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© Jazz Hot 2017


Michel et César Pastre, Cédric Caillaud, Stéphane Roger © Jérôme Partage



Paris en clubs
Juillet-Août 2017

Michel Pastre (ts) est un habitué du Caveau de La Huchette et chaque prestation qu’il nous offre est toujours très soignée. C’était encore le cas ce 6 juillet. Rappelons que Michel est un passionné de Lester Young. De temps en temps, il s’amuse à incliner son saxo à la manière de ce grand musicien. Rappelons ici qu’il est également le chef, depuis plusieurs années, d’un Big Band qui joue la musique de Count Basie. Ce soir, les spectateurs et les danseurs sont nombreux et la piste de dance est pleine de jeunes et moins jeunes. Tous ces danseurs se dépensent joyeusement et créent une ambiance très sympathique. Le quartet de Michel comprend un brillant pianiste César Pastre (p) qui n’est autre que le fils de Michel et qui s’affirme de plus en plus. Cédric Caillaud (b) et Stéphane Roger (dm) viennent apporter leurs compétences et leur bonne humeur à ce groupe bien constitué pour jouer au Caveau de la Huchette. Au cours de sa carrière, Michel a joué avec plein de musiciens au Caveau et ailleurs, et il a eu de fortes interactions avec eux. Aujourd’hui, il est un professionnel brillant, reconnu par tous et il a un répertoire riche. Au Caveau, son swing entraînant, fait lever les danseurs qui ne laissent pas leur place sur la piste de dance. Ce soir, le quartet de Michel nous fera apprécier, entre autres, les morceaux suivants: «Leapin’on Lenox», «Star Fells on Alabama», «Soul Burnin’», «The Godfather» de Nino Rota, «Tickle Toe», «Stolen Sweets» ou encore «Jumping with Cesar», une composition du leader. GH

Romain Pilon et Walter Smith III © Jean-Pierre Alenda

Le 22 juillet, le trio de Romain Pilon (g) invitait Walter Smith III (ts) sur la scène du Sunside dans le cadre du traditionnel «American Jazz Festiv’Halles» organisé par le club de Stéphane Portet. Avec la stabilité et le caractère presque pneumatique permis par la section rythmique sans défaut de Matyas Szandai (b) et Fred Pasqua (dm), ils ont donné un concert formidable, tout de finesse et de musicalité. Romain Pilon est un guitariste qui ne fait jamais dans la démonstration gratuite. En tant que leader, il met ses connaissances harmoniques étendues au service de la musique, proposant un discours musical très élaboré dont les notes précieuses voient leur pouvoir d’évocation encore renforcé par la parcimonie et le goût avec lequel elles sont égrenées sur sa guitare custom. Ses lignes semblent jaillir littéralement des gammes et de la grille d’accords employées, avant un retour au jeu en positions si naturel qu’il laisse pantois une bonne partie du public. Ce modèle d’inspiration trouve son équivalent dans la figure du funambule Philippe Petit, auquel le groupe dédie «Man on a Wire», un titre au rythme instable et sautillant, tout à fait dans le ton du gig proposé par le quartet. «Cycles» et un morceau sans titre calment un peu le jeu, avant que «Seventh Hour», tiré de The Magic Eye, l’album le plus récent gravé par la formation, ne propulse au premier plan le jeu très volubile de Walter Smith III, entendu il y a peu sur un album de Laurent Coq dédié au personnage de La Fayette. L’enchaînement «Quiet» et «Serenity» met en exergue la grande maitrise digitale de Romain Pilon, qui enchaîne les neuvièmes et les treizièmes, tout en produisant des accents très émouvants au moyen d’attaques de cordes nuancées et de résonances savamment modulées. Un titre dédié à Joe Henderson, un autre à Wes Montgomery, en guise de révérence vis-à-vis des grands anciens, et le concert se termine sur un chorus endiablé de Walter Smith, qui incendie littéralement «Limbo», célébrant de toute sa vigueur (le saxophoniste, comme possédé, accompagne avec le corps ses soli) la légende vivante qu’est Wayne Shorter. Un très beau concert, dont les harmonies célestes résonnent longtemps après que les dernières notes ont retenti dans la salle, et la preuve qu’il est encore aujourd’hui des musiciens de jazz qui gardent les oreilles ouvertes en vue de dégager des voies nouvelles sans rien sacrifier au culte du paraître. JPA

Le 9 août, la grande Mandy Gaines (voc) était au Caveau de La Huchette, entourée de sa rythmique française, les excellents Cédric Chauveau (p), Nicola Sabato (b) et Mourad Benhamou (dm). La venue de la chanteuse de Cincinnati, qui devait se produire à Marciac le lendemain, n’est pas passée inaperçu: ce soir, comme la veille, le Caveau était plein au point que le public est venu progressivement s’assoir sur la piste de danse, devenue impraticable pour les adeptes du be-bop. La Huchette semble donc (et c’est tant mieux) toujours bénéficier de l’effet La La Land, particulièrement visible en période d’affluence touristique. Quelles que soient les raisons qui ont amené ce public nombreux et enthousiaste, ce dernier en eu pour son compte, bénéficiant de la présence d’une artiste à l’expression Marvin Parks © Jérôme Partageauthentiquement jazz. De «Exactly Like You» à «The Lady Is a Tramp», Mandy Gaines a interprété les standards avec un swing naturel qui remet les pendules du jazz à l’heure (ce qui est réconfortant en cette période festivalière où le jazz n’est souvent plus qu’un prétexte). Un régal partagé avec les musiciens trop heureux d’accompagner une jazzwoman de cet acabit et donnant, du même coup, le meilleur. JP

On commence de plus en plus à entendre parler de Marvin Parks, installé à Paris depuis quatre ans. Le chanteur, qui a choisi comme principal lieu d’expression le métro parisien, s’en sert également pour attirer le public à ses concerts (en plus d’être très actif sur les réseaux sociaux). Le fait est que cela fonctionne, car l’ami Marvin faisait le 18 août salle comble à la Cave du 38 Riv’. Il était en cela fort bien accompagné de son inséparable et précieux complice, Julien Coriatt (qui est également depuis quelques temps le pianiste attitré de Denise King), d’Adam Over (b) et, en invité spécial, de Lawrence Leathers (qui tient les baguettes habituellement pour Cécile McLorin-Salvant). Un trio impeccable, donc, pour appuyer l’interprète présentant ce qui n’est pas seulement un concert, mais un spectacle: Marvin Parks: American Jazz Singer. Baigné depuis l’enfance dans la musique populaire américaine et les chansons de Broadway (qui sont le premier creuset des standards du jazz), le natif de Baltimore (dont les amours musicales vont de Nat King Cole à Barbara Streisand) enchaîne les titres les plus courus du répertoire avec simplicité et naturel («Old Devil Moon», «On a Clear Day», «I Fall in Love too Easily»…) et un certain lyrisme dans l’expression issu du chant gospel. Chaque morceau est ponctué par une anecdote racontée avec humour –Marvin se moquant même de sa propre adoration pour les divas du jazz en effectuant le second set avec un boa autour du cou– et dessinant au fil de la soirée le portrait d’une personnalité atypique, comme seul le jazz peut en produire. JP

Big Daddy Wilson © Jean-Pierre Alenda

Le 30 août, Big Daddy Wilson (voc, perc) a pris la scène du Duc des Lombards pour un concert tout de décontraction et de convivialité, dans le cadre de sa tournée de promotion de l’album Neckbone Stew. Avec Cesare Nolli (g, voc), Paolo Legramandi (eb) et Nik Taccori (dm, voc), le bluesman a littéralement inondé le club parisien de musicalité joyeuse et composite. Le leader présente la particularité d’avoir connu le blues en Europe, bien qu’originaire du sud des USA, où il était exposé à une culture gospel et country. Implanté en Allemagne, qu’il a connue au moment de son service militaire et où il a rencontré sa femme, il pratique un blues ouvert sur le monde, croisé avec de multiples courants musicaux contemporains, comme le reggae jamaïcain. Après une entrée en matière très laid-back, presque acoustique, le groupe étonne en reprenant «Nobody’s Fault but Mine», popularisé par Led Zeppelin en Europe mais originellement interprété par Blind Willie Johnson. Cette sorte de retour aux sources du gospel blues est une trouvaille géniale du chanteur qui célèbre ses racines de la plus belle des manières en entame de concert. Le guitariste a un son travaillé au phasing et au flanger, avec pas mal de reverb qui l’oblige à bien détacher chaque note quitte à ralentir ses licks (sauf au moment des chorus). «Time to Move», sur lequel l’artiste nous rappelle que le temps n’est pas notre ami, n’inquiète personne tant l’atmosphère quasi rasta développée par la formation rallie tous les suffrages quel que soit le message véhiculé par les paroles de la chanson. La guitare électrique à corps plein taille au cœur même du titre un solo déchirant, tandis que la jolie basse à éclisses de Paolo Legramandi apporte la souplesse nécessaire à une rythmique très élastique. «Cross Creek Road» est scandé par un public déjà conquis qui ne se fait pas prier pour frapper dans ses mains, tandis que l’atmosphère poisseuse du bayou est comme ressuscitée par un bottleneck du plus bel effet, superbe partie de guitare de Cesare Nolli. Enhardi par l’accueil chaleureux qui lui est réservé, Daddy Wilson nous présente «Seven Years» en nous disant que cette chanson évoque sa relation aux douze mesures du blues, alors que «Neckbone Stew» incarne plutôt le côté funk et soul qui parcourt l’ensemble de son œuvre depuis son tout premier album. «She Loves Me» est dédié à son épouse, qui lui inspira ses premiers textes, et les harmonies vocales proposées par les quatre musiciens sur ce morceau ne sont pas sans évoquer la musique des Isley Brothers, avec un pont aérien jeté entre gospel et soul. «Baby Don’t Like» ajoute les cocottes funky à ce déjà fort bel ensemble, conclu par une magnifique coda a cappella sur laquelle Daddy Wilson s’avère vraiment un lead vocalist exceptionnel. «Country Boy» achève comme un symbole de reconstituer le parcours musical du bluesman, après lequel un medley final vient conclure un set qui semble vraiment trop court, sur lequel chaque musicien va tour à tour prendre le micro pour entonner des classiques comme «Stand By Me» ou «Sittin’ on the Dock of the Bay», ce qui place franchement cette fin de concert sous le haut patronage de Sam Cooke et Otis Redding, et dans une atmosphère soul qui s’arrête délibérément avant le psychédélisme de Sly and The Family Stones et de la West Coat. Une soirée musicale chaleureusement applaudie, particulièrement festive et porteuse de valeurs fédératrices. JPA

Textes: Jean-Pierre Alenda, Georges Herpe, Jérôme Partage
Photos: Jean-Pierre Alenda et Jérôme Partage
© Jazz Hot n°680, été 2017


241e anniversaire de l'Indépendance des Etats-Unis
Ambassade des Etats-Unis (Paris 8e), 29 juin 2017

Le 29 juin, à l’occasion du centenaire de la Grande Guerre et du 241e anniversaire de l’Indépendance des Etats-Unis d’Amérique, l'Ambassade des USA à Paris invitait un jazz band tout à fait exceptionnel pour rendre hommage aux musiciens du 369e régiment d’Infanterie du lieutenant James Reese Europe, qui débarquait sur les côtes bretonnes il y a bientôt cent ans.

The Original Paris James Reese Europe Commemorative Orchestra © Patrick Martineau

Ainsi, The Original Paris James Reese Europe Commemorative Orchestra réunissait, sous la direction de Ricky Ford (ts): Mark Simms (tb), Sulaiman Hakim (as) Rasul Siddik (tp), Bobby Few (p), Harry Swift (b) et Chris Enderson (dm), habillés en costume d’époque ! Ils ont d’abord joué dans la cour d’accueil les derniers morceaux enregistrés par James Reese Europe: «Jada», «Mirandy», «Jazz Baby», «Russian Rag» et «Down Home Rag», avant que de reprendre «The Star Spangleg Banner» dans une relecture soigneusement harmonisée par Ricky Ford. Deux autres morceaux dont les arrangements ont été revus «Castel House Rag» et «Half and Half» furent également proposés au public, avant que le groupe ne rejoigne la grande scène du jardin où un des ensembles de l’Armée de l’Air des Etats-Unis, The Wings of Dixie, venait de finir d’interpréter «L’Américana». L’orchestre de "vétérans" du jazz repris ensuite «La Marseillaise» et «My Choc Late Soldier Sammy Boy», toujours réarrangés par le ténor qui nous confiait, après le concert, éprouver une immense reconnaissance envers James Reese Europe et la fierté d’avoir joué sa musique.

Une évocation tout à fait mémorable, qui est également un hommage à tous les musiciens américains venus s’installer à Paris depuis la fin de la Première Guerre mondiale et qui ont transmis leur art aux jeunes musiciens et amateurs français, échange fécond dont Jazz Hot est issu.

Texte et photo: Patrick Martineau
© Jazz Hot n°680, été 2017


Marie-Laure Célisse & The Frenchy’s © Patrick Martineau

Paris en clubs
Juin 2017

Il est des rencontres entre un lieu, un artiste, une atmosphère particulière, une rencontre telle que celle proposée en cette soirée du 1er juin au Caveau de La Huchette par Marie-Laure Célisse (voc, fl) et ses Frenchy’s: César Pastre (p), Brahim Haiouani (b) et Lucio Tomasi (dm). Le groupe nous présentait son premier album, Dansez sur Moi, dans un esprit qui mêle adaptations de standards jazz avec des chansons du patrimoine français, le tout interprété dans un esprit swing particulièrement savoureux. En un lieu qui a très peu changé depuis l’après-guerre, la complicité et la fraîcheur des protagonistes nous ramènent tout naturellement à l’atmosphère des années cinquante et soixante. Le sens du glamour de Marie-Laure Célisse, qui joue un rôle de chef d’orchestre empreint d’une certaine malice (Brahim Haiouani, très pince-sans-rire lors de la présentation des musiciens, lui attribuera même des compétences en matière de santé mentale au sein de la formation), s’exprime ici dans une veine très chorégraphique, et chacun de sentir la sincérité qui anime les musiciens sur un répertoire qui est sans nul doute le reflet de passions musicales de toujours. L’alchimie entre le piano de César Pastre et le joli falsetto de Marie-Laure Célisse est enrichie et étoffée par l’expérience de Brahim Haiouani, qui assure une pulsation rythmique sans faille avec le soutien de Lucio Tomasi, dont les qualités s’avèrent essentielles sur scène comme sur disque, au cœur d’un projet prouvant par l’exemple qu’une certaine humilité peut rimer avec la plus grande des musicalités. La place prépondérante occupée par l’amitié et les échanges avec le public, dans les concerts proposés par la formation, ressuscite un jazz solidement ancré dans une époque que d’aucuns jugeraient révolue, n’était sa beauté intemporelle qui lui confère paradoxalement une contemporanéité certaine. Ce jazz-là trouve sa véritable raison d’être sur la scène, dans un espace où son équilibre et sa dynamique se déploient sans contraintes. Le disque des Frenchy’s exprime au reste très bien ce rapport implicite au live, et les nombreux gigs donnés en tous lieux où le partage trouve droit de cité se ressentent distinctement au travers de la vaste gamme des émotions proposées. Cette expérience nous permet d’assister à une représentation riche de nuances, avec des accents tantôt juvéniles, tantôt aguerris. Il y a un côté cabaret chez la chanteuse, une élégance toute féminine qui ne se laisse jamais corrompre par la morosité ambiante. Ce sens de la fête tissé de pure générosité, permet de colorer avec tendresse les standards revisités, comme s’il s’agissait en l’espèce de promouvoir une certaine idée du bonheur et de la vie. Avec une telle vision du monde et de la musique, tout ce dont le combo s’empare s’imprègne presque magiquement de swing, et nous rappelle que le jazz est aussi et d’abord une musique de danse (les nombreux danseurs présents dans la salle peuvent en témoigner). La communication avec le public, exemplaire, sert un sens du plaisir et de la bonne humeur qui insuffle classe et élégance aux parties instrumentales comme aux parties chantées, tandis que l’adaptation de standards de la chanson française, dont les arrangements sont réalisés avec un goût très sûr, permet à la chanteuse de s’approprier des classiques comme «C’est Mon Homme», «La Javanaise » et « Je ne veux pas travailler». L’ambiance très jam session dans laquelle se déroulent les trois sets autorise également des emprunts judicieux au répertoire anglo-saxon, avec notamment de belles interprétations de «You Make Me Feel», «The Lady Is a Tramp» et le morceau de bravoure qu’est «Route 66» pour les Frenchy’s. Une bien belle soirée en forme de célébration d’un art de vivre et d’être ensemble qui fait chaud au cœur et à l’âme. JPA

Paddy Sherlock & co. © Patrick Martineau

Paddy Sherlock, le fantasque tromboniste vocal a investi la belle scène du Jazz Club Etoile, le 3 juin, pour une soirée complètement débridée, comme il a l'habitude d'en proposer à son public. A ses cotés, les fidèles Philippe Radin (dm) et Jean-Philippe Naeder (perc), accompagnés de Philippe Dourneau (ts), Billy Collins (g), Stan Noubard Pacha (g) et Laurent Griffon (b). Ce soir, il n’y aura que des compositions inédites, dont quelques-unes n'ont encore jamais été jouées en public, et qui feront partie intégrante du nouvel album à venir, comme «Babe our Love Is Here», «Going Down Dancing», «You're too Good», «Take Me» ou encore «Girl From U.H.». Le club est complet et le public, tout au long des trois sets, reste subjugué par la présence sur scène (et parfois dans la salle) de Paddy qui se joue des difficultés techniques pour trouver tour à tour des inflexions jazz, rock’n’roll et rhythm’n’blues au hasard de ses pérégrinations musicales. Le plaisir de ses fans, toujours nombreux ce soir, est contagieux et le temps passe à une vitesse prodigieuse pour nous amener au terme d'un concert endiablé et mémorable. PM

Le Vintage Orchestra avec Denise King et Walter Ricci © Patrick Martineau

Après huit années de silence, le Vintage Orchestra revient revenait, le 8 juin, sur la scène du Studio de l’Ermitage pour présenter son nouvel album, Smack Dab in the Middle (voir notre chronique), toujours sous l’influence du compositeur Thad Jones. Sous la direction de Dominique Mandin (ts), le big band retrouve les musiciens à l'origine de son identité sonore, et qui sont tous devenus depuis des solistes ayant développé leur propre carrière. Aux saxophones, on retrouve Olivier Zanot, Thomas Savy, David Sauzay et Jean-François Devèze; aux trompettes: Erick Poirier, Lorenz Rainer, Fabien Mary et Julien Ecrepont; aux trombones: Michaël Ballue, Bastien Ballaz, Jerry Edwards, et Martin Berlugue. La rythmique étant assurée par Florent Gac (p), Yoni Zelnik (b) et Andrea Michelutti (dm). Après deux titres instrumentaux, «The Farewell» et «61'st and Rich It», qui nous offrent les premiers chorus à l'unisson proposés par le groupe des soufflants, Walter Ricci, jeune chanteur napolitain, aperçu dernièrement aux cotés de Stefano Di Battista et Mickaël Bublè, rejoint le big band pour «The Second Race». Suivront des morceaux comme «Get Out of My Life», «It Don't Mean a Thing» et «Hallelujah I Love Her so» qui clôtureront ce premier set. La deuxième partie s’ouvre avec l’instrumental «Quiet Lady» et «Fingers» à l'issue duquel Denise King arrive sur scène, très applaudie, pour chanter magnifiquement «A That's Freedom». Après «Yes Sir That's My Babe» et «I Left My Heart in San Francisco» nos chanteurs reviennent pour un duo sur «Bye bye Blackbird» qui enflamme littéralement le public. Un dernier instrumental «Making Woopee» et c’est la fin d'une soirée où l’on a retrouvé avec plaisir un répertoire et un très bon orchestre. PM
Retrouvez d’autres photos de ce concert sur le blog de Patrick Martineau

Pierre Christophe © Jérôme Partage

Le 13 juin, Pierre Christophe (p) présentait au public du Duc des Lombards son tout nouvel opus: Live! Tribute to Erroll Garner (voir notre chronique), enregistré en compagnie du complice de toujours, Raphaël Dever (b), ainsi que de Stan Laferrière (dm, qui a délaissé son piano pour l’occasion) et Laurent Bataille (cga). A l’image du disque, Pierre Christophe, pianiste à la fois talentueux et inspiré par la tradition, a rendu au maître un hommage de la meilleure facture, y ajoutant une dimension didactique en prenant le soin d’introduire chaque morceau. Les titres présentés étaient soit des compositions d’Erroll Garner («Dreamy», ballade enchanteresse aux accents tchaïkovskiensou «My Lonely Heart», un original très peu joué et enregistré une seule fois en 1956) soit des standards (un «Tea for Two» aux arrangements étonnants, donnant l’occasion à Laurent Bataille de s’exprimer longuement, un«When Your Lover Has Gone» pris à contre-emploi sur un ton joyeux, ou encore «Humoresque» de Dvorak, brillamment jazzifié). En un set, Pierre Christophe et ses musiciens ont ainsi redonné vie à l’univers élégant et singulier d’Erroll Garner, tout en exposant leurs qualités personnelles. Tout simplement magnifique. JP

Lorenzo Di Maio Quintet © Patrick Martineau

Le 14 juin, Lorenzo Di Maio (g) présentait au Duc des Lombards son dernier album, Black Rainbow (Igloo Records), premier projet en tant que leader et pour lequel il a composé tous les titres, bien entouré, par Jean Paul Estiévart (tp), Cédric Raymond (b), Antoine Pierre (dm) et Léo Montana (p) qui remplaçait ce soir Nicola Andrioli. Ce concert unique en France a ainsi donné l’occasion au public parisien de découvrir cette jeune garde du jazz de Belgique. «Détachement» ouvre le set, suivi d’une ballade, «Black Rainbow», où Cédric Raymond procure un soutien de fond, tandis que sur «Lonesome Traveler» Léo Montana livre un remarquable solo. Passant du groove au blues, Lorenzo Di Maio nous entraîne, avec parfois une touche de mélancolie, jusqu’au final avec « Black Dog ». PM

Esaie Cid © Patrick Martineau


Dans son interview parue à l’hiver 2015-2016 (Jazz Hot n°674), Esaie Cid nous avait fait part de ses projets: le quintet de François Laudet, autour de la musique de Gene Krupa (dont il a assuré les arrangements) et un premier disque sous son nom, en quartet. Ces deux projets ont été menés à bien et vous pouvez les retrouver dans nos chroniques de disques. Le 28 juin, justement, l’altiste barcelonais fêtait la sortie de son CD, Maybe Next Year, au Sunset, entouré de sa fine équipe: Gilles Réa (g), Samuel Hubert (b) et Mourad Benhammou (dm). Les trois sets ont permis de revenir sur ce bel hommage à Art Pepper, paru chez Swing Alley, l’un des labels du compatriote catalan Jordi Pujol. La plupart des titres présents sur l’album on en effet été joués, dans un esprit similaire à celui de l’enregistrement, dont «Music Forever» qui a donné l’occasion à Mourad Benhammou de nous livrer un bon solo, ou «Nothing Ever Changes My Love for You» sur lequel le batteur a troqué ses baguettes pour des pinceaux, étalant de jolies couleurs. Avec «How Long Has This Been Going On», magnifique ballade, Esaie Cid s’est exprimé avec toute la poésie et le raffinement qui le caractérisent, introduisant les titres avec un humour quelque peu surréaliste (sans doute l’influence de Buñuel…). Mais le leader sait passer d’une atmosphère douce à un swing mordant, comme sur «Pea Eye», blues réjouissant qui a ouvert le deuxième set. Toujours dans une veine très animée, l’orchestre a donné «Mambo de la Pinta», tandis qu’il revenait ensuite à un registre intimiste, avec le très beau morceau éponyme du disque, «Maybe Next Year», et un sublime «Lush Life» pris à la manière de Clifford Jordan, sur lesquels on a également apprécié la finesse de Gilles Réa et de Samuel Hubert. La soirée s’est conclue par bref troisième set, ouvert aux amis musiciens présents dans la salle: Jean-Philippe Bordier (g) ainsi que Hugo Lippi (g), lequel a partagé un blues avec Sophie Druais (b) et Corinne Sahraoui (voc). Un concert sans faute de goût qu’on pourrait résumer par cette maxime d’Honoré de Balzac (écrivain cher à notre ami saxophoniste): «Le beau, c’est le vrai bien habillé». JP

Textes: Jean-Pierre Alenda, Patrick Martineau, Jérôme Partage
Photos: Patrick Martineau et Jérôme Partage
© Jazz Hot n°680, été 2017


Jean-Philippe Pichon © Serge Baudot

Musiques en stock
La Seyne-sur-Mer (83), 20 juin - 1er juillet 2017

La Seyne-sur-Mer consacrait une exposition, intitulée «Musiques en stock», à Jean-Philippe Pichon –photographe à l’agence Dalle et ancien de Jazz Hot– répartie dans les trois médiathèques de la ville: Paul Caminade, Andrée Chédid et Le Clos Saint-Louis dans laquelle avait lieu le vernissage en musique avec le pianiste Gilles Gravière, le 20 juin. Après une brève présentation de la part du directeur de la médiathèque, Thierry Kriegel, l'artiste s'est prêté volontiers aux questions du public, répondant avec force détails.

Jean-Philippe Pichon a photographié des musiciens de jazz, de blues, et d’autres musiques, ainsi que des stars du showbiz et bien des sujets encore, provenant d’univers divers à travers le monde. Il en a rapporté une moisson essentiellement en noir et blanc et en argentique. Les trois médiathèques lui ont offert leurs murs de sorte qu’on peut admirer un large éventail de son travail, essentiellement jazz. Pour les «photos jazz» on reconnaît tout de suite la patte Pichon par des fonds d’un noir intense, profond, d’où jaillit la lumière d’un visage, de mains, d’un instrument. Pas de détails annexes, pas de fioritures, rien que les notes essentielles, comme disait Miles. C’est à chaque image l’expression d’un visage, l’incongruité d’une situation, la pose du corps, le brillant d’un instrument, le détail parlant, qui capte le regard. L’artiste est révélé dans un moment sublimé, une effraction de quelques centièmes de seconde, et pourtant il est là, figé et vivant à la fois, crevant l’écran de la photographie.

Texte et photo: Serge Baudot
© Jazz Hot n°680, été 2017


Alain Jean-Marie et Sylvain Beuf © Serge Baudot

Jazz au Fort Napoléon
La Seyne-sur-Mer (83), 10 juin 2017

En cette douce soirée du 10 juin, l’association Art Bop donnait son concert de fin de saison «Jazz sous les étoiles» avec un duo de luxe: Alain Jean-Marie (p) et Sylvain Beuf (ts). Art Bop, menée de main de maître mais avec souplesse et bonhommie, par Michel Legat et sa femme, est une association qui œuvre pour le jazz depuis pas loin de trois décennies. Il leur faut un sacré courage et une belle abnégation pour continuer à produire des concerts pointus dans la situation locale actuelle (on sait que, faute d’aide, l’inoubliable festival de Robert Bonaccorsi a dû s’arrêter après plus de 30 ans de soirées extraordinaires où l’on a vu défiler des musiciens de la légende du jazz, et surtout ceux qu’on voyait rarement ailleurs, tels Georges Cables, Harold Mabern, Cyrus Chestnut, Cedar Walton, et tant d’autres). Ce couple fou de jazz réussissait à produire trois concerts par mois, de septembre à juin, permettant aux jazzmen français, principalement ceux du Grand Sud, de s’exprimer devant un public d’amateurs. Maintenant ils arrivent encore, malgré d’immenses difficultés, à organiser un concert par mois, et ce grâce à un carnet d’adresses d’amis, une petite subvention de la ville de la Seyne-sur-Mer, et quelques modestes et méritant donateurs. Néanmoins l’aventure continue et le jazz existe toujours au Fort Napoléon. Sans oublier l’association des Workshops de Gérard Maurin qui investit également ce lieu mythique tout au long de l’année. Alors quelle émotion de se retrouver sur les gradins de la cour du Fort, à l’acoustique exemplaire, face à la grande scène, avec les étoiles au dessus de la tête. Tant de magnifiques souvenirs...

Sylvain Beuf © Serge Baudot

Alain Jean-Marie et Sylvain Beuf, les officiants de cette soirée, n’ont pas choisi la facilité, car jouer Monk en duo tient un peu de la gageure. Partie gagnée haut la main. Alain Jean-Marie s’empare de Monk et le fait sien. Le danger était de tomber dans le plagiat ou l’imitation. Écueils évités. Le pianiste livre son Monk, enrichissant encore la palette harmonique monkienne, jouant le plus souvent en accords, ou en discours, des deux mains, dans un jeu orchestral qui laisse entendre une rythmique complète, un orchestre, derrière ou plutôt avec le sax; Alain-Jean Marie est également d’une inspiration mélodique captivante dans les solos. On sait que les parties de sax de Monk sont extrêmement complexes, Steve Lacy en parlait, avec démonstration sur son soprano. Sylvain Beuf s’en tire à merveille, aussi bien au soprano qu’au ténor. Rien ne l’arrête, il rentre dedans, mort dans la musique, ça sort et ça swingue, il ira même jusqu’à scatter au rappel sur «Reflections» tant il est pris par son défoulement en une sorte de transe monkienne. Et ce foisonnement duettiste respecte l’esprit monkien, sa rigueur, sa clarté, sa profondeur, et bien sûr son swing. On a entendu des thèmes célèbres comme par exemple «Light Blue», «Bye-Ya», «Reflections», «Ba-Lu Bolivar», «Eronel», «Played Twice», «Misterioso», «Trinkle Tinkle», «Pannonica», et quelques autres moins connus. On ne saurait en détacher aucun. Quel que soit le thème, le duo fréquentait toujours les sommets, avec encore plus d’impétuosité dans le deuxième set. C’était leur troisième concert, c’est dire que le duo a trouvé sa vitesse de croisière. Tous ces musiciens qui tournent autour d’Art Bop partage une amitié, ou du moins une camaraderie, qui les fait se serrer les coudes, comme on dit. C’est ainsi que Sylvain Beuf remercia le trompettiste José Caparros de leur avoir ouvert les portes du Fort Napoléon, ce lieu unique si cher au cœur des amateurs de jazz.

Texte et photos: Serge Baudot
© Jazz Hot n°680, été 2017


A Great Day in Paris
Cinéma Le St André des Arts (Paris 6e), 17 mai 2017

Le 17 mai, Michka Saäl nous conviait à la première du film A Great Day in Paris au cinéma Le St André des Arts à Paris. Cet événement s’inscrit dans le cadre des découvertes de St André, sélection authentique s’il en est, tant A Great Day in Paris est surtout une histoire d’amitié. Tout à commencé en 2008, pour les 50 ans de la fameuse photo «A Great Day in Harlem» d’Art Kane, donnant à Ricky Ford l’idée de reproduire l’évènement à Paris avec des musiciens de Jazz qui vivent en France. Après presque un an de gestation, une photo a enfin été prise à Montmartre, scène immortalisée par le photographe Philip Lévy-Stab. La cinéaste d’origine tunisienne Michka Saäl, formée en histoire de l’art et en sociologie à Paris et en Cinéma à Montréal, passionnée par les liens qui unissent les êtres, a ainsi décidé de réaliser un court-métrage sur l’exil des musiciens de jazz. Ce documentaire, sur la réunion de plus de soixante-dix jazzwomen et jazzmen vivant en France, est entrecoupé d'entretiens avec des musiciens comme John Betsch, Sangoma Everett, Bobby Few, Ricky Ford, Kirk Lightsey, Steve Potts, et quelques autres, réalisés le plus souvent à domicile, favorisant ainsi les anecdotes et l’humour. A cela s'ajoute des prises de vues de Montmartre, lieu de retrouvailles pour cette petite communauté d'artistes; la dernière séquence étant, bien sûr, le moment de la prise de vue sur les marches.

© Patrick Martineau

Ce 17 mai, au cinéma St André des Arts, Sangoma Everett, Bobby Few, et Ricky Ford avaient fait le déplacement, ainsi que Curtis Young, historien du jazz, et quelques amis et fidèles tels que Trevor, Alfie. Le public, très réactif, a ponctué la projection de ses exclamations et de ses rires. Michka Saäl, visiblement très émue, a pris la parole à la fin de la projection pour rappeler la genèse et les étapes de construction du film, après quoi elle fut très applaudie. Bobby et à Ricky sont intervenus pour témoigner à leur tour et ont tenu à remercier Michka pour sa persévérance.

Pour ma part, je suis intervenu au nom de Jazz Hot pour rappeler qu’en 2016, pour célébrer «l’International Jazz Day», la chanteuse Denise King et le danseur chorégraphe Brian Scott Bagley avaient aussi organisé une photo sur l’esplanade du Trocadéro (voir Jazz Hot n°675).

Texte et photo: Patrick Martineau
© Jazz Hot n°680, été 2017


Christophe Wallemme Sextet © Patrick Martineau

Paris en clubs
Mai 2017

En cette soirée du 3 mai, marquée par la tenue du traditionnel débat télévisé de l’entre-deux tours de l’élection présidentielle, Christophe Wallemme (b, elb) et son sextet investissent la scène du Studio de L’Ermitage pour nous présenter l’album intitulé Ôm Project, un enregistrement longuement muri, avec l’ambition manifeste de proposer une mosaïque de sons et d’influences, pour la plupart nés dans les années 70, sans qu’il s’agisse toutefois d’une fusion, stricto sensu, entre rock et jazz comme celle proposée par les groupes de l’époque. Cofondateur du trio Prysm en 1994, avec Benjamin Henocq (dm) et Pierre de Bethmann (p), un combo connu pour composer autour de mesures asymétriques, Christophe Wallemme est épaulé ce soir par Manu Codjia (g), Diederik Wissels (p, kb), Adriano Tenorio (perc), Pierre-Alain Tocanier (dm), Émile Parisien (ts, ss), et Leila Martial (voc). Il préfère dire que la musique de ce projet est du rock jazz plutôt que du jazz rock, mais le concert en lui-même témoigne de ce que cette musique vaut mieux que n’importe quelle tentative de catégorisation. Ainsi, l’aspect métissé des sons proposés traduit une fascination certaine pour les voyages, avec des harmonies empruntées à la musique indienne et orientale. «Back to My Om» et «Rock My Home», dont le bassiste nous dira avec humour qu’ils contiennent des assonances fortuites, possèdent une identité sonore dont les bases furent posées par In a Silent Way et Bitches Brew, les deux albums de Miles Davis. Du jazz électrique, donc, mais avec des tonalités intimistes et des silences bien peu usités à la grande époque du jazz fusion, plus encline aux exploits instrumentaux et aux prestations étourdissantes. Christophe Wallemme utilise d’ailleurs une basse fretless propice aux glissandos et à un jeu expressif, en slide comme en slap. À l’avenant, les percussions d’Adriano Tenorio sont tantôt jouées à mains nues, tantôt avec des baguettes, et ce parti pris expressif et sensuel est particulièrement émouvant sur «Kaya», où les musiciens font montre d’un sens du collectif conforme à la vision du leader. «Ma Kali» met en évidence l’aspect spirituel de l’œuvre, en même temps qu’il révèle la dévotion inspirée par la déesse hindoue de la préservation, de la transformation et de la destruction. Sur ce morceau, les mauvais génies censément dissipés par l’évocation de Kali s’incarnent essentiellement en la personne de Manu Codjia, qui prend un solo de guitare électrique mémorable durant plusieurs minutes, portant l’attention du public à son plus haut degré d’intensité pendant ce qui s’apparente à un hommage plus ou moins inconscient à Allan Holdsworth, quoi que les figures en sweeping évoquent plutôt le style pyrotechnique de Frank Gambale, le guitariste du Chick Corea Elektric Band. «Le Temps Présent» comporte de multiples nuances réverbérées, sorte de voyage ouaté au pays des couleurs, avec des volutes en spirale qui se dissipent dans l’atmosphère à la façon de fumerolles polychromes (une véritable machine fumigène est à l’œuvre sur scène). «Un Rêve de Cochin» comprend une longue introduction à la basse électrique, avec effet phasing et boucles électroniques. Sur ce titre inspiré d’un voyage éclair de quelques jours en Inde, on est plus proche de ce que proposait Jaco Pastorius sur «Continuum», tandis que «Charly» introduit des atmosphères plus percussives, tel que popularisées, entre autres, par Stanley Clarke. Christophe Wallemme remerciera chaleureusement le public d’avoir partagé ce moment avec le groupe alors que, dit-il, «il y avait tant de choses intéressantes à voir à la télé ce soir», et le set se termine dans une atmosphère de communion entre les musiciens et le public sans doute assez proche de ce que l’artiste avait en tête en enregistrant son album. JPA
Retrouvez d’autres photos de ce concert sur le blog de Patrick Martineau

Le 5 mai au Duc des Lombards, c’est en quartet qu’on retrouvait Tom Harrell. Le trompettiste, en très grande forme, était accompagné de Danny Grissett (p), Ugonna Okegwo (b) et Adam Cruz (dm). Et c’est avec ce groupe très soudé, ces musiciens ultra solides, avec qui il joue ensemble depuis dix ans, qu’il a donné un set plein d’énergie où tout est supérieur. Tom Harrell ne cesse de composer, on le sait, et d’étoffer un répertoire de compositions originales et une discographie déjà très riches. Ce soir-là, il a puisé dans ses trois de ses derniers albums. Le set se composait de quatre thèmes du leader («Sunday», «Delta on the Nile», «Otra») et de deux standards («There Will Never Be Another You», «The Song Is You»). Si, en raison de sa subtilité et de sa complexité, la musique de Tom Harrell contraint parfois les musiciens à se pencher sur leurs partitions, ce soir-là, cette musique déborde de swing. Les mélodies sont superbes. Tout est original. Vers la fin de la soirée, le trompettiste nous interprète «Vibrer» (qui paraîtra sur Moving Picture, son prochain album dont la sortie est prévue en septembre) en duo avec Danny Grissett, au jeu aussi élégant qu’original. Un de plus beaux moments de cette soirée, exceptionnelle. MP

Quand le batteur Joris Dudli vient jouer à Paris, c’est toujours en bonne compagnie. On se souvient de concerts inoubliables avec Sonny Fortune, en quintet, ou avec Vincent Herring, Eric Alexander et Harold Mabern, en quintet, ou encore avec Curtis Fuller. C’était en février 2013. Le tromboniste historique était alors accompagné de Josh Bruneau (tp), Ralph Reichert (ts), Rob Bargad (p), Milan Nikolic (b) et Joris Dudli. Voir Curtis Fuller à Paris après des années d’absence était poignant. Quatre ans plus tard, c’est au Duc des Lombards que le batteur célébrait le 19 mai le 60e anniversaire de l’album Blue Train de John Coltrane avec son Blue Train Sextet, cette fois sans Curtis Fuller, ralenti, à 82 ans, par des problèmes de santé. Du coup, c’est l’excellent Steve Davis (tb) qui le remplace. Le musicien new-yorkais, très rare à Paris, jouait en compagnie de Milan Nikolic (b), Ralph Reichert (ts), Oliver Kent (p), Jim Rotondi (tp) et Joris Dudli. Ce sextet incarne cet état d’esprit du hard bop, ancré dans la tradition. Loin de toute nostalgie, il en est la descendance directe. Les six musiciens, au jeu personnel et au swing du tonnerre, attaquent avec «Easy» et «Spirit Waltz», deux compositions de Davis. Bien sûr, tout cela est brillant et inspiré, les musiciens sont soudés. C’est le dernier soir de dix jours de tournée à travers l’Europe. Ils jouent au maximum. Mais plus encore, la complicité de Davis, Rotondi et Dudli remonte au début des années 1990 lorsqu’ils se retrouvaient pour jouer au Augie’s, devenu depuis le Smoke, à Harlem (lire l’interview de Joris Dudli dans Jazz Hot n°670: c’est là qu’est né One For All, le sextet cofondé par Steve Davis, Jim Rotondi, Eric Alexander, John Webber, David Hazeltine et Joe Farnsworth). Et Dudli, Reichert, Nikolic tournent ensemble depuis des années. Cette complicité-là, cette confiance-là s’entend. La soirée se poursuit avec «Déjà vu» du pianiste autrichien Oliver Kent, dont c’est le premier passage à Paris. Lui aussi a fait un détour par New York au début des années 1990, après avoir fait ses armes avec Art Farmer et Idris Muhammad à Vienne avant de s’y installer à nouveau en 1995. Tout au long de la soirée, Reichert et Nikolic donnent tout. Rotondi alterne entre bugle et trompette, et c’est dans un solo magnifique, sensible, bouleversant, qu’il revisite «My Romance», rejoint par Kent. Le sextet reprend avec «Ruth», une composition du trompettiste dédié à sa mère, et conclut la soirée avec «Blue Train, dont l’arrangement très enlevé est signé Joris Dudli, tout comme cette tournée. On attend son retour avec impatience! MP

Fred Hersch © Patrick Martineau

Le 23 mai, Fred Hersch (p), John Herbert (b), Eric Mc Pherson (dm), investissaient la scène du Sunside pour promouvoir leur album live Sunday Night at the Vanguard. Le trio n’en est pas à son coup d’essai puisqu’ils avaient déjà enregistré en ce même lieu mythique le fameux Alive at the Village Vanguard qui, en 2012, marquait la résurrection de l’artiste au sortir d’un coma lié à sa séropositivité. Un malaise de John Herbert au début du concert, sans qu’on sache vraiment s’il était dû au trac ou non, aurait pu mal augurer d’une prestation empreinte tout d’abord d’une tension très perceptible. Mais le talent des musiciens, l’habitude des joutes musicales de haut niveau dans un partenariat qui pousse au dépassement personnel plutôt qu’à la démonstration technique, fait rapidement des échanges proposés au public attentif un spectacle de haut vol. Fred Hersch, déjà connu pour un répertoire extrêmement vaste, approfondit encore sa recherche d’absolu musical, puisant son inspiration aussi bien dans le répertoire de la musique brésilienne (Antonio Carlos Jobim) que dans la pop (Joni Mitchell, Beatles) ou le jazz traditionnel (Thelonious Monk, Benny Golson). Le résultat est bouleversant, à la fois exercice d’érudition virtuose (l’artiste change ses arrangements et ses résolutions d’accords d’une performance à l’autre) et partage d’émotions hors pair, basé sur un parti pris d’universalité unique en son genre. «Serpentine», tiré de l’album live permet de goûter le jeu de batterie tout en finesse de Eric Mc Pherson, dont la maitrise aux balais est à nulle autre semblable, alliant délicatesse et puissance au service d’une intensité dont le trio ne se départit jamais. Les structures circulaires jouées par le groupe ondulent dans l’espace comme autant de motifs libertaires. Fred Hersch ajoute çà et là des tensions internes à la trame des mélodies en introduisant des chromatismes et des silences inattendus au sein de ses phrases, laissant l’auditeur mentaliser seul la mélodie, comme si elle se déployait alors dans un espace non limité par nos capacités de représentation. «Let’s Cool One» de Monk est assurément, de ce point de vue, le moment marquant du premier set, proposant subtilités rythmiques abouties et mini-breaks qui désossent le thème, révélant des richesses sous-jacentes qui donnent envie d’aller réécouter l’original dès la sortie du concert. Puis le pianiste nous informe que le second set sera constitué d’une performance en solo, l’indisposition de John Herbert s’étant malheureusement confirmée entretemps. Chacun retient son souffle alors, tant l’exercice est certes bien connu de Fred Hersch, mais certainement pas prévu au moment de l’annonce officielle des dates effectuées par le combo dans la capitale. «Both sides now», de la chanteuse Joni Mitchell (qui toucha au jazz avec l’album Court and Spark), exprime le goût du pianiste pour les morceaux chantés (que les jazzmen nomment judicieusement «songs» qu’il s’agisse d’instrumentaux ou de chansons). «For No One» des Beatles n’est pas la composition la plus célèbre des Fab Four, mais prend un sens tout particulier quand on sait que le pianiste ne peut interpréter des titres dont il n’aime pas les paroles (Jazz Hot n°679). «After You’re Gone» fait revivre les fantômes de Bessie Smith et de Louis Armstrong. À cet instant, des masses d’énergie flottante semblent s’épanouir dans la salle, donnant un sens plus pur aux notes de musique égrenées, et le public se sent en osmose avec l’artiste dont la solitude sur scène paraît curieusement renforcée, au titre d’une prestation d’ensemble qui relève proprement de la poésie. Fred Hersch nous quitte sur un ultime rappel mariant le piano rag de Scott Joplin à la délicatesse des arpèges de Bill Evans. Il sort de scène le visage dévasté par l’effort de concentration fourni, et les notes de piano continuent de résonner dans nos têtes, à l’instar des mots de Tomas Tranströmer: «Chaque homme est une porte entrouverte donnant sur une salle commune». JPA

Glenn Ferris et Yoann Loustalot © Patrick Martineau

Le 25 mai au Sunset, le groupe Aerophone composé de Yoann Loustalot (tp, flh), Blaise Chevallier (b), Fred Pasqua (dm), et Glenn Ferris (tb) venait nous présenter son nouvel album Atrabile. A l’origine un trio fondé par Yoann Loustalot et le contrebassiste Blaise Chevallier, les expérimentations sonores et philosophiques du groupe reposent initialement sur l’absence de soutien d’un instrument harmonique, privilégiant un certain dénudement propitiatoire à un retour aux sources de la musique. Déjà leur troisième disque, paru chez Bruit Chic, Atrabile est aussi une première œuvre en quartet, avec l’adjonction de Glenn Ferris au trio de base. Le premier titre qui nous est proposé est «Improvisation», le justement nommé, et qui place d’emblée le set sous le signe des explorations dont le combo s’est fait une spécialité. Les schèmes déployés traduisent le goût de la formation pour les structures ouvertes, avec une appétence non dissimulée pour le principe des poupées gigognes, tel qu’on peut l’appliquer en musique selon une logique de fractales. Le flirt avec le free jazz est constant, et le swing est aussi présent sous forme de tempos très rapides, qui mettent en exergue le talent de Blaise Chevallier. La trompette virtuose de Yoann Loustalot se taille rapidement la part du lion, avec le contrepoint presque oulipien offert par le trombone de Glenn Ferris, complètement intégré au groupe, loin de la mode des guest stars parfois préjudiciable à la cohésion musicale. Le jeu de batterie de Frédéric Pasqua est émaillé de nombreuses frappes sur le l’anneau de sa caisse claire, générant un son métallique et inharmonique dont il orne certains backbeats, proposant de fait une souplesse, une plasticité assez rares chez un drummer aussi accompli techniquement. «Moustal» semble un morceau fétiche de la formation, tant les musiciens y montrent l’étendue de leur sensibilité, mais «Sornette» constitue véritablement un pic d’inspiration pour le groupe, composé lors d’une tournée à l’annonce du décès d’Ornette Coleman, et donnant libre cours au dodécaphonisme en forme de crescendo qui constitue une sorte de trademark chez Aerophone. «Ancient Empire», dont le trompettiste nous dit ironiquement qu’elle n’a jamais été jouée en public, introduit des nuances sombres dans un set par ailleurs traversé par une joie de vivre et de jouer évidents. Un humour et une légèreté compatibles avec une certaine profondeur, tel semble le leitmotiv du concert. «Spontaneous Suite» porte le sceau de l’immédiateté, composé rapidement et interprété en fonction de l’inspiration du moment. Si la tonalité est ici résolument acoustique, les territoires défrichés ne sont pas sans évoquer certaines œuvres de fusion progressive, avec des changements d’accord incroyablement dynamiques. L’art du contretemps, au niveau rythmique, se conjugue de fait avec le contrepoint harmonique, lorsque les échanges entre trompette et trombone se font plus denses et plus intenses. Le caractère protéiforme du groupe lui permet ainsi de flirter avec la musique contemporaine au hasard de pérégrinations musicales déterritorialisées. «Atrabile» renoue avec une certaine mélancolie, plus proche de la saudade brésilienne que du desassossego portugais, tandis que «Spongious» semble basé sur la gamme tempérée de la musique sérielle. Finalement, le coup de cœur du public va certainement à «Pousse-Pousse», confirmant l‘appétence de la formation pour les breaks fulgurants, et constituant un climax qui emporte l’adhésion pleine et entière des personnes présentes sur scène comme dans la salle. Une bien belle performance de la part d’un collectif qui tient toutes ses promesses, sans jamais céder à la facilité. JPA

l y a des concerts dont la musique reste avec vous et ne vous quitte pas pendant trois jours. Vous ne regrettez qu’une chose: qu’elle n’ait pas été enregistrée ce soir-là pour retenir un peu de son intensité et de la beauté des mélodies. Le concert de Antonio Faraò du 26 mai au Sunset fait partie de ces concerts. Le pianiste italien, que l’on a entendu en avril avec Benny Golson, jouait en trio avec Thomas Bramerie (b) et Jean-Pierre Arnaud (dm). Les trois musiciens se connaissent, très bien même. Durant trois sets, de 45 minutes chacun, tout est très intense, très collectif, si bien que, composition originale après composition originale du leader («Something», «Seven Steps to Heaven», «Domi», «Positive Life», «Syrian Children», «Theme for Bond», «Black Inside»), s’acheminant vers des relectures très contemporaines de «Giant Steps», «Maiden Voyage», «Round Midnight» et «Oleo», on peine à croire que ces trois musiciens d’exception n’aient pas joué ensemble depuis plus de vingt ans, tant ils sont soudés et le déroulé de la soirée, naturel. Ce plaisir qu’ils ont eu à jouer ensemble, qui a nourri une atmosphère jazz pétrie de virtuosité artistique, ils nous l’ont transmis avec générosité, et on s’en souviendra longtemps. MP

Robeurt Féneck & Mad in Swing Big Band © Didier Pallagès by courtesy

Qu’on se le dise, Stéphane Roger est gentiment agité de la cafetière! Le batteur, que l’on peut entendre tous les dimanche soir au Caveau de La Huchette avec son Megawing, avait, le 29 mai à L’Européen, libéré son délirant alter ego: le chanteur Robeurt Féneck! Devant un public fourni où se retrouvèrent beaucoup de musiciens et d’amis, Stéphane Roger, à la tête d’une formation de dix pièces, le Mad in Swing Big Band, a donné un spectacle au ton parodique, faussement maladroit car, au contraire solidement écrit et musicalement excellent. Le leader, débute ainsi seul en scène par un long solo de batterie qu’on devine être la très reconnaissable intro de «Sing Sing Sing». Entrent ensuite la section de soufflants –François Biensan (tp, responsable des arrangements acrobatiques des improbables reprises composant la set-list), Pierre Gicquéro (tb), Pierre-Louis Cas (as, cl), Philippe Chagne (ts, fl)– ainsi que Nicolas Peslier (g), César Pastre (ep) et Patricia Lebeugle (b). Ce premier morceau instrumental installe le décor de la soirée: celui d’un vrai big band, avec une pêche terrible. Stéphane Roger abandonne alors les baguettes à Roger Ménière (ancien de chez Maxim Saury), renforcé par Jean-Philippe Naeder (perc), et endosse les habits bariolés de Robeurt Féneck: veste à queue de pie, bermuda et canne de dandy. Les reprises fantaisistes s’enchaînent: certaines sont des tubes de variétés (très bien) jazzifiés («Born to be Alive» pris en mode bossa ou «Alexandrie, Alexandra» transformé en un très drôle et swinguant «Les Ayant droits»), d’autres sont des standards détournés («It’s a Good Day» devenu «Une Belle journée» ou «Makin' Whoopee» changé en «Makin' Poopee», pour la touche pipi-caca…). Bref, on s’amuse beaucoup de cette rencontre du calembour et du jazz –on est dans l’esprit Boris Vian; de même qu’on se régale des interventions des solistes, tous magnifiques. Robeurt Fénecka a ainsi embarqué sans difficulté la salle dans ses joyeuses facéties, dont l’ultime consista à effectuer le rappel habillé en femme! C’est pourtant très ému que Stéphane Roger quitta un public ravi et des musiciens heureux, car faire vivre sur scène un tel projet reste, quoi qu’il en soit, un moment de grâce. JP

Le Dany Doriz Swing Band (sans Dany Doriz) © Georges Herpe

Le Dany Doriz Swing Band était programmé au Caveau de La Huchette le 30 mai. Mais son leader ayant été retenu, il n’a pu assurer la direction de l’orchestre. Mais il fallait davantage pour désarçonner les musiciens, rôdés au répertoire et au jeu collectif, et qui ont assuré le spectacle avec bonne humeur et dynamisme! Encore une bonne soirée de swing pour les danseurs! Pascal Thouvenin (ts), grand maître des arrangements était secondé par son collègue ténor, Boris Blanchet, qui s’est dépensé sans compter. Il est impressionnant à voir! La rythmique était excellemment assurée par Philippe Petit (org) et Didier Dorise (dm). Au menu de cette agréable soirée – qui a permis de constater que l’engouement créé par le fim La La Land ne se dément pas – étaient inscrits les morceaux suivants: «Amen», «Slipped Disc», «Moanin’» (que Duffy Jackson chanta au Caveau il y a quelques années), «Place du Tertre» de Biréli Lagrène ou encore le fétiche «Hamp’s Boogie». La Huchette, c’est toujours chouette… GH

Textes: Jean-Pierre Alenda, Georges Herpe, Jérôme Partage, Mathieu Perez
P
hotos:
Georges Herpe, Patrick Martineau
, Didier Pallagès by courtesy
© Jazz Hot n°680, été 2017


Les Quatre Vents © Francis Raissac

Espace Julien / Le Cri du Port
Marseille (13), 10 mai 2017

Le 10 mai, l'Espace Julien proposait deux concerts avec le soutien du Cri du Port. En première partie, Les Quatre Vents, tout jeune groupe né en octobre 2016, est composé de zélés serviteurs du jazz très actifs depuis plusieurs années sur la scène sudiste et nationale, à savoir Perrine Mansuy (ep), Christophe Leloil (tp), Pierre Fenichel (b) et Fred Pasqua (dm). Pour leur troisième concert en public, le mistral a été gagnant, délaissant le piano acoustique pour un clavier électrique, le groupe a fait le bon choix pour cette soirée placée sous le signe des puissances telluriques. Il fallait assurer en lever de rideau de John Patitucci et dans un bref set le succès a été immédiat. Si nous n'avions pas doute sur la qualité individuelle de chacun des musiciens, vu leurs parcours et leur expérience, la question portait sur la réussite de leur nouvelle alchimie. Cette réserve fut immédiatement balayée, envolée dès le premier titre scintillant et claquant qui propulsa le quartet dans une fusion bouillonnante et salutaire. Une musique réjouissante qui prouve que le jazz européen peut être festif, de qualité et sans concession. Les plus anciens pourront établir un parallèle avec les groupes de Randy Brecker ou avec la première formule de Return to Forever de Chick Corea, chanteuse en moins. Le groupe sonne funky par moment et la rythmique magistrale assure un tempo qui permet les plus belles envolées à chacun des solistes. Un groupe terriblement équilibré avec quatre mousquetaires portant un vrai projet commun qui vise un swing électrique. Tel quatre boules de cuir qui virevoltent sur le ring, le match se déroule en grande vitesse et le final arrive trop tôt. Les titres sont signés par Perrine Mansuy («La Baie singes», «La Nuit») qui a déjà produit plusieurs albums personnels, Christophe Leloil («Must Seen», «Deval in Time») qui lui aussi dirige son quintet et un final, «Libeccio», de Pierre Fenichel. Titre symbolique pour clore cette première partie qui mariait un esprit de chaleur, de force, de liberté qui souffle sur la côte méditerranéenne. Si tous les titres et les solos furent très applaudis, le batteur Fred Pasqua reçu une véritable ovation pour un final hyper vitaminé. Il faut espérer qu’au-delà des scènes de jazz qui seront sans aucun doute sensibles à ce groupe détonnant les scènes dites de musiques actuelles comprennent que ces musiciens peuvent déclencher l’émeute dans les rangs de leur public.

John Patitucci © Francis Raissac

Quand John Patitucci (eb) ne tourne pas avec Wayne Shorter ou l’Elektric Band de Chick Corea, il a le loisir de tourner avec ses propres projets, dont l’excellent Electric Guitar Quartet, avec un dernier album,
Brooklyn, paru fin 2015. Seulement deux dates en France pour cet European Tour (la seconde à Nice) qui présentait les titres de Brooklyn en hommage à son quartier natal. Si John Patitucci a souvent joué à Marseille avec Wayne Shorter, lors de différentes éditions du Festival Marseille Jazz des Cinq Continents, il fallait remonter en 1994 pour son premier et unique concert en leader dans cette ville et c’était justement à l’Espace Julien, concert organisé par le Cri du Port. C’est avec une certaine émotion et humour (vu sa photo et sa coupe de cheveu de l’époque) qu’il redécouvrait dans sa loge le programme datant de cette époque de jeunesse. Steve Cardenas (g) s’était produit aussi dans cette salle en 2015 au sein du groupe de Steve Swallow, et pour conclure les retrouvailles, Adam Rogers (g), pas vraiment reconnu en France avait aussi joué pour le Cri du Port avec Scott Colley et en leader. Cet historique fait, on ne peut oublier leur quatrième compère, le batteur exceptionnel, Nate Smith (dm) qui remplace Brian Blade présent sur Brooklyn. Après un bref changement de plateau, le rideau rouge s’ouvre et le tonnerre annonce la tempête. Le groupe va livrer durant 75 minutes une musique de fête, jouissance entre la fusion et le blues intense où les deux guitaristes dans un équilibre de funambule nous ravissent. John Patitucci est certes le leader mais il n’assène pas de longs solos démonstratifs de sa technique; le groupe joue sa musique et tous sont à son service. Il présente avec humour deux titres successifs de Thelonious Monk, «Four in One» et «Trinkle Tinkle», compositeur peu joué par les guitaristes, à part l’Electric Be Bop Band de feu Paul Motian. Il enchaîne avec «Band of Brothers», assez symbolique de cette réunion, suivi d’un blues d’enfer dédié à B.B. King qu’il a accompagné dans sa jeunesse, puis il propose une ballade en hommage à son épouse, «Valentina». Le répertoire met en valeur à tour de rôle chaque soliste qui développe son univers, sa sonorité, pour un résultat collectif de haut niveau. Même si certains thèmes nécessitent un œil sur la partition, car ils sont joués sur scène pour la seconde fois, on a face à nous un groupe authentique. A saluer, la performance de Nate Smith qui joue d’habitude avec Chris Potter ou Randy Brecker aussi puissant que délicat sur le final joué aux balais.

Texte: Philippe Berre
Photos: Francis Raissac
by courtesy of Le Cri du Port
© Jazz Hot n°680, été 2017


© Patrick Martineau



Jazz Portraits
Aux Petits Joueurs (Paris 19e), du 1er au 30 avril 2017

Durant tout le mois d'avril, «notre» Patrick Martineau exposait, dans le bistrot Aux Petits Joueurs, ses photos dont beaucoup sont connues des lecteurs de Jazz Hot. Des portraits de musiciens noir et blanc, comme Patrick les affectionne, et qu'on pouvait ainsi admirer au-delà de l'écran dans un endroit qui s'y prêtait parfaitement, soit le sympathique club de la rue de Mouzaïa où le patron, Olivier David, leur avait réservé un accueil des plus amicaux. Tout ceci s'effectuant bien naturellement sous le patronage de Jazz Hot.

Le 5 avril, le vernissage s'est tenu à l'occasion d'un de ces mercredis où la scène des Petits Joueurs est tenue par Daniel John Martin (vln, voc). Beaucoup d'amis et de professionnels se sont ainsi retrouvés autour de l'artiste (et de quelques verres): les photographes Anna Solé, Bruno Charavet, Bernard Bérenguer, la monteuse de cinéma Nancy Wahl et, pour le monde du jazz, Manu Le Prince, Marie-Laure Célisse et Mv Guilmont, des musiciens César Pastre, Alexandre Arnaud, Arsène Charry, Frédéric Poujouly, Karo Gorille, Pascal Vautrot et Sylvie Lefebvre du Corbeil-Essonnes Jazz Festival.

Jean-Pierre Alenda se cache parmi les invités. Indice: il a un verre à la main. © Patrick Martineau    Patrick Martineau toujours en très bonne compagnie © Nancy Wahl, by courtesy

L’exposition a permis aux visiteurs d’admirer de magnifiques clichés pris sur le mode ombres et lumières caractéristique du photographe, avec notamment des images de Denis King, Cécile McLorin Salvant, Ricky Ford, China Moses, Mighty Mo Rodgers ou Rhoda Scott. Nourrie de ses riches expériences personnelles, cette promenade musicale dans tous les lieux où le jazz se donne en spectacle révèle moments d’inspiration, d’abandon, et/ou de concentration des musiciens, avec une importance égale apportée à la forme et au contenu. En un lieu où le jazz de Django est régulièrement à l’honneur, et qui accueille aussi bien le blues et les musiques du monde, l’intérêt pour les autres, le goût des rencontres, l’instant privilégié de la convivialité qui réunissent les amateurs révèlent toute la beauté des portraits exposés, ajoutant un supplément d’âme à des prises de vue qui magnifient le travail des artistes et l’énergie qu’ils transmettent au public. Un moment de partage comme ceux que prise Patrick Martineau.
Retrouvez d’autres photos de cette exposition sur le blog de Patrick Martineau.

Texte: Jean-Pierre Alenda
P
hotos:
Patrick Martineau et Nancy Wahl

© Jazz Hot n°679, printemps 2017


Paris en clubs
Avril 2017

Le 5 avril, dans un Duc des Lombards bondé, Benny Golson (ts), était accompagné des excellents Antonio Faraò (p), Gilles Naturel (b) et Doug Sides (dm). Le jeune homme de 88 ans cultive un rôle de passeur, racontant la musique autant qu’il la joue, avec la fragilité, l’intensité et le swing permanent d’un maestro. Ainsi, entre deux thèmes, il retrace l’histoire du jazz telle qu’il l’a vécue à Philadelphie, à la fin des années 40, en côtoyant John Coltrane, les frères Heath, le pianiste Red Garland ou le batteur Philly Joe Jones. Chaque morceau proposé est l'occasion d'une longue évocation comme sur sa composition en hommage à Clifford Brown «I Remember Clifford» avec qui il partagea la scène au début des années 50. Au-delà du superbe ténor au large vibrato avec un phrasé toujours aussi sinueux, moins modal que dans les années 80, on retiendra le compositeur prolifique avec son bluesy «Blues March», «Whisper not», ou une belle version de «Killer Joe» au swing irrésistible. Antonio Faraò se veut un excellent sideman au service du leader en délaissant l'ombre de Bill Evans pour un jeu plus dynamique et post bop. La rythmique impeccable amenée par Gilles Naturel, à la belle sonorité boisée et ronde, tandis que les baguettes du puissant Doug Sides assurent un tremplin idéal au soliste sous les yeux du pianiste de Detroit Kirk Lightsey venu saluer son vieil ami Benny Golson qu'il accompagna à de nombreuses reprises. DB & MP

Don Menza et Nicole Herzog © David Bouzaclou


Le 11 avril, toujours au Duc des Lombards, c'est une ancienne gloire du style west coast qui s'illustrait à l'aube de son 81e printemps: Don Menza. Bien que New-yorkais, ce spécialiste des pupitres s'est illustré avec son ténor chez Maynard Ferguson, Buddy Rich, Louis Bellson, Woody Herman et Stan Kenton après un intermède européen en Allemagne. Son travail tant pour la télévision et les studios est considérable mais c'est sa participation au projet de Supersax qui donnera à sa carrière un nouvel élan au-delà des petites formations auquel il a participé auprès de Frank Rosolino (tb), Conte Candoli (tp) ou Shelly Manne (dm). Pour son rendez-vous parisien, il s'était entouré d'un excellent trio franco-autrichien amené par le Bordelais Vincent Bourgeyx (p), Fabien Marcos (b) et Bernd Reiter (dm). Dès le premier thème «I Remember You» on reste subjugué par le jeu droit et direct de Don Menza avec un énorme vibrato dans la lignée d'un Zoot Sims avec de longues phrases sinueuses. Une belle version de «My One and Only Love» permet au leader d'évoquer son travail avec d'illustres chanteurs tels que Sarah Vaughan, Carmen McRae ou Tony Bennett avant d'annoncer la venue de son invité la chanteuse suisse Nicole Herzog. Avec sa voix fluette au charme désuet évoquant parfois Billie Holliday, elle revisite avec brio «Mood indigo». On retiendra également le final calypso sur un thème de film où Don Menza évoqua Sonny Rollins dans son approche de l'instrument comme un clin d'œil à son héritage stylistique. DB

The Amazing Keystone Septet © Patrick Martineau

Le 13 avril 2017, le Jazz Club Etoile accueille the Amazing Keystone Septet, issu du Keystone Big Band, qui a revisité avec succès des classiques tels que Pierre et le Loup de Serguei Prokofiev, et Le Carnaval des Animaux, de Camille Saint-Saëns. Tout commence par une interprétation énergique de «Jet Song», tiré de West Side Story. Cette œuvre fait l’objet d’une relecture jazz que n’aurait pas reniée Leonard Bernstein, et Bastien Ballaz (tb) déploie déjà sur ce titre toute la virtuosité dont il est capable. Avec lui, le saxophoniste Jon Bouteiller (ts), le pianiste Fred Nardin (p), et le trompettiste David Enhco (tp), forment le noyau dur de la formation, mais ce soir, c’est Malo Mazurié (tp), un fan de Bix Beiderbecke, grand connaisseur du jazz de New Orleans, qui le remplace sur scène. Épaulés par Jean-Philippe Scali (as, bar), Florent Nisse (b) et Romain Sarron (dm), ils vont livrer une prestation toute de finesse et de générosité. «The Gentleman Is a Dope», popularisé par Jo Stafford, est une première occasion de relever le phrasé et la diction impeccable de la jeune chanteuse Célia Kameni (voc), dont le jeu de scène habité apporte énormément à la performance du jour. Les interactions entre la basse de Florent Nisse et la voix réminiscente des plus grandes divas du jazz, font merveille sur «Come Sunday» de Duke Ellington, avec un vibrato exceptionnel calé sur les circonvolutions rythmiques de la batterie de Romain Sarron. Les compositions de West Side Story font vraiment figure de fil rouge pour le septet, qui joue le prologue de la comédie musicale en entame de son second set, comme pour mieux célébrer les noces virtuelles de la danse et du jazz, tel qu’esquissées en une sorte de chorégraphie imaginaire très palpable sur scène, quoi que seulement suggérée par le groupe. «Something is coming» puis «Sometimes I’m happy», sur lesquels la trompette de Malo Mazurié, se détache, relèvent d’ailleurs, d’un music-hall de la plus belle facture, et la reprise de «Everyone Wants to Be a Cat», célébrissime comptine du film Les Aristochats, constitue, en quelque sorte, la divine surprise de la soirée, avec une performance une nouvelle fois impeccable de Célia Kameni, rehaussée par la palette harmonique hors pair de Jon Bouteiller; un musicien qui a l’art de se mouvoir avec décontraction au sein des différents changements de clé et de tempo qu’il suscite et appelle , évacuant comme en China Moses © Patrick Martineause jouant toute monotonie d’un spectacle combinant autant de saveurs musicales que de fragrances mélodiques. «East of the Sun, West of the Moon», de Brooks Bowman, et «Blues in the Night» évoquent des paysages oniriques empreints d’une élégance suave, et achèvent de transporter le public en un monde meilleur, avec leurs efflorescences lunaires, évocation presque mystique du monde de la nuit. Fred Nardin, récent lauréat du prix Django Reinhardt, éclabousse au passage de son talent plusieurs chorus mémorables, avant qu’une reprise de «The Gentkeman is a Dope» en guise de rappel itératif n’établisse définitivement l’empreinte d’un combo qui sonne comme un big band. Un bien beau concert, avec une esthétique très élaborée, issue d’un mariage réussi entre tradition et modernité. JPA
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China Moses (voc) était au New Morning, le 28 avril, pour nous nous présenter le répertoire de son nouvel album Nightintales (MPS). Entourée de Luigi Grasso (as), Mike Gorman (p), Luke Wynter (elb) et Marijus Aleksa (dm), la diva a proposé un show entre jazz, soul et funk, empli d’énergie. Auteur de ses chansons, elle découvre son univers au fur et à mesure des morceaux, aborde des thèmes de société, comme sur «Disconnect» sur la présence invasive des réseaux sociaux dont elle est pourtant une adepte. L’arrivée de Josiah Woodson (tp) sera l’occasion d’un excellent moment avec «Watch Out» et un duo épatant avec Luigi Grasso. Un concert mené avec maîtrise par une chanteuse talentueuse et charismatique et dont le caractère transversal, au sein des musiques afro-américaines, plait au plus grand nombre. JP
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Frank Catalano Quartet © Patrick Martineau

En cette soirée pluvieuse du 30 avril, le Frank Catalano Quartet investissait la scène du Sunset pour un concert chaleureux, qui a considérablement augmenté la température du lieu à mesure que les titres allaient s’enchaîner. Patrick Villanueva (p), Jean Bardy (b), et Manu Dalmace (dm) secondent très efficacement le leader, qui donne en compagnie de ses «french guys» un concert extraordinaire de polyvalence, dont l’esprit œcuménique est en lui-même une prise de position artistique. Franck Catalano (ts) a joué très jeune avec Von Freeman, et se trouve très attaché, en tant que pilier du club Green Mill, à ce que l’on nomme «l’école de Chicago» du saxophone (Jazz Hot n°674). Entre deux sets, il nous dira sa passion pour la vigueur des «chases» initiées par des musiciens qu’il considère comme ses maîtres, tels Johnny Griffin, dont les tempos allègres lui donnent envie de travailler son timbre jusqu’à acquérir cette sonorité blues et brillante, envisagée comme un élément à part entière de son identité musicale. L’articulation du set s’effectue autour de Bye Bye, Black Bird, son récent album enregistré avec le batteur Jimmy Chamberlin, musicien qui a participé à l’aventure d’un groupe de rock alternatif célèbre, les Smashing Pumpkins. Fidèle à cette optique protéiforme, le saxophoniste joue ce soir avec Manu Dalmace, dont le jeu éclectique est empreint d’influences composites, allant du rock au jazz, en passant par le funk et le blues. «Bye Bye Black Bird», titre comportant cocottes funky et breaks de batterie, donne une idée de l’étendue du répertoire du groupe, tandis que les effluves de la période Mighty Burner (surnom de Charles Earland, l’un des mentors de Catalano) mettent en évidence des sonorités caractéristiques du soul jazz, mâtinées de quelques touches fusion. On songe aussi à Benny Golson sur Killer Joe, et bien sûr au groupe Weather Report, s’agissant de la cohésion d’ensemble et du fighting spirit. L’aspect à la fois très classique et finement métissé de la formation de Patrick Villanueva (il dissémine de nombreux motifs latino-américains au sein de ses parties solo), associé au caractère très bop et stylé de Jean Bardy, confèrent pourtant à la prestation un caractère très enraciné. «Sugar» avec ses accents colorés et son rythme soutenu, exprime une admiration immense envers Dexter Gordon, tandis que «Stella by Starlight» célèbre à sa façon Stan Getz, dont le timbre chaleureux hante visiblement les explorations du saxophoniste, même s’il dit mettre au même niveau toutes les expériences vécues en tant qu’artiste, que ce soit comme side man ou comme musicien de session, aux côtés de Tony Bennett («Fly Me to the Moon»), de Santana, ou de Miles Davis. Dans les second et troisième sets, c’est toutefois l’influence des Brecker Brothers qui s’avère vraiment la plus évidente, avec ses cascades de cuivres, ses rythmes binaires ondoyants et funky, et ses rythmiques syncopées. Et l’on se souvient de ce live mémorable gravé en compagnie de Randy Brecker, avec un son qui fait penser à Grover Washington Jr pour les passages jazz funk, une esthétique dont David Sanborn a d’ailleurs garanti l’intégrité en gravant deux parties de saxophone alto sur les titres de Bye Bye Black Bird. Les solos énergiques pris tour à tour par les musiciens traduisent l’importance de la dynamique dans une musique faite pour le live, littéralement irrésistible lorsque l’humour se mêle aux évolutions musicales du quartet. Le thème du film Retour vers le Futur, cher au cœur de Catalano, est d’ailleurs interprété magistralement, tandis que «Lazy Bird» porte la satisfaction du public à son comble, en rappelant le jazz plus exigeant des grands ainés, qui savaient conjuguer des valeurs d’entertainment avec ce qu’ils ressentaient comme un devoir de fraternité musicale. Un concert très généreux, animé par une vigueur tonifiante et contagieuse. JPA
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Textes: Jean-Pierre Alenda, David Bouzaclou Jérôme Partage, Mathieu Perez
P
hotos:
David Bouzaclou et Patrick Martineau

© Jazz Hot n°679, printemps 2017


Naïsiwon El Aniou © Denis Rion, by courtesy

Billie Holiday. Sunny Side
A La Folie Théâtre (Paris 11e),
du 10 mars au 27 mai 2017

La comédienne Naïsiwon El Aniou a écrit, mis en scène et joue cette pièce inspirée de la vie de Billie Holiday. Durant 1h15, elle évoque, à travers la voix de Lady Day, seule dans une chambre, des épisodes tristes ou heureux de son parcours, le jazz, les hommes, la drogue, les conflits avec la police et la justice, ou encore son alter ego chéri, Lester Young. Naïsiwon El Aniou interprète avec finesse la fragilité bravache de Billie. En outre, elle met en résonance les terribles épreuves de la diva blues avec son œuvre, récitant les textes de ses chansons (en rappelant qu'elle en était l'auteur) avant de diffuser l'extrait d'un enregistrement original. Par ailleurs, Naïsiwon El Aniou ajoute une dimension dansée à sa Billie Holiday, une façon se s’approprier le personnage auquel elle rend un hommage dont on peut apprécier la justesse ainsi que la dimension didactique.
Ce spectacle sera de nouveau à l'affiche d'A La Folie Théâtre du 8 septembre au 2 décembre 2017.

Texte: Jérôme Partage
P
hoto:
Denis Rion, by courtesy of Cie Le Malika

© Jazz Hot n°679, printemps 2017


Paris en clubs
Mars 2017

«Jazzola» était l’intitulé du concert du 2 mars au Jazz-Club Etoile. C’est aussi le nom de l’album enregistré en 2002 par Dany Doriz (vib) avec le grand Marcel Azzola (acc). Les deux musiciens étaient ainsi entourés, ce soir-là, par Nicolas Peslier (g), Philippe Duchemin (p), Patricia Lebeugle (b) et Didier Dorise (dm). Après un morceau d’introduction par le quintet, Marcel Azzola entre en scène et raconte déjà une première anecdote, à propos de Biréli Lagrène, avant de commencer à jouer. Il en distillera avec humour tout au long de la soirée. Il débute ainsi avec «Place du Tertre» de Biréli, justement, suivi de «Double scotch», une de ses compositions ponctuée d’un remarquable solo de Nicolas Peslier. Changement de registre avec «Taking a Chance on Love» de Vernon Duke et «Rockin’ in Rhythm» de Duke Ellington, dans une version adaptée spécialement pour l’accordéon, avec une prestation endiablée de Philippe Duchemin. Le premier set se conclut sur «Nuage» que Marcel introduit seul, avant de recueillir les réponses du piano et de la guitare sur le thème. L’accordéoniste redit son regret de ne jamais avoir accompagné Django, même s’il a eu l’occasion de jouer avec Babik et David, ainsi qu’avec les frères Ferré.

Marcel Azzola & Dany Doriz Quintet © Patrick Martineau

Par une «Pich'nette» le second set est lancé et Marcel Azzola entame, seul sur scène, son medley favori: un hommage émouvant à Jacques Brel, qui suscite chez son fidèle public des «chauffe Marcel» éclatants de sincérité. «Take Bach», une composition de Philippe Duchemin, est entamée pour le retour du quintet, qui clôt ce second volet. Il est minuit passé, la salle se vide un peu mais beaucoup d’amateurs vont rester pour applaudir les classiques: «Indifférence», la fameuse valse de Tony Murena, ou «Sweet Georgia Brown» et «Cherokee». On espère voir encore longtemps ce conteur de maintenant 90 printemps particulièrement mis en valeur par la formation de Dany Doriz et les harmonies colorées de ce dernier. PM

Esaie Cid, Estelle Perrault, Duylihn Nguyen © Jérôme Partage



Le 3 mars, à Autour de Midi, Esaie Cid (as) avait invité Estelle Perrault (voc) à se joindre à son trio (Gilles Réa, g, Duylihn Nguyen, b). Celle-ci est une nouvelle venue sur la scène jazz parisienne où elle se produit depuis deux ans seulement, en particulier pour des jam-sessions. C’est au cours de l’une d’elle a été repérée par l’altiste. La multiplication des chanteuses –qu’on écoute parfois plus avec les yeux– peut agacer l’amateur de jazz. Mais l’ami Esaie a un goût sûr et nous a permis de faire une jolie découverte: la jeune Estelle a une belle diction et le sens du swing. Lors de cette session très spontanée le groupe a enchaîné «Mean to Me», «One Note Samba», «Honey Suckle Rose» ou encore un «The Nearness of You» qu’Estelle Perrault a su rendre avec émotion. Le trio a quant à lui produit un jeu d’une grande finesse (interventions ciselées de Gilles Réa), à l’image de son leader qui allie une élégance de la sensibilité à une profondeur assez exotique compte-tenu de l’époque. JP

Sophie Alour et Rhoda Scott © Patrick Martineau

Il faut avoir vu Rhoda Scott au moins une fois dans sa vie. La façon dont elle joue de l’orgue Hammond, entourée de ses Cabines Leslie, est un spectacle en lui-même, et elle ne faillit pas à sa réputation en cette soirée du 16 mars au New Morning. A la voir ainsi manœuvrer son B3 légendaire, en un ballet sophistiqué des mains et des pieds nus sur les commandes, on se dit qu’elle est sans doute une des rares claviéristes à pouvoir jouer de façon aussi convaincante ses parties de basse, en parallèle des lignes mélodiques chaleureuses et puissantes qu’elle développe sans effort apparent. Elle joue en compagnie, comme elle le dit dans un français volontiers approximatif et humoristique, du «gratin» du jazz féminin français, et quelle belle idée que ce «all stars» entièrement dévolu à la cause féminine, le Lady Quartet avec Sophie Alour (ts), Lisa Cat-Berro (as) et Julie Saury (dm). Cet auguste aréopage nous est proposé à l’occasion de la sortie du disque We Free Queens. Ce soir, Lisa Cat Berro, l’une des figures emblématiques du quartet, est absente. C’est donc à Géraldine Laurent qu’échoit le redoutable honneur de jouer les parties de saxophone alto de Lisa, et son talent naturel, qui éclate désormais de maturité, lui permet de s’en sortir avec un brio certain, à telle enseigne que sa prestation constitue même l’un des highlights de l’événement. Le mélange des timbres avec le sax ténor de Sophie Alour est d’ailleurs l’un des atouts maîtres du quartet, et ce d’autant plus qu’il se combine souvent au cours du set avec les parties de trompette de Julien Alour, véritable joker masculin de l’équipe, qui transmue le combo en quintet le temps de quelques interventions bien senties (sans oublier Stéphane Belmondo qui vient lui aussi faire une apparition savoureuse en guest star pour un solo de bugle).
Julien Alour, Gérardline Laurent, Sophie Alour, Anne Paceo, Rhoda Scott © Patrick Martineau

Renforçant le caractère événementiel de ce happening (le concert est sold out), d’autres invités additionnels viennent enrichir de leurs contributions les performances du groupe: Anne Paceo (dm) et Stéphane Belmondo (flh). La première propose sur le remuant «I Wanna Move» un drumming judicieusement décalé par rapport à celui de Julie Saury, tandis que «What I’d Say», l’hymne rythm and blues de Ray Charles, donne le sentiment que Rhoda Scott transforme en or tout ce qu’elle interprète, véritable machine à swing dont le talent hors normes met en évidence le lien existant entre toutes les musiques issues de la matrice afro-américaine. Cet œcuménisme procure à Julie Saury un plaisir évident, qui l’amène à esquisser vocalement les lyrics des titres chantés dans leur version originale. Sur «Que reste-t-il de nos amours», de Charles Trenet, Sophie Alour se taille la part du lion, illustrant les liens profonds qu’entretient Rhoda Scott avec la culture française. Géraldine Laurent brille de mille feux sur «Rhoda’s Delight», tandis que «Valse à Charlotte» permet de se souvenir que Rhoda Scott est aussi à l’origine de quelques standards du jazz. «Joke» est de nouveau l’occasion pour Sophie Alour de monopoliser l’attention, et c’est elle qui aura sans nul doute marqué cette soirée, avec une fougue, une générosité, et une sonorité raffermie. La reprise de «Bad», le tube de Michaël Jackson, reste l’un des moments mémorables du concert. La passion de Julie Saury sur ce titre fait plaisir à voir, qu’elle conclut d’un spectaculaire «Who’s Bad» a capella emblématique du King of Pop. Cependant le Lady Quartet n’oublie pas les amateurs de jazz, au sens strict, en proposant, deux compositions de Wayne Shorter: «One by One» des Jazz Messengers (sur lequel, Julien Alour vient nous régaler de ses sonorités brillantes) et «Adam’s Apple» tiré de l’album éponyme avec Herbie Hancock. Des reprises interprétées dans un climat d’émulation qu’a symbolisé pleinement, par sa hardiesse, «We Free Queens». JPA
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Tricia Evy et Riitta Paakki © Jérôme Partage

Sur la scène du Baiser Salé, le 17 mars, Tricia Evy (voc) rendait un joli hommage à Louis Armstrong, en compagnie de la pianiste finlandaise Riitta Paakki (née en 1971), laquelle se produit, dans son pays d’origine, avec son propre trio ou au sein d’autres formations. Avec de belles inflexions swing, la chanteuse s’est livrée à une évocation en bonne et due forme: «Love Is Here to Stay», «Basin Street Blues»… Très à son aise dans ce registre, elle a quelque fois poussé l’hommage jusqu’à l’imitation («Cheek to Cheek»), mais avec finesse et humour. La personnalité enjouée de Tricia collant assez bien à l’esprit du trompettiste et offrant un contraste certain avec le jeu –certes tout à fait jazz– mais très délicat de Riitta Paakki. Invité, Franck Nicolas est venu faire raisonner sa trompette sur quelques morceaux (dont un «When You’re Smiling» pris en mode bossa) mais avec une expression plutôt cool que hot. On serait curieux d’entendre de nouveau Tricia sur ce répertoire mais avec des interprètes qui en sont plus proches dans l'esthétique. JP

Le 18 mars, le Sunset était plein à craquer pour Lenny Popkin (ts) et son trio, composé de Gilles Naturel (b) et Carol Tristano (dm). En raison d’une programmation un peu maladroite, le trio ne put jouer qu’une petite heure (le set qui débutait à 20h était suivi du Thomas Savy Trio à 21h30), mais ce n’en fut pas moins un set passionnant. Car chacun de ces trois musiciens sont au diapason du jazz le plus sincère, le plus exigeant, et d’une recherche de tous les instants. Chez Lenny Popkin, des thèmes comme «After You're Gone», «Stardust», «These Foolish Things», «There Will Never Be Another You», «Out of Nowhere», «Star Eyes» sont autant de rampes de lancement vers des improvisations sensibles, fines, poétiques, à la beauté sans cesse renouvelée. Chacun de ces instants est une petite œuvre d’art. Après un tel concert, on attend avec impatience de revoir ce magnifique trio qu’on voit et entend trop bien peu à Paris. MP

Cyril & Leila Duclos © Jérôme Partage

Jolie découverte le 21 mars à la Cave du 38 Riv’: à 25 ans à peine, Leila Duclos (g, voc) interprète avec fraîcheur le répertoire de Django Reinhardt. Le duo avec son père, Cyril (g) –qui arbore encore un air de gamin– est visiblement fusionnel (on se doute bien comment l’amour de Django s’est transmis de père en fille): les deux musiciens composent et écrivent ensemble. Car leur évocation du grand guitariste passe aussi par la chanson (jazzy), comme «Jacqueline» et «Interaction». A ce duo intimiste et complice –enveloppé par la voix veloutée de Leila–, se sont agrégés Satoru Kita (ss) et Serge Marne (perc) qui apportent respectivement une touche free et world à l’univers jazz & chansons de Leila et Cyril Duclos. En résulte une interprétation délicate et colorée de standards («Caravan», «Belleville», «Les Yeux noirs»…) et de compositions originales, comme «La Braise» qui raconte l’incendie de la roulotte de Django. JP

Voilà un an et demi que le trompettiste Wallace Roney n’était venu à Paris. Le 23 mars, le Sunside affichait complet pour le leader. Soutenu par les excellents Ben Solomon (ts), Oscar L. Williams, Jr. (p), Curtis Lundy (b) et Eric Allen (dm), le leader nous a électrisés durant deux sets, piochant dans son répertoire habituel: une composition personnelle, «Metropolis», deux thèmes de Lenny White («L’s Bop», «Wolfbane»), un de Tony Williams («Elegy»), un de Wayne Shorter («Plaza Real»). Avec son intensité, cette atmosphère à la Miles Davis, qu’il sait créer comme personne, ce swing, cette profondeur, Wallace Roney et son quintet nous ont fait passer une soirée inoubliable! MP

Mighty Mo Rodgers © Patrick Martineau

Le 23 mars, toujours, Mighty Mo Rodgers (elp, voc) était au Jazz-Club Etoile pour notre plus grand plaisir. Entouré de bons musiciens italiens (Luca Giordano, g, Walter Monini, b, Alessandro Svampa, dm), le bluesman-philosophe a porté la bonne parole du blues à la façon d’un preacher: «The blues sets you free!». Chaque concert de Mighty Mo Rodgers est une création à part entière: il improvise, selon son inspiration du jour, des paroles pleines d’esprit et d’humour sur quelques accords, comme cette chanson où il raconte la visite de musées parisiens qui s’achève sur un dialogue avec «Le Penseur» de Rodin. Avec un art certain de la mise en scène (Maurice Rodgers joue le personnage de Mighty Mo Rodgers), il déroule des histoires en apparence très simples, mais pleine de profondeur («I Got a Call From the Devil»). Embrassant tout le spectre de la musique afro-américaine, il a rendu hommage à la soul music avec «Sweet Soul Music», entre deux aphorismes: « Only three things are true: dearth, taxes and blues!». Après quelques embardées du côté du reggae, au deuxième set, Mighty Mo Rodgers a livré un dernier set rock’n’roll, enchaînant les standards: «Johnny B. Goode» (du regretté Chuck Berry), «Lucille» (Little Richard), «Blueberry Hill» (Fats Domino) ou encore «The Dock of the Bay» (Otis Redding). Mighty Mo Rodgers, est à lui tout seul un syncrétisme de l’Afro-Amérique. Un artiste précieux (et un amour d’homme) porteur d’un discours et de valeurs d’un autre temps, dont il faut savourer la présence. JP
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Le 24 mars, le guitariste Yves Brouqui présentait au Sunset son nouvel album, How Little We Know, son cinquième en leader, son premier en trio. Et quelle réussite! Enregistré avec Joe Strasser (dm) et Kenji Rabson (b), c’est Yoni Zelnik qui jouait de la contrebasse ce soir-là. Que le trio joue «How Little We Know», «These Are Soulful Days», «Between You And Me», «This Time the Dream's on Me», chacun de ces thèmes sont des moments de grâce. Chez Yves Brouqui, tout semble naturel, avec cette sincérité, cette élégance, dans la descendance d’un René Thomas, cette musicalité. Du grand art! MP

Jobic Le Masson Trio & Steve Potts © Patrick Martineau

Le 26 mars, aux Ateliers du Chaudron, le trio de Jobic Le Masson (p), est invité par Steve Potts (as et ss) en un lieu de prédilection pour le saxophoniste, qui fait partie de l’équipe artistique de la compagnie éponyme fondée par Tanith Noble. Avec Peter Giron (b) et John Betsch (dm), ils nous présentent l’album Song et manifestent pour l’occasion une cohésion que seules de nombreuses heures de jam sessions sont en mesure d’expliquer. D’emblée, le talent de Jobic Le Masson brille au grand jour, restituant à l’instrument le rôle indispensable qu’il joue au sein de toute section rythmique jazz authentique, et tire parti de l’intégralité du spectre harmonique du piano, emplissant le lieu d’une sorte de réverbération naturelle à mesure que les différentes nuances de son jeu produisent leurs effets cathartiques sur les auditeurs. Si le pianiste propose quelques morceaux de bravoure comme «Cervione», avec ses motifs itératifs répétés sur plus de dix minutes, il n’oublie pas de laisser à ses compagnons des espaces de liberté, comme «Double Dutch Treat», de John Betsch, où l’expérience commune du batteur et du saxophoniste au sein de l’orchestre de Steve Lacy se fait très agréablement sentir, dans une optique très free qui voit l’édifice rythmique parfois reposer sur le seul Peter Giron, capable de faire swinguer un riff avec la rigueur d’un métronome, même quand ses partenaires tentent une figure de style inédite à la faveur d’un break. Le batteur produit constamment des structures et des soubassements ouverts sur l’instant et le monde extérieur, caractérisés par un jeu de charleston prolixe et un usage très personnel des cymbales, assorties de quelques timbales et objets bizarroïdes ramassés au sol le temps d’une frappe. Les sourires sur les visages en disent long sur la qualité d’une prestation démontrant par l’exemple le bénéfice d’une formation durable, avec des musiciens qui prennent le temps de bien se connaître, permettant des prises de risque maximales lors de certains passages clés de la partition. Le fonctionnement du groupe est alors presque incroyable, tant il permet de possibilités d’improvisation avec, toujours, un retour au thème d’origine naturel et virtuose. Le combo se comporte alors tel un chat qui retombe toujours sur ses pattes, même dans les situations les plus compromises. C’est sans doute sur «Tangle», que l’esprit général de Song, l’album qui fournit la matière première du set, s’exprime le mieux, marqué par une intervention tout en finesse d’un invité de marque, Thomas Savy (bcl), que Steve Potts initie à l’esprit du jour par une formule de son cru: «C’est en ré mineur au début, et puis ensuite, tu verras (rires)». Au-delà du sourire, Steve Potts dévoile sur ce titre une discipline, une sobriété, une économie de moyens qu’on oublie trop souvent d’associer au free jazz, emportant l’adhésion pleine et entière du public même lors de quelques stridences en jeu out. Un grand moment de musique et de partage, en une journée ensoleillée marquée d’un changement d’heure semestriel qui pouvait faire craindre le pire aux organisateurs, alors que l’assistance fournie témoignait, au contraire, d’une communauté d’intérêts corroborée par la diversité des personnes présentes dans la salle. Une prestation mémorable interprétée par des musiciens qui, parce qu’ils sont avant tout des amis, jouent une musique inspirée et qui atteste de la valeur artistique d’interactions basées sur l’échange et les affinités électives. JPA
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Philippe Duchemin Trio © Patrick Martineau

Le 30 mars au Jazz-Club Etoile, le label Black and Blue fêtaît ses 50 ans et c’est à une véritable célébration du jazz et du blues que nous étions conviés, en présence d’un des membres fondateurs du label et d’invités de marque, tels Rhoda Scott et Dany Doriz. Pour magnifier l’événement, rien moins que trois groupes emblématiques réunis sous la bannière «Black and Blue All Stars», un titre qui reflète assez mal le talent et l’humilité des musiciens présents pour la circonstance. En premier lieu, le Philippe Duchemin (p) en trio, avec Christophe Le Van (b) et Philippe Le Van (dm). Dès l’enchaînement «Fly With Me» / «Take Bach», on sent qu’on a ici affaire au jazz de la meilleure tradition, avec des arrangements inspirés des plus grands trios de l’histoire du jazz. Le second titre suggère que J.S. Bach est le compositeur préféré des jazzmen, son art du contrepoint fait sans doute écho aux accords arpégés des artisans du swing. «Hymn» est un premier moment d’émotion, avec des aspects intimistes et introspectifs tout droit issus de l’époque romantique. «Cantabile» est un hommage splendide au regretté Michel Petrucciani. Le style de Philippe Duchemin intègre toutes sortes d’influences, allant du jazz le plus traditionnel à la chanson à texte française en passant par la musique classique. Poursuivant dans une veine émotionnelle qui lui réussit, le trio nous délivre une très belle version de «Hymn to Freedom» d’Oscar Peterson. Présenté comme un maître à penser, le grand pianiste figure ici dans sa veine la plus délicate, avec un lyrisme empreint d’une grande sensibilité. C’est au tour de Chick Corea d’être à l’honneur avec d’une de ses compositions les plus célèbres «Armando’s Rumba», tiré de l’album My Spanish Heart. La version proposée ce soir, Black & Blue oblige, conserve les propriétés du jazz acoustique et confère à la mélodie de ce classique un éclat tout particulier. Le set se conclut sur «Qu’est-ce qu’on attend pour être heureux» de Ray Ventura, et la cohésion manifestée par les frères Le Van tout au long de la performance force une nouvelle fois l’admiration, évoquant certaines gloses sur la connexion jamais rompue entre jumeaux. De ce point de vue, il n’est sans doute pas innocent de relever qu’ils n’ont quasiment pas besoin d’échanger un regard pour effectuer un travail rythmique dense et de bon goût.
François Biensan Sextet © Patrick Martineau

Vient ensuite le sextet de François Biensan (tp). En fait, il s’agit plutôt d’un septet puisque Patrick Bacqueville (voc, tb) s’est joint au groupe composé de Michel Pastre (ts), Fred Nardin (p), Stan Noubard Pacha (g), Jean-Pierre Rebillard (b) et François Laudet (dm). La formation dispose d’un registre et d’un répertoire impressionnants, aux confins du jazz et du blues. Les licks de guitare de Stan Noubard Pacha sont carrément blues, même une fois passés au prisme d’un amour de toujours pour le jazz. Mais cet amour de toujours lui permet tout de même de plaquer efficacement ses accords sur des rythmiques ternaires. Avec ce groupe, ce sont les cuivres qui sont à la fête, et la formation ne manque pas d’allure lorsque les trois souffleurs s’avisent de faire front sur scène, concentrant toute l’attention sur leurs personnes. On commence d’ailleurs avec une évocation des «Hot Lips» de Lester Young, avant que de faire escale sur un «Jeep’s Blues» de la plus belle facture, en hommage à Duke Ellington et Johnny Hodges. Le ton est donné; c’est effectivement le middle jazz et le swing qui sont à l’honneur ce soir, et le septet ne va pas manquer à ses obligations en organisant tout son set autour des grands compositeurs et musiciens qui popularisèrent ce répertoire. Patrick Bacqueville et François Biensan n’hésitent pas à ajouter des sourdines pour voiler leur son et en accentuer la patine, suggérant le caractère immémorial d’un hommage sincère et appuyé. «Just Squeeze Me» du Duke est certes un des grands moments de la soirée, qui voit le tromboniste faire montre d’une versatilité qui se verra confirmer lorsqu’il donnera de la voix sur «Every Day I have the Blues», véritable manifeste établissant la connexion entre Count Basie et Memphis Slim. Sur ce titre, Michel Pastre, dont le timbre est éclatant de maturité, et Fred Nardin se transcendent, matérialisant le lien évident entre la matrice du blues et les premières formes de jazz, sur une rythmique toute de groove traversée de quelques fulgurances guitaristiques qui mettent tout le monde d’accord et suscitent même quelques danses spontanées au sein du public.
Mourad Benhammou & The Jazz Workers © Patrick Martineau

Après une telle prestation, on aurait pu s’attendre à une baisse de tension, mais c’est bien mal connaître les Jazz Workers de Mourad Benhammou (dm). Ce soir ce n’est pas Pierre Christophe au piano mais Guillaume Naud. Avec Fabien Mary (tp) et David Sauzay (ts, ss), et Fabien Marcoz (b), ils forment une solide et prolifique formation dont les œuvres discographiques ont trouvé chez Black and Blue un écrin idéal. Ils entament leur set avec un thème de John Williams, qui a parfois touché à l’univers du jazz. A plusieurs reprises, le groupe revient à la culture cinématographique en parallèle de sa passion pour les musiciens de l’âge d’or du jazz, allant jusqu’à faire l’éloge du film Le Roi et moi, une œuvre de Walter Lang de 1956 avec Yul Brynner et Deborah Kerr, auquel le quintet emprunte un thème musical. Ce motif de quelques notes admirables de Richard Rodgers fournit l’occasion d’admirer les multiples talents de David Sauzay, qui alterne parties de saxophone et flûtes aux côtés de Fabien Mary avec le plus grand naturel, conférant un brio réjouissant aux parties de cuivre qui donnent des fourmis dans les jambes à pas mal de monde en cette soirée anniversaire. Cet amour de la musique fait des deux souffleurs les compagnons idéals pour le grand passionné qu’est Mourad Benhamou. Le leader possède un jeu expressionniste et spectaculaire dont l’énergie ne se dément pas durant la totalité du set. Alors que la soirée a pris un certain retard en raison des nombreux changements nécessités par la succession des musiciens sur scène, les Jazz Workers tinrent à assurer le spectacle et à donner un véritable concert à part entière, poussant leurs évolutions musicales bien au-delà du terme de la plupart de soirées jazz. Une bien belle prestation, sans doute la plus dynamique de la soirée, à laquelle Guillaume Naud a apporté des teintes exotiques et classiques qu’Alain Jean-Marie n’aurait sûrement pas désavouées. Happy birthday Black & Blue! JPA
Retrouvez d’autres photos de ce concert sur le blog de Patrick Martineau.

Ney Veras et Manassés De Sousa © Patrick Martineau

Le 31 mars à l’Espace Krajcberg (15e arrdt.), Manassés De Sousa (g), guitariste issu du nord-est du Brésil, se produit en duo devant un public conquis par ce mélange très personnel de choro et de jazz. Approché un temps par Gil Evans, il décline l’offre pour ne pas déménager aux Etats-Unis, mais collabore, lors d’un séjour à Paris, avec quelques artistes hexagonaux, comme George Moustaki, Claude Nougaro ou Bernard Lavilliers. Spécialiste de la douze cordes électro-acoustique, il n’en utilise pas moins des instruments à six, huit ou dix cordes, des guitares portugaises et un cavaquinho qu’il fut un des premiers à introduire en France (devenu le ukulélé à la suite de son importation à Hawaï). Le point de convergence entre le choro et le jazz est cette propension à improviser autour d’un thème, imprimant de multiples variations à la mélodie de base du morceau. Le musicien qui a joué et enregistré aux côtés de Nanà Vasconcelos et Paco de Lucia, joue ce soir avec Ney Veras (perc,g) dont le talent de percussionniste ne l’empêche nullement de faire équipe avec Manassès sur des instruments à cordes. L’emploi de gammes brisées et d’accords fragmentés n’est pas sans évoquer celui des blue notes au sein du blues et du jazz, avec un certain nombre de phrases étouffées, qui renforcent l’aspect rythmique des partitions de guitare. L’utilisation d’une douze cordes permet d’amplifier le champ de résonances de la guitare, faisant retentir de magnifiques harmoniques artificielles et naturelles dans la salle. Les bons moments sont légion. «A Terceira Ponte» et «Retirante» portent la marque d’une grande fraicheur, avec des atmosphères presque folk qui flirtent avec une modernité certaine, non démentie par son attachement de toujours à sa terre natale. «Passeio De Onibus», «Caminho Das Indias», attirent particulièrement l’attention, empreints d’une émotion sincère qui prépare le terrain pour l’acmé du set sûrement constituée par «Doce De Coco», dont le côté choral emplit l’espace de polyphonies célestes, à mesure que Manassés poursuit ses pérégrinations musicales sur un mode inspiré. L’artiste n’oublie pas de citer Chico Buarque, dont les œuvres servirent, en leur temps, une contestation du pouvoir détenu par les militaires dans son pays. Un moment à la fois intimiste et universel, en compagnie d’un superbe musicien, par ailleurs empreint d’une humilité et d’une humanité manifestes, qui démontrent par l’exemple que l’enracinement culturel n’est pas incompatible avec le fait de toucher de nombreux publics. JPA

Textes: Jean-Pierre Alenda, Patrick Martineau, Jérôme Partage, Mathieu Perez
P
hotos:
Patrick Martineau et Jérôme Partage

© Jazz Hot n°679, printemps 2017


      © Patrick Martineau

Hommage au Jazz de Clama
Mairie du 17e arrondissement (Paris), du 1er février au 31 mars 2017


Sylvain Clama © Patrick Martineau

Pierre Clamagirand (1934-2015), dit Clama, a eu deux grands amours dans sa vie: la peinture et le jazz. Son œuvre picturale a donc évidemment été fortement marquée par ses élans musicaux. Et c’est cette dimension de son travail que son fils, le comédien Sylvain Clama, a souhaité mettre en lumière, réunissant des toiles reliées par le fil de la note bleue mais dont certaines ont été dispersées au sein de diverses collections privées. Restait un lieu à trouver pour accueillir cette rétrospective: ce fut naturellement la mairie du 17e arrondissement de Paris, dont l’édile, Brigitte Kuster, est une amie de la famille. On ne reviendra pas ici sur le parcours de Clama (le lecteur peut se reporter à notre rubrique nécrologique). On rappellera simplement le long compagnonnage du peintre avec Jazz Hot (la revue était sa cadette d’un an), à qui il offrit deux belles couvertures (numéros 540 et 591), d’ailleurs exposées. Plusieurs dizaines d’œuvres étaient ainsi visibles dans le hall de la mairie (quelques-unes à l’étage), dont les murs blancs et froids (c’est la seule mairie d’arrondissement parisienne «moderne», construite en 1970-72) offraient par contraste un bel écrin pour les couleurs swingantes de Clama. On retient tout particulièrement de la visite le magnifique triptyque où se déploie un big band.

Gilles Barikoskyet Rocky Gresset © Patrick Martineau

Janie-Noële Héliès, Jean-Claude Bénéteau, Philippe Combelle© Patrick Martineau

Le 1er février, le vernissage vit se presser un public nombreux. Les «officiels» de l’arrondissement, bien sûr, la famille, les amis de Clama, les gens du quartier et même deux fameux acteurs: Jean-Claude Dreyfus, venu en voisin, et Pierre Richard –lui-même amateur de jazz–, dont le fils, le saxophoniste Olivier Defaÿs (qui se produira quelques soirs plus tard), est un ami d’enfance de Sylvain Clama; le fils du peintre improvisa d’ailleurs avec allant une visite guidée à travers les pièces montrées. Quatre concerts devaient donc ponctuer la durée de l’exposition qui fut inaugurée par le duo Rocky Gresset (g) / Gilles Barikosky (ts).  Le second concert programmé (le 13 février) réunissait quant à lui Janie-Noële Héliès (p), Jean-Claude Bénéteau (b) et Philippe Combelle (dm).


Men in Bop © Patrick Martineau

La présence d’Olivier Defays (as, ts), le 17 février, tenait au lien amical et ancien qui le lie à Sylvain Clama. Le fils du peintre partageant des souvenirs avec le fils du comédien (Pierre Richard) depuis l’enfance. Et c’est avec son quartet «Men in Bop» –codirigé par son alter ego Philippe Chagne (ts) et complété de Philippe Petit (org) et Yves Nahon (dm)– qu’il a honoré l’invitation. Voilà un groupe réjouissant! Ça groove autant que ça rigole, ça swingue avec les standards aussi bien qu’avec (les excellentes) compositions du groupe («Emile Saint-Saëns» de Philippe Petit, «Mérou’s Bounce» de Defays ou une jolie ballade de Chagne: «I Remember Frank West»). S’inscrivant dans l’esprit du duo Eddie David / Johnny Griffin («Save Your Love From Me»), les ténors dialoguent avec une volubilité bop, soutenus par une rythmique qui ne cherche pas à en faire trop et a livré une fort subtile introduction de «Caravan» en fin de concert. Au reste, la joyeuse entente qui transpire de ce collectif est communicative. Et si l’humour potache dans le jazz –pratiqué par les «revivalistes» comme par les créatifs institutionnalisés– n’est pas toujours du meilleur goût (et la musique non plus), on rit de bon cœur avec ces quatre-là jamais en retard d’une anecdote ou d’une gentille moquerie.


Henry Bastien d’Elie & Stella Matutina © Jérôme Partage




La dernière soirée musicale, le 2 mars, fut assurée par le cœur gospel Stella Matutina. Abordant un large répertoire, allant de spirituals historiques jusqu’à des compositions contemporaines, cette sympathique prestation, assurée par des amateurs, a pris une toute autre dimension lors des interventions en soliste d’Henry Bastien d’Elie (basse) qui a donné chair à cette belle évocation. De quoi faire monter jusqu’au Ciel les notes à la mémoire de l’ami Clama.

Texte: Jérôme Partage
Photos: Patrick Martineau et Jérôme Partage

© Jazz Hot n°679, printemps 2017


Mariana Zwarg © Michel Antonelli

Jazz à Rio
Rio de Janeiro (Brésil)

A l’occasion d’un concert dirigé par la jeune musicienne Mariana Zwarg (fl, ss) nous faisons un rapide point sur la situation désastreuse de la diffusion du jazz à Rio de Janeiro. En effet, il s'y est raréfié, se résumant à de ponctuels concerts de vedettes américaines présentés dans des centres culturels financés par les institutions (Etat de Rio, Ville de Rio) où par la mécénat privé (obligatoire pour les grandes entreprises), en particulier le réseau des SESC (Service Social du Commerce), alimenté par une taxe destinée à l’action culturelle et sociale, très actif dans les grandes villes du sud du Brésil: Curitiba, Florianopolis, Porto Alegre et surtout São Paulo.

Ceci alors que Rio a une longue histoire avec le jazz: rappelons-nous la grande époque où les jazzmen venaient enregistrer des albums de bossa nova au contact des rythmiques et autres solistes cariocas qui maîtrisait cet art à la perfection. Ainsi Herbie Mann ou Cannonbal Adderley (entre autres) ont côtoyé dans les studios des maîtres tels Baden Powell, Paulo Moura, Airto Moreira; de même, une génération de jazzmen brésiliens a créé une forme musicale mariant les styles brésiliens (samba, choro, baião, forro) au jazz le plus moderne. Plusieurs de ces musiciens se sont installés ensuite aux Etats-Unis: Luis Bonfa, Dom Um Romao, Hermeto Pascoal…plus tard Eliane Elias.
Le Festival Jazz in Rio a brillé de ses éclats quelques années mais rien ne l’a remplacé. Quant aux clubs qui ont animé la scène brésilienne pendant des décennies, ils appartiennent désormais à l'histoire. Ainsi le
Beco das Garrafas, dans les années 50 à 60, a accueilli, entre autres, Sergio Mendes, Raul de Souza, Baden Powell, le Quarteto Novo (Airto Moreira, Hermeto Pascoal, Heraldo do Monte, Theo de Barros), Elis Regina, Sylvia Telles... Mistura Fina, durant ses vingt-cinq ans d’existence a présenté une programmation haut de gamme et a même reçu Chet Baker, Pat Metheny, et Wayne Shorter. Quant au disquaire Modern Sound (1966-2010), situé à Copacabana, en plus de proposer un immense choix de disques, programmait un concert tous les soirs (il était doté d'une scène) à l'heure de l'apéro. Du célébrissime Ed Motta, à la clôture avec la jeune chanteuse Julianna Caymmi en passant par les accompagnateurs des novateurs Egberto Gismonti, Milton Nascimento, tels Toninho Horta (g), Mauro Senise (ss)…les habitués, un public un peu âgé mais aussi des jeunes curieux (l’entrée était gratuite) ont pu assister à des centaines de concerts.
Aujourd’hui les jeunes musiciens sont dans l’obligation d’organiser leur propre concert dans des lieux inédits, souvent sous forme de prévente par internet et selon l’adhésion du public assurent le concert où l’annulent faute de recette. Le petit lieu culturel de Lapa (quartier chaud de Rio), TribOz- Centro Cultural Brasil-Australia, ainsi que The Maze à Catete proposent aussi quelques concerts payés à la recette et le très cher Rio Scenarium diffuse parfois du jazz (Big band de la Radio Danoise, Carlos Malta). On peut rajouter quelques concerts le dimanche matin dans l’immense Théâtre Municipal de Rio de Janeiro, dont le prix l’entrée est très bas (Leo Gandelman) pour boucler ce tour du jazz à Rio.


Mariana Zwarg e A Musica Universal d’Hermeto Pascoal e Itiberê Zwarg © Michel Antonelli

Nous avons pu assister, le 11 mars, au concert de
Mariana Zwarg e A Musica Universal d’Hermeto Pascoal e Itiberê Zwarg (Mariana Zwarg, fl, ss, arr, comp, Aline Falcão, cl, Ricardo Sà Reston, elb, Pierre Chastel, dm, voc, Sami Kontola, perc, dm, Mette Hadja Hansen, voc, avec en invités Ajurinã Zwarg, ss, Itiberê Zwarg, melodica, cl, et Maria Clara Valle, cello).

Cette soirée, organisée par les musiciens, a été possible grâce à l’accueil de la famille Mol qui a mis son immense villa à la disposition des musiciens. Située dans le quartier de Recreio dos Bandeitrantes (50 km du centre de Rio), la mobilisation était nécessaire et tout le public présent a contribué par un financement participatif à la réussite de l'opération.

Selon Hermeto Pascoal, la «musica universal» est une musique sans pré-concept qui englobe tous les styles, valorise les éléments de la musique populaire brésilienne et en même temps outrepasse les barrières entre la musique érudite et populaire créant ainsi un pont entre toutes les musiques régionales du monde entier, reflétant ainsi son caractère universel. Ce projet a démarré en 2016, à l’occasion des 80 ans d’Hermeto Pascoal qui marque aussi les quarante années de collaboration musicale entre le maître et Itiberê Zwarg son bassiste et ami. Mariana Zwarg a été invité à Barcelone pour assurer la direction musicale et signer les arrangements d’un programme de concerts donné aussi à Berlin et Copenhague. Ce concert de Rio fêtait les retrouvailles d’une partie des musiciens qui compte un Français, une Danoise, un Finlandais et des Brésiliens.

Dans une atmosphère chaude et une humidité à couper au couteau, et après un churrasco bien arrosé, les musiciens nous entraînent dans leur sillage.
Dès le premier titre «Capivara», signé par Hermeto, Mariana Zwarg assure l’introduction à la flûte et passe avec autant de talent au soprano; elle dirige d’un coup d’œil et veille avec autorité mais bienveillance à la bonne exécution de ses arrangements. La Danoise Mette Hadja Hansen utilise sa voix comme un instrument sans parole et apporte une vivacité à l’ensemble des compositions. Elle ne parle pas le portugais mais ne commet aucune faute de prononciation car il s’agit là de vocalises très équilibrés qui savent s’envoler et improviser à l’égal des solos des autres musiciens. Dès le second titre, «São Jorge», Aline Falcão, venue spécialement de Salvador da Bahia (à 1600 km), prouve qu’elle n’a pas fait le déplacement pour rien: toute la soirée son sourire et son assurance, tant dans l’accompagnement que dans les solos, sont aux bons endroits et au bons moments. Les sonorités de ses claviers rappellent ceux du pianiste de Carlos Santana, Richard Kermode. Immédiatement enchaîné, «Vivo Edu Lobo» (qui sera présent sur le nouveau double album d’Hermeto), rend hommage au chanteur et compositeur éponyme qui a marqué de son originalité l’époque post bossa nova. Chaque thème est très arrangé et ne laisse pas de place à l’erreur ouvrant néanmoins à chacun l’espace de s’exprimer en soliste. Sur ce titre Mariana sera rejointe, après un long solo par la voix de Mette dans un dialogue endiablé. Sur «Solena», Mariana invite son père, Itiberê Zwarg au mélodica, et Maria Clara Valle, dont c’est l’anniversaire, à les rejoindre pour nous offrir une lente et belle ballade. Cette chaleur des retrouvailles, sera suivie par un nouveau thème marqué par un long solo de violoncelle, totalement fluide et acéré, parfois très free, laissant ensuite la place à des solos du Français Pierre Chastel et de Ricardo Sà Reston qui assure en permanence le pivot du groupe, pour un final de flûte dialoguant avec cordes. Les titres, soit d’Hermeto soit en son hommage («Campo» signé par Mariana), complètent le programme et la flûtiste aime rappeler que ses premiers pas et son apprentissage se sont faits sous la double tutelle d’Hermeto (qui est aussi son parrain) et de sonItiberê Zwarg © Michel Antonelli père. Tous deux l’ont vraiment accompagné, lui prodiguant conseils et critiques salutaires. Les interventions d’Itiberê, invité spécial, passent du mélodica au clavier où a l’impromptu, il improvise
une dédicace musicale à Maria Clara Valle pour son anniversaire et pour son implication dans la mise en place de la soirée. Le groupe terminera la soirée par un onzième titre, rappelant la richesse du répertoire, le percussionniste finlandais, Sami Kontola, plutôt discret remplacera à la batterie (d’ailleurs la sienne fabriquée dans son pays) Pierre Chastel, qui lui scatera ou plutôt défiera son amie Mette Hadja Hansen dans un combat vocal où l’hilarité laissa la place à une parodie de colère.
Une belle soirée musicale qui sort des sentiers battus et qui nous l’espérons pourra ouvrir à ce jeune groupe une carrière internationale
.

Textes et photos: Michel Antonelli
© Jazz Hot n°679, printemps 2017


Bruxelles en février
Jazz Station, Bruxelles (Belgique)

Les concerts du samedi à la Jazz Station connaissent un succès grandissant d’année en année. On pourrait en imputer la cause à l’originalité du timing: de 18h à 20h30, laissant aux aficionados la faculté de se restaurer ensuite et ailleurs ou celle de poursuivre les réjouissances plus tard, dans l’un ou l’autre club de la capitale (Music Village ou Sounds, par exemple). Le 4 février -exception à la règle- le public n’excédait pas la cinquantaine pour venir découvrir l’improbable: la rencontre entre le pianiste Fabian Fiorini (compositeur du morceau imposé au Concours Reine Elisabeth de piano) et le violoniste Yves Teicher (exubérant musicien le plus souvent écouté en formule gipsy). Alors que Fabian Fiorini est coutumier d’envolées audacieuses d’une grande liberté harmonique (cf. avec Aka Moon), on connait moins, à Bruxelles, les ouvertures du violoniste liégeois. Honnis soient donc les jazzfans à tiroirs qui restèrent au coin de l’âtre, le «zizi-coin-coin» (pastis liégeois) à la main! Or donc, alors qu’on attendait l’affrontement de ces deux mondes extravagants-extravertis, on eut droit à des convergences totalement inattendues entre un Paganini de l’électrochoc et un dodécaphoniste virtuose. Au premier set, Yves Teicher se présenta seul pour évoquer ses fondements tziganes et grappelliens auxquels il ajoute un bon nombre de provocations percutées, criées, grincées, et des harmoniques. On ne fut pas trop surpris lorsqu’entre deux débordements crin-crins, le soliste laissa choir l’instrument pour se muer, vocalement, en poète de l’absurde, vitupérant et lançant l’anathème aux jazzmen qui structurent et pontifient oubliant trop souvent la folie créative, celle de Louis Armstrong, de Dizzy Gillespie ou de John Coltrane. Tel un autre Boris Vian, cet Arthur Rimbaud du jazz liégeois termina sa demie heure solo sur «Nuages»… Un nuage d’orages! Lui succédant, avant l’interruption, Fabian Fiorini (p), seul, survola tous les climats, tous les genres: mélancoliques, nostalgiques, tendres puis rageurs. Divinement inspiré, léger ou appuyé, percussif, prolixe, volubile, il improvise et développe des phrases riches, mêlant sa science musicale et contemporaine dans un jazz pluriel où transpirent syncopes, pompe, gospels. Dans ses variations, on surprend les harmonies de «All The Things You Are»; de «Roun’ Midnight» et … du «Plat Pays» de Brel. Au deuxième set, plus qu’une convergence, ce fut un dialogue qui s’installa entre le violoniste et le pianiste, entre folie et créativité, l’un ouvrant la voie à l’autre ou le relançant. Après «Autumn’ Leaves» et un original de Stéphane Grappelli, ils terminèrent par Schubert et sa «Truite», digressée «Autour de Minuit». Un régal de fraîcheur!

Mimi Verderame © Pierre Hembise

Les Jazz Tours des Lundis d’Hortense faisaient étape le 22 février à la Jazz Station. Au programme: le Mimi Verderame Quartet. Batteur, guitariste, compositeur et leader de big band, le Sérésien avait préféré faire cette tournée à la batterie, accompagné par Victor da Costa (g) et Ewout Pierreux (p) qui remplaçait Nicola Andrioli (p) pour trois dates. Dario Deidda (elb) était venu spécialement d’Italie pour effectuer les sept concerts en compagnie de son ami Mimi. Je ne connaissais pas ce virtuose transalpin de la guitare-basse mais je compris très vite l’ampleur de mon ignorance en constatant la présence dans la salle de deux de ses éminents confrères belges: Benoît Vanderstraeten (elb) et François Garni (elb). Ils ne furent certainement pas déçus puisque l’artiste peut se comparer à l’un pour sa virtuosité, à l’autre: pour la puissance de son swing. Avec une grande diversité rythmique et harmonique, le répertoire choisi par le chef compte des morceaux de bravoure comme «Invitation», «Calypso», «You Step Off a Dream» et «Giant Steps», mais aussi: «Massa» de Nicola Andrioli, «Olivera» de Victor Da Costa et «Paysages Insolites» de Carlos Jobim. Le quartet est très soudé avec une disposition généreusement rebop sur des arrangements méticuleux du leader. D’entrée, on aurait pu croire qu’il s’agissait de variations sur des séquences écrites, mais les solistes s’affichent très vite, réjouissants à souhait. Pas de longs solos ennuyeux; Ewout Pierreux (p), enjoué, surprend par l’intensité de son swing; Mimi Verderame fait chanter drums et cymbales, mélodieux et léger; Dario Deidda (eb) étonne par la sonorité de son instrument et l’intensité mitraillette de ses chorus sur «Invitation» et «Giant Steps». Un peu en retrait, Victor Da Costa (g) se rappelle à nous par un beau solo sur «Silver Serenade», les jolies harmonies de «Olivera» - son original- et une belle envolée qui suit à une entrée approximative sur le tube de Coltrane. Avec «For Nothing», de sa plume, Mimi Verderame (dm) enchante par la structure de son lead et un solo inventif et chantant. La mise en place est impeccable de bout en bout; la musique coule, légère et riche jusqu’au rappel: une composition de Mimi Verderame dans une belle structure en 5/4.

Bram De Looze © Pierre Hembise

Le 25 févier, LAB Trio était invité à fêter ses dix années d’existence à la Jazz Station. Je me souviens avoir assisté à l’un des premiers concerts du jeune trio flamand dans une très belle salle qui prolongeait la Mercedes House à la place du Sablon. Les voitures ont déménagé et, malheureusement, je pense qu’il n’y a pas eu d’autres concerts de jazz dans ce bel auditorium. Je n’avais pas été convaincu de l’avenir de cette formation, malgré la découverte éblouissante du jeune batteur: Lander Gyselinck (20 ans à cette époque). Aujourd’hui, il faut avouer que je me suis grandement trompésur leur devenir ! Bram De Looze (p) s’est affirmé, malgré une attaque fluette et une immense empreinte Sonates de Bach, comme un pianiste de jazz protéiforme et inventif; Lander Gyselinck (dm) a, dans ce trio, mis une sourdine sur ses débordements percussifs pour nuancer ses propos à l’aide d’une loque sur la caisse claire. Mais c’est Anneleen Boehlee (b) qui m’a scotché à ma chaise. La jeune femme a grandi, assurant aujourd’hui une pince puissante. C’est elle qui dirige, autoritaire. Son jeu est rigoureusement juste en bas du manche comme en harmoniques; ses solos sont parfaits. Le répertoire de LAB Trio (Lander/Anneleen/Bam) est peut-être trop classique dans le sens romantique du terme; on pourrait, à l’aide d’un néologisme, dire qu’il est bachisant -mais Jean-Sebastien n’improvisait-il pas? Au travers des arrangements convenus, appris par cœur, les musiciens aboutissent sur de belles envolées, plus libres, plus contrastées. Ce jazz-là vaut bien une cantate, sans doute!

Texte: Jean-Marie Hacquier
Photos: Pierre Hembise

© Jazz Hot n°679, printemps 2017


© David Bouzaclou

Blues Station de Tournon
Tournon d'Agenais (47), 18 février 2017

Pour cette 110e édition, c'est l'un des plus talentueux harmonicistes américain de sa génération qui est venu fouler la scène qui porte bien son nom: «Here is the blues». R.J. Misho est devenu au fil du temps un des piliers de la scène californienne bien qu'originaire de la région de Minnéapolis, lui dont l'apprentissage se fit auprès des gloires du Mississippi telles que Lazy Bill Lucas, Baby Doo Caston ou Big Guitar Red. Un esprit de transmission à l'ancienne qui l'amènera à partager la scène du légendaire Big Walter Horton et de Percy Strother avec son groupe Blues Deluxe avant d'accompagner les pointures de passages tels Pinetop Perkins ou Little Smothers. Aujourd'hui à 57 ans et une discographie sans faiblesses, il est venue présenter le répertoire de son nouvel album «Everything I Need» un modèle du genre west coast avec une pointe de Chicago blues. D'emblée, la cohésion de la rythmique amenée par Abdell Bop Bouyousfi (b) et Pascal Mucci (dm) installe un écrin aux solistes que sont Nico Duportal (gt) et le leader R.J. Misho. Un véritable exercice de style mettant en valeur la virtuosité de l'harmoniciste tant au chromatique qu'au diatonique. «She's My Babe» aurait pu sortir tout droit du catalogue Chess du répertoire de Little Walter, sur tempo médium lent où les inflexions vocales de R.J. Misho évoquent la nonchalance d'un Jimmy Vaughan. Derrière la guitare de Nico Duportal fait des merveilles tant en single note à la T. Bone Walker où en tenant la note à la Albert Collins dialoguant en permanence avec le leader. R.J. Misho est valeur sure du blues qui à travers ses prestations continue de creuser le sillon de ses amis disparus que sont Lynwood Slim et Lee McBee.

Textes et photo: David Bouzaclou
© Jazz Hot n°679, printemps 2017


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Miles Ahead
Biographie de Don Cheadle (100 min., USA, 2015)
Sortie en France le 17 juillet 2016 et le 24 janvier 2017 (VOD)

L'idée d’un film sur la vie de Miles Davis est apparue de manière détournée à Don Cheadle en 2006, lorsque le trompettiste a fait son entrée au «Rock and Roll Hall of Fame». Soutenu par le neveu du jazzman, le projet de l'acteur (qui est également un "fan") a manqué de s’interrompre à plusieurs reprises, faute d’argent. Cheadle est cependant parvenu à réunir les fonds nécessaires en 2014, grâce au financement participatif, faisant de ce «biopic» un film complètement indépendant, bénéficiant également de l’appui et de la notoriété de l’acteur britannique Ewan McGregor. Distribué aux Etats-Unis par Sony, propriétaire d’un grand nombre des albums de Miles, à travers sa filiale, Columbia Records, le film a connu une promotion discrète. Il a été présenté en clôture du festival du film de New York, en octobre 2015, avant de sortir, le 1er avril 2016, dans seulement quatre cinémas américains! En France, le film est arrivé dans l’été 2016, de façon tout aussi furtive, si ce n’est l’avant-première organisée à Marseille par le festival Jazz des Cinq Continents. Il est depuis janvier dernier visible en «vidéo à la demande» (VOD).
Plutôt qu’un récit de carrière, Miles Ahead évoque les démons du trompettiste pris dans une course-poursuite, à la recherche d’un enregistrement volé, et épaulé dans sa quête par un journaliste du magazine Rolling Stone, (Dave Braven alias Ewan McGregor). L’action se situe pendant la période de retrait de Miles, à la fin des années soixante-dix, entrecoupée de flash-backs. On notera à ce titre les similitudes avec Born to Be Blue sur Chet Baker. Les deux films choisissant d’aborder (sans doute pour son intensité dramatique) des moments d’extrême vulnérabilité du héros-musicien, d’éloignement de la scène et du public ainsi que l’emprise de la drogue. Ces thèmes – notamment l’addiction – étaient également présents (et pour cause) dans d’autres biopics jazz comme Bird (Clint Eastwood, 1988) ou Ray (Taylor Hackford, 2004). Mais ces long-métrages relataient la vie de leur sujet sur le long-court.
Malgré toute la bonne volonté de Don Cheadle pour incarner le jazzman, restituant ses mimiques, sa voix, ses postures et utilisant même une de ses trompettes, l’histoire peine à décoller et à faire oublier les inexactitudes. Supervisée au départ par Herbie Hancock, la direction musicale du film a été finalement assurée par Robert Glasper et c’est l’élément le plus réussi de cette œuvre! Il faut, par ailleurs, rappeler qu’en 2016, à l’occasion du 90e anniversaire de Miles, le pianiste a également publié Everything’s Beautiful (Columbia-Legacy), un album aux accents jazz, hip hop et soul sur lequel il mêle habilement des enregistrements originaux du trompettiste à des samples inédits, comme des instructions données par Miles en studio après de faux départs.

Michel Antonelli
© Jazz Hot n°679, printemps 2017


IMDB

Born to Be Blue
Biographie de Robert Budreau (97 min. Royaume-Uni, Canada, USA, 2015)
Sortie en France le 11 janvier 2017

Ce «biopic», agrémenté d’éléments de fiction, consacré à Chet Baker, relate la période où l’existence du musicien bascule après ce tristement célèbre épisode de 1966 où le trompettiste est passé à tabac dans un parking. Agression qui lui laisse la mâchoire fracassée, le privant de la capacité de jouer de son instrument. Le film raconte comment sa petite amie, Jane, parvient à lui faire traverser cette épreuve et remonter sur scène.
Dans l’atmosphère glauque d’un Los Angeles à la James Ellroy, l’ange déchu, ancienne belle gueule, cherche à fuir les démons qui le hanteront toute sa vie. Le climat musical est bien restitué et la photographie, qui alterne couleur et noir et blanc, nous fait penser à des pochettes d’albums de l’époque. Ethan Hawke, dans le rôle de Chet, félin déglingué par la drogue, livre une prestation au fil du rasoir et se prête parfaitement à revêtir les oripeaux de l’ex-vedette du jazz weast coast dont le succès reposa davantage sur l’image que sur la qualité du jeu. Le défi est ainsi porté sur la scène du Birdland où il doit s’exécuter devant ses pairs, en l’occurrence Dizzy Gillespie et un Miles Davis assez impitoyable.
Ce film est à voir en parallèle avec Let’s Get Lost (1988) de Bruce Weber, formidable documentaire où Chet Baker se livre à cœur ouvert, ôtant tout élan nostalgique vis-à-vis de son personnage. Le titre Born to Be Blue est tiré d’une composition du trompettiste qui a été aussi enregistrée par Grant Green et Freddie Hubbard.

Michel Antonelli
© Jazz Hot n°679, printemps 2017


Jeff Tain Watts Trio © Jean-Pierre Alenda

Paris en clubs
Février 2017

Le 1er février, Jeff Tain Watts, compagnon de route de Branford et Wynton Marsalis faisait escale au Duc des Lombards. Le batteur présente la particularité d’avoir un background très riche, combinant études de percussions classiques, expériences de télévision, de cinéma et surtout de jazz, qui l’ont vu participer notamment au Love Supreme Live de Branford, ce superbe hommage à l’œuvre de John Coltrane, et au Live at Blues Alley de Wynton. Il joue ici en trio avec Paul Bollenback (g), dont les accords en quarte et le jeu modal célèbrent à leur manière l’héritage de musiciens comme McCoy Turner, et Orlando Le Fleming (b), dont la formation académique et l’esprit d’ouverture lui permettent d’assurer avec aisance les soubassements d’une musique truffée de breaks et de ruptures de tempo. Écouter Jeff Tain Watts, c’est prendre conscience d’un lien ténu mais bien réel reliant l’intelligence d’Elvin Jones au caractère explosif de Tony Williams. Moins ancré que ses illustres prédécesseurs dans une pratique rythmique qu’ils auront contribué à inventer, le leader propose là une prestation plus tendue qu’elle n’en a l’air, dans une perspective cinématique qui contraste avec l’apparent relâchement du trio. Jeff Tain Watts mobilise toutes ses ressources chromatiques pour intégrer des éléments extérieurs au jazz à une rythmique par ailleurs rigoureuse et empreinte de motilité. Sans jamais perdre complètement le sens du swing et du groove puisé chez Art Blakey et Max Roach, il s’illustre spectaculairement par une puissance de feu sans doute un peu excessive pour la scène aux dimensions humaines du Duc Des Lombards, avec un marquage des tempos nettement plus appuyé que celui des batteurs de bop. On retrouve un kit de batterie de taille assez modeste, si l’on excepte les splendides cymbales turques ajourées qui font partie intégrante du jeu spectaculaire du leader. Bollenback fait sonner ses accords diminués sans difficulté apparente, bien aidé par l’usage d’une guitare à corps plein, une pédale de volume prévenant les larsens intempestifs, ainsi que par une maîtrise tonale remarquable, qui le fait tutoyer par instants, lors de judicieuses citations, les plus grands guitaristes de l’histoire du jazz. Il ne dédaigne pas, pour autant, de se servir d’effets comme le delay ou la reverb dont il habille ses traits les plus laid-back. Le blues et les blue notes font bien évidemment partie du vocabulaire du groupe, nommément requis lors de l’interprétation des chorus ornant les parties centrales des titres à rallonge interprétés dans ce set. Jeff Watts utilise des maillets et des balais pour étoffer son son de batterie, et l’aspect exagérément percussif de ses frappes en cet espace intimiste est alors heureusement compensé par un sens des nuances et des accents aussi inattendu que rafraichissant. Le batteur ne donne la pleine mesure de l’indépendance de ses quatre membres qu’au cours de solos placés au cœur même des morceaux, comme en rupture avec la structure d’ensemble de la composition («Vodville»). Il donne alors dans une polyrythmie spectaculaire, mais ce parti pris prive, peut-être, ses exhibitions techniques d’un supplément d’âme qu’il a, à l’évidence, la capacité de leur incorporer. Les prises de parole sont rares, concentrées au début et à la fin du set, avec un hommage à George Benson et à Mexico City, ainsi qu’un morceau dédié à la fureur de vivre adolescente. Le trio quitte la scène, à l’issue d’un ultime rappel, sous les applaudissements nourris d’un public conquis par le fait qu’une partie des évolutions musicales entendues en cette soirée semble avoir relevé de l’improvisation la plus pure, d’où, sans doute, une tension très palpable perçue distinctement durant une partie du concert. JPA

Orient-Occident © Patrick Martineau

Organisées par le Château Mercier, en Suisse, les rencontres Orient-Occident regroupent des conférences, des films, des pièces de théâtre et des concerts. Le jeune Mahmoud Chouki (g, voc) en est le directeur artistique et invite chaque année, le temps d’une semaine, cinq musiciens venant des bords de la Méditerranée, pour préparer un concert unique. En 2016, les musiciens originaires de Grèce, du Maroc, de France, de Turquie, et de Suisse décidaient de prolonger l’aventure, créant un groupe «Orient-Occident» enregistrant un album où chacun illustre sa propre culture (voir notre chronique dans Jazz Hot n°678). Réunis au Café de la Danse, le 2 février, autour de Mahmoud Chouki, Eleftheria Daoultzi (kanun), Aurore Voilqué (vln, voc), Ahmet Misirli (perc), Stéphane Chapuis (acc) et Samuel Pont (b) nous ont entraîné sur des thèmes traditionnels: arménien avec «Tamzara» et «Dzachkats Baleni», macédonien avec «Jovano», Bulgare avec l’enlevé «Gnakini Horo» et une belle intro au violon, ou encore gharnati avec «Kom Tara». Le concert nous a également offert aussi de magnifiques duos (bandonéon/violon sur «Tamzara»). Après l’admirable «Kom Tara», avec Mahmoud Chouki et Stéphane Chapuis, ont suivi d’autres belles compositions: «Arrows» (Chouki) spécialement dédiée à Aurore, visiblement très émue, «A deux doigts de te dire oui», de la violoniste ou encore la remarquable balade «Yona Ma Tehegi» de la chanteuse israélienne Etti Ankri. Le concert s’est achevé sur «Mechul», composition du percussionniste, qui finit sur un chant qui a entrainé tout le public debout avec lui. Une soirée unique délivrant un message de paix plus que jamais d’actualité. PM
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Lucky Dog © Patrick Martineau

Le 6 février, Frederic Borey (ts) nous avait conviés sur la péniche Le Marcounet pour un «tour de chauffe» comme on dit en Formule 1. En effet, le quartet «Lucky Dog» qu’il co-dirige avec Yoann Loustalot (tp) se préparait à enregistrer – le lendemain et le surlendemain – un album live au Jacques Pelzer Jazz Club de Liège. Un disque qui paraîtra chez Fresh Sound New Talent. L’heureux producteur, Jordi Pujol, avait d’ailleurs fait le déplacement de Barcelone pour applaudir ses «poulains». Complété des excellents Yoni Zelnik (b) et Fred Pasqua (dm), Lucky Dog nous a ainsi présenté le répertoire qu’il s’apprêtait à graver Outre-Quiévrain. Des compositions réussies, comme «C’est tout», du trompettiste, ou «Old and You», du saxophoniste, un titre empli d’énergie. La musique du quartet est dense et parfois âpre. Mais elle séduit par son relief. La puissance suave de Frederic Borey, la belle expressivité de Yoann Loustalot, la finesse du soutien de Yoni Zelnik, l’onirisme rugueux de Fred Pasqua se répondent, constituant l’équilibre d’une formation qui sonne. JP
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James Taylor © Mathieu Perez

Après huit ans d’absence, le James Taylor Quartet faisait son retour à Paris le 10 février, au Jazz Club Etoile. Le fameux groupe d’acid jazz anglais n’a rien perdu de son groove. Le maître de l’orgue Hammond, James Taylor, était accompagné d’Andrew McKinney (eb), Pat Illingworth (dm) et du jeune Ralph Wyld (vib). Ils nous offerts deux sets très généreux, très funky. Dès la première note, on reconnaît la patte du leader et le style de ce groupe emblématique qui pioche dans son énorme répertoire (le JTQ fête ses 30 ans cette année), «Picking Up Where We Left Off», «Never In My Wildest Dreams», «The Template», «Theme From Starsky & Hutch». Autant de thèmes qui rappellent les héros du JTQ, Lalo Shifrin et John Barry. Le vibraphone remplace l’habituelle guitare électrique et permet une relecture sensuelle, un son qui fait penser à Roy Ayers (avec lequel James Taylor a enregistré plusieurs fois), surtout pour «Joe’s Diversions». Il y a aussi des thèmes jazz, avec «Root down» (Jimmy Smith), «Jungle Strut» (Gene Ammons), «Muffin Round» (Jack McDuff). Espérons qu’il ne faudra pas attendre 2025 pour les revoir! MP

Le 12 février, le Sunside était plein à craquer. Les amateurs étaient en effet venus nombreux pour souffler les 80 bougies de Louis Hayes (il les aura le 31 mai prochain). Pour cette tournée anniversaire, le batteur historique s’est entouré de musiciens d’exception: Jeremy Pelt (tp), Danny Grissett (p), Dezron Douglas (b). Ce soir-là, le répertoire faisait honneur aux trompettistes: avec deux thèmes de Freddie Hubbard, «Happy Times» et «The Thing We Did Last Summer», un de Donald Byrd, «French Spice». Il y avait aussi «Is That So?» du pianiste Duke Pearson. Le leader et ses accompagnateurs nous ont offerts une musique, jouée avec une telle virtuosité, des mélodies interprétées dans un registre contemporain, ancré dans le swing, avec une telle beauté et une telle émotion que l’enregistrement s’imposait pour garder une trace de cette soirée inoubliable. Le public n’oubliera pas ce très grand moment de jazz! MP

Bobby Few © Patrick Martineau

Le 14 février, Bobby Few (p) avait convié, à La Java, un parterre d’amis du jazz à l’avant- première d’un film à son sujet, Musical Hurricane de Nicolas Barachin. Un projet qui a fait l’objet d’un financement participatif, sur la base du constat qu’aucun documentaire n’avait jusqu’alors été consacré à cette belle figure du jazz, dotée d’une personnalité très attachante. Nous eûmes l’occasion de nous entretenir avec le réalisateur juste avant la projection, qui nous expliqua que la levée de fonds avait permis de réunir l’équivalent de 7000€, somme nécessaire au financement du montage et de l’étalonnage, mais sans toutefois autoriser une rémunération du travail nécessité par le film. Barachin n’oublie d’ailleurs pas de mentionner cet aspect désintéressé des passionnés de jazz, qui est bien souvent le lot des musiciens eux-mêmes, évoquant tout spécialement la générosité de jazzmen comme Bobby Few en la matière. Outre le plaisir de découvrir ou redécouvrir les différentes étapes de la carrière du pianiste (apprentissage de la musique dès l’âge de 7 ans à Cleveland, amitié avec Albert Ayler, séjours à New York, en Europe et à Paris), on est agréablement surpris du fait que le musicien mette en parallèle son arrivée dans la capitale française au moment où, selon ses propres dires, une révolution avait lieu à Paris, et son expérience avec Steve Lacy, qu’il crédite de la naissance d’un goût jamais démenti pour le free jazz. Ce dernier avait d’ailleurs débuté par le dixieland et le jazz traditionnel, et on sent que Bobby n’aime rien tant que ce grand écart entre le jazz hot et les formes les plus aventureuses de la musique afro-américaine. Le réalisateur du film insiste sur le contraste entre la gentillesse un peu surannée de Bobby Few, et sa défense de l’idée que, désormais, le monde a sans doute à nouveau besoin d’une révolution («les choses sont un petit peu trop tranquilles en ce moment»). Bobby Few ne précise d’ailleurs pas si cette révolution qu’il appelle de ses vœux est une révolution sociétale ou seulement musicale, mais cet oubli volontaire traduit mieux que tout autre sa malice coutumière. Le sous-titre de «Musical Hurricane» s’explique par le fait que Bobby y décrit son effet «ouragan» (déjà approché dans Jazz Hot n°677 pour évoquer une performance en solo), qui lui permet de faire jaillir d’un chaos de formes apparent des mélodies, citations et autres fragments de compositions célèbres. Avec une ironie somme toute mordante, il ajoute que cette idée lui est venue du fait qu’il n’a sans doute jamais joué les mélodies et les accords de manière fidèle, leur préférant l’inspiration du moment et la grâce de l’instant, en bon libertaire passionné de nature qu’il est.
La projection fut suivie d'un concert improvisé du pianiste, en trio avec Harry Swift (b) et Ichiro Onoe (dm), assisté de quelques musiciens venus spécialement soutenir Bobby pour un titre d’inspiration très free (Rasul Siddik, tp, François Lemonnier, tb, Jacques de Lignieres, ts, Chance Evans,ts) et nous n’oublierons pas l’émotion vive et sincère du pianiste à l’issue de la projection du film, acclamé et applaudi comme il se devait par l’ensemble des personnes présentes dans la salle. JPA
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Johnny O'Neal © Mathieu Perez

Il y a-t-il un leader qui ait plus de classe que Johnny O’Neal (p)? Au Duc des Lombards, le 15 février, deux mois après son dernier passage, il nous présentait son nouveau trio,composé de Ben Rubens (b) et Itay Morchi (dm). Le contrebassiste vient du New Jersey. Il a étudié à la Manhattan School of Music à New York, joue avec le leader depuis le mois d’août dernier. Le batteur est israélien. Il s’est installé à New York en 2013, a fait partie des groupes de Tuomo Uusitalo (p), Andrew Forman (g), Hillel Salem (tp). Il accompagne le pianiste depuis décembre. Rubens et Morchi ont 25 ans chacun et viennent en Europe pour la première fois. Johnny O’Neal pourrait s’entourer des plus grands musiciens, retrouver d’anciens camarades, tels Lonnie Plaxico, Peter Washington, Lewis Nash, avec qui il a joué et enregistré dans les années 1980 et 1990, ou faire appel à de jeunes lions rompus à toutes les situations. Mais jouer avec les musiciens les plus jeunes est la seule façon de leur transmettre cette musique (voir son interview dans ce numéro). Et durant toute la soirée, les accompagnateurs sont hyper attentifs.
Johnny O’Neal joue au feeling. Il choisit les thèmes au fil du set, toujours sensible à l’attention du public. Il attaque par «Between the Devil and the Deep Blue Sea», suivi d’une de ses spécialités: la relecture de thèmes de la Motown ou des tubes soul, pop des années 1970-1980. Il poursuit avec «The First Time on a Ferris Wheel» (chanté par Smokey Robinson et Syreeta) qu’il chante, puis «Just The Way You Are» (Billy Joel) suivi de «Betcha By Golly Wow» des Stylistics. Réputé pour les milliers titres de son répertoire, il joue peu ses propres compositions. Ce soir-là, il nous offre «CJLS», les initiales des musiciens de son trio précédent, Charles Goold (dm) et Luke Sellick (b). Si tout est supérieur chez Johnny O’Neal, si tout est virtuosité, si tout est swing, il n’est jamais aussi à l’aise que dans le blues. Et c’est ce qu’il nous chante de sa voix, douce et chaude, vite éraillée, touchante. Il invite sur scène le pianiste Franck Amsallem avant de prendre le micro pour «The More I See You» et «All The Way». Les deux pianistes se connaissent bien, sont complices. La soirée finit en beauté avec «Mornin’», en hommage à Al Jarreau, décédé le 12 février. Johnny O’Neal est en résidence dans six clubs new-yorkais. Et si la septième était à Paris? MP

Alain Jean-Marie, Nicola Sabato, Didier Conchon© Patrick Martineau

Le 15 février, toujours, Didier Conchon (g) était de retour à Paris, à la péniche Le Marcounet après une longue période passée dans le sud de la France (trop calme à son goût, confie-t-il) et un rapide séjour aux Etats-Unis. En formation réduite ce soir avec Alain Jean-Marie (p, avec lequel il a conçu un album en 2006), et Nicola Sabato (b, avec qui il a souvent joué), pour quelques reprises. Ambiance tranquille dans la cale de la péniche autour de «Jingles», «Four on Six» (Wes Montgomery), «East of the Sun» (Brooks Bowman) ou encore «It Could Happen to You» (Jimmy Van Heusen/Johnny Burke), titre immortalisé par Chet Baker. De retour à Paris, Didier Conchon est là pour jouer, jouer et jouer. On attend les prochains rendez-vous avec impatience. PM

Les Primitifs du Futur © Mathieu Perez

C’est, sans aucun doute, l’un des plus beaux événements de l’hiver: la reformation exceptionnelle des Primitifs du Futur. Et exceptionnelle également fut cette soirée du 16 février au Studio de l’Ermitage. Ces derniers temps, ils se font rares. Certains ont pu les voir (en sextet) au Duc des Lombards en 2012, ou en 2014 aux Nuits de Nacre, à Tulle, et au Bluegrassfestival, à Rotterdam. Du coup, les retrouvailles n’en étaient que plus chaleureuses (une tournée est en préparation au Canada et aux Etats-Unis).
Autour du guitariste-chanteur-compositeur-arrangeur Dominique Cravic, ils étaient huit sur scène : Claire Elzière (voc), Daniel Huck (voc, as), Bertrand Auger (ts, ss, cl), Daniel Colin (acc), Jean-Michel Davis (vib, dm), Jean-Philippe Viret (b), Mathilde Febrer (vln), Fay Lovsky (voc, uku, thrm, scie musicale). Sans oublier les invités! Ils étaient nombreux pour nous offrir un concert plein de grâce, de beauté, d’humour, d’émotion.
«World Musette», «Tribal Musette», les titres de leurs disques (aux pochettes splendides de Robert Crumb) annoncent la couleur: du musette, du swing, de la chanson française, de la fantaisie, de la nostalgie, des parfums exotiques, et des histoires. Cet orchestre remarquable nous raconte avant tout de belles histoires. Dans la «Java viennoise», Claire Elzière nous chante les aventures de la fille de Freud, qui a le béguin pour un certain Louis le Gambilleur. Puis, direction Cuba avec «Kid Chocolat», le champion du monde de boxe poids plumes dans les années 1930, et puis «Chanson pour Louise Brooks». Avant de repartir pour la Chine avec la «Valse chinoise», et le quartier de Barbès avec «La Femme panthère et l’homme sandwich», Daniel Huck et Fay Lovsky nous offrent un blues plein d’humour. Du scat à la chanson française, de l’ukulélé à la scie musicale et au thérémine, du 18e arrondissement de Paris à l’autre bout du monde, l’imagerie ne pourrait être plus poétique. Chez les Primitifs du Futur, tout est poétique, tout est original, tout est subtil.
Dans la seconde partie de la soirée, place aux chansons à textes ciselées. En ouverture, la valse hawaïenne «J’écoute la guitare», chantée en 1932 par Jean Lumière, suivie de la superbe chanson «Ton manteau gris» (Cravic, Paringaux). Histoires d’amitié aussi. Les invités se succèdent, chacun avec un instrument qui ajoute une saveur supplémentaire à l’orchestre, et une étrangeté aussi. Voilà les guitaristes Hervé Legeay et Max Robin pour «La bicyclette» en hommage au grand Pierre Barouh, qui s’est éteint le 28 décembre 2016. Evocation aussi du génial Allain Leprest, avec «Marabout Tabou», dont Dominique Cravic et Claire Elzière défendent le répertoire (et lui ont consacré le disque Claire Elzière chante Allain Leprest, Saravah, 2014, un vrai bijou). La Japonaise Mieko Miyazaki, vêtue d’une tenue traditionnelle, monte sur scène. Elle installe son koto, une sorte de longue cithare posée à plat, et nous joue un blues! L’effet est épastrouillant. Et ce n’est pas fini! Voilà les musiciens algériens Mohamed El Yazid Baazi (oud) - grand défenseur de la musique chaâbi - et Khireddine Medjoubi (darbouka). L’orchestre nous joue alors une «Valse orientale» et «C'est la Goutte d’Or qui fait déborder la valse». Un plaisir! Le dernier thème de cette magnifique soirée est peut-être l’un des plus nostalgiques des Primitifs du Futur (d’autant plus qu’il est dédié à Dédé Roussin): le «Dernier musette» avec, en ouverture, Daniel Colin à l’accordéon puis Michel Esbelin à la cabrette, la cornemuse auvergnate. En rappel, «Passez la monnaie» (la version française de «We're in the Money», chantée dans le film Gold Diggers of 1933 de Mervyn LeRoy). Un signe envoyé par le pince-sans-rire Dominique Cravic aux programmateurs de clubs et de festivals qui seraient bien inspirés de donner à cet orchestre la place qu’il mérite? MP

Martin Taylor et Ulf Wakenius © Patrick Martineau

Un duo de haut vol nous était proposé au Duc des Lombards, le 18 février: Martin Taylor et Ulf Wakenius, deux guitaristes qu’une grande complicité unit audiblement. Sideman de Stéphane Grappelli durant plus de dix ans, l’Anglais Martin Taylor est passé maître dans l’art du finger picking, capable de faire sonner sa guitare comme un petit orchestre en jouant simultanément les rythmiques et les lignes mélodiques. Le Suédois Ulf Wakenius, pour sa part, fut un des derniers compagnons de route d’Oscar Peterson, aidant le grand pianiste à pallier la faiblesse de son bras gauche conçue à la suite d’un accident vasculaire cérébral qui l’a privé d’une partie de ses capacités motrices. Développant chacun un sens rythmique hors pair au cours de ces expériences formatrices, les deux musiciens se découvrent dès l’origine une complicité profonde, acquise au fil de collaborations fructueuses. Cette tournée s’intitule «Legacy», et ce mot va prendre tout son sens puisque le set débute par un hommage à Barney Kessel, que Martin Taylor seconda en compagnie de Charlie Byrd (superbe version de «Blues for a Playboy»). Les guitaristes enchainent avec «Two for the Road» dont l’album éponyme fut enregistré en binôme avec Alan Barnes. Déjà, les parties solos inspirées de Wakenius combinées avec la science des arrangements et l’intelligence rythmique de Taylor font merveille, transportant un public médusé par l’aisance confondante dont font montre les deux six-cordistes. Sans nous laisser reprendre notre souffle, ils entament «Last Train to Hauteville», tiré du «Spirit of Django» de Martin Taylor, et dont Stéphane Grappelli suggéra le nom en disant à son guitariste qu’il avait su, sur cet enregistrement, capter l’esprit même du génie de la guitare manouche. On imagine combien ce compliment dut émouvoir l’Anglais, tant il met de soin et d’application à célébrer cette musique depuis lors. On n’oublie d’ailleurs pas qu’on est en France puisque les deux hommes évoquent«l’Hymne à l’Amour», d’Edith Piaf, un titre interprété dans l’esprit de Django. Dans cette optique très roots, ils nous proposent aussi «Lullaby for Birdland», de George Shearing, véritable tour de force qui donne à entendre en filigranes le chant d’illustres divas de l’histoire du jazz. En associant cet héritage à un sens de l’ouverture très «world», Wakenius et Taylor effectuent fréquemment des citations à caractère humoristique, tirées de la culture musicale populaire et qui égayent un concert à la fois festif et musicalement très abouti. L’Amérique est ainsi traitée au travers de la musique d’Ennio Morricone («Once Upon a Time in America»), tandis que Martin Taylor nous parle d’une collaboration avortée avec Stevie Wonder, et des conditions bien plus rémunératrices dans lesquelles des musiciens comme les Rolling Stones effectuent leurs tournées. Autour des variations en solo proposées par les deux duettistes, leur collaboration sur «Oscar’s Blues», en hommage à Oscar Peterson, prend un relief tout particulier, sans doute l’acmé d’un concert chaleureux et complice. Cet état d’esprit se manifeste encore par un clin d’œil en direction de deux fans de Youn Sun Nah, que Wakenius épaule depuis 2009, constitué par l’esquisse de l’hymne coréen Aegukga, et la fin du concert approche avec «Down at Cocomo’s» de Martin Taylor, une composition destinée à conjurer le manque de soleil ressenti durant ses années d’enfance, de facture très caribéenne avec capodastre, toucher pizzicato en palm mute, et tapping. Un moment magique par essence. JPA
Retrouvez d’autres photos de ce concert sur le blog de Patrick Martineau.

JP O'Neill Quartet © Jérôme Partage

Le 21 février, il y avait de l’excellent jazz de part et d’autre de la Seine: Rive Droite, au Sunset, Jean-Philippe O’Neill (dm) avait réuni l’équipe avec laquelle il a enregistré son album Willie’O (voir notre chronique dans Jazz Hot n°675): Ronald Baker (tp, flh, voc), Philippe Petit (p) et Peter Giron (b). Le quartet du batteur a pour principale qualité de s’exprimer, dans un idiome bop, sur un répertoire de compositions qui plus est très réussies. Une caractéristique qu’il partage avec quelques autres formations du même tonneau, notamment celles auxquelles appartiennent ses membres, comme le Ronald Baker Quintet ou le groupe Men in Bop avec Philippe Petit. L’occasion de souligner le talent de compositeur de ce dernier, particulièrement prolifique, qu’on retrouve ici au piano plutôt qu’à l’orgue. Pour autant, les thèmes apportés par O’Neill, Giron et Baker ne sont pas moins bons (très réussi «Latina» du trompettiste). Un standard, tout de même, «It Ain’t Necessarily So» permet à Ronald Baker de livrer un solo pétillant. L’ensemble, enrobé de la finesse de Peter Giron et porté par le groove du leader, est plus que plaisant.

Olivier Defaÿs, Philippe Chagne, Guillaume Naud, François Laudet © Jérôme Partage

Rive Gauche, au Caveau de La Huchette, Olivier Defaÿs (ts, as) et Philippe Chagne (ts) étaient en quartet avec François Laudet (dm) et Guillaume Naud (org) qui remplaçait ce soir-là Philippe Petit (lequel n’avait pas – contrairement à certains candidats à l’élection présidentielle – envoyé son hologramme pour être présent en deux endroits). Arborant un gros son de ténor, les deux saxophonistes on fait sonner leur quartet comme un big band. La puissance de François Laudet, en soutien, n’y est pas étrangère («Tickle Toe» de Basie). Voilà un groupe qui envoie du bois! Au deuxième set, deux batteurs sont venus faire le bœuf: Stéphane Roger (qu’on retrouve avec Philippe Chagne dans le groupe Tenor Battle), au drumming très swing, puis Robert Ménière (autre complice de Chagne, au sein de Take 3), un colosse à l’attaque explosive, qui a donné un solo spectaculaire. Le tout pour le plus grand plaisir du public du Caveau - fort nombreux pour un mardi soir – et notamment des curieux (repérables à leur mine incrédule et ravie) attirés par l’engouement que le film La La Land a créé autour du club (qui a vu sa fréquentation croître de 30%). Pourvu que ça dure! JP

Benji Winterstein, Jérémie Arranger et Adrien Moignard © Patrick Martineau


Aux Petits Joueurs
, Daniel John Martin (vln, voc) nous avait concocté, le 22 février, un joli plateau pour sa carte blanche hebdomadaire du mercredi: Adrien Moignard (g) avec Benji Winterstein (g) et Jérémie Arranger (b). Qu’il est réjouissant de constater que la tradition Django se porte bien, vivifiée par le renouvellement des générations, nous offrant encore en 2017 le plaisir d’être spectateur d’une expression artistique enracinée dans la pratique communautaire et ouverte sur l’universalité. A 32 ans, Adrien Moignard est une des personnalités de la scène Django ayant émergé ces dernières années (il figure d'ailleurs au casting du biopic sur le divin guitariste à sortir au mois d'avril). Autodidacte, son jeu reste marqué par ses premières influences blues. Ces inflexions imprègnent en effet son interprétation du répertoire, nimbée d'une douce poésie. Une approche particulièrement réussie sur «Les Feuilles mortes» ou sur l'incontournable «Nuages». Daniel John Martin et son violon grappellien lui répondent avec une gaité au fond mélancolique, jouant des émotions contradictoires. C'est tout simplement beau et vrai. JP



Julie Saury Sextet © Zancovision, by courtesy

Pour célébrer la sortie de l’album For Maxim. A Jazz Love Story, dédié à son père (voir notre chronique dans ce numéro), Julie Saury (dm) avait pris, au Sunside, le 24 février, la tête d’un sextet tout entier dévolu à ce projet d’hommage très personnel, soit: Aurelie Tropez (cl), Frédéric Couderc (ts), Shannon Barnett (tb), Philippe Milanta (p) et Bruno Rousselet (b). Les bases posées dès l’entame du concert sont très swing, avec les premiers frisés de la batterie et ce sens du drive si caractéristique, mais on note presque simultanément une volonté d’appropriation personnelle des classiques interprétés. Les échanges de solos se font dans un esprit très bop, tandis que les tempos et les orchestrations constituent le plus souvent de véritables relectures de morceaux choisis pour leur ductilité, et nous n’assistons pas ce soir à un revival traditionnaliste du jazz de New Orleans. «Sweet Georgia Brown», «Moppin and Boppin» font ainsi montre d’une certaine liberté au niveau des tempos, tandis que «Avalon» est dotée d’un son moderne et brillant, quoi qu’évoquant des ambiances nées à l’époque du ragtime et du Harlem stride. «Indiana» témoigne d’une facture plus classique, avec les traits rythmiques inspirés de Philippe Milanta, et le groove puissant de Bruno Rousselet. «Basin Street Blues» et «Crazy Rhythm» permettent d’apprécier l’authentique virtuosité d’Aurélie Tropez qui brode à plaisir autour des thèmes dans un esprit très dixieland. Frédéric Couderc brille lui par une grande polyvalence, illustrée par un aspect multi-instrumentiste qui le voit utiliser un certain nombre d’instruments à vent pas toujours identifiables, dont quelques sifflets lui permettant de ponctuer avec humour les propos de son leader. «The Song Is You» puis «Together» mettent en valeur le talent de Shannon Barnett, aussi à l’aise dans le contrepoint rythmique au trombone qu’en prenant le micro sur des classiques chantés, où son timbre de voix irréprochable conquiert les amateurs les plus exigeants. Au passage, ces titres confirment un point de convergence entre Maxim et sa fille qui semble cristallisé autour du patrimoine vocal américain, d’où, sans doute, un traitement très choral sur certaines pistes de l’album For Maxim. «Do You know What It Means to Miss New Orleans» et «Dinah» sont d’ailleurs des morceaux, seulement présents sur l’édition vinyle de l’album. Julie Saury a en effet profité des fonds mobilisés par l’intermédiaire de la campagne de financement participatif pour constituer une sorte de double album, avec un track listing différent sur le CD et sur l’acétate. «Petite Fleur» est l’un des grands moments du concert, avec un tempo lent et des solos qui relèvent d’une déconstruction savante permise par Patrice Caratini, l’auteur de l’arrangement préservant l’intégrité du chef d’œuvre. «St Louis Blues» respecte la structure duelle de l’enregistrement studio, précédé d’un solo de batterie tout en finesse et presque tribal par son caractère percussif dénué d’ornementation (avec notamment un usage très parcimonieux des cymbales et une hi-hat actionnée uniquement à la pédale, qu’on retrouve sur la plupart des rythmes enlevés joués par la percussionniste). «Les Roses de Picardie» est présenté comme l’un des titres favoris du père de l’artiste, et à nouveau on sent la volonté de donner une relecture moderne d’un classique lyrique. Le medley final, interprété en trio, vient rappeler que le blues fait partie intégrante de l’héritage de Julie Saury, avec des citations érudites qui achèvent de constituer ce qui restera comme un bel hommage rendu à la musique de Sydney Bechet, Louis Armstrong et Fats Waller. JPA

Textes et photos: Jean-Pierre Alenda, Patrick Martineau, Jérôme Partage, Mathieu Perez
Photo du concert de Julie Saury © Zancovision, by courtesy
© Jazz Hot n°679, printemps 2017


Roy Hargrove © Pierre Hembise

Bruxelles en janvier
Brussels Jazz Festival, Flagey, Bruxelles (Belgique)

Trois festivals le même mois (Flagey, Riverside, Djangofolllies): te veel is te veel! («trop c’est trop», en néerlandais). Malgré ceci et nonobstant les frimas, nous étions le 12 janvier au Brussels Jazz Festival à Flagey pour retrouver Roy Hargrove.Le trompettiste est trop souvent absent des scènes européennes pour des problèmes récurrents de santé. Nous n’étions donc pas les seuls à nous impatienter du come-back du gamin texan de 47 ans (déjà). La salle était fully booked dans le «paquebot» d’Ixelles pour ce premier concert d’un festival qui en compte dix-huit. Roy Hargrove et ses acolytes nous ont livré une sorte d’encyclopédie de la Great Black Musicà l’image de ses albums avec le RH Factor. Du jazz avec ses rythmes ternaires, binaires et variés; des originaux et des standards comme «Never Let Me Go»; mais aussi du blues, du bop parkéro-davisien, des ballades originales, du funk, de la soul avec «Fantasy» d’Earth Wind & Fire (chanté en duo avec le pianiste) et quelques pas de danse de la génération hip-hop. Hargrove est apparu en assez bonne forme, s’économisant quant à la longueur des solos. Son discours, sans outrance, pourrait apparaître conventionnel; les notes sont choisies, essentielles, séduisantes au bugle comme à la trompette, avec ou sans sourdine. Aux drums, Quincy Philips appuie les rythmes, attentif, délié, juste, efficace. Le jeu d’Armeen Saleem (b), malgré des attaques snapée, est beaucoup moins attrayant. Justin Robinson (as), excessivement volubile et démonstratif aurait tendance à prendre plus de chorus que ceux qui lui sont dévolus. Pour moi, la grande révélation est à mettre sur le compte du pianiste: Sullivan Fortner. Il joue avec une incroyable aisance, souple, disert; on distingue ici et là les influences: Monk pour des syncopes, Art Tatum et Oscar Peterson pour les envolées enjouées, Ellington pour la richesse du discours, Horace Silver ou Wynton Kelly pour le swing. Une formidable démonstration de ce qu’un pianiste de jazz peut démontrer. Un musicien à suivre bien certainement. Et, en plus: il chante aussi en duo avec son leader!
En définitive: un concert attendu, excellent, clôturé en standing ovation! Nous avons appris par la suite que la soirée s’était prolongée au Sounds pour le plus grand plaisir des amateurs noctambules et des musiciens belges présents. Lorenzo Di Maio (g) et Daniel Romeo (eb) garderont sans doute un bon souvenir de cette incroyable et improbable jam session.

Le 18 janvier, c’était au tour de Tom Harrell (tp, flh) de se produire avec son quartet «Trip» dans le cadre du festival. On attend toujours beaucoup lui lorsqu’il se produit en Belgique. Trop peut-être? C’est la conclusion qu’on pouvait tirer à l’issue d’un concert livré sans le soutien harmonique d’un piano ou d’une guitare. Pour se repérer parmi les méandres écrits par leur leader, les musiciens avaient à disposition quelque 2,5 mètres de partitions en largeur ! Ralph Moore (ts) eut bien du mal à en faire bon usage. Non seulement il laissa choir du pupitre des pages et des cahiers entiers, mais ses lectures témoignèrent en plus d’une totale approximation! Quant à la créativité de ses solos, elle était totalement absente. On peut même affirmer qu’il a gâché le plaisir qu’on pouvait recueillir à l’écoute des autres intervenants: Ugonna Okegwo (b)–bien en rythmes et en accord– et Adam Cruz (dm), prodigieux, les pas bien assurés dans les empreintes de Tom Harrell, magnifique dans sa manière de breaker puis de relancer le discours (mais un peu fort peut-être). Avec des tempos et des moods différenciés on était resté en éveil au cours des quatre premiers originaux, espérant que le saxophoniste s’amenderait par la suite. Le compositeur avait choisi de présenter ensuite une très grande suite. Cette sorte d’opéra en vingt strophes nous a laissé quelques beaux solos de basse et de drums, mais encore et toujours: les ânonnements de Moore! De ce concert au bord de la crise de nerfs, nous garderons un pur bonheur: le «Body And Soul» joué en duo bugle/contrebasse. Un peu de cran, Monsieur Harrell ! Cachez à nos oreilles ce saxophoniste qu’on ne peut plus entendre!

Texte: Jean-Marie Hacquier,
Photos: Pierre Hembise

© Jazz Hot n°678, hiver 2016-2017


René Urtreger © David Bouzaclou

Paris en clubs
Janvier 2017

Assister à un concert de René Urtreger (p), c'est un peu avoir rendez-vous avec l'histoire du bebop à Paris. Le 6 janvier, le public Sunside se bousculait pour apercevoir du fond d'un couloir le trio d'un René Urtreger maniant à merveille l'humour avec son auditoire évoquant un thème chanté par Danielle Darrieux «Premier rendez-vous» en 1941, pendant l'Occupation, ou bien le fameux «Tune Up» de Miles Davis, période désargentée. Le pianiste cultive toujours une forme d'élégance dans son phrasé avec ce souci permanent de swinguer comme sur ce sublime «Easy Does it» en hommage à Count Basie. L'arrangement du thème rappelle celui de Ray Brown avec une longue citation du fameux «Gravy Waltz» de ce dernier. S'exprimant dans le langage du bop qu'il maîtrise avec brio, bien qu'il ait su s'en émanciper avec le trio HUM ou bien en solo, René Urtreger nous proposa trois sets magnifiques en restant proche de son idiome favori.

Yves Torchinsky (b) et Eric Dervieu (dm) sont devenus au fil du temps un bel écrin pour le clavier du leader. Une rythmique d’orfèvre qui évolue avec lui depuis presque trois décennies dont le dernier album, Trio (Carlyne Music) représente une sorte d'aboutissement. La belle sonorité ronde et boisée d'Yves Torchinsky répond au jeu aérien d'Eric Dervieu . Avec l'âge, le pianiste s'est assagi, en explorant que les notes essentielles comme sur cette version de la ballade «Everything Happens to Me» rappelant l'école de Detroit de Tommy Flanagan ou Hank Jones à l'image d'une belle reprise de «Just One of Those Things». «Timide» thème dédié à Agnès Dusarthe l'auteur de l’excellent livre Le Roi René (Odile Jacob), également présente dans le club, est une sorte de calypso en tempo médium. Le second set est plus décontracté et les musiciens improvisent en alternant standards et compositions originales du maître. «It Could Happen to You» (qu'il joua certainement avec Chet Baker) précède une version pleine d'autorité et débordante de swing de «Jordu». La délicatesse de son jeu mélodique refuse néanmoins tout effet facile tombant dans une certaine forme de romantisme, à l'inverse d'un Brad Mehldau. Un thème de Parker reflète une thématique bop avec le fameux «Round About Midnight» de Monk pour terminer le set sur un clin d’œil à son mentor Bud Powell avec une sublime version de «Dance of the Infidels». Le dernier set débute sur un arrangement plus intimiste de «Con Alma» qui prépare l'incontournable mélodie de «Thème pour un ami» avant de plonger sur un «Tea for Two» dont le tempo d'enfer dans un langage purement bop est un modèle du genre. DB

Michel Pastre Quartet © David Bouzaclou

Le 7 janvier, sur la scène du Caveau de La Huchette, Michel Pastre (ts) de se produisait en quartet laissant pour une série de concerts sa rythmique habituelle amenée par Pierre Christophe (p), remplacée au pied levé par son fils César (p), l'impeccable Cédric Cailleau (b) et l'assurance tous risques aux baguettes avec François Laudet (dm). C'est d'ailleurs ce dernier qui s'est illustré sur la fameuse intro de «Sing, Sing, Sing» (immortalisée jadis par Gene Krupa dans l'orchestre de Benny Goodman) et qui a amené une version enlevée de «Topsy». On était sinon plutôt dans un esprit de jam autour de classiques du répertoire de Basie («April in Paris») ou d'Ellington («Satin Doll») permettant aux solistes de s'exprimer pour le plus grand bonheur des nombreux danseurs du Caveau. César Pastre varie son jeu avec quelques audacieux passages en block chord et quelques clichés à la Erroll Garner. On retiendra la quintessence des interventions de Michel Pastre conjuguant Don Byas avec l'expressivité de l'école Texane propre à Jacquet ou Buddy Tate. Après son excellent disque en hommage à Charlie Christian (Memories of You) le ténor se projette déjà à un retour au big band pour 2018 avec pourquoi pas un nouvel album. DB


Cecil L. Recchia © Jérôme Partage

Le
8 janvier, Cecil L. Recchia (voc) présentait au Sunside son nouveau projet, «The Gumbo»: des compositions évoquant New Orleans qui feront l’objet d’un enregistrement dans le courant de l’année. Pour servir ce répertoire, un bon trio: Pablo Campos (p), Raphaël Dever (b), David Grebil (dm). On savait déjà, depuis son dernier disque, Songs of the Three (voir notre chronique dans Jazz Hot n°676) consacré à Ahmad Jamal, que la chanteuse choisissait ses sujets avec intelligence et originalité. C’est encore une fois un vrai projet de musicienne qu’elle propose. Le choix des accompagnateurs n’est d’ailleurs pas le fruit du hasard: on connaît leur connaissance pointue du patrimoine et leur talent pour le faire vivre. Cecil a ainsi repris «Second Line», «Jungle Blues» de Jelly Roll Morton (transformé en «Blues de la jungle» avec des paroles originales), «Go to the Mardi Gras» du Professor Longhair ou encore «Basin Street Blues». Le tout d’une voix joliment veloutée, dotée d’une belle expressivité swing. On est sous le charme… JP

Michele Hendricks Quintet © Jérôme Partage





Le 11 janvier, la Mairie du 11e arrondissement avait confié à l’association Spirit of Jazz la mise en musique de sa cérémonie de vœux à la population. C’est Michele Hendricks (voc) qui a ainsi investi la scène de la salle Olympe de Gouges, entourée de Ronald Baker (tp, voc), Sean Gourley (g), Nicola Sabato (b) et Philippe Soirat (dm). Un bel attelage, monté pour l’occasion, et qui a délivré un swing des plus festifs autour de thèmes variés: «The Bear Necessities», «It Don’t Mean a Thing» ou encore quelques compositions de Michele Hendricks. Le dialogue à deux voix ou à la trompette avec Ronald Baker a été réjouissant. Quant à la rythmique –inédite–, elle a apporté un soutien d’une grande finesse. Un régal. JP

Devant un parterre fourni, Pierre de Bethmann nous présentait, le 21 janvier au New Morning, son Medium Ensemble, un collectif de douze musiciens dont il dit qu’ils ne constituent pas un big band à ses yeux, mais juste l’occasion qui lui fut donnée de composer pour un groupe plus étoffé que ceux qu’il avait dirigés jusqu’à présent. La plupart des titres interprétés proviennent des deux albums de la formation, Exo et Sisyphe, mais De Bethmann profite de l’occasion pour introduire des réminiscences de ses formations antérieures, de telle sorte que même son trio Prysm était, d’une certaine façon, présent ce soir-là. En marge de ces relectures de morceaux dont les arrangements initiaux étaient destinés à des combos plus modestes en taille, «Moderato» instaure un climax sur lequel on repère déjà le registre très vaste couvert par le sax alto de Sylvain Beuf et le sax ténor de David El-Malek. «Ton sur ton» permet de relever l’excellent drumming de Karl Jannuska, qui interprète les métriques savantes du compositeur comme en se jouant, qualité jamais démentie durant les deux longs sets de ce concert (plus d’une heure et demi chacun). Pour «Attention», Pierre De Bethmann nous dit ironiquement la difficulté qu’il éprouve à trouver des titres pour ses compositions (raison sans doute pour laquelle il se contente d’un ou deux mots dans la plupart des cas). La première partie du concert se clôt sur «Exo», avec une brillante démonstration de Stéphane Guillaume (fl) et le sentiment d’avoir affaire à une prestation qui touche à la musique contemporaine se confirme. Le second set débute par une composition antérieure, «Complexe», dans une relecture évidemment complète par rapport à l’originale qui était enregistrée par un quintet (et qui serait un hommage à Edgar Morin). Le pianiste alterne le piano acoustique et le Fender Rhodes pour des sonorités plus électriques, et, n’était l’extrême variété des timbres utilisés, seul l’état d’esprit général qui anime le groupe témoignerait du fait que nous assistons bien à un concert de jazz. Il faut dire que le Pierre de Bethmann Medium Ensemble © Jean-Pierre Alendaleader intervient davantage ce soir comme directeur musical et chef d’orchestre que comme soliste. La densité de la trame musicale et du tapis harmonique offerts par les douze musiciens lui permet de s’appuyer sur des voicings pour mieux se concentrer sur le collier de notes déroulé par sa main droite, emprunt la plupart du temps d’une inspiration mélodique remarquable. «Panser et penser» confirme l’imprégnation d’influences classiques issues de la première moitié du 20e siècle, avec des accents tirés des pièces froides pour piano d’Erik Satie. «76» et «Sisyphe» sont des pistes de décollage idéales pour ceux qui aiment le Fender Rhodes et la clarinette basse de Thomas Savy. À noter les contributions de Bastien Stil (tu) qui parvient presque à reproduire le son d’une voix humaine lorsqu’il descend dans les graves (un exploit qu’on croyait inhérent à l’usage du vocoder), tandis que le trombone de Bastien Ballasz brille par ses interventions toutes de tact et de finesse. Bien sûr, le swing n’est pas le point cardinal de ce type de happening artistique, car la composition et l’orchestration imposent le plus souvent de limiter l’improvisation et la fantaisie aux seuls solos des musiciens; mais si l’on accepte le principe holiste de la forme momentanée en filigrane des montées en puissance qui jalonnent certains titres, on se retrouve finalement dans un territoire, certes moins dépouillé, mais pourtant pas si éloigné de ceux jadis arpentés par le groupe Magma de Christian Vander, que les magnifiques contributions vocales de Chloé Cailleton évoquent d’ailleurs immanquablement. Un concert parsemé d’émotions positives, que demander de plus en ces temps bien trop oublieux du sentiment fédérateur de la beauté? JPA

Martin Jacobsen avec le trio de Christian Brenner © Patrick Martineau

Le 21 janvier, Christian Brenner conviait son ami Martin Jacobsen, ténor danois et parisien d'élection, au Café Laurent pour une formation en quartet complétée par Gilles Naturel (b) et Pier Paolo Pozzi (dm). De «Lover Man» à «Yesterday» en passant par «There Is no Greater Love», ces reprises permettent à Martin Jacobsen de dévoiler son jeu ample tout en retenue qui s’accorde parfaitement avec celui de Pier Paolo Pozzi retenant ses baguettes comme pour mieux effleurer les peaux de sa batterie. D’autres standards sont encore donnés par ce beau quartet, tout en cohérence, dont le dansant «Groovy Samba», «On Green Dolphin Street» de Miles Davis et un final sur «Star Eyes» salué par des applaudissements nourris mais feutrés, à l’image du lieu. De quoi conquérir une nouvelle fois les habitués qui étaient présents. PM


Dany Doriz trio et Wendy Lee Taylor © Georges Herpe

Le 23 janvier, au Caveau de La Huchette, Dany Doriz (vib), maître de ses lieux, était en trio avec son batteur de fils, Didier Dorise, et l'excellent Philippe Petit (org). Belle ambiance ce soir-là, avec un enchaînement de morceaux propices à la danse: «Tenderly» ou encore «Vibes Boogie». La belle Australienne Wendy Lee Taylor est venue poser sa voix de velours sur quelques titres. Si le public était ce soir-là peu nombreux, on avait plaisir à se retrouver entre habitués. La Caveau qui célèbre ses 70 ans cette année (dont près de 47 sous la direction de Dany Doriz) aborde en tous les cas cette année 2017 avec la sérénité d'un incontournable monument parisien. GH




Chaque mercredi, depuis l’ouverture du «resto-concerts» Aux Petits Joueurs, en 2008, Daniel John Martin (vln, voc) invite un représentant de la Daniel John Martin, Romain Vuillemin et Romane © Patrick Martineautradition Django Reinhardt. Le 25 janvier, c’était Romane (g), accompagné de Romain Vuillemin (g), qui partageait la scène avec le violoniste, devant un public nombreux. Au programme, des standards évidemment, joliment revisités par le trio («Smile», «Tea for Two»…) et habillés par les cordes virevoltantes de Romane. Daniel John Martin, qui se situe dans la filiation de Stéphane Grappelli et de Stuff Smith, poursuivant un dialogue plein de poésie avec ses invités et donnant également de la voix à l’occasion. On connait les difficultés que traverse cet endroit où le jazz se partage en famille ou avec des amis, entre des rires, un verre et un bon petit plat. Que nous puissions en profiter encore longtemps! JP

Textes et photos: Jean-Pierre Alenda, David Bouzaclou, Georges Herpe, Patrick Martineau, Jérôme Partage
© Jazz Hot n°678, hiver 2016-2017


IMDB

La La Land
Comédie musicale de Damien Chaselle (128 min., USA, 2016)
Sortie en France le 25 janvier 2017

La première vocation de Damien Chazelle (32 ans) était d’être batteur de jazz. Ne s’estimant pas suffisamment talentueux, il s’orienta vers des études de cinéma. L’apprentissage de l’instrument, parfois douloureux, il l’a raconté dans son premier film, Whiplash (2013) qui mettait face à face un maître abusif et son élève. Avec ce deuxième long-métrage, La La Land, Damien Chazelle (également scénariste) place encore une fois son histoire dans un contexte jazz: cette comédie musicale, qui se veut un hommage aux classiques du genre des années 40 à 60, met en scène la rencontre et la relation entre Mia (la touchante Emma Stone), actrice tentant de faire carrière à Hollywood, et Sebastian (le fringuant Ryan Gosling) pianiste de jazz courant le cachet et dont l’ambition est d’ouvrir un club à Los Angeles. Soit deux personnages portés par leur rêve (en l’occurrence le rêve américain, celui qui appelle à s’élever, à accomplir), qui vont bien entendu tomber amoureux, mais également devoir effectuer des choix entre leurs aspirations et leur amour. A ce titre, notamment, le film – largement salué pour ses vertus euphorisantes –, sans être véritablement profond, n’est pas si léger. Sebastian, qui vit au milieu de ses reliques (portrait de Coltrane, etc.), est de ces amateurs de jazz intransigeants qui n’acceptent pas sa mise au goût du jour à des fins commerciales et fustige le grand public trop ignare pour s’y intéresser. Il rêve d’un club où l’on joue un jazz «pur et dur», celui de Basie, de Parker, et dont l’inévitable succès sera l’accomplissement de son grand-œuvre: «sauver le jazz»! Cause perdue pour son ami Keith, leader d’un groupe à la mode (interprété par le musicien de «néo-soul» John Legend), qui lui, à l’inverse, recherche l’adhésion facile du public. Ce décalage assumé de façon bravache (et qui rappelle le discours de beaucoup de jeunes jazzmen parisiens jouant middle jazz) nous rend bien sûr le personnage éminemment sympathique (l’occasion de saluer également le jeu de l’acteur qui est un authentique musicien) tout comme le réalisateur qui parle à travers lui. On est donc d’autant plus déçu, qu’en dehors de quelques scènes de club assez réussies, le jazz soit absent de la bande originale signée de Justin Hurwitz. Comble du ridicule, quand après un morceau très swing, Sebastian se met au piano et exprime ses sentiments pour Mia, il nous inflige la bluette mièvre («Mia & Sebastian’s Theme») qui est la chanson principale du film. Il est fort dommage que le réalisateur n’ait pas mis son propos en pratique en nous servant tout du long de la chanson de Broadway (et pas la meilleure), au demeurant pas très bien chantée par les acteurs. Exception faite du thème d’ouverture, «Another Day of Sun», auquel est associé une excellente scène de danse; les autres manquant malheureusement d’ampleur. Au final, La La Land aligne les bonnes intentions et les références pertinentes (comme la reconstitution, dans une jolie scène finale, du Caveau de La Huchette) mais ne parvient pas à faire aboutir les idées qui auraient constitué sa réussite. Tant pis, on peut toujours se consoler en revoyant un chef d’œuvre de la comédie musicale jazz, tel Stormy Weather.

Jérôme Partage
© Jazz Hot n°678, hiver 2016-2017


Chris Cody au Foundry 616 © X, by courtesy of Chris Cody



Jazz in Australia
Sydney, Melbourne, etc.

Le pianiste Chris Cody (Jazz Hot n°613) nous adresse une carte postale en provenance de son pays natal, l’Australie, où il est retourné vivre pour quelques temps, après vingt-et-un ans passés à Paris (où il a effectué un court passage, en juin dernier –voir notre compte-rendu ci-dessous– pour présenter son dernier disque, Not My Loverdont la chronique est également disponible). Il est vrai qu’en dehors de quelques musiciens, essentiellement ceux parisiens d’adoption, comme Sebastien Girardot (b), David Blenkhorn (g), Wendy Lee Taylor (voc), ou encore Joe Chindamo (p, Jazz Hot n°596) qu’on ne connaît que par enregistrements interposés, la scène jazz australienne nous est fort lointaine. C’est donc un intéressant panorama qu’esquisse Chris Cody, pour se faire une petite idée du jazz au pays des wallabies…

L’Australie est connue pour ses magnifiques déserts, ses plages de surf, ses «cafés culture», ses événements sportifs et l’opéra de Sydney; moins pour sa scène jazz et ses musiciens dont beaucoup ont fait carrière en Europe et aux Etats-Unis. Ainsi, l’amateur de jazz ne sera-t-il pas déçu par cette scène australienne réduite mais de qualité, particulièrement à Sydney et Melbourne, les deux plus grandes villes du pays qui comptent chacune environ 5 millions d’habitants.

A Sydney, bien que quelques-uns de ses clubs historiques –tel El Rocco ou le Soup Plus– soient fermés depuis longtemps ou que d’autres encore –comme The Basement–, ne programment plus de jazz, il existe encore des lieux spécifiquement dédiés au jazz. Par ailleurs, on peut entendre régulièrement du jazz dans nombre de bars, pubs, restaurants et festivals. A l’image de Sydney, synonyme de soleil et de plages, le jazz y est coloré, extraverti, original, avec souvent une base groove.

Chris Cody au 505 Club (2015) © X, by courtesy of Chris Cody

Près du centre-ville, se tient le Foundry 616 (ouvert en septembre 2013), au 616 Harris Street Ultimo, dans un ancien quartier ouvrier. La salle est de forme carrée avec un bar et des tables éclairées de bougies devant la scène où l’on peut dîner. La programmation est variée, avec une dominante de jazz moderne et contemporain, et s’étend occasionnellement à la world music et au hip hop. S’y produisent notamment Mike Nock (un pianiste néo-zélandais qui après plusieurs années passées aux Etats-Unis est aujourd’hui considéré comme le doyen de la scène australienne), Dale Barlow (ts, ancien membre des Jazz Messengers d’Art Blakey), Vince Jones, Virna Sanzone et Emma Pask (voc).
Le 505 Club était originellement situé dans un entrepôt (2004-2009), appartenant à un contrebassiste, où le public devait s’asseoir par terre. Début 2010, le club déménageait dans des locaux plus adaptés –où l’on peut boire et manger–, au 280 Cleveland Street, à Surry Hills, un quartier populaire qui, à la manière de Soho, s’est couvert de petits restaurants et de bars branchés. L’atmosphère du 505 Club est résolument underground: vieux canapés, lampes, graffitis sur les murs extérieurs. C’est un espace d’expression artistique où l’on entend du jazz moderne, du funk, du groove, mais également un blues enraciné. Du lundi au mercredi se tiennent les jam-sessions et les concerts le reste de la semaine. On peut y écouter régulièrement Matt McMahon (p), le groupe 20th Century Dog, Carl Dewhurst, and Carl Morgan (g), Andrew Gander (dm) et quelques autres formations.
La Sydney Improvised Music Association (SIMA) –en bas des escaliers de l’espace bar du Seymour Center, un grand complexe dédié au théâtre et à la musique, en bordure du campus universitaire – est financée par l’Australia Council for the Arts (le fonds culturel du gouvernement australien), elle a ainsi toute latitude pour programmer un jazz contemporain original. Toutefois, ces dernières années, le budget alloué à la Culture a subi des coupes franches qui rendent incertain l’avenir des artistes australiens (qui ne connaissent pas le statut d’intermittent). Mais la SIMA, qui se maintient à flot depuis plus de trente ans, en a vu d’autres… Parmi les musiciens qui fréquentent sa scène, on trouve Sandy Evans (ts, ss), Andrew Robson (as), Paul Cutlan (s, bcl…), James Greening (tb), Mike Bukowski, Phil Slater (tp), Lloyd Swanton (b) ou encore Mark Isaacs (p). Le public de la SIMA, assez varié, notamment en âges –mais en diminution ces derniers temps–, prend place dans un décor de briques quelque peu austère, heureusement enrichi de bougies et de jeux de lumières.
Colbourne Avenue n’est pas un lieu habituel: cette ancienne église possède un piano-à-queue et propose du café et du thé en self-service. Chacun paie ce qu’il veut et la musique est essentiellement acoustique. Les plus récents concerts ont permis de mettre en lumière des musiciens émergeants, tel Laurence Pike (dm, samples), Simon Ferenci, Mike Majowski (tp), Matt Keegan (ts), Richard MaeGraith (ts). Les passants se laissent facilement happer par cette atmosphère très particulière, y compris les sans-abris du quartier.
D’autres lieux à Sydney proposent occasionnellement du jazz, comme The Camelot Lounge, à Marrickville, qui possède une salle haute consacrée au cabaret et à la world music et une salle basse, le Django Bar, orné d’une grande affiche du guitariste. Dans quelques pubs du centre ville et dans le vieux quartier des Rocks on peut entendre du middle jazz et du dixieland, ainsi que dans des restaurants et quelques festivals de plein air. Tandis que les quartiers de Newtown et de Surry Hills, privilégient une musique plus groovy qui réunit souvent un chanteur, un saxophoniste et un DJ.



Moins impressionnant et connaissant des hivers plus froids, Melbourne abrite une scène jazz moins extériorisée et dont la sensibilité est plus proche de la scène européenne contemporaine.
Si Bennetts Lane est le plus ancien club de Melbourne –créé en novembre 1992 par Michael Tortoni – son avenir paraît incertain depuis le départ de son fondateur. Il n’en reste pas moins que le club a vu défiler la crème du jazz australien: Paul Grabowski (p), Jamie Oehlers (ts, originaire de Perth, sur la côte sud-ouest du pays), Jordan Murray, Shannon Barnett (tb), sans compter les musiciens de renommée internationaleThe Uptown Jazz Café, dans le quartier de Fitzroy, est une petite salle en haut d’un escalier, comprenant un piano-à-queue et pouvant accueillir environ soixante-dix spectateurs; le dimanche, l’association Melbourne Jazz Co-Operative y programme de la musique improvisée, notamment Julien Wilson (ts), Barney MCall (p) ou Scott Tinkler (tp).
The Paris Cat Jazz Club, à Goldie Place, est un autre club intime où l’on peut entendre Gian Slater (voc) ou Andrea Keller (p), tandis que l’élégant Dizzy’s Jazz Club, à Richmond, propose beaucoup du jazz vocal –telle Nichaud FitzGibbon, une véritable institution à Melbourne–, mais également des big bands et des petites formations. De même que le Ruby’s Music Room fait également la part belle aux chanteurs et aux formations réduites.

Les principaux festivals de jazz australiens sont organisés à Melbourne, Wangaratta, Perth, Thredbo, Manly et à Stonnington, offrant un spectre assez large. Mais le jazz est également présent au sein de festivals plus généralistes, comme ceux de Brisbane, Perth, Sydney ou Adelaide. En dehors des grandes cités, quelques petites villes rurales comme Bellingen, Dubbo, Fremantle ou Berry proposent des festivals plus modestes, souvent sur un seul week-end, avec une programmation middle jazz. Et malgré la distance qui sépare le continent australien des Etats-Unis, on retrouve des têtes d’affiche américaines dans les grands festivals, les grandes salles de concert, comme l’Opéra de Sydney où se sont notamment produits Herbie Hancock, Wayne Shorter et Sonny Rollins. C’est également le cas de certains clubs, comme le 505 où Gary Bartz est passé en juin de l’année dernière.

Bien entendu, la société australienne s’intéresse d’abord au sport, au rock, à la pop music et aux grands espaces (ces endroits où vous pouvez «jeter une crevette sur le barbecue» - «throw a shrimp on the Barbie»). Le jazz reste donc une culture underground, animée par des musiciens qui, comme en France et aux Etats-Unis, doivent mener de front des activités d’enseignement, d’autopromotion, de
production pour pouvoir vivre de leur art. Mais avec passion.

NDLR: Le portail internet Jazz Australia met à disposition de nombreux compte rendus et interviews de musiciens qui renseignent la scène australienne.

Texte: Chris Cody
Photos by courtesy of Chris Cody
© Jazz Hot n°678, hiver 2016-2017


Dany Doriz © Jérôme Partage
Festival Jazz'titudes de Laon
Blue Rhythm Band avec Dany Doriz et Faby Médina.
Maison des Arts et Loisirs, Laon (02), 20 janvier 2017

Sis dans la jolie citadelle médiévale de Laon, le festival Jazz’titudes fête en 2017 sa vingtième édition avec une programmation qui s’étale sur toute l’année (du 20 janvier au 15 décembre) et dont les temps forts sont prévus pour le mois de mars, avec notamment un «plateau anniversaire» de dix musiciens (le 18 mars) en partenariat avec le Jazz-Club de Dunkerque qui, de son côté, célèbre ses 35 ans. Si la plupart des concerts se tiennent dans le bel auditorium de la Maison des Arts et Loisirs de Laon – au pied de la cathédrale –, d’autres, parmi vingt-six annoncés, se déroulent dans divers lieux de la ville ou dans quelques communes proches (la programmation complète peut être consultée dans notre Agenda ou sur le site du festival: www.jazztitudes.org).

Faby Médina © Jérôme Partage

Le 20 janvier, Jazz’titudes 2017 s’ouvrait, à la Maison des Arts et Loisirs, avec un concert dont les bénéfices devaient être reversés pour aider à la restauration de la chapelle des Templiers de Laon (XIIe siècle), vestige quasi unique en France de l’ordre des Croisés, et à propos duquel un court documentaire fut diffusé de façon préliminaire. Mais la soirée était avant tout placée sous le signe du swing avec le Blue Rhythm Band, formation créée à Saint-Quentin en 1951 et qui est, à ce titre, le plus vieil orchestre de jazz amateur en France. En plus de soixante ans, le groupe s’est évidemment renouvelé et il ne reste plus aujourd’hui de membres fondateurs encore actifs (un "ancien", Alain Richard, tp, flh – né en 1935 –, était cependant venu en spectateur); bien que la plupart des musiciens aient de nombreuses années de service, à l’instar de leader, Serge Duftoy (p), au «BRB» depuis 1968. La rythmique de l’octet est une affaire de famille: Didier Duftoy (b, frère de Serge) et Armand Duftoy, dm, son neveu et benjamin du groupe). Quant aux soufflants, se sont Jacques Verrièle (tb, le doyen, membre de l’orchestre depuis 1956), Bruno Vilain (tp), Philippe Holbach (tp), Xavier Wolfersberger (as, cl) et Serge Helminiak (ts). En outre, le BRB avait à ses côtés deux invités de marque: Dany Doriz (vib, tout juste de retour de Liverpool où il s’était produit pour les 60 ans du Cavern Club, cave historique où ont débuté les Beatles et qui a été aménagée sur le modèle du Caveau de la Huchette!) et Faby Médina, que l’on connaît en particulier comme la voix féminine du Claude Bolling Big Band.

L’octet a d’abord accueilli le patron de La Huchette sur un des titres fétiches de ce dernier: «Air Mail Special». Les fines harmonies du vibraphoniste habillant avec bonheur chacun des morceaux joués. Peu après, c’est Faby Médina qui entrait en scène avec «G. Baby» d’Illinois Jacquet. Sa présence a constitué une belle découverte pour le public laonnois: puissance maîtrisée, diction claire et surtout un excellent groove! On s’est ainsi régalé à l’écouter reprendre «Lullaby of Birdland» ou encore «I Got Rhythm» en fin de première partie. Après un entracte au cours duquel les spectateurs ont pu partager une coupe de champagne avec les musiciens, le concert a repris avec un second set plus dynamique, chacun ayant eu le temps de prendre ses marques. Délaissant son saxophone pour exposer ses talents d’artiste lyrique, Xavier Wolfersberger a interprété «Ol’ Man River», le thème principal de la comédie musicale Show Boat, et fait sensation. On est cependant très vite revenu à une véritable expression jazz, avec Faby Médina qui a donné une très belle version de «Stormy Weather». Un autre bon moment fut «Moppin’ and Boppin’» de Fats Waller lors duquel, pour quelques mesures, Dany Doriz s’est amusé à rejoindre Serge Dutfoy au piano pour un quatre mains. Il est, par ailleurs, à signaler qu’au sein des cuivres, Serge Helminiak (ts) s’est distingué par la qualité de son jeu, notamment sur «Blues and Sentimental». La soirée s’est achevée sur deux rappels particulièrement sympathiques: «It Don’t Mean a Thing» et «Route 66» qui ont ravi l’assistance.

Dany Doriz, Faby Médina et le BRB © Jérôme Partage

Une agréable soirée de jazz, sans aucun doute, qui doit autant au talent des deux invités du BRB qu’à la gentillesse de l’équipe organisatrice, le très dynamique Dominique Capelle en tête. Jazz’titudes comptant encore parmi les festivals où musiciens, bénévoles, journalistes et public se côtoient avec convivialité. L’esprit du jazz, tel que beaucoup de festivals de dimension plus importante l’ont malheureusement oublié.

Textes et photos: Jérôme Partage
© Jazz Hot n°678, hiver 2016-2017


Chicago Blues Festival © Jérôme Partage
Paris en clubs
Décembre 2016

Blues! Blues! Blues! L’édition 2016 (la 48e!) du fameux Chicago Blues Festival était assurément un excellent cru, d’autant plus remarquable que la plupart des musiciens partageant la scène du Jazz Club Etoile, le 9 décembre, ne s’était jamais produit en France. Quel plaisir ainsi de découvrir ces artistes délivrant un blues 100% pur jus, tiré à la source! Eddie Cotton Jr. (elg, voc, 1970) est originaire de Clinton (Mississippi). Fils de pasteur, il intègre tout jeune la chorale de l’église (dont il deviendra plus tard directeur musical) tout en apprenant la guitare à l’écoute B.B. King. Il a étudié à l’université de Jackson. Grady Champion (hca, voc, 1969) vient également du Mississippi (Canton) et s’est aussi formé à l’église. Il est, par ailleurs, producteur et animateur de radio. Diunna Greenleaf (voc, 1959) est née à Houston (Texas). Venue du gospel, elle consacre une partie de son temps à un «blues program» destiné aux écoles. Outre ces trois têtes d’affiche, le groupe était constitué de Darryl Cooper (p), Myron Bennett (elb) et Kendero Webster (dm). Soutenu par cette bonne rythmique, Cotton, Champion et Greenleaf se sont succédés sur le devant de la scène, chacun avec une énergie communicative. Entertainer bien rôdé, Cotton a surtout brillé par sa prestance, faisant se lever un public aux anges. Champion a lui séduit par son enthousiasme et sa façon de dégager de good wibes. Mais la personnalité la plus marquante fut sans nul doute celle de Diunna Greenleaf, aussi imposante physiquement que vocalement. Une diva du blues «à l’ancienne» comme on n’a plus guère l’occasion d’en entendre, puissante et sensible, et qui a notamment présenté quelques belles compositions personnelles. JP

Fabien Degryse © Jean-Pierre Alenda

Le 15 décembre, celui qui a fait équipe avec Philip Catherine venait nous présenter, au Centre Wallonie-Bruxelles, son dernier album, Summertime. Spécialiste du finger picking, le Belge Fabien Degryse, qui a étudié au Berklee College of Music de Boston, a déjà huit disques à son actif et présente la particularité de jouer sur une guitare folk aux cordes en acier, avec un son très naturel amplifié au moyen d’un capteur piézo. Si le choix de privilégier une amplification généreuse peut paraître risqué à première vue (le travail de frettes se fait davantage entendre), ce parti pris permet à Fabien Degryse de faire ressentir les moindres nuances de son jeu ainsi que son sens du rythme, éléments fondamentaux qui donnent tout son relief à la prestation d’un homme seul en scène avec sa guitare. Après de nombreuses œuvres basées sur des compositions personnelles, Summertime semble l’album d’un retour aux sources en même temps que celui de la maturité d’un artiste qui se fait le plaisir de célébrer ceux qui sont à l’origine de sa vocation musicale. De fait, son set est émaillé d’anecdotes, de petites notices d’introduction, pour lesquelles il développe un historique, une genèse, et met en exergue une figure de l’histoire du jazz. Nous voyageons en sa compagnie éclairée sur des relectures savantes de Shearing, de Gershwin, Porter ou Jobim. Chaque fois, l’artiste nous propose un arrangement distinct de l’original qui est au moins autant l’œuvre d’un amoureux de la musique que celle d’un musicien professionnel qui ne veut pas tomber dans la redite. Le passage par le Brésil et la bossa, «Corcovado», est justifié par des collaborations telles que celle de Stan Getz avec Joao Gilberto, et la Belgique n’est pas oubliée grâce au formidable «Bluesette» de Toots Thieleman. Parmi les moments forts du concert, on trouve les emprunts au Kind of Blue de Miles Davis et cette relecture de «Summertime» de George Gershwin, dont il nous dira qu’elle constitue l’une des dizaines de milliers de versions déjà existantes de ce classique parmi les classiques. Pourtant, c’est sans doute l’hommage rendu à Duke Ellington qui, parce qu’il est inattendu de la part d’un guitariste solo, constituera le souvenir le plus mémorable de cette soirée. «In My Solitude» a peut-être été composé en quelques dizaines de minutes sur un coin de table, aux dires du Dukelui-même. Mais c’est en tout cas une façon élégante pour Fabien Degryse de souligner ce que nous devons aux grands anciens, et combien la marque de ces génies incontestables de la musique continue et continuera de hanter le jazz moderne. JPA

Textes et photos: Jean-Pierre Alenda, Jérôme Partage
© Jazz Hot n°678, hiver 2016-2017


Dwight West (de dos) et le Spirit of Life Ensemble © Jérôme Partage

Paris en clubs
Novembre 2016

Le Spirit of Life Ensemble de Daoud-David Williams (perc) était de passage au Caveau de La Huchette, le 1er novembre. On y a retrouvé ses membres réguliers: Rob Henke (tp), Dwight West (voc), Chip Shelton (as, fl) auxquels se sont agrégés d’autres «habitués» parisiens: Katy Roberts (p) et Philippe Combelle (dm). Deux nouvelles têtes cependant dans la formation: le propre fils de Daoud, Sam Williams (perc) – plutôt discret – et un contrebassiste venu en dernière minute: Jean-Pierre Rebillard. Une nouvelle fois, la prestance de Dwight West a beaucoup apporté au spectacle donné par le groupe: excellent vocaliste, il a livré une enthousiasmante version de «Everyday I Have the Blues». On l’a également entendu  sur «Night in Tunisa» ou «Take the A Train», esquissant par ailleurs quelques pas de danse avec une spectatrice pendant les solos de ses petits camarades. A souligner également la direction musicale avisée de Ron Henke, ainsi que les qualités de la rythmique, en particulier Katy Roberts. Quelques invités sont, en outre, venus se joindre à l’orchestre, au deuxième set: Rasul Siddik (tp) et Adrien Varachaud (as), pour un «Caravan» très fleuri. Comme dirait Daoud:«Viva le France et viva la jazz!». JP

Dexter Goldberg et Ricky Ford © Patrick Martineau

À une heure que d’aucuns, parmi les amateurs de jazz, qualifieraient de matinale, Ricky Ford (ts) nous conviait, le 6 novembre, à un brunch au Dame Rose, nouvelle appellation d’un lieu que la plupart d’entre-nous connaissaient sous le nom de Petit Journal Montparnasse. En duo avec Dexter Goldberg (p), il nous a interprété avec sa fougue habituelle un répertoire très vaste, avec des versions complètement remaniées de classiques et de compositions personnelles. On note tout particulièrement une relecture méconnaissable de «A Time for Love» un hommage à Stan Getz déjà joué au Sunside (voir notre compte-rendu du 7/10/16) dans un arrangement très différent, et surtout un «The Sidewinder» de Lee Morgan rutilant comme une pièce de chrome.

En écoutant le très émouvant «Naïma» de John Coltrane, on éprouve une sorte de malaise; le décalage entre la générosité de Ricky Ford, qui propose quelque chose de nouveau chaque fois qu’il se produit en public, et l’absence de contours du concept «Dame Rose», dont la décoration façon Nouvelle Orléans était pourtant censée permettre une ouverture plus grand public, fait songer à la polémique qu’avait ouverte Laurent Coq à propos du relooking et de la programmation du Duc des Lombards.
De fait, il y a pour l’heure un contraste assez embarrassant entre la volonté affichée d’étrenner de nouveaux concepts, et celle de continuer à accueillir des artistes confirmés qui ont travaillé toute leur vie pour défendre les couleurs du jazz. Voilà donc, pour l’heure, une enseigne qui vit sur sa légende, cherchant à renouveler son public par l’intermédiaire d’aménagements cosmétiques. Ce sentiment ambivalent n’empêche pas d’apprécier une prestation tout de même fort agréable du saxophoniste, qui profitera de l’assistance clairsemée pour jouer sur un mode plus intimiste, s’éloignant des micros pour échanger de façon très fluide avec son pianiste, dont le talent et la parfaite dichotomie main gauche main droite ont animé toutes les compositions proposées en cette happy hour d’un nouveau genre. JPA

Itamar Borochov Quartet © Jean-Pierre Alenda

Itamar Borochov
, trompettiste originaire de Jaffa vit à Brooklyn depuis plusieurs années. De par son parcours personnel, il tente de connecter les différentes traditions du jazz entre elles aux termes d’une démarche empreinte d’une certaine sophistication, mélangeant aussi bien des éléments issus du patrimoine musical africain que des influences arabes. Son expérience d’arrangeur et de producteur, ses préoccupations spirituelles, ont nourri tôt en lui la conviction que le bebop était intrinsèquement une sorte de world music avant la lettre. Dans le cadre très intimiste et agréable du Studio de l’Ermitage, le musicien a pu développer à loisir sa démarche, le 10 novembre, bien aidé par les éclairages et l’ambiance particulière du lieu, qui lui ont permis de mettre en exergue des accents très hard bop, dans une prestation live marquée au coin d’un certain œcuménisme. Ses deux albums Outset et Boomerang fournissent le plus clair des morceaux joués en cette belle soirée, et l’élégance surannée avec laquelle il conduit sa formation n’est pas sans évoquer le travail de Lee Morgan, à la spiritualité duquel il se réfère d’ailleurs expressément. De façon évidente, la dette que Borochov avoue à l’égard des grandes figures du jazz se transforme sur scène en quête de dépassement personnel. Les longs traits qu’il tire de sa trompette zèbrent l’espace de la scène, qui se métamorphose en espace onirique traversé par les éclairs mélodiques des musiciens. Les triolets et sextolets utilisés comme autant de boucles répétitives servent de piste de décollage à une musique extrêmement dense sur le plan harmonique, combinant entre eux des accents lyriques qui ne s’expriment jamais plus magistralement qu’au moment des solos pris tour à tour par les membres du groupe. Avri Borochov a droit à un long solo de contrebasse («Avri’s Tune»), à l’issue duquel il est salué par son leader comme un véritable frère d’armes sur le plan musical (Michael King, p, et Jay Sawyer, dm complétant le quartet). L’apport d’Aviv Bahar, invité de marque ce soir, aux instruments à cordes et au chant, achève de transformer la prestation du groupe en manifeste spirituel et en ode à l’harmonie entre les peuples. Mention spéciale à «Ovadia», sans doute le point culminant d’un superbe concert,  dont les notes en cascades font penser à autant de fractales illustrant la formule de Du Bouchet: «Nous sommes ce qui a crié». JPA


Kurt Elling Quintet © Patrick Martineau


Le 15 novembre, Kurt Elling (voc) se produisait au New Morning pour un tour de chant de saison, tiré de son dernier opus, The Beautiful Day, où il reprend des chansons de Noël, exercice on ne peut plus classique dans le jazz (Armstrong, Ella, Ray Charles, Jimmy Smith et beaucoup d’autres ont enregistré des albums sur le thème de Noël). Entouré d’un excellent groupe (John Mclean, g, Gary Versace, key, Clark Sommers, b, Kendrick Scott, dm), le chanteur a donné un show impeccable, d’un grand professionnalisme, mais tenant davantage de la belle variété jazzy (à la Sinatra) que du jazz à proprement parler. Une facilité qui a réjouit un public venu nombreux mais peu exigent. JP 

Claude Carrière, Sylvia Howard, Peter Giron © Jérôme Partage

Sylvia Howard
(voc) était l’invitée du Cercle suédois le 16 novembre, pour évoquer le répertoire de Duke Ellington en compagnie de Claude Carrière (p) et de Peter Giron (b): un attelage pour le moins surprenant! Avec la conviction et les accents blues qu’on lui connaît, la diva a mis en valeur quelques-uns des grands titres du Duke:«Just Squeeze Me», «Duke’s Place» ou encore «Satin Doll». Une interprétation habitée, qui bien qu’ayant bénéficié du soutien vigoureux de Peter Giron, n’a été que distraitement suivie par l’assistance, prisant avant tout ce rendez-vous musical pour sa dimension mondaine. Exception faite de ceux qui avaient fait le déplacement à dessein, comme le guitariste José Fallot ou le chorégraphe Larry Vickers. JP

Le 30 novembre, Pablo Campos (p, voc) – qu’on entend régulièrement au Caveau de La Huchette – présentait pour la première fois son trio (Viktor Nyberg, b, Philippe Maniez, dm) au Sunside. La parti pris de ces trois jeunes musiciens n’est pas, comme tant d’autres, de nous abreuver de compositions personnelles dont l’intérêt est rarement avéré et le lien avec le jazz souvent lointain; au contraire, ils revisitent avec une fraîcheur certaine le «Great American Songbook», serti d’arrangements bien écrits. «The Touch of Your Lips» (Ray Noble, 1936), «Jeepers Cripers» (Johnny Mercer, Harry Warren, 1938), «People Will Say We’re in Love» (Richard Rodgers, Oscar Hammerstein, 1943) ou encore «That Old Black Magic» (Harold Harlen, Harry Warren, 1942) – qu’on peut entendre dans le fameux The Nutty Professor (Docteur Jerry et Mister Love, en VF) de Jerry Lewis (1963) – se succèdent joliment esquissés par le trio dont le leader interprète également les paroles au chant, d’une voix claire. Chaque morceau est présenté au public avec un souci didactique qui trahit l’amour sincère de Pablo Campos et de ses complices pour les belles mélodies de Broadway dont le jazz a su faire des chefs-d’œuvre. JP

Textes: Jean-Pierre Alenda, Jérôme Partage
Photos: Jean-Pierre Alenda, Patrick Martineau, Jérôme Partage
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R. Galliano, P. Catherine, I. Paduart, R. Brochet, P. Aerts © Pierre Hembise

Bruxelles en novembre
Flagey, Jazz Station, Bruxelles (Belgique),

C'est devant une salle comble que le pianiste Ivan Paduart a fêté, le 4 novembre à Flagey, ses cinquante ans, dont trente ans de carrière et autant d'albums enregistrés! Tout au long de la soirée, il fut entouré d'une belle rythmique: Hans Van Oosterhout (dm) et Philippe Aerts (b), revenu spécialement d’Inde pour l'occasion. Le trio ouvre sur «Crush» et le pianiste, sûr de lui, écrase les touches, percussif. Au fil des morceaux, l’approche se développera de plus en plus souple et la structure des compositions: de plus en plus riche harmoniquement. Dès le deuxième thème, Ivan Paduart introduit les premiers invités: Bert Joris (tp) et Quentin Dujardin (g). Avec «Délivrance», le trompettiste anversois nous enveloppe de son timbre de velours. Avec «Zen», Quentin Dujardin affirme sa complicité avec le pianiste; son jeu de la droite est essentiellement pratiqué pouce et doigts. Avec «Life As It Is», Ivan appelle Toon Roos (ss), Raphaëlle Brochet (voc) et Bert Joris. La musique s’envole, intense. Lorsqu’apparait Jan de Haas (vib) sur «Far Ahead», on s’extasie. Le solo est superbe, vigoureux, aisé, en place. Pour «Dreams Ago», qui est à la conclusion de la première partie, Quentin Dujardin, Raphaëlle Brochet et Jan de Haas magnifient cette œuvre en symphonie avec un beau solo de contrebasse et un autre au piano. Merveilleusement lyrique!

On s’attendait à ce que Philip Catherine (g) et Richard Galliano (acc), annoncés en affiche, viennent tirer encore plus haut la musique d’Ivan Paduart. Pour nous faire patienter après un entracte qui nous parut trop long, le trio débuta en compagnie de Toon Roos (ts) et Olivier Collette (key) («Shivers Down My Back»). Puis vint Philip Catherine, souriant, pour jouer «Between Us», une composition d’Ivan Paduart. Avec «Waltz For Sonny» qui suivit, Philip, les yeux au ciel, rendit hommage à Toots Thielemans avec des superbes envolées. Ivan lui emboîta le pas, swinguant de même, endiablé! Pour «Bebe» d’Hermeto Pascoal, Richard Galliano prit la place de Catherine à l’avant-scène alors que Jan de Haas retrouvait ses quatre mailloches. C’est Jan qui prit le premier solo, bien inspiré, avec de belles harmonies. Avec «Illusion Sensorielle», l’une des plus belles compositions d’Ivan nappée au keyboard par Olivier Collette, l’accordéoniste du Midi salua celui qui l’accompagna souvent dès 1992. On ne pouvait pas oublier la touche musette. «Waltz For Nicky» de Richard Galliano nous fit virevolter, appuyé en 4/4 par les tambours d’Hans Van Oosterhout. Le quatorzième titre: «Eruption», est issu de l’album «Catharsis». Quentin Dujardin, Olivier Collette et Raphaëlle Brochet rejoignirent le trio pour cette dernière composition du programme. On apprécia plus particulièrement le long solo de la chanteuse démontrant à l’envi son encyclopédisme nouveau. Comme de bien entendu, tout ce beau monde revint après les rappels enthousiastes et appuyés pour jouer une dernière œuvre d’Ivan: une sorte de gospel-blues très entrainant: «I Had A Ball». Quelle bonne idée d’avoir construit ce programme en crescendo d’émotions avec les changements de partenaires! C’était son anniversaire et nous fûmes à la fête. Go far ahead, Ivan!

Harmen Fraanje © Roger Vantilt

En 2007, Toots Thielemans accepta, pour la première fois, la proposition du Koninklijk Conservatorium te Brussel (Conservatoire Royal de Bruxelles, section flamande) d’utiliser son nom et sa renommée pour récompenser le meilleur élève de l’année terminale (5e Jazz). Cette année, le jury n’est pas arrivé à départager deux étudiants. Pour la première fois donc, le Toots Thielemans Jazz Award 2016, nanti d’un chèque de 2500€, est allé conjointement au Brésilien Fil Caporali (b) et au Luxembourgeois Pit Dahm (dm). Les chèques ont été remis à la Jazz Station le 17 novembre à l’issue des deux sets proposés par les lauréats.Au Brésil, Fil Caporali possédait une solide formation classique. A Bruxelles, en 2014, il est venu la compléter par une étude approfondie du jazz. Les compositions du bassiste brésilien sont très marquées par son éclectisme; les œuvres sont rigoureusement écrites avec une bonne dose de mélancolie symphonique. Il les a présentées à la Jazz Station à la tête d’un quartet de trois jeunes filles: Margaux Vranken (p), Hélène Duret (cl, bcl) et Pauline Leblond (tp, flh).Malheureusement, à l’exception de la pianiste, ses accompagnatrices sont encore rudes de décoffrage; le bois et le cuivre jouent fort, sans grandes nuances, mais aussi - et c’est plus grave - sans de bonnes mises en place.
Avec Pit Dahm en seconde partie, on est surpris, étonnés, décontenancés par sa gymnastique simiesque; la tête oscille et pivote, hallucinée; la frappe est esquissée ou assénée laissant deviner une mélodie qu’il joue dans sa tête. Curieux drummer! A la suite de cette intro murmurée, quasi muette, le pianiste vient développer de très jolies harmonies. Un regard au programme nous apprend qu’il s’agit du pianiste hollandais Harmen Fraanje: un artiste connu, apprécié et appréciable qui déroule de très jolies progressions harmoniques. Il a le bon goût de les laisser résonner, de les entrecouper de silences avant de les développer à la tierce. Le seul élément positif que nous retiendrons de cet évènement, c’est notre désir de retrouver bien vite Harmen Fraanje en concert solo ou trio. Ca c’est de la musique!

Ce fut un grand privilège pour les amateurs bruxellois d’écouter, le 19 novembre à la Jazz Station, le trio de Kari Ikonen (p). Pour ce concert unique en Belgique, l’auditoire était moins bondé qu’à l’habitude. Les absents manquaient de curiosité; ils ont eu tort! Le pianiste finlandais joue ses compositions dont quelques-unes font l’objet de deux albums: Bright et Beauteous Taleds and Offbeat Stories. La musique est originale mais riche d’inspirations diverses: musique classique européenne, swing et jazz scandinave éthéré, mâtinés d’épices orientales et d’exubérances balkaniques. Dès le premier morceau («Septentrional») les rythmes et les harmonies fluctuent au sein d’un même thème, parfaitement suivis par ses accompagnateurs et compatriotes: Olli Rantala (b)et un Markku Ounaskari (dm) jouant toutes les notes avec une stupéfiante légèreté. La musique est dense, mais contrebasse et batterie collent si bien à la mélodie que, malgré la richesse des arrangements, aucune ponctuation ne sonne en-dehors. «Kouro» est d’inspiration lapone, «Pripiat» veut nous parler de l’utilité d’un contrôle nucléaire, «Beotamente» latinise… On apprécie le solo de basse en harmoniques et à l’archet sur «Baboua», les changements de rythmes sur «Lebotan», la quatrième partie de sa trilogie «Helsinski Suite» et le feu d’artifice final avec «Armenian Song» de Khatchatourian. C’est tellement parfait pour la mise en place d’une musique sans cesse mouvante qu’on en arriverait à croire que tout est écrit pour chaque instrument, pour tous les solos. Et pourtant, lorsqu’on vit en direct cette musique d’orfèvre, ces magnifiques arrangements, ces mélodies et ces harmonies riches, on est transportés. Kari Ikonen est un créateur qui compte et qu’il faudra suivre au fil d’une carrière qui ne dépareillerait pas chez ECM!

Shaï Maistro © Pierre Hembise

On n’avait pas encore osé offrir le grand auditorium, en l'occurrence le Studio 1 de Flagey, à Shaïm Maistro (p), découvert aux côtés d'Avishai Cohen (b), et qui vole de ses propres ailes depuis six ans. C’était, je crois, ce 29 novembre, la première fois qu’il se présentait en Belgique dans cette formation (un trio) soudée autour de sa musique: une musique de climats qui swingue et sautille à l’israélienne en s’aidant du classique et du jazz! C’est original mais c’est une musique qui séduit en-dehors de nos canons favoris. Ce soir-là, la plupart des œuvres étaient issues du dernier album The Stone Skipper: «Kunda Kuchka», et le très beau «The Message» qui fait usage de passages enregistrés sur l’iPhone du batteur Ziv Ravitz; batteur qui est aussi chantonneur sur un thème gospellisant qui s’épanouit en quelques libertés. Des libertés contenues, Shaïm Maistro en fait aussi usage en gratouillant les cordes ou en saturant les sons de sa clavinette. Les thèmes sont construits sur des harmonies simples suivies de variations circulaires. C’est un procédé que nous connaissons bien mais qui n’innove pas depuis Keith Jarrett et Brad Mehldau. Les thèmes sont parfois uniquement joués à l’archet par le Jorge Roeder (b). En définitive l’amateur de jazz est resté sur sa faim!

Texte: Jean-Marie Hacquier
Photos: Pierre Hembise et Roger Vantilt
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Blues Station de Tournon
Tournon d'Agenais (47), 7 et 29 octobre 2016

Au départ, il y a une volonté véhiculée par la passion, au cœur du Lot et Garonne dans un presbytère qui se donne des allures de club du «chitlin' circuit». Christian Boncour est le chef d’orchestre de ce projet un peu fou de promouvoir le blues depuis plusieurs années à Tournon D'Agenais sous le nom de «Blues Station». La plupart de la scène contemporaine du blues s'y est déjà produite du Chicago blues de Lurrie Bell, Linsey Alexander, Nick Moss, Harmonica Shah, Gerry Hundt, John Primer,Tail Dragger, Eddie Shaw, Dave Specter à la west coast de Mitch Woods, Duke Robillard, R.J. Misho, Gene Taylor, Rod Piazza, Sugar Ray Norcia sans oublier le Texas avec Shawn Pittman, Anson Funderburgh et la soul de Darrell Nullisch ou Tad Robinson.

Mississippi Heat © David Bouzaclou

Une programmation proche de l'excellence qui s’est encore vérifiée le 7 octobre avec une soirée autour de la formation de Chicago, Mississippi Heat, conduite par Pierre Lacocque (hca) et comprenant Inetta Visor (voc), Michael Dotson (elg), Brian Quinn (elb) et Kenny Smith (dm). On notera la cohésion d'un groupe intemporel qui propose un Chicago blues authentique depuis déjà plus d'un quart de siècle autour de solistes et invités de hauts vols tels que Carl Weathersby, Billy Boy Arnold, Lurrie Bell, John Primer, Billy Flynn ou Bob Stroger. Michael Dotson (que l'on a souvent vu épauler Magic Slim), propose un jeu direct, sans maniérisme, rappelant Jimmy Dawkins. Piliers du fameux label Delmark, Mississippi Heat varie son répertoire entre «Boogie» à la John Lee Hooker, shuffle propre au style du Michigan et accents louisianais comme sur cette version de «Saint Louis Blues». Le charisme du leader Pierre Lacocque (né en Israël qui a grandi en Europe et réside à Chicago depuis 1969), donne à la formation une autre dimension. Une musicalité jamais prise à défaut dans un jeu mélodique, il explore toutes les ressources de son harmonica surtout en soliste dans un style staccato. Ne nous trompons pas: la formation ne s'enferme pas dans un Chicago blues traditionnel, mais le prolonge dans des thèmes aux accents du Delta et de la Louisiane notamment par le répertoire original issu de leur nouvel album Cab Driving Man (Delmark). Le nombreux public de Tournon d'Agenais n'est pas prêt d'oublier une telle soirée. Un régal!


Doug Deming and The Jewel Tones © David Bouzaclou

Cultiver le paradoxe à une période où le jazz et le blues sont devenus des musiques d'initiés; ne semble pas être un problème pour «Blues Station» qui aura réussi ces rencontres «Music Blues 2016». Cinq journées de stages, rencontres, conférences et jam sessions autour de musiciens de blues confirmés européens et américains. Autour de Michel Foizon (elg), Tonky de la Pena (elg), Nico Wayne Toussaint (hca), Abdel 'B' Bop (b, elb), Guillaume Destarac (dm), Paul San Martin (p) et Glady Amoros (voc) les nombreux stagiaires partagent et profitent de l'apport également des têtes d'affiches américaines à Villeneuve sur Lot. Le concert venant clôturer cette expérience unique, le 29 octobre, était prévu sur la scène de Tournon D'Agenais dans l'ancien presbytère devenu l'un des lieux les plus prisés de la scène blues hexagonale.

Le nombreux public de tout âge ne s'est d'ailleurs pas trompé pour cette soirée exceptionnelle, ouverte par un premier set mené par les intervenants du stage, après une introduction mettant en avant les stagiaires. Paul Saint Martin (pianiste basque de San Sebastian) s'est ainsi illustré sur le classique «Down the Road a Piece» avec de superbes passages en stride, avant de laisser la place à son compatriote Tonky De La Pena (elg) sur «Big Boss Man» le thème de Jimmy Reed. Nico Wayne Toussaint, dans un jeu d'harmonica puissant et expressif, dans la lignée de son mentor James Cotton, répond au talentueux Michel Foizon dont le blues lent laisse entrevoir une forte influence d'Eric Clapton jusque dans le vocal. La présence de la Grana Louise (voc), figure locale de la scène de Chicago sur «Little Red Rooster» a apporté une touche d'authenticité à ce set avec sa voix puissante au registre évoquant Koko Taylor. L'attraction est également venue de Sax Gordon Beadle, au ténor incandescent. Le natif de Detroit, ayant passé sa jeunesse en Californie, dans la banlieue de San Francisco, a découvert la musique dans une grange transformée en club (The Palms Playhouse) où il écouta Etta James, John Lee Hooker, Robert Cray ou Phil Woods. Il est aujourd'hui l'un des rares représentants d'un style Honkers, né dans les années quarante, mêlant blues, jazz et rythm and blues, dont les précurseurs ont pour noms Sil Austin, Curtis King, Hal Singer, Paul Bascomb, Sam The ManTaylor; mais aussi des saxophonistes de jazz tels que Al Sears, Jimmy Forrest, Ben Webster ou Eddie Chamblee. Ses collaborations de Jimmy McGriff à Jay Mc Shann, en passant par Luther Guitar Johnson, ou Duke Robillard font de lui une véritable référence du genre. Son énorme vibrato doublé d'un sens du swing hors pair est un régal tout comme son jeu de scène excentrique que n'aurait pas renié Sam Butera. La superbe rythmique est amenée par l'impeccable Abdel 'B' Bop (b), spécialiste du slap, et l'excellent Guillaume Destarac (dm).
Pour le second set, l'arrivée de Doug Deming (elg, voc) and The Jewel Tones (Andrew Goham, b, Sam Farmer, dm) a donné une autre dimension à la soirée avec une impression de maîtrise tant sur le plan de la mise en place que de la musicalité, aussi exemplaire qu’authentique. Véritable backing band auprès de Kim Wilson, Lazy Lester, A.C. Reed ou la légendaire chanteuse de Détroit Alberta Adams, les Jewel Tones, bien qu'originaires du Michigan orientent leur blues vers la west coast avec des couleurs propres à T-Bone Walker, sans oublier le swing de Charlie Christian, voire les débuts du rockabilly. La solide rythmique a assuré une assise débordante de swing autour d'un répertoire de classiques de Lazy Lester et autres standards du blues. Mais la véritable claque de la soirée, fut la performance de Steve Guyger, sans aucun doute l'un des meilleurs harmonicistes de Chicago qui depuis la fin des années soixante est une valeur sure de la scène blues. L'illustre Jimmy Rogers ne s'est d'ailleurs pas trompé en l'engageant de 1980 à 1994. Son jeu élégant, raffiné et concis évoque également le phrasé Charlie Musselwhite. Un deuxième set de haute tenue porté par l'équilibre trouvé par Doug Deming et ses deux invités, Steve Guyger et Sax Gordon.

Texte et photos: David Bouzaclou
© Jazz Hot n°678, hiver 2016-2017


Jacques Gamblin © Serge Baudot

Ce que le djazz fait à ma djambe
Théâtre Liberté, Toulon (83), 18 novembre 2016

Jacques Gamblin, acteur reconnu et populaire (qu’on a vu dans des films de Claude Lelouch, Claude Chabrol, Bertrand Tavernier, etc.), a monté, en collaboration avec Laurent de Wilde (p) le spectacle Ce que le djazz fait à ma djambe, lequel lui donne la possibilité d’être musicien sans jouer véritablement d’un instrument. De fait, il prouve plusieurs fois qu’il est musicien, avec un solo de cuillers, à la batterie, et en se frappant les joues et le crâne; la tête comme instrument de percussion.
Répartis sur toute la largeur de la grande scène, chacun des musiciens, à tour de rôle, vient se placer dans un cône de lumière: Alex Tassel (flh), Guillaume Naturel (ts), Bruno Schorp (b), Donald Kontomanou (dm) et Laurent de Wilde, compositeur, arrangeur et directeur musical de la pièce, Le sextet s’exprime dans un style plutôt hard bop, et c’est peu dire que ses interventions sont un régal. DJ Alea ajoute quelques effets pour la mise en scène, autrement il se sert de ses platines comme de percussions; il fait ainsi une belle intervention en duo avec le batteur.
Gamblin est un fou de jazz. Il nous dit: «J’ai pu, avec mon instrument à moi que sont les mots, écrire une histoire d’accords et de rendez-vous, pour vous dire ce que la musique me fait, nous fait en général et ce que le jazz en particulier fait à ma djambe et ce que ma djambe me fait, puis par résonance, à ma hanche, à mes tripes et ainsi de suite en passant par le cœur jusqu’à la tête et non l’inverse». Pari magistralement gagné. Pour les mots, il a puisé dans des textes de Herbie Hancock, Laurent de Wilde, Mezz Mezzrow, Langston Hughes, et a écrit ses propres textes qu’il dit en parler rythmé, en slam, ou tout simplement sur le ton de la narration ordinaire avec une diction parfaite, jouant des hésitations, buttant sur les mots, les enfilant à toute vitesse, dans un flux incessant, à la manière d’un solo de jazzman. Avec aisance, il occupe la scène.

Jacques Gamblin & Laurent de Wilde Sextet © Serge Baudot

Le spectacle se déroule en plusieurs actes, pourrait-on dire. Après l'intro par le sextet, Gamblin vient nous raconter, avec un humour décapant, ses tribulations et ses échecs pour apprendre à jouer d’un instrument, allant jusqu’à tenir la contrebasse comme une guitare. Acte suivant, c’est la recherche de la femme: rencontres, invitations ratées, espoirs, tout y passe. A noter deux scènes d’extases. Quand, dans son cône de lumière, Gamblin danse au ralenti, comme suspendu dans l’espace, allant jusqu’à planer parallèlement au-dessus du sol, seulement soutenu sur ses mains; un grand moment de beauté pure, du temps suspendu. Puis quand debout sur une chaise, là encore au ralenti, il s’envole tel un grand oiseau.
Entre chaque scène dans laquelle Gamblin évolue, l’orchestre ponctue par une intervention solo. Racines new-orleans, blues, bop, funk, hard bop, tout y est, pour un jazz qui fait bouger la jambe, car qui n’a pas remué au moins son pied à la vibration du jazz. Assis face au public, Gamblin va agiter sa jambe droite, de la cuisse à la pointe des pieds, sur un tempo rapide de l’orchestre, puis la gauche au même rythme, allant ensuite jusqu’à les faire sautiller en contretemps. Mais les jambes s’emparent de lui et le voilà qui se lève sur ses deux jambes frénétiques pour parcourir toute la scène en tournoyant sur lui-même, noyé dans la musique. Du délire! Prouesses physique, linguistique, musicale, en une osmose parfaite des sept protagonistes, qui reflètent un plaisir palpable d’être là et de jouer ensemble. Un vrai spectacle jazz, concocté et joué par des gens qui savent ce que c’est, et qui en sont passionnés. Le tout devant une salle archi-comble.

Texte et photos: Serge Baudot
© Jazz Hot n°677, automne 2016


Peric Sambeat © Patrick Dalmace



JazzEñe
Valencia (Espagne), 29-30 septembre et 1er octobre 2016

JazzEñe est une manifestation organisée par la Sgae (équivalent espagnol de la Sacem) pour promouvoir les artistes qu’elle gère, essentiellement espagnols mais aussi latino-américains parmi lesquels beaucoup de Cubains. Une sélection est faite et les jazzmen retenus sont présentés à Valence à une bonne douzaine de directeurs de festivals européens (dont les français de l’Ajmi, Festivals des 5 Continents, Nuits du Sud) à travers une série de concerts. Nous avons assisté aux prestations de Sinouj (qui nous a semblé hors du domaine du jazz), de Marta Sánchez, jeune pianiste madrilène installée à New York. Son quintet comptait dans ses rangs les Cubains Román Filiú (as) et Ariel Bringuez (ts). Musique de grande qualité mais rigide et d’où, à l’exception d’un thème, le swing était absent. On attendait avec envie le saxophoniste valencien Perico Sambeat et son trio (dm et g). Le projet Noesis Trio, un thème quasiment ininterrompu de près d’une heure, avec beaucoup d’électronique et de longues séquences à l’ewi, verse dans la musique improvisée. Lorsque Perico abandonne le jeu au pied (moult pédales!) pour souffler dans son alto on retrouve le grand saxophoniste au son magnifique, entendu dans de nombreux concerts et plus de vingt disques depuis des années.
Pour clore la nuit, venus de La Havane, Ernán López Nussa (p) avec Maikel González (tp), Jorge Reyes (b) et Enrique Plá (dm) ont nettement fait monter la chaleur. Un répertoire éclectique débutant avec une rumba que Ernán, a écrite il y a une bonne vingtaine d’années et se poursuivant avec des extraits de Sacrilegio, des compositions d’auteurs classiques y sont revisitées et jazzifiés à souhait. Le pianiste offre aussi des thèmes inédits puisés dans un projet où se mêlent musique cubaine et rythmes de New Orleans cherchant à retrouver le va et vient entre les deux musiques au début de l’ère du jazz. Une mention spéciale au jeune Maikel et à sa trompette. Très beau concert que le public local qui n’a pas pu écouter le pianiste in vivo depuis une vingtaine d’années a dû apprécier. D’autres formations intéressantes étaient programmées les deux jours suivants parmi lesquelles celles de Ramón Díaz, Joan Monné, deux catalans; de Luis Verde dont le quintet est formé de Cubains de Madrid… On cherchera prochainement à écouter Ernesto Aurignac dont les yeux sont tournés vers Parker et Ornette et à réécouter le saxophone de Javier Vercher qui propose son Agricultural Wisdom Project!
Il restera à voir si les directeurs invités programmeront ces jazzmen… pour voir s’il s’agissait plus qu’un voyage d’agrément!

Texte et photo: Patrick Dalmace
© Jazz Hot n°677, automne 2016


Paris en clubs
Octobre 2016

Ricky Ford Quartet © Patrick Martineau

A l’initiative de l’association Spirit of Jazz, Ricky Ford (ts) offrait avec Ronnie Lynn Patterson (p), Darryl Hall (b) et John Betsch (dm), le 7 octobre au Sunside, un concert de haut vol, interprété dans un tout autre esprit que celui donné avec «African Connection» lors du festival de Toucy (voir notre compte-rendu). Avant le set, Ricky nous confiait que cette nouvelle formation qu’il qualifiera de blues band à l’entame du concert, traduisait sa fascination pour la façon dont cette musique conquit en son temps les grandes métropoles d’Amérique du Nord. Ricky saisit en outre ainsi l’opportunité de rejouer avec un pianiste, ce qu’il n’avait guère fait ces dernières années. Répartis sur trois sets distincts, beaucoup de titres interprétés ce soir sont des compositions qui rendent directement hommage à de grands musiciens, comme celles proposées sur son opus Green Note. Dès l’abord, la sonorité ample du leader frappe les esprits. Alors qu’on pourrait le rapprocher de Dexter Gordon en ce qui concerne le timbre, sa puissance de jeu ainsi que quelques phrasés free très personnels lui confèrent un tempérament aussi léonin que celui de Sonny Rollins. Patterson joue, quant à lui, dans un style très fluide et délié, chose assez étonnante quand on sait qu’il met les mains à plat sur le clavier comme Thelonious Monk. Darryl Hall, de son côté, est certainement l’un des contrebassistes actuels les plus polyvalents. Sa sonorité ronde et ses glissandos acrobatiques font le show, avec des accents virtuoses souvent assumés en binôme avec Ford. « A Maidens’ Voyage» séduit immédiatement le public présent par son énergie. Par deux fois, Ford demandera au groupe de reprendre un morceau à son début, insatisfait du tempo, un perfectionnisme qui ne l’empêchera pas le moment venu de rechercher en toute simplicité le balai tombé à terre du batteur. John Betsch joue au fond du temps, et son drumming gagne en pouvoir de ponctuation ce qu’il sacrifie en drive. Ce faisant, il crée des espaces vacants qu’il s’amuse à combler lui-même avec des frappes puissantes et un effet retard assumé en correspondance subtile avec la palette du pianiste. Patterson chantonne ses chorus avec une justesse confondante et amène un classicisme de belle facture à la cohésion hors pair du quartet. Un titre inspiré par le célèbre speach de Martin Luther King ««How long not long», un hommage façon film noir à Ran Blake sur «Love Lament», popularisé par Abbey Lincoln, et force est de se rendre compte que le groupe rompt avec le passage de témoin successif que constitue l’articulation des solos en combinant entre eux des passages musicaux conçus sans l’intervention du saxophoniste, ce qui donne à Ricky Ford le temps de récupérer de ses longs chorus échevelés. Un moment dédié à la figure de George Russell et à ses années d’école buissonnière, puis c’est au tour de Lester Young d’être célébré comme le styliste incomparable qu’il était. Première surprise: la Canadienne, Jacelyn Holmes (voc), monte sur scène, pour un «Summertime» dans une veine presque pop. Seconde surprise (et meilleure), Ursuline Kairson (voc), originaire de Chicago, teinte «You Don’t Know What Love Is» d’une nuance gospel, avec un vibrato prononcé et une intégrité qui lui gagnent l’estime instantanée de toutes les personnes présentes. « A Time for Love», dédié à Stan Getz qui venait écouter le saxophoniste lorsqu’il en avait l’occasion à New York, est un sommet de sensibilité, et constitue par ailleurs l’acmé d’un concert sans faute de goût qui restera dans les toutes les mémoires. Un premier rappel avec «Reggae Ford Seven», composé pour son groupe African Connection, puis «Miles Train» viennent clore une très belle performance de la part d’un des plus authentiques et des plus généreux colosses du saxophone contemporain, qui confiait à Jazz Hot en 2014 (n°668): «Un bon musicien veut aider les autres, l’art nait de cet acte». JPA


Roy Hargrove Quintet © Patrick Martineau

Entrer dans le flot des idées jaillissantes du trompettiste
Roy Hargrove (tp, flh) n’est jamais chose aisée. Cette première date à Paris, le 10 octobre, avec son quintet, après l’annulation du concert de mars dernier ne fait pas exception à la règle. On disait l’artiste diminué par des problèmes de santé, incertain quant à la poursuite de sa carrière, et une certaine froideur marque, en effet, les premières évolutions du quintet hard bop acoustique sur la scène du New Morning. Les morceaux sont enchaînés sans temps mort, ni présentation des titres, et on sent la démarche un peu hésitante en dépit du formidable métier des musiciens. La part d’improvisation qui préside à l’élaboration d’une musique aussi aboutie est tout simplement trop grande pour que l’émotion puisse s’emparer instantanément du public. Les breaks et autres ruptures de rythme sont légion, ce qui permet à Quincy Phillips (dm) de briller de mille feux (il utilise même une cymbale hélicoïdale). Des notes charnues, travaillées avec les pédales de l’instrument, s’échappent du piano de Sullivan Fortner qui enrichit la rythmique du combo de trilles et de chromatismes. La contrebasse d’Ameen Saleem enracine le son du quintet en lui conférant une force d’inertie indispensable en regard des polyrythmies développées par Quincy Phillips. Eu égard à l’ambiance assez laid-back développée en premier lieu par la formation, un certain nombre de spectateurs regrettent visiblement les gigs plus animés donnés jadis par le trompettiste. À contrario, plus le concert se déroule, et plus on a un aperçu de ce que peut être une musique vivante aujourd’hui. Le groove est d’ailleurs bel et bien présent, mais de façon plus subtile, moins immédiatement perceptible. Les phrasés sophistiqués développés par le leader, positionné comme en retrait par rapport à ses compagnons de scène, suggèrent qu’il est ici plus chef d’orchestre et directeur musical que performer. Justin Robinson (as) occupe dès lors tout l’espace laissé vacant par son leader, multipliant les interventions virtuoses, dans une perspective élégante, non exempte d’un certain maniérisme. Au détour d’un titre, Hargrove fait songer à Miles Davis tant par la sobriété de ses interventions que par la façon dont il veille à mettre en valeur chacun des musiciens au cours du gig. Ses possibilités techniques sont entièrement mises au service de la musique, dans un melting-pot au sein duquel se préparent toutes sortes de décoctions savantes. Progressivement, on s’aperçoit que des harmonies insulaires sont intégrées à la trame musicale (Cuba, Barbade). Par ailleurs, l’optique un peu cérébrale Lucy Dixon © Jérôme Partageprivilégiée ce soir ne cache pas ce que le groupe doit à la Motown et au label Stax (spécialement lorsque Roy Hargrove s’empare du bugle et que les cuivres jouent à l’unisson). Earth Wind and Fire est même appelé à la rescousse au travers d’une citation bien sentie, tandis que Jerry Roll Morton renait de ses cendres à l’occasion d’une improvisation dans l’esprit de la Nouvelle Orléans. Il s’agit moins, en l’espèce, d’invoquer les mânes du jazz en réinterprétant de vieux classiques que de les intégrer à une maïeutique personnelle au sein des structures en perpétuelle évolution jouées par le quintet. Les citations humoristiques, d’ailleurs, font mouche, comme celle du thème de «L’Inspecteur Gadget» (!) lors du second set, mais ce qui marque les esprits, c’est l’aspect de plus en plus fluide de la musique, le fait que les musiciens deviennent de plus en plus inspirés, de plus en plus écoutables, à mesure que le combo déroule tout son répertoire. Scindé en deux parties d’une heure vingt environ, l’ensemble de la prestation semble finalement imprégnée d’une énergie hors norme et on est soudain frappé par une émotion intense qui fait du jeune public présent un véritable acteur du spectacle. Lorsque qu’Hargrove poussera la chansonnette sur un titre de Nat King ColeMy Personal Possession»), la confrontation entre le timbre de voix un peu fragile de l’artiste et la conviction d’ensemble qui anime le groupe nous fera toucher du doigt l’essentiel du message de l’artiste. Le concert se termine et l’on n’oubliera pas le visage de ce jeune homme bouleversé, fixant durant de longs instants la scène désertée par les musiciens. JPA

Le 12 octobre, Lucy Dixon (voc) était au Sunset pour présenter un show mêlant swing et tap dance. Entourée de Vincent Somonelli (g) et des frères Gastine (David, g, et Sébastien, b), qui lui apportent un soutien dans l’esprit Django, la Britannique a déroulé un répertoire de standards et de chansons de Broadway pour beaucoup issus de son dernier disque, Lulu’s Back in Town (voir notre chronique dans Jazz Hot n°674): «Exacltly Like You», «Fascinating Rhythms», «Night & Day»… Pourvu d’une jolie voix et d’un look «vintage», Lucy prend des solos au rythme des claquettes et ponctue ses interventions de quelques pointes humoristiques (comme lorsqu’elle explique comment elle se sert de sacs en plastique pour imiter le son de la charley…). Il s’agit d’un vrai petit spectacle, bien fait, avec de jolis moments comme ce duo contrebasse-voix très réussi sur «Bye Bye Blackbird». Un moment de charme et de légèreté. JP

Mandy Gaines © Jérôme Partage

Le 12 octobre encore, Mandy Gaines (voc) faisait son retour au Caveau de La Huchette, en compagnie d’un excellent trio: Cédric Chauveau (p), Nicola Sabato (b) et Germain Cornet (dm). C’est toujours un plaisir de retrouver la chanteuse de Cincinnati qui est certainement l’une des plus grandes voix qu’il soit donné d’entendre de nos jours. Une voix claire, naturellement puissante – rien n’est forcé – et une expression originale qui lui permet de s’approprier les standards: voire sa version (géniale) de «All of Me». Le plaisir était d’autant plus grand que la rythmique était à la hauteur et très à l’écoute de leur leader: Sabato – qui suit Mandy dans ses tournées françaises depuis plusieurs années – apporte un soutien solide, en bon disciple de Ray Brown; Chauveau – pour la première fois aux côtés de l’Américaine mais vieux complice du contrebassiste – est rompu à l’accompagnement des chanteuses (notamment Rachel Ratsizafy rencontrée au sein du Jazzpel d’Esaïe Cid); Cornet – également une première – démontre de concerts en concerts ses qualités – inventivité, attitude positive… – et une vraie maturité musicale (à seulement 25 ans, il est promis à un bel avenir). Bref, un concert absolument épatant! JP

Marie-Laure Célisse & The Frenchy's © Patrick Martineau

Issue d’une famille de chef d’orchestre et de chef de chœur,
Marie-Laure Célisse (voc, fl) s’oriente vers le jazz après le conservatoire en flûte classique et les chorales, pour créer un répertoire exclusif en français, comportant vieilles chansons françaises et standards de jazz auxquels elle ajoute ses propres paroles. En trio ou en quartet, comme ce 12 octobre à la Péniche Le Marcounet, les arrangements de ses
«Frenchy's», César Pastre (p) et Brahim Haiouani (b), mettent en valeur la sensibilité de la vocaliste qui, de «Flying to the Moon» à «La Javanaise», en passant par «Route 66», déroule toute une palette d’émotions dans une ambiance jam session résolument assumée. Le groupe joue régulièrement à l’Osmoz Café (Paris 14e), ne manquez pas d’aller les écouter. PM

Laure Donnat Quartet © Patrick Martineau

Laure Donnat
(voc) que l’on sait capable de toutes les interprétations dans des domaines musicaux très divers, nous présentait, le 13 octobre au Sunset son dernier album, Afro Blue, accompagnée de son fidèle quartet: Sébastien Germain (p), Lilian Bencini (b) et Fred Pasqua (dm). En blanc et noir, les grands standards ont été arrangés avec goût par Bencini. De «Afro Blue», comme susurré au micro, à un «Summertime» au scat déterminé, en passant par le profond et chaleureux «‘Round Midnight», tout le concert nous promène dans l’univers très personnel de la chanteuse. Les musiciens ont aussi la part belle, que ce soit lors du duo contrebasse/voix sur «Strange Fruits», ou pour l’intro de «Caravan» avec un solo de Pasqua, ou encore celui de Germain sur «Old Devil Moon» en mode salsa. Une belle surprise nous attendait pour le final avec «Alfonsina y el mar», un pur délice, à emporter pour embellir nos rêveries. PM

Marquis Hill © Mathieu Perez

Marquis Hill
(tp) était pour la première fois à Paris avec son quintet. Bien qu’il compte déjà dans sa discographie cinq albums en leader, pleins de compositions originales, le trompettiste, marqué par Freddie Hubbard et Woody Shaw, nous présentait, le 14 octobre au Duc des Lombards, son dernier album The Way We Play. Il y reprend des titres connus et moins connus des musiciens qu’il aime, «Moon Rays» (Silver), «Minority» (Gryce), «Maiden Voyage» (Hancock), «Beep Purple» (Jones), «Fly Little Bird Fly» (Byrd). Il interprétait aussi deux nouvelles compositions, «Vella», «Return of the Student». Accompagné de Christopher McBride (as), Justin Thomas (vib), Joshua Ramos (b), Makaya McCraven (dm), le Blacktet donne à ces titres un souffle contemporain et frais, sans nostalgie. Ils sont jeunes, viennent de Chicago, vivent aujourd’hui pour la plupart à New York. Ils jouent depuis longtemps, et ça s’entend, ça swingue dur. MP

Biréli Lagrène Trio & Adrien Moignard © Patrick Martineau

Biréli Lagrène
(g) nous avait donné rendez-vous au New Morning, le 14 octobre, avec son trio: Hono Winterstein (à la pompe, dans un style très épuré et William Brunard, b) et en invité, Adrien Moignard (g). Djangologie oblige, le premier set est résolument acoustique, avec de belles intros de Biréli, et permet l’expression des sonorités si particulières propres aux guitares de cette tradition. Un blues en mineur calme le jeu et le set se termine sur «Hungaria», interprété presque en mode country. Au deuxième set, Biréli change pour une guitare électrique, et tout s’accélère pour le plus grand plaisir du public qui ponctue chaque démonstration, chaque chase avec Adrien Moignard, de cris d’encouragement. Biréli aime ajouter dans ses solos inventifs des citations, celle de Jimi Hendrix faisant tout particulièrement sensation. Les chorus d’Adrien Moignard trouvent une place de choix au milieu du tapis de guitares ainsi déployé. Un rappel dédié à Django, et la salle est debout, espérant encore longtemps une suite possible après que les lumières se sont rallumées. PM


Ellen Birath, César Pastre, Paddy Sherlock © Patrick Martineau

Le 19 octobre nous assistions à l’un des deux nouveaux rendez-vous que proposent, chaque semaine, Paddy Sherlock (tb, voc) et Ellen Birath (voc) – l’autre étant le dimanche soir au Long Hop (Paris 5e, en alternance) –, à savoir un trio évoquant le répertoire d’Ella et Louis (celui des fameux albums de 1956 et 1957: Ella & Louis, Ella & Louis Again), trio complété par César Pastre (dans le rôle d’Oscar Peterson…). Au sous-sol du pub Tennesse-Paris (Paris 6e), se tient une toute petite scène autour de laquelle était massé un public déjà acquis aux interprètes et qui ressemblait davantage à une réunion entre amis. Le premier set fut effectivement consacré à la recréation du mythique duo («Can’t We Be Friends?», «Isn’t a Lovely Day?», «They Can’t Take That Away From Me») mais par le filtre des personnalités de Paddy et Ellen. On est dans l’hommage, jamais dans l’imitation (sauf clin d’œil humoristique). On fait surtout vivre joyeusement une musique qui donne énormément de bonheur et de plaisir. Les trois compères sont parfaits, tout en complicité: Paddy toujours truculent; Ellen – qu’on entend plus souvent sur un répertoire soul – s’impose comme une excellente chanteuse de jazz, dont le timbre est très adapté à l’évocation d’Ella; César, sérieux comme un pape, emballe le tout dans de belles harmonies. Pour le deuxième set, la belle équipe s’est quelque peu éloignée de son sujet de départ, ce qui a notamment donné une jolie version de «Dansez sur moi» (Nougaro/Neal Hefti) par Ellen Birath, laquelle a cédé sa place sur une autre version française, celle de «Fever» par Marie-Laure Célisse (voc) qui s’est employée à faire monter la température d’un Paddy Sherlock en grande forme! Une bien chouette soirée! JP

Christian McBride Trio © Patrick Martineau

Le superbe trio de
Christian McBride – un des rares dirigés par un contrebassiste – au New Morning le 21 octobre, a visiblement beaucoup joué, improvisé et composé. Avec Christian Sands (p) et Jerome Jennings (dm), McBride défend un jazz enraciné et met ses capacités exceptionnelles en pizzicato et en jeu à l’archet au service du swing le plus pur. On pourrait caractériser ce son par sa puissance, mais son jeu est empreint au moins à part égale de finesse et de soul. Au cours du premier set, on s’aperçoit que ce degré de maîtrise de la musique est indissociable d’une certaine interchangeabilité des rôles, et que MacBride a dû capitaliser aussi bien autour de ses expériences en tant que sideman que de leader ou d’arrangeur. Depuis la Julliard School et sa collaboration avec Bobby Watson, il maintient un engagement ferme contre le racisme et pour la défense de la musique et de l’héritage afro-américain, évoquant notamment des figures telles que Rosa Parks ou Malcolm X, au travers d’une spiritualité issue du gospel et des chants religieux. Cette esthétique se prolonge d’un certain sens de la fête et du partage, ce qui nous vaut aujourd’hui un hommage spectaculaire à Sammy Davis Jr. sur «Who Can I Turn To». Géant débonnaire, il insuffle à son jeu une grande force qu’il combine avec d’infinies nuances de jeu. Souvent bâties sur des turnarounds, ses improvisations font intervenir des substitutions d’accords complexes qui révèlent toute la subtilité musicale du trio. Christian Sands excelle tout spécialement dans l’art de faire rendre à chaque triolet toute sa saveur, ce qui permet à Mc Bride d’occuper une position centrale dans le paysage sonore sans devoir recourir à des effets de manche par trop appuyés, dans une étonnante économie de moyens qui sous-tend le groove plus qu’elle ne l’énonce. Les effets de slide sont rares, mais très appuyés, ce qui accentue leur pouvoir d’expression naturel en les opposant littéralement au pizzicato idiomatique de l’artiste. Privilégiant les toms plutôt que les cymbales, Jennings orne ses beats d’un travail particulier au charleston, utilisé de manière passive à la pédale plutôt que joué à la baguette. Un jeu de snare drum lancinant et volontairement répétitif confère à son jeu un caractère très roots, avec des accents nerveux dynamiques et puissants. Sans être aussi spectaculaire que certains virtuoses extravertis de la batterie, il brille tout particulièrement par un décompte quasi-mathématique des temps qui lui permet d’assurer un soubassement stable dans les situations les plus délicates, lors des interventions tout en tension du pianiste et du bassiste. Les variations virtuoses de Christian Sands au clavier sont caractérisées par un usage instable de la tonique, une dominante passagère qui donne des couleurs inédites à l’influx vital liant les trois musiciens au cours de leurs explorations musicales. La solidité des fondations assurées par le bassiste et le batteur fait que les notes jouées par sa main droite semblent animées d’une vie qui leur est propre. De ce point de vue, d’ailleurs, les motifs ostinato qu’il affectionne ne sont pas sans évoquer le travail de Keith Jarrett lors des Sun Bear Concerts, avec un art consommé de la périphrase qui achève de rendre le discours du groupe tout à fait passionnant. La jovialité de Mc Bride trouve par ailleurs l’occasion de s’exprimer lorsqu’il évoque ce qu’il nomme le «Gai Paris», qu’il dit aimer infiniment plus qu’il ne maîtrise notre langue. Avec un sens de l’à-propos très personnel, il cite «Dark City Nights» de Milt Jackson en guise d’illustration de ce paradoxe. Le swing consommé du groupe n’empêche au reste nullement qu’un titre de Stevie Wonder ne fournisse l’argument d’un cross over créatif tout à fait emblématique des deux longs sets proposés ici. Un très beau concert dont on gardera en mémoire l’aspect assez cérébral de la seconde partie, sur des progressions harmoniques sophistiquées à la tonalité plus sombre qui tiennent du crescendo, et que le combo choisit finalement de trahir au travers d’une improbable célébration conclusive du disco de la fin des années 70, pour le plus grand plaisir des membres du public qui applaudirent debout les derniers accords joués. JPA

Spike Wilner © Mathieu Perez

Le 24 octobre, Spike Wilner jouait au Duc des Lombards. Il se présente désormais sous les couleurs de son club new-yorkais. Son groupe s’appelle tout naturellement le SmallsLive Allstars. En France, en Italie ou en Chine, le pianiste ne se fait pas que l’ambassadeur de ses deux hauts lieux du jazz à New York, le Smalls et le Mezzrow, mais porte avec lui un état d’esprit, une culture et un hommage à ce club dans lequel Tyler Mitchell (b), Anthony Pinciotti (dm) et lui ont fait leurs armes dans les années 1990. Une fois lancé, le set ressemble bien à la personnalité de Wilner avec standards («Round Midnight»), chansons de Broadway («Fine and Dandy» et composition originale («Hopscotch»). Seul manquait au set de ce passionné de ragtime un titre de Scott Joplin. Ce soir-là, le pianiste invita sur scène deux guitaristes, Jérôme Barde, puis Yves Brouqui pour un sublime «Polka Dotsand Moonbeams ». Wilner est un pianiste ancré dans le bebop, dans cette philosophie (voir Jazz Hot n°667) et, comme lui, ses musiciens sont rompus à toutes les situations. Les voir et les entendre est un enchantement. MP


Laurent Courthaliac, figure éminente du piano jazz parisien, a décidé de rendre hommage à l’un de ses cinéastes favoris, Woody Allen, également musicien et fanatique du jazz, qu’il intègre au montage final de ses films comme un élément à part entière de son esthétique cinématographique. Pour ce faire, le pianiste avait réuni au Sunside, le 28 octobre, un octet totalement acquis à la cause (Dmitry Baevsky as, Fabien Mary tp, Xavier Richardeau, bar, David Sauzay ts, Bastien Ballaz tb, Géraud Portal b, Romain Sarron, dm), dont le répertoire et les arrangements sont basés en majeure partie sur l’œuvre de Gerschwin, que les musiciens affranchissent du jazz symphonique pour lui donner des ornements bebop. De «He Loves and She Loves» à «All My Life» (qui est également le titre de l’album né ce projet), le phrasé du leader, comme placé en suspension sur le fil conducteur offert par la contrebasse et la batterie, frappe les sensibilités par son élégance surannée. En écoutant ces accords fragmentés et ces silences égrenés en contrepoint des phrasés legato des souffleurs, on se dit qu’il existe une vraie vision parisienne du swing. Les morceaux, comme remis au goût du jour dans des versions revitalisées, sont la preuve flagrante du fait qu’il est possible de combiner la puissance d’un big band et la cohésion d’une petite formation, dans une optique très roots qui en privilégie l’authenticité. Paradoxalement, c’est peut-être sur les ballades que la redoutable efficacité du band s’avère la plus évidente. Les sonorités de trompette bouchée, les notes cuivrées produites par des instruments vintage, ajoutent à la texture ductile des sons produits par le groupe, et il appert bien vite que la pulsation qui transporte l’auditeur n’est pas générée par la seule section rythmique, qui joue toujours un petit peu en arrière du temps, comme pour mieux suggérer une tension qu’on croyait inhérente au stride de Harlem. C’est peut-être là le véritable dessein de Laurent Courthaliac: il a beau être un authentique spécialiste du genre, il n’en défend pas moins au travers d’un tel tribute un jazz enraciné, dont la naissance est antérieure aux folles improvisations des boppers qui souhaitaient d’abord et avant tout «jouer quelque chose qu’ils ne puissent pas jouer». À sa façon, il transmue la volonté de dépassement personnel des boppers en classicisme, au service d’une musique en tout point passionnante. Le public retiendra de ce concert hors du temps un œcuménisme et une sensation de vie jamais démentis durant les trois sets qui ont jalonné les évolutions du groupe. JPA

Laurent Courthliac Octet © Patrick Martineau

Textes: Jean-Pierre Alenda, Patrick Martineau, Jérôme Partage, Mathieu Perez
Photos: Patrick Martineau, Jérôme Partage, Mathieu Perez

© Jazz Hot n°677, automne 2016


Cécile McLorin-Salvant © Sandra Miley



Cécile McLorin-Salvant & Aaron Diehl Trio

Théâtre municipal de Coutances, 21 octobre 2016



Evénement d’automne, la jeune Diva du jazz, Cécile McLorin-Salvant était l’invitée de Coutances, avec le très beau trio d’Aaron Diehl (p) –Paul Sikivie (b), Lawrence Leathers (dm). Pour cette dernière date de la tournée, la chanteuse et ses compagnons ont donné un beau récital, le terme un peu désuet s’impose car il y eut une offrande de ce qu’il y a de meilleur de l’Artiste en deux temps avec une première partie jazz par le répertoire et une seconde chanson française, le tout naturellement avec la manière jazz car c’est dans cette atmosphère que la chanson française, faut-il le rappeler, a donné ce qu’elle a de plus beau, de Charles Trenet à Georges Brassens.



Cette voix si naturellement-culturellement virtuose et pourtant si expressive, si imprégnée de la grande tradition, renouvelle totalement ce que peut être le chant en jazz, comme l’avaient fait ses plus grandes devancières (Bessie, Billie, Ella, Mahalia, Nina…), loin des surproductions maniérées et schématiques actuelles. Tout est neuf, tout est complexe sur le plan musical, mais tout reste si humain chez Cécile que le public a été littéralement emporté dans ce beau voyage transatlantique (et aussi très pédagogique, si on y réfléchit quant à la genèse de la chanson française).


Après une ouverture sur un air de l’opéra de Kurt Weill Street Scene, avec des paroles de Langston Hugues, qui reçut le prix Pultizer en 1929, il y eut, dans le premier temps en particulier, cette relecture si extraordinaire des traditionnels («John Henry», un duo voix et contrebasse jouant sur les harmoniques, comme d’une guitare acoustique), du répertoire de Bessie Smith et de Billie Holiday («What a Little Moonlight Can Do», 1935), Fitzgerald («I Get a Kick Out of You») par une Cécile McLorin-Salvant toujours plus grande musicienne parmi des musiciens de haut niveau avec un Aaron Diehl impérial de facilité et une osmose délicate avec Paul Sikivie et Lawrence Leathers jouant de toutes ses peaux avec délicatesse, y compris celle de ses mains.



Paul Sikivie © Sandra MileyAaron Diehl © Sandra MileyLawrence Leathers © Sandra MileyCécile McLorin-Salvant © Sandra Miley


Cécile McLorin-Salvant © Sandra Miley


Du répertoire de Bessie Smith repris avec autant de profondeur que d’intensité, comme pour un chant a capella sans micro qui laissa la salle muette d’émotion, on passa vers une seconde partie en français, avec «Personne ne m’aime», chanson pleine d’humour et de drame, dans la veine de la chanson réaliste, puis une poétique «Route enchantée» de Charles Trenet qui illustra un film de 1938 de Pierre Caron. On évoqua ensuite Joséphine Baker (le profond texte de «Si j’étais blanche», magnifié par une interprétation subtile et toujours avec humour), pour finir le tour de chant (autre terme ancien qui va comme un gant à ce beau spectacle) très logiquement par une évocation somptueuse des Parapluies de Cherbourg (nous sommes dans la Manche à quelques encablures de Cherbourg), avec le bel air de «Sur le quai», une interprétation de rêve dont Michel Legrand serait flatté.



Dans ce registre chanson française, la perfection va jusqu’à la diction d’une chanteuse parfaitement francophone qui arrive à phraser jazz avec la légèreté de la Diva qu’elle est, une sorte de miracle linguistique et biographique. Le choix, enfin, du répertoire, autant pour la partie américaine que française, est d’une remarquable profondeur qui dénote la sensibilité de Cécile et que confirme son accessibilité
, très simple et très jazz, after hours pour un public sous le charme (rappels).


Aaron Diehl, Cécile McLorin-Salvant, Paul Sikivie, Lawrence Leathers © Sandra Miley


Ce qui est aussi remarquable dans ces deux heures, c’est que l’art musical de Cécile et du trio d’Aaron Diehl ne fait aucune concession, n’a aucune complaisance ou faiblesse: chaque note compte, toujours jazz dans l’esprit, toujours respectueux de la mise en valeur des textes par des interprétations nuancées, recherchées. Aaron Diehl ne cesse par ses contrepoints parfois étranges (jeu classique, arythmique, puis stride, puis très jazz actuel, puis jazz de la grande histoire, commentaires humoristiques, échanges variés avec un contrebassiste et un batteur tout aussi inventifs…), Aaron, donc, construit avec son trio et Cécile de belles œuvres, toujours subtiles, nuancées, accentuées.



Le concert, qui présente toujours des pièces originales par rapport aux enregistrements existants, aurait mérité d’être enregistré comme un moment de perfection artistique. On le regrette pour ceux qui n’était pas dans ce beau théâtre de Coutances, parfait en taille (à l’échelle du jazz) et sur le plan acoustique pour l'écoute du jazz.

Yves Sportis
Photos Sandra Miley

Gérard Naulet © Jérôme Partage



Paris en clubs
Septembre 2016

Programmé le 1er septembre au Petit Journal Saint-Michel, en quartet avec Irving Acao (ts), Bruno Rousselet (b) et Julie Saury (dm), Gérard Naulet (p) évolue comme un poisson dans l’eau au sein d’un environnement convivial et particulièrement propice à la communion entre public et orchestre. Le caractère contagieux des rythmes afro-cubains lui donne la possibilité de remonter le temps et les mélodies populaires lui servent de pistes de décollage pour des improvisations débridées et qui entretiennent des rapports étroits avec la danse. Le style cubain traditionnel est ordinairement assorti de percussions, mais aujourd’hui c’est Julie Saury qui assume toutes les responsabilités en la matière. C’est peu dire que d’affirmer qu’elle s’en sort impeccablement, glissant comme par mégarde quelques roulements prolixes sous le tapis de notes égrenées par les instruments harmoniques et mélodiques. Bien sûr, il y a un aspect répétitif assumé derrière ce genre de prestation, mais la batteuse y ajoute la vie nécessaire par un jeu de cymbales particulièrement dynamique et puissant. Lors du second set, le quartet s’est adjoint les services amicaux de Tony Russo (tp), qui a ponctué de quelques interventions mémorables le classique « Well You Needn’t ». L’optique très roots du concert permet de s’apercevoir que ce style musical s’est progressivement délesté d’une partie de son ornementation initiale pour sortir de sa logique insulaire. Pour rester dans la bonne humeur du moment, la partition de « Don’t Blame Me » donne lieu à un échange humoristique entre Bruno Rousselet, un habitué du Caveau de la Huchette, et le trompettiste. L’assise rythmique impeccable fournie par la contrebasse permet au jeune Irving Acao de prendre son essor lors de longs chorus inspirés. Gérard Naulet nous dira à l’issue du concert tout le bien qu’il pense de sa jeune recrue, dont la passion transpire lors d’interventions en solo qui trouveront un prolongement insolite, lorsqu’il continuera seul ses explorations au piano après que le groupe a quitté la scène. JPA

Le 21 septembre, Scott Hamilton (ts) était de retour au Caveau de La Huchette, entouré de Dany Doriz (vib), Philippe Duchemin (p), Patricia Lebeugle (b) et Didier Dorise. Au sommet de son art, le ténor américain, porté par son évidente complicité avec le vibraphoniste, a développé des phrases d’une grande beauté et une expression d’une remarquable intensité. On retiendra notamment une fort jolie introduction d’Hamilton sur «Cherokee», de même que des échanges très réussis avec Doriz sur «Topsy» et sur «Place du Tertre» de Biréli Lagrène. Le soutien de Duchemin, toujours excellent, achevant ce bel ouvrage. JP

Harold Mabern © Mathieu Perez


Harold Mabern
(p) était de passage au Duc des Lombards le 22 septembre, en trio avec Fabien Marcoz (b) et Joe Farnsworth (dm). Tout en s’exprimant dans un jazz des plus enracinés, Mabern – avec une pointe de malice – a donné une véritable leçon de musique, multipliant les citations les plus variées (du «French Cancan» d’Offenbach – prélude à un boogie-woogie déchaîné – à «Eleanor Rigby» des Beatles –, objet d’un long développement à la suite du «Daahoud» de Clifford Brown). Le maître concluant invariablement ses démonstrations d’une sentence définitive: «There’s two sort of music: good music, bad music… and silly music!». Respirant au contraire l’intelligence, la musique de Mabern puise aux sources du blues («Georgia») pour mieux s’approprier les répertoires situés à l’autre bout du spectre de la musique populaire américaine («Fantasy» d’Earth Wind and Fire). La finesse de Farnsworth et la subtilitéde Marcoz sublimant le jeu de Mabern. Quelle soirée! JP

China Moses © Patrick Martineau

Le 23 septembre, China Moses (voc) se produisait au Jazz Club Etoile, entourée de Luigi Grasso (as, dir), Joe Armon Jones (p), Luke Wynter (b, g) et Marijus Aleksa (dm), pour présenter son nouveau disque, Whatever, un hommage aux grandes figures du jazz, du blues et de la soul qui s'inscrit dans la lignée de deux albums précédents. La chanteuse, débute son show par «Dinah’s Blues» tiré de l’album This One’s For Dinah (2009, composé avec Raphaël Lemonnier, p, et dédié à Dinah Washington). «Jammin at Home» permet de présenter les musiciens et d’enchainer sur un premier titre du nouvel opus, «Disconnected», un groove introduit avec brio par Marijus Aleksa comme dans «Watch Out», mais cette fois secondé par Joe Armon Jones, swing d’un soir embrumé par les vapeurs de l'alcool, et «Whatever » - écrit en pensant aux mots inutiles en amour –, que Joe Armon Jone orne d'un solo de piano tout en finesse. Chaque titre est l’occasion pour China de nous raconter une histoire, prenant à part le public, demandant sa participation active au spectacle. Puis elle prend ses idiophones pour accompagner « Breaking Point » et Luigi Grasso son alto pour une improvisation jubilatoire. Suit une reprise d’une des rares compositions de Janis Joplin «Move Over» et «Blame Jerry» où China Moses voit dans chaque instrument la traduction de l’humeur, de la voix, du souffle d’un homme le soir. A travers « Lobby Call », China Moses nous invite à participer à une comédie musicale imaginaire et elle invite tout le club à chanter avec elle sur «Running» pour un moment de partage et d’émotion, avant de remercier ses fans lors du rappel: «Niccotine». PM

Philippe Soirat © Mathieu Perez

Le 24 septembre, Philippe Soirat présentait son premier album en leader au Sunset-Sunside. Il est intitulé You Know I Care, reprenant le titre de Duke Pearson, que lui a fait découvrir Alain Jean-Marie. Et comme ce titre correspond bien à ce batteur, rompu à toutes les situations, qui a joué aux côtés des plus grands, disponible aux plus jeunes, en tournée ces derniers temps avec Samy Thiébault, Michèle Hendricks, en passant par un gig avec Jason Marsalis et Toshiko Akiyoshi l’été dernier. Bien sûr, on espérait plus de compositions originales (il n’y en a qu’une de lui, «Dear Jean») mais son choix de reprises - «Refuge» (Andrew Hill), «Valse Triste» (Shorter), «Woody’n You» (Gillespie), «Ugly Beauty» (Monk), «Ezz-Thetic» (George Russell) - annonce la couleur : le jazz de Philippe Soirat est aussi exigeant qu’il est imbibé de culture. A l’image des trois excellents musiciens qui l’accompagnent, David Prez(ts), Yoni Zelnik(b) et Vincent Bourgeyx(p). Le feu, l’enthousiasme, la plénitude. On ne demande qu’à les revoir. MP

Le 24 septembre toujours, Thomas Dutronc (g, voc) célébrait l'esprit de Django Reinhardt au Cirque d’Hiver dans le cadre du 40e Festival d’Automne d’Ile-de-France, avec ses invités: Aurore Voiqué (vln), Pierre Blanchard (vln), Jérome Ciosi (g), David Chiron (b), Ninine Garcia (g), Rocky Gresset (g), Michel Portal (bcl, acc) et Pierre Boscheron (DJ). «Are You in the Mood» suivi de «Billet doux» met le public à la mesure de cette soirée. Hommage encore avec « Nuage » sur fond de craquements de vinyle arrangés par Pierre Boscheron avec une remarquable intro de Rocky Gresset. Thomas enchaîne avec son propre répertoire: «Je m’fous de tout» et avec l’entrée acclamée d’Aurore Voilqué («Il pleut dans ma maison») qui se termine en battle entre les deux violons. Le public est enchanté puis déchainé sur «J’aime plus Paris». Michel Portal nous offre un prologue tout en douceur de «Manoir de mes rêves». Retour à Django et de l’ensemble des musiciens sur scène pour évoquer Aragon sur le poème «Est-ce ainsi que les hommes vivent». «Sweet Geogia Brown» permet de rassembler le public distrait par l’entracte, afin d’apprécier la reprise de «Vech a no drom» de Ninine Garcia accompagné par les effets electros du DJ. Après une séquence rock (Django est loin), toute la troupe se retrouve sur scène pour le final de la Foire Dutronc, comme il aime à le dire, avec le thème des «Triplettes de Belleville». Belle soirée en famille et entre amis dans le fabuleux décor du Cirque d’Hiver. PM

Thomas Dutronc & co. © Patrick Martineau

Dave Liebman célébrait, le 28 septembre au New Morning, la musique d’Elvin Jones, accompagné d’Adam Niewood (ts), Adam Nussbaum (batterie), Gene Perla (dm). Du groupe historique, formé au début des années 1970, seuls restent le saxophoniste et le bassiste. Pour un tel concert, le club n’était pas plein à craquer, et c’est bien dommage. Entre reprises («My Ship», «Fancy Free» de Donald Byrd) et compositions originales de Liebman («New Breed»), le batteur était bien à l’honneur («Keiko’s Birthday March», «Three Cards Molly»). Au ténor et au soprano, le jeu du saxophoniste est intense et sans concession, complété par Niewood, impeccable, Perla et Nussbaum formant un duo époustouflant d’intensité. Cette musique, enregistrée il y a une quarantaine d’années, n’a pas pris une ride. Ce quartet ne sonne comme aucun autre groupe. Pas de nostalgie ici. MP

Textes: Jean-Pierre Alenda, Patrick Martineau, Jérôme Partage, Mathieu Perez
Photos: Patrick Martineau, Jérôme Partage, Mathieu Perez

© Jazz Hot n°677, automne 2016


Joyce Moreno et Rodolfo Stroeter © Florence Ducommun

Marseille
29 septembre et 1er octobre 2016

Pour cet unique concert en France le 29 septembre, Joyce Moreno (g, voc), avait choisi Marseille.
En fait l’association Le Cri du Port, avait toujours souhaité la recevoir, car à travers ses trente-six saisons de concerts intitulé «Jazz Marseille», son programme a été ouvert aux artistes du Brésil qui empruntent des voies proches du jazz: Egberto Gismonti, Hermeto Pascaol, Baden Powell… Joyce Moreno, à l’allure de jeune femme, signe une carrière de près de 50 ans. Si elle a démarré novice aux côtés de Vinicius de Moraes, elle a construit sa propre œuvre avec à ce jour de quarante-deux albums et des collaborations originales. Parmi ses albums on notera l’étonnant Sem Voce, enregistré en duo avec le guitariste Toninho Horta, en une nuit de «saudade» pour pleurer la disparition d’Antonio Carlos Jobim. Du Carnegie Hall aux salles japonaises, sa voix s’est imposée comme une des plus authentiques du Brésil. Pour le plaisir, on peut citer un de ses premiers albums avec Nelson Angelo (1972) ou le tout récent Poesia avec Kenny Werner (2015). En 2009, elle rajoute à son prénom, le nom, Moreno, celui de son mari Tutti (dm) et compagnon de route.


Joyce Moreno Quartet © Florence Ducommun

Son dernier album Cool (Far Out Recording), enregistré avec son groupe actuel (Tutti Moreno, Helio Alves, p, Rodolfo Stroeter, b), le même depuis des années, est consacré pour la première fois de sa carrière à des standards de jazz, dont elle ne jouera ce soir qu’un seul titre, «Love for Sale». Pour ce concert, elle nous a interprété une sélection de ses titres emblématiques mais aussi quelques hommages à ses compositeurs préférés – dont Jobim – et un merveilleux titre oublié « Canto de Iansã » que Baden Powell composa lors de son fameux séjour avec Vinicius de Moraes à Salvador de Bahia, séjour arrosé qui donna naissance aux sublimes «Afro Sambas». Tous les musiciens sont parfaits, le jeu aérien, notamment sur les cymbales de Tutti et son utilisation des balais sur plusieurs titres font de lui un batteur des plus fins. Helio Alves, petit personnage très discret, signa plusieurs solos inventifs. Peu connu ici, il a été notamment le pianiste de Joe Henderson et partage sa carrière entre New York et le Brésil. Un «brinde d’honor» à tout ce groupe et un amical salut à Rodolfo Stroeter, ici à la guitare basse acoustique, ultra présent sur la scène de São Paulo mais aussi comme producteur de Gilberto Gil, qui revenait jouer à Marseille après 25 ans d’absence. C’était avec le groupe Pau Brasil, groupe qui tourne toujours et défend un jazz «made in Brasil». Cette étape Marseillaise, après une tournée au Japon, marquait le départ de concerts en Europe de l’Est et du Nord. La fin de l’année verra le retour du groupe dans un studio, en Uruguay, pour un nouvel album. Le temps ne fait rien à l’affaire quand on a du talent on peut le conserver toute sa carrière. Après un concert enthousiaste dans une salle surchauffée (dans tous les sens du terme) le public venu nombreux fit une ovation à Joyce digne des grandes stars dont elle fait indéniablement parti.

Philippe Baden Powell © Florence Ducommun

Le 1er octobre, à l'Alhambra CinéMarseille
e
n première partie, avant la projection du film A Musica, segundo Antonio Carlos Jobim, Philippe Baden Powell (p, voc) jouait pour la première fois à Marseille. Dans une salle comble, il assumait la lourde tâche, devant un grand nombre de spécialistes, de perpétuer la mémoire familiale, presque triple ce soir-là : celle évidente de son père, de Jobim et de toute la bossa-nova. Son jeu de piano très élégant et sobre à la fois nous révèle, dès ses premières compositions, un pianiste baigné de l’univers du jazz qu’il a découvert en écoutant un disque d’Eddy Louiss. Très jeune, il a dû choisir un instrument car tout le monde dans sa famille, depuis son grand-père Lilo (premier chef noir à diriger un orchestre au Brésil), est musicien. Malicieusement, il dit avoir pu opter pour le piano avec plus de chance que son frère, Marcel, à qui son père imposa la guitare. Il se produit en public dès l’âge de 13 ans et au fil de sa carrière développe son propre style pleinement révélé lors de ce concert. Il alterne compositions personnelles et hommages à ses pairs. Les thèmes sont à chaque fois subtilement introduits, le pianiste empruntant ensuite sa propre voie dans une technique et une invention sans faille. Pour lui, le fondamental de la musique moderne du Brésil, vient du saxophoniste et compositeur Pixinguinha, né en 1897 qui jouea en 1921 en France
(Le premier groupe brésilien avec des Noirs et des métisses à jouer hors du Brésil)1. Sa version de «Carinhoso», le plus grand succès du maître, si souvent interprétée à toutes les sauces, redevient sous ses doigts un hymne à l’amour viscéral et tendre, comme la chaude caresse du souffle de Xango, dieu du feu et des tonnerres du candomblé brésilien. Pour saluer son père, il choisit l’une de ses plus belles compositions extraite des Afro Sambas, «Berimbão» et en livrera toutes les incantations africaines. Il ne pouvait pas ne pas citer Jobim et ce sera «Ligea», thème moins connu que ses nombreux succès et à l’opposé le célébrissime «Aguas de Marco». Après son père, que le Cri du Port avait accueilli par trois fois, ainsi que son frère Marcel, Philippe Baden Powell triomphait allégrement de l’audience venue comme dans une cérémonie commémorative. Comme pour Joyce, le public le salua longtemps et fortement. Peut-être que Marseille est la corne africaine qui pousse vers le Brésil.

Ces deux concerts étaient présentés dans le cadre de Musica Popular Brasil, qui entre autres proposa deux films sur Antonio Carlos Jobim, A casa do Tom, Mundo, monde, Mondo réalisé par son épouse, Ana Jobim, et A Musica segundo Antonio Carlos Jobim réalisé par Nelson Perreira dos Santos et Dora Jobim (petite fille), des expositions de pochettes rares de la MPB, une conférence et une rencontre avec le musicien Walter Negao.

1. Bonjour Samba – Une discographie idéale de musique brésilienne (http://la-musique-bresilienne.fr)

Texte: Michel Antonelli
Photos: Florence Ducommun

© Jazz Hot n°677, automne 2016


de gauche à droite : Christophe Astolfi, Boulou Ferré, Renée Garlène (assise), Romain, Cristina Carballo, Elios Ferré, Rodolphe Raffali © Patrick Martineau



Paris en clubs
Juillet-Août 2016

Le 9 juillet, l’Atelier Charonne mettait fin à huit ans de jazz. En ce lieu se sont en effet produits David Reinhardt, Samson Schmitt, Tchavolo Schmitt, Angelo Debarre, Costel Nitescu, les frères Ferré, Norig et bien d’autres… Pour ce dernier concert, les patrons, Romain et Céline avaient invité de nombreux amis. C’est Samy Daussat (g) qui a animé la petite scène en compagnie de Frangy Delporte (g), Francois C. Delacoudre (b) et Christophe Daumas (dm). Après deux classiques de Django, une calme reprise du «Jardin d'hiver» d’Henri Salvador et un «Belleville» endiablé, Samy a invité, dès ce premier set, les musiciens venus en nombre à faire le bœuf: tout d’abord, la délicate Renée Garlène (voc). Rodolphe Raffali (g) est ensuite venu accompagner à la façon manouche les chanteuses LIiouba puis Marina, fille et femme de Moreno Winterstein qui c’est déjà produit ici en 2013. La salle, remplie d’habitués fut particulièrement réactive. La poète Vanina de Franco et Sahel Daussat, le fils, ont rejoint à leur tour la formation, ramenée à un trio. Après une pause tout aussi animée, les frères Ferré (g) ont pris leur tour, Elios cédant ensuite la place à Christophe Astolfi pour un duo de guitares des plus attachants. La soirée s’est terminée avec Christophe Daumas (voc), soutenu par Frangy Delporte (g). Romain et Céline quittant Paris pour la Normandie, peut-être y donneront ils naissance à un festival…? PM

Christophe Daumas, Samy Daussat, Francois C. Delacoudre, Frangy Delporte © Patrick Martineau  Marina Winterstein, Samy Daussat, Rodolphe Raffali,  Francois C. Delacoudre © Patrick Martineau  Boulou & Elios Ferré © Patrick Martineau

Le 12 juillet, Pharoah Sanders était de retour au New Morning, plein à craquer. Il était en très grande forme (on se souvient du dernier concert, chaotique, donné en 2013, où il avait peu joué, se plaignant d’un problème de retour, et avait quitté la scène de façon brutale). Brillamment accompagné de son vieux complice William Henderson (p), on le retrouvait ici avec sa formation européenne, composée de l’ultra solide Oli Hayhurst (b) et de l’épatant Gene Calderazzo (dm). Après une introduction envoûtante du ténor, qui montre qu’à 75 ans, il n’a rien perdu de puissance musicale et de son très gros son, il poursuit avec «Greetings to Idris», «Say It Over Again», «The Creator Has A Masterplan» et «High Life». Au second set, passent «The Greatest Love of All», «Jitu», le bouleversant «Naima»,«Giant Steps» et une variation de « The Creator Has a Masterplan». Tout au long du concert, il enfonce sa tête dans son saxophone, chante des incantations, esquisse des pas de danse. Emotion, mélodie, richesse de jeu étaient au rendez-vous de cette soirée exceptionnelle. MP
Pharoah Sanders © Mathieu Perez


Malgré un contexte difficile, il y avait du monde pour voir jouer Toshiko Akiyoshi le 15 juillet au Sunside. Elle était ici accompagnée de Gilles Naturel (b) et Philippe Soirat (dm). La pianiste ne s’étant plus produite à Paris depuis des années, elle se dévoilait plus que jamais touchante, par son histoire qu’elle raconte au public(son arrivée aux Etats-Unis en 1956), aussi par les titres qu’elle interprète, tels l’émouvant «Tempus Fugit» – de son ami et mentor Bud Powell –, et le bouleversant «Remembering Bud», qu’elle a composé pour lui, ainsi que son jeu très sûr, très rapide, marqué par Bud, et infusé de la fragilité d’une grande dame du jazz de 87 ans. Tout au long de la soirée, elle joue des standards («It Could Happen To You», aussi du Gershwin), une composition originale, son emblématique «The Village» en solo. Bien que directive avec ses sidemen, elle donne toute sa place à Naturel et à Soirat, qui l’accompagnent avec émotion et solidité. L’accord est total. MP

Toshiko Akiyoshi © Mathieu Perez

Les Yellowjackets (Bob Mintzer, ts, Russell Ferrante, p, Dane Alberson, b, William Kennedy, dm) passaient au Petit Journal Montparnasse le 21 juillet, et c’est peu dire que d’affirmer qu’il s’agissait d’un véritable évènement. Les influences rythm and blues du groupe, combinées à des sonorités plus synthétiques générées par l’«Electronic Wind Instrument» de Bob Mintzer, permettent aussi bien d’évoquer l’héritage de grands musiciens de l’ère classique que des épisodes plus erratiques, caractéristiques des expériences menées autour du free jazz et de la fusion. La première référence qui vient à l’esprit, lorsque le concert débute, est celle de Wayne Shorter et Weather Report. Le fait d’assortir sonorités de piano classiques avec les possibilités offertes par les claviers électroniques y est bien sûr pour beaucoup. La combinaison des sons de clavinet et de l’EWI de Mintzer ajoute encore un peu de crédibilité à cet apparentement, bien que le groupe ne touche pour ainsi dire jamais aux rendements échevelés et anarchiques dont se sont fendus tant de formations rongées par les excès lysergiques. Il y a un esprit très smooth jazz ainsi qu’une ambiance typiquement west coast dans le son des Yellow Jackets. « Spirit of the West » tiré de l’album Club Nocturne, dont les arrangements étaient conçus à l’origine pour donner la parole aux chanteurs, augure bien d’un set frappé à tous égards d’une certaine modération, dans le fond comme sur la forme. Un passage par l’album Politics ne fera que confirmer cette primo-impression, mettant en valeur le formidable interplay dont les musiciens savent faire montre. De lents développements atonaux, interprétés dans une optique très progressive, jalonnent le set des Yellowjackets, avec une alternance de parties jouées à l’unisson et de jeu hors phase. L’emploi de frisés et de double beats par le batteur, couplés à un usage particulier de la charleston, parachève la sensation d’avoir affaire à une musique empreinte d’intellection. Le piano Yamaha de Russell Ferrante assure un équilibre sans faille à l’ensemble, insufflant juste ce qu’il faut de sonorités acoustiques à un son qui, à la base, est comme empreint de retenue et bridé intentionnellement. Le solo basse-batterie du second set porte indéniablement cette marque de sobriété, l’instrument à cordes se taisant brusquement lorsque Will Kennedy décide d’accuser puissamment le tempo sous-jacent à la prestation du duo. Au passage, on perçoit ce qui est sans doute le secret du son des Yellowjackets, cette rigueur rythmique assumée brillamment par Russell Ferrante, avec un jeu très polyvalent qui restitue aux touches noires et blanches le rôle majeur qu’elles peuvent jouer en matière de métrique savante. Avec un public entièrement acquis à sa cause, c’est non pas un mais deux rappels à la tonalité plus intimiste qui nous attendent, les amateurs de jazz ne souhaitant pas que la fête se termine aussi tôt. C’est finalement un Bob Mintzer presque timide qui nous annonce au micro qu’il leur faut rompre là nos échanges, le groupe se devant de reprendre un avion dans à peine cinq heures. Un bien beau concert de jazz contemporain. JPA

Fabien Mary, David Sauzay, Michael Joussein © Mathieu Perez

Pour ceux qui le savaient en y allant, David Sauzay (ts) donnait le 23 juillet, avec son sextet, le dernier concert du Petit Journal Montparnasse, lequel fêtait, il y a peu, ses 30 ans d’existence. Pour ceux qui le découvrirent une fois sur place, ce fut un choc. Après l’Atelier Charonne et le 45° Jazz-Club (place du Colonel Fabien) voilà encore un club de jazz qui ferme cette année dans l’indifférence, et un lieu en moins où les musiciens peuvent s’exprimer. On se dit et on se répète que le jazz, c’est fragile, que tout ça ne tient qu'à un fil... Ce soir-là, il n’y a pas grand-monde. Peu d’amateurs, à peu près aucun musicien dans la salle. Sur ces compositions originales du ténor («Straight Forward»), ces reprises de Dizzy Gillespie ou d’Eric Alexander (« Straight Up »), Sauzay, Fabien Mary (tp), Michael Joussein (tb), Alain Jean-Marie (p), Michel Rosciglione (b) et Mourad Benhammou (dm) donnent tout, et les accompagnent de solos enflammés dans deux sets ultra solides. Ils font comme si de rien n’était. Toujours au service de cette musique. C'est à ça qu'on reconnait les grands musiciens. MP

Mike Stern venant d'être victime d'un accident, il ne pouvait participer à la tournée européenne en cours, montée avec Bill Evans. Le concert du 26 juillet au New Morning a donc été maintenu, mais avec un jeune guitariste américain du nom de Bryan Baker. Ancien du groupe de Miles Davis, tout comme Mike Stern, Bill Evans s’est doté pour ce quartet d'une section rythmique composée de Darryl Jones (b) et Keith Carlock (dm). Animé d’une certaine ferveur, le jazz fusion vigoureux qui nous était proposé ce soir était catapulté par le jeune Bryan Baker dans la sphère du rock. Il faut dire que le jeune homme a débuté sa carrière comme enfant prodige, à l'âge de 12 ans, et qu’il donne parfois dans l’excès, ainsi qu’en témoignent ses plans pyrotechniques à la guitare. Il revendique aussi bien les harmonies d'Ornette Coleman que Jimi Hendrix ou l’influence de groupes de metal, et ça s’entend. Comment s’étonner, dans ces conditions, qu’il donne une dimension par trop spectaculaire à un répertoire qu’il a dû, il est vrai, apprendre au débotté et dans une certaine urgence. Soyons justes, il ne dénature pas totalement l’esprit jazz-rock de la formation, particulièrement sur les morceaux chantés, mais il change indéniablement la forme de certaines interventions de Mike Stern, en leur conférant une dimension « shredder » exempte du vocabulaire de son illustre ainé. Dans un quartet avec une si forte concentration d’anciens du groupe de Miles Davis, on s’attend bien sûr à écouter de la bonne fusion, et de ce point de vue, le public qui a répondu présent suite à la démission de Mike Stern n’aura pas été déçu du voyage. La Telecaster de Bryan Baker est une dynamo qui propulse dans une autre dimension le répertoire du band dont Bill Evans apparaît, comme malgré lui, le leader. En vue d’adouber le guitariste aux yeux du public, le saxophoniste multiplie les duets humoristiques avec lui, conférant une allure presque free à des compositions aux arrangements à l’origine bien plus sophistiqués. L’énergie du guitariste oblige Evans à des interprétations débridées, avec une marge de sécurité réduite. Sur le plan harmonique, l’usage de nombreux accords de quinte brouille encore un peu plus les cartes, mais parfois le groove y gagne quelque chose, sans que la section rythmique ait à en rajouter outre mesure. Roy Ayers © Mathieu PerezBassiste de scène des Rolling Stones, Darryl Jones sait comment soutenir un rythme sans le phagocyter, et le parti pris sonore de ce soir limite le sustain des instruments en vue de préserver la cohésion du son. Les phrasés sont plus rapides, mais peut-être aussi moins précis et surtout moins legato que ceux de Mike Stern. Le solo de batterie, solaire et communicatif, nous amène au cœur de l’esthétique de groupes west coast comme Steely Dan et Toto, et le chant de Bill Evans est étonnamment orné de passages « scat que n’auraient pas renié les Manhattan Transfert. Il faut dire que le leader, peu avare de ses efforts pour assurer la réussite du spectacle, cumule à la fois parties vocales, saxophone ténor et claviers (il jouera même quelques notes de saxophone soprane). Si le concert se perd parfois dans les méandres de la virtuosité gratuite, le rappel « Jean-Pierre» remet tout le monde d’accord et conclut le deuxième set d’une joie communicative. Un tout de même bon moment, qui aura au moins prouvé que le son, le style de Mike Stern sont uniques en leur genre. JPA

Le 28 juillet, le New Morning affichait complet pour Roy Ayers (vib, voc). Celui qui brille par ses concerts survoltés était en toute petite forme. Est-ce l’effet d’un décalage horaire dévastateur et/ou d’une tournée épuisante? Le vibraphoniste a perdu sa verve ce soir-là, jouant peu de titres («Searchin’», «Running Away», «We Live in Brooklyn Baby», «Sweet Tears»), même si ses sidemen – John Pressley (voc), Donald Nicks (b), Jamal Peoples (key), Larry Peoples (dm) –, se démenaient pour tenir le cap du groove. Ayers s’est fait voler la vedette par le jeune et impressionnant Jamal Peoples, débordant d’énergie et aux nombreux solos. Il ne manquait que le leader charismatique pour atteindre les sommets. MP
Benny Golson © Mathieu Perez

Benny Golson (ts) fait progressivement son retour sur la scène. Il jouait le 10 août au Duc des Lombards. Le maître du ténor n’a rien perdu de son élégance de jeu, de sa bienveillance à l’égard de ses musiciens et de sa fidélité en amitié. Accompagné de l’exceptionnel Antonio Farao (p), de l’ultra solide et musical Gilles Naturel (n) et de Doug Sides (dm) au gros son, le gentleman du jazz compose chacun de ses sets comme un recueil d’histoires et d’anecdotes, de portraits et d’hommages à ses amis disparus. A la fin d’un set, il a donc joué peu de titres, mais a su créer une telle intimité qu’en interprétant avec émotion «Whisper Not», «I Remember Clifford», «What Is This Thing Called Love» ou «Mr PC», le public bouleversé brûle de reprendre cette conversation avec Benny Golson, lors de son prochain passage à Paris. MP

César Pastre © Jérôme Partage

Le 18 août, César Pastre (p) se produisait, pour la première fois sous son nom, au Caveau de La Huchette, avec Enzo Mucci (b), Olivier Robin (dm) et, en invité, Claude Tissendier (as). Si, face à ces musiciens d’expérience, le leadership du jeune pianiste doit encore s’affirmer, celui-ci a démontré une nouvelle fois ses qualités musicales, en particulier un swing très naturel. On retiendra notamment sa très jolie introduction de «Tea for Two», pleine de subtilité. Tissendier, quant à lui, à déployé sa belle sonorité, notamment sur «I’m Beginning to See the Light» et «Cheek to Cheek». Un relais de génération prometteur. JP

Le 29 août, Julien Coriatt (p) présentait son nouvel album, Jingle Blues, à la Cave du 38 Riv’, dont il assurait, avec son trio (Adam Over, b, et David Paycha, dm), l’animation de la jam du lundi pour la dernière fois après plusieurs années de bons offices. La jam en question fut donc reléguée au troisième set pour permettre au trio de dérouler le répertoire du disque: de bonnes compositions, notamment «Fear the Artist», très swing, «Penelope’s Quilt», une jolie ballade, ou encore «Jingle Blues», titre qui emprunte quelques mesures de «Epistrophy». JP

Textes: Jean-Pierre Alenda, Patrick Martineau, Jérôme Partage, Mathieu Perez
Photos: Patrick Martineau, Jérôme Partage, Mathieu Perez

© Jazz Hot n°677, automne 2016