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Olivier DAVID


The Django Jazz Corner


Dans notre précédent Jazz Hot (n°678), Jean-Loup Longnon nous confiait son affection pour un lieu situé dans le quartier joliment champêtre de la Mouzaïa, au nord du XIXe arrondissement, et pour son patron, Olivier David. Un bistrot-restaurant d’une grande convivialité, populaire, ouvert largement aux arts (il accueille régulièrement des expositions), et qui porte en lui l’esprit du Paris d’un autre temps.

Olivier David, 2017 © Patrick MartineauAux Petits Joueurs, c’est la guitare qui est reine. Celle de Django Reinhardt tout d’abord (on y retrouve ainsi, chaque mercredi depuis l’ouverture du club, Daniel John Martin (vln, voc) en compagnie de Romane, des frères Ferré, d’Angelo Debarre, Rodolphe Raffalli, Ninine Garcia, etc.). Mais aussi celle du blues, voire du rock et des musiques du monde.

Malheureusement, ce bel endroit est en sursis, car le bâtiment, construit à proximité des anciennes carrières qui ont donné naissance au Parc des Buttes-Chaumont, se dégrade irrémédiablement. De plus, une procédure judicaire oppose depuis plus de six ans Olivier David au propriétaire des murs. Acculé par les frais de justice, il avait ainsi lancé, en septembre dernier, une souscription (voir notre Hot News du 7 septembre 2016) et organisé un concert de soutien, le 16 octobre 2016, auquel ont participé de nombreux musiciens attachés à cette scène très particulière.

Résultat, un bel espoir de voir Olivier David recommencer ailleurs ce qu'il a si bien réussi ici. C'est pour Jazz Hot l'occasion de «prendre une photo» de ce beau lieu, pour la mémoire, en attendant le prochain! Nous avons rencontré Olivier David, un joyeux et infatigable animateur, qui aime se régaler de belle musique autant que de bonne cuisine. Car Aux Petits Joueurs est aussi une excellente table!

Propos recueillis par Jérôme Partage
Photos de Patrick Martineau

© Jazz Hot n°679, printemps 2017


Jazz Hot: Vous venez de la communauté manouche?

Olivier David: Oui, par ma mère qui a également des origines bretonnes, comme mon père. J’ai été élevé à Saint-Ouen, et j’ai grandi à deux pas de la Chope des Puces. Quand j’étais petit, Mondine1 me mettait des tapes derrière la tête pour m’empêcher d’entrer dans le bar et d’aller écouter la musique! Il ne voulait pas que les petits voient les adultes boire. Mais c’était des tapes très tendres. C’était quelqu’un d’extrêmement gentil. Et son fils Ninine, qui a repris l’affaire, a aussi hérité de sa gentillesse. Et quel sacré musicien! Quand il jouait avec son père, ce dernier n’était pas toujours d’une précision parfaite. Pourtant, Ninine tombait toujours juste. Il était capable de s’adapter aux changements de tempo de son père car il prévoyait ce qu’il allait faire, qu’il allait trouver telle manière plus jolie que l’autre. Et quand il joue aujourd’hui avec son propre fils, Rocky, c’est au cordeau! Ce qu’on ignore, c’est que Ninine a écrit beaucoup de musique et notamment des cantiques. Par ailleurs, mon père était responsable du comité des fêtes de Saint-Ouen et, du coup, j’ai eu la chance de voir plusieurs grands musiciens sur scène, dont Memphis Slim. Pour les jeunes de banlieue de ma génération –j’ai 50 ans–, la musique c’était le rock alternatif et le rap. Mais moi, j’avais en plus toute l’influence du jazz manouche et des musiciens auxquels j’avais accès par mon père. Quant à ma mère, elle n’écoutait que du classique.

Opus 4: Piotr Sapieja (vln), Bruno Ossola (b), Pierre Procoudine-Gorsky (g, voc), Serge Camps (g, voc), novembre 2014 © Patrick Martineau

Depuis quand Aux Petits Joueurs existe-t-il?

J’ai créé ce lieu en octobre 2008. J’en avais un autre avant, rue de La Main d’Or (Paris 11e), que j’avais ouvert en juillet 1995, et où il y a eu de la musique jusqu’en 1998.  J’ai dû arrêter les concerts car les voisins se sont plaints, à juste titre: je n’étais pas insonorisé... J’y programmais surtout de la musique de bar, mais aussi du swing, quelques excellents accordéonistes et même Sanseverino, pour son premier concert sous son vrai nom. Sylvain Luc venait répéter l’après-midi avec ses copains. Et moi, j’en profitais. Un jour, il m’a demandé si ça ne me dérangerait pas. Je lui ai répondu que non bien sûr. Il m’a dit: «Parfois les gens n’aiment pas…» Il fallait être drôlement compliqué pour ne pas aimer ça! (Rires) Puis, je suis donc arrivé ici où la musique est primordiale. Le premier concert était avec Daniel John Martin et Angelo Debarre.

Daniel John Martin (vln), Tchavolo Hassan (g), Ranji Debarre (g, le fils), Angelo Debarre, décembre 2014 © Patrick Martineau

Quels musiciens programmez-vous? D’abord ceux de la tradition Django?

J’ai grandi au sein de la communauté manouche, et je connais depuis l’enfance Romane (g), Daniel John Martin (vln, voc) ou Patrick Saussois (g). Parallèlement, d’autres comme Eric Sauviat (g) ou Jimi Drouillard (elg) sont des amis de longue date. Et le point commun de tous ces gens, c’est la guitare. Ça m’a conduit à découvrir des musiciens de jazz et de rock –comme Rémy Chaudagne qui est exceptionnel à la contrebasse comme à la basse électrique–, ou de la scène blues –que je connaissais assez mal–, comme Laurent Cokelaere (g). Et au milieu de ça, il y a les petits «ovnis» de la guitare manouche: Rocky Gresset, Adrien Moignard, Sébastien Giniaux, Noé Reinhardt et maintenant le petit Antoine Boyer. Ils changent la vision de cette musique en allant vers quelque chose de très moderne. Avec des projets qui se rapprochent du Django dernière époque, celui qui a rencontré Charlie Parker.

JL Longnon (tp), Laurent Epstein (p), Rémy Chaudagne (b), 16 octobre 2016 © Patrick Martineau

J’invite aussi des big bands. Ça a commencé il y six ans avec celui de Jean-Loup Longnon (Jazz Hot n°678), qui est à la fois un copain et un musicien hors pair. Il m’a envoyé la version remixée de L’Ours (voir notre chronique, Jazz Hot n°677) en avant-première. J’ai commencé à l’écouter en travaillant sur mon ordinateur et au «Troisième mouvement», je me suis arrêté de travailler! J’étais scotché! Un jour, un monsieur appelle pour réserver pour un concert de Jean-Loup. Je lui demande son nom: «Dutilleux. – Comme le compositeur? – Oui, c’est moi!» Malheureusement, il n’est pas venu car il est tombé malade, puis il est mort. En tous cas, le big band de Jean-Loup a donné des idées aux autres. Par exemple, le troisième lundi de chaque mois, je programme le Dedication Ensemble de Philippe Maniez qui vient avec des mômes de moins de trente ans et qui n’ont peur de rien! Chez Jean-Loup tout est ciselé dans les moindres détails, c’est puissant, ça t’enrobe. Là c’est très moderne et très drôle. Plus casse-gueule aussi. Mais ce sont les deux faces d’une même pièce.

En avril 2009, vous aviez organisé une soirée en soutien à Patrick Saussois qui avait été victime d’un AVC dont il ne s’est jamais remis…

C’était une initiative de Daniel John Martin. On ne pouvait pas laisser Lodie, sa compagne, dans cette galère. La disparition de Patrick a été une grande tristesse. C’était quelqu’un qui me faisait tellement rire, que ça paraissait impossible… Mais bon, il mangeait la vie par les deux bouts, il la buvait aussi… Le jazz se vit la nuit et avec parfois quelques excès…

William Chabbey (g), Vincent Frade (dm), Emmanuel Chabbey (b, le frère), 16 octobre 2016) © Patrick Martineau

Quelle est la situation du club?

Depuis septembre dernier et le concert de soutien en octobre, ça va mieux. Je n’aurais pas tenu sans cela. Fin juin 2016, je ne pensais pas que le lieu serait encore ouvert en 2017. J’étais très déprimé car tout ce que je possède, c’est ce club. Je n’ai rien d’autre: ni argent de côté, ni voiture, ni objets. Je me demandais ce qu’allait devenir ma vie. J’ai du mal à accepter qu’on m’aide, mais j’ai fini par me laisser faire. Et je n’imaginais pas recevoir autant de marques de solidarité, en particulier de la part des musiciens. Au niveau de la procédure qui nous oppose au propriétaire des murs, les choses avancent. En résumé, il était au courant depuis 1998 que le bâtiment s’affaissait  et j’en ai la preuve. Je n’étais évidemment pas informé de cette situation quand j’ai ouvert le club. Aujourd’hui, on arrive au procès en appel et on va gagner. La Préfecture de Police va certainement fermer le club pour raison de sécurité, et je vais devoir partir, mais avec une indemnité importante, qui me permettra de relancer quelque chose, un lieu ou une dynamique. Je veux pouvoir continuer à faire vivre la musique que j’aime, pour le plaisir de l’entendre. Je veux refaire la preuve que le jazz est une musique populaire. Je veux qu’on puisse parler fort dans un club, sauter en l’air, danser, embrasser son voisin, y compris sur du jazz très moderne. Souvent, le public n’a en tête qu’une seule sorte de jazz et c’est précisément celle qu’il n’aime pas. Mais quand tu demandes à quelqu’un: «Et Django, tu n’aimes pas? et Armstrong non plus?», il te répond «Ah ça, oui…». En fait, tout le monde aime au moins dix sortes de jazz!

Concert de soutien du 16 octobre 2016 avec Norig (voc) © Patrick Martineau

1. Jacques Garcia, dit «Mondine» (1934-2010), a ouvert La Choppe des Puces au 122, rue des Rosiers à Saint-Ouen, en 1960. Il y a joué chaque week-end pendant plus de 35 ans. A partir de 1976, c’est son fils Ninine qui l’a accompagné.

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CONTACT: AUX PETITS JOUEURS
59, rue de Mouzaïa-Paris 75019
Tél. 01 42 41 23 80
www.auxpetitsjoueurs.com


VIDEOS

Plusieurs vidéos de concerts s’étant déroulés Aux Petits Joueurs (avec Jimi Drouillard, Angelo Debarre, Daniel John Martin, Romane, etc.) sont disponibles sur le site internet du club:
http://www.auxpetitsjoueurs.com/index.php?option=com_content&view=article&id=54&Itemid=53


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