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Des extraits de certains de ces disques sont parfois disponibles sur Internet. Pour les écouter, il vous suffit de cliquer sur les pochettes signalées par une info-bulle.


© Jazz Hot 2017


Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueChristian Brenner
Le Son de l'absence

Cadences, Arborer Sens, Le Doode, La Chambre rouge, Hypno-tic, Le Son de l’absence Beslan, Happy Hours, Little Girl Blue*
Christian Brenner (p), Olivier Cahours (g), François Fuchs (b), Jean-Pierre Rebillard (b)*, Pier Paolo Pozzi (dm)*
Enregistré en mars et novembre 2009, Paris et en avril 2009; Rome*
Durée: 44’ 08’’
Amalgammes 0002 (www.christianbrennerjazz.com)

Le Son de l’absence est un album à part dans la discographie de Christian Brenner. L’artiste privilégie depuis toujours une certaine délicatesse qui l’éloigne des formes de jazz les plus démonstratives. Fidèle à ses influences, le contexte émotionnel de cet opus met en exergue le legs de Bill Evans, Fred Hersch ou Kenny Barron à la sensibilité du pianiste. Installé à Paris depuis 1968, il fonde l’association «Amalgammes» en 1995, qui défend cet héritage culturel, produisant notamment ce disque, dont l’intimisme revendiqué ne le destine pas forcément au grand public. Dès les premiers titres, «Cadences» et «Arborer Sens» l’aspect dépouillé et purement acoustique du son introduit à un déroulement très progressif des idées mélodiques, qui s’enroulent autour d’un axe imaginaire sur lequel les musiciens greffent leur inspiration du moment, à la manière dont on affinerait le grain d’une photographie sépia. A l’exception du dernier morceau, Little Girl Blue», l’intégralité des compositions est déclinée sans batterie, ce qui renforce l’esthétique très musique de chambre d’un CD très justement sous-titré Trio(s), «La Chambre rouge» représentant certainement l’item le plus emblématique de cette vision intérieure dénudée. Le point pivot de l’album est «Le Son de l’absence», sorte d’œuvre-vie dédiée à son épouse trop tôt disparue. C’est peut-être paradoxalement sur cet hapax existentiel qu’il est le plus difficile d’entrer dans le flux harmonique proposé par les musiciens. Après plusieurs écoutes, on comprend que l’aspect convulsif et inchoatif du titre s’inspire de la période de recomposition qui suivit la perte de l’être aimé pour Christian Brenner. Le mouvement imperceptible qui se dégage des échanges entre musiciens met plusieurs minutes à atteindre son apogée, et pourtant c’est sans doute ici que la soie du phrasé d’Olivier Cahours se combine le mieux avec la sensibilité des notes choisies par le pianiste. La combinaison de «Beslan» et de «Happy Hour» est d’ailleurs un modèle du genre, sorte de préparation à une dernière piste habitée par la grâce, sous l’influence conjuguée de Jean-Pierre Rebillard et Pier Paolo Pozzi, deux compagnons de route chers au cœur de Christian Brenner. Un magnifique album habité par une sincérité et un interplay exemplaires, où les silences eux-mêmes acquièrent un pouvoir d’éloquence digne des discours les plus inspirés.

Jean-Pierre Alenda
© Jazz Hot n°679, printemps 2017

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueChristian Brenner
Les Belles heures

Sogni D’Oro, Les Petites pierres, Nove De Agosto; Le Voyage; Praia Do Forte; Les Belles heures, Um Passeio A São Pedro De Alcântara, Lua Vermelha, Terre Happy
Christian Brenner (p, elp, key), Stéphane Mercier (as, fl), Cristian Faig (fl), Cassio Moura (g), Arnou de Melo (b), Mauro Borghezan (dm)
Enregistré en mai 2014 et janvier 2015, Florianópolis (Brésil)
Durée: 52’ 42’’
Jazz Brenner Music 001/2016 (www.christianbrennerjazz.com)

Christian Brenner fait du voyage un principe d’ouverture au monde, ramenant de ses pérégrinations des couleurs, des senteurs, des saveurs, qu’il intègre à la trame de ses compositions personnelles. Il découvre le Brésil en 2011, en parallèle de l’organisation des soirées au Café Laurent à Paris (voir son interview dans ce numéro 679), où il programme des sessions majoritairement acoustiques, qui correspondent tant à ses goûts personnels qu’au jazz enraciné qu’on associe aux grandes heures du quartier de Saint-Germain-des-Prés.
La particularité de cet album, Les Belles heures, est que le saxophoniste et flûtiste belge Stéphane Mercier joue sur les quatre premiers titres, tandis que l’argentin Cristian Faig joue de la flûte sur les cinq restants. Avec une tonalité plus acoustique sur la première moitié du disque, et divers claviers électriques sur les pièces jouées avec le flûtiste, beaucoup plus teintées d’harmonies sud-américaines, on passe donc du post-bop emblématique de l’artiste, mâtiné de quelques influences classiques, à une musique sud-américaine du plus bel aloi, sans jamais perdre les qualités associées au talent de Christian Brenner, à savoir introspection et sens de l’harmonie, associés aux velléités contemplatives et esthétiques qui parcourent les neuf pistes de l’album. «Sogni d’Oro» amorce une tentative d’approche du continent sud-américain tel qu’on peut le percevoir de Paris, avec une sorte d’objectivation de l’exotisme destinée à rendre plus authentique la relation sous-tendue. Sur «Les Petites pierres», on voit affleurer les influences classiques qui jalonnent le parcours artistique du pianiste, les changements de tonalité du morceau évoquant par moments l’art du contrepoint propre à Jean-Sébastien Bach. On remarque au passage que Christian Brenner conjugue ces influences avec un sens du rythme et de l’orchestration jazz bien plus convaincant que celui de nombre de ses pairs. A nouveau présentes dans «Le Voyage» et «Les belles heures», on reste confondu du brio avec lequel le claviériste les intègre à la trame de ce qui s’avère être une authentique approche world music de la culture brésilienne. L’artiste a voulu conférer à l’œuvre enregistrée une unité qu’auraient pu menacer les deux formations instrumentales distinctes qui interviennent sur l’album. Il y est parvenu d’une façon remarquable si on considère le fait qu’il utilise des claviers électriques sur les cinq derniers titres, au nombre desquels le fameux Fender Rhodes sur lequel s’illustrèrent des claviéristes comme Terry Trotter. Une autre trademark de Christian Brenner est l’aspect très progressif de structures reliées entre elles par un entrelacs d’harmonies dont les liaisons s’établissent aux termes de circonvolutions mélodiques multiples. Le lent développement des idées qui préside au squelette de la plupart des compositions fait partie de la magie du jazz telle que Christian Brenner la conçoit. Sans passage de témoin obligé au moment des solos, les interventions lumineuses de Stéphane Mercier et de Cristian Faig insufflent à cet album une fraicheur et une richesse telles qu’on peine tout d’abord à concevoir ce que ces compositions doivent à la guitare de Cassio Moura. Car il s’agit bien ici d’un jazz conçu par des musiciens qui jouent ensemble plus qu’ils ne font leurs gammes chacun dans leur coin. Une musique que pourrait sans doute illustrer la formule de Paul Auster «Le monde est dans ma tête, ma tête est dans le monde».

Jean-Pierre Alenda
© Jazz Hot n°679, printemps 2017

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueRenee Rosnes
Written in the Rocks

The Galapagos suite: The KT Boundary, Galapagos, So simple a beginning, Lucy From Afar, Written in the Rocks, Deep in the Blue (Tiktaalik), Cambrian Explosion, From Here to a Star, Goodbye Mumbai
Renne Rosnes (p), Steve Nelson (vib), Steve Wilson (fl, ss, as), Peter Washington (b), Bill Stewart (dm)
Enregistré les 15 et 16 juin 2015, New York
Durée: 57' 02''

Smoke Sessions Records 1601 (www.smokesessionsrecords.com)

Joe Henderson, James Moody, Wayne Shorter, Bobby Hutcherson, Ron Carter, NHOP, Jay Jay Johnson... La pianiste canadienne Renee Rosnes, injustement méconnue de ce côté de l'Atlantique, ne manque pas de références, et l'on comprend qu'elle soit «soutenue» par les pianos Steinway. Son intérêt pour la recherche scientifique, de la naissance de la vie dans les océans et de sa lente migration sur la terre ferme,
Au sein d'une formation de rêve, elle livre ici une musique riche d'invention et d'enthousiasme. Un jazz contemporain, serein et original, gorgé de swing et, puisqu'il s'agit d'Histoire, promis à une longue postérité
justifie le titre de l'album et de tous les morceaux. Mais cela ne saurait occulter un sens aigu de la composition et des arrangements, et un jeu de piano original et particulièrement incisif (qui fait forcément penser aux fulgurances de McCoy Tyner).

Daniel Chauvet
© Jazz Hot n°679, printemps 2017

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueMighty Mo Rodgers
Mud 'n Blood

Goin’ South, Haunted by the Blues, The Ghost of Highway 61, Unmarked Grave, Run Brother Run, Backroad Blues, Devil Train Boogie, I Got a Call From the Devil, The People Could Fly, Drivin’ Up, Juke Joint Jumpin’, White Lightnin’ and High Yella, Love Will Only Make U Sweat, Everybody Needs the Blues, Thank you Mississippi, Almost Home + Press conference
Mighty Mo Rodgers (elp, voc), Davyd Johnson (ts), Dizzy Dale Williams, Butch Mudbone (elg), Darryl Dunmore (harp), Derf Reklaw (bottle), Smiley Lang, Willie B. Sharp (elb), Clarence Harris, Burleigh Drummond (dm), Margrette Floyd, Patricia Rodgers (voc)
Enregistré en 2013 et 2014, Los Angeles (Californie)
Durée: 41' 59''
Dixiefrog 8770 (Harmonia Mundi)

Nous chroniquons tardivement ce disque paru en 2014, à l’occasion du passage à Paris, au Jazz-Club Etoile, de Mighty Mo Rodgers (voir notre rubrique «compte rendus»). Depuis son premier album, Blues Is My Wailin’ Wall (Blue Thumb, 1999), poursuit une œuvre d’une remarquable cohérence, une suite de «concept-albums» formant son «Blues Cycle». Avec ce sixième opus, Mud ‘n Blood, le bluesman-philosophe, livre un conte à la fois sombre et vivifiant (le disque est sous-titré «A Mississippi Tale») qui est une remontée aux sources du blues, dans le Sud profond. Le livret, très soigné, qui permet de lire les paroles (elles en valent la peine) et ponctué de petits textes, de plus traduits en français. Le propos liminaire de celui qui se définit comme un «soldier of the blues» rend sa démarche limpide: «Ce périple aura été long et parfois pénible pour moi. Une voyage dans le Sud d’autrefois, effectué en emportant avec moi les souvenirs d’un oncle qui avait passé douze ans et demi sur unchain gang, d’un père né tout juste vingt ans après l’abolition de l’esclavage. Pourtant, cette expérience aura eu sur moi des vertus curatives. Le blues vous aide à traverser l’obscurité avant de faire la fête, une fois la lumière retrouvée. J’aime le blues, une histoire américaine et un don hérité de Dieu que ma communauté a offert au reste du monde.» Tout est dit.
Le récit se partage entre côté obscur(«Unmarked Grave», sur les terribles chain gangs – chaînes de prisonniers condamnés aux travaux forcés – qui ont perduré jusqu’aux années cinquante, ou «Run Brother Run», sur les pendaisons sommaires) et côté lumineux («Juke Joint Jumpin’», sur les juke joints, ces établissements rudimentaires où les travailleurs s’amusaient le soir, ou le jubilatoire «Everybody Needs the Blues»). Mighty Mo effectue ici un travail de mémoire essentiel, à travers différents petits tableaux retraçant le vécu de la communauté afro-américaine. Il rappelle ainsi l’histoire douloureuse du blues et son universalité, car il parle de la condition humaine. Pour Mighty Mo, le blues est une vérité essentielle, voire
métaphysique, à laquelle il se consacre avec une grande intégrité.
Toujours profond mais jamais sentencieux, Mighy Mo Rodgers conclut cet album avec, en bonus track, une vraie-fausse conférence de presse où il en remet encore quelques louches avec un humour savoureux, concluant par un message à sa communauté de naissance, dont il redoute qu’elle ne finisse par perdre le fil de sa mémoire: «We all are the blues people, and we got to get back to the blues».

Jérôme Partage
© Jazz Hot n°679, printemps 2017

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueDave Liebman/Richie Beirach
Balladscapes

Siciliana, For all We Know, This Is New, Quest, Master of the Obvious, Zingaro, Sweet Pea, Kurtland, Moonlight in Vermont, Lazy Afternoon, Welcome/Expression, DL, Day Dream
Dave Liebman (ss, ts, fl), Richie Beirach (p)
Enregistré en avril 2015, Zerkal (Allemagne)
Durée: 1 h 14' 21''
Intuition 3444 2 (Socadisc)

Deux amis qui affichent cinquante ans de relation musicale et quarante-trois ans de partage en duo. Pour Dave Liebman, Richie Beirach est l’ancre du groupe, plus encore que le couple basse-batterie. On peut en juger dans ce disque. Et cet ancrage permet au saxophoniste, essentiellement au soprano (il n’apparaît que trois fois au ténor, et pour un cours solo à la flûte) de laisser libre cours à son lyrisme. Il joue avec ce qu’on appelle un son droit, c’est à dire sans vibrato, mais avec une sonorité chaude, moelleuse et cuivrée, qui évoque assez celle de Steve Lacy; il sait être dans la force ou bien la délicatesse. Ces deux musiciens possèdent au plus au point le sens du silence, laissant respirer la phrase, la note; provoquant même le recueillement sur les tempos très lents. Treize ballades, on pourrait craindre l’ennui; il n’en est rien tant les morceaux sont tendus, détaillés délicatement, chauffés dans les profondeurs des sentiments. Comme par exemple «Welcome/Expression» de Coltrane, avec Dave Liebman au ténor; c’est une calme méditation belle comme un soleil qui invente l’aube; un chant profond dans le grave du ténor, magnifié par le pianiste, qui possède une main gauche riche harmoniquement, et qui souvent place de savoureux contrepoints derrière la mélodie du saxophone. A noter une très personnelle et convaincante interprétation de la «Sicilienne» de J.S. Bach.

C’est dans les ballades qu’on peut goûter la profondeur expressive des musiciens. Et là on est à la fête.
Serge Baudot
© Jazz Hot n°679, printemps 2017

Claude Tchamitchian Sextet
Traces

Poussières d'Anatolie, Vergine, La Route de Damas, Lumières de l’Euphrate, Antika, Les Cieux d’Erzeroum
Claude Tchamitchian (b), Daniel Erdmann (ts, ss), François Corneloup (bar, ss), Philippe Deschepper (g), Christophe Marguet (dm), Géraldine Keller (voc)
Enregistré les 18 et 19 octobre 2015, Pernes-les-Fontaines (83)
Durée: 55' 36''
Emouvance 1037 (Socadisc)

Comme pas mal d’autres musiciens de jazz aujourd’hui, Claude Tchamitchian plonge dans ses propres racines pour confectionner son jazz. On nous dit que c’est André Jaume, dans les années quatre-vingt, qui lui fit remarquer que «dans les inflexions de ses mélodies affleuraient les traces de ses origines arméniennes», d’où le nom du disque. On voyagera donc dans les «Poussières l‘Anatolie», les «Lumières de l’Euphrate», jusque sur la «Route de Damas» sous «Les Cieux d’Erzeroum». Il avait déjà travaillé sur les modes orientaux avec son orchestre Lousadzak. Ici, il a élaboré une suite consacrée à l’évocation du génocide arménien sous forme de photographies sonores dont chaque thème est l’évocation d’un épisode de la vie de personnages imaginaires, mais emblématiques (voir le texte de Stéphane Olivier sur le livret). Il appartient à la chanteuse Géraldine Keller de dire les textes parlés (tirés de Seuils de Krikor Beledian, Editions Parenthèses, 1997), souvent d’exhortation. Elle chante aussi d’une façon très douce et mélancolique, se coule dans les ensembles, ou pratique le jodel d’Europe centrale. Côté jazz, on peut noter un beau travail des saxes: par exemple, le solo de ténor sur «La Route de Damas» et surtout la prestation «en colère» de François Corneloup au baryton, sur une batterie diluvienne, avec des montées incroyables dans le suraigu; des cris de douleur et de rage, avec également la prestation formidable du contrebassiste, et un texte tragique qui parle de l’Euphrate mangeur d’hommes. «Antika» est une délicate et belle ballade menée par le ténor sur accompagnement de la contrebasse et tout le groupe, qui se termine sur une longue plainte écorchée de la chanteuse: très prenant. A noter un mouvant et captivant solo de contrebasse à l’archet sur cet étrange et captivant «Antika».
Un bel album.

Serge Baudot
© Jazz Hot n°679, printemps 2017

Enrico Pieranunzi/André Ceccarelli/Diego Imbert
Ménage à trois

Mr. Gollywogg, Première gymnopédie, Sicilyan Dream, Medley: La Plus Lente Que Lente/La Moins Que Lente, Hommage à Edith Piaf, Le Crépuscule, Mein Lieber Schumann I, Medley: Romance/Hommage à Milhaud, Mein Lieber Schumann II, Hommage à Fauré, Liebestraum pour tous
Enrico pieranunzi (p), André Ceccarelli (dm) Diego Imbert (b)
Enregistré les 12, 13, 14, 15 novembre 2015, Meudon (92)
Durée: 53' 26''
Bonsaï Music 160901 (Harmonia Mundi)

On connait la propension des musiciens de jazz, principalement en Europe, a puiser leur inspiration dans la musique classique ou ailleurs. La résultat relève souvent d'un collage artificiel, mais on note aussi quelques belles réussites (Raphaël Imbert, Bach-Coltrane, Outhere Music). C'est également le cas avec ce lumineux pianiste qu’est Enrico Pieranunzi. On sait que ce n’est pas le thème qui fait le jazz, mais son interprétation, et là, le trio est parfaitement d’expression jazz, et du meilleur, et qui sait d’où il vient. Pieranunzi s’inspire de thèmes puisés chez les impressionnistes, d’ailleurs parfaitement adaptés à notre musique: Debussy, Fauré, Satie. Et le plus grand de tous, Bach, privilégié par les jazzmen, sûrement pour sa rigueur rythmique et d’autres qualités proche du jazz. Des romantiques; Schumann, Liszt. Et plus proches de nous, Poulenc et Milhaud.

Le trio fonctionne à merveille avec un Ceccarelli, discret et efficace, jouant essentiellement sur la caisse claire et la ride pour assurer la pulsation et la relance dans la grande tradition. Imbert joue avec une contrebasse chantante, sur d’admirables lignes mélodiques. Et le leader qui fait preuve d’une touchante sensibilité, d’une retenue confondante, d’une main gauche d’une extrême richesse harmonique comme par exemple sur «Mein Lieber Schumann (Op.6-n°2)» en tempo medium et quelques accélérations appropriées. Tous les morceaux seraient à citer; les détails des œuvres d’origine sont donnés sur la pochette. Attardons-nous tout de même sur «Hommage à Edith Piaf», inspiré de la «XV° improvisation» de Poulenc, car elle repose sur une interprétation inouïe des «Feuilles mortes». Une version très émouvante, impressionniste mâtinée de blues, œuvre splendide du trio.
Pas d’exploit, du jazz, donc de la musique, avant toute chose. Et de la beauté!

Serge Baudot
© Jazz Hot n°679, printemps 2017

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueMichel Portal
Radar

Esquisse Part 1, 2, 3*, Bailador°, Dolce°; Interview with Michel Portal
Michel Portal (bcl*°, ss°), Richie Beirach (p)*, WDR Big Band° (personnel détaillé dans le livret)
Enregistré le 3 mars 2016, Gütersloh (Allemagne)
Durée: 1h 00’ 08’’
Intuition 71319 (Socadisc)

Michel Portal en duo, puis en dialogue avec un grand big band allemand, est l'objet du septième numéro de la collection «European Jazz Legends» dont il est déjà question dans la précédente chronique. Entendre Michel Portal à la clarinette basse est un plaisir, d'autant plus en compagnie d'un pianiste du niveau de Richie Beirach. «Esquisse. Part 1» est une ballade qui oscille entre un lyrisme romantique et impressionniste, mais tout à fait jazz. Dans «Part 2», Portal est seul, magnifique, avec l’esprit du blues sous-jacent. Dans «Part 3», le duo est plus partagé, les deux instruments sont plus inbriqués l’un dans l’autre, le partage, les échanges sont parfaits. Voici deux grands lyriques dans la beauté des phrases. Sur les deux morceaux suivant, Portal est entouré par l’imposant WDR Big Band dirigé par Rich DeRosa sur des arrangements canons de Florian Ross, avec des ensembles très clairs, qui laissent leur place aux solistes, et reposent sur une rythmique solide. Sur «Bailador» de Portal, celui-ci est au soprano, sublime dans un long solo, à noter les solos du pianiste Hubert Nuss et du trompettiste Ruud Breuls. Portal revient à la clarinette basse sur «Dolce» de lui-même, en dialogue avec le tromboniste Mattis Cederberg; et ça déménage!
Le disque se termine par une interview de vingt minutes, exercice caractéristique de cette collection. Il y évoque avec malice ses débuts dans la région de Bayonne ou les critiques dont il peut faire l'objet, de la part des amateurs de musique classique d'un côté, et des amateurs de jazz, de l'autre
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Serge Baudot
© Jazz Hot n°679, printemps 2017

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueHenri Texier
Dakota Mab

Ô Elvin, Hopi, Mic Mac, Dakota Mab, Navajo Dream, Comanche, Sueno Canto; Interview with Henri Texier
Henri Texier (b), Sébastien Texier (as, cl), François Corneloup (bar), Louis Moutin (dm)
Enregistré le 22 novembre 2015, Gûtersloh (Allemagne)
Durée: 1h 10' 58''
Intuition 71317 (Socadisc)

Gütersloh est une ville allemande de Rhénanie du nord (Westphalie) avec laquelle le collectif «European Jazz Legends» de la revue allemande Jazzthing, s’est associé, ainsi qu’avec la radio Westdeutscher Rundfunk Köln pour promouvoir le «jazz européen». Il en résulte une série d'enregistrements live au théâtre de Gûtersloh avec des figures historiques: Enrico Pieranunzi (chroniqué dans Jazz Hot n°676), Jasper Van't Hof, Michel Portal, Miroslav Vitous, Daniel Humair... soit une collection qui compte aujourd'hui dix titres et dont ce CD d'Henri Texier est le cinquième.

Henri Texier est aussi recherché comme accompagnateur que l’était Pierre Michelot en son temps. Mais il est avant tout un grand leader et un aventurier du jazz dont on ne compte plus les réussites. Le voici avec son magnifique Hope Quartet. Le disque est dédié aux Indiens chers à Texier, évoqués par les titres: Hopis, Sioux, Dakotas, Navajos, Comanches. Mais le disque commence par un hommage à Elvin Jones «Ô Elvin» dans lequel le baryton fait merveille avec un solo où il se déchaîne, ainsi que le clarinettiste dans la grande tradition de l’instrument. Il se termine par «Sueño Canto» merveilleuse prestation du contrebassiste: une intro basse seule sur tempo lent, il fait sonner les cordes à la façon d’un sitar indien, s’ensuit un trio clarinette, baryton, contrebasse de toute beauté et d’une grande émotion.
Les autres morceaux sont des écrins aux thèmes «Indiens». Dans «Hopi» il y a un beau travail de contrepoint, un peu comme dans le «Jeru» de Miles, et un époustouflant solo de contrebasse dans l’aigu, qui sonne aussi clairement que les cloches du paradis (si, si, il y en a!). Sébastien Texier est un altiste qui compte, qu’on écoute comment il éclate sur fond de basse / batterie dans «Mic-Mac». «Dakota Mab» démarre à l’unisson sur un rythme de danse Sioux, puis un long solo de l’alto à la défonce, et tous les musiciens s’en donnent à cœur joie. «Navajo Dream» nous vaut une intro contrebasse seule, riche d’accords, puis il laisse sonner une note basse et improvise dessus, on glisse à «Comanche» avec le baryton en délire qui vole dans l’aigu et plonge dans le grave, growle, et la contrebasse tricote, un duo basse-batterie, et on passe du calme à la tempête et aux hurlements de joie du public. Retour au calme avec «Sueño Canto». Toutes les compositions sont d’Henri Texier pour une musique bien ancrée dans le blues et le jazz et qui a été enregistrée neuf jours après les attentats du 13 novembre à Paris. D’où la ferveur, le partage et la rage de jouer des quatre musiciens. On sent qu’ils voulaient dire que la vie, notre liberté seraient les plus fortes. On peut toujours l’espérer.
Le disque se termine par une interview d’Henri Texier, en anglais, par le journaliste allemand Götz Bühler et dans laquelle il se raconte avec humour et évoque également les valeurs communes à 1789 et au jazz.
Serge Baudot
© Jazz Hot n°679, printemps 2017

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueClaudio Fasoli Double Quartet
Inner Sounds

Prime, Terce, Sext, Nones, Vespers, Compline, Lauds
Claudio Fasoli (ts, ss), Michael Gassman (tp, flh), Michele Calgaro (g), Michelangelo Decorato (p), Andrea Lamacchia (b), Lorenzo Calgaro (b) Gianni Bertoncini (dm, electronics), Marco Zanoli (dm)
Enregistré les 15 et 16 avril 2016, Cavalicco (Italie)
Durée: 45' 35''
Abeat Records 158 (www.abeatrecords.com)

Pourquoi un Double Quartet? Pour enregistrer ces Inner Sounds, Claudio Fasoli avait le choix entre le Claudio Fasoli Four et Claudio Fasoli Samadhi Quartet. Il a choisi de réunir les deux quartets pensant qu’il y avait là une belle façon de s’exprimer avec deux batteries et deux contrebasses. A l’origine, Fasoli voulait composer des musiques sur des fragments des sept poèmes de W.H. Auden, Horae Canonicae, écrits entre 1949 et 1955, mais n’obtenant pas les droits, il s’est contenté de garder les titres. Chacun se réfère à une heure de prière dans la journée. Il y a donc ce côté sacré, méditatif et ses «sons intérieurs» qui s’exalte dans cette musique interprétée par le Double Quartet.

Fasoli retrouve ici la plupart de ses compagnons de musique, et que ce soit au ténor ou au soprano, il est sommet de son art, serein et tranquille, en plein dan son chant. Avec toutes les qualités du compositeur et de l’arrangeur dans ces Horae Canonicae, le goût pour les unissons harmonisés subtilement, la beauté des sons et des mélodies, l’art de la litote, l’expressivité lyrique contenue, pas de fioritures, rien que du senti. Avec ici un léger emploi d’effets qui viennent titiller, relever le goût comme les épices en cuisine. Et aussi l’utilisation de nappes desquelles émergent les solos comme par exemple dans «Prime», très lent, avec un emblématique solo de ténor au lyrisme retenu. Dans «Sext», à nouveau sur tempo lent, une intro avec un gros son du saxophone et se déploie un arrangement teinté «Bitches Brew», en plus mélodique, dans lequel les voix s’enchaînent sur un fond trillé de contrebasse. Le trompettiste possède un jeu très délié, volontiers volubile, très en osmose avec le ténor comme sur «Compline». Le dernier morceau «Lauds» se termine par une sorte de ritournelle soprano-trompette qui donne à saisir le sens du vers récurrent du poème, le jour se lève, mais «In solitude, for company»On se trouve en présence d’un réel travail collectif dans une parfaite unité entre l’écriture de Fasoli et les solos toujours parfaitement dans l’esprit du morceau. L’écueil eût été de juxtaposer les deux quartets, ou d’en faire un octet, c’est au contraire un groupe à géométrie variable qui sert avec brio les compositions originales de Fasoli.
Une belle réussite, d’une grande inspiration. Ces Inner Sounds sont vraiment des chants de l’intérieur, ou quand le jazz se fait prière au dieu musique.
Serge Baudot
© Jazz Hot n°679, printemps 2017

Julie Saury
For Maxim. A Jazz Love Story

Sweet Georgia Brown, Moppin and Boppin, Avalon, Stars Fell in Alabama, St Louis Blues Part 1 & 2, Cray Rhtythm, Petite fleur, Together, Indiana, A Kiss to Build a Dream On/September in the Rain
Julie Saury (dm),
Aurélie Tropez (cl), Frédéric Couderc (ts, fl), Shannon Barnett (tb, voc), Philippe Milanta (p), Bruno Rousselet (b)
Enregistré du 11 au 14 janvier 2015, Vannes (56)
Durée: 58' 33''
Black & Blue 819-2 (Socadisc)

Cela fait plus de vingt ans (déjà!) que Julie Saury «fait le métier», avec une capacité d’adaptation certaine. On la croise en effet aussi bien sur des projets relevant d’un jazz que l’on pourrait qualifier de «contemporain» et s’appuyant sur des compositions originales (tel son trio avec Carine Bonnefoy et Felipe Cabrera: voir notre chronique dans Jazz Hot n°675), qu’au sein de formations plus swing – avec une présence accrue ces dix dernières années –, comme celles de Rhoda Scott, Sarah Morrow, le Duke Orchestra de Laurent Mignard ou le trio de Philippe Milanta, partenaire de longue date. De nature rieuse, Julie s’accommode également très bien des facéties du Grand Orchestre du Splendid. Une élasticité qui s’explique sans doute par sa «double culture» musicale: d’un côté le jazz dit «traditionnel» qu’elle a reçu en héritage, de l’autre, des goûts d’adolescence qui l’on emmenée vers le funk ou la pop (avec une adoration pour Prince...). Sa formation, passée par plusieurs écoles et quelques stages à New York, ayant complété son bagage de jazzwoman. Avec le temps, son jeu a gagné en rondeur et son groove en fait une des fines baguettes de la place de Paris.

Julie est bien sûr la fille de Maxim Saury (1928-2012), héraut, avec Claude Luter, du jazz new orleans en France et admirateur infatigable de Sidney Bechet. Avec bonheur, le père accompagna les débuts de sa progéniture. Julie construisit néanmoins son propre chemin. Et c’est avec cette même distance vis-à-vis du parcours paternel, mêlée d’un amour et d’une admiration évidentes, que la batteuse a bâtit cet hommage au clarinettiste. Julie, dans ce For Maxim, reste elle-même, éclectique, alors qu’on aurait pu s’attendre à un disque dans l’esthétique «revival». Elle a ainsi fait le choix judicieux d’adapter le répertoire de son père au filtre de sa propre sensibilité, en compagnie de ses habituels et talentueux complices, le toujours impeccable Philippe Milanta en tête. Ainsi, sur un «St. Louis Blues», très épuré, qui s’étire sur deux parties, la batterie s’exprime longuement, tantôt simplement accompagnée des appeaux incongrus de Frédéric Couderc et des notes détachées de Milanta, tantôt rejointe par le reste de l’orchestre, dans un flux et reflux de swing. Le même Couderc reprend son sax sur une émouvante version de «Petite fleur», pris sur tempo lent (on est là plus proche de Don Byas que de Bechet!). Preuve – s’il en fallait – que l’on peut toujours renouveler le plaisir avec les standards les plus rebattus. A l’inverse, «Basin Street Blues» est rendu dans son jus néo-orléanais, donnant l’occasion d’apprécier tout particulièrement les deux soufflantes de l’orchestre, Aurélie Tropez et Shannon Barnett, qui offrent ici un savoureux duo. Autre vieux complice, Bruno Rousselet s’avère, dès le premier titre, un élément déterminent de la section rythmique (qui est évidemment l’épice de cet enregistrement). Philippe Milanta est magnifique sur «Together», réjouissante reprise sur laquelle la tromboniste donne joliment de la voix. Quant à la leader, elle a évidemment l’occasion de déployer sa large palette et son solide jeu de cymbales, notablement appréciable sur les morceaux rapides («Crazy Rhythm»).
Maxim peut être fier de sa jolie souris.
Un mot, pour finir, sur le contexte très particulier de cette session qui se déroulait immédiatement après les attentats de janvier 2015. Julie a dédié le disque aux victimes de Charlie Hebdo. Une belle note bleue et d'espoir, en effet, pour Cabu qui aimait le jazz de Maxim Saury et le dessina dans Jazz Hot (n°186 de 1963), au Caveau de La Huchette, où Julie vient d’ailleurs régulièrement prolonger cette jazz love story.
Jérôme Partage
© Jazz Hot n°679, printemps 2017

Randy Weston
The African Nubian Suite

CD1: Nubia, Tehuti, The Call, Ardi, Sidi Bilal, Spirit of Touba, Shang Dynasty, Children Song
CD2:Blues For Tricky Sam (introduction), Blues For Tricky Sam, Cleanhead Blues (introduction), Cleanhead Blues, Nanapa Panama Blues, Monologue Dr. Randy Weston, The Woman (introduction), The Woman, The African Family (introduction), The African Family Part II , Soundiata (introduction), Soundiata, Love-The Mystery of
Randy Weston (comp, p, rec), Jayne Cortez (poet), Wayne B. Chandler (rec, Writer), Robert Trowers (tb), Howard Johnson (tu), Billy Harper (ts) T. K. Blue (fl), Alex Blake (b), Lewis Nash (dm), Candido (perc), Neil Clarke (afr. perc), Ayanda Clarke (afr. perc), Tanpani Demda Cissoko (voc), Melba Liston (arr), Lhoussine Bouhamidi (mus. gnawa), Ayodele Maakheru (nefer), Min Xiao-Fen (pipa), saliou souso (kora)
Enregistré le 8 avril 2012, New York
Durée: 55' 57'' + 52' 57''
Autoproduit (
www.randyweston.info)

On connaît la longue réflexion de Randy Weston et plus largement de beaucoup d’Afro-Américains sur leur place sur terre et aux Etats-Unis en particulier. C’est une recherche qui rassemble toutes les populations qui ont connu dans leur histoire la déportation, une forme de diaspora, et parfois une forme d’asservissement, l’esclavage ici. C’est aussi un combat du quotidien dans une société où l’on vous regarde parfois de travers sans autre raison que votre couleur de peau, où, pire, on ne vous voit même pas, où l’on vous nie.
L’interview récente de Randy Weston dans Jazz Hot n°673 et les plus anciennes (n°576, n°508) le rappellent, et la recherche de Randy Weston sur ses racines, un grand thème de la littérature et du cinéma américain comme du jazz, n’est pas neuve dans le jazz et dans son histoire en particulier. Duke Ellington, qui inspire si précisément Randy Weston dans son jeu de piano et son expression artistique en général, encore ici, avec cette African Nubian Suite qui évoque les suites (African Suite, New Orleans Suite, etc.), avait ouvert la voie à ces fresques, sur une Afrique mythique en particulier.
L’environnement familial de Randy Weston, ses parents, y sont pour beaucoup qui l’ont bercé de l’histoire proche et lointaine de ses ancêtres pour percer la chape de plomb de la société des Etats-Unis qui recouvre, encore aujourd’hui, une partie de ses citoyens, avec le but évident de stériliser leur histoire.
Les Etats-Unis, dans leur ensemble, fourmillent de ces recherches, et cela prend toutes les formes du vivant, aussi bien dans l’art que dans la vie quotidienne, dans la recherche, historique en particulier, aussi bien que dans les formes d’organisation sociales et les pratiques quotidiennes, jusqu’aux codes vestimentaires, une manière de résister à la normalisation, même si la contrepartie est de renforcer le communautarisme et les réflexes identitaires. Martin Luther King reste en effet à ce jour le seul «politique» d’importance qui ait évité cet écueil par une vision universaliste, sans doute due à son état religieux (un paradoxe très américain), mais tous les grands artistes de la littérature (de Claude McKay à Chester Himes) et du jazz de l’âge d’or, (Louis Armstrong, Duke Ellington, Benny Carter, Dizzy Gillespie, Thelonious Monk, Charlie Parker, etc.) possédaient cette force et cette vision universaliste, née avec la Harlem Renaissance.
La référence à l’Afrique, élément de l’imaginaire et de la construction de l’individu, reste donc un élément fort dans une société communautarisée et ségréguée. Randy Weston a fait un retour en Afrique, d’autres seulement le voyage; pour d’autres encore, l’Afrique est seulement une mythologie. Mais pour tous, l’Afrique est la référence à une terre d‘élection, plus ou moins symbolique et concrète.
On trouvera donc tout naturel cet hommage à l’Afrique, mère de l’humanité, réalisé par Randy Weston, car c’est un thème récurrent de sa recherche personnelle et musicale, et pour lui un moyen de trouver des racines uniques à toute l’humanité dans une conception finalement universelle. Randy Weston a parcouru le monde, s’est fixé par périodes en Afrique, au Maroc en particulier, a joué avec des musiciens locaux, et a visiblement fait des recherches, à sa façon, sur l’histoire de ses ancêtres africains, un grand thème de sa discographie.
On peut d’ailleurs discuter ses visions ethno-musicales, les partager ou pas ou en partie, mais elles sont la base objective d’une conviction sincère, une sorte d’autoportrait d’un artiste américain et d’une œuvre très jazz d’une densité et d’une exceptionnelle beauté. Comme cela est dit dans le livret, avec honnêteté, ce n’est pas un disque de jazz ou pas tout à fait, rectifions-nous, car le jazz (la grande musique née aux Etats-Unis du vécu des Afro-Américains) y est omniprésente par la seule présence de Randy Weston et de certains musiciens (Billy Harper, T. K. Blue, Alex Blake, Lewis Nash…), par celle du blues (la matière et la forme), du swing (le phrasé) et le caractère hot de l’expression (le disque II en particulier), même la musique africaine peut partager certaines de ces qualités et si la présence de musiciens africains, de musique africaine, apporte une puissante couleur africaine à l’ensemble, même quand Randy Weston et Alex Blake, en duo, réalise cette belle synthèse très jazz dans l’exécution et si directement africaine dans l’inspiration et la couleur («Nanapa Panama Blues»); D’autant que ce n’est pas seulement un disque de musique, mais aussi un récit mythologique, un voyage, un texte, dans l’esprit des textes qui accompagnent la musique sacrée de Duke Ellington, encore lui, avec souvent un caractère poétique (Jayne Cortez), dit par le bon Wayne B. Chandler.
C’est également une affirmation politique, un spectacle en live, très américain, une rencontre avec un public et un exposé de tout ce qui constitue la particularité du grand Randy Weston. C’est une curiosité pour comprendre la société américaine et ses recherches, et l’actualité récente en renouvelle la portée.
Une Afrique mythique et rêvée permet donc de découvrir, pour ceux qui ne le connaissent pas, un personnage, formidable pianiste (un des rares disciples de Duke Ellington), un conteur et un grand artiste américain, et donc universel comme le sont les artistes de ce calibre, un homme parmi les plus attachants du jazz, d’une générosité exceptionnelle dans son art, dont il faut aussi comprendre le cheminement créatif pour véritablement apprécier l’œuvre.
Le disque a été autoproduit, c’est une autre raison de le rendre précieux, car Randy Weston l’a conçu comme un cadeau, un message, avec un livret en anglais, en espagnol et en français, un choix qui n’est pas sans signification
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Yves Sportis
© Jazz Hot n°679, printemps 2017

Fred Hersch Trio
Sunday Night at the Vanguard

A Cockeyed Optimist, Serpentine, The Optimum Thing, Calligram, Palomino, For No One, Everybody's Song But My Own, The Peacocks, We See, Solo Encore: Valentine
Fred Hersch (p), John Hébert (b), Eric McPherson (dm)
Enregistré le 27 mars 2016, New York
Durée: 1h 08’
Palmetto Records 2183 (Bertus)

Vous pouvez lire dans le n°679 du printemps une interview qui vous resitue la personnalité artistique toute en nuances de cet excellent pianiste, l’un des plus beaux héritiers, le plus beau selon nous, de la tradition de Bill Evans qu’il prolonge avec autant de qualités pianistiques qu’artistiques, dont une poésie qui ne fait aucun doute dans son inspiration. Il jouit pour cela du respect et de l’admiration de tous les musiciens de la scène du jazz, et ce disque comme les précédents, est une belle réussite car cet artiste est toujours d’une grande sincérité qui confère à toute son œuvre, jusqu’à ce jour, une forme de perfection, à la différence d’autres, parfois plus connus, qui, de la même tradition, n’ont ni l’inventivité, ni la conviction, ni la poésie nécessaire à cette expression. Le toucher lumineux de Fred Hersch est un régal, et il est ici brillamment secondé par John Hébert et Eric McPherson qui collent à la musique avec une belle musicalité.

Cet enregistrement au Village Vanguard trouve un écho explicatif dans l’interview qu’on vous laisse lire par ailleurs, et prolonge une histoire d’amour entre un musicien et un club commencé il y a quarante ans, quand Fred Hersch vint y écouter Dexter Gordon pour son retour aux Etats-Unis.
Cela dit, Fred Hersch est un musicien ancré dans la musique de haut niveau, en général, plus que dans le jazz, possédant, cela s’entend une grande culture classique et une expression, qui pour se situer aujourd’hui sur les scènes du jazz, et s’en inspirer souvent sur le plan rythmique, n’en est pas moins une musique d’un autre univers où le blues n’a aucune place. Cela n’enlève rien à la qualité de cette œuvre et de ce moment exceptionnel au Village Vanguard, sauf la profondeur d’une tradition complètement absente, et pour cause, du registre du pianiste. On peut en faire abstraction facilement, le disque est passionnant, mais il faut être clair, malgré le trio, et la structure rythmique de certains des thèmes, ce n’est finalement pas du jazz, sauf à réduire le jazz à une simple mise en forme ou une ambiance, fut-elle celle du Vanguard; et qualifier de jazz ce que le jazz n’est pas. Si vous voulez illustrer ce propos, écouter un disque de Kenny Barron, McCoy Tyner, Eric Reed, Cyrus Chestnut, Harold Mabern, et quelques autres, après avoir écouté ce disque
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Yves Sportis
© Jazz Hot n°679, printemps 2017

François Rilhac
It's Only a Paper Moon

I've Got He World on a String, Somebody Stole My Gal, Keepin' Out of Mischief Now, Lullaby in Rhythm, I Cover the Waterfront, Daintiness Rag, Ain't Misbehavin, Sugar, Sweet Lorraine, La Mère Michel, On the Sunny Side of the Street, Body and Soul, F Minor Stride, April in My Heart, It's Only a Paper Moon
François Rilhac (p)
Enregistré le 24 juin 1985, Paris
Durée: 1h 10' 14''
Black & Blue 8122 (Socadisc)

François Rilhac est une histoire tragique du jazz. Le 3 septembre 1992, ce grand garçon et pianiste de haut niveau de la tradition stride, mettait fin à ses jours. Il était né en 1960 et interrompait prématurément une carrière brillamment amorcée, avec déjà une petite discographie (Megalo Piano Stride, en solo chez Black & Blue, Echoes of Carolina avec Louis Mazetier en duo) et le respect et l’admiration de ses pairs, nationalement et au-delà des frontières. Cette perte d’un rare disciple de Fats Waller et James P. Johnson, aussi cruelle pour le jazz que pour ses amis et ses admirateurs, a laissé comme une ombre amère dans le milieu du jazz, sans doute aussi par toutes les promesses que son encore jeune talent laissait entrevoir au-delà de la perte de l’ami, de l’artiste.
Aujourd’hui, Black & Blue sort en disque cet enregistrement, retrouvé par miracle, effectué en 1985 à la Table d’Harmonie, un club aujourd’hui disparu qui fut créé par Jean-Pierre Bertrand, où l’on retrouve 15 titres inédits aussi brillants qu’émouvants de ce jeune pianiste. François Rilhac y est comme à son habitude très brillant, très fidèle à cette grande tradition du piano stride, et il y a 15 morceaux de bravoure (on a un faible pour son «F Minor Stride» véritablement splendide) comme on rêverait d’en voir en live, car le piano, à ce niveau, mérite le spectacle, le live, une dimension présente à l’origine et magnifiquement restituée ici.

Jean-Pierre Vignola (Jazz à Vienne, Le Méridien), Jean-Pierre Tahmazian (Black & Blue), Jean-Pierre Bertrand et Louis Mazetier (cf. Jazz Hot n°671), brillants pianistes sont à l’origine de cette sortie. Il paraît que le piano n’était pas excellent; on s’en aperçoit à peine devant la maestria de François Rilhac, et si une œuvre doit lui conférer l’immortalité, celle-ci peut tout à fait convenir. L’artiste la mérite. On peut avoir des regrets éternels pour la disparition de François Rilhac, mais on peut aussi maintenant l’évoquer avec la trace fulgurante qu’il laisse ici. Du très beau piano!

Yves Sportis
© Jazz Hot n°679, printemps 2017

Bernd Reiter Quintet
Workout

Workout, I Want to Hold Your Hand, Getting’ and Jettin’, All the Way, Uh Huh, Super Jet
Bernd Reiter (dm), Eric Alexander (ts), Helmut Kagerer (g), Olivier Hutman (p), Viktor Nyberg (b)

Enregistré le 27 février 2015, Bâle (Suisse)

Durée: 1h 01' 50''
SteepleChase 33123 (www.steeplechase.dk)


Né en 1982, ce batteur autrichien s’est formé au contact de Billy Cobham, John Riley, Lewis Nash, Jimmy Cobb et Charles Davis. Sa formation musicale avancée lui a permis de prendre part à des concerts classiques, expériences qu’il combine depuis toujours avec sa passion pour le jazz, et ses collaborations avec Harold Mabern, Kirk Lightsey, Cyrus Chestnut ou Steve Grossman. Dans un registre plus roots, il a aussi travaillé avec le trompettiste Jim Rotondi, sideman de Ray Charles et Lionel Hampton. Eric Alexander, dont le brio sur ce live est absolument renversant, déploie sur l’ensemble des pistes son inspiration hors pair aux termes d’une dette évidente envers Dexter Gordon. Le guitariste allemand Helmut Kagerer a un son feutré qui semble tout droit issu des premiers enregistrements de George Benson, tandis qu'Olivier Hutman maitrise sur le bout des doigts le vocabulaire et les rythmiques emblématiques du hard bop. Profitant des libertés offertes par un enregistrement en public, le quintet en profite pour allonger à plaisir la plupart des titres, les six morceaux présents ici durant tous plus de huit minutes. Ce disque se veut un hommage à Hank Mobley et Grant Green, deux références dont on respecte ici l’esprit plus que la lettre. L’album d’Hank Mobley, Workout, se voit octroyer une place éminente jusque dans le titre éponyme du CD, tandis que trois autres morceaux «I Want to Hold Your Hand», «All  the Way» et «Super Jet» procèdent des choix opérés par le band pour mettre en valeur son énergie collective. La basse de Viktor Nyberg apporte la vigueur et la chaleur d’une pulsation rythmique sans défaut, et on sent toute la cohésion acquise au fil des concerts, en ces épisodes conclusifs spécifiquement finalisés en vue d’un enregistrement live (les deux soirées au Bird’s Eye de Bale, en février 2015). Il faut dire que le partenariat avec Eric Alexander date de 2012, tandis que la collaboration du leader avec Kagerer remonte à 2013. Dès le premier titre, «Workout», où le leader se mesure à l’un  de ses héros, Philly Joe Jones, on sent que le groupe assume des velléités virtuoses sans ambiguïtés, qui placent le quintet dans une dimension expressionniste tout à fait légitime. Après ce tour de force, la reprise des Beatles «I Want to Hold Your Hand», méconnaissable, doit plus à Grant Green qu’aux Fab Four, et «Super Jet» est le jalon qui relie le combo à l’histoire du bebop, conservant toutefois, assez curieusement, une distance prudente avec la figure tutélaire de John Coltrane. Mais c’est certainement sur «All The Way» que le groupe affiche le plus clairement sa volonté de résilience, un titre qui met en évidence la dette de la comédie musicale hollywoodienne envers la musique afro-américaine. Un des tout meilleurs enregistrements live parus ces dernières années. CD.
Jean-Pierre Alenda
© Jazz Hot n°679, printemps 2017

Joe Lovano Quartet
Classic! Live at Newport

Big Ben, Bird's Eye View, Don't Ever Leave Me, I'm All For You, Kids Are Pretty People, Six and Four
Joe Lovano (ts), Hank jones (p), George Mraz (b), Lewis Nash (dm)
Enregistré le 14 août 2005, Newport (Rhode Island)
Durée: 57' 47''
Blue Note 0602547950383 (Universal)


Une nouveauté de 12 ans, quand elle réunit un aussi beau quartet, est toujours la bienvenue. Enregistré en live à l’été 2005 dans le cadre du Festival de Newport, elle évoque d’abord le regretté Hank Jones (à qui le disque est dédié par Joe Lovano), un pianiste toujours à son aise et parfait au sein d’une section rythmique de rêve avec l’élégant et savant George Mraz et un Lewis Nash qui apporte son jeu très fin bien qu’il remplisse tout l’espace.
Le leader du soir, Joe Lovano, ne s’y est pas trompé et on comprend son insistance à vouloir publier cet enregistrement. C’est du jazz dans sa forme la plus aboutie, d’où peut-être ce titre de Classic!. Joe Lovano rappelle dans les notes de livret qu’il a commencé à jouer avec un Hank Jones octogénaire, et le qualifie pourtant de génie du jazz moderne de tous les temps, car Hank Jones ne vieillit jamais, il reste «frais comme une marguerite» selon les mots de Joe Lovano.
Effectivement, il est difficile de ne pas ressentir chez lui cette éternité de la forme, ce sens de la perfection, une certaine épure, car il possède une sobriété d’expression qui contraste avec une imagination débordante dans l’accompagnement, les introductions, les chorus chez le pianiste dans sa longue carrière de 70 ans; un musicien toujours à l’aise dans tous les contextes, avec toujours ce qu’il faut d’accents blues, de swing.

Sa personnalité musicale, même dans ce rôle d’accompagnateur est telle, que c’est lui qui fixe la forme, d’autant que Joe Lovano, en jazzman de la tradition, possède cette qualité d’écoute, et ce respect sans doute, pour se couler dans le monde du pianiste, tout en restant lui-même. Un disque de jazz sans faille dont la qualité ne surprendra pas les amateurs connaissant déjà ces musiciens, mais a-t-on besoin d’être surpris pour apprécier de la belle musique de jazz? Une petite remarque: le magnifique «I’m All for You», écrit par Joe Lovano selon le livret, ressemble furieusement à «Body and Soul», et cela n’enlève rien à la beauté de l’interprétation du grand saxophoniste, particulièrement inspiré, dans une complicité extatique avec la section rythmique, un Hank Jones exceptionnel qui délivre un chorus ciselé avec petite citation debussyenne, et un George Mraz qui est au diapason de cette perfection. Ce thème mérite la publication et l’indispensable à lui seul, même s’il n’y a rien à jeter, et surtout pas le très swing and blues «Kids Are Pretty People» (Thad Jones) et l’intense «Six and Four» (Oliver Nelson), d’autres grands moments de ce disque.
Ce n’est pas le public enthousiaste de ce Live at Newport qui dira le contraire
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Yves Sportis
© Jazz Hot n°679, printemps 2017

Ellen Birath
& The Shadow Cats

Pull Me In, Feel the Beat, Sunday Night*, Like a Virgin, A Boy That I Know, Trooper, One Minute Man, Problem°, Oh Babe, So Low
Ellen Birath (voc), Matthieu Bost (as, cl, key), Manuel Faivre (tp), Thomas Ohresser (g), Marten Ingle (b), Thomas Join-Lambert (dm) + Paddy Sherlock* (tb), César Pastre° (elp)
Enregistré à Ris-Orangis (91) et Paris, date non communiquée
Durée: 37' 50''
Autoproduit (www.facebook.com/EllenBirath)

Amis lecteurs, nous vous donnons régulièrement des nouvelles d’Ellen Birath, chanteuse suédoise de 26 ans, installée à Paris depuis quelques années. Révélée par le zébulonesque et néanmoins pygmalion Paddy Sherlock (qui n’en est pas à son coup d’essai: Brisa Roché, Aurore Voilqué…), Ellen se produit chaque semaine – et depuis quelques saisons déjà – avec ou en alternance avec le tromboniste irlandais dans les pubs où ils trouvent un refuge accueillant pour le jazz (depuis octobre dernier, le Long Hop, dans le 5e arrondissement, les dimanche soirs). Après un premier album coloré et éclectique – sobrement intitulé Ellen Birath Band –, sorti en 2013, Ellen prend davantage de distance avec le jazz. Et vous savez quoi? On ne lui en veut même pas! Si la dominante de ce disque est plutôt rythm’n’blues, on passe par différentes ambiances: country, laquelle évoque le Pulp Fiction de Tarantino («Pull Me In»), reggae («Sunday Night»), rock’n’roll («Oh Babe») et aussi jazz («The Boy That I Know»). Ellen recycle même avec habileté un tube pop de Madonna («Like a Virgin») – on connaissait déjà sa version très plaisante de «The Love Cats» de The Cure, issu du précédent opus. En fait, Ellen Birath et ses Shadow Cats glissent d’un style à l’autre avec beaucoup de naturel tout affirmant un son très personnel qui doit autant à la belle guitare de Thomas Ohresser qu’à la prégnance des cuivres. Enfin, et surtout, le groupe se construit autour de la personnalité de sa chanteuse dont la voix racée imprime du relief sur chacun des titres. Excellente dans le registre sur lequel elle a bâti ce disque, Ellen est également une interprète de jazz talentueuse: il suffit pour s’en convaincre d’aller l’écouter, un mercredi par mois, au Tennessee (Paris 6e), avec l'indispensable Paddy et César Pastre, dérouler pour notre plus grand plaisir le répertoire d’Ella & Louis. Au demeurant, si l’idée ne trottait pas déjà dans la tête de nos trois amis, nous ne saurions trop les encourager à graver très vite ce même répertoire sur une galette. En attendant, on peut égayer le quotidien de sa platine avec Ellen Birath & The Shadow Cats, voire aller applaudir cette joyeuse formation au désormais cultissime Caveau de La Huchette (où elle est programmée chaque mois) si on a des fourmis dans les pieds.
Jérôme Partage
© Jazz Hot n°678, hiver 2016-2017

Rhoda Scott Lady Quartet
We Free Queens

We Free Queens, I Wanna Move, Que reste-t-il de nos amours, One by One, Rhoda’s Delight, Valse à Charlotte, Joke, What I’d Say
Rhoda Scott (org), Sophie Alour (ts), Lisa Cat-Berro (as), Julie Saury (dm) + Géraldine Laurent (as), Anne Paceo (dm), Julien Alour (tp)

Enregistré en 2016, Paris

Durée: 43’

Sunset Records (L’Autre Distribution)

Ce disque inaugure le label lancé par le club de la rue des Lombards, le Sunset-Sunside, lequel accueille régulièrement d’ailleurs des enregistrements live, notamment ceux de Gérard Térronès pour Futura-Marge. Le patron des lieux, Stéphane Portet, ne se contente donc plus de recevoir les musiciens –qui trouvent chez lui des conditions propices pour graver leurs sessions–, et passe ainsi à la production avec le Lady Quartet de Rhoda Scott et un titre, We Free Queens, qui est certainement en clin d’œil au We Free Kings de Roland Kirk. Sur ce disque se trouve ainsi réuni le gratin du jazz féminin en France, toutes générations confondues, emmenée par son aînée Rhoda Scott (née en 1938), française d’adoption depuis 1967. On continue d’admirer Rhoda pour le ballet qu’elle effectue sur la pédalier: elle reste l’une des rares joueuses d’orgue Hammond à pouvoir ainsi se passer de contrebasse. Par ailleurs, ces ladies s’entendent à merveille. On sent le plaisir d’être ensemble, c’est la fête, ça joue et ça swingue. Julie Saury, fille de Maxim (en souvenir duquel elle vient de sortir un disque-hommage) sait d’où vient le jazz et tient le fil de la tradition du bout des baguettes. La batteuse invitée, Anne Paceo, plus connue du public, se situe quant à elle dans un registre plus contemporain. Les trois saxophonistes renouent avec la bonne vieille habitude de «se tirer la bourre», pour le meilleur. Il faut les écouter sur «I Wanna Move»: ça déménage! Sur le soutien incendiaire de l’orgue, un solo de la ténor Sophie Alour explose. Cette dernière mène d’ailleurs la danse sur sa composition «Joke», une véritable fête. «Que reste-t-il de nos amours», la belle chanson de Charles Trenet, est distillée avec une délicatesse mélancolique, toujours par Sophie Alour, qui colle parfaitement aux paroles qu’on a l’impression d’entendre susurrer. Et la reprise à l’orgue n’est pas sans évoquer Erroll Garner avec ce léger décalage basse main gauche. «La Valse à Charlotte», thème de Rhoda Scott, est magnifiquement arrangé pour deux saxes et interprétée façon valse swing-musette. Le frère de Sophie Alour, Julien, est le seul homme de l’affaire; il intervient discrètement, mais avec à-propos, sur deux morceaux. Le disque baigne ainsi dans une atmosphère funk-blues et même rythm’n blues sur le tube de Ray Charles, «What I’d Say», sacrément enlevé, avec quelques «Oh Oh, Ah Ah» de rigueur pour terminer ce concert, d’une belle homogénéité.
Serge Baudot
© Jazz Hot n°678, hiver 2016-2017

Delfeayo Marsalis/Uptown Jazz Orchestra
Make America Great Again!

Star Sprangled Banner, Snowball, Second Line, Back to Africa, Make America Great Again, Dream On Robben, Symphony in Riffs, Put Your Right Foot Forward, All of Me, Living Free and Running Wild, Skylark, Java, Fanfare For the Common Man, Dream on Robben
Delfeayo Marsalis (tb), Uptown Music Theatre Choir, Uptown Jazz Orchestra : Andrew Baham, Scott Frock, John Gray, Jamelle Williams (tp), Brice Miller (tp, voc), Terrance Taplin, Charles Williams, Jeffrey Miller, T.J. Norris, Maurice Trosclair (tb), Khari Allen Lee (as, ss), Jeronne Ansari (as), Roderick Paulin (ts, as), Gregory Agid (cl, ts), Scott Johnson (ts, bs), Roger Lewis (bs), Kyle Roussel, Meghan Swartz (p), David Pulphus (b), Herlin Riley, Peter Varnado (dm), Joseph Dyson Jr (dm, perc), Alexey Marti (perc) + Dee-1 (rap), Wendell Pierce (narration), Cynthia Liggins Thomas (voc), John Culbreth (tp), Jeff Alpert (btb), Branford Marsalis, Victor Goines (ts), Oliver Bonie (bar)

Enregistré les 29 novembre, 29-31 décembre 2015, New Orleans (Louisiane)
Durée: 1h 02' 48''
Troubadour Jass Records 103016 (www.dmarsalis.com)

Nous n'aborderons pas ici les connotations politiques de ce disque, ni le fait que Delfeayo Marsalis ne s'attendait peut-être pas à ce que son titre soit le slogan du 45eprésident des Etats-Unis... Bref, après l'hymne américain joué par la section de sax dans un style identique à celui du Quatuor de Saxophones de la Garde Républicaine, l'album nous présente une façon de jouer hot dès l'ostinato de sax baryton (Roger Lewis) sur des percussions dans «Snowball» (le clarinettiste devant être Victor Goines ou Gregory Agid). Bonne intervention de Roderick Paulin (ts). Cette «Second Line» n'a rien à voir avec celle de Paul Barbarin et elle nous plonge dans l'univers ellingtonien, introduit par Gregory Agid (cl) proche de Jimmy Hamilton. Tout l'orchestre sonne superbement, soutenu par le maître, Herlin Riley. Andrew Baham (tp) prend un solo très jazz. On retiendra aussi le travail avec plunger de Terrance Taplin (tb). Introduction mingusienne dans «Back to Africa», puis le chœur et le rappeur (supportable grâce au tempo de Joseph Dyson) précèdent des solos à la J.J. Johnson de Delfeayo, coltranien (pas le son) de Branford. Orchestration luxuriante (et assez complexe). Narrateur de bla-bla politique naïf dans «Make America Great Again!» avec joyeuse réponse du chœur. Bref c'est le solo wyntonien d'Andrew Baham que nous apprécions. Superbe drumming d'Herlin Riley derrière Khari Allen Lee (as) genre Wess Anderson. Cynthia Liggins Thomas chante (bien) dans «Dream on Robben», genre de composition simple dont Pharoah Sanders était capable. Delfeayo prend un solo pouvant évoquer Lawrence Brown. A noter qu'il joue un trombone Courtois AC402TR, comme Taplin et Jeffrey Miller. Justement la section de trombones intervient au début de «Symphony in Riffs». La section de sax y sonne bien aussi. Baham pend un solide solo (nous avions apprécié ce trompettiste à Ascona, festival qui nous permit aussi de découvrir Taplin, Agid, Kyle Roussel et autres de ces instrumentistes qui n'intéressent pas les médias jazz en France). Bon solo de Khari Allen Lee, et un peu timide de Meghan Swartz. «Put Your Right Foot Forward» nous amène dans l'univers des brass bands funky de New Orleans (Peter Varnado, dm). Brice Miller (parolier) et le chœur interviennent, puis en solo Roger Lewis (bs), gloire du Dirty Dozen fortement évoqué ici. L'alternative de trombone sent bon la parade (Charles Williams, Jeffrey Miller) tout comme les riffs. Agid (cl) plane au-dessus de la masse sonore. Du jazz orthodoxe par Kyle Roussel en trio dans «All of Me» (Pulphus, b, Riley, dm) puis le relais est pris par tout l'orchestre qui swingue un excellent arrangement. Retour du chœur et de l'envahissant rappeur dans «Living Free and Running Wild» richement orchestré par Phil Sims. Le solo de Branford fait un peu remplissage. La section de sax amène (et accompagne) la ballade «Skylark», orchestrée par Delfeayo qui en est le charmant soliste (beau jeu de balais d'Herlin Riley). Les sax sont encore à l'honneur dans «Java» où Roderick Paulin est l'excellent soliste au son épais. Très pompeuse l'introduction de cuivres pour la «Fanfare for the Common Man», orchestrée par Delfeayo, puis la solennité fait un peu musique de film. Vient ensuite le solo de Delfeayo, seul moment swing. Le bonus track est la version instrumentale de «Dream on Robben» (orchestration Kris Berg) avec Khari Allen Lee (ss), qui a écouté Coltrane, et le drumming superlatif d'Herlin Riley. Bref, il y a de tout dans ce nouvel album de Delfeayo Marsalis, notamment du bon.

Michel Laplace
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Dancing

Hipsters Hop, Gavotte I (English Suite n°6), Charleston, Dream Dancing, Diplomata, Lion's Steps, Ballet of the Dunes, All You Want to Do Is Dance, Sandancer, Carioca, Premier Bal, Ragtime Dance, Moonlight Serenade, Salir a la luz, Original Dixieland One-Step, Dancing on the Celling
Colin Dawson (tp, voc), Chris Hopkins (as), Bernd Lhotzky (p), Oliver Mewes (dm)
Enregistré les 26-28 mai 2015, Kefermarkt (Autriche)
Durée: 1h 01' 43''
Act 9103-2 (Harmonia Mundi
)

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A tribute to Bix Beiderbecke

CD1: Ol' Man River (intro), At the Jazz Band Ball, Everything That Was, I'm Coming Virginia, Thou Swell, In the Dark (tango), At Children's Corner, Happy Feet, I'll Be a Friend With Pleasure, Nix Like Bix, Singin' the Blues, The Boy from Davenport, Jazz Me Blues, Ol' Man River
CD2: At the Jazz Band Ball, I'm Coming Virginia, Singin' the Blues, Jazz Me Blues, Blue River, Thou Swell, Clarinet Marmalade, Way Down Yonder in New Orleans; Royal Garden Blues, In a Mist
CD1: Colin Dawson (cnt, tp), Shannon Barnett (tb, voc), Emile Parisien (ss), Chris Hopkins (as), Mulo Francel (C mel, g), Bern Lhotzky (p), Henning Gailling (b), Oliver Mewes (dm), Pete York (dm, perc, voc) ; CD2: Bix Beiderbecke (cnt, p), Fred Farrar, Ray Lodwig (tp), Bill Rank, Miff Mole, Lloyd Turner (tb), Izzy Friedman (cl), Don Murray, Jimmy Dorsey (cl, as), Doc Ryker (as), Frank Trumbauer (s), Adrian Rollini, Min Leibrook (bs), Joe Venuti (vln), Frank Signorelli, Irving Riskin, Roy Bargy, Paul Mertz (p), Eddie Lang (g), Howdy Quicksell (bjo), Steve Brown (b), Chauncey Morehouse, Hal McDonald (dm), Lewis James (voc)
Enregistré les 1-3 août 2016, Munich (Allemagne) + du 4 février 1927 au 17 avril 1928, New York
Durée: 1h 01' 09'' + 30' 17''
Act 9826-2 (Harmonia Mundi)

L'hommage à Bix, proposé par Echoes of Swing, se présente en deux CDs: un premier, enregistré par le groupe allemand et ses invités, un second qui regroupe des enregistrements originaux de 1928. De ce dernier nous ne dirons rien, sinon que tout le monde devrait connaître au moins «I'm Coming Virginia» et «Singin' the Blues» (celui-là fit impression, dès sa sortie en 1927 sur les deux communautés de musiciens dits jazz). Le livret de ce projet nous affirme: «Our perceptions of major figures in music from previous epochs tend to change over the course of time». C'est juste. Bix fut d'abord adulé et mis au même rang que Louis Armstrong par les premières générations de musiciens blancs américains, anglais, français (Philippe Brun), etc. Puis, dès que le premier théoricien (Hugues Panassié) sentit ce qu’était le hot et le swing, Bix et ses confrères furent placés au purgatoire. Aujourd'hui, où l'on n'a plus aucune notion de ce qui est jazz ou non, Bix a repris une place au rang des incontournables. Les Bix, Trumbauer et Lang ont de toute façon eut une influence respectable. L'équipe d'Echoes of Swing avait le choix entre épouser le style rythmique et expressif de ces anciens ou de reprendre leur répertoire à une manière d'aujourd'hui. Or le répertoire n'est rien, seule la façon de le jouer importe. Il n'y a donc rien de Bix et Trumbauer dans ces reprises (augmentées de quelques originaux). Ce n'est pas moins intéressant pour autant. L'arrangement de Bernd Lhotzky d'un «At the Jazz Band Ball» à peine reconnaissance, a plus de swing que les équipes de Bix. La sonorité de Colin Dawson au cornet Schilke dans «Ol' Man River» est chaude avec un vibrato qui n'évoque en rien Bix, mais c'est aussi beau que court. Colin Dawon peut évoquer Chet Baker dans le quartet sans piano sur «Thou Swell» où Shannon Barnett fait penser à Bob Brookmeyer. Mulo Francel utilise un vieil instrument, le C melody sax, emblème de Trumbauer, pour une expressivité bien différente : belle sonorité chaude dans l'exposé de «Everything That Was» qu'il a signé, puis des fantaisies dans le développement qui rappellent James Carter. Son arrangement d'«In the Dark» n'évoque Bix que dans le piano en coda. «At Children Corner» composé par Lhotzky fait plus clairement référence à Debussy et Bix, avec changements de tempo. Très belle musique par Echoes of Swing sans invités, où chacun a soigné la sonorité (cornet clair de Colin, alto léger de Chris, piano délicat de Bernd, et variété rythmique d'Oliver). Le traitement rythmiquement funky d'«Happy Feet» est réjouissant! Excellents solos de Francel, Barnett, Hopkins, Dawson et des deux batteurs! Bravo à Mulo Francel pour l'arrangement. Traitement bossa de «I'll Be a Friend With Pleasure» avec un excellent alto carterien de Chris Hopkins et une partie chantée bien venue de Pete York. Absence du drame qu'on perçoit dans le sublime solo de Bix dans la version d'origine (regrettablement absente de la réédition); d'ailleurs pour mettre à mort toute comparaison, le présent arrangement ne fait pas appel au cornet! Shannon Barnett joue en duo avec Henning Gailing (b) sa composition «Nix Like Bix» (d'après «Blue River») ; du très bon trombone, très mobile avec parfois un caractère vocal dans la sonorité. Version swing du «Singin' the Blues» revu par Colin Dawson (tous les solos sont bons). Le «Jazz Me Blues» est abordé sur un tempo inhabituel. Après l'excellent solo de Barnett, Emile Parisien s'exprime de façon bien intégrée. Pas une seconde de passéisme et de la musique de qualité.
Il en va de même de l’albumDancing, qui s'en prend à la danse («Charleston» décortiqué ; «Carioca» virtuose etc). Dans le dansant «Diplomata» de Pixinguinha, Colin Dawson a une excellente sonorité appropriée, sans et avec sourdine. Il chante à la Chet Baker notamment dans «Dream Dancing» (beau son d'alto de Chris Hopkins). Relevons la «Gavotte» de Bach (Colin Dawson s'en sort bien avec le phrasé classique) et «Ragtime Dance» de Joplin. «Lion's Steps» évoque parfaitement Willie Smith, et la prestation de Bernd Lhotzky est délicieuse. Le traitement de l'«Original Dixieland One-Step» sonne un peu comme du John Kirby. Enfin, il y a de bonnes compositions personnelles («Ballet of the Dunes» de Chris Hopkins…). De quoi vous surprendre et v
ous satisfaire.

Michel Laplace
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Bob Mintzer
All L.A. Band

El Caborojeno, Havin' Some Fun, Home Basie, Ellis Island, Original People, New Rochelle, Runferyerlife, Latin Dance, Slo Funk, Tribute
Bob Mintzer (ts, arr), Wayne Bergeron, James Blackwell, John Thomas, Chad Willis, Michael Stever (tp), Bob McChesney, Erik Hughes, Julianne Gralle, Craig Gosnell (tb), Bob Sheppard (as), Adam Schroeder (bar), Russ Ferrante (p), Larry Koonse (g), Edwin Livingston (b), Peter Erskine (dm), Aaron Serfaty (perc)
Enregistré à Los Angeles (Californie), date non précisée
Durée: 1h 02' 24''
Fuzzy Music PEPCD022 (www.bobmintzer.com)

 

La collaboration entre Bob Mintzer et Peter Erskine ne date pas d'aujourd'hui. L'expérience de Bob Mintzer dans l'orchestre de Buddy Rich l'a amené à comprendre que le batteur est le socle du big band. C'est l'œuvre collective plus que les solos qui comptent ici étant donné la qualité superlative des sections de cuivres! Wayne Bergeron est l'un des meilleurs lead trompettes du moment. Bob Mintzer fait une place, et c'est inévitable de nos jours, à l'influence cubaine dans trois titres : «El Caborojeno» (solo bop standardisé de Michael Stever, tp, qui a une solide technique), «Ellis Island» (en 6/8 d'où un phrasé orchestral biscornu incompatible avec le swing; bon travail des sections de trombones et trompettes, solo d'Adam Schroeder, bar), «Latin Dance» (solo de Mintzer sur des motifs complexes et répétitifs de trombones et trompettes, solo Bob McChesney, très technique comme toujours, retour au sax ténor puis passage Erskine-Serfaty). Touche reggae dans «Original People» qui vaut pour le travail de la section de trombones au son ample. Notez le passage en 4/4 ternaire pour que les solos swinguent (écoutez le solo swing de trompette et juste après les constructions des sections de souffleurs sans swing). Tout cela est évidemment rythmique ce qui n'est pas synonyme de swing. Fanfare classique pour trompette (Wayne Bergeron) et section de trombones avant le thème «New Rochelle» sur un drumming binaire, à l'origine écrit par Mintzer pour les Yellowjackets. Solo de Russ Ferrante, puis belle écriture superposée des trois sections de souffleurs et un bon solo de Bob Mintzer dans la lignée Stanley Turrentine, Hank Mobley. Aussi bien que ce soit, ça tranche avec le «Runferyerlife», en tempo rapide, typiquement bop. Bon solo de Bob Mintzer, puis incroyable de virtuosité de Bob McChesnel et enfin de Peter Erskine. Wayne Bergeron assure une partie pas évidente. Une influence directe de Count Basie se trouve dans «Havin' Some Fun». Placé juste après «El Caborojeno», on a l'illustration (involontaire) de ce qui swingue par rapport à ce qui est bien mais sans swing. Solos de Bob Mintzer et Adam Schroeder, mais c'est le travail des sections de trompettes (surtout), de trombones et saxophones qui fait l'intérêt de ce titre, ainsi que la partie de Peter Erskine aux balais! «Home Basie» se veut le mariage du big band swing et du R&B. En fait c'est un rythme funky sur lequel on greffe un travail superlatif de précision des sections de trompettes (Wayne Bergeron!) et saxophones. Bob Mintzer prend un solo charnu qui se veut dans la lignée de King Curtis et Junior Walker (ce qui me laisse perplexe). «Tribute» est dédié aux musiciens sortis de l'école Basie et plus spécialement à Thad Jones. Il y a d'abord le piano sobre et swing de Russ Ferrante avant l'entrée parfaitement swing de l'orchestre! Bob Mintzer propose un solo lyrique et robuste. Amusant passage sur un rythme de marche pour les trompettes, avant le retour de tout l'orchestre à un swing bien extériorisé (bon drumming de Peter Erskine) et un solo bop de Michael Stever que n'aurait pas renié Thad Jones (Erskine pousse bien). «Slo Funk» fut écrit pour le big band Buddy Rich, c'est l'occasion d'un solo de Bob Sheppard (as), puis du leader. Gros travail du lead trompette comme pour tous les arrangements destinés à Buddy Rich. Au total c'est un disque remarquable de la conception plurielle que l'on a aujourd'hui du big band. Pour les musiciens, sachez que des play-along et les partitions sont disponibles sur le site internet du leader.

Michel Laplace
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Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueBen Adkins
Sal-ma-gun-di

Lucky, Fungii Mama, Let's Dance (The Night Away), You and the Night and the Music, When You Smile at Me, That Jambalaya, Five in Time, Chelsea Bridge, Cheryl, When You Smile at Me
Ben Adkins (dm), Alphonso Horne (tp, fgh ), Joshua Bowlus (p, elp), Paul Miller (g), Stan Piper (b) + Michael Emmert (ts), Chris Adkins (elg), Linda Cole (voc )
Enregistré en 2016, New Orleans (Californie)
Durée: 57' 04''
Ben Adkins Music 190394498177 (www.benadkinsmusic.com)

Le titre veut dire pot-pourri et c'est bien d'un mélange de genres dont il s'agit. L'ambition: «keeping alive the tradition of jazz and being wrapped in a cellophane of modern sounds». En tout cas, c'est le premier album sous son nom du batteur Benjamin Adkins, originaire de Jacksonville, ex-élève en Floride de Danny Gottlieb (2009) et Leon Anderson (2011). La plupart des titres sont joués en quartet sans trompette. Hélas, Joshua Bowlus utilise le plus souvent le Rhodes, alors qu'il sait faire sonner le piano de belle façon comme dans «Cheryl» de Charlie Parker (excellent jeu de balais du leader) et dans l'une des meilleures plages de l'album, la version chantée de «When You Smile at Me» avec l'émouvante Linda Cole (inflexions à la Billie Holiday). Paul Miller est un guitariste pop («When You Smile at Me», trop long; «Five in Time»). Stan Piper a un son ample de qualité. Le leader a des qualités aux balais («You and the Night and the Music»). Curieusement, le thème rollinsien «Fungii Mama» de Blue Mitchell est joué sans trompette. En dehors de Linda Cole, l'intérêt de cet album c'est qu'il permet d'entendre, dans quatre titres, le jeune trompettiste Alphonso Horne, natif de Jacksonville, diplômé de la Florida State University, protégé de Marcus Roberts. Dans «Lucky», thème un peu monkien de Ben Adkins, Alphonso Horne intervient d'abord en duo avec Stan Piper, puis dans un solo bop avec la rythmique. On apprécie sa sonorité chantante dans «Let's Dance (The Night Away)». Les deux meilleurs titres sont «That Jambalaya» sur un rythme de parade (petits riffs de Horne derrière le Rhodes et la guitare, solo de trompette avec le plunger et growl: toutefois la forme est supérieure au contenu) et la ballade «Chelsea Bridge» de Billy Strayhorn (où Horne démontre sa classe potentielle; bon solo de basse aussi)
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Michel Laplace
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Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueAl Strong
Love Strong. Volume 1

Getaway 9, Itsy Bitsy Spider, Lilly's Lullaby, CI's Blues, My Favorite Things, Fond of You, Liquid, Voyage, Was, Blue Monk
Al Strong (tp, fgh), Alan Thompson (ss), James Gates (as), Bluford Thompson (ts), Shaena Ryan Martin (bar), Ryan Hanseler (p, elp), Lovell Bradford (p, org), Charles Robinson, Joel Holloway (org), J.C. Martin (g), Lance Scott (b), Jeremy Clemons (dm, clavinet), Lajhi Hampden (dm), Brevan Hampden (perc) + Ira Wiggins (fl), Lummie Spann Jr (as), Brian Miller (ts), Joey Calderazzo (p), Devonne Harris (elp), Ameen Saleem (b), KidzNotes Mozart Chorus
Enregistré le 17 décembre 2014, les 6 et 7 février 2015, Kernersville (Caroline du Nord)
Durée: 1h 00' 19''
Al Strong Music (www.alstrongmusic.com)

Love Strong
est un disque «pour se sentir bien» («a feel good record»), ce qui implique qu'il y en ait (sans doute moins volontairement avoué) pour se sentir mal (nous ne citons personne). Albert Strong, élevé à Washington, a rencontré ce qu'on appelle «jazz» à l'âge de 15 ans. Il est un produit de la Duke Ellington School for Performing Art. C'est Michael Hackett qui lui a enseigné l'émission des notes sur une trompette. Un grand-père l'a initié à Ray Charles, Jimmy Smith, Donald Byrd. Depuis, Al Strong qui émerge à partir de 1998, a joué avec Aretha Franklin et Branford Marsalis. Et en effet on est surpris à l'écoute du premier titre, «Getaway 9» d'entendre du (hard) bop sur tempo rapide parfaitement assimilé par Al Strong («strong» en effet), Bluford Thompson et le trio rythmique (bon solo de Jeremy Clemons)! «Itsy Bitsy Spider» est un solo de trompette (démarquage de « Au clair de la lune») en dehors de l'intervention de voix d'enfants au début et à la fin. Al Strong a un son charnu, robuste et chantant avec un léger vibrato en fin de phrases. Cette qualité se retrouve dans «Lilly's Lullaby». Al sait utiliser les émissions de son voilée pour donner de l'émotion aux notes. C'est la guitare bluesy de J.C. Martin qui introduit un «CI's Blues» deuxième moment de pur (hard) bop. Al Strong joue avec autant de classe qu'un Roy Hargrove, avec des attaques à la Lee Morgan! Coda très blues. Il est impossible aujourd'hui d'éviter la touche latine qui surgit dans cet intéressant arrangement de «My Favorite Things». Effets électroniques dans le solo de trompette. Utilisation bien venue de l'orgue (Lovell Bradford). Climat Jazz Messengers dans «Fond of You». Bluford Thompson y trouve des accents à la Benny Golson. Bon drumming de Lajhi Hampden, remarquable lignes de basse de Lance Scott, piano soul de Ryan Hanseler. Le reste n'est pas de la même veine. Al Strong diversifie pour ne pas passer pour un ringard (et il a le droit d'aimer ça aussi). Passe encore pour le funk festif qui prend «Blue Monk» pour otage, comme l'avait déjà fait le Dirty Dozen Brass Band (auquel on pense), avec sa guitare à pédale (bon solo hargneux de Bluford Thompson). Les trois autres titres, avec piano bla-bla (Lovell Bradford) sans swing dans «Voyage», sont des pièces de «climat» qui permettent malgré tout d'apprécier la sonorité de bugle et de trompette avec sourdine harmon du leader. Au total tous ceux qui restent à aimer leur bop hard devraient s'intéresser à Al Strong et à ce disque
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Michel Laplace
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Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueHouben/Loos/Maurane
HLM

Enfance, Potion magique, Overloos, Peccadille, Incantation pour les Etoiles, Morceau en forme de Nougarose, Savapapapa, Les chevilles de Valery
Steve Houben (fl, as, ss), Charles Loos (p, key), Maurane (g, voc)
Enregistré en novembre 1985, Bruxelles (Belgique)
Durée: 40' 23''
Igloo Records 043 (Socadisc)

Après un beau premier galop au Québec et avant Starmania, Maurane est revenue à Bruxelles poser sa voix puissante et son feeling jazz mâtiné de «Nougarose» en 1985. Dans les mois qui suivent, sa rencontre avec les musiciens qui gravitent autour des dix ans d’âge des Lundis d’Hortense n’est pas une surprise. La chanteuse qui est aussi guitariste («Savapapapa») et compositrice («Overloos») se fait instrumentiste par onomatopées inclusives («Incantation pour les étoiles»). On appréciera son talent d’improvisatrice, notamment sur «Morceau en forme de Nougarose». C’est surtout la «manière» de Charles Loos qui est affirmée ici; sa musicalité, l’approche mélodique de ses composition. Par sa sensibilité et sa maîtrise, Steve Houben, qui a déjà enregistré «Steve Houben And Strings» en 1983, s’allie avec évidence aux harmonies de Charles Loos («Peccadille»). Sa composition «Enfance» est devenue un grand classique du jazz belge. Puisqu’aujourd’hui la chanteuse qu’on a dans l’oreille masque le talent initial de Maurane, cette réédition faite par Igloo se faisait essentielle. A noter: un supplément par rapport au 33 tours originel (Igloo 038): le duo Loos-Houben sur «Les Chevilles de Valéry».

Jean-Marie Hacquier
© Jazz Hot n°678, hiver 2016-2017

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueBig Noise
Live

What’ Cha-Call-‘Em Blues, Down by the Riverside, Make Me a Pallet On the Floor, Carry Me Back to Old Virginny, Big Chief, Old Stack O’Lee Blues, Jesus on the Mainline, Oh, Didn’t He Ramble, Cornet Chop Suey, Savoy Blues, Forty Second Street, Mardi Gras Mambo, My Indian Red, (I’ll Be Glad When You’re Dead) You Rascal You, Black and Blue
Raphaël D’Agostino (cnt, voc), Johan Dupont (p, voc), Max Malkomes (b, voc), Laurent Vigneron (dm)
Enregistré les 10 et 11 janvier 2016, Bruxelles (Belgique)
Durée: 1h 18' 50''
Igloo Records 274 (Socadisc)

Déjà sept ans que ce quartet wallon reprend le vieux répertoire du Delta, surprenant les festivaliers le plus souvent habitués aux expériences créatives et autres amalgames ethniques. Ils nous ont fait danser à Brosella, à Comblain ou Rossignol. Avec ce troisième album, enregistré au Théâtre des Riches Claires (Bruxelles), c’est une sorte de travelling entre Canal Street et Jackson Square qu’ils recréent, rappelant à qui voudrait l’oublier que notre musique est née dans la rue. La démarche de ces jeunes musiciens est essentiellement festive. A côté d’un cornettiste-chanteur («Black and Blue») qui privilégie les accents et le vibrato à la Buddy Bolden, on écoute un contrebassiste essentiel («Old Stack O’Lee Blues») et un batteur qui, avec ses wood-blocks, ses cow-bells, ses bass-drums, ses roulements, et son tempo inébranlable paie tribut à Baby Dods, Chick Webb et Gene Krupa («Oh, Didn’t He Ramble», «Forty Second Street»). Plus surprenante est la présence dans ce quartet d’un pianiste protéiforme: Johan Dupont. On peut l’écouter comme concertiste classique, accompagnateur de chanteurs, sideman bop ou résolument impliqué dans les expériences contemporaines. Avec Big Noise, vous apprécierez autant sa délicatesse sur «Black And Blue» que sa vélocité sur «Big Chief». Big Noise parcourt les origines en chant-chorales («My Indian Red»), de l’église au bordel, de «Jesus on the Mainline» jusqu’au très païen «Mardi Gras Mambo». Cette formation minimale, sans clarinette ni trombone, transpire le swing et la vieille tradition, mais surtout la joie d’être ensemble, de jouer sans fards, en amitié, modestie et partage.

Jean-Marie Hacquier
© Jazz Hot n°678, hiver 2016-2017

Jean-Pierre Bertrand/Frank Muschalle
Piano Brotherhood

Lucky Shuffle, Rhythm Boogie, Blues O'Clock, Midnight Boogie, If You're Not Mine, Boogie Woogie Blues, Sixth Avenue Express, Piano Brotherhood, Why Did You Do That to Me, A Fred's Smile for the Boogie Man, Funny & Uprising, Blues with a Feeling, Swanee River Boogie, Searing Blues, Ammons Warlock Boogie
Jean-Pierre Bertrand, Frank Muschalle (p), Dani Gugolz (b, voc), Peter Müller (dm)
Enregistré les 1er et 2 décembre 2014, Dijon (21)
Durée: 47' 51''
Black & Blue 801-2 (Socadisc)

Frank Muschalle
Live in Vannes

Blue Mor-Bihan, Arradon Arrival, More Sweets Darling, Slotcar Boogie, Mr Freddie Blues, Cooney Vaughn's Stremblin' Blues, Born's Boogie, Vannes'n Waltz, Nod to Wilson, Sheik of Araby, If I Didn't Love You Like I Do, Spooky'n Blue, Bass Goin' Crazy, Hmm? What?, Pastry, Mama You Don't Mean Me no Good, Splashin' Around with the Kids
Frank Muschalle (p)

Enregistré les 22 et 23 avril 2015, Vannes (56)

Durée: 1h 03' 18''

Styx Records 1078 (www.styxrecords.com)

Jean-Paul Amouroux
Plays Rock'n Roll Hits in Boogie Woogie

I'm Walking*, Wild Cat, You Never Can Tell*, Be-Bop-a-Lula, Lucille*, Memphis Tennesse, Dim Dim the Lights*, School Days, Pony Time*, A Mess of Blues, Rock Around the Clock*, I Gotta Know, Tutti Frutti*, Dirty Dirty Feeling, Jambalaya*, No Particular Place to Go, Rock the Bop*, Johnny B Goode, You Talk Too Much*, C'mon Everybody, I'm Ready*, Rock and Roll Music, I Want to Walk You Home*, Don't Be Cruel, Ya Ya*, Happy Baby*
Jean-Paul Amouroux (p), Claude Braud (ts*), François Fournet (g), Enzo Mucci (b), Simon Boyer (dm)
Enregistré les 16 et 17 juin 3015, Draveil (91)
Durée: 1h 04' 59''
Black & Blue 791-2 (Socadisc)

Malgré tout le savoir-faire de ces pianistes, le boogie woogie peut générer une certaine lassitude. Pour la rompre, le duo Bertand-Muschalle, disciple du tandem Pete Johnson-Albert Ammons («Sixth Avenue Express») sollicite parfois un bassiste genre Willie Dixon («Why Did You Do That to Me» de Big Bill Broonzy), d'ailleurs chanteur capable («Blues with a Feeling») et un batteur efficace («Blues O'Clock»). On n'est pas loin du rock'n roll («Midnight Boogie»). Alterner avec du blues low down («Piano Brotherhood») est donc bien venu. Le «If You're not Mine», excellent thème de Lafayette Leake compte parmi les bons moments de ce CD qui à côté de reprises propose aussi des compositions originales.

Celles-ci sont très présentes dans le dur exercice du solo qu'assume Frank Muschalle sur son Live in Vannes. Elles sont souvent excellentes («Blue Mor-Bihan», «Vannes'n' Waltz», «Hum? What?»). L'album ne comprend donc pas que du boogie. Muschalle est un excellent pianiste qui joue très plaisamment des morceaux qui ne méritent pas l'oubli comme «Mr Freddie's Blues» de Freddie Shayne, «Bass Goin' Crazy» d'Albert Ammons, «Pastry» de Sonny Thompson-Henry Glover et du Little Brother Montgomery, «Cooney Vaughn's Tremblin' Blues» et «Mama, You Don't Mean Me no Good». Un des sommets du CD est «Nod to Wilson», démarquage du «Blues in C Sharp Minor» de Teddy Wilson : du piano incontournablement jazz, et de classe! On retiendra aussi, dans ce disque, plus que plaisant, le bon thème «If I Didn't Love You Like I Do» de Julius Dixon (1913-2004) qui donna aussi avec la parolière blanche Beverly Ross, «Dim, Dim The Lights» rendu célèbre en 1954 par Bill Haley et que l'on trouve dans le troisième CD, celui signé par Jean-Paul Amoureux en petit combo.
L'idée de ce Plays Rock'n Roll Hits in Boogie Woogie est donc d'utiliser les succès du rock'n roll pour en faire du boogie. Ce n'est pas l'exercice le plus difficile, puisque le boogie est une composante essentielle du rock'n roll des années 1945-64 («Lucille» de Little Richard). Cette fois, l'astuce pour entretenir l'attention est d'alterner une interprétation avec sax ténor avec une, sans. Claude Braud a un style «velu» tout à fait adapté au rock'n roll («Tutti Frutti», «Jambalaya»). François Fournet est parfait dans cet exercice du guitariste dérivé de T.Bone Walker, d'avant l'ère de la suramplification des Jimi Hendrix & co. («I'm Walking» de Fats Domino-Dave Bartholomew, «A Mess of Blues», «Dirty, Dirty Feeling», «Don't Be Cruel», évidemment «Johnny B Goode»). Simon Boyer génère un shuffle parfait («Wild Cat») et aussi un drumming plus rentre dedans («Pony Time») dans une entente efficace avec Enzo Mucci (bon slappeur : «Be-Bop-a-Lula», «Rock Around the Clock», «Happy Baby»). Pas ici de désarticulation des thèmes, ils sont bien identifiables. Jean-Paul Amouroux qui est passé de la musique dite classique à Pete Johnson via une période rock'n roll, rend ici un très plaisant hommage aux célébrités du genre qui ont marqué son adolescence : Chuck Berry, Little Richard, Fats Domino, Chubby Checker, mais aussi Jerry Lee Lewis, Gene Vincent, Bill Haley, Eddie Cochrane, Elvis Presley. Jean-Paul Amouroux a un style simple et direct parfait pour ce divertissement qui en réjouira plus d'un.
Charles Chaussade
© Jazz Hot n°678, hiver 2016-2017

Georges V
Joue Brassens

Marinette, Le Parapluie, Pénélope, Brave Margot, Hécatombe, Histoire de Faussaire, Je suis un voyou (intro), Je suis un voyou, Je me suis fait tout petit, L'Orage, Les Copains d'abord, Le Temps ne fait rien à l'affaire, Les Passantes
Pierre Guicquéro (tb), Daniel Huck (as, voc), Jean-Marc Montaut (p, arr), Pierre Verne (b), Marc Verne (dm)
Enregistré les 1er et 2 mai 2015, lieu non précisé
Durée : 58' 22''
Black & Blue 805-2 (Socadisc)


Le principe de prendre une chanson pour tremplin à jazzer est une constante. Solliciter les compositions de Brassens est chez nous assez fréquent surtout depuis «Les Copains d'abord» par les Haricots Rouges. A noter qu'on trouve ici une belle version de «Les Copains d'abord» bien différente, sur tempo lent (excellents solos de Guicquéro et de Pierre Verne). Bref, nous avons là des arrangements bien originaux. Signalons la créolisation de «Le Parapluie», «Je suis un voyou» (mais l'intro est un pastiche amusant du piano concertant). La plupart des exposés du thème sont par Pierre Guicquéro comme dans la funky «Marinette» (Jean-Marc Montaut cite brièvement «Now's the Time» dans son solo). Dans «Brave Margot» (qu'enregistra déjà Sidney Bechet), Daniel Huck prend un accent parkerien (excellent solo technique de trombone, bonne prestation aux balais de Marc Verne). «L'orage» n'est pas sans évoquer «Tea for Two» dans l'introduction de piano, Daniel Huck y chante en scat avec le talent qu'on lui connais (ce n'est pas la seule intervention dans cette spécialité dans ce disque). Dans «Je me suis fait tout petit», Daniel Huck chante les paroles, puis nous donne du scat après le très bon solo de Jean-Marc Montaut. Pierre Guicquéro expose à la Bill Watrous «Histoire de faussaire», titre où nous avons des solos bluesy de piano et d'alto fort bien venus. Bon solo autour du thème de Pierre Verne dans «Le temps ne fait rien à l'affaire», et Daniel Huck y swingue résolument! Le scat dans «Les Passantes» est joyeusement déjanté (bon solo de Marc Verne, introduction qui intrique «Stranger in Paradise»). Bref, de bons moments garantis avec ce CD
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Charles Chaussade
© Jazz Hot n°678, hiver 2016-2017

Claude Bolling Big Band
60 ans. From CB to CB with Love

From CB to CB with Love (part 1-2-3), The Key, Oncle Benny, Nuances, Sax Specialties, Sunday Mornin Shuffle, Lorraine Blues
Christian Martinez, Guy Bodet, Michel Delakian, Patrick Artero (tp), Fabien Cyprien, Denis Leloup, Jean-Christophe Vilain, Philippe Henry (tb), Philippe Portejoie, Claude Tissendier (as), André Villéger (ts, cl), Carl Schlosser (ts, fl), Claudio de Queiroz (bs), Philippe Milanta (p), Nicolas Peslier (g), Pierre Maingourd (b), Vincent Cordelette (dm), Faby Médina (voc)
Enregistré les 10-12-17-26-28 novembre et 3-20 décembre 2015
Durée: 50' 09''
Frémeaux & Associés 8523 (Socadisc)

Saluons d’abord un livret avec les informations utiles (nom des solistes)! Toutes les compositions sont signées Claude Bolling, mais c'est sans lui que ses musiciens œuvrent en son nom. Entrés dans cet orchestre entre 1974 et 2013, tous font honneur au fondateur de l'orchestre, par ailleurs bien enregistré dans le studio de Vincent Cordelette. Un bon big band c'est un excellent batteur pour l'assise et un premier trompette précis comme colonne vertébrale. Pas de soucis ici avec Cordelette et Christian Martinez dont la mise en place, la maîtrise du registre aigu et du vocabulaire (shakes) s'épanouissent dès le premier titre bien venu, «From CB (Claude Bolling) to CB (Count Basie) with Love» (composé en 1987) qui présente le successeur de Claude au piano, Philippe Milanta, un choix tellement pertinent (un régal de virtuosité et swing). Pour beaucoup, le big band est un défilé de solistes. En fait, c'est avant tout un choix de compositions aptes à être swinguées dans des orchestrations qui sont autant de surprises, palettes sonores, alliages et qui sont l'intérêt premier. Viennent ensuite la mise à disposition d'espaces d'expression pour des solistes adaptés à l'esthétique de l'orchestre qui constituent un plus et non une fin. Et là, pas de déception. Dans la partie 2 de ce «From CB to CB with Love», Patrick Artero joue splendidement (quel son ample à la Armstrong dans le solo sans sourdine!). On retrouve Patrick Artero, impérial, à la fin de «Lorraine Blues», version ici précédée par un duo devenu célèbre, André Villéger-Philippe Milanta. A noter une inexactitude dans le livret, ce thème low-down a été enregistré avant 1961 (Philips), le 28 mai 1956 par Claude mettant en vedette Fred Gérard (tp), Claude Gousset, Benny Vasseur et Bernard Zacharias (tb) (Jazz Club 6004). Dans ce CD, Damien Verherve (tb) s'inscrit dans la même lignée. Puisque nous sommes dans le trombone, «Oncle Benny» évidemment dédié par Claude à Benny Vasseur est ici admirablement joué par Denis Leloup avec la sûreté technique qu'on lui connait. On notera dans ce morceau l'alliage sonore trombone et flûte (Carl Schlosser), ainsi que trompettes et flûte dans «Route d'Azur» (1961, pour le film Les Mains d'Orlac) où l'on remarque aussi les solos de Pierre Maingourd et de Michel Delakian (avec sourdine harmon), ainsi que le jeu aux balais de Cordelette. Trombone encore, Jean-Christophe Vilain dans un «Sunday Morning Shuffle», bien shuffleen effet. Du côté des saxophones: belle version de «Nuances» bien sûr ellingtoniennes (Claude Tissendier, alto chantant) et «Sax Specialties» dédié à Tissendier qui valorise le moelleux de la section de sax, après une vive secousse de trompettes. Merci à Vincent Cordelette, nouveau chef d’orchestre, et à tous ces admirables musiciens
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Charles Chaussade
© Jazz Hot n°678, hiver 2016-2017

Claude Braud/Pierre-Louis Cas/Philippe Chagne/Carl Schlosser
Tenor Battle

Stolen Sweets, My Delight, My Full House, After Supper, Shiny Stockings, Moten Swing, Cristo Redentor, Robbin's Nest, In a Mellow Tone
Claude Braud, Pierre-Louis Cas (ts), Philippe Chagne (ts), Carl Schlosser (ts, fl), Franck Jaccard (p), Laurent Vanhée (b), Stéphane Roger (dm)
Enregistré : le 19 avril 2014, Paris
Durée: 1h 14' 17''
Ahead 828-2 (Socadisc)

Philippe Chagne/Olivier Defays
Men in Bop

Naomi's Back!, Emile Saint-Saëns, You and the Night and the Music, Mon suricate au chutney (portrait of P. Chagne), I Remember Frank Wess, Mérou's Bounce, Sweet Swing, Caravan, Walkin' Easy, Calcutta Cuite
Olivier Defays (as, ts), Philippe Chagne (ts), Philippe Petit (org), Yves Nahon (dm)
Enregistré les 19, 20 et 21 octobre 2015, Droue-sur-Drouette (28)
Durée: 53' 30''
Ahead 829-2 (Socadisc)


Ce qui réunit ces disques du même label, c'est la présence de Philippe Chagne, qui, comme c'est rappelé, a une vaste expérience en big bands (Claude Bolling, Ray Charles, Gérard Badini, Michel Pastre, François Laudet, le Splendid). Et aussi l'idée de ne réunir que des sax sur un soutien rythmique. Ils sont un total de quatre et non des moindres dans Tenor Battle, sur des arrangements bien conçus d'un répertoire varié (Ellington, Illinois Jacquet mais aussi Roland Kirk et Duke Pearson). Le livret donne les indications de solistes qui permettent de se mettre dans l'oreille le son et style de chacun. Tous ces arrangements sont de premier ordre! «Stolen Sweets» swingue bien sur tempo médium, mené par Chagne à l'alto (pas mentionné dans le livret), les solos de ténor opposent amicalement Chagne et Carl Schlosser (approche la moins sage). Sur tempo plus vif, «My Delight» fait intervenir successivement Schlosser, Claude Braud (léger growl), Pierre-Louis Cas (son épais) et Chagne. Un riff de section ou des breaks de batterie séparent les interventions individuelles. Dans les ensembles comme en solo Schlosser opte pour la flûte dans le très dansant «My Full House» ce qui contraste bien avec le solo hargneux de Pilou Cas. Franck Jaccard y va aussi d'un solide solo. Jaccard amène avec délicatesse le «After Supper» sur tempo très lent. Ce thème de Neal Hefti nous conduit dans l'univers basien. Solo «méchant» de Pilou (à noter la parfaite ligne de basse de Laurent Vanhée), ensuite Claude Braud n'est pas moins véhément. L'entrée de solo de Schlosser a la vérilité d'une trompette, puis son phrasé a le même genre d'exhubérence qu'un James Cater. En comparaison la sonorité de Philippe Chagne est plus légère mais pas moins expressive. On reste un moment dans l'univers basien avec «Shiny Stockings» (belles relances de Stéphane Roger) et «Moten Swing» (version funky et bon chase Schlosser-Chagne). Soulignons au passage que c'est du live (au Méridien), pas de triche. Très bel arrangement de «Cristo Redentor» avec l'alto lancinant et lyrique de Philippe Chagne. Le piano soul de Franck Jaccard est le seul soliste, de classe. L'arrangement de «Robbin's Nest» avec une partie de flûte et un piano économe n'est pas moins enthousiasmant (remarquable solo de flûte de Schlosser, suivit des ténors pulpeux de Cas, Chagne et Braud). Le programme se termine par une bonne version de «In a Mellow Tone». Les amateurs de sax qui swingue seront aux anges!
Dans le second CD, il y a plus de compositions personnelles (ou bons démarquages comme «Naomi's Back!», kentonien) que d'adaptations de standards. Olivier Defays revendique d'être bop. L'alliage sax-orgue-drums fut pour Blue Note puis en France chez Black & Blue lors des années 1970, un gisement de couleurs bluesy. C'est l'esthétique défendue ici avec talent. Philippe Petit est non seulement un organiste qui connait les racines du genre, mais aussi un compositeur de thèmes de qualité : «Emile Saint-Saëns», «Walkin' Easy». Philippe Chagne a signé une jolie ballade pensive, «I Remember Frank Wess», où la qualité des sonorités de ces deux sax est bien en valeur (et indispensable sur tempo très lent!). Son «Sweet Swing» est aussi un thème plaisant joué paisiblement par l'alto et ténor entourés des «couleurs Blue Note» de Philippe Petit. On appréciera le style parkero-cannonballien d'Olivier Defays dans son «Mérou's Bounce» (breaks d'Yves Nahon). Dans les standards, on relève un bon stop chorus par les sax dans «You and the Night and the Music». Yves Nahon, par ailleurs aussi discret qu'adapté, est mis en valeur (sans excès) dans «Caravan» et «Calcutta Cutie». Qu'Olivier Defays se rassure, ce style n'a pas pris, ici, une ride, et, porté à ce degré de qualité, sans sacrifier le swing, c'est une démonstration qu'on peut être «créatif» sans rien renier des fondements essentiels du genre. Un album inespéré par les temps confus qui courent.
Charles Chaussade
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Yves Nahon Quartet
Jour après jour

This Way, Contemplation, Get Out of Town, Westwood Walk, Jungle Juice, Azure, Lime Light, What The World Needs Now Is Love, Lean Years, Just Squeeze Me
Yves Nahon (dm), Hiroshi Murayama (p), Serge Merlaud (g), Pierre Maingourd (b)
Enregistré les 11 et 12 décembre 2013, lieu non communiqué
Durée: 56' 19''
Black & Blue 793-2 (Socadisc)

Professionnel depuis 1987, Yves Nahon a joué pour Ted Curson, Peter King, Pierre Michelot et Sylvain Boeuf notamment. Il annonce son «ambition de trouver un son ensemble». En effet le groupe a un son magnifique et la couleur est donnée par Serge Merlaud, guitariste de formation classique qui à l'évidence a parfaitement assimilé l'approche des meilleurs guitaristes bop. Sa sonorité attire l'oreille notamment dans «Contemplation» de McCoy Tyner. Dans «This Way», composé par Serge Merlaud et joué avec swing, le piano du Japonais Hiroshi Murayama (né en 1970), de formation classique, est d'une belle musicalité. Dans le beau thème de Cole Porter, «Get Out of Town», c'est au tour du leader de se mettre en valeur (jeu de balais, solo), mais Pierre Maingourd n'est pas en reste car ses lignes de basse derrière les solos de guitare et piano sont parfaites. Dans «Westwood Walk», la prestation aux balais d'Yves Nahon comme l'entrée de solo de Murayama sont impressionnants. Superbe solo de Pierre Maingourd dans «Azure» d'Ellington. Le «Lime Light» de Mulligan est délivré avec un swing réjouissant (belle alternative piano-guitare). Même qualité de swing dans «Just Squeeze Me», notamment le solo de piano soutenu par la qualité de son de la contrebasse et le drumming inventif du leader. Maingourd prend là aussi un excellent solo. J'ai souligné des qualités individuelles. C'est la somme de celles-ci qui donne un beau son de groupe. Ceux qui aiment la guitare dans la lignée Kenny Burrell, Wes Montgomery, etc. sauront apprécier ce disque.

Charles Chaussade
© Jazz Hot n°678, hiver 2016-2017

Marc Benham
Fats Food. Autour de Fats Waller

Viper's Drag, Black and Blue, Boxing Day, Carolina Shout, I've Got a Feeling I'm Falling, Ain't Misbehavin, Madreza, The Trolley Song, My Fate Is in Your Hands, La Petite plage, The Sheik of Araby, Les Barricades mystérieuses, Tes zygomatiques, Ain't Misbehavin (alt. take)
Marc Benham (p)
Enregistré le 3 novembre 2015, Malakoff (92)
Durée: 48' 13''
Frémeaux & Associés 8527 (Socadisc)


Marc Benham est un pianiste «rare». Tous ceux qui ont assisté à ses concerts ou écouté Herbst, son précédent album solo en conviennent. Une technique accomplie, un toucher précis (qui l'autorise à jouer sur les redoutables pianos Fazioli), un sens aigu de la mise en place et une culture phénoménale de l'histoire du piano jazz (Thelonious Monk compris) ne sont que quelques-unes de ses qualités. Au répertoire de Fats Waller annoncé par le titre, (mais aussi de James P. Johnson), il ajoute quelques-unes de ses compositions personnelles et même un extrait d'un thème de François Couperindont il donne une interprétation «stride» tout à fait dans le ton malgré son anachronisme... mais Marc Benham a aussi le sens des surprises inattendues et le culte du mystère (ainsi le logo du pingouin en loden qui figurait déjà sur Herbst, lui-aussi très réussi). Chapeau (melon...) l'artiste
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Daniel Chauvet
© Jazz Hot n°678, hiver 2016-2017

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueLaurent Courthaliac
All My Life

He Loves and She Loves, Strike up the Band, All My Life, Everyone Says I Love You, Looking at You, But not for Me, You Brought a New Kind of Love to Me, I’ve Got a Crush on You, Just You, Just Me, Embreacable You
Laurent Courthaliac (p, arr), Fabien Mary (tp), Bastien Ballaz (tb), Dimitri Baevsky (as), David Sauzay (ts), Xavier Richardeau (bar), Clovis Nicolas (b), Pete Van Nostrand (dm)
Enregistré en avril 2015, Meudon (92)
Durée: 44' 04''
Jazz and People 816004 (Harmonia Mundi)


La musique qui sert de base au dernier album de Laurent Courthaliac est tirée des films de Woody Allen Manhattan (1979) et Tout le monde dit I love you (1996), seule comédie musicale à l’actif du cinéaste new-yorkais. Le pianiste célèbre ici davantage l’amour du jazz de l’illustre réalisateur que son esthétique cinématographique, même si des accents de sincérité absolue émaillent cette déclaration enflammée à la ville berceau du bebop. Dès le premier titre, «He Loves and She Loves», le pianiste annonce la couleur avec une relecture de Gershwin dans la plus pure tradition swing. L’orchestration façon big band de Jon Boutellier (Amazing Keystone Big Band) est le sésame qui permet d’entrer de plain-pied dans un univers qui ressuscite une époque chérie de la plupart des amateurs de jazz. «Strike Up the Band» permet à Laurent Courthaliac de déployer toute sa science des arrangements, et le tempo vif, les accents roboratifs produits par les cuivres, achèvent de convaincre l’auditeur qu’il a ici affaire à une musique de grande qualité. «Everyone Says I Love You» ramène le temps d’une piste cette saveur particulière aux grandes comédies musicales américaines, et «Looking at You» est peut-être le morceau sur lequel le talent du leader s’avère le plus évident, son toucher atteignant ici un niveau de délicatesse et de sensibilité inouïs, avec des silences aussi éloquents que les notes de musique les plus inspirées. «I’ve Got a Crush on You» suscite à son tour l’adhésion du mélomane, avec ses contrastes profonds et les couleurs sépias apportées par Bastien Ballaz. Un hommage appuyé doit bien sûr être rendu au mixage et à la masterisation hors pairs de Julien Bassères, qui s’avèrent essentiels pour restituer toute la cohésion de l’octet en studio. Le disque se termine sur «Embraceable You», un mid-tempo très séduisant qui met en évidence le talent de Xavier Richardeau. Grâce soit rendue, sur ce disque, à la section de cuivres, dont les interventions confèrent un caractère inoubliable aux compositions de George Gershwin. Un bien bel album, déployant une approche toute de transparence et de pureté, et prouvant que la musique la plus enracinée n’est pas incompatible avec l’approche d’une certaine modernité
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Jean-Pierre Alenda
© Jazz Hot n°678, hiver 2016-2017

Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueJacky Terrasson/Stéphane Belmondo
Mother

First Song, Hand in Hand, Lover Man, La Chanson d'Hélène, In Your Own Sweet Way, Pic Saint-Loup, Mother, Fun Eyes, Les Valseuses, Souvenirs, You Don't Know What Love Is, Pompignan, You Are The Sunshine of My Life, Que Reste-t-il de nos amours?
Jacky Terrasson (p), Stéphane Belmondo (flh, tp)
Enregistré en septembre 2015 et avril 2016, Pompignan (82)
Durée: 48' 12''
Impulse! 0602557049466 (Universal)


Ce disque est le résultat de la quasi fusion artistique entre Stéphane Belmondo et Jacky Terrasson. Ils se connaissent depuis longtemps. Ils ont joué ensemble pour Dee Dee Bridgewater dans les années 1990. A partir de 2010, ils se sont retrouvés pour jouer en duo. Une trentaine de morceaux a été enregistrée, mais à l'écoute du résultat, ils ont choisi de ne garder que les tempos lents pour donner un climat particulier à l'album. J'avais une appréhension avant d'écouter ce disque, car Jacky Terrasson comme la plupart des pianistes bavards de notre époque, n'est pas ma tasse de thé. J'aurai dû me souvenir que j'avais déjà chroniqué positivement le duo Tom Harrell-Jacky Terrasson de 1991 (JAR 64007). Et dès la première écoute j'ai été touché par la qualité musicale de cette sélection.
«First Song» de Charlie Haden, hors tempo et lent, ouvre le programme: le bugle de Stéphane Belmondo est bien enregistré et ses émissions de son, volontairement voilées, génèrent une belle émotion que l'accompagnement de Terrasson respecte. A tempo, plus médium, «Hand in Hand» est magnifiquement joué par Stéphane Belmondo à la trompette avec une sourdine harmon. Jacky Terrasson a une solide main gauche qui donne l'assise au duo et il joue avec sobriété et une grande musicalité! Belle quiétude dans l'introduction à ce qui devient «Lover Man» avec l'arrivée de Stéphane Belmondo au bugle. Ce n'est pas qu'un accompagnement mais l'intrication parfaite de deux voix, avec une complicité en écho (reprise de la phrase de bugle ou court commentaire par la main droite de Jacky Terrasson). Le son de bugle est généreux. Ici et là quelques effets à la Miles Davis. On sait que Stéphane aime «La Chanson d'Hélène» de Philippe Sarde qu'il joue avec son trio. Voici une version au bugle avec piano qui traduit quiétude et mélancolie. Phrasé bop à la trompette avec sourdine harmon dans «In Your Own Sweet Way» de Dave Brubeck (ici c'est le Terrasson qui me lasse vite, mais son solo est court). Le début du très court «Pic Saint-Loup» (0'40'') fait penser au Miles Davis de L'Ascenseur pour l'échafaud. Jacky Terrasson est le compositeur du très mélancolique «Mother», dédié à sa mère (décédée). Stéphane Belmondo, au bugle, donne du poids, de l'affect à chaque note. Il sollicite là un vibrato de bon aloi. Beaux effets de crescendo, et discrets appels-réponses entre les deux musiciens. Comme pour rompre avec cette intensité dramatique, le morceau suivant «Fun Keys» est plus enjoué, plein de dynamisme. Terrasson y est ...funky. Belle coda vive et tranchante. Puis surprise, «Les Valseuses» de Grappelli est du jazz qui balance comme l'aimait le violoniste. Stéphane Belmondo y joue avec le plunger. Terrasson y est...parfait. Retour à la tendresse avec «Souvenirs» de Stéphane Belmondo au bugle. Dans les quatre titres suivants Stéphane Belmondo joue de la trompette, notamment cette version recueillie de «Que reste-t-il de nos amours?». Bref, un CD intimiste qui est une belle étape artistique de Stéphane Belmondo et de Jacky Terrasson
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Michel Laplace
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Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueIordache
One Life Left

Triangle, One Life Left, Peace, Suriname, Pyramid, I Guess, It’s Love, Stranger on a Train
Iordache (ts, bar, as, fl), Lucian Nagy (ts, ss), Petre Ionutescu (tp), Toni Kühn (key), Dan Alex Mitrofan (g), Utu Pascu (b), Tavi Scurtu (dm)
Enregistré les 23 août et 4 septembre 2011, Timisoara (Roumanie)

Durée: 1h 05'
Fiver House Records
160706-2 (www.fiverhouse.com)

Iordache, est un des grands animateurs de la scène jazz roumaine, en tant que musicien, leader et producteur; il multiple ainsi les activités indispensables pour pouvoir vivre de sa musique en indépendant. Avec «One Life Left», il nous propose un voyage sur les rives de la fusion où il utilise toute la palette de ses saxophones, épaulé par un second soufflant aux anches, Lucian Nagy. La combinaison fonctionne et le guitariste Dan Alex Mitrofan joue le troisième larron, ultra présent sur toutes les compositions. Un jazz électrique semble-t-il plus inspiré de la scène anglaise des années 70 que de la fusion dévastatrice d’Outre-Atlantique. L’enregistrement a été réalisé en live, en prise directe et le feeling sans effet de studio se reflète très bien sur «Suriname» où les claviers de Toni Kühn se marient aux multiples anches et à la trompette de Petre Ionetescu. Un mélange funky et jazz qui incite à la danse. Chaque musicien a sa place et la polyvalence des soufflants leur permet d’assurer de belles parties de flûte et de baryton. L’utilisation de claviers bizarres (synthétiseur Vermona) colore étrangement le son de «I Guess It’s Love»; et de même sur «Stranger on the Train» le groupe invente une sonorité très étonnante.
Une bonne surprise que ce musicien qui ne tourne jamais en France
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Michel Antonelli
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Cliquez sur la pochette pour écouter des extraits du disqueIordache
Garden Beast

Garden Beast, Captain Rabbit, Summer Rain, Spider’s Diner, My Dog Zorro, Pond Relections, Magnolia, Earthworm
Iordache (ts, bar, as, fl), Garden Beast (as, voc, arr), Sebastian Burneci (tp), Florian Radu (tb),Toni Kühn (key, g), Dan Alex Mitrofan (g), Utu Pascu (b), Tavi Scurtu (dm, perc) + Sanem Kalfa (voc)
Enregistré en 2013, Iasi (Roumanie)
Durée: 45'
Fiver House Records 004 (www.fiverhouse.com)

Iordache réunit ici une partie de l'équipe de One Life Left pour un répertoire qui commence comme celui d’un groupe de rythm'n'blues avec le titre éponyme de l’album, et toujours un super son étonnant et détonant du pianiste. Une musique alerte, joviale, pleine d’humour, soutenue par une section de cuivres parfaitement en place. Un jazz grand public de qualité qui ravira aussi les puristes aux idées plus larges. L’album se poursuit par un «Captain Rabbit» qui gambade dans la prairie sur la rythmique cadencée du guitariste avec une exubérance de cuivres sautillants. «Summer Rain» arrangé à la façon d’un Lalo Schiffrin de série télévisée continue dans l’allégresse pour introduire un étrange repas de l’araignée «Spider Diner». Distorsions de claviers, guitare brésilienne et cuivres habaneros nous embarquent sur les traces de «My Dog Zorro» qui permet au guitariste de prouver de nouveau ses capacités à swinguer et rigoler à la fois. La voix de Sanem Kalfa voltige sur «Magnolia» orchestré à la façon d’un Frank Zappa dont l’orchestre semble avoir adopté l’humour et la dérision sans oublier la justesse d’interprétation. L'ultime titre prend un début rock’n roll: les musiciens se veulent grand orchestre et accélèrent le tempo pour un final débridé où éclate une joyeuse cacophonie salutaire.

Bref, un album qui ne manque pas d’originalité et d’un certain entertainment.
Michel Antonelli
© Jazz Hot n°678, hiver 2016-2017