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David Herridge at home © photo X, Collection David Herridge, by courtesy




David HERRIDGE


Midnight in Paris









Sa silhouette de gentleman au Caveau de La Huchette ou au Petit-Journal Saint-Michel ne laisse planer aucun doute: David Herridge is so engish!
Pianiste aussi élégant dans son jeu que son allure le donne à penser, David Herridge est né le 24 mars 1940 à Londres. Il se définit lui-même comme un musicien polyvalent, ce qui lui a permis de se fondre dans des contextes très différents: aux côtés du clarinettiste de style new orleans Pete Allen –pour lequel il confie jouer dans le style de Teddy Wilson «mais fort»–, auprès d’un autre Britannique, Bruce Adams (tp) –dans un registre mainstream modernisé. C’est à Paris, où il a séjourné entre 1964 et 1968, et où il s’est même marié, que David Herridge a vécu sans doute la plus belle aventure de sa vie en fréquentant les clubs, où il a accompagné ou côtoyé Jack Butler, Art Taylor, Aaron Bridgers, Hal Singer, mais également les jeunes jazzmen d’alors, de sa génération, comme Georges Arvanitas ou Jean-Claude Bénéteau. Installé de nouveau à Paris depuis dix ans, il revient sur son parcours, fait d’allers-retours de part et d’autre du Channel (la Manche), avec beaucoup de nostalgie…

Propos recueillis par Jérôme Partage
Photos Jose Horna et photo X, Collection David Herridge, by courtesy


© Jazz Hot n°679, printemps 2017


David Herridge, Hôtel de Crillon, Paris, 2012 © photo X, Collection David Herridge, by courtesy


Jazz Hot: Comment avez-vous débuté?

David Herridge: Il y a toujours eu un piano chez moi, et j’ai commencé à appuyer sur les touches dès mon plus jeune âge. J’ai commencé à apprendre la musique classique à l’âge de 6 ans. Vers 12-13, j’ai découvert le boogie-woogie: j’avais un oncle –excellent chanteur ténor, par ailleurs– qui m’a montré comment en jouer. Mes parents étaient divorcés, il y avait beaucoup de problèmes dans la famille, et donc je me retrouvais très souvent chez mon oncle. A partir de là, je me suis passionné pour le boogie-woogie, ce qui a été préjudiciable à mon apprentissage classique. Mes premières influences ont été Jimmy Yancey, Meade Lux Lewis, Albert Ammons. Et c’est parce j’ai écouté en premier cette musique que je n’ai jamais été attiré par le rock & roll, lequel a pour moi détruit l’authenticité du blues. J’ai aussi été très influencé par Fats Waller. Quand j’ai entendu «Ain’t Misbehavin», je suis devenu mordu de piano stride et de tous les maîtres: James P. Johnson, Teddy Wilson… A cette époque, le jazz était très populaire en Angleterre. Il y avait au moins vingt groupes anglais de swing et de dixieland qui tournaient dans le pays. Vers 17 ou 18 ans, j’ai commencé à jouer avec des orchestres dans les bals, des fêtes privées. Toutes les occasions étaient bonnes pour faire venir un orchestre: les anniversaires, les mariages et même les divorces! (Rires)

David Herridge et Jean-Claude Bénéteau, les 80 ans de Jazz Hot, 28 mars 2015, Paris © photo Jose Horna


Quand vous êtes-vous venu France pour la première fois?

En 1960; mon premier engagement était au sein du Horst Schulz Blue Stars, une formation allemande qui tournait dans les bases américaines en France et en Allemagne. Et j’ai dû adapter mon jeu, très marqué par le boogie et le stride, pour me rapprocher de celui de pianistes comme Teddy Wilson. Je n’entendais alors parler que de Paris et de ses clubs mythiques. Après six mois, je suis rentré en Angleterre, car je voulais me remettre à l’étude de la musique classique avec mon professeur, Kathleen Long. Parallèlement, j’ai joué dans les formations de Charlie Galbraith (tb, voc), de Dick Charlesworth (cl) et de Doug Richford (cl).
En 1963, Mrs. Long est tombée malade, et mes cours se sont interrompus. J’ai alors effectué de nouvelles tournées dans les bases américaines qui étaient organisées par Ted Easton avec des orchestres internationaux comprenant beaucoup de Britanniques, de Scandinaves, d’Allemands, d’Italiens, mais aussi de Philippins. Il n’y avait pas de Français car ils ne maîtrisaient ni la langue anglaise, ni le répertoire! (Rires) Au cours d’une de ces tournées –j’étais dans le quartet de Doug Richford– il nous a fallu subitement trouver un nouveau contrebassiste. Heureusement, à Orléans, nous avons rencontré un jeune soldat qui revenait de son service militaire en Algérie. Il voulait démarrer une carrière de musicien professionnel et jouait très bien de la contrebasse: c’était Jean-Claude Bénéteau!
Et c’est aussi à cette époque que j’ai rencontré ma future épouse Jacqueline. Je me suis installé à Paris avec elle, en 1964, et nous nous sommes mariés en 1965. J’ai notamment joué pendant dix-huit mois à La Cigale avec Jack Butler et Benny Waters. Butler avait eu une sévère engueulade avec son pianiste, Michel Sardaby. Et j’ai été pris en remplacement, d’abord pour une période d’essai. Ça a été mon engagement le plus durable, avec d’excellents souvenirs comme lorsque Albert Nicolas ou Milt Hinton sont venus faire le bœuf.
J’ai également accompagné Hal Singer un soir au Chat qui pêche. Il jouait avec un pianiste allemand qui m'a demandé de le remplacer. Mais dans le club il n'y avait pas de piano, seulement un orgue Hammond! Ça n'a pas été facile pour moi car je n'avais pas l'habitude de cet instrument. C'est aussi au Chat qui Pêche que j'ai rencontré Georges Arvanitas. Il était assez timide, un peu distant. Mais une fois brisée la glace, c’était quelqu’un de très agréable. Et c’était un pianiste extraordinaire –je l’ai tout de suite vu– capable de jouer avec des gens très différents. Il était unique en France et en Europe. Je pense qu’il n’a pas toujours été traité avec le respect qu’il méritait.

David Herridge, Gorges Arvanitas, Aaron Bridgers, 31 décembre 1989 © photo X, Collection David Herridge, by courtesy

Quelles ont été les autres rencontres?

J’ai joué avec Jack Sewing et Art Taylor au Jazzland. Et j’ai aussi eu la chance de côtoyer Art Simmons et Aaron Bridgers qui étaient les pianistes du Mars Club et du Living Room. Dans ce dernier, on voyait les jeunes musiciens qui venaient écouter pour apprendre le métier, comme Michel Sardaby, Eddy Louiss ou Luigi Trussardi, et même Claude Nougaro qui était là tous les soirs. J’y allais systématiquement quand je ne jouais pas. Au Living Room, on pouvait tomber sur Kenny Clarke et Max Roach en train de discuter avec James Baldwin, croiser Jacques Tati, Sacha Distel et même Duke Ellington. Tous les mardis après-midi, au métro Anvers, tous les musiciens se retrouvaient. Cela permettait notamment de trouver des engagements. En outre, j'ai joué dans ce qui a été sans doute la première discothèque au monde, Le Whisky à Gogo, rue de Beaujolais, derrière le Palais-Royal. Le patron, Paul Pacini1, passait des disques pendant les pauses de l’orchestre. Mais les disques sont devenus plus populaires que les orchestres, et c’est ainsi que cet endroit est devenu une discothèque! Toujours est-il qu’en 1966, le patron m’avait engagé pour jouer de l’orgue Hammond. Parce que j’étais anglais, il pensait que je pouvais jouer les succès des Beatles et des Rolling Stones (rires). J’aimais bien les Stones mais, pour moi, les Beatles ne valaient rien, et je le pense toujours! Je suis resté à Paris jusqu’en 1968. C’était des années merveilleuses. Les meilleures de ma vie. Je n’avais pas énormément de travail, mais je profitais de la vie des clubs. Quand je repense aujourd’hui à ce qu’était Paris dans ces années-là… Il y avait tant d’intelligence, de vitalité…

David Herridge, Hal Singer, Arlette Singer, les 80 ans de Jazz Hot, 28 mars 2015 © Jose Horna


Vous jouiez alors quel style de jazz?

Plutôt bebop. Car à Paris c’était ce jazz–là qui avait la côte. J’ai pris des cours d'harmonie avec Art Simmons qui était un spécialiste du piano «moderne». Il était très pédagogue. C’est pourquoi beaucoup de musiciens venaient le voir. Un jour, en compagnie de Memphis Slim, Hal Singer et Richard B. Boone –le tromboniste du Count Basie Orchestra, qui était de passage–
je me suis retrouvé avec lui à écouter ses explications sur les fondamentaux du piano moderne. Il insistait notamment sur l’importance des structures harmoniques et de la nécessité de les apprendre telles quelles doivent être jouées. A l’époque, je ne les jouais pas toujours correctement car je les avais apprises à l’oreille.

Vous avez bien connu Aaron Bridgers…

C’était un vrai gentleman. Je l’avais invité à sortir la nuit qui a suivi la naissance de mon deuxième fils. Nous sommes ensuite allés au Living Room où il assurait le premier set. Nous étions seuls dans le club avec le barman quand Erroll Garner est entré. Et Aaron m’a présenté à lui avec beaucoup de bienveillance. J’ai également pris des cours avec lui. Il ne m’a jamais demandé d’argent. Pas plus qu’Art Simmons d’ailleurs. Il était juste heureux de partager son savoir avec les plus jeunes. Et il y avait toujours des musiciens autour de lui. Il a joué pendant vingt-cinq ans au Concorde-Lafayette. Un soir, Bobby Short (p) est venu. Aaron m’a demandé de le remplacer pour pouvoir aller discuter avec lui. Il avait aussi plein d’histoires sur les musiciens. Il me racontait notamment que lorsque l’attaque de Pearl Harbor a été annoncée à la radio, il était en voiture, sur Park Avenue, assis entre Art Tatum et Nat King Cole! 

Georges Arvanitas et David Herridge, Londres, fin des années 1990 © photo X, Collection David Herridge, by courtesy


Vous êtes ensuite retourné en Angleterre?


Oui, il fallait que je nourrisse ma famille et ce n’était pas possible avec les cachets que je gagnais dans les clubs. Je suis donc devenu enseignant après avoir passé un diplôme universitaire entre 1970 et 1973. Mais j’ai continué à jouer tous les soirs. J’en avais besoin. J’accompagnais des chanteurs à l’orgue Hammond dans les bars; on reprenait les succès de Sinatra, de Tom Jones, etc. Il y avait très peu d’opportunités pour le jazz à cette période. Pour autant, en 1985, j’ai commencé à développer une activité de pianiste de bar, dans les hôtels. C’est devenu ma spécialité. Je m’accompagne également au chant. Et je vous garantie que lorsque la clientèle est américaine, je peux jouer n’importe laquelle des chansons qu’elle a envie d’entendre! C’est très bon pour les pourboires! (Rires) J’ai notamment travaillé à l’Hôtel Le Crillon durant l’été 1992, ce qui m’a permis de passer du temps en France avec ma femme, qui venait de retourner vivre à Paris car elle avait le mal du pays. Nous avons vécu séparément jusqu’en 2007. Mais je venais à Paris pour les vacances ou les week-ends.


David Herridge, Tina May, Jean-Claude Bénéteau © photo X, Collection David Herridge, by courtesy


Vous activité se partageait donc essentiellement entre l’enseignement et le piano-bar?

Je jouais aussi dans quelques formations jazz, notamment celle de Pete Allen à partir de 1995 environ. J’ai intégré son orchestre de façon régulière, pour des tournées, entre 2002 et 2007. Par ailleurs, j’ai fait venir à Londres Georges Arvanitas avec lequel j’ai renoué à partir de 1996. Je parlais de lui aux patrons de clubs, mais personne ne le connaissait. Avec le directeur du Greenwich Riverfront Jazz Festival nous avons eu l’idée de monter un octet franco-britannique. Jean-Claude Bénéteau –avec qui j’ai toujours gardé le contact– est venu avec Georges, Dany Doriz et Patrick Saussois.

De mon côté, j’avais engagé Tina May et trois autres musiciens anglais. Georges et Dany n’étaient pas emballés à l’idée d’avoir une chanteuse avec eux, mais lorsqu’ils l’ont entendue, ils ont changé d’avis! J’ai fait revenir Georges l’année suivante pour deux soirées au Pizza Express. Je voulais absolument faire découvrir ce merveilleux pianiste au public londonien. Un an après, j’ai de nouveau fait inviter Georges au Pizza Express, avec Dany et Tina. Malheureusement, c’est la période à laquelle il est tombé malade et j’ai dû le remplacer. Mais c’est à partir de ces concerts que Dany a commencé à programmer Tina May à La Huchette. J’ai également bien connu Dave McKenna (1930-2008) quand il était de passage à Londres. Voilà un pianiste qui n’est pas assez reconnu. J’ai essayé de le faire venir à Paris, mais les patrons de clubs ne le connaissaient pas et n’étaient donc pas intéressés. Il est venu cependant en séjour à Paris avec son épouse. Il a passé une soirée au Bilboquet en spectateur. Personne dans la salle ne savait qui il était: un spécialiste du jeu de main gauche. Il était le pianiste préféré de George Shearing, avec Erroll Garner.

David Herridge avec Luana Kim (voc), La Bélière, Paris, 2012 © photo X, Collection Luana Kim, by courtesy


Quand êtes–vous revenu vivre à Paris?

J’ai pris ma retraite en 2005, mais par goût, j’ai continué à enseigner à la Brit Academy jusqu’en 2007. Et c’est après avoir quitté la Brit Academy que je suis venu vivre définitivement à Paris. j'ai été surpris par le nombre de musiciens sur le marché, bien que –je dois le dire– les solo pianists français ne connaissent pas bien le répertoire! Toutefois, j’ai poursuivi mon activité de piano-bar –notamment au Petit Journal Montparnasse ces dernières années– et j’ai souvent accompagné des chanteuses.
J’ai rejoué aussi quelquefois au Crillon. Un soir de Noël, il y avait un couple de Russes, très élégants. Le mari est venu me voir, il voulait que je joue la musique du Parrain. Je lui ai demandé ensuite ce qu’il souhaitait entendre, et il m’a dit «Les Yeux noirs». J’ai pris quelques instants pour me remémorer la mélodie car je ne me souvenais pas d’avoir jamais joué ce morceau. Mais j’y suis parvenu. Il m’a donné un pourboire de cent euros pour les deux chansons! (Rires)
Aujourd’hui, je suis retraité et donc libre de choisir mes engagements. Je suis un musicien polyvalent. Je n’ai jamais rien fait de totalement abouti, mais je suis toujours parvenu à travailler! Avec Pete Allen, je suis revenu au dixieland, et c’est la musique dont je me sens le plus proche aujourd’hui. A Paris, les musiciens du jazz traditionnel ne jouent pas la musique de Bix Beiderbecke et d’Eddie Condon. C’est peut-être en raison de l’influence de Panassié qui ne jurait que par le jazz afro-américain…
Sinon, mes deux pianistes favoris, pour le jazz «moderne», sont George Shearing –en particulier pour ses accompagnements, notamment avec Mel Tormé– et Hank Jones. J’aimerais savoir jouer comme lui!

de g à d: François Laudet (dm), Patrick Artero (tp), Jean-Claude  Bénéteau (b), David Herridge (p), Alain Cressot (le directeur du festival qui tient la trompette), Patrick Bacqueville (tb), Pete Allen (cl), Festival de Corbeil-Essonnes, 2015 © photo X, Collection David Herridge, by courtesy

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1. Paul Pacini créa le Whisky à Gogo, rue de Beaujolais, à Paris, en 1947. Un établissement de danse où l’orchestre fut remplacé par un juke-box. L’enseigne a essaimé en de nombreux points, notamment Cannes et Juan-les-Pins.

 
CONTACT: herridged@yahoo.fr

DISCOGRAPHIE

2005-06, Early jazz Piano Classics
1991, Coktails for Two.Leader
CD 1991. Cocktails for Two, Autoproduit
CD 2005-06. Early jazz Piano Classics, Autoproduit

Sideman

CD 2005. Pete Allen Jazz Band, Bechet’s Walk, Raymer Sound

CD 2006. Pete Allen Jazz Band, Free and Easy, Raymer Sound
CD 2010. Cathy Portelli, I Hear Music, Autoproduit
CD 2011. Manda Djinn, Christmas Songs, Autoproduit


VIDEOS

2009. Riverside City Band «Bourbon Street Parade», Caveau de La Huchette
https://www.youtube.com/watch?v=r4YQwbLdpBw