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Jeb Patton au Cabaret Jazz Club, 7 mars 2016, Courbevoie © Patrick Martineau


Jeb PATTON


Shades and Tones


Jeb Patton est né le 17 août 1974 à Kensington, Maryland. Personnalité discrète, murie sous la férule de Sir Roland Hanna et des Heath Brothers (Al Tootie, Jimmy et Percy), dont il est devenu un membre à part entière, il propose une brillante synthèse entre aisance technique, toucher subtil (formation classique) et expression enracinée. Outre sa proximité avec Jimmy Heath (ts) qu’il accompagne aussi au sein de son big band, on le retrouve régulièrement, sur scène ou en studio d'enregistrement aux côtés de Charles McPherson, James Moody, Etta Jones, Frank Wess, Rufus Reid, Eddie Locke, Paul West, et pour les plus jeunes Roberta Gambarini, Terell Stafford, Tom Harrell, Peter Bernstein, Jeremy Pelt, Willie Jones III, Steve Davis…

Avec trois albums en leader à son actif, A Lovesome Things en 2005, New Strides en 2007 et Shades and Tones en 2014 (cf. Jazz Hot n°674) avec le grand Lewis Nash, il se produit couramment avec son trio composé de David Wong (b) et Pete Van Nostrand (dm).

On pourra  l’entendre en France, cet été, en quartet avec Dmitry Baevsky (as) au Duc des Lombards le 25 juillet, à Brignoles (83) le 28 juillet et à Andernos-les-Bains (33) le 30 juillet.  En outre, il célébrera le centenaire de Thelonious Monk en octobre prochain, par un récital en solo à la Duke University (Durham, Caroline du Nord) dont il est un ancien étudiant. Autre corde à son arc, il a publié deux volumes d’une méthode portant sur l’art d’accompagner les solistes: An Approach to Comping (Sher Music & Co.).

Propos recueillis par Jérôme Partage
Photos Patrick Martineau et Marina Chassé

© Jazz Hot n°680, été 2017



Jazz Hot: Y a-t-il des musiciens dans votre famille?

Jeb Patton: Pas vraiment. Mon père jouait du piano en amateur, et il avait une collection de disques de musique classique, surtout des pianistes. Je n’ai donc pas de background jazz. Toujours est-il que mon frère et moi voulions apprendre à jouer du piano comme notre père. Nous avons donc pris des leçons particulières.

Jeb Patton au Cabaret Jazz Club, 7 mars 2016, Courbevoie © Patrick Martineau

Comment êtes-vous venu au jazz?

J’ai été initié au jazz par des musiciens de Washington durant l’été qui a précédé mon entrée à la Duke University. Et là-bas, j’ai rencontré Paul Jeffrey qui a eu une très grande influence sur moi. J’ai joué dans son big band où nous recevions des invités de New York toutes les deux semaines pour un concert. J’ai ainsi commencé à pratiquer l’écriture d’arrangements pour big band, de façon encore maladroite. Jusqu’au lycée, je ne connaissais que la musique classique, mais à l’université j’ai découvert McCoy Tyner (qui a été ma première grande influence), Bud Powell, Barry Harris, Wynton Kelly, Ahmad Jamal. Et à 22 ans, je suis parti à New York poursuivre mes études musicales au Queens College. C’est à ce moment-là que j’ai rencontré Jimmy Heath dont je suis devenu très proche. J’allais chez lui écouter ses arrangements sur son ordinateur. Jimmy est l’une des plus belles personnes que j’ai rencontrée: il est généreux, respectueux; il décèle le potentiel des gens quand les autres ne le voient pas forcément. Il m’a beaucoup encouragé dans mon apprentissage de l’écriture pour big band. Il m’a fait découvrir le stride, les grands standards… Il m’a appris à respecter l’histoire du jazz tout en ayant une position équilibrée: un pied dans le passé, un pied dans l’avenir.
Cependant, j’ai étudié aussi la musique classique au Queens College: avec Roland Hanna, j’ai travaillé sur Beethoven et Chopin. Ce qui lui importait, ce n’était pas de vous apprendre à jouer du jazz, mais de développer une voix au piano. Pour lui, Chopin ou Duke Ellington, Monk ou Ravel, c’était pareil… Il ne faisait pas de catégories. Il pensait que l’histoire de la musique au piano était un tout.

Dès la sortie du Queens College, en 1997, vous avez commencé à tourner avec les Heath Brothers…

J’ai eu beaucoup de chance: je me suis trouvé au bon endroit, au bon moment. Jimmy a pris sa retraite d’enseignant l’année où j’ai été diplômé. Il était donc plus souvent sur la route avec ses frères. Il m’a présenté à Tootie et Percy. Ils cherchaient un pianiste. J’ai donc fait quelques concerts avec eux pour m’intégrer au groupe et aussi bâtir une relation personnelle avec Tootie et avec Percy en dehors de Jimmy. Ce dernier était vraiment formidable! Il me laissait beaucoup de liberté.

2003, A Lovesome Thing, Jeb Patton


En 2003, vous avez enregistré A Lovesome Thing avec Percy Heath…

Oui. Avant cela, nous avions déjà donné une série de concerts en duo au Lincoln Center. On passait du temps ensemble à jouer de la musique ou à aller pêcher. J’ai essayé de développer ma musique sur ce disque. C’est toujours ce que je tente de faire. Percy croyait beaucoup en moi et m’a donné confiance. C’est lui qui m’a aidé à vaincre ma timidité, à m’exprimer. Il me faisait penser à mon grand-père.

Vous continuez d’ailleurs, encore aujourd’hui, à jouer au sein des Heath Brothers…

Absolument. Tootie a eu des problèmes de santé, ce qui a mis le groupe entre parenthèses. Mais nous nous sommes retrouvés depuis.

A l’issue de vos études, avec qui jouiez-vous, en dehors des Heath Brothers?

Au sein des Heath Brothers j’ai rencontré Julius Tolentino (as), lequel animait une jam-session hebdomadaire. J’ai beaucoup appris en jouant dans son groupe. J’ai également joué un peu avec Winard Harper. En fait, je faisais beaucoup de petit gigs, avec plein de gens différents, notamment des chanteurs. C’était d’ailleurs une expérience qui me manquait, et que New York m’a offerte. J’ai aussi travaillé avec Etta Jones quand j’étais encore au Queens College. Je l’avais rencontrée sur une croisière jazz. On a sympathisé; j’allais la voir répéter, puis on dînait ensemble. J’ai fait deux ou trois concerts avec elle. J’ai également joué une fois dans le Carnegie Hall Jazz Band de Jon Faddis. Mais j’étais trop jeune pour ce type d’engagement, pour être au niveau. Il y a eu quelques engagements pour lesquels je n’étais pas prêt, pas encore assez expérimenté. Par ailleurs, j’ai joué avec Antonio Hart, Lewis Nash, Willie Jones III, Peter Washington. La plupart de ces rencontres se sont faites à travers Jimmy, dans ses différents groupes. Sinon, j’ai beaucoup joué avec Sachal Vasandani (voc). C’est certainement l’une des mes collaborations les plus longues. Il a pris une direction plus pop ces dernières années, mais nous sommes toujours en contact.

Jeb Patton, John Webber, Lewis Nash, février 2016, Ascona © Marina Chassé by courtesy

Vous accompagnez également Charles McPherson…

Oui, depuis plus récemment. La première fois c’était en 2005 ou 2006, en Italie. A la suite de quoi, j’ai commencé par l’accompagner une fois ou deux par an, et plus fréquemment aujourd’hui. Encore un musicien et une personnalité formidables! Tom Harrell a fait parfois partie du groupe, ce qui était vraiment stimulant! C’était incroyable de voir la rencontre sur scène entre ces deux géants.

Quand avez-vous commencé à vous produire avec votre trio?

Mes premières expériences en trio se sont déroulées avec Winard Harper. De même, Jimmy Heath m’a souvent mis en avant durant ses concerts, me laissant en trio avec Tootie sur certains morceaux. En solo aussi d’ailleurs. Etre avec Tootie m’a évidemment donné envie de monter mon propre trio. Il est très inspirant. C’est un batteur avec de très grandes idées artistiques, et qui prend votre musique pour l’emmener ailleurs. Puis, j’ai commencé à former mon trio avec David Wong (b) et Quincy Davis (dm). Nous étions la rythmique de Sachal Vasandani. On jouait toujours ensemble quelques morceaux d’introduction avant que Sachal n’entre en scène. Avec les années, j’ai eu des occasions de jouer en trio à droite et à gauche. Jusqu’à une première tournée internationale en 2015.

Le premier disque que vous avez sorti en 2006 est The Ballades. Frédéric Chopin

Cet enregistrement existe, mais il n’a pas été vraiment commercialisé. De même que mon autre disque de musique classique, enregistré en même temps, A Lovesome Thing. C’était à une époque où je reprenais des leçons de piano classique. J’avais donc envie de m’exprimer dans ce registre. J’ai toujours eu envie de jouer à la fois de la musique classique et du jazz. Je ne parle pas de mélanger les deux, mais de proposer des pièces classiques et des pièces jazz dans un même concert. Cependant, il n’est pas facile de trouver un public pour ça. Du coup, je pratique la musique classique plutôt comme un hobby.

Vous considérez donc que le jazz est aujourd’hui votre moyen d’expression?

Absolument. J’adore la musique classique, mais je ne me verrais pas donner un récital de deux heures. C’est physiquement et mentalement épuisant. Pour autant, j’ai joué deux fois les ballades de Chopin avec le New York Philomusica, et je me suis également produit avec le New Black Music Repertory Ensemble qui interprète le répertoire classique afro-américain. Mais ces expériences sont aujourd’hui derrière moi, et je souhaite vraiment me concentrer sur le jazz straight ahead.

Je vous ai entendu jouer «Century Rag» de Sir Roland Hanna. Vous y faisiez des allers-retours entre classique et stride…

Rolland Hanna passait sans arrêt de l’un à l’autre. Je suis souvent allé l’écouter au restaurant Knickerbocker à New York. Je me souviens notamment d’un concert épatant avec Ron Carter et Frank Wess. Alors que ce restaurant est très bruyant, tout s’est arrêté quand ils ont joué une ballade. C’était comme si quelqu’un avait coupé le son aux clients. Je n’ai jamais revu une telle chose.

2007, New Strides, Jeb Patton


Vous avez sorti votre premier album en trio, New Strides, en 2009…

En fait, il a été enregistré en 2007, mais j’ai mis du temps à trouver un label. J’avais envie de documenter quelques-uns des arrangements que je jouais avec mon trio dont le batteur était désormais Pete Van Nostrand. Je ne trouvais pas beaucoup d’engagements sous mon nom à ce moment-là (rires). Le titre vient d’une expression que m’avait lancée Percy Heath: «Stride on!» («en avant!»). Ça n’a donc rien à voir avec le piano stride mais avec l’idée de «nouveaux développements», de «nouvelles avancées».


2015, Shades and Tones, Jeb Patton


Vous n’avez enregistré votre second album en leader, Shades and Tones, plus de sept ans plus tard…

Sur ce disque, je suis accompagné de formations plus larges. J’ai voulu composer et expérimenter le son dans un contexte de grand ensemble. Pour autant, l’atmosphère générale de l’album reste celle d’un trio, même quand je suis en sextet.

Que pensez-vous du débat sur le jazz «créatif»?

Ce débat est derrière nous. Je pense qu’on est toujours le produit de son époque, et nous ne vivons plus dans les années soixante. Pour moi, il est important d’être inspiré par la période que l’on vit et de jouer la musique d’aujourd’hui. Mais cela ne signifie pas jouer un type de musique particulier. Jimmy Heath dit tout le temps: «Ce qui a été bon reste bon.» Par exemple, Art Tatum reste éminemment moderne. Et d’ailleurs, qu’est-ce que cela signifie être moderne ou ne pas l’être? Pour autant, le jazz ne doit pas devenir un musée où l’on se limite à reproduire ce qui a déjà été enregistré. Ça n’aurait aucun sens. Il faut trouver de nouvelles voies. En fait, ce qui est important, c’est qu’il y a une filiation qui se poursuit. Je me souviens, à la fin des années quatre-vingt-dix, avoir été dans les coulisses du Lincoln Center à l’occasion d’un concert de Roland Hanna avec le JALCO. Wynton Marsalis était très respectueux devant son aîné mais aussi assez nerveux, comme je ne l’ai jamais vu. Car dans les coulisses, il y avait Barry Harris, Tommy Flanagan et Hank Jones! Je me souviens qu’ils ont joué «Stardust». C’était un pur moment de musique. Ce n’était pas une question de note ou de style mais de cet état d’esprit qui demeure malgré le temps qui passe.

Jeb Patton trio avec Fabien Marcoz (b) et Bernd Reiter (dm) au Cabaret Jazz Club, Courbevoie, 7 mars 2016 © Patrick Martineau

C’est toute l’importance de la transmission dans le jazz…

Oui, c’est fondamental. Les maîtres sont un lien avec le passé, et ils vous permettent de bâtir l’avenir. Ceci n’existe pas vraiment dans la musique classique. Aujourd’hui, tous les pionniers du jazz ont disparu. Et ça fait une différence. Pour autant, le jazz continue de se renouveler. Quand on discute de ça avec Jimmy Heath, il est très optimiste sur l’avenir du jazz. Il pense que la musique qu’il aime est entre de bonnes mains. Il n’est jamais mélancolique à propos du passé. Il aime écouter la nouvelle génération. Et il est plus en pointe sur son art que certains jeunes musiciens qui sont trop corsetés pas la tradition. Il ne faut pas chercher à copier les maîtres. Le danger des écoles est que tout le monde apprend de la même façon, ce qui tend à uniformiser la façon de jouer. A l’inverse, on ne peut pas partir de zéro et chercher sans cesse à réinventer la roue. Il faut donc simplement tracer son propre chemin en ayant en tête toute l’histoire. Car le problème le plus sérieux pour le jazz est l’ignorance de l’histoire par les jeunes musiciens.

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CONTACT:
http://www.jebpatton.com


DISCOGRAPHIE

Leader
CD 2005. A Lovesome Thing, Jeb Patton Autoproduction (Vicente Archer, b, Pete Van Nostrand, dm)
CD 2009. New Strides, Maxjazz 221 (David Wong, b, Pete Van Nostrand, dm, guest: Jimmy Heath et Albert Tootie Heath)
CD 2015. Shades and Tones, Cellar Live 010515 (David Wong, Lewis Nash, guest: Al Tootie Heath)

Sideman
CD 1998. The Heath Brothers, Jazz Family, Concord Jazz 4846-2
CD 2001. Yoshitaka Shoji, Circle of the Sea, Miggie 1500210
CD 2003. Winard Harper Sextet, A Time for the Soul, Savant 2048
CD 2003. Percy Heath, A Love Song, Daddy Jazz Records 2003
CD 2004. Winard Harper, Come Into the Light, Savant 2058
CD 2006. Jimmy Heath Big Band, Turn Up the Heath, Planet Arts Recordings 100560
CD 2007. Sachal Vasandani, Eyes Wide Open, Mack Avenue 1035
CD 2010. Dmitri Baevsky, Down With It, Sharp Nine Records 1045-2
CD 2013. Jimmy Heath Big Band, Togetherness (Live at the Blue Note), Jazz Legacy Productions 1201022
CD 2015. The Steve Fishwick/Osian Roberts/Frank Basile Sextet, Hard Bop Records 33010

VIDEOS

2007. Jeb Patton Trio, «If Ever I Would Leave You», extrait de l’album New Strides
Jeb Patton (p), David Wong (b), Pete Van Nostrand (dm)
https://www.youtube.com/watch?v=7TeiQUpA_bU


2015. Albert Tootie Heath 80th Birthday Celebration, Dizzy’s Club, New York (USA, 8/06/15)
Albert Heath (dm), Jeb Patton (p), David Wong (b) + Jimmy Heath (ts)
https://www.youtube.com/watch?v=hIv4gB7KW8A


2016. Jeb Patton Trio, «Holy Land», Marians Jazz Room, Berne (Suisse)
Jeb Patton (p), John Webber (b), Lewis Nash (dm)
https://www.youtube.com/watch?v=MinCbmBls18&feature=em-upload_owner


2016. Jeb Patton Trio, «Overtime», Marians Jazz Room, Berne (Suisse)
Jeb Patton (p), John Webber (b), Lewis Nash (dm)
https://www.youtube.com/watch?v=iajFj_KCffs&feature=em-upload_owner


2016. Charles McPherson Quintet, Dizzy’s Club, New York (USA, 26/07/16)
Charles McPherson (as), Yotam Silberstein (g), Jeb Patton (p), David Wong (b), Chuck McPherson (dm)
https://www.youtube.com/watch?v=c6ByfjBdAJA

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