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Jobic LE MASSON


Song

Jobic Le Masson est né le 24 janvier 1968 à Etampes (Essonne). Il débute son éducation musicale à l’âge de 7 ans au conservatoire, et il fait, à 16 ans, le voyage aux Etats-Unis où il étudie la théorie musicale et la composition à la Greenwich High School, dans le Connecticut, avant de rentrer en 1987 à la Berklee School of Music de Boston. Il vit en France depuis 1990, et se consacre à la composition, à l’arrangement et aux concerts, en parallèle de ses activités de professeur de piano.
Depuis 2006, une grande partie de son activité musicale s’organise autour de la formation d’un beau trio avec
le bassiste Peter Giron et le batteur John Betsch auxquels s'est adjoint récemment l'excellent Steve Potts.
Aux Ateliers du Chaudron, nous avons rencontré Jobic Le Masson dont le trio était cette fois l’invité de Steve Potts, dans ce quartier de Ménilmontant où le théâtre, la musique mais aussi les arts plastiques trouvent droit de cité grâce à l’équipe imaginative de Tanith Noble. Entre deux sets basés sur les compositions de l’album Song, réunissant les quatre hommes, et animés d’une musicianship et d’une ferveur impressionnantes, nous avons pu recueillir ces propos qui ressemblent en tous points à la belle prestation que les musiciens nous ont offerte…

Propos recueillis par Jean-Pierre Alenda.
Photos de Patrick Martineau.


© Jazz Hot n°680, été 2017


Jobic Le Masson © Patrick Martineau

Jazz Hot: Bravo pour la cohésion du quartet!

Jobic Le Masson: C’était bien?

Oui, tu nous en avais parlé; mais avant de l’entendre, nous ne pouvions nous en faire une idée aussi précise; vous vous connaissez depuis longtemps?

J’ai d’abord rencontré John, il y a 15 ou 16 ans.

Le trio a fait un album, Hill, pour le label Enja, en 2008?

Exactement; nous avons beaucoup joué ensemble, car j’avais un sextet avec John Betsch. Ensuite, ça a été les Sept Lézards (club parisien dans le Marais), et on a aussi joué en duo. Daniel Erdmann (ts), avec qui on jouait, nous a alors suggéré de faire un trio avec Peter Giron.

Une histoire d’amitié, donc.

Oui; dès le début, il y a eu ce truc très fort entre nous, autour de l’improvisation.

Peter Giron est vraiment important, il tient l’édifice, et la batterie de John est plutôt utilisée comme un instrument  soliste…

C’est le style qui veut ça.

Oui, mais contrairement à d’autres pianistes, tu mets plus l’accent sur le côté rythmique de la basse.

Quand on joue en trio, on a coutume de dire qu’on se passe la balle; un espace commun à l’intérieur duquel l’un d’entre nous soutient quand les autres en profitent pour surfer dessus. Bon, ça ne dure jamais trop longtemps. Dès qu’il y en a un qui fait un clin d’œil, l’autre s’assied, et c’est vraiment drôle (rires). Du coup, les morceaux qu’on joue en trio ont évolué dans la forme, et sont devenus quelque chose qui n’a jamais été conçu sur un pied d’égalité absolu.

La vie qui anime ces titres est saisissante lorsque vous êtes sur scène. Tu aimes les motifs répétitifs…

Oui, j’aime bien, en ce moment (rires). Mais il n’y a rien de mécanique là-dedans. «Cervione», le titre auquel tu fais certainement allusion, était comme un exercice pour moi au départ, quelque chose qui faisait travailler mes cinq doigts de la main gauche.

Sur plus de dix minutes, ça devient très intense…

C’est très chaud, parce qu’il n’y pas que le motif au piano, mais une ligne de basse de Peter très difficile à jouer. Disons que la main gauche est un peu ankylosée après ça (sourire).

Cette façon de développer tes solos à partir de motifs rythmiques, tu l’as élaborée comment?

Ce n’est pas mon truc; c’est le truc des gens que je trouve bien (rire). Sérieusement, je crois qu’on n’invente pas grand-chose. On réarrange, mais c’est sûr que, pour moi, il y a eu un grand focus sur Duke Ellington, une grande influence de Thelonious Monk et une énorme fascination pour Cecil Taylor. Toute une lignée de musiciens, en fait. Ce qui me touche beaucoup chez ces gens-là, c’est la texture. Le côté  rythmique dont tu parles, je l’apparente plutôt à un travail sur la matière sonore. Ce n’est pas seulement quelque chose de fonctionnel. Que fait-on au fond sur un piano? Des voicings, et lorsque tu transposes un accord d’un demi-ton, il n’est plus le même. Toutes ces micro-variations, c’est vraiment ça qui me fascine.

L’hommage à Mal Waldron sur votre album, avec quelques phrasés caractéristiques est étonnant sur scène…

Oui; on n’a pas encore vraiment parlé des autres. Mon rôle au piano avec une main gauche placée au milieu du clavier et une main droite qui surfe, je trouve ça très limité. J’ai besoin de pouvoir entrer dans le registre de la basse sans que le bassiste se mette à jouer dans les aigus. On joue ensemble, et cela jusque dans le registre le plus aigu, occupé par les cymbales de John.

John a cette façon étonnante d’utiliser la Charleston…

Il m’étonne encore moi-même! J’entends souvent plus que ce qu’il est en train de faire, comme s’il sous-entendait un autre langage en jouant. Il a toujours l’air de soutenir ce que nous faisons, mais il fait autre chose en même temps (rires). Le secret, je crois, c’est qu’il s’éclate en jouant comme ça. Regarde-le quand il joue, il est aux anges. John génère de la magie, je ne le complimente pas juste comme ça. On met les musiciens dans une boite en décrivant ce qu’on a fait, d’où nous venons, toutes ces références… Mais un type comme lui, la magie qu’il génère, cela ne s’explique pas!

La relation avec Steve Potts est spéciale…

J’en suis sûr. Cela fait 20 ans qu'ils communiquent. Et puis, à l’époque, les groupes jouaient vraiment beaucoup. Ce n’était pas rare de jouer une ou deux semaines tous les soirs au même endroit. Et ça change pas mal la donne.

A propos du documentaire consacré à Bobby Few, as-tu une idée de la raison pour laquelle tant de musiciens de free jazz ont émigré vers l’Europe à la fin des années soixante?

La mouvance free était très forte en Angleterre, en Allemagne aussi. Il y avait donc une sorte d’ouverture pour les musiques improvisées. Mais plus que tout, il y avait la difficulté de vivre aux États-Unis dans ces années-là. Le New-York des ces années n’était pas celui d’aujourd’hui. Et tout simplement, il y avait du travail en Europe.Disons que ce qui a été fait ici à l’époque n’aurait peut-être pas pu être fait là-bas.

Jobic Le Masson, Steve Potts, Peter Giron, John Betsch, Atelier du Chaudron, Paris, 26 mars 2017 © Patrick Martineau

Steve Potts est venu s’adjoindre à votre trio et cela a donné votre dernier album Song.

Steve était vraiment la personne idéale pour que les aventures de ce groupe puissent continuer. La venue d’un nouveau musicien dans un groupe déjà constitué, c’est toujours à double tranchant. Mais avec Steve, c’était dès le départ une affaire entendue. Ce qu’on vivait à trois, on l'a vécu dès le début à quatre. Bien sûr, il y a une discipline par rapport aux morceaux. Mais Steve est quelqu’un d’hyper-discipliné. On se voit très souvent, une fois par semaine, et ça fait quand même cinq ans qu’on joue ensemble. Il m’a dit que, quand il était avec Steve Lacy, ils se voyaient tous les jours. Par contre, il faut savoir qu’il a une approche musicale très spécifique. Je me pose souvent la question en terme de progrès sur un morceau. On se dit que Steve va apporter plus de choses, mais ce n’est pas du tout ça. Il apporte une compréhension décisive au niveau de la logique interne du titre.

N’est-ce pas également ce que tu recherches?

Disons que ce n’est pas ce que je peux jouer sur mon morceau qui m’intéresse, mais comment je peux jouer ce morceau.

Sur l’album, c’est toi qui as composé la plupart des titres, mais ce soir tu as surtout joué les morceaux des autres.

Ça fait partie du jeu. A priori, les compositions sont différentes, mais si on réussit notre coup, la cohésion du groupe, les différentes interventions, se passent de la même façon.  C’est à ce genre de choses qu’on mesure le fait d’être devenu un véritable groupe.

Tu voulais une interview collective du groupe comme traduction de cette cohésion que le public perçoit…

Ça fait partie des choses qui manquent. C’est bien sûr lié à l’économie du jazz d’aujourd’hui. Les musiciens peuvent avoir un pedigree pas possible, des références multiples, mais pas d’expériences durables avec un groupe. Moi, j’ai aimé cette musique-là parce qu’elle prenait forme sur scène, tu apprends à la jouer sur scène.

Le fait de jouer en jam session, de ne pas côtoyer régulièrement les mêmes personnes, limite-t-il la prise de risque?

Oui, on retombe sur nos pattes quand même, mais seul le travail de groupe permet un résultat comme ce soir, j’en suis persuadé.

Le séjour aux États-Unis a-t-il été important pour toi?

Sûrement, mais tu sais, j’étais très jeune, je n’avais que 16 ans, donc, ce devait être différent de la plupart des gens qui viennent là-bas plus tard dans leur vie Cela dit, il y a la langue, les accents, le rythme, et tout le répertoire choral est basé là-dessus, donc ça influe quand même.

Vous avez d’autres scènes de prévues?

Oui, et j’espère que le disque va générer une demande, qu’on puisse faire des festivals entre autres. Je joue très souvent dans un club, le Bab-Ilo, que j’adore. J’en profite pour y jouer au maximum, car j’ai besoin de jouer, toutes les semaines, c’est vital pour moi. Je sais qu’il y a plein d’incohérences dans ce système, mais c’est mon école. Des lieux comme les Sept Lézards et le Bab-Ilo sont très importants, car ils génèrent ces communautés de musiciens qui jouent ensemble avant toute chose. Le tout est de se mettre en situation favorable pour la mise en place la plus naturelle possible. Et cela passe par l’amitié. C’est compliqué de faire un album, par exemple: comme on avait beaucoup joué par ailleurs, ça nous a pris seulement deux jours pour tout enregistrer, alors que l’ensemble a représenté beaucoup de temps passé et de travail d’identité sonore.

Le dernier disque en quartet est plus vivant, plus mature…

Normalement, avec le passage des années, tu es moins dans la recherche de singularité, et plus dans le partage des expériences, des émotions ressenties dans ta vie d’homme.

Tu as aussi enregistré avec une chanteuse…

Avec Gwen Sampé, oui. Il s’agit là d’une veine beaucoup plus introspective, et c’est une grande chanteuse que je recommande à tout le monde. Elle joue aussi avec un pianiste qui s’appelle José Pendje, et tu vois pour le type d’échanges que suppose cette musique, des lieux comme le Bab-Ilo sont essentiels, parce qu’ils permettent justement ce genre de dialogues.

Comment Thomas Savy, votre invité du jour, est-il arrivé à faire partie de l’équation?

C’est une histoire de longue haleine avec Steve. Il jouait avec lui aux Sept Lézards. Encore une fois, ces lieux permettent non seulement l’amitié, mais ils rendent aussi possible de travailler indépendamment des sets et des concerts donnés. Les Ateliers du Chaudron suscitent aussi ce genre de communautés, des lieux où ce que tu fais socialement s’entend dans la musique.

As-tu d’autres projets en dehors de ce groupe?

Je  joue régulièrement avec Aldridge Hansberry et Sebastien Buchholz dans le trio In the Moment, ainsi que dans le quintet Spirit House de Jon Handelsman; souvent Aussi avec Jean-Claude Montredon, Charles Ahmed Barry, Benjamin Duboc, Didier Lasserre, Makoto Sato… Je ne suis pas franchement le type de pianiste dont on loue les services pour jouer la musique de quelqu’un d’autre. D’entrée, pour moi, il y a forcément une prise de position, ce qui implique des liens forts, une convergence d’intérêts, faute desquels je ne peux tout simplement pas prendre part au projet.

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CONTACT: http://jobic.lemasson.free.fr/home/main.html


2016, Song

DISCOGRAPHIE

Leader/coleader
CD 2006. Free Unfold Trio, Amor Fati, Fatum 009
CD 2008. Jobic Le Masson Trio, Hill, Enja 9516-2
CD 2009. Free Unfold Trio, Ballades, Ayler Records
CD 2010. The MJ Williams Paris Project, Trance Atlantic, Blip Records
CD 2014. Gwen Sampé/ Jobic Le Masson, Conversions, CD Baby
CD 2016. Jobic Le Masson Trio+ Steve Potts, Song, Enja 9644-2

Sideman
CD 2004. Arnaud Sacase Quartet, Septentrion, Marge 35
CD 2010. Christine Flowers, In a New Mood-A Tribute to Oscar Brown Jr., non distribué
CD 2010. The John Betsch Society, Alive In Paris, Tribal Disorder Records


VIDEOS

En trio avec Aldridge Hansberry et Rasul Siddik
2013. https://www.youtube.com/watch?v=Yui_PnWomj8&list=PLaawaNqaauRgpZIXJ_66vV2ufXMalIU1G

En quartet avec Steve Potts, John Betsch et Peter Giron
2016. https://youtu.be/eyM5IBYQbGQ
2015. https://youtu.be/crdPwl_D-LU

En trio avec John Betsch et Peter Giron
2008. https://youtu.be/hEjqMxXn4Lo
2008. https://youtu.be/rIrC9WqQRks

En duo ou trio avec Gwen Sampe et Aldridge Hansberry
2011. https://youtu.be/EG6a7aCNbEA

2016. https://www.youtube.com/watch?v=NZCQYuQ_8hs

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