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Albert Sanz, Festival de Jazz de Vitoria, 2016 © Jose Horna

Albert SANZ


Sweet Home, Valencia!

Albert Sanz est né à Valence, Espagne, en 1978. Son père Josep Sanz est pianiste classique, compositeur, directeur d’orchestre, et sa mère, Mamen García, chanteuse, compose également. Passer à côté de la musique paraissait impossible, et Albert joue de la guitare, de la basse électrique avant de se décider à apprendre le piano au conservatoire. Peu après, son père l’emmène à un concert de Tete Montoliú. L’impact est énorme et définitif. Albert Sanz sera jazzman –mais pas seulement! Sa progression est fulgurante, et il devient à 18 ans le pianiste de l’European Youth Orchestra (EUYO). Il enregistre et tourne avec la formation. Comme coleader, il enregistre, avec David Mengual (cb), Des D’Aquí qui est désigné en Espagne comme meilleur disque de jazz de l’année 1998. Deux disques importants marquent les dernières années. L’un, En la imaginación, avec la chanteuse Silivia Pérez Cruz et le contrebassiste Javier Colina; l’autre, O que Sera, en trio avec le batteur Al Foster.

Propos recueillis par Patrick Dalmace
Photos de Jose Horna,
Imma Casanellas et Elia Costa by courtesy of Albert Sanz


© Jazz Hot n°679, printemps 2017


Jazz Hot: Très tôt, tu as découvert le jazz en écoutant le pianiste catalan Tete Montoliú.

Albert Sanz: Mon père n’était pas musicien de jazz, mais il aimait ça et il a vu que j’avais des aptitudes pour le jazz. Il m’a emmené écouter et voir des concerts et, parmi ceux-ci, deux de Tete, ici à Valence, m’ont particulièrement marqué. L’un en trio et l’autre en duo avec le contrebassiste NHØP. Un autre concert a eu un grand impact sur moi, un hommage à Mingus par Jordi Vila (cb), Perico Sambeat (as), Ramón Cardo, (ts) et Fabio Miano au piano. L’esprit du jazz m’a alors envouté.


Et comment as-tu progressé?

Ma passion est allée grandissante. J’ai commencé à dévorer les disques; d’abord Miles Davis et Bill Evans. J’ai fréquenté les jams et essayé d’apprendre partout où c’était possible. Très vite, j’ai pu ainsi accéder à la scène du jazz à Valence qui, à l’époque, n’était pas très développée mais possédait sans doute les meilleurs jazzmen d’Espagne, et notamment le saxophoniste Perico Sambeat avec qui j’ai joué assez rapidement. Il m’a parlé d’un disque de Brad Mehldau, I Fall in Love too Easy, et je me suis accroché à tout ce que faisait Brad, ce qui m’a permis de connaître le travail des musiciens de sa génération Kurt Rosenwinkel (g), Mark Turner (ts), Jorge Rossy (dm). J’ai fait également des workshops avec eux lorsqu’ils venaient en animer en Espagne. Je suis devenu tellement fan que j’ai adopté leur langage musical, et j’ai pu jouer avec le groupe de Kurt pour une tournée en Europe de trois semaines, avec Mark une semaine au Pizza Express de Londres et aussi deux semaines avec Chris Cheek (ts), et deux autres en Italie avec Joe Martin (cb).


Au delà de la musique elle-même as-tu aussi cherché à t’imprégner de la culture, la civilisation qui a donné naissance au jazz?


Au début, ma passion était de jouer, et je ne me posais pas de questions sur les conditions historiques et sociales qui ont permis l’émergence du jazz… et du blues. Je ne m’intéressais qu’à la musique elle-même. Mon intérêt pour connaître les racines du jazz est venu plus tard. Je crois que c’est important de connaître l’histoire de cette musique, surtout en fréquentant les musiciens plus âgés. Avec Al Foster (dm), j’ai passé des heures et des heures à l’écouter. C’est fondamental de savoir quel moment on vit et de le mettre en perspective.


Quelles sont tes influences à cette époque?

Sans aucun doute Bill Evans, Monk, Bud Powell, McCoy, Duke… mais aussi d’autres jazzmen comme Konitz, Miles, Coltrane, Dexter, Lester, Elvin Jones, Ron Carter, Charlie Haden...


Albert Sanz Trio avec Pablo Martín Caminero (b), Chris Cheek (ts), Festival de jazz de Vitoria 2016 © Jose Horna



Et ensuite tu vas à Boston. Tu n’as pas fait qu’y étudier…

On m’a offert un bourse complète pour la Berklee. C’était une grande opportunité. J’y suis resté deux ans. Là, effectivement j’ai constitué un groupe, Kalifactors, avec Robert Stillman (ts), Chris Van Voorst (bass), et Kendrick Scott (dm). On jouait notre musique. Chacun d’entre nous, chaque semaine venait avec un nouveau thème, et on interprétait également les thèmes que nous apportaient les amis.
Mais j’ai joué aussi avec d’autres jeunes Lionel Loueke (g), David Doruzka (g), Walter Smith (ts), Dayna Stephens (ts)… Et je revenais souvent en Espagne pour continuer à travailler avec Kurt, Rossy et Chris Cheek, Perico Sambeat, notamment en 2000. De cette façon, je restais actif sur la scène espagnole.

Et, à la fin, tu décides d’aller à New York…

Boston, c’était bien, mais les opportunités pour le jazz sont à New York. Je me suis installé à Brooklyn en 2002. On a fait chez moi d’innombrables jans, et j’ai joué dans de nombreux petits restaurants. Mais l’important, c’est que j’ai joué au Small’s avec Kurt, Jeff Ballard, Ben Street, au Fat Cat avec Chris Cheek, et Joe Martin m’a emmené pour une tournée en Italie. J’ai aussi joué à Cuba, au Festival Jazz Plaza. Je devais jouer avec le contrebassiste Mario Rossy, mais il n’a pas pu venir et j’ai joué tout seul! Et quelques thèmes en duo avec Ernán López Nussa. J’ai participé également à quelques descargas à La Zorra y el Cuervo avec des Cubains que je connaissais parce qu’ils sont installés en Espagne. En 2003, j’ai enregistré en live au Jazz Gallery le disque Los Guys. C’est extraordinaire de voir des musiciens comme Larry Grenadier, Cheek, Ballard jouer ta musique!


Mais tu quittes les Etats-Unis en 2004…

J’avais quand même une certaine nostalgie, mais surtout je commençais à me nord-américaniser dans ma manière de penser, de parler, et je ne me sentais pas bien, comme si je renonçais à la partie la plus profonde de moi. La culture des Etats-Unis est très différente, et une chose me déplaisait, la besoin que les Nord-Américains ont de sentir que tout tourne autour d’eux. Ceci indépendamment du fait que j’y ai de super amis. Mais cette civilisation n’est pas pour moi. Il faut savoir où sont ses racines, et c’est ce qui t’aide à te développer même si c’est plus tard dans la vie.


Albert Sanz y los Once Dedos, El Fabulador, 2004




Tu enregistres alors El Fabulador qu’on appelle plus souvent Los Once Dedos qui est en fait le nom de ta formation pour l’enregistrement et le concert postérieur.

En fait je suis venu à l’été 2004 pour enregistrer ce disque et je suis resté.

Je considère ce disque –et le concert où tu l’as présenté au Festival de Javea– comme une clé dans ta carrière. Peux-tu en parler davantage?

D’abord ce qui me paraît le plus agréable pour un musicien, c’est de pouvoir partager la musique dont il rêve et qu’il compose avec d’autres. Pour moi, ce fut la première occasion qui se présentait de pouvoir écrire à la fois la musique originale et les arrangements pour un grand orchestre pour lequel je décidais moi-même des instruments que je souhaitais. Je crois que pour ce disque, on a pu traduire une idée, un son, qui sont une combinaison de ce que j’avais imaginé et écrit, et des apports des grands musiciens qui ont participé au projet. Je crois que le résultat est un disque très spécial qui reste dans le cœur des musiciens et de ceux qui ont écouté le concert en direct (cf. Jazz Hot N°614, Sup). Mais je crois aussi, même si je pense avoir écrit quelques bons thèmes, qu’aujourd’hui je compose et arrange mieux qu’à l’époque. Et dans les nouveaux arrangements pour big band que je suis en train de faire, si on trouve des choses initiées avec Once Dedos, elles sont plus puissantes. El Fabulador/LosOnce Dedos était comme une graine encore tendre. On pourrait dire que je suis passé de l’influence de Gil Evans à celle d’Ellington. Maintenant, je pense davantage aux musiciens, à comment ils vont pouvoir s’exprimer sur ce que j’écris. Avant ma musique était plus idéalisée.

Tu as dit dans une autre interview que tu aimais être proche du batteur. Pourquoi?

C’est vrai, quand c’est un batteur que j’aime particulièrement. Je joue un peu de batterie, et ça me paraît toujours de la science-fiction quand je vois tout ce qui se passe avec les pieds et les mains. C’est très visuel et fascinant! A Barcelone, au Jamboree, un excellent endroit se trouve juste derrière le drummer, et c’est fantastique pour pouvoir le voir; et au Village Vanguard, à New York, on peut s’installer au bout d’un long sofa et là, tu es juste derrière le batteur.

 

Albert Sanz, Al Foster, Javier Colina © Imma Casanellas by courtesy of Albert Sanz

 

... d’où ton intérêt pour Al Foster. Comment as-tu pu enregistrer puis jouer avec lui?

Je l’ai rencontré, et on a échangé longuement. Des discussions autour du jazz. Tout à l’heure, je te le disais, ces échanges ont grandement participé à mes connaissances sur le jazz, ce qu’il représente, son histoire. Al Foster est un élément fondamental dans ma formation. Puis, je lui ai dit que j’aimerais enregistrer avec lui en trio. On s’est mis d’accord et, avec le contrebassiste Javier Colina, on est allé à New York. Deux jours d’enregistrement en 2011 pour des thèmes que j’avais choisis. Al a été génial pour tout ce travail. On a eu aussi l’occasion de jouer ensemble en club, notamment au Café Central, à Madrid, l’année suivante.


Albert Sanz, Javier Colina, Al Foster © Imma Casanellas by courtesy of Albert Sanz


Au retour des Etats-Unis, tu commences à enseigner. Tu enseignes quoi?


Oui, à San Sebastián d’abord, puis à Barcelone, au Taller de Musics. Ensuite, je suis revenu à Valence, au département de jazz du Conservatoire Supérieur. J’enseigne le piano, l’improvisation, la composition et le travail d’ensemble. Ce sont des cours pratiques, mais on discute toujours du sens qu’a le jazz et du contexte social dans lequel il est né.


Albert Sanz Trio © www.eliacosta.es by courtesy of Albert Sanz


Comment vois-tu la situation du jazz en Espagne?


Il y a une évolution constante. Une quantité incroyable de musiciens… incroyable, un public important. Le fait que les écoles de musiques se soient développées, les écoles de jazz aussi, est important. Il y a du bon et du mauvais bien sûr. La musique peut devenir très académique et sans esprit. Mais dans le fond on voit de plus en plus d’élèves dans les écoles de jazz, et leurs amis font partie du public qui en Espagne, par rapport par exemple à l’Angleterre, est nettement plus jeune. Le niveau jazzistique actuel a beaucoup évolué en qualité par rapport à il y a dix ans.

Es-tu intéressé par le flamenco?

Oui, bien sûr! Dans mon dernier projet, j’introduis un cajón joué par Sergio Martínez. Il est extraordinaire! Il a étudié au Berklee et a joué avec Danilo Pérez. A travers lui, et également quand j’ai joué avec Perico dans le Flamenco Big Band, j’ai commencé à m’y intéresser. C’est curieux, c’est quand, nous, les Espagnols, allons étudier ou vivre à l’étranger, notamment aux Etats-Unis, que nous commençons à nous intéresser au flamenco! C’est là que nous prenons conscience de posséder un trésor! Mais cela m’intéresse de l’écouter, de jouer à la maison, d’écrire quelques thèmes, mais j’ai trop de respect pour cette musique pour me mettre à vraiment la jouer, mais je l’étudie et la travaille pour qu’elle apporte quelque chose à ma façon de jouer.


 Albert Sanz, Silvia Perez, Javier Colina © X by courtesy of Albert Sanz


Beaucoup n’hésitent pas…

Tu me disais qu’on n’entendait pas beaucoup les jazzmen espagnols en France, mais je crois que si on joue en France, le public a envie d’entendre du flamenco, pas seulement le jazz, qu’il peut entendre de la part des musiciens du pays… ou si c’est pour entendre des musiciens jouer comme Art Blakey… Pour ça, il y a assez de jazzmen en France ou ailleurs. Mais je trouve que ce sont deux musiques qui peuvent bien s’intégrer. Et le monde du flamenco est un monde inépuisable. Il est aussi en lien avec d’autres musiques espagnoles de différentes régions, comme ici à Valence, le candestil, ou en Catalogne…


Et aujourd’hui tu écoutes qui et quoi?


J’aime toujours les jazzmen que je te citais au début, mais maintenant j’aime aussi
des figures comme Parker, Henderson, et surtout j’écoute la musique des collègues avec qui j’ai le plaisir de jouer et qui sortent des disques très inspirés: Alfonso Pais, Ganavya Doraiwamy, Robert Stillman, des Espagnols, Sambeat, Rossy, Colina, Barrueta, Vercher, Serrano... l’Argentin Guillermo Klein, le bassiste français Nicolas Moreaux… et j’écoute beaucoup de chanteurs, Carles Denia; l’espagnole Carme Canela, beaucoup de musique classique, des musiques folkloriques et évidemment du flamenco.


Albert Sanz, Mediterraníes, 2016



Quels sont tes projets pour les prochains mois?

La sortie du disque Mediterranies et sa présentation à Valence avec Munir Hossn à la basse. J’espère que Jorge Pardo pourra venir. Le Sedajazz Big Band, avec lequel je vais donner trois concerts en Espagne. Je continue à faire des arrangements pour big band et à mobiliser les gens pour jouer. J’adore ça! Je vais également faire deux concerts en Suisse avec Larry Grenadier et Jorge Rossy, une tournée avec Charles McPherson en février. J’espère retrouver Al Foster, jouer avec Pardo et avec Antonio Serrano (hca) pour un hommage à Toots Thielemans. J’ai un trio expérimental avec lequel je joue du clavier. Ma tête n’arrête pas! La réalité, c’est qu’il faut présenter sans arrêt des choses nouvelles. Les gens se fatiguent vite. Al Foster me disait que les programmateurs le voulaient toujours avec des groupes nouveaux car c’est ce que demandait le public! C’est idiot, on devrait pouvoir apprécier une nouvelle fois ce qu’on a déjà aimé! On est dans la culture du zapping!


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CONTACT: http://www.albertsanzmusic.com/albert


DISCOGRAPHIE


Leader/Coleader

CD 1998. A. Sanz & D. Mengual, Des d’aquí, Satchmo Jazz 03J
CD 2001. Kalifactors with Robert Stillman, Kendrick Scott, Chris van Voorst van Beest, Fresh Sound New Talent 143
CD 2003. A. Sanz Quartet, Los Guys, Live in New York, Fresh Sound New Talent 191
CD 2004. A. Sanz y Los Once dedos, El Fabulador, Conservatorio J. Iturbi, Valencia, XJ 004
CD 2006. A. Sanz Trio, Metamorfosis, Live in Barcelona, Fresh Sound New Talent 300
CD 2011. A. Sanz Trio, O que sera, Sear Sound studios, Unit Records 4604
CD 2012. Albert Sanz & Russafa Ensemble. Live at Café Mercedes, Comboi Records
CD 2013. A. Sanz Trio, For Regulars Only, Live at Café Central, inédit
CD 2015. Albert Sanz & Felix Rossy, Dolphin's Blues, Edición en vinilo y digital, autoproduction
CD 2016. A. Sanz & Sedajazz Bigband, L'Emigrant, SJ 038
CD 2016. A. Sanz Trio, Mediterraníes, Karonte 7858

Sideman (sélection)
CD 2000. David Mengual Noneto, Mosaic, Satchmo Jazz 141
CD 2007. Jordi Matas Organic Trio, Landscape, Fresh Sound New Talent 304
CD 2007. Jordi Rossy Trio, Wicca, Fresh Sound New Talent 309
CD 2007. David Doruska, Wandering Song, Fresh Sound New Talent 352
CD 2008. Nicolas Moreaux, Beatnick, Fresh Sound New Talent 344
CD 2008. Voro García, Vorocity, CD Baby 4593
CD 2010. Perico Sambeat, Baladas, Karonte 7826
CD 2010. Carme Canela canta a Jordi Matas, Discmedi 4913
CD 2011. Carles Denia, Les Paradis de las Paraulelas, Comboi 20115
CD 2011. Silvia Pérez Cruz & J. Colina Trio, En la Imaginación, Karonte 723
CD 2012. Gerardo Nuñez, Travesía, ACT 534
CD 2014. Perico Sambeat, Flamenco Big Band, Verve 8294



VIDEOS


2012. Albert Sanz, Memories of you, Madrid
https://www.youtube.com/watch?v=jsILZw1YgxE


2013. Albert Sanz Trio, O velho Francisco, Madrid

https://www.youtube.com/watch?v=xVuazHZBR28


2016. J. Pardo Quartet with A. Sanz, Introducción Alrededor de la medianoche, Madrid
https://www.youtube.com/watch?v=OswbBgHPWfQ


2013. A. Sanz Trio, For Regulars Only, Café Central, Madrid
https://www.youtube.com/watch?v=maFP-9384EQ


2014. A. Sanz & Felix Rossy, Arabesque, live at Café Mandacarú, Barcelona
https://www.youtube.com/watch?v=nHWfDgauzbA


2016. Albert Sanz & Big band live in Valencia,

https://www.youtube.com/watch?v=Iw3TdaEU0Ec


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