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© Jazz Hot 2017


Mariana Zwarg © Michel Antonelli

Jazz à Rio
Rio de Janeiro (Brésil)

A l’occasion d’un concert dirigé par la jeune musicienne Mariana Zwarg (fl, ss) nous faisons un rapide point sur la situation désastreuse de la diffusion du jazz à Rio de Janeiro. En effet, il s'y est raréfié, se résumant à de ponctuels concerts de vedettes américaines présentés dans des centres culturels financés par les institutions (Etat de Rio, Ville de Rio) où par la mécénat privé (obligatoire pour les grandes entreprises), en particulier le réseau des SESC (Service Social du Commerce), alimenté par une taxe destinée à l’action culturelle et sociale, très actif dans les grandes villes du sud du Brésil: Curitiba, Florianopolis, Porto Alegre et surtout São Paulo.

Ceci alors que Rio a une longue histoire avec le jazz: rappelons-nous la grande époque où les jazzmen venaient enregistrer des albums de bossa nova au contact des rythmiques et autres solistes cariocas qui maîtrisait cet art à la perfection. Ainsi Herbie Mann ou Cannonbal Adderley (entre autres) ont côtoyé dans les studios des maîtres tels Baden Powell, Paulo Moura, Airto Moreira; de même, une génération de jazzmen brésiliens a créé une forme musicale mariant les styles brésiliens (samba, choro, baião, forro) au jazz le plus moderne. Plusieurs de ces musiciens se sont installés ensuite aux Etats-Unis: Luis Bonfa, Dom Um Romao, Hermeto Pascoal…plus tard Eliane Elias.
Le Festival Jazz in Rio a brillé de ses éclats quelques années mais rien ne l’a remplacé. Quant aux clubs qui ont animé la scène brésilienne pendant des décennies, ils appartiennent désormais à l'histoire. Ainsi le
Beco das Garrafas, dans les années 50 à 60, a accueilli, entre autres, Sergio Mendes, Raul de Souza, Baden Powell, le Quarteto Novo (Airto Moreira, Hermeto Pascoal, Heraldo do Monte, Theo de Barros), Elis Regina, Sylvia Telles... Mistura Fina, durant ses vingt-cinq ans d’existence a présenté une programmation haut de gamme et a même reçu Chet Baker, Pat Metheny, et Wayne Shorter. Quant au disquaire Modern Sound (1966-2010), situé à Copacabana, en plus de proposer un immense choix de disques, programmait un concert tous les soirs (il était doté d'une scène) à l'heure de l'apéro. Du célébrissime Ed Motta, à la clôture avec la jeune chanteuse Julianna Caymmi en passant par les accompagnateurs des novateurs Egberto Gismonti, Milton Nascimento, tels Toninho Horta (g), Mauro Senise (ss)…les habitués, un public un peu âgé mais aussi des jeunes curieux (l’entrée était gratuite) ont pu assister à des centaines de concerts.
Aujourd’hui les jeunes musiciens sont dans l’obligation d’organiser leur propre concert dans des lieux inédits, souvent sous forme de prévente par internet et selon l’adhésion du public assurent le concert où l’annulent faute de recette. Le petit lieu culturel de Lapa (quartier chaud de Rio), TribOz- Centro Cultural Brasil-Australia, ainsi que The Maze à Catete proposent aussi quelques concerts payés à la recette et le très cher Rio Scenarium diffuse parfois du jazz (Big band de la Radio Danoise, Carlos Malta). On peut rajouter quelques concerts le dimanche matin dans l’immense Théâtre Municipal de Rio de Janeiro, dont le prix l’entrée est très bas (Leo Gandelman) pour boucler ce tour du jazz à Rio.


Mariana Zwarg e A Musica Universal d’Hermeto Pascoal e Itiberê Zwarg © Michel Antonelli

Nous avons pu assister, le 11 mars, au concert de
Mariana Zwarg e A Musica Universal d’Hermeto Pascoal e Itiberê Zwarg (Mariana Zwarg, fl, ss, arr, comp, Aline Falcão, cl, Ricardo Sà Reston, elb, Pierre Chastel, dm, voc, Sami Kontola, perc, dm, Mette Hadja Hansen, voc, avec en invités Ajurinã Zwarg, ss, Itiberê Zwarg, melodica, cl, et Maria Clara Valle, cello).

Cette soirée, organisée par les musiciens, a été possible grâce à l’accueil de la famille Mol qui a mis son immense villa à la disposition des musiciens. Située dans le quartier de Recreio dos Bandeitrantes (50 km du centre de Rio), la mobilisation était nécessaire et tout le public présent a contribué par un financement participatif à la réussite de l'opération.

Selon Hermeto Pascoal, la «musica universal» est une musique sans pré-concept qui englobe tous les styles, valorise les éléments de la musique populaire brésilienne et en même temps outrepasse les barrières entre la musique érudite et populaire créant ainsi un pont entre toutes les musiques régionales du monde entier, reflétant ainsi son caractère universel. Ce projet a démarré en 2016, à l’occasion des 80 ans d’Hermeto Pascoal qui marque aussi les quarante années de collaboration musicale entre le maître et Itiberê Zwarg son bassiste et ami. Mariana Zwarg a été invité à Barcelone pour assurer la direction musicale et signer les arrangements d’un programme de concerts donné aussi à Berlin et Copenhague. Ce concert de Rio fêtait les retrouvailles d’une partie des musiciens qui compte un Français, une Danoise, un Finlandais et des Brésiliens.

Dans une atmosphère chaude et une humidité à couper au couteau, et après un churrasco bien arrosé, les musiciens nous entraînent dans leur sillage.
Dès le premier titre «Capivara», signé par Hermeto, Mariana Zwarg assure l’introduction à la flûte et passe avec autant de talent au soprano; elle dirige d’un coup d’œil et veille avec autorité mais bienveillance à la bonne exécution de ses arrangements. La Danoise Mette Hadja Hansen utilise sa voix comme un instrument sans parole et apporte une vivacité à l’ensemble des compositions. Elle ne parle pas le portugais mais ne commet aucune faute de prononciation car il s’agit là de vocalises très équilibrés qui savent s’envoler et improviser à l’égal des solos des autres musiciens. Dès le second titre, «São Jorge», Aline Falcão, venue spécialement de Salvador da Bahia (à 1600 km), prouve qu’elle n’a pas fait le déplacement pour rien: toute la soirée son sourire et son assurance, tant dans l’accompagnement que dans les solos, sont aux bons endroits et au bons moments. Les sonorités de ses claviers rappellent ceux du pianiste de Carlos Santana, Richard Kermode. Immédiatement enchaîné, «Vivo Edu Lobo» (qui sera présent sur le nouveau double album d’Hermeto), rend hommage au chanteur et compositeur éponyme qui a marqué de son originalité l’époque post bossa nova. Chaque thème est très arrangé et ne laisse pas de place à l’erreur ouvrant néanmoins à chacun l’espace de s’exprimer en soliste. Sur ce titre Mariana sera rejointe, après un long solo par la voix de Mette dans un dialogue endiablé. Sur «Solena», Mariana invite son père, Itiberê Zwarg au mélodica, et Maria Clara Valle, dont c’est l’anniversaire, à les rejoindre pour nous offrir une lente et belle ballade. Cette chaleur des retrouvailles, sera suivie par un nouveau thème marqué par un long solo de violoncelle, totalement fluide et acéré, parfois très free, laissant ensuite la place à des solos du Français Pierre Chastel et de Ricardo Sà Reston qui assure en permanence le pivot du groupe, pour un final de flûte dialoguant avec cordes. Les titres, soit d’Hermeto soit en son hommage («Campo» signé par Mariana), complètent le programme et la flûtiste aime rappeler que ses premiers pas et son apprentissage se sont faits sous la double tutelle d’Hermeto (qui est aussi son parrain) et de son père. Tous deux l’ont vraiment accompagné, lui prodiguant conseils et critiques salutaires. Les interventions d’Itiberê, invité spécial, passent du mélodica au clavier où a l’impromptu, il improvise
Itiberê Zwarg © Michel Antonelliune dédicace musicale à Maria Clara Valle pour son anniversaire et pour son implication dans la mise en place de la soirée. Le groupe terminera la soirée par un onzième titre, rappelant la richesse du répertoire, le percussionniste finlandais, Sami Kontola, plutôt discret remplacera à la batterie (d’ailleurs la sienne fabriquée dans son pays) Pierre Chastel, qui lui scatera ou plutôt défiera son amie Mette Hadja Hansen dans un combat vocal où l’hilarité laissa la place à une parodie de colère.
Une belle soirée musicale qui sort des sentiers battus et qui nous l’espérons pourra ouvrir à ce jeune groupe une carrière internationale
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Textes et photos: Michel Antonelli
© Jazz Hot n°679, printemps 2017


IMDB

Miles Ahead
Biographie de Don Cheadle (100 min., USA, 2015)
Sortie en France le 17 juillet 2016 et le 24 janvier 2017 (VOD)

L'idée d’un film sur la vie de Miles Davis est apparue de manière détournée à Don Cheadle en 2006, lorsque le trompettiste a fait son entrée au «Rock and Roll Hall of Fame». Soutenu par le neveu du jazzman, le projet de l'acteur (qui est également un "fan") a manqué de s’interrompre à plusieurs reprises, faute d’argent. Cheadle est cependant parvenu à réunir les fonds nécessaires en 2014, grâce au financement participatif, faisant de ce «biopic» un film complètement indépendant, bénéficiant également de l’appui et de la notoriété de l’acteur britannique Ewan McGregor. Distribué aux Etats-Unis par Sony, propriétaire d’un grand nombre des albums de Miles, à travers sa filiale, Columbia Records, le film a connu une promotion discrète. Il a été présenté en clôture du festival du film de New York, en octobre 2015, avant de sortir, le 1er avril 2016, dans seulement quatre cinémas américains! En France, le film est arrivé dans l’été 2016, de façon tout aussi furtive, si ce n’est l’avant-première organisée à Marseille par le festival Jazz des Cinq Continents. Il est depuis janvier dernier visible en «vidéo à la demande» (VOD).
Plutôt qu’un récit de carrière, Miles Ahead évoque les démons du trompettiste pris dans une course-poursuite, à la recherche d’un enregistrement volé, et épaulé dans sa quête par un journaliste du magazine Rolling Stone, (Dave Braven alias Ewan McGregor). L’action se situe pendant la période de retrait de Miles, à la fin des années soixante-dix, entrecoupée de flash-backs. On notera à ce titre les similitudes avec Born to Be Blue sur Chet Baker. Les deux films choisissant d’aborder (sans doute pour son intensité dramatique) des moments d’extrême vulnérabilité du héros-musicien, d’éloignement de la scène et du public ainsi que l’emprise de la drogue. Ces thèmes – notamment l’addiction – étaient également présents (et pour cause) dans d’autres biopics jazz comme Bird (Clint Eastwood, 1988) ou Ray (Taylor Hackford, 2004). Mais ces long-métrages relataient la vie de leur sujet sur le long-court.
Malgré toute la bonne volonté de Don Cheadle pour incarner le jazzman, restituant ses mimiques, sa voix, ses postures et utilisant même une de ses trompettes, l’histoire peine à décoller et à faire oublier les inexactitudes. Supervisée au départ par Herbie Hancock, la direction musicale du film a été finalement assurée par Robert Glasper et c’est l’élément le plus réussi de cette œuvre! Il faut, par ailleurs, rappeler qu’en 2016, à l’occasion du 90e anniversaire de Miles, le pianiste a également publié Everything’s Beautiful (Columbia-Legacy), un album aux accents jazz, hip hop et soul sur lequel il mêle habilement des enregistrements originaux du trompettiste à des samples inédits, comme des instructions données par Miles en studio après de faux départs.

Michel Antonelli
© Jazz Hot n°679, printemps 2017


IMDB

Born to Be Blue
Biographie de Robert Budreau (97 min. Royaume-Uni, Canada, USA, 2015)
Sortie en France le 11 janvier 2017

Ce «biopic», agrémenté d’éléments de fiction, consacré à Chet Baker, relate la période où l’existence du musicien bascule après ce tristement célèbre épisode de 1966 où le trompettiste est passé à tabac dans un parking. Agression qui lui laisse la mâchoire fracassée, le privant de la capacité de jouer de son instrument. Le film raconte comment sa petite amie, Jane, parvient à lui faire traverser cette épreuve et remonter sur scène.
Dans l’atmosphère glauque d’un Los Angeles à la James Ellroy, l’ange déchu, ancienne belle gueule, cherche à fuir les démons qui le hanteront toute sa vie. Le climat musical est bien restitué et la photographie, qui alterne couleur et noir et blanc, nous fait penser à des pochettes d’albums de l’époque. Ethan Hawke, dans le rôle de Chet, félin déglingué par la drogue, livre une prestation au fil du rasoir et se prête parfaitement à revêtir les oripeaux de l’ex-vedette du jazz weast coast dont le succès reposa davantage sur l’image que sur la qualité du jeu. Le défi est ainsi porté sur la scène du Birdland où il doit s’exécuter devant ses pairs, en l’occurrence Dizzy Gillespie et un Miles Davis assez impitoyable.
Ce film est à voir en parallèle avec Let’s Get Lost (1988) de Bruce Weber, formidable documentaire où Chet Baker se livre à cœur ouvert, ôtant tout élan nostalgique vis-à-vis de son personnage. Le titre Born to Be Blue est tiré d’une composition du trompettiste qui a été aussi enregistrée par Grant Green et Freddie Hubbard.

Michel Antonelli
© Jazz Hot n°679, printemps 2017


Jeff Tain Watts Trio © Jean-Pierre Alenda

Paris en clubs
Février 2017

Le 1er février, Jeff Tain Watts, compagnon de route de Branford et Wynton Marsalis faisait escale au Duc des Lombards. Le batteur présente la particularité d’avoir un background très riche, combinant études de percussions classiques, expériences de télévision, de cinéma et surtout de jazz, qui l’ont vu participer notamment au Love Supreme Live de Branford, ce superbe hommage à l’œuvre de John Coltrane, et au Live at Blues Alley de Wynton. Il joue ici en trio avec Paul Bollenback (g), dont les accords en quarte et le jeu modal célèbrent à leur manière l’héritage de musiciens comme McCoy Turner, et Orlando Le Fleming (b), dont la formation académique et l’esprit d’ouverture lui permettent d’assurer avec aisance les soubassements d’une musique truffée de breaks et de ruptures de tempo. Écouter Jeff Tain Watts, c’est prendre conscience d’un lien ténu mais bien réel reliant l’intelligence d’Elvin Jones au caractère explosif de Tony Williams. Moins ancré que ses illustres prédécesseurs dans une pratique rythmique qu’ils auront contribué à inventer, le leader propose là une prestation plus tendue qu’elle n’en a l’air, dans une perspective cinématique qui contraste avec l’apparent relâchement du trio. Jeff Tain Watts mobilise toutes ses ressources chromatiques pour intégrer des éléments extérieurs au jazz à une rythmique par ailleurs rigoureuse et empreinte de motilité. Sans jamais perdre complètement le sens du swing et du groove puisé chez Art Blakey et Max Roach, il s’illustre spectaculairement par une puissance de feu sans doute un peu excessive pour la scène aux dimensions humaines du Duc Des Lombards, avec un marquage des tempos nettement plus appuyé que celui des batteurs de bop. On retrouve un kit de batterie de taille assez modeste, si l’on excepte les splendides cymbales turques ajourées qui font partie intégrante du jeu spectaculaire du leader. Bollenback fait sonner ses accords diminués sans difficulté apparente, bien aidé par l’usage d’une guitare à corps plein, une pédale de volume prévenant les larsens intempestifs, ainsi que par une maîtrise tonale remarquable, qui le fait tutoyer par instants, lors de judicieuses citations, les plus grands guitaristes de l’histoire du jazz. Il ne dédaigne pas, pour autant, de se servir d’effets comme le delay ou la reverb dont il habille ses traits les plus laid-back. Le blues et les blue notes font bien évidemment partie du vocabulaire du groupe, nommément requis lors de l’interprétation des chorus ornant les parties centrales des titres à rallonge interprétés dans ce set. Jeff Watts utilise des maillets et des balais pour étoffer son son de batterie, et l’aspect exagérément percussif de ses frappes en cet espace intimiste est alors heureusement compensé par un sens des nuances et des accents aussi inattendu que rafraichissant. Le batteur ne donne la pleine mesure de l’indépendance de ses quatre membres qu’au cours de solos placés au cœur même des morceaux, comme en rupture avec la structure d’ensemble de la composition («Vodville»). Il donne alors dans une polyrythmie spectaculaire, mais ce parti pris prive, peut-être, ses exhibitions techniques d’un supplément d’âme qu’il a, à l’évidence, la capacité de leur incorporer. Les prises de parole sont rares, concentrées au début et à la fin du set, avec un hommage à George Benson et à Mexico City, ainsi qu’un morceau dédié à la fureur de vivre adolescente. Le trio quitte la scène, à l’issue d’un ultime rappel, sous les applaudissements nourris d’un public conquis par le fait qu’une partie des évolutions musicales entendues en cette soirée semble avoir relevé de l’improvisation la plus pure, d’où, sans doute, une tension très palpable perçue distinctement durant une partie du concert. JPA

Orient-Occident © Patrick Martineau

Organisées par le Château Mercier, en Suisse, les rencontres Orient-Occident regroupent des conférences, des films, des pièces de théâtre et des concerts. Le jeune Mahmoud Chouki (g, voc) en est le directeur artistique et invite chaque année, le temps d’une semaine, cinq musiciens venant des bords de la Méditerranée, pour préparer un concert unique. En 2016, les musiciens originaires de Grèce, du Maroc, de France, de Turquie, et de Suisse décidaient de prolonger l’aventure, créant un groupe «Orient-Occident» enregistrant un album où chacun illustre sa propre culture (voir notre chronique dans Jazz Hot n°678). Réunis au Café de la Danse, le 2 février, autour de Mahmoud Chouki, Eleftheria Daoultzi (kanun), Aurore Voilqué (vln, voc), Ahmet Misirli (perc), Stéphane Chapuis (acc) et Samuel Pont (b) nous ont entraîné sur des thèmes traditionnels: arménien avec «Tamzara» et «Dzachkats Baleni», macédonien avec «Jovano», Bulgare avec l’enlevé «Gnakini Horo» et une belle intro au violon, ou encore gharnati avec «Kom Tara». Le concert nous a également offert aussi de magnifiques duos (bandonéon/violon sur «Tamzara»). Après l’admirable «Kom Tara», avec Mahmoud Chouki et Stéphane Chapuis, ont suivi d’autres belles compositions: «Arrows» (Chouki) spécialement dédiée à Aurore, visiblement très émue, «A deux doigts de te dire oui», de la violoniste ou encore la remarquable balade «Yona Ma Tehegi» de la chanteuse israélienne Etti Ankri. Le concert s’est achevé sur «Mechul», composition du percussionniste, qui finit sur un chant qui a entrainé tout le public debout avec lui. Une soirée unique délivrant un message de paix plus que jamais d’actualité. PM
Retrouvez d’autres photos de ce concert sur le blog de Patrick Martineau.

Lucky Dog © Patrick Martineau

Le 6 février, Frederic Borey (ts) nous avait conviés sur la péniche Le Marcounet pour un «tour de chauffe» comme on dit en Formule 1. En effet, le quartet «Lucky Dog» qu’il co-dirige avec Yoann Loustalot (tp) se préparait à enregistrer – le lendemain et le surlendemain – un album live au Jacques Pelzer Jazz Club de Liège. Un disque qui paraîtra chez Fresh Sound New Talent. L’heureux producteur, Jordi Pujol, avait d’ailleurs fait le déplacement de Barcelone pour applaudir ses «poulains». Complété des excellents Yoni Zelnik (b) et Fred Pasqua (dm), Lucky Dog nous a ainsi présenté le répertoire qu’il s’apprêtait à graver Outre-Quiévrain. Des compositions réussies, comme «C’est tout», du trompettiste, ou «Old and You», du saxophoniste, un titre empli d’énergie. La musique du quartet est dense et parfois âpre. Mais elle séduit par son relief. La puissance suave de Frederic Borey, la belle expressivité de Yoann Loustalot, la finesse du soutien de Yoni Zelnik, l’onirisme rugueux de Fred Pasqua se répondent, constituant l’équilibre d’une formation qui sonne. JP
Retrouvez d’autres photos de ce concert sur le blog de Patrick Martineau.


James Taylor © Mathieu Perez

Après huit ans d’absence, le James Taylor Quartet faisait son retour à Paris le 10 février, au Jazz Club Etoile. Le fameux groupe d’acid jazz anglais n’a rien perdu de son groove. Le maître de l’orgue Hammond, James Taylor, était accompagné d’Andrew McKinney (eb), Pat Illingworth (dm) et du jeune Ralph Wyld (vib). Ils nous offerts deux sets très généreux, très funky. Dès la première note, on reconnaît la patte du leader et le style de ce groupe emblématique qui pioche dans son énorme répertoire (le JTQ fête ses 30 ans cette année), «Picking Up Where We Left Off», «Never In My Wildest Dreams», «The Template», «Theme From Starsky & Hutch». Autant de thèmes qui rappellent les héros du JTQ, Lalo Shifrin et John Barry. Le vibraphone remplace l’habituelle guitare électrique et permet une relecture sensuelle, un son qui fait penser à Roy Ayers (avec lequel James Taylor a enregistré plusieurs fois), surtout pour «Joe’s Diversions». Il y a aussi des thèmes jazz, avec «Root down» (Jimmy Smith), «Jungle Strut» (Gene Ammons), «Muffin Round» (Jack McDuff). Espérons qu’il ne faudra pas attendre 2025 pour les revoir! MP

Le 12 février, le Sunside était plein à craquer. Les amateurs étaient en effet venus nombreux pour souffler les 80 bougies de Louis Hayes (il les aura le 31 mai prochain). Pour cette tournée anniversaire, le batteur historique s’est entouré de musiciens d’exception: Jeremy Pelt (tp), Danny Grissett (p), Dezron Douglas (b). Ce soir-là, le répertoire faisait honneur aux trompettistes: avec deux thèmes de Freddie Hubbard, «Happy Times» et «The Thing We Did Last Summer», un de Donald Byrd, «French Spice». Il y avait aussi «Is That So?» du pianiste Duke Pearson. Le leader et ses accompagnateurs nous ont offerts une musique, jouée avec une telle virtuosité, des mélodies interprétées dans un registre contemporain, ancré dans le swing, avec une telle beauté et une telle émotion que l’enregistrement s’imposait pour garder une trace de cette soirée inoubliable. Le public n’oubliera pas ce très grand moment de jazz! MP

Bobby Few © Patrick Martineau

Le 14 février, Bobby Few (p) avait convié, à La Java, un parterre d’amis du jazz à l’avant- première d’un film à son sujet, Musical Hurricane de Nicolas Barachin. Un projet qui a fait l’objet d’un financement participatif, sur la base du constat qu’aucun documentaire n’avait jusqu’alors été consacré à cette belle figure du jazz, dotée d’une personnalité très attachante. Nous eûmes l’occasion de nous entretenir avec le réalisateur juste avant la projection, qui nous expliqua que la levée de fonds avait permis de réunir l’équivalent de 7000€, somme nécessaire au financement du montage et de l’étalonnage, mais sans toutefois autoriser une rémunération du travail nécessité par le film. Barachin n’oublie d’ailleurs pas de mentionner cet aspect désintéressé des passionnés de jazz, qui est bien souvent le lot des musiciens eux-mêmes, évoquant tout spécialement la générosité de jazzmen comme Bobby Few en la matière. Outre le plaisir de découvrir ou redécouvrir les différentes étapes de la carrière du pianiste (apprentissage de la musique dès l’âge de 7 ans à Cleveland, amitié avec Albert Ayler, séjours à New York, en Europe et à Paris), on est agréablement surpris du fait que le musicien mette en parallèle son arrivée dans la capitale française au moment où, selon ses propres dires, une révolution avait lieu à Paris, et son expérience avec Steve Lacy, qu’il crédite de la naissance d’un goût jamais démenti pour le free jazz. Ce dernier avait d’ailleurs débuté par le dixieland et le jazz traditionnel, et on sent que Bobby n’aime rien tant que ce grand écart entre le jazz hot et les formes les plus aventureuses de la musique afro-américaine. Le réalisateur du film insiste sur le contraste entre la gentillesse un peu surannée de Bobby Few, et sa défense de l’idée que, désormais, le monde a sans doute à nouveau besoin d’une révolution («les choses sont un petit peu trop tranquilles en ce moment»). Bobby Few ne précise d’ailleurs pas si cette révolution qu’il appelle de ses vœux est une révolution sociétale ou seulement musicale, mais cet oubli volontaire traduit mieux que tout autre sa malice coutumière. Le sous-titre de «Musical Hurricane» s’explique par le fait que Bobby y décrit son effet «ouragan» (déjà approché dans Jazz Hot n°677 pour évoquer une performance en solo), qui lui permet de faire jaillir d’un chaos de formes apparent des mélodies, citations et autres fragments de compositions célèbres. Avec une ironie somme toute mordante, il ajoute que cette idée lui est venue du fait qu’il n’a sans doute jamais joué les mélodies et les accords de manière fidèle, leur préférant l’inspiration du moment et la grâce de l’instant, en bon libertaire passionné de nature qu’il est.
La projection fut suivie d'un concert improvisé du pianiste, en trio avec Harry Swift (b) et Ichiro Onoe (dm), assisté de quelques musiciens venus spécialement soutenir Bobby pour un titre d’inspiration très free (Rasul Siddik, tp, François Lemonnier, tb, Jacques de Lignieres, ts, Chance Evans,ts) et nous n’oublierons pas l’émotion vive et sincère du pianiste à l’issue de la projection du film, acclamé et applaudi comme il se devait par l’ensemble des personnes présentes dans la salle. JPA
Retrouvez d’autres photos de ce concert sur le blog de Patrick Martineau.

Johnny O'Neal © Mathieu Perez

Il y a-t-il un leader qui ait plus de classe que Johnny O’Neal (p)? Au Duc des Lombards, le 15 février, deux mois après son dernier passage, il nous présentait son nouveau trio,composé de Ben Rubens (b) et Itay Morchi (dm). Le contrebassiste vient du New Jersey. Il a étudié à la Manhattan School of Music à New York, joue avec le leader depuis le mois d’août dernier. Le batteur est israélien. Il s’est installé à New York en 2013, a fait partie des groupes de Tuomo Uusitalo (p), Andrew Forman (g), Hillel Salem (tp). Il accompagne le pianiste depuis décembre. Rubens et Morchi ont 25 ans chacun et viennent en Europe pour la première fois. Johnny O’Neal pourrait s’entourer des plus grands musiciens, retrouver d’anciens camarades, tels Lonnie Plaxico, Peter Washington, Lewis Nash, avec qui il a joué et enregistré dans les années 1980 et 1990, ou faire appel à de jeunes lions rompus à toutes les situations. Mais jouer avec les musiciens les plus jeunes est la seule façon de leur transmettre cette musique (voir son interview dans ce numéro). Et durant toute la soirée, les accompagnateurs sont hyper attentifs.
Johnny O’Neal joue au feeling. Il choisit les thèmes au fil du set, toujours sensible à l’attention du public. Il attaque par «Between the Devil and the Deep Blue Sea», suivi d’une de ses spécialités: la relecture de thèmes de la Motown ou des tubes soul, pop des années 1970-1980. Il poursuit avec «The First Time on a Ferris Wheel» (chanté par Smokey Robinson et Syreeta) qu’il chante, puis «Just The Way You Are» (Billy Joel) suivi de «Betcha By Golly Wow» des Stylistics. Réputé pour les milliers titres de son répertoire, il joue peu ses propres compositions. Ce soir-là, il nous offre «CJLS», les initiales des musiciens de son trio précédent, Charles Goold (dm) et Luke Sellick (b). Si tout est supérieur chez Johnny O’Neal, si tout est virtuosité, si tout est swing, il n’est jamais aussi à l’aise que dans le blues. Et c’est ce qu’il nous chante de sa voix, douce et chaude, vite éraillée, touchante. Il invite sur scène le pianiste Franck Amsallem avant de prendre le micro pour «The More I See You» et «All The Way». Les deux pianistes se connaissent bien, sont complices. La soirée finit en beauté avec «Mornin’», en hommage à Al Jarreau, décédé le 12 février. Johnny O’Neal est en résidence dans six clubs new-yorkais. Et si la septième était à Paris? MP

Alain Jean-Marie, Nicola Sabato, Didier Conchon© Patrick Martineau

Le 15 février, toujours, Didier Conchon (g) était de retour à Paris, à la péniche Le Marcounet après une longue période passée dans le sud de la France (trop calme à son goût, confie-t-il) et un rapide séjour aux Etats-Unis. En formation réduite ce soir avec Alain Jean-Marie (p, avec lequel il a conçu un album en 2006), et Nicola Sabato (b, avec qui il a souvent joué), pour quelques reprises. Ambiance tranquille dans la cale de la péniche autour de «Jingles», «Four on Six» (Wes Montgomery), «East of the Sun» (Brooks Bowman) ou encore «It Could Happen to You» (Jimmy Van Heusen/Johnny Burke), titre immortalisé par Chet Baker. De retour à Paris, Didier Conchon est là pour jouer, jouer et jouer. On attend les prochains rendez-vous avec impatience. PM

Les Primitifs du Futur © Mathieu Perez

C’est, sans aucun doute, l’un des plus beaux événements de l’hiver: la reformation exceptionnelle des Primitifs du Futur. Et exceptionnelle également fut cette soirée du 16 février au Studio de l’Ermitage. Ces derniers temps, ils se font rares. Certains ont pu les voir (en sextet) au Duc des Lombards en 2012, ou en 2014 aux Nuits de Nacre, à Tulle, et au Bluegrassfestival, à Rotterdam. Du coup, les retrouvailles n’en étaient que plus chaleureuses (une tournée est en préparation au Canada et aux Etats-Unis).
Autour du guitariste-chanteur-compositeur-arrangeur Dominique Cravic, ils étaient huit sur scène : Claire Elzière (voc), Daniel Huck (voc, as), Bertrand Auger (ts, ss, cl), Daniel Colin (acc), Jean-Michel Davis (vib, dm), Jean-Philippe Viret (b), Mathilde Febrer (vln), Fay Lovsky (voc, uku, thrm, scie musicale). Sans oublier les invités! Ils étaient nombreux pour nous offrir un concert plein de grâce, de beauté, d’humour, d’émotion.
«World Musette», «Tribal Musette», les titres de leurs disques (aux pochettes splendides de Robert Crumb) annoncent la couleur: du musette, du swing, de la chanson française, de la fantaisie, de la nostalgie, des parfums exotiques, et des histoires. Cet orchestre remarquable nous raconte avant tout de belles histoires. Dans la «Java viennoise», Claire Elzière nous chante les aventures de la fille de Freud, qui a le béguin pour un certain Louis le Gambilleur. Puis, direction Cuba avec «Kid Chocolat», le champion du monde de boxe poids plumes dans les années 1930, et puis «Chanson pour Louise Brooks». Avant de repartir pour la Chine avec la «Valse chinoise», et le quartier de Barbès avec «La Femme panthère et l’homme sandwich», Daniel Huck et Fay Lovsky nous offrent un blues plein d’humour. Du scat à la chanson française, de l’ukulélé à la scie musicale et au thérémine, du 18e arrondissement de Paris à l’autre bout du monde, l’imagerie ne pourrait être plus poétique. Chez les Primitifs du Futur, tout est poétique, tout est original, tout est subtil.
Dans la seconde partie de la soirée, place aux chansons à textes ciselées. En ouverture, la valse hawaïenne «J’écoute la guitare», chantée en 1932 par Jean Lumière, suivie de la superbe chanson «Ton manteau gris» (Cravic, Paringaux). Histoires d’amitié aussi. Les invités se succèdent, chacun avec un instrument qui ajoute une saveur supplémentaire à l’orchestre, et une étrangeté aussi. Voilà les guitaristes Hervé Legeay et Max Robin pour «La bicyclette» en hommage au grand Pierre Barouh, qui s’est éteint le 28 décembre 2016. Evocation aussi du génial Allain Leprest, avec «Marabout Tabou», dont Dominique Cravic et Claire Elzière défendent le répertoire (et lui ont consacré le disque Claire Elzière chante Allain Leprest, Saravah, 2014, un vrai bijou). La Japonaise Mieko Miyazaki, vêtue d’une tenue traditionnelle, monte sur scène. Elle installe son koto, une sorte de longue cithare posée à plat, et nous joue un blues! L’effet est épastrouillant. Et ce n’est pas fini! Voilà les musiciens algériens Mohamed El Yazid Baazi (oud) - grand défenseur de la musique chaâbi - et Khireddine Medjoubi (darbouka). L’orchestre nous joue alors une «Valse orientale» et «C'est la Goutte d’Or qui fait déborder la valse». Un plaisir! Le dernier thème de cette magnifique soirée est peut-être l’un des plus nostalgiques des Primitifs du Futur (d’autant plus qu’il est dédié à Dédé Roussin): le «Dernier musette» avec, en ouverture, Daniel Colin à l’accordéon puis Michel Esbelin à la cabrette, la cornemuse auvergnate. En rappel, «Passez la monnaie» (la version française de «We're in the Money», chantée dans le film Gold Diggers of 1933 de Mervyn LeRoy). Un signe envoyé par le pince-sans-rire Dominique Cravic aux programmateurs de clubs et de festivals qui seraient bien inspirés de donner à cet orchestre la place qu’il mérite? MP

Martin Taylor et Ulf Wakenius © Patrick Martineau

Un duo de haut vol nous était proposé au Duc des Lombards, le 18 février: Martin Taylor et Ulf Wakenius, deux guitaristes qu’une grande complicité unit audiblement. Sideman de Stéphane Grappelli durant plus de dix ans, l’Anglais Martin Taylor est passé maître dans l’art du finger picking, capable de faire sonner sa guitare comme un petit orchestre en jouant simultanément les rythmiques et les lignes mélodiques. Le Suédois Ulf Wakenius, pour sa part, fut un des derniers compagnons de route d’Oscar Peterson, aidant le grand pianiste à pallier la faiblesse de son bras gauche conçue à la suite d’un accident vasculaire cérébral qui l’a privé d’une partie de ses capacités motrices. Développant chacun un sens rythmique hors pair au cours de ces expériences formatrices, les deux musiciens se découvrent dès l’origine une complicité profonde, acquise au fil de collaborations fructueuses. Cette tournée s’intitule «Legacy», et ce mot va prendre tout son sens puisque le set débute par un hommage à Barney Kessel, que Martin Taylor seconda en compagnie de Charlie Byrd (superbe version de «Blues for a Playboy»). Les guitaristes enchainent avec «Two for the Road» dont l’album éponyme fut enregistré en binôme avec Alan Barnes. Déjà, les parties solos inspirées de Wakenius combinées avec la science des arrangements et l’intelligence rythmique de Taylor font merveille, transportant un public médusé par l’aisance confondante dont font montre les deux six-cordistes. Sans nous laisser reprendre notre souffle, ils entament «Last Train to Hauteville», tiré du «Spirit of Django» de Martin Taylor, et dont Stéphane Grappelli suggéra le nom en disant à son guitariste qu’il avait su, sur cet enregistrement, capter l’esprit même du génie de la guitare manouche. On imagine combien ce compliment dut émouvoir l’Anglais, tant il met de soin et d’application à célébrer cette musique depuis lors. On n’oublie d’ailleurs pas qu’on est en France puisque les deux hommes évoquent«l’Hymne à l’Amour», d’Edith Piaf, un titre interprété dans l’esprit de Django. Dans cette optique très roots, ils nous proposent aussi «Lullaby for Birdland», de George Shearing, véritable tour de force qui donne à entendre en filigranes le chant d’illustres divas de l’histoire du jazz. En associant cet héritage à un sens de l’ouverture très «world», Wakenius et Taylor effectuent fréquemment des citations à caractère humoristique, tirées de la culture musicale populaire et qui égayent un concert à la fois festif et musicalement très abouti. L’Amérique est ainsi traitée au travers de la musique d’Ennio Morricone («Once Upon a Time in America»), tandis que Martin Taylor nous parle d’une collaboration avortée avec Stevie Wonder, et des conditions bien plus rémunératrices dans lesquelles des musiciens comme les Rolling Stones effectuent leurs tournées. Autour des variations en solo proposées par les deux duettistes, leur collaboration sur «Oscar’s Blues», en hommage à Oscar Peterson, prend un relief tout particulier, sans doute l’acmé d’un concert chaleureux et complice. Cet état d’esprit se manifeste encore par un clin d’œil en direction de deux fans de Youn Sun Nah, que Wakenius épaule depuis 2009, constitué par l’esquisse de l’hymne coréen Aegukga, et la fin du concert approche avec «Down at Cocomo’s» de Martin Taylor, une composition destinée à conjurer le manque de soleil ressenti durant ses années d’enfance, de facture très caribéenne avec capodastre, toucher pizzicato en palm mute, et tapping. Un moment magique par essence. JPA
Retrouvez d’autres photos de ce concert sur le blog de Patrick Martineau.

JP O'Neill Quartet © Jérôme Partage

Le 21 février, il y avait de l’excellent jazz de part et d’autre de la Seine: Rive Droite, au Sunset, Jean-Philippe O’Neill (dm) avait réuni l’équipe avec laquelle il a enregistré son album Willie’O (voir notre chronique dans Jazz Hot n°675): Ronald Baker (tp, flh, voc), Philippe Petit (p) et Peter Giron (b). Le quartet du batteur a pour principale qualité de s’exprimer, dans un idiome bop, sur un répertoire de compositions qui plus est très réussies. Une caractéristique qu’il partage avec quelques autres formations du même tonneau, notamment celles auxquelles appartiennent ses membres, comme le Ronald Baker Quintet ou le groupe Men in Bop avec Philippe Petit. L’occasion de souligner le talent de compositeur de ce dernier, particulièrement prolifique, qu’on retrouve ici au piano plutôt qu’à l’orgue. Pour autant, les thèmes apportés par O’Neill, Giron et Baker ne sont pas moins bons (très réussi «Latina» du trompettiste). Un standard, tout de même, «It Ain’t Necessarily So» permet à Ronald Baker de livrer un solo pétillant. L’ensemble, enrobé de la finesse de Peter Giron et porté par le groove du leader, est plus que plaisant.

Olivier Defaÿs, Philippe Chagne, Guillaume Naud, François Laudet © Jérôme Partage

Rive Gauche, au Caveau de La Huchette, Olivier Defaÿs (ts, as) et Philippe Chagne (ts) étaient en quartet avec François Laudet (dm) et Guillaume Naud (org) qui remplaçait ce soir-là Philippe Petit (lequel n’avait pas – contrairement à certains candidats à l’élection présidentielle – envoyé son hologramme pour être présent en deux endroits). Arborant un gros son de ténor, les deux saxophonistes on fait sonner leur quartet comme un big band. La puissance de François Laudet, en soutien, n’y est pas étrangère («Tickle Toe» de Basie). Voilà un groupe qui envoie du bois! Au deuxième set, deux batteurs sont venus faire le bœuf: Stéphane Roger (qu’on retrouve avec Philippe Chagne dans le groupe Tenor Battle), au drumming très swing, puis Robert Ménière (autre complice de Chagne, au sein de Take 3), un colosse à l’attaque explosive, qui a donné un solo spectaculaire. Le tout pour le plus grand plaisir du public du Caveau - fort nombreux pour un mardi soir – et notamment des curieux (repérables à leur mine incrédule et ravie) attirés par l’engouement que le film La La Land a créé autour du club (qui a vu sa fréquentation croître de 30%). Pourvu que ça dure! JP

Benji Winterstein, Jérémie Arranger et Adrien Moignard © Patrick Martineau


Aux Petits Joueurs
, Daniel John Martin (vln, voc) nous avait concocté, le 22 février, un joli plateau pour sa carte blanche hebdomadaire du mercredi: Adrien Moignard (g) avec Benji Winterstein (g) et Jérémie Arranger (b). Qu’il est réjouissant de constater que la tradition Django se porte bien, vivifiée par le renouvellement des générations, nous offrant encore en 2017 le plaisir d’être spectateur d’une expression artistique enracinée dans la pratique communautaire et ouverte sur l’universalité. A 32 ans, Adrien Moignard est une des personnalités de la scène Django ayant émergé ces dernières années (il figure d'ailleurs au casting du biopic sur le divin guitariste à sortir au mois d'avril). Autodidacte, son jeu reste marqué par ses premières influences blues. Ces inflexions imprègnent en effet son interprétation du répertoire, nimbée d'une douce poésie. Une approche particulièrement réussie sur «Les Feuilles mortes» ou sur l'incontournable «Nuages». Daniel John Martin et son violon grappellien lui répondent avec une gaité au fond mélancolique, jouant des émotions contradictoires. C'est tout simplement beau et vrai. JP



Julie Saury Sextet © Zancovision, by courtesy

Pour célébrer la sortie de l’album For Maxim. A Jazz Love Story, dédié à son père (voir notre chronique dans ce numéro), Julie Saury (dm) avait pris, au Sunside, le 24 février, la tête d’un sextet tout entier dévolu à ce projet d’hommage très personnel, soit: Aurelie Tropez (cl), Frédéric Couderc (ts), Shannon Barnett (tb), Philippe Milanta (p) et Bruno Rousselet (b). Les bases posées dès l’entame du concert sont très swing, avec les premiers frisés de la batterie et ce sens du drive si caractéristique, mais on note presque simultanément une volonté d’appropriation personnelle des classiques interprétés. Les échanges de solos se font dans un esprit très bop, tandis que les tempos et les orchestrations constituent le plus souvent de véritables relectures de morceaux choisis pour leur ductilité, et nous n’assistons pas ce soir à un revival traditionnaliste du jazz de New Orleans. «Sweet Georgia Brown», «Moppin and Boppin» font ainsi montre d’une certaine liberté au niveau des tempos, tandis que «Avalon» est dotée d’un son moderne et brillant, quoi qu’évoquant des ambiances nées à l’époque du ragtime et du Harlem stride. «Indiana» témoigne d’une facture plus classique, avec les traits rythmiques inspirés de Philippe Milanta, et le groove puissant de Bruno Rousselet. «Basin Street Blues» et «Crazy Rhythm» permettent d’apprécier l’authentique virtuosité d’Aurélie Tropez qui brode à plaisir autour des thèmes dans un esprit très dixieland. Frédéric Couderc brille lui par une grande polyvalence, illustrée par un aspect multi-instrumentiste qui le voit utiliser un certain nombre d’instruments à vent pas toujours identifiables, dont quelques sifflets lui permettant de ponctuer avec humour les propos de son leader. «The Song Is You» puis «Together» mettent en valeur le talent de Shannon Barnett, aussi à l’aise dans le contrepoint rythmique au trombone qu’en prenant le micro sur des classiques chantés, où son timbre de voix irréprochable conquiert les amateurs les plus exigeants. Au passage, ces titres confirment un point de convergence entre Maxim et sa fille qui semble cristallisé autour du patrimoine vocal américain, d’où, sans doute, un traitement très choral sur certaines pistes de l’album For Maxim. «Do You know What It Means to Miss New Orleans» et «Dinah» sont d’ailleurs des morceaux, seulement présents sur l’édition vinyle de l’album. Julie Saury a en effet profité des fonds mobilisés par l’intermédiaire de la campagne de financement participatif pour constituer une sorte de double album, avec un track listing différent sur le CD et sur l’acétate. «Petite Fleur» est l’un des grands moments du concert, avec un tempo lent et des solos qui relèvent d’une déconstruction savante permise par Patrice Caratini, l’auteur de l’arrangement préservant l’intégrité du chef d’œuvre. «St Louis Blues» respecte la structure duelle de l’enregistrement studio, précédé d’un solo de batterie tout en finesse et presque tribal par son caractère percussif dénué d’ornementation (avec notamment un usage très parcimonieux des cymbales et une hi-hat actionnée uniquement à la pédale, qu’on retrouve sur la plupart des rythmes enlevés joués par la percussionniste). «Les Roses de Picardie» est présenté comme l’un des titres favoris du père de l’artiste, et à nouveau on sent la volonté de donner une relecture moderne d’un classique lyrique. Le medley final, interprété en trio, vient rappeler que le blues fait partie intégrante de l’héritage de Julie Saury, avec des citations érudites qui achèvent de constituer ce qui restera comme un bel hommage rendu à la musique de Sydney Bechet, Louis Armstrong et Fats Waller. JPA

Textes et photos: Jean-Pierre Alenda, Patrick Martineau, Jérôme Partage, Mathieu Perez
Photo du concert de Julie Saury © Zancovision, by courtesy
© Jazz Hot n°679, printemps 2017


Roy Hargrove © Pierre Hembise

Bruxelles en janvier
Brussels Jazz Festival, Flagey, Bruxelles (Belgique)

Trois festivals le même mois (Flagey, Riverside, Djangofolllies): te veel is te veel! («trop c’est trop», en néerlandais). Malgré ceci et nonobstant les frimas, nous étions le 12 janvier au Brussels Jazz Festival à Flagey pour retrouver Roy Hargrove.Le trompettiste est trop souvent absent des scènes européennes pour des problèmes récurrents de santé. Nous n’étions donc pas les seuls à nous impatienter du come-back du gamin texan de 47 ans (déjà). La salle était fully booked dans le «paquebot» d’Ixelles pour ce premier concert d’un festival qui en compte dix-huit. Roy Hargrove et ses acolytes nous ont livré une sorte d’encyclopédie de la Great Black Musicà l’image de ses albums avec le RH Factor. Du jazz avec ses rythmes ternaires, binaires et variés; des originaux et des standards comme «Never Let Me Go»; mais aussi du blues, du bop parkéro-davisien, des ballades originales, du funk, de la soul avec «Fantasy» d’Earth Wind & Fire (chanté en duo avec le pianiste) et quelques pas de danse de la génération hip-hop. Hargrove est apparu en assez bonne forme, s’économisant quant à la longueur des solos. Son discours, sans outrance, pourrait apparaître conventionnel; les notes sont choisies, essentielles, séduisantes au bugle comme à la trompette, avec ou sans sourdine. Aux drums, Quincy Philips appuie les rythmes, attentif, délié, juste, efficace. Le jeu d’Armeen Saleem (b), malgré des attaques snapée, est beaucoup moins attrayant. Justin Robinson (as), excessivement volubile et démonstratif aurait tendance à prendre plus de chorus que ceux qui lui sont dévolus. Pour moi, la grande révélation est à mettre sur le compte du pianiste: Sullivan Fortner. Il joue avec une incroyable aisance, souple, disert; on distingue ici et là les influences: Monk pour des syncopes, Art Tatum et Oscar Peterson pour les envolées enjouées, Ellington pour la richesse du discours, Horace Silver ou Wynton Kelly pour le swing. Une formidable démonstration de ce qu’un pianiste de jazz peut démontrer. Un musicien à suivre bien certainement. Et, en plus: il chante aussi en duo avec son leader!
En définitive: un concert attendu, excellent, clôturé en standing ovation! Nous avons appris par la suite que la soirée s’était prolongée au Sounds pour le plus grand plaisir des amateurs noctambules et des musiciens belges présents. Lorenzo Di Maio (g) et Daniel Romeo (eb) garderont sans doute un bon souvenir de cette incroyable et improbable jam session.

Le 18 janvier, c’était au tour de Tom Harrell (tp, flh) de se produire avec son quartet «Trip» dans le cadre du festival. On attend toujours beaucoup lui lorsqu’il se produit en Belgique. Trop peut-être? C’est la conclusion qu’on pouvait tirer à l’issue d’un concert livré sans le soutien harmonique d’un piano ou d’une guitare. Pour se repérer parmi les méandres écrits par leur leader, les musiciens avaient à disposition quelque 2,5 mètres de partitions en largeur ! Ralph Moore (ts) eut bien du mal à en faire bon usage. Non seulement il laissa choir du pupitre des pages et des cahiers entiers, mais ses lectures témoignèrent en plus d’une totale approximation! Quant à la créativité de ses solos, elle était totalement absente. On peut même affirmer qu’il a gâché le plaisir qu’on pouvait recueillir à l’écoute des autres intervenants: Ugonna Okegwo (b)–bien en rythmes et en accord– et Adam Cruz (dm), prodigieux, les pas bien assurés dans les empreintes de Tom Harrell, magnifique dans sa manière de breaker puis de relancer le discours (mais un peu fort peut-être). Avec des tempos et des moods différenciés on était resté en éveil au cours des quatre premiers originaux, espérant que le saxophoniste s’amenderait par la suite. Le compositeur avait choisi de présenter ensuite une très grande suite. Cette sorte d’opéra en vingt strophes nous a laissé quelques beaux solos de basse et de drums, mais encore et toujours: les ânonnements de Moore! De ce concert au bord de la crise de nerfs, nous garderons un pur bonheur: le «Body And Soul» joué en duo bugle/contrebasse. Un peu de cran, Monsieur Harrell ! Cachez à nos oreilles ce saxophoniste qu’on ne peut plus entendre!

Texte: Jean-Marie Hacquier,
Photos: Pierre Hembise

© Jazz Hot n°678, hiver 2016-2017


René Urtreger © David Bouzaclou

Paris en clubs
Janvier 2017

Assister à un concert de René Urtreger (p), c'est un peu avoir rendez-vous avec l'histoire du bebop à Paris. Le 6 janvier, le public Sunside se bousculait pour apercevoir du fond d'un couloir le trio d'un René Urtreger maniant à merveille l'humour avec son auditoire évoquant un thème chanté par Danielle Darrieux «Premier rendez-vous» en 1941, pendant l'Occupation, ou bien le fameux «Tune Up» de Miles Davis, période désargentée. Le pianiste cultive toujours une forme d'élégance dans son phrasé avec ce souci permanent de swinguer comme sur ce sublime «Easy Does it» en hommage à Count Basie. L'arrangement du thème rappelle celui de Ray Brown avec une longue citation du fameux «Gravy Waltz» de ce dernier. S'exprimant dans le langage du bop qu'il maîtrise avec brio, bien qu'il ait su s'en émanciper avec le trio HUM ou bien en solo, René Urtreger nous proposa trois sets magnifiques en restant proche de son idiome favori.

Yves Torchinsky (b) et Eric Dervieu (dm) sont devenus au fil du temps un bel écrin pour le clavier du leader. Une rythmique d’orfèvre qui évolue avec lui depuis presque trois décennies dont le dernier album, Trio (Carlyne Music) représente une sorte d'aboutissement. La belle sonorité ronde et boisée d'Yves Torchinsky répond au jeu aérien d'Eric Dervieu . Avec l'âge, le pianiste s'est assagi, en explorant que les notes essentielles comme sur cette version de la ballade «Everything Happens to Me» rappelant l'école de Detroit de Tommy Flanagan ou Hank Jones à l'image d'une belle reprise de «Just One of Those Things». «Timide» thème dédié à Agnès Dusarthe l'auteur de l’excellent livre Le Roi René (Odile Jacob), également présente dans le club, est une sorte de calypso en tempo médium. Le second set est plus décontracté et les musiciens improvisent en alternant standards et compositions originales du maître. «It Could Happen to You» (qu'il joua certainement avec Chet Baker) précède une version pleine d'autorité et débordante de swing de «Jordu». La délicatesse de son jeu mélodique refuse néanmoins tout effet facile tombant dans une certaine forme de romantisme, à l'inverse d'un Brad Mehldau. Un thème de Parker reflète une thématique bop avec le fameux «Round About Midnight» de Monk pour terminer le set sur un clin d’œil à son mentor Bud Powell avec une sublime version de «Dance of the Infidels». Le dernier set débute sur un arrangement plus intimiste de «Con Alma» qui prépare l'incontournable mélodie de «Thème pour un ami» avant de plonger sur un «Tea for Two» dont le tempo d'enfer dans un langage purement bop est un modèle du genre. DB

Michel Pastre Quartet © David Bouzaclou

Le 7 janvier, sur la scène du Caveau de La Huchette, Michel Pastre (ts) de se produisait en quartet laissant pour une série de concerts sa rythmique habituelle amenée par Pierre Christophe (p), remplacée au pied levé par son fils César (p), l'impeccable Cédric Cailleau (b) et l'assurance tous risques aux baguettes avec François Laudet (dm). C'est d'ailleurs ce dernier qui s'est illustré sur la fameuse intro de «Sing, Sing, Sing» (immortalisée jadis par Gene Krupa dans l'orchestre de Benny Goodman) et qui a amené une version enlevée de «Topsy». On était sinon plutôt dans un esprit de jam autour de classiques du répertoire de Basie («April in Paris») ou d'Ellington («Satin Doll») permettant aux solistes de s'exprimer pour le plus grand bonheur des nombreux danseurs du Caveau. César Pastre varie son jeu avec quelques audacieux passages en block chord et quelques clichés à la Erroll Garner. On retiendra la quintessence des interventions de Michel Pastre conjuguant Don Byas avec l'expressivité de l'école Texane propre à Jacquet ou Buddy Tate. Après son excellent disque en hommage à Charlie Christian (Memories of You) le ténor se projette déjà à un retour au big band pour 2018 avec pourquoi pas un nouvel album. DB


Cecil L. Recchia © Jérôme Partage

Le
8 janvier, Cecil L. Recchia (voc) présentait au Sunside son nouveau projet, «The Gumbo»: des compositions évoquant New Orleans qui feront l’objet d’un enregistrement dans le courant de l’année. Pour servir ce répertoire, un bon trio: Pablo Campos (p), Raphaël Dever (b), David Grebil (dm). On savait déjà, depuis son dernier disque, Songs of the Three (voir notre chronique dans Jazz Hot n°676) consacré à Ahmad Jamal, que la chanteuse choisissait ses sujets avec intelligence et originalité. C’est encore une fois un vrai projet de musicienne qu’elle propose. Le choix des accompagnateurs n’est d’ailleurs pas le fruit du hasard: on connaît leur connaissance pointue du patrimoine et leur talent pour le faire vivre. Cecil a ainsi repris «Second Line», «Jungle Blues» de Jelly Roll Morton (transformé en «Blues de la jungle» avec des paroles originales), «Go to the Mardi Gras» du Professor Longhair ou encore «Basin Street Blues». Le tout d’une voix joliment veloutée, dotée d’une belle expressivité swing. On est sous le charme… JP

Michele Hendricks Quintet © Jérôme Partage





Le 11 janvier, la Mairie du 11e arrondissement avait confié à l’association Spirit of Jazz la mise en musique de sa cérémonie de vœux à la population. C’est Michele Hendricks (voc) qui a ainsi investi la scène de la salle Olympe de Gouges, entourée de Ronald Baker (tp, voc), Sean Gourley (g), Nicola Sabato (b) et Philippe Soirat (dm). Un bel attelage, monté pour l’occasion, et qui a délivré un swing des plus festifs autour de thèmes variés: «The Bear Necessities», «It Don’t Mean a Thing» ou encore quelques compositions de Michele Hendricks. Le dialogue à deux voix ou à la trompette avec Ronald Baker a été réjouissant. Quant à la rythmique –inédite–, elle a apporté un soutien d’une grande finesse. Un régal. JP

Devant un parterre fourni, Pierre de Bethmann nous présentait, le 21 janvier au New Morning, son Medium Ensemble, un collectif de douze musiciens dont il dit qu’ils ne constituent pas un big band à ses yeux, mais juste l’occasion qui lui fut donnée de composer pour un groupe plus étoffé que ceux qu’il avait dirigés jusqu’à présent. La plupart des titres interprétés proviennent des deux albums de la formation, Exo et Sisyphe, mais De Bethmann profite de l’occasion pour introduire des réminiscences de ses formations antérieures, de telle sorte que même son trio Prysm était, d’une certaine façon, présent ce soir-là. En marge de ces relectures de morceaux dont les arrangements initiaux étaient destinés à des combos plus modestes en taille, «Moderato» instaure un climax sur lequel on repère déjà le registre très vaste couvert par le sax alto de Sylvain Beuf et le sax ténor de David El-Malek. «Ton sur ton» permet de relever l’excellent drumming de Karl Jannuska, qui interprète les métriques savantes du compositeur comme en se jouant, qualité jamais démentie durant les deux longs sets de ce concert (plus d’une heure et demi chacun). Pour «Attention», Pierre De Bethmann nous dit ironiquement la difficulté qu’il éprouve à trouver des titres pour ses compositions (raison sans doute pour laquelle il se contente d’un ou deux mots dans la plupart des cas). La première partie du concert se clôt sur «Exo», avec une brillante démonstration de Stéphane Guillaume (fl) et le sentiment d’avoir affaire à une prestation qui touche à la musique contemporaine se confirme. Le second set débute par une composition antérieure, «Complexe», dans une relecture évidemment complète par rapport à l’originale qui était enregistrée par un quintet (et qui serait un hommage à Edgar Morin). Le pianiste alterne le piano acoustique et le Fender Rhodes pour des sonorités plus électriques, et, n’était l’extrême variété des timbres utilisés, seul l’état d’esprit général qui anime le groupe témoignerait du fait que nous assistons bien à un concert de jazz. Il faut dire que le Pierre de Bethmann Medium Ensemble © Jean-Pierre Alendaleader intervient davantage ce soir comme directeur musical et chef d’orchestre que comme soliste. La densité de la trame musicale et du tapis harmonique offerts par les douze musiciens lui permet de s’appuyer sur des voicings pour mieux se concentrer sur le collier de notes déroulé par sa main droite, emprunt la plupart du temps d’une inspiration mélodique remarquable. «Panser et penser» confirme l’imprégnation d’influences classiques issues de la première moitié du 20e siècle, avec des accents tirés des pièces froides pour piano d’Erik Satie. «76» et «Sisyphe» sont des pistes de décollage idéales pour ceux qui aiment le Fender Rhodes et la clarinette basse de Thomas Savy. À noter les contributions de Bastien Stil (tu) qui parvient presque à reproduire le son d’une voix humaine lorsqu’il descend dans les graves (un exploit qu’on croyait inhérent à l’usage du vocoder), tandis que le trombone de Bastien Ballasz brille par ses interventions toutes de tact et de finesse. Bien sûr, le swing n’est pas le point cardinal de ce type de happening artistique, car la composition et l’orchestration imposent le plus souvent de limiter l’improvisation et la fantaisie aux seuls solos des musiciens; mais si l’on accepte le principe holiste de la forme momentanée en filigrane des montées en puissance qui jalonnent certains titres, on se retrouve finalement dans un territoire, certes moins dépouillé, mais pourtant pas si éloigné de ceux jadis arpentés par le groupe Magma de Christian Vander, que les magnifiques contributions vocales de Chloé Cailleton évoquent d’ailleurs immanquablement. Un concert parsemé d’émotions positives, que demander de plus en ces temps bien trop oublieux du sentiment fédérateur de la beauté? JPA

Martin Jacobsen avec le trio de Christian Brenner © Patrick Martineau

Le 21 janvier, Christian Brenner conviait son ami Martin Jacobsen, ténor danois et parisien d'élection, au Café Laurent pour une formation en quartet complétée par Gilles Naturel (b) et Pier Paolo Pozzi (dm). De «Lover Man» à «Yesterday» en passant par «There Is no Greater Love», ces reprises permettent à Martin Jacobsen de dévoiler son jeu ample tout en retenue qui s’accorde parfaitement avec celui de Pier Paolo Pozzi retenant ses baguettes comme pour mieux effleurer les peaux de sa batterie. D’autres standards sont encore donnés par ce beau quartet, tout en cohérence, dont le dansant «Groovy Samba», «On Green Dolphin Street» de Miles Davis et un final sur «Star Eyes» salué par des applaudissements nourris mais feutrés, à l’image du lieu. De quoi conquérir une nouvelle fois les habitués qui étaient présents. PM


Dany Doriz trio et Wendy Lee Taylor © Georges Herpe

Le 23 janvier, au Caveau de La Huchette, Dany Doriz (vib), maître de ses lieux, était en trio avec son batteur de fils, Didier Dorise, et l'excellent Philippe Petit (org). Belle ambiance ce soir-là, avec un enchaînement de morceaux propices à la danse: «Tenderly» ou encore «Vibes Boogie». La belle Australienne Wendy Lee Taylor est venue poser sa voix de velours sur quelques titres. Si le public était ce soir-là peu nombreux, on avait plaisir à se retrouver entre habitués. La Caveau qui célèbre ses 70 ans cette année (dont près de 47 sous la direction de Dany Doriz) aborde en tous les cas cette année 2017 avec la sérénité d'un incontournable monument parisien. GH




Chaque mercredi, depuis l’ouverture du «resto-concerts» Aux Petits Joueurs, en 2008, Daniel John Martin (vln, voc) invite un représentant de la Daniel John Martin, Romain Vuillemin et Romane © Patrick Martineautradition Django Reinhardt. Le 25 janvier, c’était Romane (g), accompagné de Romain Vuillemin (g), qui partageait la scène avec le violoniste, devant un public nombreux. Au programme, des standards évidemment, joliment revisités par le trio («Smile», «Tea for Two»…) et habillés par les cordes virevoltantes de Romane. Daniel John Martin, qui se situe dans la filiation de Stéphane Grappelli et de Stuff Smith, poursuivant un dialogue plein de poésie avec ses invités et donnant également de la voix à l’occasion. On connait les difficultés que traverse cet endroit où le jazz se partage en famille ou avec des amis, entre des rires, un verre et un bon petit plat. Que nous puissions en profiter encore longtemps! JP

Textes et photos: Jean-Pierre Alenda, David Bouzaclou, Georges Herpe, Patrick Martineau, Jérôme Partage
© Jazz Hot n°678, hiver 2016-2017


IMDB

La La Land
Comédie musicale de Damien Chaselle (128 min., USA, 2016)
Sortie en France le 25 janvier 2017

La première vocation de Damien Chazelle (32 ans) était d’être batteur de jazz. Ne s’estimant pas suffisamment talentueux, il s’orienta vers des études de cinéma. L’apprentissage de l’instrument, parfois douloureux, il l’a raconté dans son premier film, Whiplash (2013) qui mettait face à face un maître abusif et son élève. Avec ce deuxième long-métrage, La La Land, Damien Chazelle (également scénariste) place encore une fois son histoire dans un contexte jazz: cette comédie musicale, qui se veut un hommage aux classiques du genre des années 40 à 60, met en scène la rencontre et la relation entre Mia (la touchante Emma Stone), actrice tentant de faire carrière à Hollywood, et Sebastian (le fringuant Ryan Gosling) pianiste de jazz courant le cachet et dont l’ambition est d’ouvrir un club à Los Angeles. Soit deux personnages portés par leur rêve (en l’occurrence le rêve américain, celui qui appelle à s’élever, à accomplir), qui vont bien entendu tomber amoureux, mais également devoir effectuer des choix entre leurs aspirations et leur amour. A ce titre, notamment, le film – largement salué pour ses vertus euphorisantes –, sans être véritablement profond, n’est pas si léger. Sebastian, qui vit au milieu de ses reliques (portrait de Coltrane, etc.), est de ces amateurs de jazz intransigeants qui n’acceptent pas sa mise au goût du jour à des fins commerciales et fustige le grand public trop ignare pour s’y intéresser. Il rêve d’un club où l’on joue un jazz «pur et dur», celui de Basie, de Parker, et dont l’inévitable succès sera l’accomplissement de son grand-œuvre: «sauver le jazz»! Cause perdue pour son ami Keith, leader d’un groupe à la mode (interprété par le musicien de «néo-soul» John Legend), qui lui, à l’inverse, recherche l’adhésion facile du public. Ce décalage assumé de façon bravache (et qui rappelle le discours de beaucoup de jeunes jazzmen parisiens jouant middle jazz) nous rend bien sûr le personnage éminemment sympathique (l’occasion de saluer également le jeu de l’acteur qui est un authentique musicien) tout comme le réalisateur qui parle à travers lui. On est donc d’autant plus déçu, qu’en dehors de quelques scènes de club assez réussies, le jazz soit absent de la bande originale signée de Justin Hurwitz. Comble du ridicule, quand après un morceau très swing, Sebastian se met au piano et exprime ses sentiments pour Mia, il nous inflige la bluette mièvre («Mia & Sebastian’s Theme») qui est la chanson principale du film. Il est fort dommage que le réalisateur n’ait pas mis son propos en pratique en nous servant tout du long de la chanson de Broadway (et pas la meilleure), au demeurant pas très bien chantée par les acteurs. Exception faite du thème d’ouverture, «Another Day of Sun», auquel est associé une excellente scène de danse; les autres manquant malheureusement d’ampleur. Au final, La La Land aligne les bonnes intentions et les références pertinentes (comme la reconstitution, dans une jolie scène finale, du Caveau de La Huchette) mais ne parvient pas à faire aboutir les idées qui auraient constitué sa réussite. Tant pis, on peut toujours se consoler en revoyant un chef d’œuvre de la comédie musicale jazz, tel Stormy Weather.

Jérôme Partage
© Jazz Hot n°678, hiver 2016-2017


Chris Cody au Foundry 616 © X, by courtesy of Chris Cody



Jazz in Australia
Sydney, Melbourne, etc.

Le pianiste Chris Cody (Jazz Hot n°613) nous adresse une carte postale en provenance de son pays natal, l’Australie, où il est retourné vivre pour quelques temps, après vingt-et-un ans passés à Paris (où il a effectué un court passage, en juin dernier –voir notre compte-rendu ci-dessous– pour présenter son dernier disque, Not My Loverdont la chronique est également disponible). Il est vrai qu’en dehors de quelques musiciens, essentiellement ceux parisiens d’adoption, comme Sebastien Girardot (b), David Blenkhorn (g), Wendy Lee Taylor (voc), ou encore Joe Chindamo (p, Jazz Hot n°596) qu’on ne connaît que par enregistrements interposés, la scène jazz australienne nous est fort lointaine. C’est donc un intéressant panorama qu’esquisse Chris Cody, pour se faire une petite idée du jazz au pays des wallabies…

L’Australie est connue pour ses magnifiques déserts, ses plages de surf, ses «cafés culture», ses événements sportifs et l’opéra de Sydney; moins pour sa scène jazz et ses musiciens dont beaucoup ont fait carrière en Europe et aux Etats-Unis. Ainsi, l’amateur de jazz ne sera-t-il pas déçu par cette scène australienne réduite mais de qualité, particulièrement à Sydney et Melbourne, les deux plus grandes villes du pays qui comptent chacune environ 5 millions d’habitants.

A Sydney, bien que quelques-uns de ses clubs historiques –tel El Rocco ou le Soup Plus– soient fermés depuis longtemps ou que d’autres encore –comme The Basement–, ne programment plus de jazz, il existe encore des lieux spécifiquement dédiés au jazz. Par ailleurs, on peut entendre régulièrement du jazz dans nombre de bars, pubs, restaurants et festivals. A l’image de Sydney, synonyme de soleil et de plages, le jazz y est coloré, extraverti, original, avec souvent une base groove.

Chris Cody au 505 Club (2015) © X, by courtesy of Chris Cody

Près du centre-ville, se tient le Foundry 616 (ouvert en septembre 2013), au 616 Harris Street Ultimo, dans un ancien quartier ouvrier. La salle est de forme carrée avec un bar et des tables éclairées de bougies devant la scène où l’on peut dîner. La programmation est variée, avec une dominante de jazz moderne et contemporain, et s’étend occasionnellement à la world music et au hip hop. S’y produisent notamment Mike Nock (un pianiste néo-zélandais qui après plusieurs années passées aux Etats-Unis est aujourd’hui considéré comme le doyen de la scène australienne), Dale Barlow (ts, ancien membre des Jazz Messengers d’Art Blakey), Vince Jones, Virna Sanzone et Emma Pask (voc).
Le 505 Club était originellement situé dans un entrepôt (2004-2009), appartenant à un contrebassiste, où le public devait s’asseoir par terre. Début 2010, le club déménageait dans des locaux plus adaptés –où l’on peut boire et manger–, au 280 Cleveland Street, à Surry Hills, un quartier populaire qui, à la manière de Soho, s’est couvert de petits restaurants et de bars branchés. L’atmosphère du 505 Club est résolument underground: vieux canapés, lampes, graffitis sur les murs extérieurs. C’est un espace d’expression artistique où l’on entend du jazz moderne, du funk, du groove, mais également un blues enraciné. Du lundi au mercredi se tiennent les jam-sessions et les concerts le reste de la semaine. On peut y écouter régulièrement Matt McMahon (p), le groupe 20th Century Dog, Carl Dewhurst, and Carl Morgan (g), Andrew Gander (dm) et quelques autres formations.
La Sydney Improvised Music Association (SIMA) –en bas des escaliers de l’espace bar du Seymour Center, un grand complexe dédié au théâtre et à la musique, en bordure du campus universitaire – est financée par l’Australia Council for the Arts (le fonds culturel du gouvernement australien), elle a ainsi toute latitude pour programmer un jazz contemporain original. Toutefois, ces dernières années, le budget alloué à la Culture a subi des coupes franches qui rendent incertain l’avenir des artistes australiens (qui ne connaissent pas le statut d’intermittent). Mais la SIMA, qui se maintient à flot depuis plus de trente ans, en a vu d’autres… Parmi les musiciens qui fréquentent sa scène, on trouve Sandy Evans (ts, ss), Andrew Robson (as), Paul Cutlan (s, bcl…), James Greening (tb), Mike Bukowski, Phil Slater (tp), Lloyd Swanton (b) ou encore Mark Isaacs (p). Le public de la SIMA, assez varié, notamment en âges –mais en diminution ces derniers temps–, prend place dans un décor de briques quelque peu austère, heureusement enrichi de bougies et de jeux de lumières.
Colbourne Avenue n’est pas un lieu habituel: cette ancienne église possède un piano-à-queue et propose du café et du thé en self-service. Chacun paie ce qu’il veut et la musique est essentiellement acoustique. Les plus récents concerts ont permis de mettre en lumière des musiciens émergeants, tel Laurence Pike (dm, samples), Simon Ferenci, Mike Majowski (tp), Matt Keegan (ts), Richard MaeGraith (ts). Les passants se laissent facilement happer par cette atmosphère très particulière, y compris les sans-abris du quartier.
D’autres lieux à Sydney proposent occasionnellement du jazz, comme The Camelot Lounge, à Marrickville, qui possède une salle haute consacrée au cabaret et à la world music et une salle basse, le Django Bar, orné d’une grande affiche du guitariste. Dans quelques pubs du centre ville et dans le vieux quartier des Rocks on peut entendre du middle jazz et du dixieland, ainsi que dans des restaurants et quelques festivals de plein air. Tandis que les quartiers de Newtown et de Surry Hills, privilégient une musique plus groovy qui réunit souvent un chanteur, un saxophoniste et un DJ.



Moins impressionnant et connaissant des hivers plus froids, Melbourne abrite une scène jazz moins extériorisée et dont la sensibilité est plus proche de la scène européenne contemporaine.
Si Bennetts Lane est le plus ancien club de Melbourne –créé en novembre 1992 par Michael Tortoni – son avenir paraît incertain depuis le départ de son fondateur. Il n’en reste pas moins que le club a vu défiler la crème du jazz australien: Paul Grabowski (p), Jamie Oehlers (ts, originaire de Perth, sur la côte sud-ouest du pays), Jordan Murray, Shannon Barnett (tb), sans compter les musiciens de renommée internationaleThe Uptown Jazz Café, dans le quartier de Fitzroy, est une petite salle en haut d’un escalier, comprenant un piano-à-queue et pouvant accueillir environ soixante-dix spectateurs; le dimanche, l’association Melbourne Jazz Co-Operative y programme de la musique improvisée, notamment Julien Wilson (ts), Barney MCall (p) ou Scott Tinkler (tp).
The Paris Cat Jazz Club, à Goldie Place, est un autre club intime où l’on peut entendre Gian Slater (voc) ou Andrea Keller (p), tandis que l’élégant Dizzy’s Jazz Club, à Richmond, propose beaucoup du jazz vocal –telle Nichaud FitzGibbon, une véritable institution à Melbourne–, mais également des big bands et des petites formations. De même que le Ruby’s Music Room fait également la part belle aux chanteurs et aux formations réduites.

Les principaux festivals de jazz australiens sont organisés à Melbourne, Wangaratta, Perth, Thredbo, Manly et à Stonnington, offrant un spectre assez large. Mais le jazz est également présent au sein de festivals plus généralistes, comme ceux de Brisbane, Perth, Sydney ou Adelaide. En dehors des grandes cités, quelques petites villes rurales comme Bellingen, Dubbo, Fremantle ou Berry proposent des festivals plus modestes, souvent sur un seul week-end, avec une programmation middle jazz. Et malgré la distance qui sépare le continent australien des Etats-Unis, on retrouve des têtes d’affiche américaines dans les grands festivals, les grandes salles de concert, comme l’Opéra de Sydney où se sont notamment produits Herbie Hancock, Wayne Shorter et Sonny Rollins. C’est également le cas de certains clubs, comme le 505 où Gary Bartz est passé en juin de l’année dernière.

Bien entendu, la société australienne s’intéresse d’abord au sport, au rock, à la pop music et aux grands espaces (ces endroits où vous pouvez «jeter une crevette sur le barbecue» - «throw a shrimp on the Barbie»). Le jazz reste donc une culture underground, animée par des musiciens qui, comme en France et aux Etats-Unis, doivent mener de front des activités d’enseignement, d’autopromotion, de
production pour pouvoir vivre de leur art. Mais avec passion.

NDLR: Le portail internet Jazz Australia met à disposition de nombreux compte rendus et interviews de musiciens qui renseignent la scène australienne.

Texte: Chris Cody
Photos by courtesy of Chris Cody
© Jazz Hot n°678, hiver 2016-2017


Dany Doriz © Jérôme Partage
Festival Jazz'titudes de Laon
Blue Rhythm Band avec Dany Doriz et Faby Médina.
Maison des Arts et Loisirs, Laon (02), 20 janvier 2017

Sis dans la jolie citadelle médiévale de Laon, le festival Jazz’titudes fête en 2017 sa vingtième édition avec une programmation qui s’étale sur toute l’année (du 20 janvier au 15 décembre) et dont les temps forts sont prévus pour le mois de mars, avec notamment un «plateau anniversaire» de dix musiciens (le 18 mars) en partenariat avec le Jazz-Club de Dunkerque qui, de son côté, célèbre ses 35 ans. Si la plupart des concerts se tiennent dans le bel auditorium de la Maison des Arts et Loisirs de Laon – au pied de la cathédrale –, d’autres, parmi vingt-six annoncés, se déroulent dans divers lieux de la ville ou dans quelques communes proches (la programmation complète peut être consultée dans notre Agenda ou sur le site du festival: www.jazztitudes.org).

Faby Médina © Jérôme Partage

Le 20 janvier, Jazz’titudes 2017 s’ouvrait, à la Maison des Arts et Loisirs, avec un concert dont les bénéfices devaient être reversés pour aider à la restauration de la chapelle des Templiers de Laon (XIIe siècle), vestige quasi unique en France de l’ordre des Croisés, et à propos duquel un court documentaire fut diffusé de façon préliminaire. Mais la soirée était avant tout placée sous le signe du swing avec le Blue Rhythm Band, formation créée à Saint-Quentin en 1951 et qui est, à ce titre, le plus vieil orchestre de jazz amateur en France. En plus de soixante ans, le groupe s’est évidemment renouvelé et il ne reste plus aujourd’hui de membres fondateurs encore actifs (un "ancien", Alain Richard, tp, flh – né en 1935 –, était cependant venu en spectateur); bien que la plupart des musiciens aient de nombreuses années de service, à l’instar de leader, Serge Duftoy (p), au «BRB» depuis 1968. La rythmique de l’octet est une affaire de famille: Didier Duftoy (b, frère de Serge) et Armand Duftoy, dm, son neveu et benjamin du groupe). Quant aux soufflants, se sont Jacques Verrièle (tb, le doyen, membre de l’orchestre depuis 1956), Bruno Vilain (tp), Philippe Holbach (tp), Xavier Wolfersberger (as, cl) et Serge Helminiak (ts). En outre, le BRB avait à ses côtés deux invités de marque: Dany Doriz (vib, tout juste de retour de Liverpool où il s’était produit pour les 60 ans du Cavern Club, cave historique où ont débuté les Beatles et qui a été aménagée sur le modèle du Caveau de la Huchette!) et Faby Médina, que l’on connaît en particulier comme la voix féminine du Claude Bolling Big Band.

L’octet a d’abord accueilli le patron de La Huchette sur un des titres fétiches de ce dernier: «Air Mail Special». Les fines harmonies du vibraphoniste habillant avec bonheur chacun des morceaux joués. Peu après, c’est Faby Médina qui entrait en scène avec «G. Baby» d’Illinois Jacquet. Sa présence a constitué une belle découverte pour le public laonnois: puissance maîtrisée, diction claire et surtout un excellent groove! On s’est ainsi régalé à l’écouter reprendre «Lullaby of Birdland» ou encore «I Got Rhythm» en fin de première partie. Après un entracte au cours duquel les spectateurs ont pu partager une coupe de champagne avec les musiciens, le concert a repris avec un second set plus dynamique, chacun ayant eu le temps de prendre ses marques. Délaissant son saxophone pour exposer ses talents d’artiste lyrique, Xavier Wolfersberger a interprété «Ol’ Man River», le thème principal de la comédie musicale Show Boat, et fait sensation. On est cependant très vite revenu à une véritable expression jazz, avec Faby Médina qui a donné une très belle version de «Stormy Weather». Un autre bon moment fut «Moppin’ and Boppin’» de Fats Waller lors duquel, pour quelques mesures, Dany Doriz s’est amusé à rejoindre Serge Dutfoy au piano pour un quatre mains. Il est, par ailleurs, à signaler qu’au sein des cuivres, Serge Helminiak (ts) s’est distingué par la qualité de son jeu, notamment sur «Blues and Sentimental». La soirée s’est achevée sur deux rappels particulièrement sympathiques: «It Don’t Mean a Thing» et «Route 66» qui ont ravi l’assistance.

Dany Doriz, Faby Médina et le BRB © Jérôme Partage

Une agréable soirée de jazz, sans aucun doute, qui doit autant au talent des deux invités du BRB qu’à la gentillesse de l’équipe organisatrice, le très dynamique Dominique Capelle en tête. Jazz’titudes comptant encore parmi les festivals où musiciens, bénévoles, journalistes et public se côtoient avec convivialité. L’esprit du jazz, tel que beaucoup de festivals de dimension plus importante l’ont malheureusement oublié.

Textes et photos: Jérôme Partage
© Jazz Hot n°678, hiver 2016-2017


Chicago Blues Festival © Jérôme Partage
Paris en clubs
Décembre 2016

Blues! Blues! Blues! L’édition 2016 (la 48e!) du fameux Chicago Blues Festival était assurément un excellent cru, d’autant plus remarquable que la plupart des musiciens partageant la scène du Jazz Club Etoile, le 9 décembre, ne s’était jamais produit en France. Quel plaisir ainsi de découvrir ces artistes délivrant un blues 100% pur jus, tiré à la source! Eddie Cotton Jr. (elg, voc, 1970) est originaire de Clinton (Mississippi). Fils de pasteur, il intègre tout jeune la chorale de l’église (dont il deviendra plus tard directeur musical) tout en apprenant la guitare à l’écoute B.B. King. Il a étudié à l’université de Jackson. Grady Champion (hca, voc, 1969) vient également du Mississippi (Canton) et s’est aussi formé à l’église. Il est, par ailleurs, producteur et animateur de radio. Diunna Greenleaf (voc, 1959) est née à Houston (Texas). Venue du gospel, elle consacre une partie de son temps à un «blues program» destiné aux écoles. Outre ces trois têtes d’affiche, le groupe était constitué de Darryl Cooper (p), Myron Bennett (elb) et Kendero Webster (dm). Soutenu par cette bonne rythmique, Cotton, Champion et Greenleaf se sont succédés sur le devant de la scène, chacun avec une énergie communicative. Entertainer bien rôdé, Cotton a surtout brillé par sa prestance, faisant se lever un public aux anges. Champion a lui séduit par son enthousiasme et sa façon de dégager de good wibes. Mais la personnalité la plus marquante fut sans nul doute celle de Diunna Greenleaf, aussi imposante physiquement que vocalement. Une diva du blues «à l’ancienne» comme on n’a plus guère l’occasion d’en entendre, puissante et sensible, et qui a notamment présenté quelques belles compositions personnelles. JP

Fabien Degryse © Jean-Pierre Alenda

Le 15 décembre, celui qui a fait équipe avec Philip Catherine venait nous présenter, au Centre Wallonie-Bruxelles, son dernier album, Summertime. Spécialiste du finger picking, le Belge Fabien Degryse, qui a étudié au Berklee College of Music de Boston, a déjà huit disques à son actif et présente la particularité de jouer sur une guitare folk aux cordes en acier, avec un son très naturel amplifié au moyen d’un capteur piézo. Si le choix de privilégier une amplification généreuse peut paraître risqué à première vue (le travail de frettes se fait davantage entendre), ce parti pris permet à Fabien Degryse de faire ressentir les moindres nuances de son jeu ainsi que son sens du rythme, éléments fondamentaux qui donnent tout son relief à la prestation d’un homme seul en scène avec sa guitare. Après de nombreuses œuvres basées sur des compositions personnelles, Summertime semble l’album d’un retour aux sources en même temps que celui de la maturité d’un artiste qui se fait le plaisir de célébrer ceux qui sont à l’origine de sa vocation musicale. De fait, son set est émaillé d’anecdotes, de petites notices d’introduction, pour lesquelles il développe un historique, une genèse, et met en exergue une figure de l’histoire du jazz. Nous voyageons en sa compagnie éclairée sur des relectures savantes de Shearing, de Gershwin, Porter ou Jobim. Chaque fois, l’artiste nous propose un arrangement distinct de l’original qui est au moins autant l’œuvre d’un amoureux de la musique que celle d’un musicien professionnel qui ne veut pas tomber dans la redite. Le passage par le Brésil et la bossa, «Corcovado», est justifié par des collaborations telles que celle de Stan Getz avec Joao Gilberto, et la Belgique n’est pas oubliée grâce au formidable «Bluesette» de Toots Thieleman. Parmi les moments forts du concert, on trouve les emprunts au Kind of Blue de Miles Davis et cette relecture de «Summertime» de George Gershwin, dont il nous dira qu’elle constitue l’une des dizaines de milliers de versions déjà existantes de ce classique parmi les classiques. Pourtant, c’est sans doute l’hommage rendu à Duke Ellington qui, parce qu’il est inattendu de la part d’un guitariste solo, constituera le souvenir le plus mémorable de cette soirée. «In My Solitude» a peut-être été composé en quelques dizaines de minutes sur un coin de table, aux dires du Dukelui-même. Mais c’est en tout cas une façon élégante pour Fabien Degryse de souligner ce que nous devons aux grands anciens, et combien la marque de ces génies incontestables de la musique continue et continuera de hanter le jazz moderne. JPA

Textes et photos: Jean-Pierre Alenda, Jérôme Partage
© Jazz Hot n°678, hiver 2016-2017


Dwight West (de dos) et le Spirit of Life Ensemble © Jérôme Partage

Paris en clubs
Novembre 2016

Le Spirit of Life Ensemble de Daoud-David Williams (perc) était de passage au Caveau de La Huchette, le 1er novembre. On y a retrouvé ses membres réguliers: Rob Henke (tp), Dwight West (voc), Chip Shelton (as, fl) auxquels se sont agrégés d’autres «habitués» parisiens: Katy Roberts (p) et Philippe Combelle (dm). Deux nouvelles têtes cependant dans la formation: le propre fils de Daoud, Sam Williams (perc) – plutôt discret – et un contrebassiste venu en dernière minute: Jean-Pierre Rebillard. Une nouvelle fois, la prestance de Dwight West a beaucoup apporté au spectacle donné par le groupe: excellent vocaliste, il a livré une enthousiasmante version de «Everyday I Have the Blues». On l’a également entendu  sur «Night in Tunisa» ou «Take the A Train», esquissant par ailleurs quelques pas de danse avec une spectatrice pendant les solos de ses petits camarades. A souligner également la direction musicale avisée de Ron Henke, ainsi que les qualités de la rythmique, en particulier Katy Roberts. Quelques invités sont, en outre, venus se joindre à l’orchestre, au deuxième set: Rasul Siddik (tp) et Adrien Varachaud (as), pour un «Caravan» très fleuri. Comme dirait Daoud:«Viva le France et viva la jazz!». JP

Dexter Goldberg et Ricky Ford © Patrick Martineau

À une heure que d’aucuns, parmi les amateurs de jazz, qualifieraient de matinale, Ricky Ford (ts) nous conviait, le 6 novembre, à un brunch au Dame Rose, nouvelle appellation d’un lieu que la plupart d’entre-nous connaissaient sous le nom de Petit Journal Montparnasse. En duo avec Dexter Goldberg (p), il nous a interprété avec sa fougue habituelle un répertoire très vaste, avec des versions complètement remaniées de classiques et de compositions personnelles. On note tout particulièrement une relecture méconnaissable de «A Time for Love» un hommage à Stan Getz déjà joué au Sunside (voir notre compte-rendu du 7/10/16) dans un arrangement très différent, et surtout un «The Sidewinder» de Lee Morgan rutilant comme une pièce de chrome.

En écoutant le très émouvant «Naïma» de John Coltrane, on éprouve une sorte de malaise; le décalage entre la générosité de Ricky Ford, qui propose quelque chose de nouveau chaque fois qu’il se produit en public, et l’absence de contours du concept «Dame Rose», dont la décoration façon Nouvelle Orléans était pourtant censée permettre une ouverture plus grand public, fait songer à la polémique qu’avait ouverte Laurent Coq à propos du relooking et de la programmation du Duc des Lombards.
De fait, il y a pour l’heure un contraste assez embarrassant entre la volonté affichée d’étrenner de nouveaux concepts, et celle de continuer à accueillir des artistes confirmés qui ont travaillé toute leur vie pour défendre les couleurs du jazz. Voilà donc, pour l’heure, une enseigne qui vit sur sa légende, cherchant à renouveler son public par l’intermédiaire d’aménagements cosmétiques. Ce sentiment ambivalent n’empêche pas d’apprécier une prestation tout de même fort agréable du saxophoniste, qui profitera de l’assistance clairsemée pour jouer sur un mode plus intimiste, s’éloignant des micros pour échanger de façon très fluide avec son pianiste, dont le talent et la parfaite dichotomie main gauche main droite ont animé toutes les compositions proposées en cette happy hour d’un nouveau genre. JPA

Itamar Borochov Quartet © Jean-Pierre Alenda

Itamar Borochov
, trompettiste originaire de Jaffa vit à Brooklyn depuis plusieurs années. De par son parcours personnel, il tente de connecter les différentes traditions du jazz entre elles aux termes d’une démarche empreinte d’une certaine sophistication, mélangeant aussi bien des éléments issus du patrimoine musical africain que des influences arabes. Son expérience d’arrangeur et de producteur, ses préoccupations spirituelles, ont nourri tôt en lui la conviction que le bebop était intrinsèquement une sorte de world music avant la lettre. Dans le cadre très intimiste et agréable du Studio de l’Ermitage, le musicien a pu développer à loisir sa démarche, le 10 novembre, bien aidé par les éclairages et l’ambiance particulière du lieu, qui lui ont permis de mettre en exergue des accents très hard bop, dans une prestation live marquée au coin d’un certain œcuménisme. Ses deux albums Outset et Boomerang fournissent le plus clair des morceaux joués en cette belle soirée, et l’élégance surannée avec laquelle il conduit sa formation n’est pas sans évoquer le travail de Lee Morgan, à la spiritualité duquel il se réfère d’ailleurs expressément. De façon évidente, la dette que Borochov avoue à l’égard des grandes figures du jazz se transforme sur scène en quête de dépassement personnel. Les longs traits qu’il tire de sa trompette zèbrent l’espace de la scène, qui se métamorphose en espace onirique traversé par les éclairs mélodiques des musiciens. Les triolets et sextolets utilisés comme autant de boucles répétitives servent de piste de décollage à une musique extrêmement dense sur le plan harmonique, combinant entre eux des accents lyriques qui ne s’expriment jamais plus magistralement qu’au moment des solos pris tour à tour par les membres du groupe. Avri Borochov a droit à un long solo de contrebasse («Avri’s Tune»), à l’issue duquel il est salué par son leader comme un véritable frère d’armes sur le plan musical (Michael King, p, et Jay Sawyer, dm complétant le quartet). L’apport d’Aviv Bahar, invité de marque ce soir, aux instruments à cordes et au chant, achève de transformer la prestation du groupe en manifeste spirituel et en ode à l’harmonie entre les peuples. Mention spéciale à «Ovadia», sans doute le point culminant d’un superbe concert,  dont les notes en cascades font penser à autant de fractales illustrant la formule de Du Bouchet: «Nous sommes ce qui a crié». JPA


Kurt Elling Quintet © Patrick Martineau


Le 15 novembre, Kurt Elling (voc) se produisait au New Morning pour un tour de chant de saison, tiré de son dernier opus, The Beautiful Day, où il reprend des chansons de Noël, exercice on ne peut plus classique dans le jazz (Armstrong, Ella, Ray Charles, Jimmy Smith et beaucoup d’autres ont enregistré des albums sur le thème de Noël). Entouré d’un excellent groupe (John Mclean, g, Gary Versace, key, Clark Sommers, b, Kendrick Scott, dm), le chanteur a donné un show impeccable, d’un grand professionnalisme, mais tenant davantage de la belle variété jazzy (à la Sinatra) que du jazz à proprement parler. Une facilité qui a réjouit un public venu nombreux mais peu exigent. JP 

Claude Carrière, Sylvia Howard, Peter Giron © Jérôme Partage

Sylvia Howard
(voc) était l’invitée du Cercle suédois le 16 novembre, pour évoquer le répertoire de Duke Ellington en compagnie de Claude Carrière (p) et de Peter Giron (b): un attelage pour le moins surprenant! Avec la conviction et les accents blues qu’on lui connaît, la diva a mis en valeur quelques-uns des grands titres du Duke:«Just Squeeze Me», «Duke’s Place» ou encore «Satin Doll». Une interprétation habitée, qui bien qu’ayant bénéficié du soutien vigoureux de Peter Giron, n’a été que distraitement suivie par l’assistance, prisant avant tout ce rendez-vous musical pour sa dimension mondaine. Exception faite de ceux qui avaient fait le déplacement à dessein, comme le guitariste José Fallot ou le chorégraphe Larry Vickers. JP

Le 30 novembre, Pablo Campos (p, voc) – qu’on entend régulièrement au Caveau de La Huchette – présentait pour la première fois son trio (Viktor Nyberg, b, Philippe Maniez, dm) au Sunside. La parti pris de ces trois jeunes musiciens n’est pas, comme tant d’autres, de nous abreuver de compositions personnelles dont l’intérêt est rarement avéré et le lien avec le jazz souvent lointain; au contraire, ils revisitent avec une fraîcheur certaine le «Great American Songbook», serti d’arrangements bien écrits. «The Touch of Your Lips» (Ray Noble, 1936), «Jeepers Cripers» (Johnny Mercer, Harry Warren, 1938), «People Will Say We’re in Love» (Richard Rodgers, Oscar Hammerstein, 1943) ou encore «That Old Black Magic» (Harold Harlen, Harry Warren, 1942) – qu’on peut entendre dans le fameux The Nutty Professor (Docteur Jerry et Mister Love, en VF) de Jerry Lewis (1963) – se succèdent joliment esquissés par le trio dont le leader interprète également les paroles au chant, d’une voix claire. Chaque morceau est présenté au public avec un souci didactique qui trahit l’amour sincère de Pablo Campos et de ses complices pour les belles mélodies de Broadway dont le jazz a su faire des chefs-d’œuvre. JP

Textes: Jean-Pierre Alenda, Jérôme Partage
Photos: Jean-Pierre Alenda, Patrick Martineau, Jérôme Partage
© Jazz Hot n°678, hiver 2016-2017


R. Galliano, P. Catherine, I. Paduart, R. Brochet, P. Aerts © Pierre Hembise

Bruxelles en novembre
Flagey, Jazz Station, Bruxelles (Belgique),

C'est devant une salle comble que le pianiste Ivan Paduart a fêté, le 4 novembre à Flagey, ses cinquante ans, dont trente ans de carrière et autant d'albums enregistrés! Tout au long de la soirée, il fut entouré d'une belle rythmique: Hans Van Oosterhout (dm) et Philippe Aerts (b), revenu spécialement d’Inde pour l'occasion. Le trio ouvre sur «Crush» et le pianiste, sûr de lui, écrase les touches, percussif. Au fil des morceaux, l’approche se développera de plus en plus souple et la structure des compositions: de plus en plus riche harmoniquement. Dès le deuxième thème, Ivan Paduart introduit les premiers invités: Bert Joris (tp) et Quentin Dujardin (g). Avec «Délivrance», le trompettiste anversois nous enveloppe de son timbre de velours. Avec «Zen», Quentin Dujardin affirme sa complicité avec le pianiste; son jeu de la droite est essentiellement pratiqué pouce et doigts. Avec «Life As It Is», Ivan appelle Toon Roos (ss), Raphaëlle Brochet (voc) et Bert Joris. La musique s’envole, intense. Lorsqu’apparait Jan de Haas (vib) sur «Far Ahead», on s’extasie. Le solo est superbe, vigoureux, aisé, en place. Pour «Dreams Ago», qui est à la conclusion de la première partie, Quentin Dujardin, Raphaëlle Brochet et Jan de Haas magnifient cette œuvre en symphonie avec un beau solo de contrebasse et un autre au piano. Merveilleusement lyrique!

On s’attendait à ce que Philip Catherine (g) et Richard Galliano (acc), annoncés en affiche, viennent tirer encore plus haut la musique d’Ivan Paduart. Pour nous faire patienter après un entracte qui nous parut trop long, le trio débuta en compagnie de Toon Roos (ts) et Olivier Collette (key) («Shivers Down My Back»). Puis vint Philip Catherine, souriant, pour jouer «Between Us», une composition d’Ivan Paduart. Avec «Waltz For Sonny» qui suivit, Philip, les yeux au ciel, rendit hommage à Toots Thielemans avec des superbes envolées. Ivan lui emboîta le pas, swinguant de même, endiablé! Pour «Bebe» d’Hermeto Pascoal, Richard Galliano prit la place de Catherine à l’avant-scène alors que Jan de Haas retrouvait ses quatre mailloches. C’est Jan qui prit le premier solo, bien inspiré, avec de belles harmonies. Avec «Illusion Sensorielle», l’une des plus belles compositions d’Ivan nappée au keyboard par Olivier Collette, l’accordéoniste du Midi salua celui qui l’accompagna souvent dès 1992. On ne pouvait pas oublier la touche musette. «Waltz For Nicky» de Richard Galliano nous fit virevolter, appuyé en 4/4 par les tambours d’Hans Van Oosterhout. Le quatorzième titre: «Eruption», est issu de l’album «Catharsis». Quentin Dujardin, Olivier Collette et Raphaëlle Brochet rejoignirent le trio pour cette dernière composition du programme. On apprécia plus particulièrement le long solo de la chanteuse démontrant à l’envi son encyclopédisme nouveau. Comme de bien entendu, tout ce beau monde revint après les rappels enthousiastes et appuyés pour jouer une dernière œuvre d’Ivan: une sorte de gospel-blues très entrainant: «I Had A Ball». Quelle bonne idée d’avoir construit ce programme en crescendo d’émotions avec les changements de partenaires! C’était son anniversaire et nous fûmes à la fête. Go far ahead, Ivan!

Harmen Fraanje © Roger Vantilt

En 2007, Toots Thielemans accepta, pour la première fois, la proposition du Koninklijk Conservatorium te Brussel (Conservatoire Royal de Bruxelles, section flamande) d’utiliser son nom et sa renommée pour récompenser le meilleur élève de l’année terminale (5e Jazz). Cette année, le jury n’est pas arrivé à départager deux étudiants. Pour la première fois donc, le Toots Thielemans Jazz Award 2016, nanti d’un chèque de 2500€, est allé conjointement au Brésilien Fil Caporali (b) et au Luxembourgeois Pit Dahm (dm). Les chèques ont été remis à la Jazz Station le 17 novembre à l’issue des deux sets proposés par les lauréats.Au Brésil, Fil Caporali possédait une solide formation classique. A Bruxelles, en 2014, il est venu la compléter par une étude approfondie du jazz. Les compositions du bassiste brésilien sont très marquées par son éclectisme; les œuvres sont rigoureusement écrites avec une bonne dose de mélancolie symphonique. Il les a présentées à la Jazz Station à la tête d’un quartet de trois jeunes filles: Margaux Vranken (p), Hélène Duret (cl, bcl) et Pauline Leblond (tp, flh).Malheureusement, à l’exception de la pianiste, ses accompagnatrices sont encore rudes de décoffrage; le bois et le cuivre jouent fort, sans grandes nuances, mais aussi - et c’est plus grave - sans de bonnes mises en place.
Avec Pit Dahm en seconde partie, on est surpris, étonnés, décontenancés par sa gymnastique simiesque; la tête oscille et pivote, hallucinée; la frappe est esquissée ou assénée laissant deviner une mélodie qu’il joue dans sa tête. Curieux drummer! A la suite de cette intro murmurée, quasi muette, le pianiste vient développer de très jolies harmonies. Un regard au programme nous apprend qu’il s’agit du pianiste hollandais Harmen Fraanje: un artiste connu, apprécié et appréciable qui déroule de très jolies progressions harmoniques. Il a le bon goût de les laisser résonner, de les entrecouper de silences avant de les développer à la tierce. Le seul élément positif que nous retiendrons de cet évènement, c’est notre désir de retrouver bien vite Harmen Fraanje en concert solo ou trio. Ca c’est de la musique!

Ce fut un grand privilège pour les amateurs bruxellois d’écouter, le 19 novembre à la Jazz Station, le trio de Kari Ikonen (p). Pour ce concert unique en Belgique, l’auditoire était moins bondé qu’à l’habitude. Les absents manquaient de curiosité; ils ont eu tort! Le pianiste finlandais joue ses compositions dont quelques-unes font l’objet de deux albums: Bright et Beauteous Taleds and Offbeat Stories. La musique est originale mais riche d’inspirations diverses: musique classique européenne, swing et jazz scandinave éthéré, mâtinés d’épices orientales et d’exubérances balkaniques. Dès le premier morceau («Septentrional») les rythmes et les harmonies fluctuent au sein d’un même thème, parfaitement suivis par ses accompagnateurs et compatriotes: Olli Rantala (b)et un Markku Ounaskari (dm) jouant toutes les notes avec une stupéfiante légèreté. La musique est dense, mais contrebasse et batterie collent si bien à la mélodie que, malgré la richesse des arrangements, aucune ponctuation ne sonne en-dehors. «Kouro» est d’inspiration lapone, «Pripiat» veut nous parler de l’utilité d’un contrôle nucléaire, «Beotamente» latinise… On apprécie le solo de basse en harmoniques et à l’archet sur «Baboua», les changements de rythmes sur «Lebotan», la quatrième partie de sa trilogie «Helsinski Suite» et le feu d’artifice final avec «Armenian Song» de Khatchatourian. C’est tellement parfait pour la mise en place d’une musique sans cesse mouvante qu’on en arriverait à croire que tout est écrit pour chaque instrument, pour tous les solos. Et pourtant, lorsqu’on vit en direct cette musique d’orfèvre, ces magnifiques arrangements, ces mélodies et ces harmonies riches, on est transportés. Kari Ikonen est un créateur qui compte et qu’il faudra suivre au fil d’une carrière qui ne dépareillerait pas chez ECM!

Shaï Maistro © Pierre Hembise

On n’avait pas encore osé offrir le grand auditorium, en l'occurrence le Studio 1 de Flagey, à Shaïm Maistro (p), découvert aux côtés d'Avishai Cohen (b), et qui vole de ses propres ailes depuis six ans. C’était, je crois, ce 29 novembre, la première fois qu’il se présentait en Belgique dans cette formation (un trio) soudée autour de sa musique: une musique de climats qui swingue et sautille à l’israélienne en s’aidant du classique et du jazz! C’est original mais c’est une musique qui séduit en-dehors de nos canons favoris. Ce soir-là, la plupart des œuvres étaient issues du dernier album The Stone Skipper: «Kunda Kuchka», et le très beau «The Message» qui fait usage de passages enregistrés sur l’iPhone du batteur Ziv Ravitz; batteur qui est aussi chantonneur sur un thème gospellisant qui s’épanouit en quelques libertés. Des libertés contenues, Shaïm Maistro en fait aussi usage en gratouillant les cordes ou en saturant les sons de sa clavinette. Les thèmes sont construits sur des harmonies simples suivies de variations circulaires. C’est un procédé que nous connaissons bien mais qui n’innove pas depuis Keith Jarrett et Brad Mehldau. Les thèmes sont parfois uniquement joués à l’archet par le Jorge Roeder (b). En définitive l’amateur de jazz est resté sur sa faim!

Texte: Jean-Marie Hacquier
Photos: Pierre Hembise et Roger Vantilt
© Jazz Hot n°678, hiver 2016-2017


Blues Station de Tournon
Tournon d'Agenais (47), 7 et 29 octobre 2016

Au départ, il y a une volonté véhiculée par la passion, au cœur du Lot et Garonne dans un presbytère qui se donne des allures de club du «chitlin' circuit». Christian Boncour est le chef d’orchestre de ce projet un peu fou de promouvoir le blues depuis plusieurs années à Tournon D'Agenais sous le nom de «Blues Station». La plupart de la scène contemporaine du blues s'y est déjà produite du Chicago blues de Lurrie Bell, Linsey Alexander, Nick Moss, Harmonica Shah, Gerry Hundt, John Primer,Tail Dragger, Eddie Shaw, Dave Specter à la west coast de Mitch Woods, Duke Robillard, R.J. Misho, Gene Taylor, Rod Piazza, Sugar Ray Norcia sans oublier le Texas avec Shawn Pittman, Anson Funderburgh et la soul de Darrell Nullisch ou Tad Robinson.

Mississippi Heat © David Bouzaclou

Une programmation proche de l'excellence qui s’est encore vérifiée le 7 octobre avec une soirée autour de la formation de Chicago, Mississippi Heat, conduite par Pierre Lacocque (hca) et comprenant Inetta Visor (voc), Michael Dotson (elg), Brian Quinn (elb) et Kenny Smith (dm). On notera la cohésion d'un groupe intemporel qui propose un Chicago blues authentique depuis déjà plus d'un quart de siècle autour de solistes et invités de hauts vols tels que Carl Weathersby, Billy Boy Arnold, Lurrie Bell, John Primer, Billy Flynn ou Bob Stroger. Michael Dotson (que l'on a souvent vu épauler Magic Slim), propose un jeu direct, sans maniérisme, rappelant Jimmy Dawkins. Piliers du fameux label Delmark, Mississippi Heat varie son répertoire entre «Boogie» à la John Lee Hooker, shuffle propre au style du Michigan et accents louisianais comme sur cette version de «Saint Louis Blues». Le charisme du leader Pierre Lacocque (né en Israël qui a grandi en Europe et réside à Chicago depuis 1969), donne à la formation une autre dimension. Une musicalité jamais prise à défaut dans un jeu mélodique, il explore toutes les ressources de son harmonica surtout en soliste dans un style staccato. Ne nous trompons pas: la formation ne s'enferme pas dans un Chicago blues traditionnel, mais le prolonge dans des thèmes aux accents du Delta et de la Louisiane notamment par le répertoire original issu de leur nouvel album Cab Driving Man (Delmark). Le nombreux public de Tournon d'Agenais n'est pas prêt d'oublier une telle soirée. Un régal!


Doug Deming and The Jewel Tones © David Bouzaclou

Cultiver le paradoxe à une période où le jazz et le blues sont devenus des musiques d'initiés; ne semble pas être un problème pour «Blues Station» qui aura réussi ces rencontres «Music Blues 2016». Cinq journées de stages, rencontres, conférences et jam sessions autour de musiciens de blues confirmés européens et américains. Autour de Michel Foizon (elg), Tonky de la Pena (elg), Nico Wayne Toussaint (hca), Abdel 'B' Bop (b, elb), Guillaume Destarac (dm), Paul San Martin (p) et Glady Amoros (voc) les nombreux stagiaires partagent et profitent de l'apport également des têtes d'affiches américaines à Villeneuve sur Lot. Le concert venant clôturer cette expérience unique, le 29 octobre, était prévu sur la scène de Tournon D'Agenais dans l'ancien presbytère devenu l'un des lieux les plus prisés de la scène blues hexagonale.

Le nombreux public de tout âge ne s'est d'ailleurs pas trompé pour cette soirée exceptionnelle, ouverte par un premier set mené par les intervenants du stage, après une introduction mettant en avant les stagiaires. Paul Saint Martin (pianiste basque de San Sebastian) s'est ainsi illustré sur le classique «Down the Road a Piece» avec de superbes passages en stride, avant de laisser la place à son compatriote Tonky De La Pena (elg) sur «Big Boss Man» le thème de Jimmy Reed. Nico Wayne Toussaint, dans un jeu d'harmonica puissant et expressif, dans la lignée de son mentor James Cotton, répond au talentueux Michel Foizon dont le blues lent laisse entrevoir une forte influence d'Eric Clapton jusque dans le vocal. La présence de la Grana Louise (voc), figure locale de la scène de Chicago sur «Little Red Rooster» a apporté une touche d'authenticité à ce set avec sa voix puissante au registre évoquant Koko Taylor. L'attraction est également venue de Sax Gordon Beadle, au ténor incandescent. Le natif de Detroit, ayant passé sa jeunesse en Californie, dans la banlieue de San Francisco, a découvert la musique dans une grange transformée en club (The Palms Playhouse) où il écouta Etta James, John Lee Hooker, Robert Cray ou Phil Woods. Il est aujourd'hui l'un des rares représentants d'un style Honkers, né dans les années quarante, mêlant blues, jazz et rythm and blues, dont les précurseurs ont pour noms Sil Austin, Curtis King, Hal Singer, Paul Bascomb, Sam The ManTaylor; mais aussi des saxophonistes de jazz tels que Al Sears, Jimmy Forrest, Ben Webster ou Eddie Chamblee. Ses collaborations de Jimmy McGriff à Jay Mc Shann, en passant par Luther Guitar Johnson, ou Duke Robillard font de lui une véritable référence du genre. Son énorme vibrato doublé d'un sens du swing hors pair est un régal tout comme son jeu de scène excentrique que n'aurait pas renié Sam Butera. La superbe rythmique est amenée par l'impeccable Abdel 'B' Bop (b), spécialiste du slap, et l'excellent Guillaume Destarac (dm).
Pour le second set, l'arrivée de Doug Deming (elg, voc) and The Jewel Tones (Andrew Goham, b, Sam Farmer, dm) a donné une autre dimension à la soirée avec une impression de maîtrise tant sur le plan de la mise en place que de la musicalité, aussi exemplaire qu’authentique. Véritable backing band auprès de Kim Wilson, Lazy Lester, A.C. Reed ou la légendaire chanteuse de Détroit Alberta Adams, les Jewel Tones, bien qu'originaires du Michigan orientent leur blues vers la west coast avec des couleurs propres à T-Bone Walker, sans oublier le swing de Charlie Christian, voire les débuts du rockabilly. La solide rythmique a assuré une assise débordante de swing autour d'un répertoire de classiques de Lazy Lester et autres standards du blues. Mais la véritable claque de la soirée, fut la performance de Steve Guyger, sans aucun doute l'un des meilleurs harmonicistes de Chicago qui depuis la fin des années soixante est une valeur sure de la scène blues. L'illustre Jimmy Rogers ne s'est d'ailleurs pas trompé en l'engageant de 1980 à 1994. Son jeu élégant, raffiné et concis évoque également le phrasé Charlie Musselwhite. Un deuxième set de haute tenue porté par l'équilibre trouvé par Doug Deming et ses deux invités, Steve Guyger et Sax Gordon.

Texte et photos: David Bouzaclou
© Jazz Hot n°678, hiver 2016-2017


Jacques Gamblin © Serge Baudot

Ce que le djazz fait à ma djambe
Théâtre Liberté, Toulon (83), 18 novembre 2016

Jacques Gamblin, acteur reconnu et populaire (qu’on a vu dans des films de Claude Lelouch, Claude Chabrol, Bertrand Tavernier, etc.), a monté, en collaboration avec Laurent de Wilde (p) le spectacle Ce que le djazz fait à ma djambe, lequel lui donne la possibilité d’être musicien sans jouer véritablement d’un instrument. De fait, il prouve plusieurs fois qu’il est musicien, avec un solo de cuillers, à la batterie, et en se frappant les joues et le crâne; la tête comme instrument de percussion.
Répartis sur toute la largeur de la grande scène, chacun des musiciens, à tour de rôle, vient se placer dans un cône de lumière: Alex Tassel (flh), Guillaume Naturel (ts), Bruno Schorp (b), Donald Kontomanou (dm) et Laurent de Wilde, compositeur, arrangeur et directeur musical de la pièce, Le sextet s’exprime dans un style plutôt hard bop, et c’est peu dire que ses interventions sont un régal. DJ Alea ajoute quelques effets pour la mise en scène, autrement il se sert de ses platines comme de percussions; il fait ainsi une belle intervention en duo avec le batteur.
Gamblin est un fou de jazz. Il nous dit: «J’ai pu, avec mon instrument à moi que sont les mots, écrire une histoire d’accords et de rendez-vous, pour vous dire ce que la musique me fait, nous fait en général et ce que le jazz en particulier fait à ma djambe et ce que ma djambe me fait, puis par résonance, à ma hanche, à mes tripes et ainsi de suite en passant par le cœur jusqu’à la tête et non l’inverse». Pari magistralement gagné. Pour les mots, il a puisé dans des textes de Herbie Hancock, Laurent de Wilde, Mezz Mezzrow, Langston Hughes, et a écrit ses propres textes qu’il dit en parler rythmé, en slam, ou tout simplement sur le ton de la narration ordinaire avec une diction parfaite, jouant des hésitations, buttant sur les mots, les enfilant à toute vitesse, dans un flux incessant, à la manière d’un solo de jazzman. Avec aisance, il occupe la scène.

Jacques Gamblin & Laurent de Wilde Sextet © Serge Baudot

Le spectacle se déroule en plusieurs actes, pourrait-on dire. Après l'intro par le sextet, Gamblin vient nous raconter, avec un humour décapant, ses tribulations et ses échecs pour apprendre à jouer d’un instrument, allant jusqu’à tenir la contrebasse comme une guitare. Acte suivant, c’est la recherche de la femme: rencontres, invitations ratées, espoirs, tout y passe. A noter deux scènes d’extases. Quand, dans son cône de lumière, Gamblin danse au ralenti, comme suspendu dans l’espace, allant jusqu’à planer parallèlement au-dessus du sol, seulement soutenu sur ses mains; un grand moment de beauté pure, du temps suspendu. Puis quand debout sur une chaise, là encore au ralenti, il s’envole tel un grand oiseau.
Entre chaque scène dans laquelle Gamblin évolue, l’orchestre ponctue par une intervention solo. Racines new-orleans, blues, bop, funk, hard bop, tout y est, pour un jazz qui fait bouger la jambe, car qui n’a pas remué au moins son pied à la vibration du jazz. Assis face au public, Gamblin va agiter sa jambe droite, de la cuisse à la pointe des pieds, sur un tempo rapide de l’orchestre, puis la gauche au même rythme, allant ensuite jusqu’à les faire sautiller en contretemps. Mais les jambes s’emparent de lui et le voilà qui se lève sur ses deux jambes frénétiques pour parcourir toute la scène en tournoyant sur lui-même, noyé dans la musique. Du délire! Prouesses physique, linguistique, musicale, en une osmose parfaite des sept protagonistes, qui reflètent un plaisir palpable d’être là et de jouer ensemble. Un vrai spectacle jazz, concocté et joué par des gens qui savent ce que c’est, et qui en sont passionnés. Le tout devant une salle archi-comble.

Texte et photos: Serge Baudot
© Jazz Hot n°677, automne 2016


Peric Sambeat © Patrick Dalmace



JazzEñe
Valencia (Espagne), 29-30 septembre et 1er octobre 2016

JazzEñe est une manifestation organisée par la Sgae (équivalent espagnol de la Sacem) pour promouvoir les artistes qu’elle gère, essentiellement espagnols mais aussi latino-américains parmi lesquels beaucoup de Cubains. Une sélection est faite et les jazzmen retenus sont présentés à Valence à une bonne douzaine de directeurs de festivals européens (dont les français de l’Ajmi, Festivals des 5 Continents, Nuits du Sud) à travers une série de concerts. Nous avons assisté aux prestations de Sinouj (qui nous a semblé hors du domaine du jazz), de Marta Sánchez, jeune pianiste madrilène installée à New York. Son quintet comptait dans ses rangs les Cubains Román Filiú (as) et Ariel Bringuez (ts). Musique de grande qualité mais rigide et d’où, à l’exception d’un thème, le swing était absent. On attendait avec envie le saxophoniste valencien Perico Sambeat et son trio (dm et g). Le projet Noesis Trio, un thème quasiment ininterrompu de près d’une heure, avec beaucoup d’électronique et de longues séquences à l’ewi, verse dans la musique improvisée. Lorsque Perico abandonne le jeu au pied (moult pédales!) pour souffler dans son alto on retrouve le grand saxophoniste au son magnifique, entendu dans de nombreux concerts et plus de vingt disques depuis des années.
Pour clore la nuit, venus de La Havane, Ernán López Nussa (p) avec Maikel González (tp), Jorge Reyes (b) et Enrique Plá (dm) ont nettement fait monter la chaleur. Un répertoire éclectique débutant avec une rumba que Ernán, a écrite il y a une bonne vingtaine d’années et se poursuivant avec des extraits de Sacrilegio, des compositions d’auteurs classiques y sont revisitées et jazzifiés à souhait. Le pianiste offre aussi des thèmes inédits puisés dans un projet où se mêlent musique cubaine et rythmes de New Orleans cherchant à retrouver le va et vient entre les deux musiques au début de l’ère du jazz. Une mention spéciale au jeune Maikel et à sa trompette. Très beau concert que le public local qui n’a pas pu écouter le pianiste in vivo depuis une vingtaine d’années a dû apprécier. D’autres formations intéressantes étaient programmées les deux jours suivants parmi lesquelles celles de Ramón Díaz, Joan Monné, deux catalans; de Luis Verde dont le quintet est formé de Cubains de Madrid… On cherchera prochainement à écouter Ernesto Aurignac dont les yeux sont tournés vers Parker et Ornette et à réécouter le saxophone de Javier Vercher qui propose son Agricultural Wisdom Project!
Il restera à voir si les directeurs invités programmeront ces jazzmen… pour voir s’il s’agissait plus qu’un voyage d’agrément!

Texte et photo: Patrick Dalmace
© Jazz Hot n°677, automne 2016


Paris en clubs
Octobre 2016

Ricky Ford Quartet © Patrick Martineau

A l’initiative de l’association Spirit of Jazz, Ricky Ford (ts) offrait avec Ronnie Lynn Patterson (p), Darryl Hall (b) et John Betsch (dm), le 7 octobre au Sunside, un concert de haut vol, interprété dans un tout autre esprit que celui donné avec «African Connection» lors du festival de Toucy (voir notre compte-rendu). Avant le set, Ricky nous confiait que cette nouvelle formation qu’il qualifiera de blues band à l’entame du concert, traduisait sa fascination pour la façon dont cette musique conquit en son temps les grandes métropoles d’Amérique du Nord. Ricky saisit en outre ainsi l’opportunité de rejouer avec un pianiste, ce qu’il n’avait guère fait ces dernières années. Répartis sur trois sets distincts, beaucoup de titres interprétés ce soir sont des compositions qui rendent directement hommage à de grands musiciens, comme celles proposées sur son opus Green Note. Dès l’abord, la sonorité ample du leader frappe les esprits. Alors qu’on pourrait le rapprocher de Dexter Gordon en ce qui concerne le timbre, sa puissance de jeu ainsi que quelques phrasés free très personnels lui confèrent un tempérament aussi léonin que celui de Sonny Rollins. Patterson joue, quant à lui, dans un style très fluide et délié, chose assez étonnante quand on sait qu’il met les mains à plat sur le clavier comme Thelonious Monk. Darryl Hall, de son côté, est certainement l’un des contrebassistes actuels les plus polyvalents. Sa sonorité ronde et ses glissandos acrobatiques font le show, avec des accents virtuoses souvent assumés en binôme avec Ford. « A Maidens’ Voyage» séduit immédiatement le public présent par son énergie. Par deux fois, Ford demandera au groupe de reprendre un morceau à son début, insatisfait du tempo, un perfectionnisme qui ne l’empêchera pas le moment venu de rechercher en toute simplicité le balai tombé à terre du batteur. John Betsch joue au fond du temps, et son drumming gagne en pouvoir de ponctuation ce qu’il sacrifie en drive. Ce faisant, il crée des espaces vacants qu’il s’amuse à combler lui-même avec des frappes puissantes et un effet retard assumé en correspondance subtile avec la palette du pianiste. Patterson chantonne ses chorus avec une justesse confondante et amène un classicisme de belle facture à la cohésion hors pair du quartet. Un titre inspiré par le célèbre speach de Martin Luther King ««How long not long», un hommage façon film noir à Ran Blake sur «Love Lament», popularisé par Abbey Lincoln, et force est de se rendre compte que le groupe rompt avec le passage de témoin successif que constitue l’articulation des solos en combinant entre eux des passages musicaux conçus sans l’intervention du saxophoniste, ce qui donne à Ricky Ford le temps de récupérer de ses longs chorus échevelés. Un moment dédié à la figure de George Russell et à ses années d’école buissonnière, puis c’est au tour de Lester Young d’être célébré comme le styliste incomparable qu’il était. Première surprise: la Canadienne, Jacelyn Holmes (voc), monte sur scène, pour un «Summertime» dans une veine presque pop. Seconde surprise (et meilleure), Ursuline Kairson (voc), originaire de Chicago, teinte «You Don’t Know What Love Is» d’une nuance gospel, avec un vibrato prononcé et une intégrité qui lui gagnent l’estime instantanée de toutes les personnes présentes. « A Time for Love», dédié à Stan Getz qui venait écouter le saxophoniste lorsqu’il en avait l’occasion à New York, est un sommet de sensibilité, et constitue par ailleurs l’acmé d’un concert sans faute de goût qui restera dans les toutes les mémoires. Un premier rappel avec «Reggae Ford Seven», composé pour son groupe African Connection, puis «Miles Train» viennent clore une très belle performance de la part d’un des plus authentiques et des plus généreux colosses du saxophone contemporain, qui confiait à Jazz Hot en 2014 (n°668): «Un bon musicien veut aider les autres, l’art nait de cet acte». JPA


Roy Hargrove Quintet © Patrick Martineau

Entrer dans le flot des idées jaillissantes du trompettiste
Roy Hargrove (tp, flh) n’est jamais chose aisée. Cette première date à Paris, le 10 octobre, avec son quintet, après l’annulation du concert de mars dernier ne fait pas exception à la règle. On disait l’artiste diminué par des problèmes de santé, incertain quant à la poursuite de sa carrière, et une certaine froideur marque, en effet, les premières évolutions du quintet hard bop acoustique sur la scène du New Morning. Les morceaux sont enchaînés sans temps mort, ni présentation des titres, et on sent la démarche un peu hésitante en dépit du formidable métier des musiciens. La part d’improvisation qui préside à l’élaboration d’une musique aussi aboutie est tout simplement trop grande pour que l’émotion puisse s’emparer instantanément du public. Les breaks et autres ruptures de rythme sont légion, ce qui permet à Quincy Phillips (dm) de briller de mille feux (il utilise même une cymbale hélicoïdale). Des notes charnues, travaillées avec les pédales de l’instrument, s’échappent du piano de Sullivan Fortner qui enrichit la rythmique du combo de trilles et de chromatismes. La contrebasse d’Ameen Saleem enracine le son du quintet en lui conférant une force d’inertie indispensable en regard des polyrythmies développées par Quincy Phillips. Eu égard à l’ambiance assez laid-back développée en premier lieu par la formation, un certain nombre de spectateurs regrettent visiblement les gigs plus animés donnés jadis par le trompettiste. À contrario, plus le concert se déroule, et plus on a un aperçu de ce que peut être une musique vivante aujourd’hui. Le groove est d’ailleurs bel et bien présent, mais de façon plus subtile, moins immédiatement perceptible. Les phrasés sophistiqués développés par le leader, positionné comme en retrait par rapport à ses compagnons de scène, suggèrent qu’il est ici plus chef d’orchestre et directeur musical que performer. Justin Robinson (as) occupe dès lors tout l’espace laissé vacant par son leader, multipliant les interventions virtuoses, dans une perspective élégante, non exempte d’un certain maniérisme. Au détour d’un titre, Hargrove fait songer à Miles Davis tant par la sobriété de ses interventions que par la façon dont il veille à mettre en valeur chacun des musiciens au cours du gig. Ses possibilités techniques sont entièrement mises au service de la musique, dans un melting-pot au sein duquel se préparent toutes sortes de décoctions savantes. Progressivement, on s’aperçoit que des harmonies insulaires sont intégrées à la trame musicale (Cuba, Barbade). Par ailleurs, l’optique un peu cérébrale Lucy Dixon © Jérôme Partageprivilégiée ce soir ne cache pas ce que le groupe doit à la Motown et au label Stax (spécialement lorsque Roy Hargrove s’empare du bugle et que les cuivres jouent à l’unisson). Earth Wind and Fire est même appelé à la rescousse au travers d’une citation bien sentie, tandis que Jerry Roll Morton renait de ses cendres à l’occasion d’une improvisation dans l’esprit de la Nouvelle Orléans. Il s’agit moins, en l’espèce, d’invoquer les mânes du jazz en réinterprétant de vieux classiques que de les intégrer à une maïeutique personnelle au sein des structures en perpétuelle évolution jouées par le quintet. Les citations humoristiques, d’ailleurs, font mouche, comme celle du thème de «L’Inspecteur Gadget» (!) lors du second set, mais ce qui marque les esprits, c’est l’aspect de plus en plus fluide de la musique, le fait que les musiciens deviennent de plus en plus inspirés, de plus en plus écoutables, à mesure que le combo déroule tout son répertoire. Scindé en deux parties d’une heure vingt environ, l’ensemble de la prestation semble finalement imprégnée d’une énergie hors norme et on est soudain frappé par une émotion intense qui fait du jeune public présent un véritable acteur du spectacle. Lorsque qu’Hargrove poussera la chansonnette sur un titre de Nat King ColeMy Personal Possession»), la confrontation entre le timbre de voix un peu fragile de l’artiste et la conviction d’ensemble qui anime le groupe nous fera toucher du doigt l’essentiel du message de l’artiste. Le concert se termine et l’on n’oubliera pas le visage de ce jeune homme bouleversé, fixant durant de longs instants la scène désertée par les musiciens. JPA

Le 12 octobre, Lucy Dixon (voc) était au Sunset pour présenter un show mêlant swing et tap dance. Entourée de Vincent Somonelli (g) et des frères Gastine (David, g, et Sébastien, b), qui lui apportent un soutien dans l’esprit Django, la Britannique a déroulé un répertoire de standards et de chansons de Broadway pour beaucoup issus de son dernier disque, Lulu’s Back in Town (voir notre chronique dans Jazz Hot n°674): «Exacltly Like You», «Fascinating Rhythms», «Night & Day»… Pourvu d’une jolie voix et d’un look «vintage», Lucy prend des solos au rythme des claquettes et ponctue ses interventions de quelques pointes humoristiques (comme lorsqu’elle explique comment elle se sert de sacs en plastique pour imiter le son de la charley…). Il s’agit d’un vrai petit spectacle, bien fait, avec de jolis moments comme ce duo contrebasse-voix très réussi sur «Bye Bye Blackbird». Un moment de charme et de légèreté. JP

Mandy Gaines © Jérôme Partage

Le 12 octobre encore, Mandy Gaines (voc) faisait son retour au Caveau de La Huchette, en compagnie d’un excellent trio: Cédric Chauveau (p), Nicola Sabato (b) et Germain Cornet (dm). C’est toujours un plaisir de retrouver la chanteuse de Cincinnati qui est certainement l’une des plus grandes voix qu’il soit donné d’entendre de nos jours. Une voix claire, naturellement puissante – rien n’est forcé – et une expression originale qui lui permet de s’approprier les standards: voire sa version (géniale) de «All of Me». Le plaisir était d’autant plus grand que la rythmique était à la hauteur et très à l’écoute de leur leader: Sabato – qui suit Mandy dans ses tournées françaises depuis plusieurs années – apporte un soutien solide, en bon disciple de Ray Brown; Chauveau – pour la première fois aux côtés de l’Américaine mais vieux complice du contrebassiste – est rompu à l’accompagnement des chanteuses (notamment Rachel Ratsizafy rencontrée au sein du Jazzpel d’Esaïe Cid); Cornet – également une première – démontre de concerts en concerts ses qualités – inventivité, attitude positive… – et une vraie maturité musicale (à seulement 25 ans, il est promis à un bel avenir). Bref, un concert absolument épatant! JP

Marie-Laure Célisse & The Frenchy's © Patrick Martineau

Issue d’une famille de chef d’orchestre et de chef de chœur,
Marie-Laure Célisse (voc, fl) s’oriente vers le jazz après le conservatoire en flûte classique et les chorales, pour créer un répertoire exclusif en français, comportant vieilles chansons françaises et standards de jazz auxquels elle ajoute ses propres paroles. En trio ou en quartet, comme ce 12 octobre à la Péniche Le Marcounet, les arrangements de ses
«Frenchy's», César Pastre (p) et Brahim Haiouani (b), mettent en valeur la sensibilité de la vocaliste qui, de «Flying to the Moon» à «La Javanaise», en passant par «Route 66», déroule toute une palette d’émotions dans une ambiance jam session résolument assumée. Le groupe joue régulièrement à l’Osmoz Café (Paris 14e), ne manquez pas d’aller les écouter. PM

Laure Donnat Quartet © Patrick Martineau

Laure Donnat
(voc) que l’on sait capable de toutes les interprétations dans des domaines musicaux très divers, nous présentait, le 13 octobre au Sunset son dernier album, Afro Blue, accompagnée de son fidèle quartet: Sébastien Germain (p), Lilian Bencini (b) et Fred Pasqua (dm). En blanc et noir, les grands standards ont été arrangés avec goût par Bencini. De «Afro Blue», comme susurré au micro, à un «Summertime» au scat déterminé, en passant par le profond et chaleureux «‘Round Midnight», tout le concert nous promène dans l’univers très personnel de la chanteuse. Les musiciens ont aussi la part belle, que ce soit lors du duo contrebasse/voix sur «Strange Fruits», ou pour l’intro de «Caravan» avec un solo de Pasqua, ou encore celui de Germain sur «Old Devil Moon» en mode salsa. Une belle surprise nous attendait pour le final avec «Alfonsina y el mar», un pur délice, à emporter pour embellir nos rêveries. PM

Marquis Hill © Mathieu Perez

Marquis Hill
(tp) était pour la première fois à Paris avec son quintet. Bien qu’il compte déjà dans sa discographie cinq albums en leader, pleins de compositions originales, le trompettiste, marqué par Freddie Hubbard et Woody Shaw, nous présentait, le 14 octobre au Duc des Lombards, son dernier album The Way We Play. Il y reprend des titres connus et moins connus des musiciens qu’il aime, «Moon Rays» (Silver), «Minority» (Gryce), «Maiden Voyage» (Hancock), «Beep Purple» (Jones), «Fly Little Bird Fly» (Byrd). Il interprétait aussi deux nouvelles compositions, «Vella», «Return of the Student». Accompagné de Christopher McBride (as), Justin Thomas (vib), Joshua Ramos (b), Makaya McCraven (dm), le Blacktet donne à ces titres un souffle contemporain et frais, sans nostalgie. Ils sont jeunes, viennent de Chicago, vivent aujourd’hui pour la plupart à New York. Ils jouent depuis longtemps, et ça s’entend, ça swingue dur. MP

Biréli Lagrène Trio & Adrien Moignard © Patrick Martineau

Biréli Lagrène
(g) nous avait donné rendez-vous au New Morning, le 14 octobre, avec son trio: Hono Winterstein (à la pompe, dans un style très épuré et William Brunard, b) et en invité, Adrien Moignard (g). Djangologie oblige, le premier set est résolument acoustique, avec de belles intros de Biréli, et permet l’expression des sonorités si particulières propres aux guitares de cette tradition. Un blues en mineur calme le jeu et le set se termine sur «Hungaria», interprété presque en mode country. Au deuxième set, Biréli change pour une guitare électrique, et tout s’accélère pour le plus grand plaisir du public qui ponctue chaque démonstration, chaque chase avec Adrien Moignard, de cris d’encouragement. Biréli aime ajouter dans ses solos inventifs des citations, celle de Jimi Hendrix faisant tout particulièrement sensation. Les chorus d’Adrien Moignard trouvent une place de choix au milieu du tapis de guitares ainsi déployé. Un rappel dédié à Django, et la salle est debout, espérant encore longtemps une suite possible après que les lumières se sont rallumées. PM


Ellen Birath, César Pastre, Paddy Sherlock © Patrick Martineau

Le 19 octobre nous assistions à l’un des deux nouveaux rendez-vous que proposent, chaque semaine, Paddy Sherlock (tb, voc) et Ellen Birath (voc) – l’autre étant le dimanche soir au Long Hop (Paris 5e, en alternance) –, à savoir un trio évoquant le répertoire d’Ella et Louis (celui des fameux albums de 1956 et 1957: Ella & Louis, Ella & Louis Again), trio complété par César Pastre (dans le rôle d’Oscar Peterson…). Au sous-sol du pub Tennesse-Paris (Paris 6e), se tient une toute petite scène autour de laquelle était massé un public déjà acquis aux interprètes et qui ressemblait davantage à une réunion entre amis. Le premier set fut effectivement consacré à la recréation du mythique duo («Can’t We Be Friends?», «Isn’t a Lovely Day?», «They Can’t Take That Away From Me») mais par le filtre des personnalités de Paddy et Ellen. On est dans l’hommage, jamais dans l’imitation (sauf clin d’œil humoristique). On fait surtout vivre joyeusement une musique qui donne énormément de bonheur et de plaisir. Les trois compères sont parfaits, tout en complicité: Paddy toujours truculent; Ellen – qu’on entend plus souvent sur un répertoire soul – s’impose comme une excellente chanteuse de jazz, dont le timbre est très adapté à l’évocation d’Ella; César, sérieux comme un pape, emballe le tout dans de belles harmonies. Pour le deuxième set, la belle équipe s’est quelque peu éloignée de son sujet de départ, ce qui a notamment donné une jolie version de «Dansez sur moi» (Nougaro/Neal Hefti) par Ellen Birath, laquelle a cédé sa place sur une autre version française, celle de «Fever» par Marie-Laure Célisse (voc) qui s’est employée à faire monter la température d’un Paddy Sherlock en grande forme! Une bien chouette soirée! JP

Christian McBride Trio © Patrick Martineau

Le superbe trio de
Christian McBride – un des rares dirigés par un contrebassiste – au New Morning le 21 octobre, a visiblement beaucoup joué, improvisé et composé. Avec Christian Sands (p) et Jerome Jennings (dm), McBride défend un jazz enraciné et met ses capacités exceptionnelles en pizzicato et en jeu à l’archet au service du swing le plus pur. On pourrait caractériser ce son par sa puissance, mais son jeu est empreint au moins à part égale de finesse et de soul. Au cours du premier set, on s’aperçoit que ce degré de maîtrise de la musique est indissociable d’une certaine interchangeabilité des rôles, et que MacBride a dû capitaliser aussi bien autour de ses expériences en tant que sideman que de leader ou d’arrangeur. Depuis la Julliard School et sa collaboration avec Bobby Watson, il maintient un engagement ferme contre le racisme et pour la défense de la musique et de l’héritage afro-américain, évoquant notamment des figures telles que Rosa Parks ou Malcolm X, au travers d’une spiritualité issue du gospel et des chants religieux. Cette esthétique se prolonge d’un certain sens de la fête et du partage, ce qui nous vaut aujourd’hui un hommage spectaculaire à Sammy Davis Jr. sur «Who Can I Turn To». Géant débonnaire, il insuffle à son jeu une grande force qu’il combine avec d’infinies nuances de jeu. Souvent bâties sur des turnarounds, ses improvisations font intervenir des substitutions d’accords complexes qui révèlent toute la subtilité musicale du trio. Christian Sands excelle tout spécialement dans l’art de faire rendre à chaque triolet toute sa saveur, ce qui permet à Mc Bride d’occuper une position centrale dans le paysage sonore sans devoir recourir à des effets de manche par trop appuyés, dans une étonnante économie de moyens qui sous-tend le groove plus qu’elle ne l’énonce. Les effets de slide sont rares, mais très appuyés, ce qui accentue leur pouvoir d’expression naturel en les opposant littéralement au pizzicato idiomatique de l’artiste. Privilégiant les toms plutôt que les cymbales, Jennings orne ses beats d’un travail particulier au charleston, utilisé de manière passive à la pédale plutôt que joué à la baguette. Un jeu de snare drum lancinant et volontairement répétitif confère à son jeu un caractère très roots, avec des accents nerveux dynamiques et puissants. Sans être aussi spectaculaire que certains virtuoses extravertis de la batterie, il brille tout particulièrement par un décompte quasi-mathématique des temps qui lui permet d’assurer un soubassement stable dans les situations les plus délicates, lors des interventions tout en tension du pianiste et du bassiste. Les variations virtuoses de Christian Sands au clavier sont caractérisées par un usage instable de la tonique, une dominante passagère qui donne des couleurs inédites à l’influx vital liant les trois musiciens au cours de leurs explorations musicales. La solidité des fondations assurées par le bassiste et le batteur fait que les notes jouées par sa main droite semblent animées d’une vie qui leur est propre. De ce point de vue, d’ailleurs, les motifs ostinato qu’il affectionne ne sont pas sans évoquer le travail de Keith Jarrett lors des Sun Bear Concerts, avec un art consommé de la périphrase qui achève de rendre le discours du groupe tout à fait passionnant. La jovialité de Mc Bride trouve par ailleurs l’occasion de s’exprimer lorsqu’il évoque ce qu’il nomme le «Gai Paris», qu’il dit aimer infiniment plus qu’il ne maîtrise notre langue. Avec un sens de l’à-propos très personnel, il cite «Dark City Nights» de Milt Jackson en guise d’illustration de ce paradoxe. Le swing consommé du groupe n’empêche au reste nullement qu’un titre de Stevie Wonder ne fournisse l’argument d’un cross over créatif tout à fait emblématique des deux longs sets proposés ici. Un très beau concert dont on gardera en mémoire l’aspect assez cérébral de la seconde partie, sur des progressions harmoniques sophistiquées à la tonalité plus sombre qui tiennent du crescendo, et que le combo choisit finalement de trahir au travers d’une improbable célébration conclusive du disco de la fin des années 70, pour le plus grand plaisir des membres du public qui applaudirent debout les derniers accords joués. JPA

Spike Wilner © Mathieu Perez

Le 24 octobre, Spike Wilner jouait au Duc des Lombards. Il se présente désormais sous les couleurs de son club new-yorkais. Son groupe s’appelle tout naturellement le SmallsLive Allstars. En France, en Italie ou en Chine, le pianiste ne se fait pas que l’ambassadeur de ses deux hauts lieux du jazz à New York, le Smalls et le Mezzrow, mais porte avec lui un état d’esprit, une culture et un hommage à ce club dans lequel Tyler Mitchell (b), Anthony Pinciotti (dm) et lui ont fait leurs armes dans les années 1990. Une fois lancé, le set ressemble bien à la personnalité de Wilner avec standards («Round Midnight»), chansons de Broadway («Fine and Dandy» et composition originale («Hopscotch»). Seul manquait au set de ce passionné de ragtime un titre de Scott Joplin. Ce soir-là, le pianiste invita sur scène deux guitaristes, Jérôme Barde, puis Yves Brouqui pour un sublime «Polka Dotsand Moonbeams ». Wilner est un pianiste ancré dans le bebop, dans cette philosophie (voir Jazz Hot n°667) et, comme lui, ses musiciens sont rompus à toutes les situations. Les voir et les entendre est un enchantement. MP


Laurent Courthaliac, figure éminente du piano jazz parisien, a décidé de rendre hommage à l’un de ses cinéastes favoris, Woody Allen, également musicien et fanatique du jazz, qu’il intègre au montage final de ses films comme un élément à part entière de son esthétique cinématographique. Pour ce faire, le pianiste avait réuni au Sunside, le 28 octobre, un octet totalement acquis à la cause (Dmitry Baevsky as, Fabien Mary tp, Xavier Richardeau, bar, David Sauzay ts, Bastien Ballaz tb, Géraud Portal b, Romain Sarron, dm), dont le répertoire et les arrangements sont basés en majeure partie sur l’œuvre de Gerschwin, que les musiciens affranchissent du jazz symphonique pour lui donner des ornements bebop. De «He Loves and She Loves» à «All My Life» (qui est également le titre de l’album né ce projet), le phrasé du leader, comme placé en suspension sur le fil conducteur offert par la contrebasse et la batterie, frappe les sensibilités par son élégance surannée. En écoutant ces accords fragmentés et ces silences égrenés en contrepoint des phrasés legato des souffleurs, on se dit qu’il existe une vraie vision parisienne du swing. Les morceaux, comme remis au goût du jour dans des versions revitalisées, sont la preuve flagrante du fait qu’il est possible de combiner la puissance d’un big band et la cohésion d’une petite formation, dans une optique très roots qui en privilégie l’authenticité. Paradoxalement, c’est peut-être sur les ballades que la redoutable efficacité du band s’avère la plus évidente. Les sonorités de trompette bouchée, les notes cuivrées produites par des instruments vintage, ajoutent à la texture ductile des sons produits par le groupe, et il appert bien vite que la pulsation qui transporte l’auditeur n’est pas générée par la seule section rythmique, qui joue toujours un petit peu en arrière du temps, comme pour mieux suggérer une tension qu’on croyait inhérente au stride de Harlem. C’est peut-être là le véritable dessein de Laurent Courthaliac: il a beau être un authentique spécialiste du genre, il n’en défend pas moins au travers d’un tel tribute un jazz enraciné, dont la naissance est antérieure aux folles improvisations des boppers qui souhaitaient d’abord et avant tout «jouer quelque chose qu’ils ne puissent pas jouer». À sa façon, il transmue la volonté de dépassement personnel des boppers en classicisme, au service d’une musique en tout point passionnante. Le public retiendra de ce concert hors du temps un œcuménisme et une sensation de vie jamais démentis durant les trois sets qui ont jalonné les évolutions du groupe. JPA

Laurent Courthliac Octet © Patrick Martineau

Textes: Jean-Pierre Alenda, Patrick Martineau, Jérôme Partage, Mathieu Perez
Photos: Patrick Martineau, Jérôme Partage, Mathieu Perez

© Jazz Hot n°677, automne 2016


Cécile McLorin-Salvant © Sandra Miley



Cécile McLorin-Salvant & Aaron Diehl Trio

Théâtre municipal de Coutances, 21 octobre 2016



Evénement d’automne, la jeune Diva du jazz, Cécile McLorin-Salvant était l’invitée de Coutances, avec le très beau trio d’Aaron Diehl (p) –Paul Sikivie (b), Lawrence Leathers (dm). Pour cette dernière date de la tournée, la chanteuse et ses compagnons ont donné un beau récital, le terme un peu désuet s’impose car il y eut une offrande de ce qu’il y a de meilleur de l’Artiste en deux temps avec une première partie jazz par le répertoire et une seconde chanson française, le tout naturellement avec la manière jazz car c’est dans cette atmosphère que la chanson française, faut-il le rappeler, a donné ce qu’elle a de plus beau, de Charles Trenet à Georges Brassens.



Cette voix si naturellement-culturellement virtuose et pourtant si expressive, si imprégnée de la grande tradition, renouvelle totalement ce que peut être le chant en jazz, comme l’avaient fait ses plus grandes devancières (Bessie, Billie, Ella, Mahalia, Nina…), loin des surproductions maniérées et schématiques actuelles. Tout est neuf, tout est complexe sur le plan musical, mais tout reste si humain chez Cécile que le public a été littéralement emporté dans ce beau voyage transatlantique (et aussi très pédagogique, si on y réfléchit quant à la genèse de la chanson française).


Après une ouverture sur un air de l’opéra de Kurt Weill Street Scene, avec des paroles de Langston Hugues, qui reçut le prix Pultizer en 1929, il y eut, dans le premier temps en particulier, cette relecture si extraordinaire des traditionnels («John Henry», un duo voix et contrebasse jouant sur les harmoniques, comme d’une guitare acoustique), du répertoire de Bessie Smith et de Billie Holiday («What a Little Moonlight Can Do», 1935), Fitzgerald («I Get a Kick Out of You») par une Cécile McLorin-Salvant toujours plus grande musicienne parmi des musiciens de haut niveau avec un Aaron Diehl impérial de facilité et une osmose délicate avec Paul Sikivie et Lawrence Leathers jouant de toutes ses peaux avec délicatesse, y compris celle de ses mains.



Paul Sikivie © Sandra MileyAaron Diehl © Sandra MileyLawrence Leathers © Sandra MileyCécile McLorin-Salvant © Sandra Miley


Cécile McLorin-Salvant © Sandra Miley


Du répertoire de Bessie Smith repris avec autant de profondeur que d’intensité, comme pour un chant a capella sans micro qui laissa la salle muette d’émotion, on passa vers une seconde partie en français, avec «Personne ne m’aime», chanson pleine d’humour et de drame, dans la veine de la chanson réaliste, puis une poétique «Route enchantée» de Charles Trenet qui illustra un film de 1938 de Pierre Caron. On évoqua ensuite Joséphine Baker (le profond texte de «Si j’étais blanche», magnifié par une interprétation subtile et toujours avec humour), pour finir le tour de chant (autre terme ancien qui va comme un gant à ce beau spectacle) très logiquement par une évocation somptueuse des Parapluies de Cherbourg (nous sommes dans la Manche à quelques encablures de Cherbourg), avec le bel air de «Sur le quai», une interprétation de rêve dont Michel Legrand serait flatté.



Dans ce registre chanson française, la perfection va jusqu’à la diction d’une chanteuse parfaitement francophone qui arrive à phraser jazz avec la légèreté de la Diva qu’elle est, une sorte de miracle linguistique et biographique. Le choix, enfin, du répertoire, autant pour la partie américaine que française, est d’une remarquable profondeur qui dénote la sensibilité de Cécile et que confirme son accessibilité
, très simple et très jazz, after hours pour un public sous le charme (rappels).


Aaron Diehl, Cécile McLorin-Salvant, Paul Sikivie, Lawrence Leathers © Sandra Miley


Ce qui est aussi remarquable dans ces deux heures, c’est que l’art musical de Cécile et du trio d’Aaron Diehl ne fait aucune concession, n’a aucune complaisance ou faiblesse: chaque note compte, toujours jazz dans l’esprit, toujours respectueux de la mise en valeur des textes par des interprétations nuancées, recherchées. Aaron Diehl ne cesse par ses contrepoints parfois étranges (jeu classique, arythmique, puis stride, puis très jazz actuel, puis jazz de la grande histoire, commentaires humoristiques, échanges variés avec un contrebassiste et un batteur tout aussi inventifs…), Aaron, donc, construit avec son trio et Cécile de belles œuvres, toujours subtiles, nuancées, accentuées.



Le concert, qui présente toujours des pièces originales par rapport aux enregistrements existants, aurait mérité d’être enregistré comme un moment de perfection artistique. On le regrette pour ceux qui n’était pas dans ce beau théâtre de Coutances, parfait en taille (à l’échelle du jazz) et sur le plan acoustique pour l'écoute du jazz.

Yves Sportis
Photos Sandra Miley

Gérard Naulet © Jérôme Partage



Paris en clubs
Septembre 2016

Programmé le 1er septembre au Petit Journal Saint-Michel, en quartet avec Irving Acao (ts), Bruno Rousselet (b) et Julie Saury (dm), Gérard Naulet (p) évolue comme un poisson dans l’eau au sein d’un environnement convivial et particulièrement propice à la communion entre public et orchestre. Le caractère contagieux des rythmes afro-cubains lui donne la possibilité de remonter le temps et les mélodies populaires lui servent de pistes de décollage pour des improvisations débridées et qui entretiennent des rapports étroits avec la danse. Le style cubain traditionnel est ordinairement assorti de percussions, mais aujourd’hui c’est Julie Saury qui assume toutes les responsabilités en la matière. C’est peu dire que d’affirmer qu’elle s’en sort impeccablement, glissant comme par mégarde quelques roulements prolixes sous le tapis de notes égrenées par les instruments harmoniques et mélodiques. Bien sûr, il y a un aspect répétitif assumé derrière ce genre de prestation, mais la batteuse y ajoute la vie nécessaire par un jeu de cymbales particulièrement dynamique et puissant. Lors du second set, le quartet s’est adjoint les services amicaux de Tony Russo (tp), qui a ponctué de quelques interventions mémorables le classique « Well You Needn’t ». L’optique très roots du concert permet de s’apercevoir que ce style musical s’est progressivement délesté d’une partie de son ornementation initiale pour sortir de sa logique insulaire. Pour rester dans la bonne humeur du moment, la partition de « Don’t Blame Me » donne lieu à un échange humoristique entre Bruno Rousselet, un habitué du Caveau de la Huchette, et le trompettiste. L’assise rythmique impeccable fournie par la contrebasse permet au jeune Irving Acao de prendre son essor lors de longs chorus inspirés. Gérard Naulet nous dira à l’issue du concert tout le bien qu’il pense de sa jeune recrue, dont la passion transpire lors d’interventions en solo qui trouveront un prolongement insolite, lorsqu’il continuera seul ses explorations au piano après que le groupe a quitté la scène. JPA

Le 21 septembre, Scott Hamilton (ts) était de retour au Caveau de La Huchette, entouré de Dany Doriz (vib), Philippe Duchemin (p), Patricia Lebeugle (b) et Didier Dorise. Au sommet de son art, le ténor américain, porté par son évidente complicité avec le vibraphoniste, a développé des phrases d’une grande beauté et une expression d’une remarquable intensité. On retiendra notamment une fort jolie introduction d’Hamilton sur «Cherokee», de même que des échanges très réussis avec Doriz sur «Topsy» et sur «Place du Tertre» de Biréli Lagrène. Le soutien de Duchemin, toujours excellent, achevant ce bel ouvrage. JP

Harold Mabern © Mathieu Perez


Harold Mabern
(p) était de passage au Duc des Lombards le 22 septembre, en trio avec Fabien Marcoz (b) et Joe Farnsworth (dm). Tout en s’exprimant dans un jazz des plus enracinés, Mabern – avec une pointe de malice – a donné une véritable leçon de musique, multipliant les citations les plus variées (du «French Cancan» d’Offenbach – prélude à un boogie-woogie déchaîné – à «Eleanor Rigby» des Beatles –, objet d’un long développement à la suite du «Daahoud» de Clifford Brown). Le maître concluant invariablement ses démonstrations d’une sentence définitive: «There’s two sort of music: good music, bad music… and silly music!». Respirant au contraire l’intelligence, la musique de Mabern puise aux sources du blues («Georgia») pour mieux s’approprier les répertoires situés à l’autre bout du spectre de la musique populaire américaine («Fantasy» d’Earth Wind and Fire). La finesse de Farnsworth et la subtilitéde Marcoz sublimant le jeu de Mabern. Quelle soirée! JP

China Moses © Patrick Martineau

Le 23 septembre, China Moses (voc) se produisait au Jazz Club Etoile, entourée de Luigi Grasso (as, dir), Joe Armon Jones (p), Luke Wynter (b, g) et Marijus Aleksa (dm), pour présenter son nouveau disque, Whatever, un hommage aux grandes figures du jazz, du blues et de la soul qui s'inscrit dans la lignée de deux albums précédents. La chanteuse, débute son show par «Dinah’s Blues» tiré de l’album This One’s For Dinah (2009, composé avec Raphaël Lemonnier, p, et dédié à Dinah Washington). «Jammin at Home» permet de présenter les musiciens et d’enchainer sur un premier titre du nouvel opus, «Disconnected», un groove introduit avec brio par Marijus Aleksa comme dans «Watch Out», mais cette fois secondé par Joe Armon Jones, swing d’un soir embrumé par les vapeurs de l'alcool, et «Whatever » - écrit en pensant aux mots inutiles en amour –, que Joe Armon Jone orne d'un solo de piano tout en finesse. Chaque titre est l’occasion pour China de nous raconter une histoire, prenant à part le public, demandant sa participation active au spectacle. Puis elle prend ses idiophones pour accompagner « Breaking Point » et Luigi Grasso son alto pour une improvisation jubilatoire. Suit une reprise d’une des rares compositions de Janis Joplin «Move Over» et «Blame Jerry» où China Moses voit dans chaque instrument la traduction de l’humeur, de la voix, du souffle d’un homme le soir. A travers « Lobby Call », China Moses nous invite à participer à une comédie musicale imaginaire et elle invite tout le club à chanter avec elle sur «Running» pour un moment de partage et d’émotion, avant de remercier ses fans lors du rappel: «Niccotine». PM

Philippe Soirat © Mathieu Perez

Le 24 septembre, Philippe Soirat présentait son premier album en leader au Sunset-Sunside. Il est intitulé You Know I Care, reprenant le titre de Duke Pearson, que lui a fait découvrir Alain Jean-Marie. Et comme ce titre correspond bien à ce batteur, rompu à toutes les situations, qui a joué aux côtés des plus grands, disponible aux plus jeunes, en tournée ces derniers temps avec Samy Thiébault, Michèle Hendricks, en passant par un gig avec Jason Marsalis et Toshiko Akiyoshi l’été dernier. Bien sûr, on espérait plus de compositions originales (il n’y en a qu’une de lui, «Dear Jean») mais son choix de reprises - «Refuge» (Andrew Hill), «Valse Triste» (Shorter), «Woody’n You» (Gillespie), «Ugly Beauty» (Monk), «Ezz-Thetic» (George Russell) - annonce la couleur : le jazz de Philippe Soirat est aussi exigeant qu’il est imbibé de culture. A l’image des trois excellents musiciens qui l’accompagnent, David Prez(ts), Yoni Zelnik(b) et Vincent Bourgeyx(p). Le feu, l’enthousiasme, la plénitude. On ne demande qu’à les revoir. MP

Le 24 septembre toujours, Thomas Dutronc (g, voc) célébrait l'esprit de Django Reinhardt au Cirque d’Hiver dans le cadre du 40e Festival d’Automne d’Ile-de-France, avec ses invités: Aurore Voiqué (vln), Pierre Blanchard (vln), Jérome Ciosi (g), David Chiron (b), Ninine Garcia (g), Rocky Gresset (g), Michel Portal (bcl, acc) et Pierre Boscheron (DJ). «Are You in the Mood» suivi de «Billet doux» met le public à la mesure de cette soirée. Hommage encore avec « Nuage » sur fond de craquements de vinyle arrangés par Pierre Boscheron avec une remarquable intro de Rocky Gresset. Thomas enchaîne avec son propre répertoire: «Je m’fous de tout» et avec l’entrée acclamée d’Aurore Voilqué («Il pleut dans ma maison») qui se termine en battle entre les deux violons. Le public est enchanté puis déchainé sur «J’aime plus Paris». Michel Portal nous offre un prologue tout en douceur de «Manoir de mes rêves». Retour à Django et de l’ensemble des musiciens sur scène pour évoquer Aragon sur le poème «Est-ce ainsi que les hommes vivent». «Sweet Geogia Brown» permet de rassembler le public distrait par l’entracte, afin d’apprécier la reprise de «Vech a no drom» de Ninine Garcia accompagné par les effets electros du DJ. Après une séquence rock (Django est loin), toute la troupe se retrouve sur scène pour le final de la Foire Dutronc, comme il aime à le dire, avec le thème des «Triplettes de Belleville». Belle soirée en famille et entre amis dans le fabuleux décor du Cirque d’Hiver. PM

Thomas Dutronc & co. © Patrick Martineau

Dave Liebman célébrait, le 28 septembre au New Morning, la musique d’Elvin Jones, accompagné d’Adam Niewood (ts), Adam Nussbaum (batterie), Gene Perla (dm). Du groupe historique, formé au début des années 1970, seuls restent le saxophoniste et le bassiste. Pour un tel concert, le club n’était pas plein à craquer, et c’est bien dommage. Entre reprises («My Ship», «Fancy Free» de Donald Byrd) et compositions originales de Liebman («New Breed»), le batteur était bien à l’honneur («Keiko’s Birthday March», «Three Cards Molly»). Au ténor et au soprano, le jeu du saxophoniste est intense et sans concession, complété par Niewood, impeccable, Perla et Nussbaum formant un duo époustouflant d’intensité. Cette musique, enregistrée il y a une quarantaine d’années, n’a pas pris une ride. Ce quartet ne sonne comme aucun autre groupe. Pas de nostalgie ici. MP

Textes: Jean-Pierre Alenda, Patrick Martineau, Jérôme Partage, Mathieu Perez
Photos: Patrick Martineau, Jérôme Partage, Mathieu Perez

© Jazz Hot n°677, automne 2016


Joyce Moreno et Rodolfo Stroeter © Florence Ducommun

Marseille
29 septembre et 1er octobre 2016

Pour cet unique concert en France le 29 septembre, Joyce Moreno (g, voc), avait choisi Marseille.
En fait l’association Le Cri du Port, avait toujours souhaité la recevoir, car à travers ses trente-six saisons de concerts intitulé «Jazz Marseille», son programme a été ouvert aux artistes du Brésil qui empruntent des voies proches du jazz: Egberto Gismonti, Hermeto Pascaol, Baden Powell… Joyce Moreno, à l’allure de jeune femme, signe une carrière de près de 50 ans. Si elle a démarré novice aux côtés de Vinicius de Moraes, elle a construit sa propre œuvre avec à ce jour de quarante-deux albums et des collaborations originales. Parmi ses albums on notera l’étonnant Sem Voce, enregistré en duo avec le guitariste Toninho Horta, en une nuit de «saudade» pour pleurer la disparition d’Antonio Carlos Jobim. Du Carnegie Hall aux salles japonaises, sa voix s’est imposée comme une des plus authentiques du Brésil. Pour le plaisir, on peut citer un de ses premiers albums avec Nelson Angelo (1972) ou le tout récent Poesia avec Kenny Werner (2015). En 2009, elle rajoute à son prénom, le nom, Moreno, celui de son mari Tutti (dm) et compagnon de route.


Joyce Moreno Quartet © Florence Ducommun

Son dernier album Cool (Far Out Recording), enregistré avec son groupe actuel (Tutti Moreno, Helio Alves, p, Rodolfo Stroeter, b), le même depuis des années, est consacré pour la première fois de sa carrière à des standards de jazz, dont elle ne jouera ce soir qu’un seul titre, «Love for Sale». Pour ce concert, elle nous a interprété une sélection de ses titres emblématiques mais aussi quelques hommages à ses compositeurs préférés – dont Jobim – et un merveilleux titre oublié « Canto de Iansã » que Baden Powell composa lors de son fameux séjour avec Vinicius de Moraes à Salvador de Bahia, séjour arrosé qui donna naissance aux sublimes «Afro Sambas». Tous les musiciens sont parfaits, le jeu aérien, notamment sur les cymbales de Tutti et son utilisation des balais sur plusieurs titres font de lui un batteur des plus fins. Helio Alves, petit personnage très discret, signa plusieurs solos inventifs. Peu connu ici, il a été notamment le pianiste de Joe Henderson et partage sa carrière entre New York et le Brésil. Un «brinde d’honor» à tout ce groupe et un amical salut à Rodolfo Stroeter, ici à la guitare basse acoustique, ultra présent sur la scène de São Paulo mais aussi comme producteur de Gilberto Gil, qui revenait jouer à Marseille après 25 ans d’absence. C’était avec le groupe Pau Brasil, groupe qui tourne toujours et défend un jazz «made in Brasil». Cette étape Marseillaise, après une tournée au Japon, marquait le départ de concerts en Europe de l’Est et du Nord. La fin de l’année verra le retour du groupe dans un studio, en Uruguay, pour un nouvel album. Le temps ne fait rien à l’affaire quand on a du talent on peut le conserver toute sa carrière. Après un concert enthousiaste dans une salle surchauffée (dans tous les sens du terme) le public venu nombreux fit une ovation à Joyce digne des grandes stars dont elle fait indéniablement parti.

Philippe Baden Powell © Florence Ducommun

Le 1er octobre, à l'Alhambra CinéMarseille
e
n première partie, avant la projection du film A Musica, segundo Antonio Carlos Jobim, Philippe Baden Powell (p, voc) jouait pour la première fois à Marseille. Dans une salle comble, il assumait la lourde tâche, devant un grand nombre de spécialistes, de perpétuer la mémoire familiale, presque triple ce soir-là : celle évidente de son père, de Jobim et de toute la bossa-nova. Son jeu de piano très élégant et sobre à la fois nous révèle, dès ses premières compositions, un pianiste baigné de l’univers du jazz qu’il a découvert en écoutant un disque d’Eddy Louiss. Très jeune, il a dû choisir un instrument car tout le monde dans sa famille, depuis son grand-père Lilo (premier chef noir à diriger un orchestre au Brésil), est musicien. Malicieusement, il dit avoir pu opter pour le piano avec plus de chance que son frère, Marcel, à qui son père imposa la guitare. Il se produit en public dès l’âge de 13 ans et au fil de sa carrière développe son propre style pleinement révélé lors de ce concert. Il alterne compositions personnelles et hommages à ses pairs. Les thèmes sont à chaque fois subtilement introduits, le pianiste empruntant ensuite sa propre voie dans une technique et une invention sans faille. Pour lui, le fondamental de la musique moderne du Brésil, vient du saxophoniste et compositeur Pixinguinha, né en 1897 qui jouea en 1921 en France
(Le premier groupe brésilien avec des Noirs et des métisses à jouer hors du Brésil)1. Sa version de «Carinhoso», le plus grand succès du maître, si souvent interprétée à toutes les sauces, redevient sous ses doigts un hymne à l’amour viscéral et tendre, comme la chaude caresse du souffle de Xango, dieu du feu et des tonnerres du candomblé brésilien. Pour saluer son père, il choisit l’une de ses plus belles compositions extraite des Afro Sambas, «Berimbão» et en livrera toutes les incantations africaines. Il ne pouvait pas ne pas citer Jobim et ce sera «Ligea», thème moins connu que ses nombreux succès et à l’opposé le célébrissime «Aguas de Marco». Après son père, que le Cri du Port avait accueilli par trois fois, ainsi que son frère Marcel, Philippe Baden Powell triomphait allégrement de l’audience venue comme dans une cérémonie commémorative. Comme pour Joyce, le public le salua longtemps et fortement. Peut-être que Marseille est la corne africaine qui pousse vers le Brésil.

Ces deux concerts étaient présentés dans le cadre de Musica Popular Brasil, qui entre autres proposa deux films sur Antonio Carlos Jobim, A casa do Tom, Mundo, monde, Mondo réalisé par son épouse, Ana Jobim, et A Musica segundo Antonio Carlos Jobim réalisé par Nelson Perreira dos Santos et Dora Jobim (petite fille), des expositions de pochettes rares de la MPB, une conférence et une rencontre avec le musicien Walter Negao.

1. Bonjour Samba – Une discographie idéale de musique brésilienne (http://la-musique-bresilienne.fr)

Texte: Michel Antonelli
Photos: Florence Ducommun

© Jazz Hot n°677, automne 2016


de gauche à droite : Christophe Astolfi, Boulou Ferré, Renée Garlène (assise), Romain, Cristina Carballo, Elios Ferré, Rodolphe Raffali © Patrick Martineau



Paris en clubs
Juillet-Août 2016

Le 9 juillet, l’Atelier Charonne mettait fin à huit ans de jazz. En ce lieu se sont en effet produits David Reinhardt, Samson Schmitt, Tchavolo Schmitt, Angelo Debarre, Costel Nitescu, les frères Ferré, Norig et bien d’autres… Pour ce dernier concert, les patrons, Romain et Céline avaient invité de nombreux amis. C’est Samy Daussat (g) qui a animé la petite scène en compagnie de Frangy Delporte (g), Francois C. Delacoudre (b) et Christophe Daumas (dm). Après deux classiques de Django, une calme reprise du «Jardin d'hiver» d’Henri Salvador et un «Belleville» endiablé, Samy a invité, dès ce premier set, les musiciens venus en nombre à faire le bœuf: tout d’abord, la délicate Renée Garlène (voc). Rodolphe Raffali (g) est ensuite venu accompagner à la façon manouche les chanteuses LIiouba puis Marina, fille et femme de Moreno Winterstein qui c’est déjà produit ici en 2013. La salle, remplie d’habitués fut particulièrement réactive. La poète Vanina de Franco et Sahel Daussat, le fils, ont rejoint à leur tour la formation, ramenée à un trio. Après une pause tout aussi animée, les frères Ferré (g) ont pris leur tour, Elios cédant ensuite la place à Christophe Astolfi pour un duo de guitares des plus attachants. La soirée s’est terminée avec Christophe Daumas (voc), soutenu par Frangy Delporte (g). Romain et Céline quittant Paris pour la Normandie, peut-être y donneront ils naissance à un festival…? PM

Christophe Daumas, Samy Daussat, Francois C. Delacoudre, Frangy Delporte © Patrick Martineau  Marina Winterstein, Samy Daussat, Rodolphe Raffali,  Francois C. Delacoudre © Patrick Martineau  Boulou & Elios Ferré © Patrick Martineau

Le 12 juillet, Pharoah Sanders était de retour au New Morning, plein à craquer. Il était en très grande forme (on se souvient du dernier concert, chaotique, donné en 2013, où il avait peu joué, se plaignant d’un problème de retour, et avait quitté la scène de façon brutale). Brillamment accompagné de son vieux complice William Henderson (p), on le retrouvait ici avec sa formation européenne, composée de l’ultra solide Oli Hayhurst (b) et de l’épatant Gene Calderazzo (dm). Après une introduction envoûtante du ténor, qui montre qu’à 75 ans, il n’a rien perdu de puissance musicale et de son très gros son, il poursuit avec «Greetings to Idris», «Say It Over Again», «The Creator Has A Masterplan» et «High Life». Au second set, passent «The Greatest Love of All», «Jitu», le bouleversant «Naima»,«Giant Steps» et une variation de « The Creator Has a Masterplan». Tout au long du concert, il enfonce sa tête dans son saxophone, chante des incantations, esquisse des pas de danse. Emotion, mélodie, richesse de jeu étaient au rendez-vous de cette soirée exceptionnelle. MP
Pharoah Sanders © Mathieu Perez


Malgré un contexte difficile, il y avait du monde pour voir jouer Toshiko Akiyoshi le 15 juillet au Sunside. Elle était ici accompagnée de Gilles Naturel (b) et Philippe Soirat (dm). La pianiste ne s’étant plus produite à Paris depuis des années, elle se dévoilait plus que jamais touchante, par son histoire qu’elle raconte au public(son arrivée aux Etats-Unis en 1956), aussi par les titres qu’elle interprète, tels l’émouvant «Tempus Fugit» – de son ami et mentor Bud Powell –, et le bouleversant «Remembering Bud», qu’elle a composé pour lui, ainsi que son jeu très sûr, très rapide, marqué par Bud, et infusé de la fragilité d’une grande dame du jazz de 87 ans. Tout au long de la soirée, elle joue des standards («It Could Happen To You», aussi du Gershwin), une composition originale, son emblématique «The Village» en solo. Bien que directive avec ses sidemen, elle donne toute sa place à Naturel et à Soirat, qui l’accompagnent avec émotion et solidité. L’accord est total. MP

Toshiko Akiyoshi © Mathieu Perez

Les Yellowjackets (Bob Mintzer, ts, Russell Ferrante, p, Dane Alberson, b, William Kennedy, dm) passaient au Petit Journal Montparnasse le 21 juillet, et c’est peu dire que d’affirmer qu’il s’agissait d’un véritable évènement. Les influences rythm and blues du groupe, combinées à des sonorités plus synthétiques générées par l’«Electronic Wind Instrument» de Bob Mintzer, permettent aussi bien d’évoquer l’héritage de grands musiciens de l’ère classique que des épisodes plus erratiques, caractéristiques des expériences menées autour du free jazz et de la fusion. La première référence qui vient à l’esprit, lorsque le concert débute, est celle de Wayne Shorter et Weather Report. Le fait d’assortir sonorités de piano classiques avec les possibilités offertes par les claviers électroniques y est bien sûr pour beaucoup. La combinaison des sons de clavinet et de l’EWI de Mintzer ajoute encore un peu de crédibilité à cet apparentement, bien que le groupe ne touche pour ainsi dire jamais aux rendements échevelés et anarchiques dont se sont fendus tant de formations rongées par les excès lysergiques. Il y a un esprit très smooth jazz ainsi qu’une ambiance typiquement west coast dans le son des Yellow Jackets. « Spirit of the West » tiré de l’album Club Nocturne, dont les arrangements étaient conçus à l’origine pour donner la parole aux chanteurs, augure bien d’un set frappé à tous égards d’une certaine modération, dans le fond comme sur la forme. Un passage par l’album Politics ne fera que confirmer cette primo-impression, mettant en valeur le formidable interplay dont les musiciens savent faire montre. De lents développements atonaux, interprétés dans une optique très progressive, jalonnent le set des Yellowjackets, avec une alternance de parties jouées à l’unisson et de jeu hors phase. L’emploi de frisés et de double beats par le batteur, couplés à un usage particulier de la charleston, parachève la sensation d’avoir affaire à une musique empreinte d’intellection. Le piano Yamaha de Russell Ferrante assure un équilibre sans faille à l’ensemble, insufflant juste ce qu’il faut de sonorités acoustiques à un son qui, à la base, est comme empreint de retenue et bridé intentionnellement. Le solo basse-batterie du second set porte indéniablement cette marque de sobriété, l’instrument à cordes se taisant brusquement lorsque Will Kennedy décide d’accuser puissamment le tempo sous-jacent à la prestation du duo. Au passage, on perçoit ce qui est sans doute le secret du son des Yellowjackets, cette rigueur rythmique assumée brillamment par Russell Ferrante, avec un jeu très polyvalent qui restitue aux touches noires et blanches le rôle majeur qu’elles peuvent jouer en matière de métrique savante. Avec un public entièrement acquis à sa cause, c’est non pas un mais deux rappels à la tonalité plus intimiste qui nous attendent, les amateurs de jazz ne souhaitant pas que la fête se termine aussi tôt. C’est finalement un Bob Mintzer presque timide qui nous annonce au micro qu’il leur faut rompre là nos échanges, le groupe se devant de reprendre un avion dans à peine cinq heures. Un bien beau concert de jazz contemporain. JPA

Fabien Mary, David Sauzay, Michael Joussein © Mathieu Perez

Pour ceux qui le savaient en y allant, David Sauzay (ts) donnait le 23 juillet, avec son sextet, le dernier concert du Petit Journal Montparnasse, lequel fêtait, il y a peu, ses 30 ans d’existence. Pour ceux qui le découvrirent une fois sur place, ce fut un choc. Après l’Atelier Charonne et le 45° Jazz-Club (place du Colonel Fabien) voilà encore un club de jazz qui ferme cette année dans l’indifférence, et un lieu en moins où les musiciens peuvent s’exprimer. On se dit et on se répète que le jazz, c’est fragile, que tout ça ne tient qu'à un fil... Ce soir-là, il n’y a pas grand-monde. Peu d’amateurs, à peu près aucun musicien dans la salle. Sur ces compositions originales du ténor («Straight Forward»), ces reprises de Dizzy Gillespie ou d’Eric Alexander (« Straight Up »), Sauzay, Fabien Mary (tp), Michael Joussein (tb), Alain Jean-Marie (p), Michel Rosciglione (b) et Mourad Benhammou (dm) donnent tout, et les accompagnent de solos enflammés dans deux sets ultra solides. Ils font comme si de rien n’était. Toujours au service de cette musique. C'est à ça qu'on reconnait les grands musiciens. MP

Mike Stern venant d'être victime d'un accident, il ne pouvait participer à la tournée européenne en cours, montée avec Bill Evans. Le concert du 26 juillet au New Morning a donc été maintenu, mais avec un jeune guitariste américain du nom de Bryan Baker. Ancien du groupe de Miles Davis, tout comme Mike Stern, Bill Evans s’est doté pour ce quartet d'une section rythmique composée de Darryl Jones (b) et Keith Carlock (dm). Animé d’une certaine ferveur, le jazz fusion vigoureux qui nous était proposé ce soir était catapulté par le jeune Bryan Baker dans la sphère du rock. Il faut dire que le jeune homme a débuté sa carrière comme enfant prodige, à l'âge de 12 ans, et qu’il donne parfois dans l’excès, ainsi qu’en témoignent ses plans pyrotechniques à la guitare. Il revendique aussi bien les harmonies d'Ornette Coleman que Jimi Hendrix ou l’influence de groupes de metal, et ça s’entend. Comment s’étonner, dans ces conditions, qu’il donne une dimension par trop spectaculaire à un répertoire qu’il a dû, il est vrai, apprendre au débotté et dans une certaine urgence. Soyons justes, il ne dénature pas totalement l’esprit jazz-rock de la formation, particulièrement sur les morceaux chantés, mais il change indéniablement la forme de certaines interventions de Mike Stern, en leur conférant une dimension « shredder » exempte du vocabulaire de son illustre ainé. Dans un quartet avec une si forte concentration d’anciens du groupe de Miles Davis, on s’attend bien sûr à écouter de la bonne fusion, et de ce point de vue, le public qui a répondu présent suite à la démission de Mike Stern n’aura pas été déçu du voyage. La Telecaster de Bryan Baker est une dynamo qui propulse dans une autre dimension le répertoire du band dont Bill Evans apparaît, comme malgré lui, le leader. En vue d’adouber le guitariste aux yeux du public, le saxophoniste multiplie les duets humoristiques avec lui, conférant une allure presque free à des compositions aux arrangements à l’origine bien plus sophistiqués. L’énergie du guitariste oblige Evans à des interprétations débridées, avec une marge de sécurité réduite. Sur le plan harmonique, l’usage de nombreux accords de quinte brouille encore un peu plus les cartes, mais parfois le groove y gagne quelque chose, sans que la section rythmique ait à en rajouter outre mesure. Roy Ayers © Mathieu PerezBassiste de scène des Rolling Stones, Darryl Jones sait comment soutenir un rythme sans le phagocyter, et le parti pris sonore de ce soir limite le sustain des instruments en vue de préserver la cohésion du son. Les phrasés sont plus rapides, mais peut-être aussi moins précis et surtout moins legato que ceux de Mike Stern. Le solo de batterie, solaire et communicatif, nous amène au cœur de l’esthétique de groupes west coast comme Steely Dan et Toto, et le chant de Bill Evans est étonnamment orné de passages « scat que n’auraient pas renié les Manhattan Transfert. Il faut dire que le leader, peu avare de ses efforts pour assurer la réussite du spectacle, cumule à la fois parties vocales, saxophone ténor et claviers (il jouera même quelques notes de saxophone soprane). Si le concert se perd parfois dans les méandres de la virtuosité gratuite, le rappel « Jean-Pierre» remet tout le monde d’accord et conclut le deuxième set d’une joie communicative. Un tout de même bon moment, qui aura au moins prouvé que le son, le style de Mike Stern sont uniques en leur genre. JPA

Le 28 juillet, le New Morning affichait complet pour Roy Ayers (vib, voc). Celui qui brille par ses concerts survoltés était en toute petite forme. Est-ce l’effet d’un décalage horaire dévastateur et/ou d’une tournée épuisante? Le vibraphoniste a perdu sa verve ce soir-là, jouant peu de titres («Searchin’», «Running Away», «We Live in Brooklyn Baby», «Sweet Tears»), même si ses sidemen – John Pressley (voc), Donald Nicks (b), Jamal Peoples (key), Larry Peoples (dm) –, se démenaient pour tenir le cap du groove. Ayers s’est fait voler la vedette par le jeune et impressionnant Jamal Peoples, débordant d’énergie et aux nombreux solos. Il ne manquait que le leader charismatique pour atteindre les sommets. MP
Benny Golson © Mathieu Perez

Benny Golson (ts) fait progressivement son retour sur la scène. Il jouait le 10 août au Duc des Lombards. Le maître du ténor n’a rien perdu de son élégance de jeu, de sa bienveillance à l’égard de ses musiciens et de sa fidélité en amitié. Accompagné de l’exceptionnel Antonio Farao (p), de l’ultra solide et musical Gilles Naturel (n) et de Doug Sides (dm) au gros son, le gentleman du jazz compose chacun de ses sets comme un recueil d’histoires et d’anecdotes, de portraits et d’hommages à ses amis disparus. A la fin d’un set, il a donc joué peu de titres, mais a su créer une telle intimité qu’en interprétant avec émotion «Whisper Not», «I Remember Clifford», «What Is This Thing Called Love» ou «Mr PC», le public bouleversé brûle de reprendre cette conversation avec Benny Golson, lors de son prochain passage à Paris. MP

César Pastre © Jérôme Partage

Le 18 août, César Pastre (p) se produisait, pour la première fois sous son nom, au Caveau de La Huchette, avec Enzo Mucci (b), Olivier Robin (dm) et, en invité, Claude Tissendier (as). Si, face à ces musiciens d’expérience, le leadership du jeune pianiste doit encore s’affirmer, celui-ci a démontré une nouvelle fois ses qualités musicales, en particulier un swing très naturel. On retiendra notamment sa très jolie introduction de «Tea for Two», pleine de subtilité. Tissendier, quant à lui, à déployé sa belle sonorité, notamment sur «I’m Beginning to See the Light» et «Cheek to Cheek». Un relais de génération prometteur. JP

Le 29 août, Julien Coriatt (p) présentait son nouvel album, Jingle Blues, à la Cave du 38 Riv’, dont il assurait, avec son trio (Adam Over, b, et David Paycha, dm), l’animation de la jam du lundi pour la dernière fois après plusieurs années de bons offices. La jam en question fut donc reléguée au troisième set pour permettre au trio de dérouler le répertoire du disque: de bonnes compositions, notamment «Fear the Artist», très swing, «Penelope’s Quilt», une jolie ballade, ou encore «Jingle Blues», titre qui emprunte quelques mesures de «Epistrophy». JP

Textes: Jean-Pierre Alenda, Patrick Martineau, Jérôme Partage, Mathieu Perez
Photos: Patrick Martineau, Jérôme Partage, Mathieu Perez

© Jazz Hot n°677, automne 2016


Géraldine Laurent Quartet © Jérôme Partage

Paris en clubs
Juin 2016

Le Petit Journal Montparnasse accueillait le 1er juin  le quartet de Géraldine Laurent (as). Accompagnée d’Antonio Farao (p), de Dominique Di Piazza (elg) et de Lenny White (dm), cette formation nous a régalés d’un jazz virtuose empreint d’un certain classicisme dans l’interprétation, avec une pincée de jazz fusion et d’influences afro-cubaines qui affleurent sporadiquement, au gré notamment des improvisations de Di Piazza. Lenny White a affiché un jeu plus enraciné, brouillant les cartes au moyen de son jeu de caisse claire, marquant le tempo avec la cymbale ride plutôt qu’avec la Charleston, plus proche en cela de Kenny Clarke que de Billy Cobham. Avec l’âge, il met l’accent sur la technique et la finesse de jeu, troquant volontiers les baguettes contre des balais lors de pièces plus intimiste. Seules quelques mesures en 4/4, introduites comme en rupture avec les mesures ternaires, sont là pour rappeler qu’il fut aussi le batteur de Return to Forever.
Le premier set a débuté dans un esprit très Carla Bley, avec «Softly». Les prestations du quintet sont habituellement organisées autour de standards («What Is This Thing Called Love»), entrecoupés de compositions personnelles («Foot Prints»). La formation éclectique d’Antonio Farao confère à ce groupe une assise sur laquelle les musiciens peuvent s’appuyer pour s’affranchir de leur rôle rythmique. Sa main gauche ajoute des harmonies riches et souples à la mélodie, jouant une série de block chords tandis que les notes aiguës du clavier sont visitées avec puissance et délicatesse. Géraldine Laurent construit ses chorus en développant des volutes sonores qui ne sont pas sans évoquer les fameuses «sheets of sound» lors d’une substitution d’accords aventureuse. Elle ne craint pas de se mettre en retrait, voire d’utiliser les silences pour mieux suggérer, mettre en valeur des interventions lumineuses et harmoniquement élaborées qui laissent deviner, au hasard d’un changement de clé, une dette jamais démentie à l’égard de Charlie Parker. Le concert se clôt sur «Wolfbane», un titre de Lenny White qui ranime l’esprit des années fusion par l’intermédiaire d’un drumming prolixe qui constitue le véritable fil conducteur des deux sets assurés par le groupe. JPA

Leslie Lewis, Julie Saury, Rhoda Scott © Jérôme Partage

Le 24 juin, Rhoda Scott (org) présentait son nouvel album, Live au Jazz Club Etoile (Black & Blue) sur la scène du club de l’hôtel Le Méridien Etoile, dont l’espace a été remanié cet hiver. L’ex-Jazz Club Lionel Hampton est à présent dissimulé par de grandes portes (alors qu’on y accédait auparavant directement par le hall de l’hôtel) et son bar a été déplacé à l’extérieur pour augmenter le nombre de places assises. Dans le club même, on ressent finalement peu de différences, en dehors des espaces «cosy» qui sont apparus. Les conditions d’écoute demeurent excellentes et, surtout, le jazz reste au rendez-vous, du jeudi au samedi, avec Jean-Pierre Vignola aux manettes.
L’organiste avait ainsi mis à profit la large scène du club pour s’entourer d’une formation comprenant deux ténors (Carl Schlosser et Philippe Chagne) et deux batteries (Lucien Dobat et Julie Saury, qui ont joué tantôt alternativement, tantôt conjointement), avec également Christophe Davot (g) et Leslie Lewis (voc) en invitée. Une bien belle machine à groove! On ainsi pu apprécier les nuances apportées à Rhoda par chacun des batteurs (Dobat davantage dans la rondeur et Saury plus nerveuse) tandis que le duo de sax renforçait la puissance du son de l’orgue. Dans les moments plus apaisés, Christophe Davot a su glisser quelques belles interventions. Mais le petit plus de la soirée a été apporté par Leslie Lewis, notamment entendue sur «Love for Sale» et «The Man I Love». Assurément, il y avait du spectacle, ce soir-là au Jazz Club Etoile. JP

Chris Cody, Jon Handelsman, Bruno Rousselet © Jérôme PartagePartage

Le 29 juin, Chris Cody (p) était au Cercle Suédois (Paris 1er) en compagnie de Jon Handelsman (ts) et Bruno Rousselet (b). L’Australien, qui après une vingtaine d’années de vie parisienne est retourné à Melbourne, était de passage dans l’Hexagone pour présenter son nouvel album, Not My Lover (voir notre chronique), lequel évoque Paris au travers de morceaux qui sont essentiellement des originaux. Cody expose les thèmes de façon dépouillée, minimaliste, mais avec une grande mélodicité. L’accompagnement impeccable de Rousselet, qui met joliment en relief les motifs, comme le dialogue avec le ténor ont ajouté à la qualité de la prestation. Dommage que le public, d’abord venu pour « bruncher », n’ait pas été plus attentif. JP

Randy Weston African Rhythms Quintet © Mathieu Perez


Le 30 juin, l’immense Randy Weston était au New Morning avec son African Rhythms Quintet. A 90 ans, le pianiste ne faiblit pas, toujours en tournée dans le monde entier. Accompagné ici des excellents Billy Harper (ts), T. K. Blue, alias Talib Kibwe (fl, as), Alex Blake (b) et Neil Clarke (perc), il a livré deux sets particulièrement riches, ne jouant que ses compositions, comme «African Sunrise» (dédiée à Dizzy Gillespie et Melba Liston),«The Healers», «High-Fly», «Blue Moses».
Quelques jours auparavant, alors qu’il dédicaçait son autobiographie à la librairie Présence Africaine (Paris 5e), quelqu’un lui demandait ce qu’il restait de Monk dans son jeu actuel. Impossible pour le musicien d’expliquer par le verbe ce qui relève du «mystère de la musique» (voir notre interview dans notre n° 673). Ce soir-là, l’esprit de Monk planait au-dessus du pianiste, au jeu percussif, puissant, plein de surprise. Le premier set, dominé par les flamboyants Blake et Clarke, à l’expression africaine et latine, nous a transportés en Afrique. Le second était un voyage dans ce que le jazz afro-américain fait de plus spirituel, avec les duos profonds des saxophonistes, le lumineux Kibwe et Harper, au gros son, majestueux, bouleversant. Ces musiciens-là sont des conteurs. L’histoire se poursuit à Montreux et à Jazz à Vienne. MP

Esaïe Cid, Frederick Tuxx, Nicola Sabato, Germain Cornet © Jérôme Partage

Le 30 juin également, au Petit Journal Saint-Michel, Ahmet Gülbay (p) – qui assure désormais la programmation du club – avait réuni autour de lui Esaïe Cid (as), Nicola Sabato (b) et Germain Cornet (dm) pour un hommage à Duke Ellington. L’affiche était prometteuse et l’on n’a pas été déçu: Gulbäy, au jeu percusif, a donné tout leur relief aux célèbres pièces du Duke («In a Mellow Tone», «Just Squeeze Me»), magnifiquement soutenu par un Sabato très en verve – en particulier sur le blues – et un Cornet très inventif qui a livré sur «Caravan» un solo mains nus évoquant les percussions africaines. Tout en mélodicité, Esaïe Cid apporta quant à lui sa poésie bop. Venu en spectateur, Frederick Tuxx (voc) s’est joint à ce bel attelage sur «You Don’t Know What Love Is» et «Everyday I Have the Blues». Quel régal! JP

Textes: Jean-Pierre Alenda, Jérôme Partage, Mathieu Perez
Photos:
Jérôme Partage, Mathieu Perez
© Jazz Hot n°676, été 2016