y a la proximité du yéyé (Mac Kac: «cette sacré télé», 1965, qui est le sax ténor?), de la chanson française («La Belle vie», «Un scotch, un bourbon, une bière», «La Mer» - instrumental, pas de vocal de Marc Fosset!), de la valse musette (Marcel Azzola, «Double Scotch») et du rock'n’roll (Mighty Flea Conners, «Shake Rattle & Roll», 1990, Claude Braud, ts; King Pleasure; Al Copley) qui, nous l'avons souvent écrit, est du jazz aussi. Les renseignements discographiques posent de mineurs problèmes. Par exemple, «Caldonia» du CD1 est par Alton Purnell (et non Turnell) également chanteur (bon solo de Boss Quéraud, tp), page 18 bugle ne prend qu'un «g», qui est trompette dans le titre de Jean-Paul Amouroux-Sam Wooyard (1976, François Biensan?), nous sommes privés du nom des membres du big band Lionel Hampton qui, certes, est la seule vedette (vib, voc) de ce «In The Mood» comme de celui de Jeff Hoffman, de l'identité du chanteur dans «Moanin'» (Duffy Jackson bien sûr – à noter les grands Georges Arvanitas, p, Eddie Jones, b), du guitariste avec Sweet System («Fever»), le trompette dans «On the Alamo» (Jérôme Etcheberry me semble-t-il). Il n'en est pas moins vrai qu'il y a beaucoup à glaner. Ainsi dans le CD1, Wani Hinder (ts) avec Milt Buckner (org) dans le «Boogie Woogie au Caveau de la Huchette» (1975), Michel Denis (dm) excellent avec Memphis Slim («Shake Rattle and Roll», 1977), Stéphane Guérault (ts) avec Wild Bill Davis-Kenny Clarke («Indiana», 1977), Bill Coleman («On Green Dolphin' Street», 1979), Alain Bouchet (tp) et Patrick Bacqueville (tb) avec Maxim Saury («La Huchette», 1981), Carl Schlosser (ts) dans l'Octet Dany Doriz (1990) et Yannick Singery (p) avec Jacky Milliet-Claude Luter (1991). Dans le CD2: Carl Schlosser tonique avec Wild Bill Davis-Dany Doriz-Sacha Distel, Claude Gousset (tb) avec Zanini, Patrice Galas (p) avec l'excellente Gilda Solve, le goodmanien Bob Wilber (Doriz, Arvanitas, Butch Miles, dm, Eddie Jones, b!), Patricia Lebeugle («Fanfreluche»), Finn Ziegler (vln), un boogie par Claude Bolling (2003), Philippe Duchemin («Good Vibes», 2004). Le CD3 est strictement XXIe siècle (2012-17) pour se convaincre de la survivance du genre à l'écart des incongruités festivalières, avec au gré des plages aux côtés de déjà vétérans (Scott Hamilton, Claude Tissendier, Boney Fields,...), de précieux irréductibles (Malo Mazurié, Sébastien Gillot, Ronald Baker, Jérôme Etcheberry, tp/cnt, Drew Davies, Michel Pastre, ts, César Pastre, Franck Jaccard, p, Philippe Petit, org/p, Sébastien Girardot, b, Guillaume Nouaux, François Laudet, Didier Dorise, dm, etc). Bien sûr Dany Doriz est omniprésent, c'est bien naturel et un plaisir au swing constant. Un coffret qui est bon pour la santé mentale des jazz fans... pour ne rien dire des pieds des danseurs.

Michel Laplace
© Jazz Hot n°680, été 2017

Stan Laferrière Big One
A Big Band Jazz Saga

Dirty Rag (Ragtime, 1915), L'Oreille est hardie (Ballroom, 1923), To Bix (Collective Chicago, 1926), Slap That Band (Washingtonians, 1930), Jumpin' Count (Riff, 1935), Swing Swang Swung (Swing Clarinet, 1937), Glenn's Train (Train bounce, 1938), Clarinet Serenade (Moonlight, 1939), Harlem Jungle Jive (Jungle, 1940), Dizzysphere (Be-bop, 1945), Crazy Moon (Tenor Ballad, 1948), Cuban Scent (Bop latin, 1949), Deb's Darling (Big band ballad, 1954), Duke's Places (Groovy shuffle, 1956), Sorry For Lovin' You So (Crooner, 1958), Lalo's Waltz (TV Movie, 1960), Back to Roots (Soul, 1962), Funny Sixties (Bossa-twist, 1964), Climber Man (Modern ballad, 1970), Patouchamontoche (Funky, 1980)
Stan Laferrière (p, g, bj, dir), Benjamin Belloir, Mathieu Haage, Julien Rousseau (tp, flh), Anthony Caillet (tp, sousa), Nicolas Grymonprez, Cyril Dubilé, Bertrand Luzignant (tb), Jean Crozat (btb), Pierre Desassis, David Fettmann, Christophe Allemand, Olivier Bernard, Cyril Dumeaux, Frédéric Couderc (ss, as, ts, bar, bs, cl, fl), Sébastien Maire (b), Xavier Sauze (dm), Orlando Poleo (perc), James Copley (voc)

Enregistré en janvier 2017, lieu non précisé

Durée: 1h10’ 51’’

Frémeaux & Associés 8545 (Socadisc)

Une part de ces musiciens a joué dans le Big Band de la Musique de l'Air déjà dirigé par Stan Laferrière. L'éditeur ne prend même plus soin de donner le prénom des musiciens. Par ailleurs, nous avons indiqué dans la notice de cette chronique les sous-titres qui précisent un peu l'objectif du morceau, car il ne s'agit que de compositions originales de Stan Laferrière. Celui-ci nous livre aussi "son" histoire des big bands, dans le texte du livret. Heureusement, il est meilleur musicien qu'historien... On aurait aimé l'identification des solistes pour chaque titre, nous permettant ainsi de mieux connaître des artistes encore jeunes qui n'ont pas, pour l'instant, la notoriété des Louis Armstrong, Bix, Jack Teagarden, Benny Goodman, Dizzy Gillespie, etc. Le «Dirty Rag» est délicieux (presque trop swinguant pour évoquer 1915) avec un superbe solo de trombone (Nicolas Grymonprez?). Il est plaisant que l'on pense à Fletcher Henderson, en effet père du big band jazz avant qu'Ellington ne "se" trouve. On lui dédie un «L'Oreille est hardie» (belle astuce) qui "danse" bien. Belle qualité de son du trombone solo, solo de cornet...bixien (Mathieu Haage?) et un remarquable solo de ténor (Anthony Caillet, solide au sousaphone dans la rythmique). Le «To Bix» est une évocation parfaite du Gang (petite formation!) de Beiderbecke, avec saxo-basse. Le solo de cornet bixien est fin. La rythmique opte pour la contrebasse dès «Slap That Band» qui offre d'excellents solos de ténor, trombone et une belle écriture pour section de saxes. La rythmique devient basienne pour «Jumpin' Count» sur un tempo médium parfait pour le swing. On passe ensuite à une évocation de «Sing Sing Sing» et de Benny Goodman. Excellents solos de trompette avec plunger, ténor velu, trombone avec plunger dans «Glenn's Serenade» très Miller (comme l'évocation suivante genre «Moonlight Serenade»). Les tutti de trompettes avec sourdine sont très fins.
Le Big One démontre dans ce disque, outre une connaissance des styles, un haut niveau professionnel (richesse des nuances). Même si le style jungle est très antérieur à 1940, ce «Harlem Jungle Jive» l'évoque bien (bon solo de trombone!). On se doute à qui «Dizzysphere» s'adresse. A noter que le solo d'alto est plus dans la lignée Lee Konitz que Charlie Parker et le solo de trompette sonne comme du bugle (pas employé par les boppers de 1945). Beau travail du lead trompette en coda. Orlando Poleo participe évidemment à «Cuban Scent» très Machito et James Copley à «Sorry for Lovin' You So». «Crazy Moon» est un solo de ténor avec une qualité de son devenue rare chez les jeunes instrumentistes. Si Stan Laferrière revisite Count Basie («Deb's Darling») et Duke Ellington («Duke's Places» presque... marsalien en coda), il choisit aussi l'hommage à Lalo Schifrin («Lalo's Waltz»), Quincy Jones («Back to Roots», «Funny Sixties») et... Bob Mintzer («Patouchamontoche»). Peu importe si nous sommes très réservés sur la vision historique, la musique proposée est de qualité; c'est ce qu'on attend d'un musicien (historien et musicologue sont aussi des métiers). Un travail presque pédagogique qui devrait figurer dans les festivals pour nous aider à les supporter. Bravo à Stan Laferrière et au Big One
.

Michel Laplace
© Jazz Hot n°680, été 2017

Claude Tissendier
Swingin' Bolling

Jazzomania, Blue Kiss From Brazil, La Belle et le Blues, Borsalino, Here Comes the Blues, When the Band Begins to Play Their Music, Dors Bonhomme, Just for Fun, Louisiana Waltz, Duke on My Mind, Take a Break
Claude Tissendier (as, cl, arr), Patrick Artero (tp, flh), Philippe Milanta (p), Pierre Maingourd (b), Vincent Cordelette (dm), Faby Médina (voc)

Enregistré les 12 et 13 avril 2016, Chérisy (28)

Durée: 51' 56''

Black & Blue 818.2 (Socadisc)

Ce sont toutes des compositions de Claude Bolling arrangées pour quintet par Claude Tissendier. L'idée vint à l'issue du dernier concert de Claude Bolling donné en trio (Maingourd, Cordelette) le 24 juin 2014 au Petit Journal Saint-Michel à Paris. Claude Tissendier et Patrick Artero étaient alors venus étoffer le trio et donner une suite à cette expérience s'imposait. Faby Médina, chanteuse de l'orchestre Claude Bolling depuis 2001, intervient dans «When the Band Begins to Play Their Music» (alias «Lazy Girl», paroles de Virginia Vee), «Louisiana Waltz» (tirée du film Louisiane) et «La Belle et le Blues» composé pour Brigitte Bardot avec des paroles de Serge Gainsbourg (belle prestation avec le plunger de Patrick Artero). Claude Tissendier est remarquable à l'alto avec ici quelques tournures à la Benny Carter («Jazzomania») et là, une sonorité dans la lignée de Johnny Hodges («Duke on My Mind» qui met en valeur Pierre Maingourd). Claude Tissendier ne sollicite la clarinette que dans «Borsalino» où Philippe Milanta surprend par un solo qui du boogie passe au stride puis à Erroll Garner. Nous n'avions pas remarqué jusqu'ici combien Patrick Artero se rapproche aujourd'hui de Bill Coleman par le son, le phrasé, les attaques, à la trompette parfois («Here Comes The Blues»; le basien «Take a Break» où le jeu de balais de Vincent Cordelette est la vedette) et surtout au bugle dans «Blue Kiss From Brazil» (bon solo de Maingourd), «Borsalino», «Just For Fun» (excellent solo de Milanta et belle alternative de Cordelette avec trompette, sax et piano). En revanche, dans «Dors Bonhomme», à la trompette avec sourdine harmon, Patrick Artero évoque le Miles Davis de L'Ascenseur pour l'échafaud (dialogue avec Tissendier) et du «Nature Boy» de Blue Moods. Une réussite collective et un hommage mérité à Claude Bolling.

Michel Laplace
© Jazz Hot n°680, été 2017

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueSean Jones
Live From Jazz at the Bistro

Art's Variable, Lost then Found, Piscean Dichotomy, Doc's Holiday, The Ungentrified Blues, Prof, BJ's Tune
Sean Jones (tp, flh), Brian Hogans (as, ss), Orrin Evans (p), Luques Curtis (b), Obed Calvaire, Mark Whitfield, Jr. (dm)

Enregistré les 3-5 décembre 2015, St. Louis (Missouri)

Durée: 1h 04' 04''

Mark Avenue 1111 (www.mackavenue.com)

Sean Jones, diplômé de la Rutgers University, n'est plus un inconnu depuis son passage dans le Jazz at Lincoln Center Orchestra (six ans) et dans le groupe de Marcus Miller (Jazz in Marciac, etc.). Il dirige un quartet comprenant Orrin Evans, Luques Curtis et Obed Calvaire depuis onze ans. C'est avec eux, et deux autres qu'il se présente ici en quartet ou quintet. «Art's Variable» est censé saluer Art Blakey, sans doute de façon abstraite car Mark Whitfield, Jr. n'instaure pas un tempo; il commente en percussionniste. Le solo de Sean Jones à la trompette révèle une filiation de sonorité avec Freddie Hubbard. Il utilise le piston mi-course pour des effets et gère bien une tension crescendo vers l'aigu. La contrebasse ouvre «Lost, Then Found» en quintet avec Brian Hogans (ss). Cette fois le titulaire Obed Calvaire tient la batterie, mais le style est le même. Dans ce contexte modal sur tempo médium, l'improvisation est très libre.
Sean Jones a une belle qualité de son au bugle. Le «Piscean Dichotomy» ne manque pas de dynamisme. Brian Hogans y joue de l'alto. Sean Jones et le groupe retrouvent là le style du Quintet Miles Davis de la deuxième moitié des années 1960. Une continuité rythmique sur tempo médium marque «Doc's Holiday» dans lequel Sean Jones improvise de façon libre avec des résurgences de Don Cherry et Booker Little. Le solo de piano qui suit, plus structuré, n'en paraît que plus «traditionnel» tout comme, ensuite, l'excellent solo de Luques Curtis. Brian Hogans n'intervient que dans le thème volontairement anfractueux (signé Orrin Evans), ce qui semble étonnant (la prise de concert serait-elle tronquée?). Bien sûr, «The Ungentrified Blues», sur tempo médium, est, pour nous, le meilleur moment du disque. Sean Jones y fait enfin une musique de tripes, enracinée, avec des effets bienvenus (growl, note tenue, inflexions, notes répétées pour générer la tension, montées dans l'aigu bien senties). On notera que sa sonorité n'en paraît que plus belle notamment dans son deuxième solo plus détendu menant à une coda sobre (influence de Wynton Marsalis).
Orrin Evans a compris que dans le blues, il ne faut pas compliquer le propos. Quant à Luques Curtis et Mark Whitfield, Jr., ils assurent la continuité rythmique fermement.
«Prof» qui porte l'influence d'Ornette Coleman période Atlantic, est une composition de Sean Jones qu'il a dédié à son professeur William Fielder. C'est un thème de quinze mesures (!) utilisant les quartes. Après un solo de Brian Hogans (as), Sean Jones déploie une virtuosité avec plus de pertinence. Mais l'arrivée d'une paisible ballade en quartet, «BJ's Tune», au thème simple et répétitif, jouée avec élégance au bugle, fait du bien (la coda est «Amazing Grace» ad libitum).
Bilan? Comme à peu près toute la production actuelle, ce disque ne laissera pas de trace. Rien d'essentiel comme peuvent l'être encore, «West End Blues» par Louis Armstrong (1928), «Groovin' High» de Dizzy Gillespie (1945), «Stardust» par Clifford Brown (1955), «Booker's Waltz» de Booker Little (1961) ou «The Majesty of the Blues» de Wynton Marsalis (1988). La survie et la mort à la fois, viennent de l'académisme installé depuis que le jazz est enseigné. Sean Jones est d'ailleurs impliqué dans l'enseignement à la Duquesne University, l'Oberlin Conservatory of Music et, actuellement, au département des cuivres du Berklee College of Music. Il montre donc à ses élèves comment fonctionnent ses recettes. Mais Sean Jones, comme la majorité de ses confrères, n'a pas fait l'effort personnel d'un Wynton Marsalis ou d'un Nicholas Payton d'aller en profondeur dans l'héritage expressif des plus anciens. Tout récemment encore c'est Nicholas Payton qui a conseillé à Greg Tardy d'écouter Ben Webster; est-ce bien sérieux? Attend-t-on d'un artiste d'aujourd'hui et d'un enseignant qu'il débute la musique par Miles Davis? On écoutera ce disque pour «The Ungentrified Blues» et «BJ's Tune».

Michel Laplace
© Jazz Hot n°680, été 2017

Iñaki Salvador Trio
Lilurarik Ez

Ihesa, Dembora Es da Luzea, Kontatu Didate, Ezer Gabe, Diálogos con Miguel, Izarren Inguruan, Improvisación sobre Txoria, Txori, Variaciones sobre Baga, Biga, Higa
Iñaki Salvador (p), Javier Mayor de la Iglesia (b), Hasier Oleaga (dm)
Enregistré en avril 2010, San Sebastián (Espagne)
Durée: 1h 01’
Vaivén Producciones (www.vaivenproducciones.com)

Un petit rappel pour situer ce disque: Mikel Laboa (1934), médecin, psychiatre, musicien, figure incontournable de la chanson et de la culture basques, disparaît en 2008 laissant un immense vide. Le pianiste Iñaki Salvador, artiste trop peu visible, hors du cercle des jazzmen ou des amateurs de culture basque, qui a travaillé avec Laboa de nombreuses années, est invité en 2009 à lui rendre hommage par un concert. Iñaki s’attache à réaliser des versions des chansons que Laboa avait enregistrées dans les années 60 avec des textes de Brecht. Ce disque Lilurarik Ez est issu de ce projet et met en évidence les qualités pianistiques de Salvador. Le traitement des chansons, certaines selon une esthétique jazzistique, est particulièrement remarquable. Dans cette optique on appréciera tout particulièrement «Ihesa, Dembora Es Da Luzea» qui débute sur un tempo lent, berçant l’oreille, avant de pénétrer dans un jazz plein de swing dont l’intensité va crescendo, parsemée de retours au calme. Iñaki bénéficie ici, comme dans la plupart des autres thèmes, d’un excellent soutien de ses deux partenaires, inconnus de l’auteur de ces lignes mais offrant eux aussi de belles qualités. «Izaren Inguruan» est lancé de la même façon, très calmement au piano, sans les partenaires, puis les balais et quelques accords de contrebasse viennent en soutien. Le swing émerge. Le jazzman qu’est Iñaki Salvador s’illustre encore et magnifiquement dans les deux derniers thèmes, «Improvisación» et «Variaciones». Les deux thèmes comme les autres demandent de la patience à l’auditeur pour entrer dans le swing. Cette patience permet à chaque fois de se délecter de la technique du pianiste.
Les autres plages offrent un esprit différent. «Kontatu Didate» veut rester au plus près de la manière de travailler de Laboa. Drum et contrebasse recherchent cette fidélité et le thème ainsi joué s’éloigne du jazz. On relève dans «Ezer Gabe» la délicatesse du jeu de Salvador. «Diálogos con Miguel» fait appel à la voix du chanteur basque qui est insérée dans la prestation du trio. De larges espaces laissent la possibilité à Iñaki d’improviser. Un disque qui offre une nouvelle opportunité à ceux qui ne le connaissent toujours pas de découvrir Iñaki Salvador.

Patrick Dalmace
© Jazz Hot n°680, été 2017

Ramón Valle / Orlando Maraca Valle
The Art of Two

Johana, Love for Marah, El Guanajo relleno, Alena, Monologo, Latin for Two, Tú mi Delirio, Mi Guajira con Tumbao, Puentes, Amigos
Ramón Valle (p), Orlando Maraca Valle (fl)
Enregistré le 17 octobre 2015, Amsterdam (Pays-Bas)
Durée: 46'
In + Out Record 77131 (http://ramonvallemusic.com)

Ce disque des deux cousins cubains est un petit joyau musical. Ramón, pianiste installé aux Pays Bas, nous avait proposé par le passé d’excellents enregistrements comme Levitandoet brille sur les scènes européennes à la tête de son trio. Orlando «Maraca» vit à La Havane mais est quasiment parisien et il est peu de recoins de l’hexagone auxquels il n’a pas rendu visite. Depuis longtemps l’idée de travailler ensemble était dans l’air et, après une lente préparation, c’est dans un studio hollandais que la magie est née. Ramón et Maraca créent de la beauté, c’est tout. Le pianiste, dans l’ensemble moins percussif que d’autres confrères Cubains, égrène calmement les notes, distille sa maîtrise technique, sa classe. Aucune note superflue, aucune débauche sonore. Quant à Orlando, son travail avec le Latin Jazz All Stars ou encore ses récents disques, plutôt festifs, sont bien connus. Cette apparition en duo lui permet, sinon de rompre avec ces précédents travaux, à tout le moins de mettre clairement en évidence pour ceux qui écoutent plutôt la globalité des prestations de ses formations, l’étendue de ses aptitudes, la maîtrise qu’il a de la flûte, la fluidité de son jeu, ses détachés superbes. Orlando s’appuie sur le travail de Ramón sans qu’aucun autre instrument ne vienne distraire l’écoute. Tous deux sont en parfaite osmose.
Le disque comprend quatre compositions de Ramón, trois de Maraca et est complété par trois thèmes issus des standards cubains. «Johana» est de l’autorité de Ramón et allie le lyrisme à cette fluidité mentionnée précédemment. Il n’y a pas de rupture avec le thème suivant «Love for Marah» d’Orlando pris sur un tempo très lent. Ramón pose un minimum de notes. L’hommage à deux femmes est une évidence. Le flutiste offre «Alena». L’esprit reste le même. Les deux partenaires sont extrêmement à l’écoute l’un de l’autre: The Art of Two est bien nommé! Si «Monologo» est écrit par le pianiste, ce thème est offert largement au flûtiste. On pénètre un peu plus dans le jazz avec «Latin for Two». Le tempo est plus rapide, le jeu est vif, tant de la part de Ramón que d’Orlando. Des trois classiquesde la musique cubaine proposés ici «El Guanajo relleno» est arrangé par Ramón mais perd largement ses caractéristiques soneras pour s’inscrire complètement dans l’esprit du disque. «Mi Guajira con Tumbao», toujours arrangé par le pianiste est épuré mais conserve un superbe tumbao, ce swing cubain assuré par le piano sur lequel s’exprime le flutiste. Appréciez-le davantage encore à 3'30''! Le maestro César Portillo de la Luz, figure emblématique du feeling cubain, fournit le troisième thème, «Tú mi Delirio». Le piano est discret, la flûte qui n’a jamais été très utilisée dans le feeling devient le protagoniste principal. Il faut relever les beaux vibratos. Le disque s’achève sur deux compositions de Rámon. Il y exprime pleinement son style personnel, plus percussif cette fois, dans un passage sans flûte de «Puentes», thème chargé de mélancolie. «Amigos», très sobre, conclut parfaitement le disque montrant, comme le dit Leonardo Padura dans le livret, que si l’Art est bon; deux artistes suffisent
.

Patrick Dalmace
© Jazz Hot n°680, été 2017

Marc Copland
Better by Far

Day and Night, Better by Far, Mr Dj, Gone Now, Twister, Room Enough for Stars, Evidence, Dark Passage, Who Said Swing?
Marc Copland (p), Ralph Alessi (tp), Drew Gress (b), Joey Baron (dm)

Enregistré en janvier 2017, New York

Durée: 1h 02' 28''

InnerVoice Jazz Records 103 (www.innervoicejazz.com)
 


On retrouve l’élégance naturelle de Marc Copland qui signe seul ou avec ses musiciens (à part «Evidence» de Thelonious Monk), l’intégralité des titres de cet album. Il s’agit ici d’affaires courantes tant l’équipe est habitué à jouer ensemble: la rythmique, Marc Copland compris, accompagne depuis des années John Abercrombie sur disque et en tournée. Le jeu du pianiste est limpide et le son de chaque instrument est parfaitement restitué: on apprécie la clarté des cordes de la contrebasse et le scintillement discret mais omniprésent des cymbales de Joey Baron. Il s’agit bien sûr d’un pianiste leader mais ici en compagnie d’amis, c’est un vrai quartet régulier et non pas des invités juste pour la captation de quelques thèmes vite répétés. L’équilibre des compositions est mis en valeur par la justesse du propos et bien que le répertoire soit de nature calme, la haute qualité de chacun des solistes en fait un rubis à offrir. L’univers de Marc Copland n’est pas vraiment celui du swing mais plus celui de la caresse de l’ivoire et de l’ébène qui sertissent la note vers le bleu ou le blues du cœur. Le titre éponyme de l’album, célèbre la tendre noce entre le clavier et la trompette dans une cérémonie sincère et respectueuse de l’un envers l’autre. Bien plus triste, mais superbe, «Gone Now» doit évoquer la rupture amoureuse comme un regret du passé, le jeu au ballet de Joey Baron souligne le trait de la trompette bouchée sur piano nostalgique, une ballade dans une forêt automnale ou la contrebasse bruisse sur les feuilles envolées : 9’40’’ à savourer. Autre thème rempli de «saudade» comme l’on dirait au Brésil, «Room Enough for Stars» qui toujours sur le fil du funambule semble chavirer vers la chute du regret mais résiste au souffle du vent, Drew Gress en soliste de haut vol, suit la droite ligne suspendu dans le ciel. Comme son nom semble l’indiquer «Dark passage» emprunte une voie tourmentée mais à découvrir comme un long cheminement vers «Who Said Swing?». L’album présente une grande unité qui restitue sans aucun doute l’univers musical de Marc Copland, rappelant ainsi le rôle particulier qu’il joue sur l’échiquier actuel du jazz, qui, comme le dit l’album, nous emmène «mieux que loin»
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Michel Antonelli
© Jazz Hot n°680, été 2017

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueDmitry Baevsky
The Day After

Would You?, Rollin', Chant, Minor Delay, Hotel Baudin Thes Wise Ones, The Day After, Four Seven Nine One, Delilah, I’ve Told Evry Little Star
Dmitry Baevsky (as), Jeb Patton (p), David Wong (b), Joe Strasser (dm)

Enregistré les 23 juillet et 16 août 2016, New York

Durée: 1h 08'

Jazz Family 017 (Socadisc)

On retrouve aux côtés de Dmitry Baevsky, pour son sixième album en leader, son équipe new-yorkaise habituelle. Toujours aussi talentueux, le jeune prodige russe mène désormais une carrière entre le vieux continent et les Etats-Unis. Originaire de Saint-Pétersbourg, il découvre l’Amérique auprès de Cedar Walton et Jimmy Cobb, présents sur son premier disque, et depuis mène son bout de chemin. Toujours de bonne facture, ce nouvel album s’inscrit comme une nouvelle étape au service de la tradition hard bop revisitée avec grand cœur. Outre cinq de ses compositions, on retrouve une relecture du thème, très peu repris, «Chant», du pianiste Duke Pearson, immortalisé par Donald Byrd sur l’album A New Perspective, paru chez Blue Note ou encore une superbe version de «Delilah», signé par Victor Young et souvent interprétée par le quartet de Clifford Brown et Max Roach. Côté hommage aux anciens, il met à l’honneur le tromboniste Tom McIntosh (90 ans) avec la composition «The Day After», qui donne son nom à l’album, et conclut avec «I’ve Told Evry Little Star» de Jerome Kern. N’oubliant pas ses compagnons de scène et de studio, il emprunte la plume de pianiste Jeb Patton pour enluminer «The Wises Ones». La totalité des titres s’enchaîne avec brio et élégance. Technique parfaite, maîtrise de l’instrument, cohésion de l’ensemble; juste un regret: le manque de folie qui en ferait un album plus enflammé. Toujours parfait en concert, sa musique mérite le détour.

Michel Antonelli
© Jazz Hot n°680, été 2017

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueNicola Sabato & Jacques di Costanzo Quartet
The Music of Ray Brown & Milt Jackson. Live in Capbreton

Now Hear My Meaning, Small Fry, One Loved, Back to Bologna, The Nearness of You, Think Positive, Sad Blues, Be-Bop, It Don’t Mean a Thing (If It Ain’t Got That Swing), Captain Bill
Nicola
Sabato (b), Jacques di Costanzo (vib), Pablo Campos (p), Germain Cornet (dm)
Enregistré le 3 février 2017, Capbreton (40)

Durée: 1h 05'

Autoproduit (Socadisc)

Bien qu’il s’agisse d’un hommage à deux piliers de l’histoire du jazz, les titres choisis ne reprennent que deux thèmes signés par Ray Brown («Captain Bill») et Milt Jackson («Think Positive»); c’est donc le répertoire interprété par ces prestigieux musiciens qui constitue le matériau de ce «live» enregistré à Capbreton. Le quartet de Nicola Sabato et Jacques di Costanzo se plonge complétement dans l’univers de leurs maîtres et modèles, et comme ils le précisent dans le livret, «ils sont des fans» et, en tant que tels, restent fidèles à leur idoles. Plus qu’une restitution, il s’agit pour le quartet de saisir l’esprit musical de cette époque et d’en donner leur approche mais qui reste dans la tradition. Les dialogues et solos du vibraphoniste et du pianiste ne détonnent jamais et il remarquable pour des musiciens (encore jeunes) de vouloir conserver et faire vibrer ces grands thèmes. Nicola Sabato, en tant que coleader reste discret bien que ses solos arrivent à point nommé. Durant l’ensemble du disque, une grande unité et un grand équilibre permettent au groupe de sauter tous les obstacles que peut présager un tel parcours. Que ce soit des ballades («The Nearness of You») ou sur des tempos rapides («It Don’t Mean a Thing») le public est conquis et le fait savoir à l’applaudimètre. Sur le thème final «Captain Bill» l’introduction à la contrebasse surlignée par les ballets de Germain Cornet donne une conclusion parfaite à ce concert.
Un jazz au classicisme de bon aloi que l’on prend plaisir à écouter.

Michel Antonelli
© Jazz Hot n°680, été 2017

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueNicole Johänntgen
Henry

Henry, Oh Yes My Friend, Nola, Slowly, The Kids From New Orleans, They Missed Love, Take the Stream Train
Nicole Johänntgen (as), Jon Ramm (tb), Steven Glenn (sousaph), Paul Thibodeaux (dm)
Enregistré le 25 mai 2016, New Orleans (Louisiane)
Durée: 37' 27''
Autoproduit (www.nicolejohaenntgen.com)

La saxophoniste allemande Nicole Johänntgen a passé plusieurs mois à New York en 2016 (voir son interview dans Jazz Hot n°675) afin d’y composer tout en s’imprégnant de la scène jazz locale. Curieusement, le premier souvenir de voyage qu’elle a rapporté est un disque enregistré à… New Orleans (alors qu’elle était sur le sol américain depuis deux mois). Autre surprise, bien que son univers habituel se situe entre fusion et musique improvisée, voilà que la Louisiane a ramené Nicole Johänntgen vers le jazz. Un jazz marqué par la culture néo-orléanaise (puisqu’elle s’est entourée de trois musiciens de Crescent City) mais où s’exprime néanmoins la personnalité de l’altiste qui signe toutes les compositions de cet album. Il s’avère qu’elle avait depuis longtemps en tête de rendre hommage au jazz de New Orleans, que son père (tromboniste) jouait dans son orchestre amateur. On imagine que son arrivée aux Etats-Unis a été l’élément déclencheur du projet (malheureusement, le disque ne comporte pas de notes de pochettes nous éclairant sur les intentions du leader…). Toujours est-il que Nicole Johänntgen nous livre ici un disque rythmé, irrigué par le swing néo-orléanais au sein duquel son alto aux accents free (on entend l’influence de son mentor Dave Liebman) dialogue très naturellement avec le trombone et le soubassophone (le morceau qui ouvre le disque et lui donne son nom, «Henry», est particulièrement réussi). Sur «Oh Yes My Friend» (blues lent dans l’esprit de «Basin Street Blues»), les interventions de Nicole ont même des faux-airs de Sidney Bechet!

Les jazzmen européens en quête permanente de multiplier les métissages vont chercher l’inspiration dans des contrées étrangères au jazz qu’ils considèrent comme une musique du monde. L’expérience menée par Nicole Johänntgen (qui ne sera peut-être qu’une parenthèse dans sa carrière) prouve qu’en puisant aux sources du jazz un musicien peut tout aussi bien se renouveler et produire un discours original.

Jérôme Partage
© Jazz Hot n°680, été 2017

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disquePhilippe Duchemin
Passerelle

Qu’est-ce qu’on attend pour être heureux, Luisa, Concerto Brandebourgeois, Hymn, Cassie, Blame It on My Youth, Brazilian Like, When Johnny Comes Marching Home, Prelude Op 18, Valse Discrète, Symphonie n°7 Philippe Duchemin (p, arr), Christophe Le Van (b), Philippe Le Van (dm), Julien Kadirimdjian (vln), Estelle Imbert (vln), Marin Trouvé (avln, Annie Le Prev (cello)
Enregistré les 1er-2 février et le 4 mai 2016, Draveil (91)
Durée: 51' 08''
Black & Blue 815-2 (Socadisc)

Philippe Duchemin est l’un des dignes représentants français du legs d’Oscar Peterson au patrimoine du jazz. Depuis toujours, il refuse le clivage entre l’héritage de la musique classique et celui des musiciens de jazz, réfutant l’esprit de chapelle qui voue les uns aux conservatoires, les autres aux clubs dédiés. Cette conviction, le pianiste la met en exergue dans ses concerts, avec une fascination particulière pour la période baroque et l’art du contrepoint de Jean-Sébastien Bach («Take Bach»). Pour la première fois, sur ce disque judicieusement nommé Passerelle, il fait intervenir un authentique orchestre à cordes,le quatuor du Maine, pour qui il a écrit spécifiquement. A l’instar de Jacques Loussier et de John Lewis, sa vocation de directeur musical naît sur les brisées d’une formation classique, qui irrigue depuis lors sa musique de riches alluvions. Là où ses enregistrements antérieurs proposaient quelques explorations classiques épiçant une musique d’ores et déjà fleurie, il met ici sur un même premier plan ses deux courants d’influence majeurs, en refusant de les opposer ou de les aborder tour à tour. Par souci de cohérence, il donne tout de même un traitement jazz aux thèmes classiques égrenés, ce qui soustrait les cordes à leur rôle d’accompagnement usuel pour leur donner une fonction prééminente qui n’a guère d’antécédents en jazz, en dehors des outrances sucrées de quelques crooners. Au passage, le choix du «Second Mouvement de la Symphonie n°7» de Beethoven ajoute une couleur plus romantique à la palette de Philippe Duchemin, option qui se verra confirmée par une magnifique relecture du «Prélude op 18» de César Franck, ouvrant le champ d’expériences jusqu’aux abords de l’époque moderne. S’il n’est pas aisé d’entrer dans le détail des orchestrations proposées sur le disque, il est néanmoins clair que le propos développé n’est nullement censé trancher le débat sur et autour de la musique classique, telle qu’elle est susceptible ou non de s’intégrer harmonieusement au vocabulaire musical du jazz américain. Il n’en demeure pas moins qu’un souci de cohérence, et donc de crédibilité, anime cette mosaïque de tons et d’influences, preuve que la sincérité des artistes prime toujours sur les discours théoriques lorsqu’il s’agit d’émouvoir le mélomane. C’est peut-être d’ailleurs sur les thèmes de «Luisa» et de «Valse Discrète», titres de couleur jazz inspirés de l’écriture de compositeurs classiques, que le parti pris de Philippe Duchemin trouve ses accents les plus convaincants, l’aspect ludique propre aux différentes réexpositions des mélodies s’inscrivant parfaitement dans l’univers de l’artiste. Des standards jazz comme «Brazilian Like» ou «Blame It on My Youth» se voient agrémentés de courtes séquences empruntées à la musique populaire, comme pour désamorcer un esprit de sérieux susceptible d’empeser le discours, et semant parfois le trouble chez l’auditeur qui ne s’attend pas à ce qu’un mélisme aussi prononcé émaille des classiques passés à la postérité. De ce point de vue, et ce n’est pas là le moindre des paradoxes dont Passerelle est porteur, «When Johnny Comes Marching Home», avec ses harmonies irlandaises et son parfum traditionaliste assumé, est sans doute une des plus belles réussites de l’album, de même que le morceau d’ouverture «Qu’est-ce qu’on attend pour être heureux» dont le classicisme enjoué est de nature à rallier tous les suffrages à sa cause. Au-delà du caractère irréprochable de la prestation du quatuor du Maine, la cohésion rythmique des frères Le Van à la basse et à la batterie force l’admiration (voir notre compte-rendu du concert au Jazz-Club Etoile du 30 mars dernier, Jazz Hot n°679), qui soutient l’ensemble des compositions d’une fougue et d’une verve du meilleur aloi. Un disque conçu comme un magnum opus, avec un son et une production des plus remarquables.

Jean-Pierre Alenda
© Jazz Hot n°680, été 2017

Macy Gray
Stripped

Annabelle, Sweet Baby, I Try, Slowly, She Ain’t Right for You, First Time, Nothing Else Matters, Redemption Song, The Heart, Lucy

Macy Gray (voc), Russel Malone (g), Wallace Roney (tp), Daryl Johns (b), Ari Hoenig (dm)
Enregistré les 7 et 8 avril 2016, New York
Durée: 52’
Chesky Records JD 389 (Harmonia Mundi)

Les frères Chesky, fondateurs et producteur du label Chesky Records, aiment utiliser des lieux à l’acoustique particulière et ont choisi pour cet album celui du Hirsch Center à Brooklyn qui sonne une peu comme une église. L’album a été enregistré en deux jours autour, paraît-il, d’un seul micro. Retour vers la simplicité pour Macy Gray, véritable icône du rythm’n'blues, qui a connu une carrière en dent de scie. Ici elle retourne aux racines du blues servies par un excellent groupe de jazz. Cet album de la diva marque un réel tournant dans sa carrière car elle échappe aux paillettes pour se draper de la pureté d’une Billie Holiday à qui on l’avait comparé au début de sa carrière. Dès l’introduction à la guitare de Russel Malone, le ton est donné, il s’agit d’un album de blues, même Russel sonne comme un bluesman électrique du delta. Le jeune Daryl Johns fignole un tempo, véritable métronome en quatre temps et Ari Hoenig, hyper épuré joue essentiellement des balais sur la caisse claire. Climat installé, «Annabelle» débute un album digne des grands labels de blues de Chess Records à Alligator Record. La voix éraillée de Macy Gray s’envole sur fond de solo de Russel Malone. «Sweet Baby», tempo marqué par les balais sur la caisse claire envoie la locomotive sur les rails, Wallace Roney déboule avec sa trompette bouchée, contre voix et solo, on ne s’est pas trompé on est tombé dans le blues. Macy Gray reprend son plus grand succès qui l’a lancée, «I Try», presque susurrée, elle confesse ses turpitudes sur les lignes claires de Russel Malone qui la pousse doucement à élever la voix. Comment ne pas succomber à «Slowly» (prononcer «slololy»), qui, comme le dit son titre, pourrait devenir une danse langoureuse de séduction de l’autre (bref mais superbe solo de Wallace Roney)? Séduit, on le reste avec la totalité de l’album où elle reprend «Nothing Else Matters», signé du groupe Metallica et une version très torturée et sublime de «Redemption Song» de Bob Marley. Justement un album de rédemption comme pour se laver du show-biz, et montrait que son talent vient aussi de sa pureté puisée dans le blues originel. Pureté aussi du son cristallin pour un «First Time» à écouter comme un hymne à l’amour. Enfin, «Heart» nous touche droit au cœur, tandis qu «Lucy» recherche un homme (comme dans tout bon blues ou souvent c’est l’homme qui cherche une femme) avec encore de brèves insertions de Wallace Roney, des cris dans le bayou. On ne peut que rappeler l’excellence du groupe et cet expérience pourrait donner lieu à une tournée qui serait exemplaire.

Michel Antonelli
© Jazz Hot n°680, été 2017

Thelonious Monk
Les Liaisons Dangereuses 1960

CD1: Rhythm-a-Ning*, Crepuscule With Nellie*, Six in One (solo blues improvisation), Well, You Needn't, Pannonica (solo), Pannonica (solo), Pannonica (quartet), Ba-Lue Bolivar Ba-Lues-Are*, Light Blue, By and By (We'll Understand It Better By and By)

CD2: Rhythm-a-Ning*, Crepuscule With Nellie*, Pannonica, Light Blue, Well, You Needn’t, Light Blue (making of)
Thelonious Monk (p), Charlie Rouse (ts), Barney Wilen (ts)*, Sam Jones (b), Art Taylor (dm)
Enregistré le 27 juillet 1959, New York
Durée: 43' 35'' + 40' 04''
Sam/Saga 5 051083 118477 (Universal)

Le silence des artistes. On sait Monk un Maître du silence, un de ceux dont le silence est le plus bruyant, osons le paradoxe car il est utilisé avec virtuosité pour découper le temps et donner à son discours musical des angles, un relief, des formes et des hauteurs ou des profondeurs inattendues autant que sombres et brillantes. Chez les grands musiciens de la tradition afro-américaine, depuis avant même le jazz, c’est la gestion du temps, de la respiration humaine qui donne au jazz ce qu’il est par essence. Louis Armstrong l’a en quelque sorte codifié, mais l’expression dans le blues et la musique religieuse afro-américaine possède depuis sa naissance cette faculté spéciale d’humaniser le temps et le rythme, au point que la respiration de chaque musicien a permis que chacune de ses notes soit la sienne et pas celle du voisin. Chez Monk, quel que soit le contexte et quelle que soit la matière, chaque note est la sienne, en solo ou en formation, sur ses compositions ou sur les standards, ce qui rend sa musique identifiable même pour un néophyte.
Cet enregistrement, réalisé à l’été 1959 au Nola Penthouse Studios, qui devint une partie de la musique du film Les Liaisons dangereuses de Roger Vadim (1960), l’autre étant due à Art Blakey et Duke Jordan (Vadim s’est-il rendu compte de sa chance?), est inédit sur disque, contrairement à celui de Blakey. Il est ressorti «miraculeusement», selon le texte du livret (en anglais uniquement), des archives de Marcel Romano, un activiste de longue date du jazz (disparu en 2007), un autre ancien de l’équipe de Jazz Hot avec Alain Tercinet qui vient de s’éteindre, l’auteur d’une partie des notes de livret (p. 6 à 12). A côté de ces deux acteurs de cette production, on trouve également côté américain, le bon Brian Priestley (un biographe de Charles Mingus) et un certain Robin D. G. Kelley, universitaire et auteur de Thelonious Monk: The Life and Times of an American Original (Free Press, 2009), la biographie la plus intime écrite sur Thelonious Monk, fondée sur les archives familiales en particulier. La synthèse discographique est due à Daniel Richard et aurait mérité de détailler les musiciens présents sur chaque thème, même si ça s’entend.

Cela dit, la musique est, comme toujours avec Thelonious Monk, indispensable, d’autant que les musiciens sont au sommet de leur expression. Le répertoire, détaillé par Brian Priestley sur le livret, est dû à Monk, en dehors de «By and By». On retient le rare «Six in One», un blues en solo de Monk, un bonheur absolu; le reste de l’enregistrement est magnifique et, comme il en a coutume, c’est sur un répertoire complètement possédé, répété et rejoué sans cesse, que Monk ajoute, enregistrement après enregistrement, une variante, par ci, par là, sans jamais renoncer à la perfection d’une construction qui relève autant de la composition que de l’exécution, et du langage à proprement parler du pianiste qui ne fait qu’enrichir un monde somme toute très bien défini.
Le silence du milieu.
Reste le côté déplaisant de la production, la loi du silence, de l’omerta serait plus précis et adapté, celle du milieu du jazz en France, qui malgré l’impossibilité de ne pas citer, de manière très incomplète et partiale, Jazz Hot qui reste le fondement de son information et de sa mémoire, et qui en dehors de se priver de communiquer pour cette production avec les lecteurs de Jazz Hot, bien que la mémoire en soit pour bonne partie dans Jazz Hot (toute l’année 1959 du n°142 au n°148, n°147 en particulier de Jazz Hot, pages 11 à 13), ne pense même pas à remercier Jazz Hot dans une liste pourtant sans fin, parfois surréaliste quand on pense à Monk et à ceux qui sont remerciés. Il y avait pourtant un ancien de Jazz Hot à l’origine de ces bandes, un autre à l’écriture: aucune note d’Alain Tercinet (p.12) ne fait référence à Jazz Hot, alors que son récit trouve toute sa substance dans Jazz Hot, un comble de manque d’élégance. Charles Delaunay, le producteur pour Swing du premier disque de jazz en Europe de Thelonious Monk, en 1954 en solo, à l’origine du Salon du jazz qui invita Monk pour la première fois en France, il n’est même pas cité. Les quelques "amis" de Jazz Hot, présents dans cette production, n’ont pas rompu l’omerta. Triste…
Il est des silences qui disent que, malgré un passé d’une incroyable richesse, la mémoire du jazz en France n’a pas d’avenir car instrumentalisée sous des couches d’intérêts de milieu, personnels. Elle est déjà cassée, triturée, manipulée, réécrite pour les servir mais pas pour servir le jazz et sa mémoire.

Yves Sportis
© Jazz Hot n°680, été 2017

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueChristian Sands
Reach