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Robert Jeanne © Jacques Joris, Coll. Robert Jeanne by courtesy


Robert JEANNE



La double-vie de Mr. Jeanne


En ce printemps 2017, Robert Jeanne atteint ses 85 ans. Musicien de jazz et architecte, il est l’exemple rare d’une double carrière, très riche, accomplie en professionnel exigeant. Ami intime de René Thomas (cf. Jazz Hot n°208 et n°530), il eut la chance, dès l’aube des années cinquante, de côtoyer à Liège, sa ville de naissance le 27 avril 1932, et une capitale du jazz en Europe, les fers de lance du bebop belge1.

Dans une longue carrière, faite de fidélité à ses amitiés, sa musique de cœur et sa ville où il vit toujours, on retient en particulier le quartet réunissant Léo Fléchet (p), Jean Lerusse (b) et Félix Simtaine (dm), sa participation à Cosa Nostra avec Jack Van Poll (p), au Solis Lacus de Michel Herr (p), à Saxo 1000, l’octet en hommage à Bobby Jaspar et René Thomas. Plus récemment, on l’a apprécié dans diverses formations codirigées par Mimi Verderame (g, dm). Jazz Hot est heureux de rendre hommage à un passeur sur scène de la grande tradition du jazz, un de ces musiciens qui, en toute modestie, donnent de la chair à cette musique. Bon anniversaire, Robert!

Propos recueillis par Jean-Marie Hacquier
Photos Jacques Joris, Jos Knaepen, Michel Carlier

Maison du Jazz de Liège, Coll. Robert Jeanne, by courtesy, avec nos remerciements

© Jazz Hot n°679, printemps 2017




de g.à d.: Micheline Pelzer, Bobby Jaspar, Hélène (amie de Bobby), Robert Jeanne, Marie Thomas, l'épouse de René, et René Thomas © photo X, Coll. Robert Jeanne by Courtesy




Jazz Hot: Robert, vous êtes aujourd’hui le doyen des musiciens liégeois. Vous avez joué avec René Thomas (g), Jacques Pelzer (as, fl) et presque tous les musiciens belges. Vous n’avez pas fait de carrière internationale parce que vous êtes un musicien avec une double vie. Quels sont vos premiers souvenirs comme saxophoniste?


Robert Jeanne: Je ne jouais pas encore lorsque j’ai découvert le groupe de La Laiterie d’Embourg2 avec René Thomas (g), Jacques Pelzer (as,fl), Bobby Jaspar (ts, fl), Léo Fléchet (p), Georges Leclercq (b) Pierrot Jowa (dm) et Nicolas Fissette (tp). Je les ai vus jouer, et ce fut un grand moment pour moi. L’étincelle!


Avant cela, vous écoutiez des disques?


Un soir, en 1949, j’ai écouté une émission de jazz à la radio, puisqu’il n’y avait pas de TV à cette époque. J’ai entendu «Koko» de Charlie Parker. Cette musique m’a vraiment flashé! Il y en a qui ont vu la vierge; moi, j’ai écouté Parker! Ce fut vraiment une révélation. A la suite de ça, j’ai essayé de trouver le disque. Je l’ai trouvé, c’était un 78 tours. Comme je n’avais pas encore de tourne-disque, j’allais l’écouter chez un copain.


Directement Charlie Parker? Vous n’avez donc pas fait le chemin chronologique en passant du vieux style et du swing vers le jazz moderne?


Non. Je connaissais Bechet et Armstrong, mais j’écoutais ça d’une oreille distraite, ça ne me flashait pas. Ce fut Parker! Après la révélation, je suis bien sûr revenu à Coleman Hawkins et Lester Young.


Mais vous avez commencé au saxophone alto en autodidacte…


Oui. Lorsque j’ai vu Jacques Pelzer à La Laiterie, j’ai fait le rapprochement avec Parker. Il jouait à la Parker à ce moment-là. Je me suis dit: «Je ferais bien la même chose, je vais essayer!» Peu de temps après, je me suis acheté un viel alto qui n’allait presque pas; j’en ai acheté un autre, puis, sur ces entrefaites, j’ai travaillé. J’avais fait la connaissance de René Thomas qui m’a recueilli. J’allais presque tous les soirs chez lui, et j’ai progressé comme ça…


René Thomas et Robert Jeanne, Château de Harzee, Province de Liège, 1969 © Michel Carlier, Coll. Robert Jeanne by courtesy


Donc un apprentissage sur le tas; et plus avec René Thomas qu’avec Jacques Pelzer?


Oui, parce que je me suis mis ensuite au ténor, et j’avais comme idole les Brothers: Al Cohn, Stan Getz… et je commençais à jouer dans ce style-là. René m’aimait bien, et il m’a fait souvent jouer avec lui; notamment pour une émission de radio, où j’ai très mal joué! (sourire) Pelzer était un peu plus réticent; il ne comprenait pas pourquoi René Thomas m’aimait bien. Un jour, il m’a dit: «Ecoute, Robert, tu joues un peu faux! Je te donne encore six mois. Si tu ne fais pas des progrès techniques et harmoniques, arrête le saxophone!»


Vous avez progressé, joué un peu partout. Mais, je crois que c’est au festival de Comblain-la-Tour en 1959, que vous avez vraiment démarré.


Oui, c’était la manifestation la plus importante. J’y ai joué trois ou quatre fois. Après cela, vers 1965 René Thomas était au Canada; Bobby (Jaspar) était mort et Pelzer commençait à jouer du free parce qu’il avait écouté Ornette Coleman. Ça ne me plaisait pas; il ne se passait plus rien à Liège. J’ai été un peu dégoûté, et je me suis dit: «j’arrête le jazz!». J’ai revendu mes saxophones, et c’en était au point que lorsque Coltrane est venu à Comblain 3, je n’ai même pas été le voir!


La plus grande partie de votre carrière en leader s'est déroulée en quartet, avec notamment Léo Fléchet (p), Jean Lerusse (b) et Félix Simtaine (dm). Comment et en quelle année avez-vous constitué ce quartet?


C'était au début des années soixante. Tous les vendredis, on allait chez Léo, et on répétait dans sa cave. Après, on sortait, gig ou pas gig. Aujourd’hui, je revois des vieux qui me disent: «Avant, il y avait ceci, il y avait cela!», mais ce n’est pas vrai; il n’y avait rien du tout! Maintenant, ça déborde. Si tu veux suivre le jazz, tu peux sortir tous les soirs.


Robert Jeanne, René Thomas et Jacques Pelzer, c. © photo X, Coll. Robert Jeanne by courtesy11 octobre 1968, Jemappes


Vous vous êtes rendu compte que vous deviez apprendre à lire la musique convenablement, et vous êtes allé prendre des cours à l’Académie Grétry, comme un gamin?


Oui, j’avais 40 ans. Je devais jouer avec Jack Van Poll (p) qui m’avait dit: «On va faire un quintet avec Charlie Greene (tp)». c’était un trompettiste américain qui habitait à Maastricht. «Tu vas chez lui; vous répétez un peu ensemble et puis on se voit chez moi, en Hollande.» Il habitait à Roosendaal à cette époque. Quand je suis arrivé chez Charlie Greene, il m’a passé des partitions, j’ai enregistré les parties qu’il jouait, et je les ai jouées par cœur. Alors, je me suis dit: «Il faut absolument que j’aille apprendre à lire!» Je suis donc allé aux cours pendant cinq ans, et j’ai eu comme professeurs la mère de Frédéric Jacquemin (dm, perc) et celle de Xavier Tribolet (p, clav).


Vous avez composé «Stan», en référence à Stan Getz. C’est votre grand maître?


Un de mes grands maîtres. Je m’intéresse aussi à des musiciens plus modernes, comme Joe Lovano (ts) et, surtout, celui que je préfère: Rick Margitza (ts). C’est un sax-ténor trop méconnu, un musicien formidable qui joue aussi très bien du piano. J’adore aussi Michael Brecker, évidemment…


Al Cohn?


Oui, les plus anciens: Al Cohn, Zoot Sims, tous les Brothers, Bill Perkins et, bien sûr le Président, Lester Young: le Père du sax en jazz moderne, c’est Lester Young!


Un épisode important pour vous se situe en 1967, lorsque René Thomas, revenu du Canada, connaissait un passage à vide. Cela a duré deux ans; il ne sortait plus et restait confiné chez lui. Il habitait en Outremeuse et vous l’avez redécouvert. Comment cela s’est-il passé?


A son retour du Canada, il est passé chez moi; on s’est revus quelquefois, et puis un certain Jean-Marie Hacquier qui habitait Reims et organisait des concerts m’a proposé de nous faire jouer en France. On a fait quelques concerts à Reims, à Charleville-Mézières, à Sedan, à Châlons-sur-Marne (aujourd'hui Châlons-en-Champagne) et au Cat-4 Club de Metz avec les musiciens de mon quartet: Fléchet, Lerusse, Simtaine.


René Thomas (g), Felix Simtaine (dm), Robert Jeanne (ts), Léo Fléchet (p), Freddie Deronde (b), L'Esquinade, Liège, 1968 © photo X by courtesy of Maison du Jazz de LiègeRené Thomas (g), Felix Simtaine (dm), J.R. Monterose (ts), Robert Jeanne (ts), Léo Fléchet (p), Freddie Deronde (b), L'Esquinade, Liège, 1968 © photo X by courtesy of Maison du Jazz de Liège

Vous avez, un moment, joué du soprano, avec Solis Lacus. Il semble que vous avez abandonné cet instrument…


Oui, j’ai abandonné le soprano. Je suis revenu à un jazz un peu plus traditionnel, et je trouve que le soprano ne me convenait pas tellement. C’est une grande différence de jouer du ténor et du soprano. Je l’ai délaissé puis je l’ai carrément abandonné.


28 avril 1973, 22 rue Roture, LiègeSolis Lacus: Freddie Deronde (b), Michel Herr (clav), Richard Rousselet (tp), Robert Jeanne (ts), Félix Simtaine (dm) © Photo X, Coll. Robert Jeanne by courtesy

Vous avez donc fait toute votre carrière en semi-professionnel?


Oui, en semi-professionnel. Je suis architecte, j’ai fait toute ma carrière comme architecte. Il fallait bien, car il n’y avait pas beaucoup de travail pour les musiciens de jazz. Aujourd’hui encore, à part Toots Thielemans et Philip Catherine, ce sont presque tous des chômeurs. Il y en a quelques-uns qui s’en sortent en donnant des cours, mais ce n’est pas facile; ce n’est pas la loi. J’ai joué comme ça, naturellement, pendant soixante ans, sans me demander si ça allait durer aussi longtemps. Donc, je continuais à travailler!


Réunion de l'histoire du jazz en Belgique car Sadi (vib) et Robert Jeanne n’ont pas souvent joué ensemble (parfois en jam sessions), pour l'inauguration de la Jazz Station de Bruxelles en 2005 © Jos Knaepen by courtesy







A part ces tournées en France, où avez-vous joué en-dehors de la Belgique?


En France, mais aussi en Hollande et en Allemagne; récemment en Italie avec Jean-François Maljean (p), puis j’ai été au Festival de Saint-Louis, au Sénégal, et au Nicaragua avec Mimi Verderame (dm), Sal La Rocca (b) et Ivan Paduart (p).



Vous n’avez pas beaucoup enregistré avec vos groupes…


Sous mon nom, j’ai d’abord enregistré Second Life en 1983, pour Jazz Cats, avec Fléchet (p), André Klénès (b) et Stefan Kremer (dm). Après, en 1992, j’ai fait un autre disque pour B. Sharp, avec Mimi Verderame (g), Sal La Rocca (b) et Frédéric Jacquemin (dm). Le troisième, c’est avec Jean Warland (b), Michel Herr (p) et Félix Simtaine (dm) en 2003 et le quatrième: Awè Valet, en 2014, avec mon quartet actuel: Mimi Verderame (g), Werner Lauscher (b), Stefan Kremer (dm).



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1. Il se passait aussi des choses à Anvers, avec Jack Sels et à Bruxelles avec Toots, Quersin, etc.

2. Embourg: petit village cossu au Sud-Est de Liège, situé en hauteur du confluent Vesdre-Ourthe, sur la route d’Aywaille. La Laiterie organisait des jam sessions quelques années après la Seconde Guerre mondiale (1949). Un camion-benne ramassait les amateurs et les jeunes musiciens au centre de Liège pour les conduire quelques kilomètres plus loin. Ces jams ont duré pendant deux ou trois ans.

3. John Coltrane a joué au Festival de Comblain-la-Tour en août 1965 avec le quartet mythique: McCoy Tyner (p), Jimmy Garrisson (b), Elvin Jones (dm). Il existe une captation vidéo de cet événement (RTBF)



2003. Robert Jeanne Quartet, Bluelandscapes, Igloo

CONTACT: https://myspace.com/robertjeannequartet et http://www.jazzinbelgium.com/person/robert.jeanne


DISCOGRAPHIE

Leader-Coleader

LP 1983. Robert Jeanne Quartet, Second Life, Jazz Cats 

CD 1992. Robert Jeanne Quartets, B.Sharp 084

CD 1995. Dix Ans de Jazz à Liège, MDJ/RTBFLiège 001-A/B

CD 2002. Robert Jeanne Trio, The Maastricht Session, Quetzal Records (éd. 2005)

CD 2003. Robert Jeanne Quartet, Blue Landscapes, Igloo 171

CD 2006. The Belgian Jazz Factory, First Session, Quetzal Records

CD 2014. Robert Jeanne Quartet, Awè Valet, September 5175

CD 2014. Jack Van Poll, Mississippi Chaser, September 5176 



2014. Robert Jeanne Quartet, Awévalet, September

Sideman

LP 1974. Solis Lacus, Best Seller 4C062 96949

CD 1975. Michel Herr, Perspective, B.Sharp 082

CD 1976. Koen De Bruyne, Games, SDBAN 03 (réédition en 2015)

LP 1980. Saxo 1000, Remembering Bobby Jaspar & René Thomas, BDN/MD 060

LP 1980. Christine Schaller, Real Life, ML CAR 80062

LP 1981. Act Big Band, LDH 1002

CD 1991. René Thomas, Guitar Genius, AMC 16001

CD 2000. Mimi Verderame Jazz Addiction Band, Nice Cap, Lyrae 20021

CD 2012. Solis Lacus, Heavenly Sweetness 064

CD 2012. Jean-François Maljean, Apormijusofir, September 5166

CD 2015. JeanPierre Froidebise Orchestra, Home Records




VIDEOS

1997. Jazz Addiction Band, «Entre Vues», Gino Lattuca, Jean-Pol Steffens, Phil Abraham, Robert Jeanne, Peter Vandendriessche, Ivan Paduart, Théo de Jong, Mimi Verderame
https://www.youtube.com/watch?v=1LSBEOKdblo


1998. Jazz Addiction Band, «Stan», Jazz à Liège
https://www.youtube.com/watch?v=KARjZ4OjODo


2005. Robert Jeanne 4tet with Joep van Leeuwen Live at the J.P., Liège
Robert Jeanne (ts), Joep van Leeuwen (gu), Piet Verbist (d-b), Stefan Kremer (dr) play Not You Again by John Scofield at the Jacques Pelzer Jazz Club in Liège, Belgium on June 15, 2005.
https://www.youtube.com/watch?v=DMFqCkZ25Jw


2011. Robert Jeanne Quartet ( Jazz au Broukay 2011)
https://www.youtube.com/watch?v=oPtbA6dV3ug


2014. Robert Jeanne Quartet, Hommage à Jacques et Micheline Pelzer, Gouvy, Ferme Madelonne, 7 décembre 2014.
Robert Jeanne (ts), Jacques Pirotton (g), Sal La Rocca (b), Stefan Kremer (dm)
https://www.youtube.com/watch?v=mM0t4qf7isw


2015. Froidebise Orchestra, «Mon répondeur», Festival Jazz à Verviers octobre 2015
https://www.youtube.com/watch?v=QGSIn3D79OU


2015. Robert Jeanne Quartet, 11 décembre 2015, à L’An Vert-Liège.
Robert Jeanne (ts), Jacques Pirotton (g), Werner Lauscher (b), Stefan Kremer (dm)
https://www.youtube.com/watch?v=jsy79Mrrzdo

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