pubentetesite


jean-duverdier.com              




© Jazz Hot 2016


Jacques Gamblin © Serge Baudot

Ce que le djazz fait à ma djambe
Théâtre Liberté, Toulon (83), 18 novembre 2016

Jacques Gamblin, acteur reconnu et populaire (qu’on a vu dans des films de Claude Lelouch, Claude Chabrol, Bertrand Tavernier, etc.), a monté, en collaboration avec Laurent de Wilde (p) le spectacle Ce que le djazz fait à ma djambe, lequel lui donne la possibilité d’être musicien sans jouer véritablement d’un instrument. De fait, il prouve plusieurs fois qu’il est musicien, avec un solo de cuillers, à la batterie, et en se frappant les joues et le crâne; la tête comme instrument de percussion.
Répartis sur toute la largeur de la grande scène, chacun des musiciens, à tour de rôle, vient se placer dans un cône de lumière: Alex Tassel (flh), Guillaume Naturel (ts), Bruno Schorp (b), Donald Kontomanou (dm) et Laurent de Wilde, compositeur, arrangeur et directeur musical de la pièce, Le sextet s’exprime dans un style plutôt hard bop, et c’est peu dire que ses interventions sont un régal. DJ Alea ajoute quelques effets pour la mise en scène, autrement il se sert de ses platines comme de percussions; il fait ainsi une belle intervention en duo avec le batteur.
Gamblin est un fou de jazz. Il nous dit: «J’ai pu, avec mon instrument à moi que sont les mots, écrire une histoire d’accords et de rendez-vous, pour vous dire ce que la musique me fait, nous fait en général et ce que le jazz en particulier fait à ma djambe et ce que ma djambe me fait, puis par résonance, à ma hanche, à mes tripes et ainsi de suite en passant par le cœur jusqu’à la tête et non l’inverse». Pari magistralement gagné. Pour les mots, il a puisé dans des textes de Herbie Hancock, Laurent de Wilde, Mezz Mezzrow, Langston Hughes, et a écrit ses propres textes qu’il dit en parler rythmé, en slam, ou tout simplement sur le ton de la narration ordinaire avec une diction parfaite, jouant des hésitations, buttant sur les mots, les enfilant à toute vitesse, dans un flux incessant, à la manière d’un solo de jazzman. Avec aisance, il occupe la scène.

Jacques Gamblin & Laurent de Wilde Sextet © Serge Baudot

Le spectacle se déroule en plusieurs actes, pourrait-on dire. Après l'intro par le sextet, Gamblin vient nous raconter, avec un humour décapant, ses tribulations et ses échecs pour apprendre à jouer d’un instrument, allant jusqu’à tenir la contrebasse comme une guitare. Acte suivant, c’est la recherche de la femme: rencontres, invitations ratées, espoirs, tout y passe. A noter deux scènes d’extases. Quand, dans son cône de lumière, Gamblin danse au ralenti, comme suspendu dans l’espace, allant jusqu’à planer parallèlement au-dessus du sol, seulement soutenu sur ses mains; un grand moment de beauté pure, du temps suspendu. Puis quand debout sur une chaise, là encore au ralenti, il s’envole tel un grand oiseau.
Entre chaque scène dans laquelle Gamblin évolue, l’orchestre ponctue par une intervention solo. Racines new-orleans, blues, bop, funk, hard bop, tout y est, pour un jazz qui fait bouger la jambe, car qui n’a pas remué au moins son pied à la vibration du jazz. Assis face au public, Gamblin va agiter sa jambe droite, de la cuisse à la pointe des pieds, sur un tempo rapide de l’orchestre, puis la gauche au même rythme, allant ensuite jusqu’à les faire sautiller en contretemps. Mais les jambes s’emparent de lui et le voilà qui se lève sur ses deux jambes frénétiques pour parcourir toute la scène en tournoyant sur lui-même, noyé dans la musique. Du délire! Prouesses physique, linguistique, musicale, en une osmose parfaite des sept protagonistes, qui reflètent un plaisir palpable d’être là et de jouer ensemble. Un vrai spectacle jazz, concocté et joué par des gens qui savent ce que c’est, et qui en sont passionnés. Le tout devant une salle archi-comble.

Texte et photos: Serge Baudot
© Jazz Hot n°677, automne 2016


Peric Sambeat © Patrick Dalmace



JazzEñe
Valencia (Espagne), 29-30 septembre et 1er octobre 2016

JazzEñe est une manifestation organisée par la Sgae (équivalent espagnol de la Sacem) pour promouvoir les artistes qu’elle gère, essentiellement espagnols mais aussi latino-américains parmi lesquels beaucoup de Cubains. Une sélection est faite et les jazzmen retenus sont présentés à Valence à une bonne douzaine de directeurs de festivals européens (dont les français de l’Ajmi, Festivals des 5 Continents, Nuits du Sud) à travers une série de concerts. Nous avons assisté aux prestations de Sinouj (qui nous a semblé hors du domaine du jazz), de Marta Sánchez, jeune pianiste madrilène installée à New York. Son quintet comptait dans ses rangs les Cubains Román Filiú (as) et Ariel Bringuez (ts). Musique de grande qualité mais rigide et d’où, à l’exception d’un thème, le swing était absent. On attendait avec envie le saxophoniste valencien Perico Sambeat et son trio (dm et g). Le projet Noesis Trio, un thème quasiment ininterrompu de près d’une heure, avec beaucoup d’électronique et de longues séquences à l’ewi, verse dans la musique improvisée. Lorsque Perico abandonne le jeu au pied (moult pédales!) pour souffler dans son alto on retrouve le grand saxophoniste au son magnifique, entendu dans de nombreux concerts et plus de vingt disques depuis des années.
Pour clore la nuit, venus de La Havane, Ernán López Nussa (p) avec Maikel González (tp), Jorge Reyes (b) et Enrique Plá (dm) ont nettement fait monter la chaleur. Un répertoire éclectique débutant avec une rumba que Ernán, a écrite il y a une bonne vingtaine d’années et se poursuivant avec des extraits de Sacrilegio, des compositions d’auteurs classiques y sont revisitées et jazzifiés à souhait. Le pianiste offre aussi des thèmes inédits puisés dans un projet où se mêlent musique cubaine et rythmes de New Orleans cherchant à retrouver le va et vient entre les deux musiques au début de l’ère du jazz. Une mention spéciale au jeune Maikel et à sa trompette. Très beau concert que le public local qui n’a pas pu écouter le pianiste in vivo depuis une vingtaine d’années a dû apprécier. D’autres formations intéressantes étaient programmées les deux jours suivants parmi lesquelles celles de Ramón Díaz, Joan Monné, deux catalans; de Luis Verde dont le quintet est formé de Cubains de Madrid… On cherchera prochainement à écouter Ernesto Aurignac dont les yeux sont tournés vers Parker et Ornette et à réécouter le saxophone de Javier Vercher qui propose son Agricultural Wisdom Project!
Il restera à voir si les directeurs invités programmeront ces jazzmen… pour voir s’il s’agissait plus qu’un voyage d’agrément!

Texte et photo: Patrick Dalmace
© Jazz Hot n°677, automne 2016


Paris en clubs
Octobre 2016

Ricky Ford Quartet © Patrick Martineau

A l’initiative de l’association Spirit of Jazz, Ricky Ford (ts) offrait avec Ronnie Lynn Patterson (p), Darryl Hall (b) et John Betsch (dm), le 7 octobre au Sunside, un concert de haut vol, interprété dans un tout autre esprit que celui donné avec «African Connection» lors du festival de Toucy (voir notre compte-rendu). Avant le set, Ricky nous confiait que cette nouvelle formation qu’il qualifiera de blues band à l’entame du concert, traduisait sa fascination pour la façon dont cette musique conquit en son temps les grandes métropoles d’Amérique du Nord. Ricky saisit en outre ainsi l’opportunité de rejouer avec un pianiste, ce qu’il n’avait guère fait ces dernières années. Répartis sur trois sets distincts, beaucoup de titres interprétés ce soir sont des compositions qui rendent directement hommage à de grands musiciens, comme celles proposées sur son opus Green Note. Dès l’abord, la sonorité ample du leader frappe les esprits. Alors qu’on pourrait le rapprocher de Dexter Gordon en ce qui concerne le timbre, sa puissance de jeu ainsi que quelques phrasés free très personnels lui confèrent un tempérament aussi léonin que celui de Sonny Rollins. Patterson joue, quant à lui, dans un style très fluide et délié, chose assez étonnante quand on sait qu’il met les mains à plat sur le clavier comme Thelonious Monk. Darryl Hall, de son côté, est certainement l’un des contrebassistes actuels les plus polyvalents. Sa sonorité ronde et ses glissandos acrobatiques font le show, avec des accents virtuoses souvent assumés en binôme avec Ford. « A Maidens’ Voyage» séduit immédiatement le public présent par son énergie. Par deux fois, Ford demandera au groupe de reprendre un morceau à son début, insatisfait du tempo, un perfectionnisme qui ne l’empêchera pas le moment venu de rechercher en toute simplicité le balai tombé à terre du batteur. John Betsch joue au fond du temps, et son drumming gagne en pouvoir de ponctuation ce qu’il sacrifie en drive. Ce faisant, il crée des espaces vacants qu’il s’amuse à combler lui-même avec des frappes puissantes et un effet retard assumé en correspondance subtile avec la palette du pianiste. Patterson chantonne ses chorus avec une justesse confondante et amène un classicisme de belle facture à la cohésion hors pair du quartet. Un titre inspiré par le célèbre speach de Martin Luther King ««How long not long», un hommage façon film noir à Ran Blake sur «Love Lament», popularisé par Abbey Lincoln, et force est de se rendre compte que le groupe rompt avec le passage de témoin successif que constitue l’articulation des solos en combinant entre eux des passages musicaux conçus sans l’intervention du saxophoniste, ce qui donne à Ricky Ford le temps de récupérer de ses longs chorus échevelés. Un moment dédié à la figure de George Russell et à ses années d’école buissonnière, puis c’est au tour de Lester Young d’être célébré comme le styliste incomparable qu’il était. Première surprise: la Canadienne, Jacelyn Holmes (voc), monte sur scène, pour un «Summertime» dans une veine presque pop. Seconde surprise (et meilleure), Ursuline Kairson (voc), originaire de Chicago, teinte «You Don’t Know What Love Is» d’une nuance gospel, avec un vibrato prononcé et une intégrité qui lui gagnent l’estime instantanée de toutes les personnes présentes. « A Time for Love», dédié à Stan Getz qui venait écouter le saxophoniste lorsqu’il en avait l’occasion à New York, est un sommet de sensibilité, et constitue par ailleurs l’acmé d’un concert sans faute de goût qui restera dans les toutes les mémoires. Un premier rappel avec «Reggae Ford Seven», composé pour son groupe African Connection, puis «Miles Train» viennent clore une très belle performance de la part d’un des plus authentiques et des plus généreux colosses du saxophone contemporain, qui confiait à Jazz Hot en 2014 (n°668): «Un bon musicien veut aider les autres, l’art nait de cet acte». JPA


Roy Hargrove Quintet © Patrick Martineau

Entrer dans le flot des idées jaillissantes du trompettiste
Roy Hargrove (tp, flh) n’est jamais chose aisée. Cette première date à Paris, le 10 octobre, avec son quintet, après l’annulation du concert de mars dernier ne fait pas exception à la règle. On disait l’artiste diminué par des problèmes de santé, incertain quant à la poursuite de sa carrière, et une certaine froideur marque, en effet, les premières évolutions du quintet hard bop acoustique sur la scène du New Morning. Les morceaux sont enchaînés sans temps mort, ni présentation des titres, et on sent la démarche un peu hésitante en dépit du formidable métier des musiciens. La part d’improvisation qui préside à l’élaboration d’une musique aussi aboutie est tout simplement trop grande pour que l’émotion puisse s’emparer instantanément du public. Les breaks et autres ruptures de rythme sont légion, ce qui permet à Quincy Phillips (dm) de briller de mille feux (il utilise même une cymbale hélicoïdale). Des notes charnues, travaillées avec les pédales de l’instrument, s’échappent du piano de Sullivan Fortner qui enrichit la rythmique du combo de trilles et de chromatismes. La contrebasse d’Ameen Saleem enracine le son du quintet en lui conférant une force d’inertie indispensable en regard des polyrythmies développées par Quincy Phillips. Eu égard à l’ambiance assez laid-back développée en premier lieu par la formation, un certain nombre de spectateurs regrettent visiblement les gigs plus animés donnés jadis par le trompettiste. À contrario, plus le concert se déroule, et plus on a un aperçu de ce que peut être une musique vivante aujourd’hui. Le groove est d’ailleurs bel et bien présent, mais de façon plus subtile, moins immédiatement perceptible. Les phrasés sophistiqués développés par le leader, positionné comme en retrait par rapport à ses compagnons de scène, suggèrent qu’il est ici plus chef d’orchestre et directeur musical que performer. Justin Robinson (as) occupe dès lors tout l’espace laissé vacant par son leader, multipliant les interventions virtuoses, dans une perspective élégante, non exempte d’un certain maniérisme. Au détour d’un titre, Hargrove fait songer à Miles Davis tant par la sobriété de ses interventions que par la façon dont il veille à mettre en valeur chacun des musiciens au cours du gig. Ses possibilités techniques sont entièrement mises au service de la musique, dans un melting-pot au sein duquel se préparent toutes sortes de décoctions savantes. Progressivement, on s’aperçoit que des harmonies insulaires sont intégrées à la trame musicale (Cuba, Barbade). Par ailleurs, l’optique un peu cérébrale Lucy Dixon © Jérôme Partageprivilégiée ce soir ne cache pas ce que le groupe doit à la Motown et au label Stax (spécialement lorsque Roy Hargrove s’empare du bugle et que les cuivres jouent à l’unisson). Earth Wind and Fire est même appelé à la rescousse au travers d’une citation bien sentie, tandis que Jerry Roll Morton renait de ses cendres à l’occasion d’une improvisation dans l’esprit de la Nouvelle Orléans. Il s’agit moins, en l’espèce, d’invoquer les mânes du jazz en réinterprétant de vieux classiques que de les intégrer à une maïeutique personnelle au sein des structures en perpétuelle évolution jouées par le quintet. Les citations humoristiques, d’ailleurs, font mouche, comme celle du thème de «L’Inspecteur Gadget» (!) lors du second set, mais ce qui marque les esprits, c’est l’aspect de plus en plus fluide de la musique, le fait que les musiciens deviennent de plus en plus inspirés, de plus en plus écoutables, à mesure que le combo déroule tout son répertoire. Scindé en deux parties d’une heure vingt environ, l’ensemble de la prestation semble finalement imprégnée d’une énergie hors norme et on est soudain frappé par une émotion intense qui fait du jeune public présent un véritable acteur du spectacle. Lorsque qu’Hargrove poussera la chansonnette sur un titre de Nat King ColeMy Personal Possession»), la confrontation entre le timbre de voix un peu fragile de l’artiste et la conviction d’ensemble qui anime le groupe nous fera toucher du doigt l’essentiel du message de l’artiste. Le concert se termine et l’on n’oubliera pas le visage de ce jeune homme bouleversé, fixant durant de longs instants la scène désertée par les musiciens. JPA

Le 12 octobre, Lucy Dixon (voc) était au Sunset pour présenter un show mêlant swing et tap dance. Entourée de Vincent Somonelli (g) et des frères Gastine (David, g, et Sébastien, b), qui lui apportent un soutien dans l’esprit Django, la Britannique a déroulé un répertoire de standards et de chansons de Broadway pour beaucoup issus de son dernier disque, Lulu’s Back in Town (voir notre chronique dans Jazz Hot n°674): «Exacltly Like You», «Fascinating Rhythms», «Night & Day»… Pourvu d’une jolie voix et d’un look «vintage», Lucy prend des solos au rythme des claquettes et ponctue ses interventions de quelques pointes humoristiques (comme lorsqu’elle explique comment elle se sert de sacs en plastique pour imiter le son de la charley…). Il s’agit d’un vrai petit spectacle, bien fait, avec de jolis moments comme ce duo contrebasse-voix très réussi sur «Bye Bye Blackbird». Un moment de charme et de légèreté. JP

Mandy Gaines © Jérôme Partage

Le 12 octobre encore, Mandy Gaines (voc) faisait son retour au Caveau de La Huchette, en compagnie d’un excellent trio: Cédric Chauveau (p), Nicola Sabato (b) et Germain Cornet (dm). C’est toujours un plaisir de retrouver la chanteuse de Cincinnati qui est certainement l’une des plus grandes voix qu’il soit donné d’entendre de nos jours. Une voix claire, naturellement puissante – rien n’est forcé – et une expression originale qui lui permet de s’approprier les standards: voire sa version (géniale) de «All of Me». Le plaisir était d’autant plus grand que la rythmique était à la hauteur et très à l’écoute de leur leader: Sabato – qui suit Mandy dans ses tournées françaises depuis plusieurs années – apporte un soutien solide, en bon disciple de Ray Brown; Chauveau – pour la première fois aux côtés de l’Américaine mais vieux complice du contrebassiste – est rompu à l’accompagnement des chanteuses (notamment Rachel Ratsizafy rencontrée au sein du Jazzpel d’Esaïe Cid); Cornet – également une première – démontre de concerts en concerts ses qualités – inventivité, attitude positive… – et une vraie maturité musicale (à seulement 25 ans, il est promis à un bel avenir). Bref, un concert absolument épatant! JP

Marie-Laure Célisse & The Frenchy's © Patrick Martineau

Issue d’une famille de chef d’orchestre et de chef de chœur,
Marie-Laure Célisse (voc, fl) s’oriente vers le jazz après le conservatoire en flûte classique et les chorales, pour créer un répertoire exclusif en français, comportant vieilles chansons françaises et standards de jazz auxquels elle ajoute ses propres paroles. En trio ou en quartet, comme ce 12 octobre à la Péniche Le Marcounet, les arrangements de ses
«Frenchy's», César Pastre (p) et Brahim Haiouani (b), mettent en valeur la sensibilité de la vocaliste qui, de «Flying to the Moon» à «La Javanaise», en passant par «Route 66», déroule toute une palette d’émotions dans une ambiance jam session résolument assumée. Le groupe joue régulièrement à l’Osmoz Café (Paris 14e), ne manquez pas d’aller les écouter. PM

Laure Donnat Quartet © Patrick Martineau

Laure Donnat
(voc) que l’on sait capable de toutes les interprétations dans des domaines musicaux très divers, nous présentait, le 13 octobre au Sunset son dernier album, Afro Blue, accompagnée de son fidèle quartet: Sébastien Germain (p), Lilian Bencini (b) et Fred Pasqua (dm). En blanc et noir, les grands standards ont été arrangés avec goût par Bencini. De «Afro Blue», comme susurré au micro, à un «Summertime» au scat déterminé, en passant par le profond et chaleureux «‘Round Midnight», tout le concert nous promène dans l’univers très personnel de la chanteuse. Les musiciens ont aussi la part belle, que ce soit lors du duo contrebasse/voix sur «Strange Fruits», ou pour l’intro de «Caravan» avec un solo de Pasqua, ou encore celui de Germain sur «Old Devil Moon» en mode salsa. Une belle surprise nous attendait pour le final avec «Alfonsina y el mar», un pur délice, à emporter pour embellir nos rêveries. PM

Marquis Hill © Mathieu Perez

Marquis Hill
(tp) était pour la première fois à Paris avec son quintet. Bien qu’il compte déjà dans sa discographie cinq albums en leader, pleins de compositions originales, le trompettiste, marqué par Freddie Hubbard et Woody Shaw, nous présentait, le 14 octobre au Duc des Lombards, son dernier album The Way We Play. Il y reprend des titres connus et moins connus des musiciens qu’il aime, «Moon Rays» (Silver), «Minority» (Gryce), «Maiden Voyage» (Hancock), «Beep Purple» (Jones), «Fly Little Bird Fly» (Byrd). Il interprétait aussi deux nouvelles compositions, «Vella», «Return of the Student». Accompagné de Christopher McBride (as), Justin Thomas (vib), Joshua Ramos (b), Makaya McCraven (dm), le Blacktet donne à ces titres un souffle contemporain et frais, sans nostalgie. Ils sont jeunes, viennent de Chicago, vivent aujourd’hui pour la plupart à New York. Ils jouent depuis longtemps, et ça s’entend, ça swingue dur. MP

Biréli Lagrène Trio & Adrien Moignard © Patrick Martineau

Biréli Lagrène
(g) nous avait donné rendez-vous au New Morning, le 14 octobre, avec son trio: Hono Winterstein (à la pompe, dans un style très épuré et William Brunard, b) et en invité, Adrien Moignard (g). Djangologie oblige, le premier set est résolument acoustique, avec de belles intros de Biréli, et permet l’expression des sonorités si particulières propres aux guitares de cette tradition. Un blues en mineur calme le jeu et le set se termine sur «Hungaria», interprété presque en mode country. Au deuxième set, Biréli change pour une guitare électrique, et tout s’accélère pour le plus grand plaisir du public qui ponctue chaque démonstration, chaque chase avec Adrien Moignard, de cris d’encouragement. Biréli aime ajouter dans ses solos inventifs des citations, celle de Jimi Hendrix faisant tout particulièrement sensation. Les chorus d’Adrien Moignard trouvent une place de choix au milieu du tapis de guitares ainsi déployé. Un rappel dédié à Django, et la salle est debout, espérant encore longtemps une suite possible après que les lumières se sont rallumées. PM


Ellen Birath, César Pastre, Paddy Sherlock © Patrick Martineau

Le 19 octobre nous assistions à l’un des deux nouveaux rendez-vous que proposent, chaque semaine, Paddy Sherlock (tb, voc) et Ellen Birath (voc) – l’autre étant le dimanche soir au Long Hop (Paris 5e, en alternance) –, à savoir un trio évoquant le répertoire d’Ella et Louis (celui des fameux albums de 1956 et 1957: Ella & Louis, Ella & Louis Again), trio complété par César Pastre (dans le rôle d’Oscar Peterson…). Au sous-sol du pub Tennesse-Paris (Paris 6e), se tient une toute petite scène autour de laquelle était massé un public déjà acquis aux interprètes et qui ressemblait davantage à une réunion entre amis. Le premier set fut effectivement consacré à la recréation du mythique duo («Can’t We Be Friends?», «Isn’t a Lovely Day?», «They Can’t Take That Away From Me») mais par le filtre des personnalités de Paddy et Ellen. On est dans l’hommage, jamais dans l’imitation (sauf clin d’œil humoristique). On fait surtout vivre joyeusement une musique qui donne énormément de bonheur et de plaisir. Les trois compères sont parfaits, tout en complicité: Paddy toujours truculent; Ellen – qu’on entend plus souvent sur un répertoire soul – s’impose comme une excellente chanteuse de jazz, dont le timbre est très adapté à l’évocation d’Ella; César, sérieux comme un pape, emballe le tout dans de belles harmonies. Pour le deuxième set, la belle équipe s’est quelque peu éloignée de son sujet de départ, ce qui a notamment donné une jolie version de «Dansez sur moi» (Nougaro/Neal Hefti) par Ellen Birath, laquelle a cédé sa place sur une autre version française, celle de «Fever» par Marie-Laure Célisse (voc) qui s’est employée à faire monter la température d’un Paddy Sherlock en grande forme! Une bien chouette soirée! JP

Christian McBride Trio © Patrick Martineau

Le superbe trio de
Christian McBride – un des rares dirigés par un contrebassiste – au New Morning le 21 octobre, a visiblement beaucoup joué, improvisé et composé. Avec Christian Sands (p) et Jerome Jennings (dm), McBride défend un jazz enraciné et met ses capacités exceptionnelles en pizzicato et en jeu à l’archet au service du swing le plus pur. On pourrait caractériser ce son par sa puissance, mais son jeu est empreint au moins à part égale de finesse et de soul. Au cours du premier set, on s’aperçoit que ce degré de maîtrise de la musique est indissociable d’une certaine interchangeabilité des rôles, et que MacBride a dû capitaliser aussi bien autour de ses expériences en tant que sideman que de leader ou d’arrangeur. Depuis la Julliard School et sa collaboration avec Bobby Watson, il maintient un engagement ferme contre le racisme et pour la défense de la musique et de l’héritage afro-américain, évoquant notamment des figures telles que Rosa Parks ou Malcolm X, au travers d’une spiritualité issue du gospel et des chants religieux. Cette esthétique se prolonge d’un certain sens de la fête et du partage, ce qui nous vaut aujourd’hui un hommage spectaculaire à Sammy Davis Jr. sur «Who Can I Turn To». Géant débonnaire, il insuffle à son jeu une grande force qu’il combine avec d’infinies nuances de jeu. Souvent bâties sur des turnarounds, ses improvisations font intervenir des substitutions d’accords complexes qui révèlent toute la subtilité musicale du trio. Christian Sands excelle tout spécialement dans l’art de faire rendre à chaque triolet toute sa saveur, ce qui permet à Mc Bride d’occuper une position centrale dans le paysage sonore sans devoir recourir à des effets de manche par trop appuyés, dans une étonnante économie de moyens qui sous-tend le groove plus qu’elle ne l’énonce. Les effets de slide sont rares, mais très appuyés, ce qui accentue leur pouvoir d’expression naturel en les opposant littéralement au pizzicato idiomatique de l’artiste. Privilégiant les toms plutôt que les cymbales, Jennings orne ses beats d’un travail particulier au charleston, utilisé de manière passive à la pédale plutôt que joué à la baguette. Un jeu de snare drum lancinant et volontairement répétitif confère à son jeu un caractère très roots, avec des accents nerveux dynamiques et puissants. Sans être aussi spectaculaire que certains virtuoses extravertis de la batterie, il brille tout particulièrement par un décompte quasi-mathématique des temps qui lui permet d’assurer un soubassement stable dans les situations les plus délicates, lors des interventions tout en tension du pianiste et du bassiste. Les variations virtuoses de Christian Sands au clavier sont caractérisées par un usage instable de la tonique, une dominante passagère qui donne des couleurs inédites à l’influx vital liant les trois musiciens au cours de leurs explorations musicales. La solidité des fondations assurées par le bassiste et le batteur fait que les notes jouées par sa main droite semblent animées d’une vie qui leur est propre. De ce point de vue, d’ailleurs, les motifs ostinato qu’il affectionne ne sont pas sans évoquer le travail de Keith Jarrett lors des Sun Bear Concerts, avec un art consommé de la périphrase qui achève de rendre le discours du groupe tout à fait passionnant. La jovialité de Mc Bride trouve par ailleurs l’occasion de s’exprimer lorsqu’il évoque ce qu’il nomme le «Gai Paris», qu’il dit aimer infiniment plus qu’il ne maîtrise notre langue. Avec un sens de l’à-propos très personnel, il cite «Dark City Nights» de Milt Jackson en guise d’illustration de ce paradoxe. Le swing consommé du groupe n’empêche au reste nullement qu’un titre de Stevie Wonder ne fournisse l’argument d’un cross over créatif tout à fait emblématique des deux longs sets proposés ici. Un très beau concert dont on gardera en mémoire l’aspect assez cérébral de la seconde partie, sur des progressions harmoniques sophistiquées à la tonalité plus sombre qui tiennent du crescendo, et que le combo choisit finalement de trahir au travers d’une improbable célébration conclusive du disco de la fin des années 70, pour le plus grand plaisir des membres du public qui applaudirent debout les derniers accords joués. JPA

Spike Wilner © Mathieu Perez

Le 24 octobre, Spike Wilner jouait au Duc des Lombards. Il se présente désormais sous les couleurs de son club new-yorkais. Son groupe s’appelle tout naturellement le SmallsLive Allstars. En France, en Italie ou en Chine, le pianiste ne se fait pas que l’ambassadeur de ses deux hauts lieux du jazz à New York, le Smalls et le Mezzrow, mais porte avec lui un état d’esprit, une culture et un hommage à ce club dans lequel Tyler Mitchell (b), Anthony Pinciotti (dm) et lui ont fait leurs armes dans les années 1990. Une fois lancé, le set ressemble bien à la personnalité de Wilner avec standards («Round Midnight»), chansons de Broadway («Fine and Dandy» et composition originale («Hopscotch»). Seul manquait au set de ce passionné de ragtime un titre de Scott Joplin. Ce soir-là, le pianiste invita sur scène deux guitaristes, Jérôme Barde, puis Yves Brouqui pour un sublime «Polka Dotsand Moonbeams ». Wilner est un pianiste ancré dans le bebop, dans cette philosophie (voir Jazz Hot n°667) et, comme lui, ses musiciens sont rompus à toutes les situations. Les voir et les entendre est un enchantement. MP


Laurent Courthaliac, figure éminente du piano jazz parisien, a décidé de rendre hommage à l’un de ses cinéastes favoris, Woody Allen, également musicien et fanatique du jazz, qu’il intègre au montage final de ses films comme un élément à part entière de son esthétique cinématographique. Pour ce faire, le pianiste avait réuni au Sunside, le 28 octobre, un octet totalement acquis à la cause (Dmitry Baevsky as, Fabien Mary tp, Xavier Richardeau, bar, David Sauzay ts, Bastien Ballaz tb, Géraud Portal b, Romain Sarron, dm), dont le répertoire et les arrangements sont basés en majeure partie sur l’œuvre de Gerschwin, que les musiciens affranchissent du jazz symphonique pour lui donner des ornements bebop. De «He Loves and She Loves» à «All My Life» (qui est également le titre de l’album né ce projet), le phrasé du leader, comme placé en suspension sur le fil conducteur offert par la contrebasse et la batterie, frappe les sensibilités par son élégance surannée. En écoutant ces accords fragmentés et ces silences égrenés en contrepoint des phrasés legato des souffleurs, on se dit qu’il existe une vraie vision parisienne du swing. Les morceaux, comme remis au goût du jour dans des versions revitalisées, sont la preuve flagrante du fait qu’il est possible de combiner la puissance d’un big band et la cohésion d’une petite formation, dans une optique très roots qui en privilégie l’authenticité. Paradoxalement, c’est peut-être sur les ballades que la redoutable efficacité du band s’avère la plus évidente. Les sonorités de trompette bouchée, les notes cuivrées produites par des instruments vintage, ajoutent à la texture ductile des sons produits par le groupe, et il appert bien vite que la pulsation qui transporte l’auditeur n’est pas générée par la seule section rythmique, qui joue toujours un petit peu en arrière du temps, comme pour mieux suggérer une tension qu’on croyait inhérente au stride de Harlem. C’est peut-être là le véritable dessein de Laurent Courthaliac: il a beau être un authentique spécialiste du genre, il n’en défend pas moins au travers d’un tel tribute un jazz enraciné, dont la naissance est antérieure aux folles improvisations des boppers qui souhaitaient d’abord et avant tout «jouer quelque chose qu’ils ne puissent pas jouer». À sa façon, il transmue la volonté de dépassement personnel des boppers en classicisme, au service d’une musique en tout point passionnante. Le public retiendra de ce concert hors du temps un œcuménisme et une sensation de vie jamais démentis durant les trois sets qui ont jalonné les évolutions du groupe. JPA

Laurent Courthliac Octet © Patrick Martineau

Textes: Jean-Pierre Alenda, Patrick Martineau, Jérôme Partage, Mathieu Perez
Photos: Patrick Martineau, Jérôme Partage, Mathieu Perez

© Jazz Hot n°677, automne 2016


Cécile McLorin-Salvant © Sandra Miley



Cécile McLorin-Salvant & Aaron Diehl Trio

Théâtre municipal de Coutances, 21 octobre 2016



Evénement d’automne, la jeune Diva du jazz, Cécile McLorin-Salvant était l’invitée de Coutances, avec le très beau trio d’Aaron Diehl (p) –Paul Sikivie (b), Lawrence Leathers (dm). Pour cette dernière date de la tournée, la chanteuse et ses compagnons ont donné un beau récital, le terme un peu désuet s’impose car il y eut une offrande de ce qu’il y a de meilleur de l’Artiste en deux temps avec une première partie jazz par le répertoire et une seconde chanson française, le tout naturellement avec la manière jazz car c’est dans cette atmosphère que la chanson française, faut-il le rappeler, a donné ce qu’elle a de plus beau, de Charles Trenet à Georges Brassens.



Cette voix si naturellement-culturellement virtuose et pourtant si expressive, si imprégnée de la grande tradition, renouvelle totalement ce que peut être le chant en jazz, comme l’avaient fait ses plus grandes devancières (Bessie, Billie, Ella, Mahalia, Nina…), loin des surproductions maniérées et schématiques actuelles. Tout est neuf, tout est complexe sur le plan musical, mais tout reste si humain chez Cécile que le public a été littéralement emporté dans ce beau voyage transatlantique (et aussi très pédagogique, si on y réfléchit quant à la genèse de la chanson française).


Après une ouverture sur un air de l’opéra de Kurt Weill Street Scene, avec des paroles de Langston Hugues, qui reçut le prix Pultizer en 1929, il y eut, dans le premier temps en particulier, cette relecture si extraordinaire des traditionnels («John Henry», un duo voix et contrebasse jouant sur les harmoniques, comme d’une guitare acoustique), du répertoire de Bessie Smith et de Billie Holiday («What a Little Moonlight Can Do», 1935), Fitzgerald («I Get a Kick Out of You») par une Cécile McLorin-Salvant toujours plus grande musicienne parmi des musiciens de haut niveau avec un Aaron Diehl impérial de facilité et une osmose délicate avec Paul Sikivie et Lawrence Leathers jouant de toutes ses peaux avec délicatesse, y compris celle de ses mains.



Paul Sikivie © Sandra MileyAaron Diehl © Sandra MileyLawrence Leathers © Sandra MileyCécile McLorin-Salvant © Sandra Miley


Cécile McLorin-Salvant © Sandra Miley


Du répertoire de Bessie Smith repris avec autant de profondeur que d’intensité, comme pour un chant a capella sans micro qui laissa la salle muette d’émotion, on passa vers une seconde partie en français, avec «Personne ne m’aime», chanson pleine d’humour et de drame, dans la veine de la chanson réaliste, puis une poétique «Route enchantée» de Charles Trenet qui illustra un film de 1938 de Pierre Caron. On évoqua ensuite Joséphine Baker (le profond texte de «Si j’étais blanche», magnifié par une interprétation subtile et toujours avec humour), pour finir le tour de chant (autre terme ancien qui va comme un gant à ce beau spectacle) très logiquement par une évocation somptueuse des Parapluies de Cherbourg (nous sommes dans la Manche à quelques encablures de Cherbourg), avec le bel air de «Sur le quai», une interprétation de rêve dont Michel Legrand serait flatté.



Dans ce registre chanson française, la perfection va jusqu’à la diction d’une chanteuse parfaitement francophone qui arrive à phraser jazz avec la légèreté de la Diva qu’elle est, une sorte de miracle linguistique et biographique. Le choix, enfin, du répertoire, autant pour la partie américaine que française, est d’une remarquable profondeur qui dénote la sensibilité de Cécile et que confirme son accessibilité
, très simple et très jazz, after hours pour un public sous le charme (rappels).


Aaron Diehl, Cécile McLorin-Salvant, Paul Sikivie, Lawrence Leathers © Sandra Miley


Ce qui est aussi remarquable dans ces deux heures, c’est que l’art musical de Cécile et du trio d’Aaron Diehl ne fait aucune concession, n’a aucune complaisance ou faiblesse: chaque note compte, toujours jazz dans l’esprit, toujours respectueux de la mise en valeur des textes par des interprétations nuancées, recherchées. Aaron Diehl ne cesse par ses contrepoints parfois étranges (jeu classique, arythmique, puis stride, puis très jazz actuel, puis jazz de la grande histoire, commentaires humoristiques, échanges variés avec un contrebassiste et un batteur tout aussi inventifs…), Aaron, donc, construit avec son trio et Cécile de belles œuvres, toujours subtiles, nuancées, accentuées.



Le concert, qui présente toujours des pièces originales par rapport aux enregistrements existants, aurait mérité d’être enregistré comme un moment de perfection artistique. On le regrette pour ceux qui n’était pas dans ce beau théâtre de Coutances, parfait en taille (à l’échelle du jazz) et sur le plan acoustique pour l'écoute du jazz.

Yves Sportis
Photos Sandra Miley

Gérard Naulet © Jérôme Partage



Paris en clubs
Septembre 2016

Programmé le 1er septembre au Petit Journal Saint-Michel, en quartet avec Irving Acao (ts), Bruno Rousselet (b) et Julie Saury (dm), Gérard Naulet (p) évolue comme un poisson dans l’eau au sein d’un environnement convivial et particulièrement propice à la communion entre public et orchestre. Le caractère contagieux des rythmes afro-cubains lui donne la possibilité de remonter le temps et les mélodies populaires lui servent de pistes de décollage pour des improvisations débridées et qui entretiennent des rapports étroits avec la danse. Le style cubain traditionnel est ordinairement assorti de percussions, mais aujourd’hui c’est Julie Saury qui assume toutes les responsabilités en la matière. C’est peu dire que d’affirmer qu’elle s’en sort impeccablement, glissant comme par mégarde quelques roulements prolixes sous le tapis de notes égrenées par les instruments harmoniques et mélodiques. Bien sûr, il y a un aspect répétitif assumé derrière ce genre de prestation, mais la batteuse y ajoute la vie nécessaire par un jeu de cymbales particulièrement dynamique et puissant. Lors du second set, le quartet s’est adjoint les services amicaux de Tony Russo (tp), qui a ponctué de quelques interventions mémorables le classique « Well You Needn’t ». L’optique très roots du concert permet de s’apercevoir que ce style musical s’est progressivement délesté d’une partie de son ornementation initiale pour sortir de sa logique insulaire. Pour rester dans la bonne humeur du moment, la partition de « Don’t Blame Me » donne lieu à un échange humoristique entre Bruno Rousselet, un habitué du Caveau de la Huchette, et le trompettiste. L’assise rythmique impeccable fournie par la contrebasse permet au jeune Irving Acao de prendre son essor lors de longs chorus inspirés. Gérard Naulet nous dira à l’issue du concert tout le bien qu’il pense de sa jeune recrue, dont la passion transpire lors d’interventions en solo qui trouveront un prolongement insolite, lorsqu’il continuera seul ses explorations au piano après que le groupe a quitté la scène. JPA

Le 21 septembre, Scott Hamilton (ts) était de retour au Caveau de La Huchette, entouré de Dany Doriz (vib), Philippe Duchemin (p), Patricia Lebeugle (b) et Didier Dorise. Au sommet de son art, le ténor américain, porté par son évidente complicité avec le vibraphoniste, a développé des phrases d’une grande beauté et une expression d’une remarquable intensité. On retiendra notamment une fort jolie introduction d’Hamilton sur «Cherokee», de même que des échanges très réussis avec Doriz sur «Topsy» et sur «Place du Tertre» de Biréli Lagrène. Le soutien de Duchemin, toujours excellent, achevant ce bel ouvrage. JP

Harold Mabern © Mathieu Perez


Harold Mabern
(p) était de passage au Duc des Lombards le 22 septembre, en trio avec Fabien Marcoz (b) et Joe Farnsworth (dm). Tout en s’exprimant dans un jazz des plus enracinés, Mabern – avec une pointe de malice – a donné une véritable leçon de musique, multipliant les citations les plus variées (du «French Cancan» d’Offenbach – prélude à un boogie-woogie déchaîné – à «Eleanor Rigby» des Beatles –, objet d’un long développement à la suite du «Daahoud» de Clifford Brown). Le maître concluant invariablement ses démonstrations d’une sentence définitive: «There’s two sort of music: good music, bad music… and silly music!». Respirant au contraire l’intelligence, la musique de Mabern puise aux sources du blues («Georgia») pour mieux s’approprier les répertoires situés à l’autre bout du spectre de la musique populaire américaine («Fantasy» d’Earth Wind and Fire). La finesse de Farnsworth et la subtilitéde Marcoz sublimant le jeu de Mabern. Quelle soirée! JP

China Moses © Patrick Martineau

Le 23 septembre, China Moses (voc) se produisait au Jazz Club Etoile, entourée de Luigi Grasso (as, dir), Joe Armon Jones (p), Luke Wynter (b, g) et Marijus Aleksa (dm), pour présenter son nouveau disque, Whatever, un hommage aux grandes figures du jazz, du blues et de la soul qui s'inscrit dans la lignée de deux albums précédents. La chanteuse, débute son show par «Dinah’s Blues» tiré de l’album This One’s For Dinah (2009, composé avec Raphaël Lemonnier, p, et dédié à Dinah Washington). «Jammin at Home» permet de présenter les musiciens et d’enchainer sur un premier titre du nouvel opus, «Disconnected», un groove introduit avec brio par Marijus Aleksa comme dans «Watch Out», mais cette fois secondé par Joe Armon Jones, swing d’un soir embrumé par les vapeurs de l'alcool, et «Whatever » - écrit en pensant aux mots inutiles en amour –, que Joe Armon Jone orne d'un solo de piano tout en finesse. Chaque titre est l’occasion pour China de nous raconter une histoire, prenant à part le public, demandant sa participation active au spectacle. Puis elle prend ses idiophones pour accompagner « Breaking Point » et Luigi Grasso son alto pour une improvisation jubilatoire. Suit une reprise d’une des rares compositions de Janis Joplin «Move Over» et «Blame Jerry» où China Moses voit dans chaque instrument la traduction de l’humeur, de la voix, du souffle d’un homme le soir. A travers « Lobby Call », China Moses nous invite à participer à une comédie musicale imaginaire et elle invite tout le club à chanter avec elle sur «Running» pour un moment de partage et d’émotion, avant de remercier ses fans lors du rappel: «Niccotine». PM

Philippe Soirat © Mathieu Perez

Le 24 septembre, Philippe Soirat présentait son premier album en leader au Sunset-Sunside. Il est intitulé You Know I Care, reprenant le titre de Duke Pearson, que lui a fait découvrir Alain Jean-Marie. Et comme ce titre correspond bien à ce batteur, rompu à toutes les situations, qui a joué aux côtés des plus grands, disponible aux plus jeunes, en tournée ces derniers temps avec Samy Thiébault, Michèle Hendricks, en passant par un gig avec Jason Marsalis et Toshiko Akiyoshi l’été dernier. Bien sûr, on espérait plus de compositions originales (il n’y en a qu’une de lui, «Dear Jean») mais son choix de reprises - «Refuge» (Andrew Hill), «Valse Triste» (Shorter), «Woody’n You» (Gillespie), «Ugly Beauty» (Monk), «Ezz-Thetic» (George Russell) - annonce la couleur : le jazz de Philippe Soirat est aussi exigeant qu’il est imbibé de culture. A l’image des trois excellents musiciens qui l’accompagnent, David Prez(ts), Yoni Zelnik(b) et Vincent Bourgeyx(p). Le feu, l’enthousiasme, la plénitude. On ne demande qu’à les revoir. MP

Le 24 septembre toujours, Thomas Dutronc (g, voc) célébrait l'esprit de Django Reinhardt au Cirque d’Hiver dans le cadre du 40e Festival d’Automne d’Ile-de-France, avec ses invités: Aurore Voiqué (vln), Pierre Blanchard (vln), Jérome Ciosi (g), David Chiron (b), Ninine Garcia (g), Rocky Gresset (g), Michel Portal (bcl, acc) et Pierre Boscheron (DJ). «Are You in the Mood» suivi de «Billet doux» met le public à la mesure de cette soirée. Hommage encore avec « Nuage » sur fond de craquements de vinyle arrangés par Pierre Boscheron avec une remarquable intro de Rocky Gresset. Thomas enchaîne avec son propre répertoire: «Je m’fous de tout» et avec l’entrée acclamée d’Aurore Voilqué («Il pleut dans ma maison») qui se termine en battle entre les deux violons. Le public est enchanté puis déchainé sur «J’aime plus Paris». Michel Portal nous offre un prologue tout en douceur de «Manoir de mes rêves». Retour à Django et de l’ensemble des musiciens sur scène pour évoquer Aragon sur le poème «Est-ce ainsi que les hommes vivent». «Sweet Geogia Brown» permet de rassembler le public distrait par l’entracte, afin d’apprécier la reprise de «Vech a no drom» de Ninine Garcia accompagné par les effets electros du DJ. Après une séquence rock (Django est loin), toute la troupe se retrouve sur scène pour le final de la Foire Dutronc, comme il aime à le dire, avec le thème des «Triplettes de Belleville». Belle soirée en famille et entre amis dans le fabuleux décor du Cirque d’Hiver. PM

Thomas Dutronc & co. © Patrick Martineau

Dave Liebman célébrait, le 28 septembre au New Morning, la musique d’Elvin Jones, accompagné d’Adam Niewood (ts), Adam Nussbaum (batterie), Gene Perla (dm). Du groupe historique, formé au début des années 1970, seuls restent le saxophoniste et le bassiste. Pour un tel concert, le club n’était pas plein à craquer, et c’est bien dommage. Entre reprises («My Ship», «Fancy Free» de Donald Byrd) et compositions originales de Liebman («New Breed»), le batteur était bien à l’honneur («Keiko’s Birthday March», «Three Cards Molly»). Au ténor et au soprano, le jeu du saxophoniste est intense et sans concession, complété par Niewood, impeccable, Perla et Nussbaum formant un duo époustouflant d’intensité. Cette musique, enregistrée il y a une quarantaine d’années, n’a pas pris une ride. Ce quartet ne sonne comme aucun autre groupe. Pas de nostalgie ici. MP

Textes: Jean-Pierre Alenda, Patrick Martineau, Jérôme Partage, Mathieu Perez
Photos: Patrick Martineau, Jérôme Partage, Mathieu Perez

© Jazz Hot n°677, automne 2016


Joyce Moreno et Rodolfo Stroeter © Florence Ducommun

Marseille
29 septembre et 1er octobre 2016

Pour cet unique concert en France le 29 septembre, Joyce Moreno (g, voc), avait choisi Marseille.
En fait l’association Le Cri du Port, avait toujours souhaité la recevoir, car à travers ses trente-six saisons de concerts intitulé «Jazz Marseille», son programme a été ouvert aux artistes du Brésil qui empruntent des voies proches du jazz: Egberto Gismonti, Hermeto Pascaol, Baden Powell… Joyce Moreno, à l’allure de jeune femme, signe une carrière de près de 50 ans. Si elle a démarré novice aux côtés de Vinicius de Moraes, elle a construit sa propre œuvre avec à ce jour de quarante-deux albums et des collaborations originales. Parmi ses albums on notera l’étonnant Sem Voce, enregistré en duo avec le guitariste Toninho Horta, en une nuit de «saudade» pour pleurer la disparition d’Antonio Carlos Jobim. Du Carnegie Hall aux salles japonaises, sa voix s’est imposée comme une des plus authentiques du Brésil. Pour le plaisir, on peut citer un de ses premiers albums avec Nelson Angelo (1972) ou le tout récent Poesia avec Kenny Werner (2015). En 2009, elle rajoute à son prénom, le nom, Moreno, celui de son mari Tutti (dm) et compagnon de route.


Joyce Moreno Quartet © Florence Ducommun

Son dernier album Cool (Far Out Recording), enregistré avec son groupe actuel (Tutti Moreno, Helio Alves, p, Rodolfo Stroeter, b), le même depuis des années, est consacré pour la première fois de sa carrière à des standards de jazz, dont elle ne jouera ce soir qu’un seul titre, «Love for Sale». Pour ce concert, elle nous a interprété une sélection de ses titres emblématiques mais aussi quelques hommages à ses compositeurs préférés – dont Jobim – et un merveilleux titre oublié « Canto de Iansã » que Baden Powell composa lors de son fameux séjour avec Vinicius de Moraes à Salvador de Bahia, séjour arrosé qui donna naissance aux sublimes «Afro Sambas». Tous les musiciens sont parfaits, le jeu aérien, notamment sur les cymbales de Tutti et son utilisation des balais sur plusieurs titres font de lui un batteur des plus fins. Helio Alves, petit personnage très discret, signa plusieurs solos inventifs. Peu connu ici, il a été notamment le pianiste de Joe Henderson et partage sa carrière entre New York et le Brésil. Un «brinde d’honor» à tout ce groupe et un amical salut à Rodolfo Stroeter, ici à la guitare basse acoustique, ultra présent sur la scène de São Paulo mais aussi comme producteur de Gilberto Gil, qui revenait jouer à Marseille après 25 ans d’absence. C’était avec le groupe Pau Brasil, groupe qui tourne toujours et défend un jazz «made in Brasil». Cette étape Marseillaise, après une tournée au Japon, marquait le départ de concerts en Europe de l’Est et du Nord. La fin de l’année verra le retour du groupe dans un studio, en Uruguay, pour un nouvel album. Le temps ne fait rien à l’affaire quand on a du talent on peut le conserver toute sa carrière. Après un concert enthousiaste dans une salle surchauffée (dans tous les sens du terme) le public venu nombreux fit une ovation à Joyce digne des grandes stars dont elle fait indéniablement parti.

Philippe Baden Powell © Florence Ducommun

Le 1er octobre, à l'Alhambra CinéMarseille
e
n première partie, avant la projection du film A Musica, segundo Antonio Carlos Jobim, Philippe Baden Powell (p, voc) jouait pour la première fois à Marseille. Dans une salle comble, il assumait la lourde tâche, devant un grand nombre de spécialistes, de perpétuer la mémoire familiale, presque triple ce soir-là : celle évidente de son père, de Jobim et de toute la bossa-nova. Son jeu de piano très élégant et sobre à la fois nous révèle, dès ses premières compositions, un pianiste baigné de l’univers du jazz qu’il a découvert en écoutant un disque d’Eddy Louiss. Très jeune, il a dû choisir un instrument car tout le monde dans sa famille, depuis son grand-père Lilo (premier chef noir à diriger un orchestre au Brésil), est musicien. Malicieusement, il dit avoir pu opter pour le piano avec plus de chance que son frère, Marcel, à qui son père imposa la guitare. Il se produit en public dès l’âge de 13 ans et au fil de sa carrière développe son propre style pleinement révélé lors de ce concert. Il alterne compositions personnelles et hommages à ses pairs. Les thèmes sont à chaque fois subtilement introduits, le pianiste empruntant ensuite sa propre voie dans une technique et une invention sans faille. Pour lui, le fondamental de la musique moderne du Brésil, vient du saxophoniste et compositeur Pixinguinha, né en 1897 qui jouea en 1921 en France
(Le premier groupe brésilien avec des Noirs et des métisses à jouer hors du Brésil)1. Sa version de «Carinhoso», le plus grand succès du maître, si souvent interprétée à toutes les sauces, redevient sous ses doigts un hymne à l’amour viscéral et tendre, comme la chaude caresse du souffle de Xango, dieu du feu et des tonnerres du candomblé brésilien. Pour saluer son père, il choisit l’une de ses plus belles compositions extraite des Afro Sambas, «Berimbão» et en livrera toutes les incantations africaines. Il ne pouvait pas ne pas citer Jobim et ce sera «Ligea», thème moins connu que ses nombreux succès et à l’opposé le célébrissime «Aguas de Marco». Après son père, que le Cri du Port avait accueilli par trois fois, ainsi que son frère Marcel, Philippe Baden Powell triomphait allégrement de l’audience venue comme dans une cérémonie commémorative. Comme pour Joyce, le public le salua longtemps et fortement. Peut-être que Marseille est la corne africaine qui pousse vers le Brésil.

Ces deux concerts étaient présentés dans le cadre de Musica Popular Brasil, qui entre autres proposa deux films sur Antonio Carlos Jobim, A casa do Tom, Mundo, monde, Mondo réalisé par son épouse, Ana Jobim, et A Musica segundo Antonio Carlos Jobim réalisé par Nelson Perreira dos Santos et Dora Jobim (petite fille), des expositions de pochettes rares de la MPB, une conférence et une rencontre avec le musicien Walter Negao.

1. Bonjour Samba – Une discographie idéale de musique brésilienne (http://la-musique-bresilienne.fr)

Texte: Michel Antonelli
Photos: Florence Ducommun

© Jazz Hot n°677, automne 2016


de gauche à droite : Christophe Astolfi, Boulou Ferré, Renée Garlène (assise), Romain, Cristina Carballo, Elios Ferré, Rodolphe Raffali © Patrick Martineau



Paris en clubs
Juillet-Août 2016

Le 9 juillet, l’Atelier Charonne mettait fin à huit ans de jazz. En ce lieu se sont en effet produits David Reinhardt, Samson Schmitt, Tchavolo Schmitt, Angelo Debarre, Costel Nitescu, les frères Ferré, Norig et bien d’autres… Pour ce dernier concert, les patrons, Romain et Céline avaient invité de nombreux amis. C’est Samy Daussat (g) qui a animé la petite scène en compagnie de Frangy Delporte (g), Francois C. Delacoudre (b) et Christophe Daumas (dm). Après deux classiques de Django, une calme reprise du «Jardin d'hiver» d’Henri Salvador et un «Belleville» endiablé, Samy a invité, dès ce premier set, les musiciens venus en nombre à faire le bœuf: tout d’abord, la délicate Renée Garlène (voc). Rodolphe Raffali (g) est ensuite venu accompagner à la façon manouche les chanteuses LIiouba puis Marina, fille et femme de Moreno Winterstein qui c’est déjà produit ici en 2013. La salle, remplie d’habitués fut particulièrement réactive. La poète Vanina de Franco et Sahel Daussat, le fils, ont rejoint à leur tour la formation, ramenée à un trio. Après une pause tout aussi animée, les frères Ferré (g) ont pris leur tour, Elios cédant ensuite la place à Christophe Astolfi pour un duo de guitares des plus attachants. La soirée s’est terminée avec Christophe Daumas (voc), soutenu par Frangy Delporte (g). Romain et Céline quittant Paris pour la Normandie, peut-être y donneront ils naissance à un festival…? PM

Christophe Daumas, Samy Daussat, Francois C. Delacoudre, Frangy Delporte © Patrick Martineau  Marina Winterstein, Samy Daussat, Rodolphe Raffali,  Francois C. Delacoudre © Patrick Martineau  Boulou & Elios Ferré © Patrick Martineau

Le 12 juillet, Pharoah Sanders était de retour au New Morning, plein à craquer. Il était en très grande forme (on se souvient du dernier concert, chaotique, donné en 2013, où il avait peu joué, se plaignant d’un problème de retour, et avait quitté la scène de façon brutale). Brillamment accompagné de son vieux complice William Henderson (p), on le retrouvait ici avec sa formation européenne, composée de l’ultra solide Oli Hayhurst (b) et de l’épatant Gene Calderazzo (dm). Après une introduction envoûtante du ténor, qui montre qu’à 75 ans, il n’a rien perdu de puissance musicale et de son très gros son, il poursuit avec «Greetings to Idris», «Say It Over Again», «The Creator Has A Masterplan» et «High Life». Au second set, passent «The Greatest Love of All», «Jitu», le bouleversant «Naima»,«Giant Steps» et une variation de « The Creator Has a Masterplan». Tout au long du concert, il enfonce sa tête dans son saxophone, chante des incantations, esquisse des pas de danse. Emotion, mélodie, richesse de jeu étaient au rendez-vous de cette soirée exceptionnelle. MP
Pharoah Sanders © Mathieu Perez


Malgré un contexte difficile, il y avait du monde pour voir jouer Toshiko Akiyoshi le 15 juillet au Sunside. Elle était ici accompagnée de Gilles Naturel (b) et Philippe Soirat (dm). La pianiste ne s’étant plus produite à Paris depuis des années, elle se dévoilait plus que jamais touchante, par son histoire qu’elle raconte au public(son arrivée aux Etats-Unis en 1956), aussi par les titres qu’elle interprète, tels l’émouvant «Tempus Fugit» – de son ami et mentor Bud Powell –, et le bouleversant «Remembering Bud», qu’elle a composé pour lui, ainsi que son jeu très sûr, très rapide, marqué par Bud, et infusé de la fragilité d’une grande dame du jazz de 87 ans. Tout au long de la soirée, elle joue des standards («It Could Happen To You», aussi du Gershwin), une composition originale, son emblématique «The Village» en solo. Bien que directive avec ses sidemen, elle donne toute sa place à Naturel et à Soirat, qui l’accompagnent avec émotion et solidité. L’accord est total. MP

Toshiko Akiyoshi © Mathieu Perez

Les Yellowjackets (Bob Mintzer, ts, Russell Ferrante, p, Dane Alberson, b, William Kennedy, dm) passaient au Petit Journal Montparnasse le 21 juillet, et c’est peu dire que d’affirmer qu’il s’agissait d’un véritable évènement. Les influences rythm and blues du groupe, combinées à des sonorités plus synthétiques générées par l’«Electronic Wind Instrument» de Bob Mintzer, permettent aussi bien d’évoquer l’héritage de grands musiciens de l’ère classique que des épisodes plus erratiques, caractéristiques des expériences menées autour du free jazz et de la fusion. La première référence qui vient à l’esprit, lorsque le concert débute, est celle de Wayne Shorter et Weather Report. Le fait d’assortir sonorités de piano classiques avec les possibilités offertes par les claviers électroniques y est bien sûr pour beaucoup. La combinaison des sons de clavinet et de l’EWI de Mintzer ajoute encore un peu de crédibilité à cet apparentement, bien que le groupe ne touche pour ainsi dire jamais aux rendements échevelés et anarchiques dont se sont fendus tant de formations rongées par les excès lysergiques. Il y a un esprit très smooth jazz ainsi qu’une ambiance typiquement west coast dans le son des Yellow Jackets. « Spirit of the West » tiré de l’album Club Nocturne, dont les arrangements étaient conçus à l’origine pour donner la parole aux chanteurs, augure bien d’un set frappé à tous égards d’une certaine modération, dans le fond comme sur la forme. Un passage par l’album Politics ne fera que confirmer cette primo-impression, mettant en valeur le formidable interplay dont les musiciens savent faire montre. De lents développements atonaux, interprétés dans une optique très progressive, jalonnent le set des Yellowjackets, avec une alternance de parties jouées à l’unisson et de jeu hors phase. L’emploi de frisés et de double beats par le batteur, couplés à un usage particulier de la charleston, parachève la sensation d’avoir affaire à une musique empreinte d’intellection. Le piano Yamaha de Russell Ferrante assure un équilibre sans faille à l’ensemble, insufflant juste ce qu’il faut de sonorités acoustiques à un son qui, à la base, est comme empreint de retenue et bridé intentionnellement. Le solo basse-batterie du second set porte indéniablement cette marque de sobriété, l’instrument à cordes se taisant brusquement lorsque Will Kennedy décide d’accuser puissamment le tempo sous-jacent à la prestation du duo. Au passage, on perçoit ce qui est sans doute le secret du son des Yellowjackets, cette rigueur rythmique assumée brillamment par Russell Ferrante, avec un jeu très polyvalent qui restitue aux touches noires et blanches le rôle majeur qu’elles peuvent jouer en matière de métrique savante. Avec un public entièrement acquis à sa cause, c’est non pas un mais deux rappels à la tonalité plus intimiste qui nous attendent, les amateurs de jazz ne souhaitant pas que la fête se termine aussi tôt. C’est finalement un Bob Mintzer presque timide qui nous annonce au micro qu’il leur faut rompre là nos échanges, le groupe se devant de reprendre un avion dans à peine cinq heures. Un bien beau concert de jazz contemporain. JPA

Fabien Mary, David Sauzay, Michael Joussein © Mathieu Perez

Pour ceux qui le savaient en y allant, David Sauzay (ts) donnait le 23 juillet, avec son sextet, le dernier concert du Petit Journal Montparnasse, lequel fêtait, il y a peu, ses 30 ans d’existence. Pour ceux qui le découvrirent une fois sur place, ce fut un choc. Après l’Atelier Charonne et le 45° Jazz-Club (place du Colonel Fabien) voilà encore un club de jazz qui ferme cette année dans l’indifférence, et un lieu en moins où les musiciens peuvent s’exprimer. On se dit et on se répète que le jazz, c’est fragile, que tout ça ne tient qu'à un fil... Ce soir-là, il n’y a pas grand-monde. Peu d’amateurs, à peu près aucun musicien dans la salle. Sur ces compositions originales du ténor («Straight Forward»), ces reprises de Dizzy Gillespie ou d’Eric Alexander (« Straight Up »), Sauzay, Fabien Mary (tp), Michael Joussein (tb), Alain Jean-Marie (p), Michel Rosciglione (b) et Mourad Benhammou (dm) donnent tout, et les accompagnent de solos enflammés dans deux sets ultra solides. Ils font comme si de rien n’était. Toujours au service de cette musique. C'est à ça qu'on reconnait les grands musiciens. MP

Mike Stern venant d'être victime d'un accident, il ne pouvait participer à la tournée européenne en cours, montée avec Bill Evans. Le concert du 26 juillet au New Morning a donc été maintenu, mais avec un jeune guitariste américain du nom de Bryan Baker. Ancien du groupe de Miles Davis, tout comme Mike Stern, Bill Evans s’est doté pour ce quartet d'une section rythmique composée de Darryl Jones (b) et Keith Carlock (dm). Animé d’une certaine ferveur, le jazz fusion vigoureux qui nous était proposé ce soir était catapulté par le jeune Bryan Baker dans la sphère du rock. Il faut dire que le jeune homme a débuté sa carrière comme enfant prodige, à l'âge de 12 ans, et qu’il donne parfois dans l’excès, ainsi qu’en témoignent ses plans pyrotechniques à la guitare. Il revendique aussi bien les harmonies d'Ornette Coleman que Jimi Hendrix ou l’influence de groupes de metal, et ça s’entend. Comment s’étonner, dans ces conditions, qu’il donne une dimension par trop spectaculaire à un répertoire qu’il a dû, il est vrai, apprendre au débotté et dans une certaine urgence. Soyons justes, il ne dénature pas totalement l’esprit jazz-rock de la formation, particulièrement sur les morceaux chantés, mais il change indéniablement la forme de certaines interventions de Mike Stern, en leur conférant une dimension « shredder » exempte du vocabulaire de son illustre ainé. Dans un quartet avec une si forte concentration d’anciens du groupe de Miles Davis, on s’attend bien sûr à écouter de la bonne fusion, et de ce point de vue, le public qui a répondu présent suite à la démission de Mike Stern n’aura pas été déçu du voyage. La Telecaster de Bryan Baker est une dynamo qui propulse dans une autre dimension le répertoire du band dont Bill Evans apparaît, comme malgré lui, le leader. En vue d’adouber le guitariste aux yeux du public, le saxophoniste multiplie les duets humoristiques avec lui, conférant une allure presque free à des compositions aux arrangements à l’origine bien plus sophistiqués. L’énergie du guitariste oblige Evans à des interprétations débridées, avec une marge de sécurité réduite. Sur le plan harmonique, l’usage de nombreux accords de quinte brouille encore un peu plus les cartes, mais parfois le groove y gagne quelque chose, sans que la section rythmique ait à en rajouter outre mesure. Roy Ayers © Mathieu PerezBassiste de scène des Rolling Stones, Darryl Jones sait comment soutenir un rythme sans le phagocyter, et le parti pris sonore de ce soir limite le sustain des instruments en vue de préserver la cohésion du son. Les phrasés sont plus rapides, mais peut-être aussi moins précis et surtout moins legato que ceux de Mike Stern. Le solo de batterie, solaire et communicatif, nous amène au cœur de l’esthétique de groupes west coast comme Steely Dan et Toto, et le chant de Bill Evans est étonnamment orné de passages « scat que n’auraient pas renié les Manhattan Transfert. Il faut dire que le leader, peu avare de ses efforts pour assurer la réussite du spectacle, cumule à la fois parties vocales, saxophone ténor et claviers (il jouera même quelques notes de saxophone soprane). Si le concert se perd parfois dans les méandres de la virtuosité gratuite, le rappel « Jean-Pierre» remet tout le monde d’accord et conclut le deuxième set d’une joie communicative. Un tout de même bon moment, qui aura au moins prouvé que le son, le style de Mike Stern sont uniques en leur genre. JPA

Le 28 juillet, le New Morning affichait complet pour Roy Ayers (vib, voc). Celui qui brille par ses concerts survoltés était en toute petite forme. Est-ce l’effet d’un décalage horaire dévastateur et/ou d’une tournée épuisante? Le vibraphoniste a perdu sa verve ce soir-là, jouant peu de titres («Searchin’», «Running Away», «We Live in Brooklyn Baby», «Sweet Tears»), même si ses sidemen – John Pressley (voc), Donald Nicks (b), Jamal Peoples (key), Larry Peoples (dm) –, se démenaient pour tenir le cap du groove. Ayers s’est fait voler la vedette par le jeune et impressionnant Jamal Peoples, débordant d’énergie et aux nombreux solos. Il ne manquait que le leader charismatique pour atteindre les sommets. MP
Benny Golson © Mathieu Perez

Benny Golson (ts) fait progressivement son retour sur la scène. Il jouait le 10 août au Duc des Lombards. Le maître du ténor n’a rien perdu de son élégance de jeu, de sa bienveillance à l’égard de ses musiciens et de sa fidélité en amitié. Accompagné de l’exceptionnel Antonio Farao (p), de l’ultra solide et musical Gilles Naturel (n) et de Doug Sides (dm) au gros son, le gentleman du jazz compose chacun de ses sets comme un recueil d’histoires et d’anecdotes, de portraits et d’hommages à ses amis disparus. A la fin d’un set, il a donc joué peu de titres, mais a su créer une telle intimité qu’en interprétant avec émotion «Whisper Not», «I Remember Clifford», «What Is This Thing Called Love» ou «Mr PC», le public bouleversé brûle de reprendre cette conversation avec Benny Golson, lors de son prochain passage à Paris. MP

César Pastre © Jérôme Partage

Le 18 août, César Pastre (p) se produisait, pour la première fois sous son nom, au Caveau de La Huchette, avec Enzo Mucci (b), Olivier Robin (dm) et, en invité, Claude Tissendier (as). Si, face à ces musiciens d’expérience, le leadership du jeune pianiste doit encore s’affirmer, celui-ci a démontré une nouvelle fois ses qualités musicales, en particulier un swing très naturel. On retiendra notamment sa très jolie introduction de «Tea for Two», pleine de subtilité. Tissendier, quant à lui, à déployé sa belle sonorité, notamment sur «I’m Beginning to See the Light» et «Cheek to Cheek». Un relais de génération prometteur. JP

Le 29 août, Julien Coriatt (p) présentait son nouvel album, Jingle Blues, à la Cave du 38 Riv’, dont il assurait, avec son trio (Adam Over, b, et David Paycha, dm), l’animation de la jam du lundi pour la dernière fois après plusieurs années de bons offices. La jam en question fut donc reléguée au troisième set pour permettre au trio de dérouler le répertoire du disque: de bonnes compositions, notamment «Fear the Artist», très swing, «Penelope’s Quilt», une jolie ballade, ou encore «Jingle Blues», titre qui emprunte quelques mesures de «Epistrophy». JP

Textes: Jean-Pierre Alenda, Patrick Martineau, Jérôme Partage, Mathieu Perez
Photos: Patrick Martineau, Jérôme Partage, Mathieu Perez

© Jazz Hot n°677, automne 2016


Géraldine Laurent Quartet © Jérôme Partage

Paris en clubs
Juin 2016

Le Petit Journal Montparnasse accueillait le 1er juin  le quartet de Géraldine Laurent (as). Accompagnée d’Antonio Farao (p), de Dominique Di Piazza (elg) et de Lenny White (dm), cette formation nous a régalés d’un jazz virtuose empreint d’un certain classicisme dans l’interprétation, avec une pincée de jazz fusion et d’influences afro-cubaines qui affleurent sporadiquement, au gré notamment des improvisations de Di Piazza. Lenny White a affiché un jeu plus enraciné, brouillant les cartes au moyen de son jeu de caisse claire, marquant le tempo avec la cymbale ride plutôt qu’avec la Charleston, plus proche en cela de Kenny Clarke que de Billy Cobham. Avec l’âge, il met l’accent sur la technique et la finesse de jeu, troquant volontiers les baguettes contre des balais lors de pièces plus intimiste. Seules quelques mesures en 4/4, introduites comme en rupture avec les mesures ternaires, sont là pour rappeler qu’il fut aussi le batteur de Return to Forever.
Le premier set a débuté dans un esprit très Carla Bley, avec «Softly». Les prestations du quintet sont habituellement organisées autour de standards («What Is This Thing Called Love»), entrecoupés de compositions personnelles («Foot Prints»). La formation éclectique d’Antonio Farao confère à ce groupe une assise sur laquelle les musiciens peuvent s’appuyer pour s’affranchir de leur rôle rythmique. Sa main gauche ajoute des harmonies riches et souples à la mélodie, jouant une série de block chords tandis que les notes aiguës du clavier sont visitées avec puissance et délicatesse. Géraldine Laurent construit ses chorus en développant des volutes sonores qui ne sont pas sans évoquer les fameuses «sheets of sound» lors d’une substitution d’accords aventureuse. Elle ne craint pas de se mettre en retrait, voire d’utiliser les silences pour mieux suggérer, mettre en valeur des interventions lumineuses et harmoniquement élaborées qui laissent deviner, au hasard d’un changement de clé, une dette jamais démentie à l’égard de Charlie Parker. Le concert se clôt sur «Wolfbane», un titre de Lenny White qui ranime l’esprit des années fusion par l’intermédiaire d’un drumming prolixe qui constitue le véritable fil conducteur des deux sets assurés par le groupe. JPA

Leslie Lewis, Julie Saury, Rhoda Scott © Jérôme Partage

Le 24 juin, Rhoda Scott (org) présentait son nouvel album, Live au Jazz Club Etoile (Black & Blue) sur la scène du club de l’hôtel Le Méridien Etoile, dont l’espace a été remanié cet hiver. L’ex-Jazz Club Lionel Hampton est à présent dissimulé par de grandes portes (alors qu’on y accédait auparavant directement par le hall de l’hôtel) et son bar a été déplacé à l’extérieur pour augmenter le nombre de places assises. Dans le club même, on ressent finalement peu de différences, en dehors des espaces «cosy» qui sont apparus. Les conditions d’écoute demeurent excellentes et, surtout, le jazz reste au rendez-vous, du jeudi au samedi, avec Jean-Pierre Vignola aux manettes.
L’organiste avait ainsi mis à profit la large scène du club pour s’entourer d’une formation comprenant deux ténors (Carl Schlosser et Philippe Chagne) et deux batteries (Lucien Dobat et Julie Saury, qui ont joué tantôt alternativement, tantôt conjointement), avec également Christophe Davot (g) et Leslie Lewis (voc) en invitée. Une bien belle machine à groove! On ainsi pu apprécier les nuances apportées à Rhoda par chacun des batteurs (Dobat davantage dans la rondeur et Saury plus nerveuse) tandis que le duo de sax renforçait la puissance du son de l’orgue. Dans les moments plus apaisés, Christophe Davot a su glisser quelques belles interventions. Mais le petit plus de la soirée a été apporté par Leslie Lewis, notamment entendue sur «Love for Sale» et «The Man I Love». Assurément, il y avait du spectacle, ce soir-là au Jazz Club Etoile. JP

Chris Cody, Jon Handelsman, Bruno Rousselet © Jérôme PartagePartage

Le 29 juin, Chris Cody (p) était au Cercle Suédois (Paris 1er) en compagnie de Jon Handelsman (ts) et Bruno Rousselet (b). L’Australien, qui après une vingtaine d’années de vie parisienne est retourné à Melbourne, était de passage dans l’Hexagone pour présenter son nouvel album, Not My Lover (voir notre chronique), lequel évoque Paris au travers de morceaux qui sont essentiellement des originaux. Cody expose les thèmes de façon dépouillée, minimaliste, mais avec une grande mélodicité. L’accompagnement impeccable de Rousselet, qui met joliment en relief les motifs, comme le dialogue avec le ténor ont ajouté à la qualité de la prestation. Dommage que le public, d’abord venu pour « bruncher », n’ait pas été plus attentif. JP

Randy Weston African Rhythms Quintet © Mathieu Perez


Le 30 juin, l’immense Randy Weston était au New Morning avec son African Rhythms Quintet. A 90 ans, le pianiste ne faiblit pas, toujours en tournée dans le monde entier. Accompagné ici des excellents Billy Harper (ts), T. K. Blue, alias Talib Kibwe (fl, as), Alex Blake (b) et Neil Clarke (perc), il a livré deux sets particulièrement riches, ne jouant que ses compositions, comme «African Sunrise» (dédiée à Dizzy Gillespie et Melba Liston),«The Healers», «High-Fly», «Blue Moses».
Quelques jours auparavant, alors qu’il dédicaçait son autobiographie à la librairie Présence Africaine (Paris 5e), quelqu’un lui demandait ce qu’il restait de Monk dans son jeu actuel. Impossible pour le musicien d’expliquer par le verbe ce qui relève du «mystère de la musique» (voir notre interview dans notre n° 673). Ce soir-là, l’esprit de Monk planait au-dessus du pianiste, au jeu percussif, puissant, plein de surprise. Le premier set, dominé par les flamboyants Blake et Clarke, à l’expression africaine et latine, nous a transportés en Afrique. Le second était un voyage dans ce que le jazz afro-américain fait de plus spirituel, avec les duos profonds des saxophonistes, le lumineux Kibwe et Harper, au gros son, majestueux, bouleversant. Ces musiciens-là sont des conteurs. L’histoire se poursuit à Montreux et à Jazz à Vienne. MP

Esaïe Cid, Frederick Tuxx, Nicola Sabato, Germain Cornet © Jérôme Partage

Le 30 juin également, au Petit Journal Saint-Michel, Ahmet Gülbay (p) – qui assure désormais la programmation du club – avait réuni autour de lui Esaïe Cid (as), Nicola Sabato (b) et Germain Cornet (dm) pour un hommage à Duke Ellington. L’affiche était prometteuse et l’on n’a pas été déçu: Gulbäy, au jeu percusif, a donné tout leur relief aux célèbres pièces du Duke («In a Mellow Tone», «Just Squeeze Me»), magnifiquement soutenu par un Sabato très en verve – en particulier sur le blues – et un Cornet très inventif qui a livré sur «Caravan» un solo mains nus évoquant les percussions africaines. Tout en mélodicité, Esaïe Cid apporta quant à lui sa poésie bop. Venu en spectateur, Frederick Tuxx (voc) s’est joint à ce bel attelage sur «You Don’t Know What Love Is» et «Everyday I Have the Blues». Quel régal! JP

Textes: Jean-Pierre Alenda, Jérôme Partage, Mathieu Perez
Photos:
Jérôme Partage, Mathieu Perez
© Jazz Hot n°676, été 2016


 Kenny Werner © Mathieu Perez



Paris en clubs
Mai 2016

Kenny Werner se produisait le 2 mai au Duc des Lombards, avec Johannes Weidenmueller (b) et Ari Hoenig (dm). Dans une soirée aérienne, le trio a joué essentiellement des titres extraits de son dernier album The Melody, dont les deux superbes compositions du pianiste, «Voncify the Emulyans» et «Who?». Il y avait aussi «26-2» (Coltrane), «In Your Own Sweet Way» (Brubeck) et «Peace» (Silver). Ces trois excellents musiciens, à la palette de jeu vertigineuse, jouent ensemble depuis près de quinze ans, et cela s’entend. Le rapport est alchimique. Au jeu sensible, poétique, élégant, complexe du pianiste répondent la subtilité du contrebassiste et la passion du batteur. Plus qu’un son individuel qui se détache de chacun, c’est une véritable atmosphère qui ne ressemble à aucune autre.

Le lendemain, Werner donnait une master classe à l’Union des Musiciens de Jazz (Paris 13e) sur le thème «Effortless Mastery», inspiré de son best seller (publié en français sous le titre La maîtrise sans effort, chez Uncle Jazz Productions, 2003). Sa méthode pour libérer le musicien de ce qui retient sa créativité rappelle, par moment, celles de Ran Blake (Jazz Hot n°667) et de Lennie Tristano (Jazz Hot n°668). Devant une vingtaine de musiciens, en grande partie des pianistes, il a expliqué comment la pensée, le jugement de soi et l’attente conditionnent la créativité et l’étouffent. Il a souligné l’importance de laisser les mains courir sur le clavier et la nécessité de déprogrammer sa façon de jouer pour atteindre une véritable expérience musicale créative. La master classe d’une heure et demie, suivie d’un échange avec les musiciens présents, s’est achevée par une improvisation au piano de Werner. MP

Désorientés © Patrick Martineau

Le 8 mai, le brunch dominical Aux Petits Joueurs était assuré par le collectif Désorientés, créé par Jaafar Aggiouri (s, cl) et Mathias Levy (voc) qui, inspirés par le mythe de Dionysos, dieu de la musique, de la danse, du théâtre et du vin, ont tenté d’imaginer la musique tourbillonnante que ce dernier aurait pu composer. La formation, aux identités et influences plurielles (musiques classiques, jazz, orientale, traditionnelle, actuelle), compte également dans ses rangs David Poteaux-Razel (elg), Eric Groleau (dm), Olivier Lorang (b), Theo Girard (b) ou Emrah Kaptan (eb) comme aujourd’hui. Inspiré, entre autres, par Charles Mingus, John Coltrane, Ornette Coleman, et Yussef Lateef, le premier set présentait les différentes compositions du groupe: «Rue Myhra» (Levy), «Beyrouth-descente aux abris» (Aggiouri), «Encore une fois» (Groleau), «#2» (Poteaux-Razel), «La Voix de la lune» (Aggiouri), sauf «Lonely Woman» (de Ornette Coleman) et «Zeynebim Zeynebim» (traditionnel). Le deuxième set était une jam ouverte où les musiciens pouvaient passer d’un instrument à l’autre, au gré́ de la musique et des envies, où l’interaction, l’improvisation et l’écoute étaient au cœur de la scène. On attend avec impatience la sortie de leur premier album. PM

Sébastien Troendlé © Jérôme Partage

Le 10 mai, Sébastien Troendlé
présentait son spectacle Rag’n Boogie au Petit Journal Montparnasse. Seul en scène durant une heure trente, devant un décor de théâtre et un écran où passent quelque images d’archives, le pianiste alsacien (qui a étudié la musique à Bâle) raconte avec passion l’histoire du ragtime et du boogie-woogie, ces deux ancêtres du jazz apparus à la fin du XIXe siècle, illustrant son propos en interprétant des pièces appartenant à ces deux genres. Le résultat est à la fois ludique et didactique: Troendlé rapporte des anecdotes significatives – et souvent drôles – qui éclairent le spectateur sur l’environnement qui a vu naître la musique afro-américaine mais évoque aussi, avec sérieux et sensibilité, le phénomène de l’esclavage et de la ségrégation (ce qui, en ce jour de commémoration de l’abolition de l’esclavage, tombait plus à propos que les habituelles et hypocrites cérémonies officielles). Un spectacle à recommander aux néophytes, notamment aux enfants qui ne s’y ennuieront pas, comme aux amateurs plus chevronnés qui apprécieront ce voyage plein de poésie, d’humour et se régaleront d’écouter un excellent pianiste, habité par son sujet (Rag’n Boogie est programmé au festival off d’Avignon du 7 au 31 juillet). JP

Le 10 mai toujours, Clara Brajtamn (voc) interprétait chantait pour première fois le répertoire de Boris Vian, sur la péniche Le Marcounet. Elle était en duo et avec Vladimir Medail (g), choisi pour son expression sobre qui soutient particulièrement le texte. La chanteuse avait choisi des œuvres bien connues mais aussi quelques perles méconnues : «Cinématographie» avec une intro swing en hommage à Duke Ellington (une des idoles de Boris) et «La Java des bombes atomiques» donnèrent le ton de la soirée. Clara enchaina avec beaucoup d’à-propos les titres à la suite comme «Sans blague» et «Je bois» ou encore «Pas encore» et «Ne vous mariez pas les filles» mettant ainsi en perspective les textes de Bison Ravi. Sur «Les Chaussettes à clous», le guitariste nous offrit un superbe solo avant d’enchaîner avec «Le Déserteur», puis finissant le premier set avec «J’suis un monstre de perversité». A noter que Clara Brajtamn lisait un extrait d’un livre ou une poésie de Vian pour introduire chaque chanson. «Mozart avec nous» cha-cha-cha sur l’air fameux de «Rondo alla Turca» ouvrit le deuxième set avec les éclats de rire de Clara qui se transmirent au public. «Wispering» fut suivi de sa version «francisée»: «Ah, si j’avais un franc cinquante», puis du «Tango des bouchers» et du fameux «Fais-moi mal Johnny». Le récital s’est terminé sur «Une bonne paire de claques», administrée au public, particulièrement attentif. PM

Clara Brajtamn et Vladimir Medail © Patrick Martineau

 Billy Hart © Mathieu Perez

Le 12 mai, le Duc des Lombards accueillait Billy Hart et son quartet. De ses groupes précédents, c’est sans doute celui-ci qui inspire le plus le batteur. Réunis autour de lui depuis 2005, Mark Turner (ts), Ethan Iverson (p) et Ben Street (b) à la formidable maîtrise et virtuosité ont créé une identité musicale, originale à part. Leur musique est exigeante, complexe, intense et ambitieuse. Si Hart joue sa composition «Amethyst», les titres sont surtout signés de Turner, comme «Lennie’s Groove» (hommage à Tristano) ou «Sonnet for Stevie», ou d’Iverson, avec «Maraschino». Chaque instant de leurs sets est un moment précieux. Chaque touche, une petite œuvre d’art. MP

Christian Brenner Trio © Jérôme Partage

Le 13 mai, Christian Brenner (p) officiait au Café Laurent avec Matyas Szandai (b) et Pier Paolo Pozzi (dm). Un trio au swing élégant – à l’image de cet Hôtel d’Aubusson – qui a donné, avec finesse, talent et simplicité, un beau récital de standards: «Bye Bye Blakbird», «Well You Need’nt», «A Child Is Born», etc. Il faut rappeler que les concerts du Café Laurent sont sans droit d’entrée et qu’ainsi pour le prix, à peine majoré, d’une consommation, on peut venir y écouter d’excellents musiciens dans un cadre plus qu’agréable, chic mais pas guindé (et qui résonne encore des solos de trompinette de l’ami Boris). Une belle sortie jazz dont on aurait tord de se priver. JP

Christian Brun et Austin O'Brien © Jérôme Partage



Le 13 mai également, dans un tout autre genre, le tonitruant Austin O’Brien (voc) donnait son show au Caveau de La Huchette, accompagné par Damien Argentieri (org), Christian Brun (g) et François Laudet (dm). Vêtu d’un improbable costume vert à carreaux (le «bon goût» irlandais assumé), le chanteur a enchaîné standards et pitreries en tous genres. Au programme, un très bon «All of Me», tout en puissance et en maîtrise, un «Night and Day» sur tempo rapide ou encore un «It Had to Be You» très suave. A noter le soutien swinguissime de François Laudet: un spectacle à l’intérieur du spectacle. Mais la performance de l’Irlandais ne s’arrête pas là: au beau milieu d’un titre, il se lance dans un medley à rallonge où il aligne les tubes de variétés à la mitraillette, balance quelques blagues aussi délicates qu’une pinte de bière, interpelle le public. Un vrai Zébulon à qui l’ont pardonne beaucoup, car c’est une nature qui s’exprime, avec aussi beaucoup de sensibilité. JP

Le 18 mai, le Sunside recevait Romain Vuillemin (g, voc) pour une évocation de Django Reinhardt: un retour aux sources avec des morceaux courts comme Django les signaient; un hommage rajeuni, épuré et non démonstratif. Le leader avait réuni un quartet dynamique: Stéphane Nguyen (g), Edouard Pennes (b) et Guillaume Singer (vln). En ouverture, «Swing 41» (avec une pensée pour le festival de Salbris qui n’a pas lieu cette année) suivi de «Topsy» et «Ninouche». «Embraceable You» de George Gershwin joliment réarrangé juste pour interrompre le cycle qui reprit de plus belle avec le traditionnel «Joseph Joseph» en duo de guitares et un morceau peu connu de Django «Chôti». Romain raconte des histoires entre les chansons, qui s’ajoutent aux échanges pleins d’humour avec les musiciens et avec le public, le tout dans une salle bondée. Reprise du deuxième set avec «Exactly Like You» de Jimmy McHugh, «Charleston» et «Tea for Two» de Vincent Youmans, puis une reprise de Charles Trenet «Vous qui passez sans me voir» et enfin «Gyspy Swing» de Samson Schmitt. La soirée s’est achevée dans une ambiance surchauffée avec «The Word Is Waiting for the Sunrise» de Ernest Seitz, «I love You» de Harry Archer, et une composition de Romain «Renouveau». PM

Romain Vuillemin Quartet © Patrick Martineau

Michel Legrand
jouait le 24 mai au Petit Journal Montparnasse. Le club était plein, bien sûr. Entouré de Pierre Boussaguet (b) et François Laizeau (dm), il a livré devant un public conquis d’avance un set unique, contrasté, d’une heure et demie. Le meilleur étant la première partie, à base d’improvisation. Sans doute victime de son répertoire et de ses titres incontournables, il n’a pas échappé à la restitution décevante des thèmes de Demoiselles de Rochefort ou d’Un été 1942, ou de chansons («Ton copain des jours de pluie») accompagnées par son fils Benjamin Legrand. Une soirée qui s’est rapidement éloignée du continent jazz. Si Laizeau s’est démené pour propulser le jeu du pianiste, Boussaguet a livré un jeu impeccable. MP

Textes: Patrick Martineau, Jérôme Partage, Mathieu Perez
Photos:
Patrick Martineau, Jérôme Partage
© Jazz Hot n°675, printemps 2016


Sylvain Beuf Quartet © Serge Baudot

Sylvain Beuf Quartet
Studio 11, Toulon (83), 27 mai 2016

Sylvain Beuf (ts) va quitter son poste au Conservatoire de Toulon (CNNR). Le COFs (Comité officiel des fêtes et du sport de la ville de Toulon) avait à cœur d’inviter cet éminent saxophoniste qui pour la circonstance avait réuni trois de ses amis musiciens, au sein de cet Acoustic Quartet (Henri Florens, p, Sam Favreau, b, Thierry Larosa, dm) qui tous ont joué les uns avec les autres, mais jamais les quatre ensemble. C’était donc une grande première, et disons-le tout de suite une grande réussite.
Dans la descendance de Stan Getz, Sylvain Beuf s’est forgé un jeu qui ne doit plus qu’à lui-même; une musique dans laquelle prévaut la mélodie, le swing, la maîtrise du discours, avec parfois des emportements, une véhémence qui évoque John Coltrane. Il fit merveille, tant le plaisir de jouer avec ses amis était patent. Le bonheur se lisait sur son visage, si bien que le concert dura pratiquement une heure de plus que prévu. Henri Florens est de la même veine jazzistique, il y a un peu toute l’histoire du piano jazz dans son jeu; lui aussi est un mélodiste qui sait aussi se jouer des subtilités harmoniques. Il est également un compositeur intéressant, comme le démontra son morceau «Missing Chass» en mémoire du trompettiste niçois François Chassagnite décédé en 2011. Grand moment d’émotion, avec ce morceau dans un arrangement très monkien. Sam Favreau est un contrebassiste remarquable. Pas d’esbroufe, une pompe déliée, chaleureuse qui booste la rythmique dans le swing; des notes pures, une attaque nette et ronde à la fois, de l’inspiration dans les impros: que demander de plus. Mais le plus ébouriffant de la soirée fut Thierry Larosa, vraiment de la trempe des grands de la batterie. Je ne l’avais jamais entendu jouer aussi diaboliquement. Une décontraction absolue pour un swing radical, de l’élégance, de l’inspiration, déroulant un tapis de luxe au saxophoniste. Il fut sublime aux balais, tout de délicatesse et de force à la fois; on sait que rares sont les batteurs qui triomphent dans cet accompagnement. La première partie fut dédiée à des grands standards propres à libérer les musiciens, puis on attaqua des démarquages de Mingus, Horace SIlver, etc…ainsi que des compostions du leader.
Voilà un quartet qui mord à fond dans le jazz, dès la première note; ça joue, ça swingue, et il y a le plaisir du partage, entre les musiciens tout heureux d’être là ensemble, et avec nous les auditeurs-spectateurs. Et puis, ce petit caveau qu’est le Studio 11 est le lieu idéal pour ce genre de prestation. Un quartet d’un soir, mais on en gardera un long souvenir
.

Texte et photo: Serge Baudot
© Jazz Hot n°675, printemps 2016


Fabrizio Bosso Quartet
L'Astrada, Marciac (32), 21 mai 2016

Fabrizio Bosso (tp) était le 21 mai en concert à L’Astrada avec Julian Oliver Mazzariello (p), Luca Alemanno (b) et Nicola Angelucci (dm). Quel dommage qu'il y eut aussi peu de monde pour autant de talent! Sans doute le point culminant du concert fut une version anthologique de «Do You Know What it Means to Miss New Orleans » non seulement pour la superbe trompette du leader, mais aussi pour les "garnerismes” bien venus du pianiste. Une cadence de Bosso avec citation de «Take the A Train» et passage en coups de langue a achevé ce grand moment qui dans les inflexions n'était pas sans évoquer Nicholas Payton. Il y eut aussi un « Caravan » démonstratif avec un batteur qui ne charge pas trop. Nous avons remarqué que Fabrizio Bosso a changé d'embouchure (pour une plus profonde) afin d'obtenir un son proche du bugle dans la ballade. Globalement, doté d'une belle dextérité, de bons aigus, du sens des nuances et d'inspiration, c'est sa sonorité séduisante qui interpelle. Sa performance en duo avec la contrebasse (beau son) avec le plunger n'a guère d'équivalent aujourd'hui sinon Wynton Marsalis. Le groupe est bien soudé et sait swinguer. Le pianiste est de qualité (block chords, beaucoup de variété dans le jeu, et cohérence du propos qui n'est pas qu'un déluge de notes). On regrette par contre le comportement très actuel qui consiste à entrer en scène et enfiler les morceaux sans dire un mot, même pas le titre des morceaux. Mais, au total, ce fut un moment de grâce.

Michel Laplace
© Jazz Hot n°675, printemps 2016


© Pierre Hembise

International Jazz Day à Bruxelles
Jazz Station, Bruxelles (Belgique),  30 avril 2016

Le mois d’avril s’est conclu par quatre soirées organisées dans quatre clubs bruxellois pour célébrer les quarante ans des Lundis d’Hortense: à la Jazz Station, au Bravo, au Music Village en deuil de son propriétaire Paul Huygens et au Sounds de Sergio Duvaloni et Rosy Merlini qui fêtent, eux, trente années de concerts. Une fois de plus, nous n’avons pas eu le courage, samedi soir, d’affronter la foule qui se bousculait au Sounds Jazz Club pour écouter et voir Michel Herr diriger ses œuvres avec le Bravo Big Band (retransmission en direct sur les ondes de Musique 3/RTBF). Mais, le 30 avril, nous étions à la Jazz Station pour un International Jazz Day rassemblant les Violons de Bruxelles: Tcha Limberger (vln, voc), Renaud Crols (vnl), Alexandre Tripodi (avln), Sam Gerstmans (b) et Renaud Dardenne (g). Le répertoire revisite les canons manouches de Django («Black And White», «Ultra Fox», «Impromptu»,) mais aussi Boris Vian: «Barcelone»; des standards, comme «Fascinating Rhythm», «In A Sentimental Mood» (Duke Ellington), «I Surrender Dear» et «Avalon». Citons encore un très joli «Pixinginhza a Lisbo » de Renaud Dardenne (g) et des originaux de Tcha Limberger: «I.J.D» et un «Patchagonia» en mode tango. Les arrangements tournent la plupart du temps en harmonies conjointes des deux violons et de l’alto («Black And White»), le lead passe de l’un à l’autre sans négliger d’offrir un ou deux chorus au guitariste et au bassiste (long et excellent solo de Sam Gerstmans sur «Everybody Loves»). Le deuxième set fut, à ce titre, encore plus démonstratif de la qualité des solistes: Alexandre Tripodi (avl) sur «How About You?», Renaud Crols (vl) sur «Everybody Loves» et «I’m in Love Again», Renaud Dardenne (g) avec sa composition et sur un «Impromptu» qui osa mélanger quelques dissonances. Tcha Limberger (vl) est incontestablement le leader, attentif aux justes répartitions, n’oubliant pas de rappeler que l’album reste en vente à l’entrée et que la deuxième galette du quintet ne va pas tarder à éclore. Le jeune manouche malvoyant s’amuse beaucoup à chanter de sa voix forte et cristalline («In A Sentimental Mood», «I’m In Love Again») imitant la trompette et scatant mais sans excès. Ce concert "rassembleur" est inhabituel dans la programmation de la Jazz Station, mais il est nécessaire en cet I.J.D. pour bien marquer les styles qui émaillèrent le jazz de Broadway à Bruxelles en passant par Liberchies et Paris.

Texte: Jean-Marie Hacquier
Photo © Pierre Hembise
© Jazz Hot n°675, printemps 2016


A Great Day in Paris
Paris, 30 avril 2016

Le 30 avril 2016, pour célébrer «l’International Jazz Day», la chanteuse Denise King et le danseur chorégraphe Brian Scott Bagley avaient organisé sur l’esplanade du Trocadéro «A Great Day in Paris», en miroir à la fameuse photo d’Art Kane prise à New York en 1958 «A Great Day in Harlem». Bravant la pluie et le froid une vingtaine de musiciens se sont déplacés pour poser devant l’objectif de "notre" Patrick Martineau. Cette séance fut l’occasion de joyeuses retrouvailles et de nouvelles rencontres.

En 2008, Ricky Ford avait pris la même initiative (pour les 50 ans du célèbre cliché, voir Jazz Hot n°668), mais avec davantage de participants.
L’amie Denise compte reconduire l’opération chaque année et ainsi en faire un événement annuel. Avec l’énergie qu’on lui connait, on ne doute pas que son appel va faire boule de neige!

© Patrick Martineau

Les artistes sur la photo:

Trompette à gauche: Josiah Woodson.

Front line
Donna Lorraine Verzaro, Sylvia Howard, Ursaline Kairston, Denise King, Patrick Sedoc, Patrick Chenais, Joan Minor, Joniece Elessie, Michele Hendricks, Tarani Joy.

Back line
Mv Guilmont, Chris Henderson, Awa Timbo, FiFi Chayeb, Boney Fields, Aldrich Hansberry.

Texte: Patrick Martineau et Jérôme Partage
Photo
© Patrick Martineau
© Jazz Hot n°675, printemps 2016

Irving Acao, Gérard Naulet et Felipe Cabrera © Georges Herpe


Paris en clubs
Avril 2016

Le 1er avril, c’est un beau poisson des Caraïbes qui se produisait au Petit Journal St Michel: Gérard Naulet (p) entouré de la fine fleur des Cubains de Paris: Irving Acao (ts), Felipe Cabrera (b), Lukmil Perez (dm) et Coki (perc). Entre standards du jazz à la sauce Havana («Song for My Father», «Well You Needn’t»…) et morceaux traditionnels insulaires, la joyeuse équipe a donné à entendre une musique aussi chaleureuse qu’énergique et cultivée avec naturel par ses interprètes. A noter également, une jolie composition de Monsieur Gégé: «Danzon para dos corazones». Celui-ci s’est par ailleurs payé le luxe de se faire remplacer, coup sur coup, par deux excellents «confrères» pianistes: Harold Lopez Nussa et Piti Cabrera. On reste saisi par l’authenticité de l’expression musicale cubaine, cousine de celle de New Orleans, et comme elle très enracinée; de toutes les expressions musicales d’Amérique latine, elle est sans doute celle qui a le mieux opéré la rencontre avec le jazz. L’ami Gégé nous en convainc, en tous cas, en toutes occasions. JP

Peter Giron, John Betsch et Steve Potts © Jérôme Partage

Depuis trente-deux ans, le Bab-Ilo propose, du mercredi au dimanche, des soirées jazz mais aussi des musiques du monde, des lectures, des spectacles d’humour, des projections, des expositions. C’est un «pub» élégant des années 30, à l’ambiance de bistrot de quartier, et dont la spécialité maison est un couscous kabyle, le Makfoul. De quoi accommoder idéalement un jazz aux saveurs généralement free. C’est un club à l’aura discrète, planté au pied du Sacré-Cœur, loin des «spots» de la rue des Lombards ou de la Rive Gauche. Le 2 avril, il y avait là de quoi ravir les amateurs avec le quartet de Steve Potts (ts, ss), composé de Jobic Le Masson (p), Peter Giron (b) et John Betsch (dm), des habitués du lieu. La complicité des musiciens est évidente et participe grandement au plaisir que le public, qui se serre dans la petite salle en sous-sol, a à les écouter. Ils jouent ensemble depuis longtemps (le trio Le Masson-Giron-Betsch a onze ans, et a intégré le saxophoniste il y a quatre ans) et on su créer un son, une unité. Le tout cimenté par une bonne humeurcommunicative: entre deux solos aériens de Potts, ça rigole, ça plaisante. On n’en apprécie que mieux leur jazz d’une grande densité, sous tension. La musique est excellente et se déguste sans chichi. Bravo le Bab-Ilo! JP

Ninine Garcia © Patrick Martineau

Le 4 avril
, le Cabaret Jazz Club de l’Espace Carpeaux à Courbevoie recevait Ninine Garcia (g), accompagné par son fils Rocky Garcia (g) et Gilles Barikosky (ts); ce dernier, passionné par la musique Django, accompagne souvent les musiciens de cette tradition, ajoutant dans ce répertoire modernité et créativité. Après «Out of Nowhere» (Green/Hayman), deux compositions de Ninine, «Caporal Swing» et «Paquito» permettent au saxophone d’affirmer sa présence et quelquefois de jouer à l’unisson de la guitare. Puis «La Belle vie» de Sacha Distel» est comme un clin d’œil à son nouvel album, Laissez-moi tranquille, sorti en 2015, où Ninine chante d’une belle voix de crooner ses propres compositions jazz et bossa qui rappellent l’univers de Henri Salvador et de Sacha Distel. Le club rempli d’habitués est toujours bien calme ce soir. Ninine enchaîne les titres de référence – «Les Yeux noirs», «Minor Swing» - et ses compositions «1940», «Ninine» jusqu’au rappel, un «Sweet Georgia Brown» très swing qui parvient à faire applaudir le public en rythme. Ninine Garcia nous a offert un show simple et sans fioritures, avec feeling et modestie.
Pour rappel, il était à l’affiche du film Les Fils du vent, réalisé par Bruno Le Jean et retraçant la vie des quatre meilleurs guitaristes de jazz Django (Ninine Garcia, Angelo Debarre, Tchavolo Schmitt, Moreno). PM

Olivier Defaÿs, Esaie Cid, Leslie Lewis, J.-P. O'Neil, Guilaume Naud © Jérôme Partage

Le 5 avril, Leslie Lewis (voc) était au Caveau de La Huchette, accompagnée d’Olivier Defaÿs (ts), Guillaume Naud (org) et Yves Nahon (dm). Cela fait quelques années que la chanteuse s’est installée en France, avec son pianiste de mari, Gerard Hagen, où elle mène une carrière discrète. On l’entend effectivement plus souvent dans des soirées privées, des grands hôtels et restaurants que dans les clubs parisiens (mais c’est une réalité du métier de musicien de jazz aujourd’hui) et c’est bien dommage car c’est une excellente interprète, dotée d’un swing très naturel et une personnalité agréable. L’association avec Defaÿs fonctionne impeccablement sur «It Had to Be You» ou «I Got You Under My Skin» avec le soutien groovy de Naud et Nahon. Au deuxième set, le groupe a accueilli deux invités: Esaïe Cid (as) – beau duo de sax avec Defaÿs – Jean-Philippe O’Neil (dm) dont le renfort a donné un excellent «Night & Day». JP

Place des Abbesses (Paris 18e), Le Saint Jean affichait une terrasse bondée et joyeuse, en ce 7 avril. Mais il y avait également du monde à l’intérieur du bar pour écouter un jeune chanteur new-yorkais, d’origine portoricaine, Marcos Adam (Marcos Adam Negron de son nom complet), encadré par l’ami Sean Gourley (g) et l’excellent Sud-Africain George Wolfaardt (elb). Nanti d’une jolie voix soul et d’une belle présence scénique, c’est sur la chanson populaire américaine qu’il est le plus convainquant: «Hit the Road Jack» (Ray Charles), «Stand By Me» (Ben E. King), «Killing Me Softly With His Song (Charles Fox) ou encore «Rehab» (Amy Whinehouse). Des titres qui fonctionnent d’autant mieux que la guitare bop de Gourley leur fournit un très bel écrin. L’interprétation de titres plus jazz («Take the A Train») ne conviennent en revanche pas aux accents pop du chanteur. Mais, compte-tenu de son âge, il a une marge de progression certaine. D’autant que la fréquentation assidue du Don LaRue Combo – avec Gourley, Wolfaardt, Tim Puckett (ts) – l’amène à travailler (et en bonne compagnie) le répertoire jazz et son langage. Affaire à suivre. JP

Céline Bonacina © Patrick Martineau

Le 11 avril, Céline Bonacina
présentait son dernier album, Crystal Rain, sur la grande scène du Petit Journal Montparnasse et devant une salle comble. Elles ne sont pas nombreuses nos saxophonistes: Géraldine Laurent (as) et Sophie Alour (ts, ss)pour les plus connues. Céline, c’est la virtuose des extrêmes du baryton au soprano. Elle était ce soir accompagnée par Gwilym Simcock (p) qui signe aussi deux compositions, Chris Jennings (b) et Asaf Sirkis (per). Céline, en bottes et blouson doré nous entraîne avec elle le long de l’album ; on est conquis par la profondeurs des graves de «Trails in the Sky», captivés par la ligne de basse de «Crossing Flow», par la légèreté de «Smiles for Serious People» (premier titre de l’album), séduit par la délicatesse des percussions sur «Two Sides», subjugués par l’énergie la générosité des graves sur «Cyclone», surpris par la fluidité de «Vantan» et les souffles chauds de «Cristal Rain» jusqu’ au rappel avec «Song For Everyone» autre composition de Gwilym Simcock. Non! Ce soir Céline Bonacina n’était là que pour nous. PM

© Jérôme Partage

Ellen Birath
(voc) et ses Shadow Cats (Manuel Faivre, tp, Benjamin Blackstone, elg, Marten Ingle, elb, Thomas Join-Lambert, dm) ont donné, en début de soirée, un petit set de soul électrique, place de la République, qui s’insérait dans une programmation spéciale d’artistes solidaires du mouvement «Nuit Debout». En début de soirée, le 15 avril (ou plutôt le 46 mars selon le comptage en vigueur sur la place), un petit camion régie avait déployé une scène. La Suédoise a attaqué bille en tête sur «Lollypop», captant d’emblée un groupe de badauds. Très vite rejointe par Adélaïde Songeons (tb), venue faire le bœuf, elle a enchaîné sur «The Lovecats» où l’on a particulièrement apprécié ce renfort de cuivre. La prestation était en tous cas nettement plus énergique que bon nombre des occupants de la place, sous les effets du cannabis et de la musique techno. Ceux qui étaient là dans une perspective plus politique que festive, se trouvaient assis en cercle autour de discussions thématiques, siégeant en «commission» (il est amusant de voir comment un mouvement «citoyen» génère de fait un embryon de bureaucratie). On croisait sinon, place de la République, des curieux ou des représentants de causes diverses (personnel médical, sans-papiers…). Quelques mois après les attentats de 2015, l’occupation de l’espace public par une petite foule en demande d’alternative politique et sociale est plutôt sympathique. Elle le reste tant qu’elle n’exclue ni ne discrimine pas ceux qui portent un discours alternatif à leur propre alternative. JP

Agathe Iracéma © Jérôme Partage

Le 15 avril, toujours, Agathe Iracéma était au Duc des Lombards avec son quartet: Leonardo Montana (p), Juan-Sébastien Gimenez (b) et Pierre-Alain Tocanier (dm). A peine âgée de 25 ans, la chanteuse a déjà plusieurs années de carrière derrière elle et une maîtrise certaine de la scène. Ses compositions («Absurdo Natural», «Feeling Alive») s’insèrent bien dans le répertoire de standards ou de morceaux brésiliens. Soutenue par une bonne rythmique – en particulier Juan-Sébastien Gimenez qui a livré quelques jolis solos – Agathe, pleine de fraîcheur et de naturel, swingue avec beaucoup d’aisance et, entre deux morceaux, se raconte (un peu trop, c’est le revers de sa spontanéité). Quoi qu’il en soit, le charme opère toujours. JP

Dominique Lemerle Quartet © Jérôme Partage


Le 15 avril, enfin, à Autour de Midi…, Dominique Lemerle (b), accompagnateur fort apprécié, était, chose rare, en position de leader au sein d’un quartet composé de Michel Perez (g), Manuel Rocheman (p) et Tony Rabeson (dm). Un peu plus tendu qu’à l’accoutumée, le contrebassiste a donné à entendre un bop de haute volée, parcourant le répertoire de Monk ou de Miles. Le jeu de Michel Perez, tout en sensibilité, aura été l’un des atouts de ce concert. Lemerle n’étant pas en reste, avec une belle intervention à l’archet sur «Manoir de mes rêves». On espère pouvoir le réécouter bientôt dans cette configuration. JP

Patrick Quillart, Pablo Campos, Jean Duverdier, David Blenkhorn © Jérôme Partage

Au Caveau de La Huchette, le 18 avril, Pablo Campos (p, voc) était en trio avec ses deux compères de la côte basque: Patrick Quillart (b) et Jean Duverdier (dm), par ailleurs dessinateur de grand talent, auxquels s'était joint un invité: David Blenkhorn (g). Excellent pianiste, plein de swing, le jeune Pablo (un des rares jazzmen diplômé de Sciences Po: il aurait pu mal tourner et devenir énarque…) et également un bon chanteur (de charme), tendance crooner. On l’a ainsi entendu très à son aise sur les ballades: «Blue Moon», «These Foolish Things», etc. La venue d'un autre "guest" a donné un peu plus de piquant à la soirée: Germain Cornet (dm) – encore un «jeunot» –, qui en prenant les baguettes a insufflé un groove réjouissant. Pas de doute, la nouvelle génération assure! JP

Le 21 avril, le New Morning accueillait un all stars de haut niveau avec le virtuose mais toujours discret Bili Lagrène (g) qui a convié le très talentueux Antonio Faraò (p), le créateur Gary Willis (b), et l’éclectique Lenny White (dm) pour une tournée européenne. Salle comble pour écouter leurs compositions dont les remarquées «The Opener» de Willis, «For Four» de Faraò, «Dedication» de White ou «One Take» de Biréli. PM

Biréli Lagrène "All Stars" © Patrick Martineau

Le 22 avril, Stochelo Rosenberg (g) s’installait en famille au Duc des Lombard avec Moze (g), Johnny (voc, g) et Nonnie (b) – il manquait malheureusement Nous’che. Fait rarissime car le quintet passe La famille Rosenberg © Patrick Martineaurarement en club à Paris. Par ailleurs, ce soir, Johnny chantait pour la première fois en club des morceaux du nouvel album La Famillia, avec de belles reprises comme le thème du film «Le Parain» ou encore «Les Plaisirs démodés de Charles Aznavour» en anglais. Les guitares virevoltent de plaisir autour de ces standards mais toujours en finesse. Petite surprise en rappel, le rock’n roll d’Elvis termine le concert sur une note joyeuse. Stochelo a également enregistré la B.O. du biopic sur Django Reinhardt d’Etienne Comar et prépare un nouveau projet en trio. PM

Michele Hendricks © Patrick Martineau


Le 29 avril au Petit Journal Montparnasse, Michele Hendricks (voc) présentait son album A Little Bit of Ella, un hommage à la First Lady of Swing enregistré avec Tommy Flanagan, son fidèle pianiste, en 1998 à New York, et sorti seulement cette année.
Entourée par Arnaud Mattei (p), Bruno Rousselet (b) et Philippe Soirat (dm) Michele a ouvert le concert avec «Airmail Special» avant d’être rejointe sur scène par une belle ligne de soufflant: Olivier Temime (ts), Ronald Baker (tp) et Denis Leloup (tb), pour «Oh, Lady Be Good» (Charlie Christian). «A Little Bit of Ella» composition en dialogue avec le contrebassiste et «Sweet Georgia Brown» – un des morceaux préférés d’Ella – ont clôt la première partie du concert devant une salle déjà conquise. Le deuxième set commença de manière plus enlevée avec «It Don't Mean a Thing» où la chanteuse a démontré son aisance dans le scat, puis «Our Love Is Here to Stay». Toujours avec humour et même avec de grands éclats de rire, Michele a enchainé sur «Honk, if Ya Want It» – composition très bebop inspirée des étiquettes collées sur les pare-chocs aux US – avant de revenir à Ella avec «How High the Moon», et son délicat arrangement piano/bass/batterie, puis «I Keep Goin' Back To Joe's» où elle a scaté en duo avec Ronald Baker. Michele a ensuite accueilli deux chanteuses, Carole Perera et Valérie Duperey, sur «Things Ain't What They Used to Be» et «Yeh-Yeh» (un grand succès dont les paroles sont de son père, Jon Hendricks). «That's Enough», gospel enregistré par le Buddy Rich Orchestra, et enfin, un original, «Mama, You Told Me» ont conclu la soirée. PM 

Ursuline Kairson et Denise King © Jérôme Partage

Le 30 avril, grâce à Denise King, la
Journée Internationale du Jazz a pris les allures d'une vraie fête: l'initiative individuelle de la chanteuse ayant donné lieu à un événement authentiquement jazz, quand l'Unesco célèbre complaisamment un jazz souvent déconnecté de ses racines, qui devient ainsi une world music fongible dans n'importe quelle tradition musicale. Rien de tout cela au Très Honoré (à proximité de la place Vendôme), très belle brasserie Art Nouveau. En robe du soir, plus diva que jamais, Denise, devant un parterre d’admirateurs et d'amis, Français et Afro-Américains, jeunes et vieux, a donné deux sets absolument épatants. Entourée de l'excellent Julien Coriatt (p), de Gabriel Midon (b) et de Baptiste Castets (dm), la jazzwoman de Philadelphie a déployé les standards avec énergie et conviction («April in Paris», «Fever», etc.). Mais les amis n'étaient pas que dans le public, ils se sont également succédés sur scène: Marvin Parks (voc, qui a donné un très beau «I Have a Crush on You»), Ursuline Kairson et Sylvia Howard qui ont formé avec Denise un trio vocal détonnant sur «Take the A Train», morceau sur lequel elles ont été rejointes par Josiah Woodson (tp) et qui a donné lieu un époustouflant numéro de tap-dance de la part d’Asha Thomas! L'ambiance Années Folles du bar et la ferveur du public, heureux d'autant s'amuser, donnait l'impression d'être transporté ailleurs dans le temps. Pourtant, il n'y avait rien d'artificiel dans cette soirée de fête: juste du bon jazz et une interprète à la tonicité hors pair. Le dernier morceau, «Watermelon Man», a clôt la soirée en apothéose, le public se mettant à danser en formant une "Soul Train Line", y compris Julien Coriatt, remplacé au piano par Karim Blal. Devant le succès de cette Denise Party, la direction du Très Honoré a décidé de lui offrir une soirée par mois. On ne saurait trop conseiller d’aller s’y encanailler. JP

Texte: Patrick Martineau et Jérôme Partage
Photos
© Georges Herpe, Patrick Martineau, Jérôme Partage
© Jazz Hot n°675, printemps 2016


Benny Golson © Patrick Martineau



Paris en clubs
Mars 2016

Le 5 mars le Petit Journal Montparnasse offrait sa scène et une salle comble à Benny Golson (ts), l’une des dernières légendes vivantes du hard bop. En polo gris et coiffé de son traditionnel béret il s’est trouvé entouré par une belle rythmique: Antonio Faraò (p), Gilles Naturel (b) et Doug Sides (dm). «Horizon Ahead» et «Pierre's Moment» ouvrent le concert suivis de «Whisper Not», l’un de ses plus célèbres compositions, datant de 1956. La salle est étonnamment calme devant l’artiste qui, à 87 ans, possède toujours le souffle pour faire vibrer les graves de son ténor et un phrasé inchangé. Entre ses chorus, Benny Golson s’assoit et se tourne au fur et à mesure vers ses musiciens. «Mr P.C. Blues» écrit par John Coltrane en hommage à Paul Chambers clos le premier set. La reprise de «Tiny Capers» de Clifford Benny Golson et André Robert © Patrick MartineauBrown reconnecte le public un peu distrait par la pause et qui redevient attentif avec «Take the "A" Train», suivi de «Dominique», une composition de Faraò. Benny Golson aime raconter des histoires, comme celle de la création d’un autre de ses titres les plus fameux: «et pourquoi pas une marche?» dit-il à Art Blakey? «Oui comme les militaires», répond le batteur. «Attends quinze minutes et je te compose ça». Et c’est «Blues March», qui est introduit par un beau solo de Doug Sides. «Killing Joe» clôt le concert devant un public enthousiasmé. Après les saluts, le patron du Petit Journal Montparnasse, André Robert, est tellement conquis qu’il monte congratuler l’artiste sur scène. L’émotion, la sensibilité et l’expressivité étaient au programme. PM

Le samedi soir, chez Charlie (notamment connu pour sa «bière à 2 balles»), rue Cotte (12e arrdt.), c’est jam-session Django, animée par Arsène Charry (g). Au premier set, celui-ci ouvre la soirée avec un groupe, dont la composition varie chaque semaine, puis, après la pause, la minuscule scène du Charlie s’ouvre à tous les musiciens. Le 5 mars, Arsène Charry avait convié Thomas Renwick (g) et Esaïe Cid (as). Une configuration inédite pour notre altiste qui a toutefois ses aises dans le répertoire djangolien. De «Swing 48» à «Sweet Sue», la rencontre entre le sax délicat d’Esaïe et les cordes a fait merveille. Une relecture très plaisante du grand Manouche. On regrette juste le public un peu bruyant et pas très à l’écoute des trois excellents solistes. C’est la bière qui vaut 2 balles chez Charlie, pas la musique! JP

Jeb Patton, Fabien Marcos et Bernd Reiter © Patrick Martineau

L’Espace Carpeaux, l’imposant complexe culturel de Courbevoie, propose une programmation jazz régulière: les têtes d'affiche sont pour l'auditorium, tandis que les musiciens intéressant davantage les aficionados ont les honneurs de son Cabaret Jazz-Club, salle de taille plus modeste mais très bien agencée. Et les amateurs de jazz n’ont pas été déçus le 7 mars en venant écouter Jeb Patton qui était pour l’occasion très bien accompagné par Fabien Marcoz (b) et Bernd Reiter (dm). Elève de Sir Roland Hanna et de Jimmy Heath, le pianiste américain de 41 ans se produit depuis vingt ans avec les meilleurs musiciens: les Heath Borthers, Jon Faddis, Jimmy Cobb, Etta Jones, etc. Sa tournée européenne, la première en leader, nous permet de découvrir un soliste brillant, virtuose, au swing élégant. Patton vient de la musique classique (il a enregistré des ballades de Chopin) et rappelle parfois ses origines musicales (époustouflants aller-retour entre stride et classique sur «Century Rag» de Sir Rolland Hanna). Mais loin de tenter quelque synthèse hasardeuse, il joue jazz et bien jazz, donnant des interprétations lumineuses de «Make Believe» ou «Cool Eyes». Somptueux. JP

La file d'attente à l'entrée du New Morning © Yves Sportis

Une foule exceptionnelle – la file s’étendait de l’entrée du New Morning jusqu’à la rue du Faubourg-St-Denis sur plusieurs rangs – était venue le 10 mars apporter la reconnaissance des grands soirs à l’un des très grands artistes du jazz encore en pleine activité, Kenny Barron, à l’occasion de la sortie de son bel enregistrement, Book of Intuition, paru sur le célèbre label Impulse!, qui, malgré son glorieux passé (9 Grammy Awards, il a côtoyé le gotha du jazz, de Dizzy à Stan Getz, en passant par Freddie Hubbard, Milt Jackson, une liste sans fin…), s’enrichit encore de telles productions et de tels artistes.
On a du mal à comprendre ce qui a fait soudain passer ce pianiste, au sommet de son art depuis trente ans, du statut second en notoriété à celui de musicien pour lequel les billets se revendent à prix d’or à Paris. Mais ne boudons pas notre plaisir et le sien de voir un New Morning refuser du monde pour un artiste de jazz de la première à la dernière note.

Et comme d’habitude avec Kenny Barron, les présents ont eu raison. Au sein du trio qui a enregistré Book of Intuition, avec des excellents Kiyoshi Kitagawa (b) et Johnathan Blake (dm), Kenny Barron a donné un concert de haut niveau avec la maestria dont il a le secret, toujours sobre et modeste sur scène et produisant une musique qui brille de mille feux et d’idées à chaque détour de phrase.Kenny Barron a joué la musique de son enregistrement, pas dans le même ordre, et avec des variantes sur le plan de l’exécution, plus quelques thèmes : au programme donc et dans cet ordre, «Magic Dance», «Shuffle Boil» (de Thelonious Monk), puis trois thèmes qui ne figurent malheureusement pas sur le CD dont «The Very Thought of You» dans une version extraordinaire, «Calypso», «Beautiful Love», puis un brillantissime «Bud Like», déjà enregistré en solo à Maybeck, «Nightfall» un thème intense dédié à Charlie Haden, «Cooks Bay», un «Uncle Baba» ludique (de Gary Bartz, pas sur le CD),«In the Slow Lane», «Lunacy», et on en a peut-être oublié «Dreams».
Kenny Barron, Kiyoshi Kitagawa, Johnathan Blake © Jérôme PartageKenny Barron, c’est l’homme de la plénitude, celle de l’expression servie par une virtuosité à la hauteur, celle de l’espace qu’il remplit sans redondance avec la légèreté et la sobriété d’un grand concertiste, celle d’un lyrisme accepté, celle du blues toujours présents de ses accents, celle d’un art d’une exceptionnelle perfection, beauté, aussi bien quand il est le leader qu’accompagnateur. Tout est parfait chez Kenny Barron, ce qui en fait l’égal des plus grands, d’Oscar Peterson en particulier dont il n’est pas si éloigné par l’esprit et le type de carrière (grand leader et grand accompagnateur), avec bien entendu sa touche personnelle car il est de la génération suivante, et qu’il est Kenny Barron.
Dans le répertoire de Kenny Barron, Thelonious Monk est toujours présent, comme ce soir-là et il y a deux titres sur le disque de la main de Monk.
Le bassiste choisi par Kenny Barron, Kiyoshi Kitagawa, est idéal, brillant technicien à l’écoute de la musique, complice, auteur de beaux chorus lyriques. L’imposant Johnathan Blake, dont les cymbales occupent une disposition horizontale peu conventionnelle, est d’une délicatesse qui contraste avec sa puissance. Sur disque pas de longs chorus, plus en live, c’est normal, il sait se faire musical quand la musique le demande. Autre signe de l’art de Kenny Barron, il a toujours su trouver les musiciens qui conviennent à son expression, et dans sa proximité, les musiciens atteignent une dimension exceptionnelle. Kenny Barron est un Maître dans tous les sens de ce terme.
Kenny Barron est aujourd’hui sans nul doute une légende du jazz, et voir un club de jazz, bondé et épanoui, lui rendre hommage, est une double sensation de bonheur quand on s’occupe d’une revue de jazz, même si une bonne conjonction lunaire doit y être pour quelque chose. Nous avions le plaisir de pouvoir être présents grâce à Tom Woods, du New Morning, et à Casa qui officie depuis des années à l’entrée du New Morning, ce qui n’allait pas de soi étant donné la foule présente ce fameux soir. Pour un tel concert, c’était un cadeau exceptionnel! Qu’ils en soient remerciés. YS

The Scarlet Swing Band © Patrick Martineau

Le 11 mars, dans la péniche Le Marcounet, refaite à neuf, The Scarlet Swing Band – composé de Clara Brajtman (voc), Sylvain Hamel (cl), Vladimir Médail (g), Alexandre Perrot (b) et Clément Brajtman (dm) –, présente son répertoire avec pour mission d’animer le bal du Social Swing System (association qui organise des bals jazz dans Paris): «My Heart Belongs to Daddy», «I've Got You Under My Skin», «Ac-Cent-Tchu-Ate the Positive», «Stormy Weather», «Between the Devil and the Deep Blue Sea» (arrangé par Clara Brajtman) ou encore «On the Street Where You Live» (arrangé par Frederick Loewe). La cale de la péniche est pleine à craquer et le roulis ne semble pas perturber les danseurs qui s’arrêtent pour faire une ovation sur le dernier morceau, «Love Me or Leave Me». Nous on aime. C’est gagné pour le Scarlet Swing Band, ce premier bal swing est très réussi. PM

Johnny O’Neal © Mathieu Perez

Le
14 mars, quelques mois après son grand retour à Paris, en novembre dernier, après une longue absence des scènes françaises, le formidable pianiste Johnny O’Neal, accompagné de Luke Sellick (b) et Charles Goold (dm), était de nouveau au Duc des Lombards. En pleine tournée européenne, le trio fêtait son nouvel album, O’Neal is Back (Abeat Records For Jazz). Dans un set éblouissant, débordant de sensualité, le pianiste a puisé dans toute sa palette de couleurs avec une élégance et une classe infinies. Qu’il joue de grands standards («Looking at Me», «It Don’t Mean A Thing», «It’s Too Late»), des titres moins joués («Down Here on The Ground» ou un bouleversant «A Hundred Years From Today»), un blues épatant ou un hommage à Oscar Peterson, son héros de toujours, Johnny O’Neal transpire un swing et un groove fiévreux, dans la veine virtuose de Erroll Garner, Fats Waller ou Nat King Cole, avec ce répertoire de titres vertigineux, ce naturel, cette voix chaude qui sent le vécu, cette générosité et la modestie des géants. Alors qu’il pourrait avoir les plus grands musiciens en sidemen, le pianiste s’entoure de jeunes, insistant sur la transmission du swing aux prochaines générations. Et ses deux musiciens sont ici très attentifs, entièrement dédiés à soutenir le leader, avec un sens du timing impeccable. On attend le retour de Johnny O’Neal avec impatience! MP

Marvin Parks © Jérôme Partage

Le 18 mars a été l’occasion d’une double découverte. Un lieu, tout d’abord, la Cave du 38 Riv’ (sise au 38 rue de Rivoli, à deux pas de l’Hôtel de Ville), un club des plus sympathiques, doté une salle exiguë mais très agréable (une belle cave voutée du XIIIe siècle), tenu avec passion depuis 2008 par Vincent Charbonnier. Il s’y donne des concerts de jazz le mardi, le mercredi, le vendredi et des jam-sessions le lundi et le jeudi. L’autre découverte a été celle d’un chanteur américain de 39 ans, Marvin Parks, originaire de Baltimore et installé à Paris depuis 2013. Formé au gospel par sa mère et ayant pour premier modèle Nat King Cole, il lui rendait justement hommage ce soir-là, ainsi qu’à Frank Sinatra. Ce qui frappe chez ce garçon d’un abord doux et souriant, c’est le naturel avec lequel il swingue. Il chante sans affectation, sans forcer la voix, aussi simplement que d’autres vous demandent de leur passer le sel. Soutenu par l’excellent Julien Coriatt (p, qui anime régulièrement les jams du 38 Riv’), accompagné d’Adam Over (b) et Lucio Tomasi (dm), Parks s’est baladé avec aisance sur les «hits» des deux immenses crooners, de «Unforgettable» à «Fly Me to the Moon». Un régal. JP

Jean-Yves Dubanton et Jean-Claude Laudat © Patrick Martineau

Le 20 mars au Marcounet, Jean-Yves Dubanton (g) et Jean-Claude Laudat (acc) nous offraient avec Paname Swing (Laurent Fradelizi, b, et David Georgelet, dm) et son invité, Olivier Zanot (as) un concert entre swing, musette, tradition Django et groove. Dès le premier titre («The Turnaround», Hank Mobley) on ressent la présence du saxophone comme essentielle ce soir, tout comme dans «Midnight Creeper» (Lou Donaldson) puis on enchaîne avec «L’Indienne» et «Valse Anthracite» deux compositions de nos compères. Du bar tout en hauteur de la péniche on peut avoir une vue d’ensemble d’un public charmé par le touché tout en douceur Jean-Claude Laudat, que certains ont comparé au son de l’orgue Hammond, et la délicatesse des chorus de Jean-Yves Dubanton. Le groupe donne également la «Danse norvégienne» d’Edvard Grieg ou encore «Besame Mucho». Et ça danse, ça danse… PM

Le 21 mars, le Théâtre du Châtelet offrait une carte blanche à Patrice Caratini (b), un jubilé pour ses 50 ans de carrière. Entouré de compagnons de longue date, comme Martial Solal (p) et Marcel Azzola (acc), ainsi que des jeunes musiciens qui forment son Caratini Jazz Ensemble, il a donné un répertoire très varié. La première partie de soirée a débuté avec «Saint-Louis Blues», puis «Chofé biguine la» avec Alain Jean Marie (p) et Roger Raspail (djembé). S’en suivent plusieurs compositions du contrebassiste avant qu’il ne soit rejoint par Martial Solal sur son «Textes et prétexte». Le cinéma était également à l’honneur avec «Dry Bones in the Valley» et des extraits du film Body and Soul d’Oscar Micheaux projeté simultanément sur un écran géant.
La deuxième partie de soirée, davantage axée sur la variété, a vu se succéder sur scène l’Orchestre régional de Normandie, Hildegarde Wanzlawe (voc), Marc Fosset – (uniquement au chant), émouvant invité sur «C’est tout», adaptation de «That’s all» – Sara Lazarus (voc) ou encore Maxime Le Forestier (voc). Ces trois heures de concert se sont conclues par deux rappels que Caratini a achevé seul en scène avec une composition, «La Mouche». PM

The Cookers © Jérôme Partage

«The real deal!» Comment mieux qualifier la musique de The Cookers que par cette exclamation de l’ami Rasul Siddik venu en spectateur (à l’instar de Kirk Lightsey) au New Morning le 22 mars. Un tel alignement de virtuosité est en effet impressionnant. Une rythmique de rêve – George Cables (p), Cecil McBee (b), Billt Hart (dm) – et une front line époustouflante: Billy Harper (ts), Eddie Henderson (tp) et le leader, David Weiss (tp) – à laquelle manquait juste Donald Harrison (as). Côté répertoire, on a beaucoup entendu les compositions de chacun des membres du groupe (dont le très beau «Peacemaker» de Cecil McBee). Un jazz incandescent, foisonnant, qu’on prend en pleine figure! Et qui nous a permis, ce soir-là, d’échapper quelques instants à l’écho de la barbarie islamiste qui venait de frapper nos cousins bruxellois. JP

Bernd Reiter, Gilles Naturel et Champian Fulton © Jérôme Partage

Champian Fulton
(p, voc) était de passage au Duc des Lombards le 23 mars. Aller l’écouter est toujours l’assurance de passer un bon moment. Souriante et débordante d’énergie, elle s’attaque aux standards avec gourmandise. Joliment soutenue par Gilles Naturel (b) et Bernd Reiter (dm), elle a présenté un répertoire en hommage à Dinah Washington: «The Boy Next Door», «Mad About the Boy», ou encore un «Tenderly» joué sur un tempo rapide, ainsi qu’un très joli «All of Me», introduit par un duo voix-contrebasse. Un vent de fraîcheur sur le songbook américain. JP

Le 23 mars, toujours, Alain Bédard (b, par ailleurs patron du label québécois Effendi) fêtait au Sunside les 20 ans de son Auguste Quartet, lequel vient d’ailleurs de sortir un album anniversaire: Circum Continuum. Entouré de Samuel Blais (as), Félix Stussi (p) et Michel Lambert (dm), Bédard a proposé un ensemble de compositions lié au nouvel opus du groupe. On retrouve là l’esthétique Effendi: un jazz très intériorisé, presque méditatif, qui ne recherche pas les exercices de virtuosité ni les expérimentations trop «borderline». JP

Thomas Mestre, Jean-Marc L’Abbé, Drew Davis © Jérôme Partage

Le 26 mars, Drew Davies (ts, voc) était au Caveau de La Huchette. A la tête d’un sextet charnu – Thomas Mestre (tp), Jean-Marc L’Abbé (bs), César Pastre (p), Stephen Harrison (b), Kevin L’Hermite (dm) – le Gallois a passé en revue quelques standards du blues et du rock’n’roll («I Know Your Wig Is Gone» de T-Bone Walker, «Going Home» de B.B. King, etc.) et même de bonnes compositions comme «Loosing My Mind». Un concert roboratif, au gros son de cuivre, agrémenté de la touche boogie de César Pastre. Drew Davies a un talent d’entertainer certain et connait la recette pour porter le Caveau à ébullition! JP

Avishai Cohen © Patrick Martineau





Le 27 mars, le Petit Journal Montparnasse et le Sunset-Sunside s’étaient associés pour inviter Avishai Cohen (b). Pour cette soirée spéciale, le PJM avait modifié sa disposition habituelle, supprimant les tables, et affichait complet. Avec son trio (Omri Mor, p, et Daniel Dor, dm) Avishai Cohen a présenté des morceaux issus de son nouvel album, From Darkness, en débutant par «Beyond». Arrangements fluides, solos de contrebasse en introduction, pianiste avec une belle technique, batteur démonstratif, de «Abie» au mélancolique «Almah Sleeping». Le concert s’est achevé sur un premier rappel endiablé («Steven Seas») lors duquel le leader a fait des percussions sur son instrument, puis sur le piano, jouant même avec ses cordes. Pour le second rappel, le public avait réclamé «Alsfonsina Y El Mar» qui a été l’occasion de rappeler les talents de chanteur du contrebassiste. PM

Le 30 mars, au Sunside, Frederic Borey (ts) fêtait la sortie de son disque Wink (Fresh Sound New Talent) en compagnie de Michael Felberbaum (g), Leonardo Montana (p), Yoni Zelnik (b) et Fred Pasqua (dm), avec lesquels il revisite les standards parmi les plus populaires (les thèmes de Gershwin notamment) à l’aune d’un modernisme qui n’est pas un accessoire de mode mais le terreau fertiles d’arrangements fort subtils. Doté d’un très beau son de ténor, Borey ne cherche pas à en faire trop. Il joue, tout simplement. Et la présence de Felberbaum participe largement à la beauté de sa musique. JP

Texte et photos: Patrick Martineau, Jérôme Partage, Mathieu Perez, Yves Sportis
© Jazz Hot n°675, printemps 2016

© Christian Ducasse


Le Baton Rouge. Jazz Ô Bar
Granville (50), 4-5-6 mars 2016

Joyeuses propositions de Roland Girard pour un grand week-end célébrant l’anniversaire du club qu’il a créé dans la Monaco du Nord. Les formations invitées résumaient une année de swing offerte par cet entrepreneur déterminé et lucide qu’est Roland Girard. Rien ne le prédestinait à cette aventure qu’il mène selon son propre tempo, guidé par ses envies d’honorer un jazz authentique qui relie les origines néo-orléanaises au bop contemporain, musique qu’il pratique à ses heures à la clarinette.

Vendredi, les festivités ont démarré vraiment hot, car Jean Ade et son Bourbon Street Jazz Band ont l’art de perpétuer à nulle autre pareille la Louisiane chère au boss de Baton Rouge.

Samedi, moments tout aussi festifs en compagnie de Lucie Girard, la fille cadette de Roland! Alliée de circonstance aux Normands de Café Calva, tout à la dévotion de son répertoire, la violoniste démontre à chaque apparition la richesse de son jeu joint à un son vibrant: dans le sillon fertile de Grappelli.

A l’heure du thé, dimanche, un trio inédit conduit par le saxophoniste Nicolas Leneveu, incluant la belle personnalité de Priscilla Valdazzo, contrebasse & chant latino-espagnol sur une assise rythmique du fort prometteur Adrien Faure au piano. Soit des standards boppisants revisités par la nouvelle vague de la richissime scène caennaise.


Grâce à un public aussi nombreux que fidèle, on sent que bien des choses sont envisageables au Baton Rouge et les semaines à venir devraient être source de nouvelles & bonnes vibrations. Prochain rendez-vous à cocher sur les agendas, un quartet des émérites messagers du Camion Jazz emmené par le saxophoniste Guillaume Marthouret. Ce sera le dimanche 27 mars, jour de Pâques!


Texte et photo: Christian Ducasse
© Jazz Hot n°675, printemps 2016

Laurent Blondiau © Pierre Hembise

Bruxelles en mars (et toujours en vie!)
Les Lundis d'Hortense, Flagey, Jazz Station, mars 2016

En mars, on n’est pas encore sorti des frimas mais on peut se réchauffer les mains en applaudissant quelques beaux concerts. Le mercredi 9 d’abord, à la Jazz Station, où les Lundis d’Hortense avaient convié Laurent Blondiau (tp) et son quintet Määk. Le groupe, totalement acoustique est non-statique. Jeroen Van Herzeele (ts, ss), Guillaume Orti (as, ss), Michel Massot (tuba) et Laurent Blondiau (tp) se déplacent en jouant, cherchent les résonances et d’autres timbres. La musique remplit l’espace; l’écriture est denseet les structures: riches, variées, inusitées. Le tubiste initie le tempo, le change, le double, suivi par Joao Lobo (dm). La phrase rythmique est courte, répétitive, hallucinante; elle monte à la tierce et puis revient. La libération n’apparait qu’au travers des improvisations, en solos. Laurent Blondiau change de trompette, passe au bugle puis au cornet, module les sons de la main, percute l’embouchure, souffle conjointement dans deux instruments. Tout bouge: les hommes, les instruments, les sons et les rythmes. Avec cette fanfare, résidu de l’avant-garde, Blondiau et les siens ont cherché et ils se sont trouvés. Un collectif créatif! Jouissance assurée!

Christian McBride © Pierre Hembise

Le mercredi suivant, le 16, nous étions à Flagey pour redécouvrir Christian McBride (b): un musicien trop rare qui nous plait vraiment beaucoup depuis plus de vingt ans. L’imposant bassiste de Philadelphie joue de la contrebasse comme s’il avait un violon sous les doigts. Aisance, volubilité, justesse. Respect pour le public et pour ses accompagnateurs: Chris Sands (p) et Ulysses Owens JR (dm). Respect pour l’héritage aussi, avec un répertoire à l’image de son dernier album e
nregistré au Village Vanguard. «Tangerine», «Caravan», «East of The Sun, West of The Moon». La Stature nous rappelle Charles Mingus, mais le jeu est autre; léger sur une chanson de la comédie «The King And I», inventif sur «The Lady In My Life» de Michael Jackson, appuyé sur «Mash». Le concert, magnifique, se terminera en standing ovation par un «Car Wash» jubilatoire. Chez les disciples contemporains de la grand-mère, on est en droit d’aimer les singeries d’Avishaï Cohen. Les musiciens talentueux brillent aussi par leur humilité! Merci Christian McBride d’avoir illuminé cette soirée!

Jérémy Dumont (p) était le 19 à la Jazz Station en suite logique de son premier album autoproduit Resurrection. Avec Victor Foulon (b) et Fabio Zamagni (dm) le trio a pris une belle assurance au fil des mois. Le programme annonçait Fabrice Alleman (ts, ss) en invité. Nous nous imaginions donc qu’il viendrait jouer deux ou trois morceaux en fin de second set. Heureuse surprise: il souffla sur tous les thèmes, professeur protecteur hier, compagnon de route aujourd’hui. Toutes les compositions sont de la plume duJérémy Doumont © Roger Ventilt, by courtesy jeune pianiste. Les mélodies sont jolies («One Day»); les rythmes: variés, de la valse jouée en crescendo («Since That Day») au swing appuyé («Excitation»). «Blues For Tilou» : un original fortement inspiré des Jazz Messengers, permit à Fabrice Alleman (ts) de featurer Benny Golson. Sur «In Between», et l’ostinato du pianiste il s’envole, coltranien, au soprano. A la fin du premier set, «Resurrection», enjoué, donna la parole à tous les apôtres: soprano, piano, ténor, puis l’inévitable solo de batterie. «Hébreu» ouvrira la deuxième partie soulignant une certaine filiation. Les œuvres de Jeremy Dumont sont très bien structurées. Homogènes, elles sont rigoureusement mises en placepar la rythmique. La consistance des compositions et la solidité des arrangements privilégient un son de groupe, ce qui n’est pas fait pour déplaire au saxophoniste montois.

Jean-Paul Estiévenart © Roger Ventilt, by courtesy

Pour clôturer le premier trimestre des «Gare au Jazz», Les Lundis d’Hortense proposait le 30 mars: le trio de Jean-Paul Estiévenart (tp). La formule pianoless appelle une grande attention de tous, musiciens et public. Les compositions du trompettiste montois sont évolutives ou changeantes, comme sur «Blade Runner» qui passe en two beats; «Lix Feeling» débute legato pour déboucher sur un solo d’Alain Pierre (dm); «S.D.» surprend par une finale note pour note, trompette/basse; «M.O.A.» entamé à la trompette bouchée ouvre sur un solo de Sam Gerstmans (b) astructuré puis construit; «Wanted» en wa-wa repose sur une basse continue snappée. Les thèmes sont diversement colorés: trompette bouchée et jeu en mi-pistons sur «Les Dons»; «Behind The Darkness» entamé en mode ballade est temporisé à l’archet avant un solo de drums; «Deep Hart» est joliment arrangé par Sam Gerstmans (b). L’unité des trois musiciens est fusionnelle et complémentaire. Alain Pierre (dm) est une nouvelle fois éblouissant sur «La Danse des Sorcières», «Asphalte» et sa composition «Loft End». En coda, Steven Delannoye (ts) est venu faire un petit coucou à ses amis («Asphalte» et «Yako» de Wayne Shorter). Un concert de grande qualité qui met un léger baume sur un printemps bruxellois bien trop noir!

Jean-Marie Hacquier
Photo
© Pierre Hembise et Roger Ventilt, by courtesy
© Jazz Hot n°675, printemps 2016


Christian Brenner Trio & Luigi Grasso ©Yves Sportis

Paris en clubs
Février 2016

A St-Germain-des-Prés, s’il reste des jazz clubs, le pluriel cache mal la désertification culturelle actuelle sous le rouleau compresseur de la consommation de mode et de masse. Pourtant, c’est sur les fonts baptismaux du jazz, à l’angle des rues Dauphine et Christine, où venaient jadis Boris Vian et les amateurs de jazz de l’ère existentialiste, au Tabou puisqu’il faut l’appeler par son nom, que le Café Laurent (33, rue Dauphine) propose ses soirées jazz en fin de semaine dans le cadre du bel Hôtel d’Aubusson. Renseignements pris sur place, c’est l’ancien propriétaire d’un autre club de jazz au passé prestigieux, La Villa, également d’un Hôtel de St-Germain, qui a poursuivi ici ce qui est sans doute pour lui une vocation authentique, et on ne peut que lui rendre grâce de défendre l’histoire et la culture avec autant d’opiniâtreté et de bon goût dans ce quartier encore d’une beauté remarquable malgré l’époque tout fric et chiffons. Dans le cadre aristocratique du bel hôtel de charme, l’atmosphère est accueillante, confortable et propice à une écoute de qualité. La programmation ne fait pas de folie comparable à celle qui a illustré l’histoire de La Villa, mais reste exigeante, jouant la carte locale sous la férule de l’excellent Christian Brenner, pianiste maison et programmateur du lieu. Paris reste un vivier de musiciens de jazz toujours très intéressants d’horizons les plus variés.
Ce samedi 6 février, le trio de Christian Brenner (p), avec Yoni Zelnik (b) et Pier Paolo Pozzi (dm) avait invité le saxophoniste transalpin Luigi Grasso, installé depuis quelques années en France –avec quelques excursions nord-américaines. Cela faisait de cette formation une illustration très parisienne du jazz puisqu’on retrouvait à la basse un natif d’Haïfa en Israël, et à la batterie un Romain qui a depuis de nombreuses années adopté la Capitale. Christian Brenner, l’âme du lieu, est lui parisien depuis 1968, où il a fait toutes ses gammes jazz dans la veine du beau piano jazz de Bill Evans à Fred Hersh parmi d’autres inspirations. Les soirées du Café Laurent proposent, du mercredi au samedi, des formules allant du duo piano-contrebasse au quartet. C’était donc un quartet sous l’impulsion de l’invité Luigi Grasso, qui a proposé deux heures d’un excellent jazz conjuguant standards mainstream et manière bop devant un auditoire à l’écoute et ravi d’une belle soirée.

Christian Brenner Trio & Luigi Grasso ©Georges Herpe

La surprise fut de découvrir Luigi Grasso, le volubile saxophoniste alto, opter ce soir-là pour l’instrument de Gerry Mulligan, un vieux baryton Conn à la belle sonorité. Ce qui n’a pas changé la personnalité toute italienne de notre saxophoniste, alliant volubilité et dextérité de l’alto et son profond du gros instrument, avec ce brin d’exubérance et de légèreté qui le rend si sympathique, jusque dans le choix «très improvisé» des thèmes. Il avait ainsi l’air parfois de jouer du ténor («Saint Thomas»), une sorte de compromis à l’italienne… Il a rivalisé d’aisance avec son compatriote, beau batteur, au drive et à la nervosité bienvenue dans ce registre. Pier Paolo Pozzi est en effet un talent de la batterie jazz. Il possède une musicalité qui relève aussi de la grande tradition italienne. On fait chanter les instruments, avec swing comme ici –parfois à même les peaux avec les mains– mais toujours avec un sens profond de la mélodie et du récit, un souci premier de la musique. Cette complicité naturelle autant que culturelle entre Luigi et Pier Paolo a trouvé chez Yoni Zelnik un soutien attentif, sans faille, répondant à toutes les sollicitations. Inutile de dire que Christian Brenner, de son clavier et en connaisseur, a apprécié et soutenu le quartet avec à propos et la réserve modeste de l’hôte qui laisse beaucoup de place à ses invités, en les mettant dans les meilleures conditions pour leur expression. Ses chorus ont été sobres, empreints de délicatesse et nuancés, dans l’esprit de sa personnalité.
Luigi Grasso a donc bougé son gros baryton, lui faisant exécuter des cascades de notes, sans effort apparent sur «What’s New», «Isfahan» (Ellington-Strayhorn), «Saint-Thomas» (Sonny Rollins), un splendide «Stablemates» (Golson, référence également à Dexter Gordon), «It Don’t Mean a Thing» (Ellington), et en seconde partie «Yesterday», «Darn That Dream», «I Remember April», «These Foolish Things» traité en ballade, «There Is No Greater Love», «Someday My Prince Will Come», «I Remember You», etc., et, à chaque set, un blues, traité à la façon Grasso, comme chacun des thèmes. Il y a eu des tempos lents, médium ou rapides, mais la musique est restée toujours du jazz d’un excellent niveau, dans le cadre très agréable du Café Laurent, un beau lieu du jazz dans le St-Germain-des-Près de Paris, France, 2016, beaucoup de raisons qui doivent inciter les amateurs de jazz à faire le détour. YS

Larry Goldings Trio © David Bouzaclou

Le 7 février, la Philharmonie de Paris, au cœur de la Cité de la Musique, affichait quasiment complet pour la venue du trio de l’organiste américain Larry Goldings. Un lieu démontrant à la fois un profond respect pour les musiciens et les auditeurs part sa qualité acoustique, forme un véritable écrin musical. Le trio (Peter Bernstein, g, et Bill Stewart, dm) est à l’image de la forte personnalité du leader, classique dans son approche et aventureux dans son discours tout en cultivant une bonne dose d’humour. Originaire de Boston Larry Goldings est d’abord un pianiste ancien élève de Jacki Byard et Sir Roland Hanna et Fred Hersch développant un style profondément ancré dans la tradition au sens large d’où son attachement à l’éclectisme des idiomes et son sens de la musicalité et de l’esthétique du beau piano propre aux pianistes de Détroit. Son approche de l’instrument reste celle d’un pianiste jouant sur les climats avec un souci permanent de swinguer. Débutant sur un thème bop de Bill Stewart, le trio s’oriente d’emblée sur un dialogue ouvert enchainant avec «Mr Meagles» du leader faisant la part belle au répertoire de l’excellent album Ramshackle Serenade (Pirouet Records).
Une superbe version de «Hi-Fly» avec une introduction mystère du guitariste qui nous démontre qu’il est bien l’un des musiciens les plus intéressant de sa génération tout en sobriété avec de remarquables lignes mélodiques qu’il exploite avec une sonorité évoquant Kenny Burrell. Sa composition «Jive Cofee» sur les harmonies de «Tea fo Two» est l’un des sommets du concert avec un phrasé fluide et élégant sans oublier un sens du swing et du blues exceptionnel. Ce raffinement harmonique, qu’il partage avec Larry Goldings, se vérifie sur la ballade de Cole Porter «Ev'ry Time We Say Goodbye». Sa version de «Night Mist Blues» d’Ahmad Jamal, tout en retenu, met en exergue la facilité qu’a le trio de faire swinguer le blues à merveille. En rappel, le classique du trio «The Acrobat» (immortalisé en 1998 sur l’album de Peter Bernstein, Earth Tones, CrissCross), sur les harmonies «d’Afro Blue», donne un côté modal à l’ensemble. Bill Stewart développe un jeu très aérien ayant une conception non fonctionnelle de l’instrument même si sa personnalité neutre freine sa capacité à imposer une signature originale. DB

Michel Pastre © David Bouzaclou

L'ambiance se veut joviale à l'entrée du Duc des Lombards en ce 8 février et la file d’attente est aussi longue qu’impatiente. Michel Pastre (ts) y présente son Charlie Christian Project (distingué dans notre Hot Five 2015). «Wholly Cats» pour débuter avec une mise en place impeccable due à l'entente parfaite entre «La Section Rythmique» (David Blenkhorn, g, Sébastien Girardot, b, Guillaume Nouaux, dm) – auteur d’un excellent disque chez Frémeaux – et le jeune Malo Mazurié (tp) que beaucoup ne connaissent pas encore. Fidèle à Charlie Christian sans être dans l’imitation, le guitariste australien alterne les passages rythmiques où il plaque les accords avec swing et ses développements dans un jeu tout en souplesse, délié et souvent en single note. Les arrangements superbes mettent en avant chaque soliste encadré par des contre chants. Malo Mazurié est dans cet univers proche d'un Roy Eldridge dans sa façon d'attaquer la note et dans sa sonorité growlée notamment sur «Breakfast feud». Les riffs font la part belle au swing développé par le leader Michel Pastre dont le puissant vibrato le rapproche désormais plus de l'école Hawkins tout en gardant l’expressivité d'un Illinois Jacquet sur un thème comme «On the Alamo». Lorsqu'il utilise la sourdine, Malo Mazurié se veut plus raffiné et affirme également une filiation avec Buck Clayton dans un jeu plus souple et linéaire. Le blues de Walter Page «Pagin' the Devil» enregistré la première fois sur la scène du Carnegie hall lors du fameux concert de 1939 par les «Kansas City Six» où l'on retrouvait Lester Young, Charlie Christian, Buck Clayton et la rythmique de Basie laisse ici s'exprimer la contrebasse du solide Sébastien Girardot avec une superbe intro en walkin'.
L'absence de piano ouvre de nouvelles perspectives au quartet sur le plan harmonique et laisse une place importante au ténor qui excelle dans le développement de ses chorus débordant de citations dont celui d'Illinois Jacquet sur «Flying Home» sur «Seven Come Eleven» ou le fameux «West End Blues» d'Armstrong sur la sublime version de «Memories of You». Guillaume Nouaux poursuit son exploration des batteurs de la période pré-bop en faisant une excellente synthèse de Gene Krupa à Sid Cattlet avec un sens du tempo irréprochable et une belle qualité de frappe. La proximité des musiciens avec le public donne une ambiance particulière au lieu, permettant une forme d’interactivité rare. Michel Pastre échangeant à de nombreuses reprises par le biais d’anecdotes. Un régal de swing et de musicalité! DB

Hetty Kate, La Section Rythmique et Michel Pastre © Jérôme Partage

Après des années d’absence, le pianiste Ramsey Lewis se produisait le 10 février au New Morning, qui affichait complet. Arrivé seul en scène pour un solo, jouant «Maria», de West Side Story, en leitmotiv, il était rejoint par Henry Johnson (g), Joshua Ramos (b) et Charles Heath (dm), peu inspirés ce soir-là. Le pianiste a livré un set jazz, avec des titres comme «Satin Doll» ou «Dear Lord» de Coltrane, et n’a joué que deux de ses compositions, «Blessings» et «Crowd». Comme pour les Jazz Crusaders, les fans étaient plus intéressés par les années fusion du musicien et ont accueilli très chaleureusement «Wade In The Water», «Livin’ In The City» et «Wayo», en hommage à Maurice White, décédé le 6 février, avec qui il avait enregistré l’album culte Sun Goddess (1974), les meilleurs moments de cette soirée. MP

Le 10 février toujours, l’Anglo-australienne Hetty Kate (voc) était de retour au Caveau de La Huchette, entourée de La Section Rythmique, soit les excellents David Blenkhorn (g), Sébastien Girardot (b) et Guillaume Nouaux (dm). Bien qu’un peu souffrante, la chanteuse a animé la soirée avec swing, charme et humour. De «Sweet Sue» à «Blue Sky», en passante pas un très beau «All of Me», très sensible, la chanteuse nous a fait passer un agréable moment. Au deuxième set, Michel Pastre (ts) est venu faire le bœuf, formant un duo très suave sur «Tender Eyes». JP

Denise King © Patrick Martineau

Ce fut un grand moment que de retrouver sur la scène du Petit Journal Montparnasse Denise King qui nous présentait, le 16 février, en avant-première son nouveau répertoire, embrassant le jazz du gospel à la soul. L’excellent trio de Tony Match (dm) – avec Chris Culpo (p) et Peter Giron (b) – introduit la soirée avec «Blue Moon» et «Someday» pour mieux accueillir la chanteuse en robe noire à paillette, chaussures rouge vif et regard malicieux. C’est Horace Silver qui est d’abord mis à l’honneur avec «Song for My Father», puis Miles Davis avec «All Blues». La grande salle du Petit Journal ne s’est malheureusement guère remplie mais un trio de fans afro-américains, au premier rang, se fait remarquer, parmi lesquels le danseur et chorégraphe Larry Vickers qui invite Denise à danser sur «Besame Mucho». Il n’en fallait pas plus pour réveiller la salle qui bouge enfin. Plus loin, «L’Hymne à l’amour» d’Edit Piaf (en anglais), permet à la Diva de clore le premier set avec un feeling et un charme bien à elle.
A la reprise, nouvelle introduction du trio avec «Wave» et «Blackbird» sont l’occasion d’apprécier les soli de Culpo et Giron. Puis, Tony Match invite seul Denise King à revenir sur scène pour reprendre «Caravan» de Duke Elington. La chanteuse aime aussi raconter des histoires et interpeler son public au détour d’un gospel en duo contebasse / voix ou d’une ballade simplement accompagnée du piano. Et la soirée de s’achever sur «Watermelon Man». Le public est debout et en redemande. PM

Katy Roberts © Jérôme Partage

C’est un nouveau lieu ouvert au jazz où Katy Roberts (p) se produisait le 19 février: le 45° Jazz Club, place du Colonel Fabien (Paris 10e), a installé son activité dans un local associatif pourvu d’une mezzanine qui abrite la scène. C’est en soi une originalité d’assister à un concert de jazz, à Paris, en ayant une vue plongeante sur la rue, plutôt que dans une cave! La pianiste avait constitué un bien beau quintet: Ricardo Izquierdo (ts), Dominique Lemerle (b), Ichiro Onoe (dm) et bien sûr, son compagnon à la scène comme à la ville, Rasul Siddik (tp). Alignant de subtiles compositions signées par Katy («Carole’s Caprice») ou Rasul («Song for Tomorrow») ainsi que des morceaux du répertoire («Self Portrait in Three Colors» de Charles Mingus), le quintet a produit un jazz de grande qualité, d’une sensibilité extrême où les émotions se bousculent entre joie et mélancolie. Chaque soliste était excellent: Katy Roberts qui swingue du bout des doigts, Rasul Siddik au spleen volubile, Izquierdo ténor solide, Lemerle en soutien délicat et Onoe au jeu coloré. Beaucoup d’amis musiciens s’étaient déplacés: John Betsch, Ursuline Kaison (voc), Mra Oma, Sylvia Howard, Denise King… Une vraie fête du jazz. Longue vie au 45° Jazz Club! JP

Vincent Herring et Eric Alexander © Mathieu Perez



Le 24 février, la tournée européenne du quintet mené par Eric Alexander et Vincent Herring, débutée au début du mois, s’est finie au Duc des Lombards qui, curieusement, n’était pas plein à craquer. Le quintet se composait de cinq musiciens étincelants: Alexander (ts), Herring (as), Milan Nikolic (b), Victor Gould (p) et Joris Dudli (dm). Il s’était produit au Sunset, en novembre 2012, avec une formation similaire (Harold Mabern (p), Joris Teepe (b)) pour deux soirées, aussi exceptionnelles. Les saxophonistes Alexander et Herring, qui jouent ensemble depuis des années, avec trois albums live au compteur, font partie des grands duos aujourd’hui incontournables. Par leur jeu passionné, leur swing gorgé de blues, la complémentarité de leur style, entre la fureur de l’alto et la clarté du ténor, leur connaissance de la tradition et proximité avec les anciens, ces deux géants exaltent le hard bop dans des sets épatants, sans concession ni nostalgie.
Qu’ils jouent des standards («Love Walked In», «Firm Roots», «Limehouse Blues», «On The Sunny Side Of The Street»), des titres moins joués («You Leave Me Breathless», «The Beehive» de Mabern) ou des compositions personnelles («Timothy» d’Herring, «Nemesis» et «Eddy Harris» d’Alexander), ils sont rodés à toutes les situations. Ils pouvaient aussi compter sur une rythmique soudée et très solide, entre Dudli, injectant des rythmes brésiliens, Nikolic, aux mille nuances, et le jeune Victor Gould, au toucher délicat, aux solos pleins d’énergie, révélation de cette formation, par ailleurs membre du groupe de Wallace Roney. Sans aucun doute, une des plus belles soirées de l’année. MP

Texte et photos: David Bouzaclou, Georges Herpe, Patrick Martineau, Jérôme Partage, Mathieu Perez, Yves Sportis
© Jazz Hot n°674, hiver 2015-2016

Nicole Taylor © Mathieu Perez

Nicole Taylor
Hôtel de Talleyrand, Paris 8e, 17 février 2016


Dans le cadre du Black History Month, qui célèbre chaque année, au mois de février, le rôle des Afro-Américains dans l’histoire américaine, l’Ambassade des Etats-Unis de Paris invitait, le 17 février, la soprano Nicole Taylor et le pianiste Daniel Ernst, par ailleurs attaché de presse à l’Ambassade, en poste à Prague, à se produire pour un récital de spirituals à l’Hôtel de Talleyrand. Quelques heures avant le concert, en début d’après-midi, un atelier était organisé avec Taylor et l’association Voix en Développement, fondée par la chanteuse lyrique Malika Bellaribi Le Moal, et en sa présence, dont l’action «Une diva dans les quartiers» favorise la pratique de l’art lyrique dans les quartiers défavorisés.

Après s’être présentés, dix-huit participants, résidant à Créteil, Bondy, Nanterre, ont expliqué la place que tenait la musique dans leur vie quotidienne, soulignant ses vertus curatives. Sous la conduite de Taylor, ils se sont livrés pendant deux heures à divers exercices de respiration avant de travailler le refrain de deux chants, «Couldn’t Hear Nobody Pray» et «Fix Me, Jesus». Pour le récital, Taylor, accompagnée de Ernst depuis cinq ans, a choisi des spirituals écrits par des compositeurs afro-américains. Si le choix des chants est personnel, il est aussi, pour Taylor, l’occasion de replacer la place de ces spirituals dans un contexte historique, dans le répertoire de la musique américaine et d’insister sur l’importance de ces compositeurs afro-américains, dont certains, comme H. Leslie Adams, sont vivants. Le programme se composait donc de compositions de Florence Price, William Grant Still, Robert MacGimsey, Margaret Bonds, H. Leslie Adams et d’arrangements de Moses Hogan («Deep River»), H. T. Burleigh («Little David Play On Your Harp», «My Lord What A Mornin’»), Lawrence Brown («Joshua Fit De Battle Ob Jericho»), John Work («This Little Light of Mine»), Hall Johnson («Couldn’t Hear Nobody Pray») et de «Lord, How Come Me Here?» et «Amazing Grace».
Au cours de la soirée, l'émotion était palpable, le chant articulé, sincère de Taylor, et le jeu clair d'Ernst. On ne pouvait mieux célébrer la mémoire af
ro-américaine.

Texte et photo: Mathieu Perez
© Jazz Hot n°674, hiver 2015-2016


Wynton Marsalis © Sylvain De Gelder by courtesy of Ambassade des Etats-Unis

Wynton Marsalis & Jazz at Lincoln Center Orchestra
Paris, 3 et 4 février 2016

Début de tournée pour le big band de la célèbre institution new-yorkaise qui depuis maintenant 30 ans a décidé de consacrer une partie de son énergie et de ses moyens au jazz, un art musical natif des Etats-Unis. Bientôt 30 ans également que Wynton Marsalis est à la direction du paquebot Jazz at the Lincoln Center. C’est dire l’importance de Wynton Marsalis dans le développement du département de la prestigieuse institution qui jouit aujourd’hui de moyens considérables et a un rayonnement planétaire. Le Lincoln Center for the Performing Arts, c’est 19 salles, 8000 salariés, 5 millions de spectateurs par an, et un budget de 450 millions de dollars. Le Lincoln Center, c’est la maison du Metropolitan Opera, de la Chamber Music Society, du Lincoln Center Theater, de la Juilliard School, du New York City Ballet, du New York Philarmonic…
C’est aujourd’hui la maison de Jazz at Lincoln Center, et il ne fallait pas moins que la personnalité hors norme de Wynton Marsalis pour faire franchir au jazz, en trente ans, l’étape de la reconnaissance institutionnelle, sans en affaiblir ou dénaturer le message. Il y a chez cet homme non seulement une grande personnalité artistique mais également politique, au sens noble, car construire avec autant de pression et de responsabilité un tel édifice relève de l’impensable quand on se souvient de la situation du jazz à la fin des années 1980. Le siècle du jazz avait besoin de cette reconnaissance non pour la mondanité et la mode mais pour sa mémoire, pour sa place au cœur d’une institution très représentative sur le plan artistique et de l’histoire des Etats-Unis.

Cette personnalité polymorphe, nous avons pu encore l’apprécier, aussi bien dans une réception très musicale  par l’actuelle Ambassadrice des Etats-Unis à Paris, la sémillante Jane Hartley, aussi douée que Wynton Marsalis pour la communication, que par le concert du big band du Lincoln Center, à l’Olympia. 



Wynton Marsalis et Hugo Afettouche © Sylvain De Gelder by courtesy of Ambassade des Etats-Unis


Take I. The American Embassy, 3 février 2016

Le 3 février, Wynton Marsalis était l’invité d’honneur d’une réception donnée à la résidence de l’ambassadrice des Etats-Unis, Jane Artley, à la veille de son concert à L’Olympia avec le Jazz at Lincoln Center Orchestra. Un peu plus tôt dans l’après-midi, l’Ambassade avait organisé une masterclass avec deux membres du big band: Walter Blanding (ts) et Marcus Printup (tp), à La Courneuve (93). Un atelier à destination d’adolescents qui ont débuté depuis septembre dernier l’apprentissage d’un instrument au sein de la Fabrique Orchestrale Junior de Bruno Wilhelm (s), lequel prodigue un enseignement oral tel que pratiqué à l’école Landry Walker de New Orleans. Ce moment a été riche et émouvant pour les jeunes musiciens qui ont eu également le privilège d’assister, le lendemain, à la répétition du LCJO à L’Olympia.

Le soir, Wynton Marsalis était donc reçu dans les salons de l’ambassadrice. Il a pris la parole pour rappeler les liens historiques et culturels étroits entre la France et les Etats-Unis, liens qui ont participé de l’identité du jazz: de la possibilité donnée par les Français de La Nouvelle-Orléans aux esclaves noirs d’utiliser les percussions (qui a été l’un des conditions ayant permis l’élaboration du jazz à Crescent City), à la reconnaissance artistique donnée par la France, dès l’après Première Guerre mondiale, et en particulier par Jazz Hot, nommément cité par Wynton. Après quoi, le directeur de Jazz at Lincoln Center n’a pu s’empêcher de sortir sa trompette pour un petit bœuf tout à fait épatant avec les musiciens (Camille Grillon, g, Ghali Hadefi, g, Hugo Afettouche, as) venus animer avec talent la soirée, auxquels s’est joint l’excellent Dan Nimmer (p). Un véritable bonheur pour l’assistance où se trouvaient quelques musiciens, dont Joan Minor, Darryl Hall et Olivier Hutman. JP

© Yves Sportis

Take II. L’Olympia, 4 février 2016

Devant une salle comble, ce qui n’avait rien de surprenant, malgré les fouilles inacceptables à l’entrée qui ternissent le savoir-vivre démocratique à la française, quoi qu’en dise notre état d’urgence sans discernement, la soirée fut excellente de bout en bout, avec un Wynton Marsalis, confiné modestement à son pupitre de trompette, et qui anima de sa place, avec clarté et simplicité, une soirée où le jazz de répertoire fut mis en valeur dans toutes ses dimensions.

Signalons d’abord la grande place accordée à George Gershwin: il y avait dans chacune des deux parties plusieurs de ses compositions dans des relectures jazziques: le «Summertime» de Sidney Bechet, revisité par Victor Goines, dans ce lieu, l’Olympia, siège du fameux concert du grand saxophoniste néo-orléanais, célébré à l’automne dernier en ce même lieu, montre que Wynton ne laisse rien au hasard, ni le jazz, ni l’histoire du jazz, celle de France en particulier. Il est savant. Il y eut encore à l’orée de la seconde partie, le Rhapsody in Blue arrangé par Billy Strayhorn et relu ici par Ryan Kisor, Victor Goines, Sherman Irby et Dan Nimmer. Il y eut enfin le «I Got Rhythm» arrangé par Don Redman. Dans ces thèmes, l’orchestre, d’une souplesse et versatilité absolue, se plie aux nécessités de la musique, avec toujours de grands solistes, au son très personnel, d’un niveau artistique exceptionnel et d’une musicalité dans l’esprit. Une performance que Wynton Marsalis a favorisé en choisissant la stabilité et le travail de fond de l’orchestre plutôt que le clinquant du all stars.

© Georges Herpe

Les autres «classiques» interprétés, cela ne surprendra pas, se nomment Thelonious Monk («We See», en ouverture, un beau «Ugly Beauty» par la section de saxophones, d’une suavité extraordinaire), Duke Ellington. Parmi les inattendus, un bel arrangement d’un thème de Stevie Wonder avec un chorus de Marcus Printup. Et, bien sûr, une conclusion dans l’esprit néo-orléanais avant un rappel triomphal où Wynton Marsalis fit apprécier ses qualités hors norme d’instrumentiste virtuose et de musicien explosif.

Mais le Lincoln Center Jazz Orchestra est un collectif, et il laisse beaucoup de places aux compositions et arrangements de ses musiciens: Ted Nash, Chris Crenshaw, Carlos Henriquez (pour la tendance latine) ont ainsi pu mettre en valeur leurs compositions et arrangements au sein du big band.

Il y eut des thèmes dédiés à de beaux ensembles de trombones, de trompettes, de saxophones, avec une section rythmique parfaite, où Ali Jackson impose ses qualités de puissance et de nuance. Carlos Henriquez est un bassiste parfait, puissant et essentiel. Quant à Dan Nimmer, il alterne les références à l’histoire du piano jazz de big band, les clins d’œil à Erroll Garner et les fulgurances modernistes, parfaitement à son affaire dans ce big band historique autant dans son approche que dans sa qualité. La section de saxophones est très équilibrée avec le très spirituel Walter Blanding. Les trombonistes sont des virtuoses et Vincent Garner a fait admirer son expressivité quand Chris Crenshaw a chanté le blues, une permanence du Lincoln Center Jazz Orchestra. On ne dira rien d’une section de trompette où les instrumentistes atteignent une telle virtuosité tout en restant si modestement au service de la musique. Du grand art.

© Georges Herpe

Le Lincoln Center Jazz Orchestra, en alliant la maîtrise d’un directeur savant1 qui construit une œuvre et d’une formation régulière et exceptionnelle2 dans toutes ses composantes, restitue la magie des grands big bands historiques où chaque moment de musique étonne et affole, car on en prend plein les yeux, les oreilles et le cœur. Il y a des concerts comme ça. Parfait! C’est sans doute ce qui dérange chez Wynton Marsalis. Il est maintenant là depuis si longtemps et toujours si exceptionnellement parfait dans tout ce qu’il fait… presque surhumain. YS

1. Le 6 février, Wynton Marsalis a justement été fait Docteur Honoris Causa de l’Université de Lyon, cf. jazz-rhone-alpes.com n°590 du 8 février 2016 et notre "Hot News" du 8 février.
2. Le Lincoln Center Jazz Orchestra: Wynton Marsalis (tp, dir), Ryan Kisor tp),Kenny Rampton (tp), Marcus Printup (tp), Chris Crenshaw (tb, voc, soubassophone), Vincent Gardner (tb), Elliot Mason (tb), Paul Nedzela (ss, bar, bcl), Walter Blanding(ss, ts, cl), Sherman Irby (as, ss, fl, cl), Ted Nash (as, ss, fl, cl), Victor Goines(ss, ts, cl, bcl), Dan Nimmer (p), Carlos Henriquez (b), Ali Jackson (dm)

 
Jérôme Partage et Yves Sportis
Photo © Sylvain De Gelder by courtesy of Ambassade des Etats-Unis, Georges Herpe, Yves Sportis

© Jazz Hot n°674, hiver 2015-2016

Cotton Belly’s © Jérôme Partage


Paris en clubs
Décembre 2015 et janvier 2016

Le 11 décembre, Amnesty International organisait au Centre Cerise (Paris 2e) un concert de soutien à Albert Woodfox, un ancien militant des Black Panthers, condamné sans preuve pour meurtre en 1972 et détenu depuis à l’isolement dans le pénitencier d’Angola, en Louisiane (voir notre Hot News du 10/12/15). Le blues s’imposait pour une telle soirée et il fut donné par le groupe Cotton Belly’s, venu jouer amicalement pour la cause. Habituellement en quartet, c’est sans leur batteur que Yann Malek (g, hca, voc), Jérôme Perraut (elg) et Christophe Etienne (b) se sont présentés devant un public réceptif à l’énergie envoyée. Avec un subtil équilibre entre blues acoustique et électrique, le trio a déroulé un set de reprises bien réarrangées («I Got a Woman» de Ray Charles et «Superstition» de Steevie Wonder bluesifié et finalement meilleur que la version originale plutôt soul-disco) et des compositions de bonne tenue comme «Shy Boy» ou «Hard Times».
On espère que dans sa cellule de 9m2, Albert Woodfox recevra lettres, photos du concert et même le disque de Cotton Belly’s, autant de témoignages de sympathie, et peut-être une petite source de réconfort. JP

Renato d'Aiello et Rachel Gould © Patrick Martineau



Le 19 décembre, Rachel Gould était au Sunset. La chanteuse américaine, qui vit aujourd’hui en Hollande, a chanté avec les plus grands jazzmen: Chet Baker, Phillip Catherine, Horace Parlan. Elle avait réuni autour d’elle Renato D’Aiello (ts), qui a déjà fait une tournée en Europe avec elle en 1996, Laurent Epstein (p), Fabien Marcoz (b) et Stéphane Chandelier (dm). Après un scat d’ouverture, suivi d’une prise de parole de chaque musicien,Rachel a enchaîné «More Than You Know» et «Empty Room». Mais c’est avec un duo entre voix et sax, sur une composition explorant le thème de «All of Me», que l’on entra vraiment dans le concert: «Birthday», «There Is no End», «Do You Feel Xhat I Feel»… L’ambiance était posée et il ne nous restait plus qu’à déguster en silence, une saveur exotique sur «At the Mambo» (Benson) en guise de final. PM

Le New Morning affichait complet le 10 janvier pour Cécile Mc Lorin Salvant (voc), soutenue par le trio d’Aaron Diehl (p). Le premier morceau, «Jeepers Creepers» (Nina Simone) est l’occasion pour les musiciens – Aaron Diehl, Paul Sikivie (b) et Lawrence Leathers (dm) – de se présenter à travers leurs solos et d’enchainer sur une première ballade «So in Love» (Cole Porter), avant de poursuivre par«Mad About the Boy». L’ambiance est intimiste et le piano envoûtant pour l’introduction de «Fog» composition de son dernier album For One to Love. Puis Cécile nous emporte sur «La Route Enchantée de Charles Trenet» et celle des «Wifes and Lovers», chanson écrite en 1960. Après la superbe reprise issue de West Side Story («Something’s Coming») qui enthousiasme le public, elle laisse le trio seul sur scène pour mettre fin au premier set.
Cécile McLorin Salvant © Patrick Martineau«Personne ne veut de moi, personne n’entend ma voix» interprétation de la chanson de Damia à la reprise: mais qui pourrait la croire devant une telle démonstration de son talent! L’artiste aime aussi à raconter des histoires comme en introduisant «Never Will I Marry» qu’elle traduit elle-même en riant devant un public aux anges. Aaron Diehl et Lawrence Leathers se partagent les solos sur «Let's Face the Music and Dance» avant «Somehow I Never Could Believe» tiré de l’opéra de Kurt Weill, sur un arrangement d’Aaron Diehl, morceau qui confirme la liberté vocale de Cécile McLorin, qui lui vient sans doute de sa formation lyrique. La chanteuse termine sur «Je ne pourrai jamais vivre sans toi» reprise des Parapluies de Cherbourg, preuve que l’on peut swinguer en français. Après quatre rappels, dont un a capella, Cécile McLorin quitte la scène devant un public définitivement conquis. PM

Le Caveau de La Huchette, rendait hommage, le 12 janvier, au regretté Marc Thomas qui devait initialement se produire ce soir-là. C’est donc son groupe qui a célébré son souvenir: Jean-Christophe Vilain (premier trombone chez Bolling), Guillaume Naud (p), Jean-Luc Arami (b) et Vincent Frade (dm). On retiendra, pour le premier set, une belle version de «Too Close for Comfort» sur laquelle on croyait presque entendre la voix Marc Thomas. Quelques musiciens étaient également venus jammer en l’honneur de leur copain disparu: Larry Browne (tp, voc), et un autre crooner, habitué des lieux, Austin O’Brien, qu’on a entendu sur «All of Me». JP

Elios Ferré © Patrick Martineau

Le 21 janvier, le trio Boulou Ferré-Elios Ferré-Christophe Astolfi donnait à l’Atelier Charonne deux sets très puissants. Jouant des titres de son nouvel album, intitulé Quand le jazz rencontre la chanson française, ce nouveau trio nous promène dans ses quartiers de prédilection à Paris, de Montparnasse à Montmartre, et à travers l’histoire de sa famille, de sang et de cœur. On y croise donc Gainsbourg, Brassens, Bachelet. Qu’il joue en solo ou accompagné, Boulou Ferré est la perfection musicale, avec sa voix artistique aiguisée et son immense culture musicale, du jazz à la musique baroque et contemporaine. Elios, le son qui sent le vécu, avec cette chaleur et ce naturel irrésistibles, nous prend par son savoir-faire pour les belles mélodies. Au milieu de ces deux fauves, Astolfi trouve sa place, avec ses interventions sensibles et justes, dans un trio où on s’écoute et s’accompagne.
Si les frères Ferré s’inscrivent dans la lignée des grands guitaristes de jazz, qui pulvérisent les frontières musicales, il est dommage qu’ils soient aujourd’hui cantonnés à ce restaurant où on respecte plus les plats que les artistes. MP

Le 22 janvier, au Caveau de La Huchette, Michel Pastre (ts) était accompagné de César Pastre (p), Raphaël Dever (b) et Laurent Bataille (dm) venu effectuer un remplacement de dernière minute. Le Caveau, rempli de joyeux noctambules et de nombreux danseurs, dont certains couples impressionnants de technique (on a tout de même déploré une bière renversée), a réservé un accueil chaleureux à ces quatre excellents musiciens qui ont attaqué le premier set avec un«Perdido» nerveux. Un beau dialogue s’est instauré entre père et fils sur «Ain’t Misbehavin», donnant l’occasion à César d’exprimer un swing ample et naturel. Michel, à la fois en puissance et en finesse, a également trouvé un soutien impeccable auprès de Dever, contrebassiste solide, et de Bataille qui a donné quelques solos réjouissants.
Une affaire (de famille) qui tourne rond! JP

César et Michel Pastre © Jérôme Partage

Alain Jean-Marie
se produisait le 25 janvier au Duc des Lombards, plein à craquer, pour un set composé de standards. Avec son trio, composé de deux musiciens supérieurs, Gilles Naturel (b) et Philippe Soirat (dm), il jouait, avec excellence et une approche très personnelle, un répertoire nourri de blues et de swing (comme « ‘Round About Midnight »), dont la beauté surgit à chaque intervention. Bien trop peu présent sur nos scènes en leader, il serait temps que les clubs et les festivals présentent ce pianiste au sommet de son art. MP

Le 26 janvier, Le Petit Journal Saint-Michel accueillait Marcel Zanini (cl, ts, voc) qui, à 92 ans, est apparu en bonne forme et entouré de son fils Alain (alias Marc-Edouard Nabe, g), de Patrick Bacqueville (tb), Patrice Authier (p), Pierre Maingourd (b) et Michel Denis (dm). Le son de Zanini au ténor ou à la clarinette reste clair. Et c’est sur son mode humoristique habituel qu’il a interprété ses morceaux fétiches: «Did I Do», «Do You Want to Dance Mam’zelle?», «Rosetta» ou encore «Limbo Jazz» de Duke Ellington. Bacqueville a apporté un soutien bienvenu au leader, tandis que la rythmique «faisait le boulot» en s’amusant de ses facéties. Au second set, à la fin du premier morceau (un «Que reste-t-il de nos amours» assez émouvant), Zanini a décidé de prendre congé, laissant l’orchestre terminer la soirée, mais non sans s’être assuré que tout le monde dans la salle avait bien à manger et à boire! JP

Cela fait sept ans que le Sunset-Sunside, propose, un dimanche après-midi par mois, ses «Jazz et Goûter», un formule qui a pour vocation de faire découvrir le jazz aux plus jeunes (et à leurs parents) et qui fait un tabac! Le 31 janvier, Manu Le Prince (voc) présentait à la jeune assistance le répertoire de Billie Holiday. Accompagnée de son fils Julien Le Prince Caetano (p), de Gilles Naturel (b) et de John Betsch (dm), la chanteuse a su captiver l’attention des petits en leur faisant reprendre les paroles («Blue Moon» qui a donné lieu en fin de concert à un duo avec un jeune fille d’un dizaine d’années) ou ses scats («Lullaby of Birdland», «All of Me»). Un concert didactique (quelques démonstrations de Gilles Naturel à l’appui) à l’issu duquel les enfants se sont pressés nombreux autour du batteur, fascinés à la fois par l’instrument et par son allure de bonze. Always the very Betsch! JP

Patrick Martineau, Jérôme Partage, Mathieu Perez
Photos © Patrick Martineau et Jérôme Partage

© Jazz Hot n°674, hiver 2015-2016

L'Astrada
Marciac (32), 10 octobre 2015 et 30 janvier 2016

C’est la reprise de la saison culturelle, le 10 octobre, à L’Astrada de Marciac avec un artiste qui n’abuse pas des lieux, puisqu’il n’est pas revenu ici depuis sept ans. Pas moins de deux remplaçants par rapport au personnel annoncé, le bassiste et le pianiste. Wallace Roney, en quintet, présente ses musiciens au début et à la fin du set, laissant place pendant presque deux heures à une musique dense menée tambour battant. C’est avec sa trompette (une superbe Martin) que Wallace Roney communique. Et il raconte une histoire celle de Miles Davis, plus spécialement celui de la deuxième moitié des années 1960. Non seulement le maintien, pavillon dirigé vers le sol, mais aussi le timbre et le phrasé sont ceux de Miles (la sonorité est un peu moins large). Même les rares notes « accrochées » dans l’aigu font authentiques. Le groupe ne connait que les nuances mezzo-forte et forte, et un climat tendu qui fonctionne grâce à un excellent pivot rythmique, le jeune bassiste Rahsaan Carter et l’implacable batteur Lenny White. Pas de standard bop (en dehors du bis, « Milestones », vite mené et où pour la seule fois, Wallace Roney a utilisé la sourdine harmon sans tube placée contre le micro, comme son modèle). Le troisième morceau se voulait être une détente, une ballade (bien commencée ainsi par Wallace Roney, seulement soutenu par le pianiste Anthony Wonsey dans son meilleur moment de la soirée), mais il y a vite un changement de tempo (médium). L’ordre des solos est toujours le même, la trompette en premier, sauf pour le cinquième morceau devant terminer le set, un thème-riff simple et efficace laissant d’abord la « parole» au bassiste Rahsaan Carter (jeune et prometteur), puis au piano, au sax (Ben Solomon, ts, son instant le plus coltranien), à la trompette très brièvement (problème de résistance ?) et au batteur (technique de gaucher sur un agencement de droitier). Les amateurs de Miles Davis ont renoué avec leurs souvenirs.

A nouveau une salle insuffisamment remplie, le 30 janvier, pour une «star» américaine. Le swing ne semble vraiment plus faire recette. James Carter et son Organ Trio - Django Unchained n'en a pas semblé affecté. Au ténor sur lequel il dispose d'un beau son ample (que pour « Le Manoir de mes rêves» et en bis, « Nuages »), à l'alto et au soprano, il nous a proposé un spectacle (aussi par son comportement en scène, débridé et pas morose) centré sur Django (et, pour un thème, Babik). Une vision parfois lyrique (« Douce Ambiance »), toujours swing, mais "libérée”. Pas de récitation à la lettre. Django n'est ici que l'auteur de thèmes. James Carter n'a aucune inhibition sur le saxophone ce qui lui permet d'en tirer l'«impossible» (ou presque), toujours avec imagination et...fantaisie. Gerard Gibbs (né en 1967), disciple de Richard Groove Holmes, venu de Detroit, est un complice efficace pour James Carter. Le jeune Alex(ander) White, ex-complice de Marcus Belgrave, également de Detroit, ne nous était pas connu. Il fut mis en valeur dans « Troublant Boléro » et surtout dans « Impromptu ». Il a assuré tout au long du concert avec technique et swing. Au total, un bon concert.

Michel Laplace
© Jazz Hot n°674, hiver 2015-2016

Lemmy Contantine © Rémi Loca, by courtesy


Lemmy rencontre Sinatra & Django
Théâtre du Marais (Paris 3e), 26 janvier 2016

Cela fait quelques années que Lemmy Constantine est connu des lecteurs de Jazz Hot (voir son interview dans le n°640) qui n’ignorent pas sa double dévotion à Frank Sinatra et à Django Reinhardt. Acteur, chanteur, guitariste, fils d’Eddie Constantine (vedette américaine de la France des années 50 et 60), Lemmy, né aux Etats-Unis mais élevé en France, a parfaitement assimilé sa double culture qui prend chair aujourd’hui dans un joli spectacle: Lemmy rencontre Sinatra & Django (mis en scène par Caroline Loeb) dans lequel, seul en scène et guitare à la main, il passe en revue le répertoire de «Frankie» à la sauce Django. En évoquant ces deux figures, appartenant, à première vue, à des univers assez éloignés (en fait, il est surtout question du personnage de Sinatra: Django restant plus lointain, plus fantasmé, une figure de son rêve gitan), Lemmy raconte entre chaque morceau des souvenirs d’enfance, des anecdotes (vécues ou rapportées) où se croisent son père, Sinatra bien sûr, mais aussi Aznavour ou Sophia Loren.

Les paroles anglaises, interprétées sur un ton de crooner, se marient naturellement avec la guitare swing: «Night & Day», «Nuages», «The Lady Is a Tramp», «Old Man River», etc. La rencontre Sinatra / Django trouvant une belle conclusion sur «Fly Me to the Moon», introduit par les premières mesures de «Minor Swing». Au final, Lemmy Constantine démontre avec talent le lien entre les deux artistes, appartenant à une même civilisation, celle du jazz, dans ses dimensions multiples. Lui-même se situant sur ce trait d’union.

Une rencontre à ne pas manquer, qui se joue chaque mardi à 19h au Théâtre du Marais (37 rue Volta, Paris 3e), au moins jusqu’à fin mars.

Jérôme Partage
Photo © Rémi Loca, by courtesy

© Jazz Hot n°674, hiver 2015-201

Le Baton Rouge. Jazz Ô Bar
Granville (50), 16 et 23 janvier 2016

A Granville, le jazz se vit toute l’année depuis bientôt un an (anniversaire en mars prochain) grâce à l’initiative heureuse de Roland Girard, le boss du bistro baptisé «Le Baton Rouge», en référence bien sûr à la ville sur le Mississippi, capitale de la Louisiane.

Pour ses soirées Jazz O’ Bar (deux sets à 19h et 21h, généralement le samedi voire plus quand c’est possible) cet amoureux du jazz a fait appel aux forces vives du beau port de pêche et plus précisément pour l’épauler dans la programmation et la communication à Christian Ducasse, photographe émérite, dont on attend impatiemment une exposition sur place, et pourquoi pas pour l'anniversaire. 

Installé non loin de l’Eglise St-Paul, le club est central, et un public local vient renforcer les amateurs du département pour encourager un Roland Girard très dynamique.
Le club est chaleureux, respectueux de la musique sans que personne ne soit brimé, et les efforts de décoration et d’organisation donnent chaque jour plus de corps à ce projet fort sympathique. Parmi les concerts importants de ce début de vie, on a eu la venue de Ronnie Lynn Patterson en 2015.




Eddy Charni, Isabelle Verguet et Marie-Ange Martin © Christian Ducasse by courtesy

Le samedi 16 janvier de cette nouvelle année, l’excellente Marie-Ange Martin (g) était l’invitée et la directrice d’un trio local composé d’Isabelle Verguet (p) et d’Eddy Charni, contrebassiste prometteur, conducteur de train à d’autres heures (ligne Granville-Paris), et habitué du lieu. C’est le disciple et le fils spirituel du grand contrabassiste Wayne Dockery, installé depuis quelques années dans la Manche. Eddy est un élément régulier de la section rythmique maison ; il accompagnait d’ailleurs Ronnie Lynn Patterson.

Au programme de cette rencontre improvisée du 16 janvier –jam session par l’esprit– avec Marie-Ange Martin, dont les cordes ont été inspirées aussi bien par Django Reinhardt que par Pierre Cullaz, des standards comme «Out of Nowhere», «Freddie the Freeloader» (Miles Davis), «Have You Met Miss Jones», «Blue Bossa» (Kenny Dorham), «Bye Bye Blackbird», «C Jam Blues» (Duke Ellington).

On retiendra d’un ensemble honorable, un beau «Along Came Betty» du grand Benny Golson, où ces dames furent très inspirées, un beau «Nuages» de qui vous savez en duo contrebasse-guitare où Marie-Ange fit plaisir à tous et un «Bye Bye Blackbird» où Eddy tint le rôle du soliste inspiré avec le soutien aux petits oignons de ses dames. Un moment de jazz sans prétention, où tous les présents, auditeurs compris, d’une salle pleine comme un œuf, ont été attentifs, et ont vécu une bonne soirée, jazz, c’est-à-dire prolongée par une dose de convivialité et d’humanité indispensable à l’atmosphère du jazz. C’est la récompense de Roland Girard.

La semaine suivante, le programme proposait un beau trio avec en vedette l’excellent David Sauzay (ts), qui a publié en 2015 un hommage à Frank Sinatra (centenaire), Nice & Easy, en compagnie du bon chanteur italien, Walter Ricci. David était brillamment secondé ce 23 janvier par Jérémy Bruger (p), un musicien du cru (Caen) qui vit maintenant entre sa Normandie et Paris où il a déjà son réseau. Son premier disque en trio, Jubilation, a été enregistré en compagnie de Raphaêl Dever et Mourad Benhammou (pour les chroniques: www.jazzhot.net). 

Christophe Bertheas, Jérémy Bruger et David Sauzay © Christian Ducasse by courtesy

A la contrebasse, Christophe Berthéas a tenu avec efficacité le rôle du gardien du temps, s’autorisant quelques excursions en chorus. Le répertoire était composé de beaux standards, comme «Gone With the Wind», «All the Things You Are», «Satin Doll», «Speak Low»… mais la présence de David Sauzay nous valut un magnifique «Amsterdam After Dark» en référence au grand George Coleman et un «Misty» d’Erroll Garner dans sa lecture coltranienne. David Sauzay, utilisant au mieux le cadre du Baton Rouge, s’est fait plus intime, avec un son filé parfois, avec ces doubles sons du Coltrane première manière, avec de belles envolées et un petit passage en soliste tout à fait remarquable.
Jérémy Bruger était pour nous la découverte du jour. Il a parfaitement intégré dans son jeu ce qui fait de lui un vrai pianiste de jazz: nuances de blues, swing, accent, écoute et toujours des moments de virtuosité dans l’esprit, sans démonstration, qui sont le signe d’une sagesse certaine bien qu’il soit encore jeune.

Pour terminer la soirée sur une joyeuse note d’espoir, David a invité ses deux fils, Gabriel (cb) et Gaspard (tp), sur deux standards du jazz, et tout le monde s’est bien tiré de cette affaire de famille, dans un moment de pur esprit jazz: rencontre et transmission.

C’est ce qui est précieux dans ce bar intimiste où le public, sur le modèle de Roland Girard, est à l’écoute, discret. Ce pourrait être un nouveau modèle du jazz pour nos provinces qui manquent si souvent de cette proximité chaleureuse avec le jazz, une musique pourtant adaptée à cette échelle très humaine. 

Et il y a beaucoup de très bons musiciens de jazz en France qui n'attendent que ça! Beaucoup de jeunes et de toujours jeunes, car le jazz conserve, qui peuvent avantageusement enrichir les soirées du samedi soir, particulièrement pauvres par ailleurs… A ce sujet, le public pourrait s’inspirer de l’exemple de David Sauzay, et venir avec les enfants, les adolescents en particulier, pour écouter du jazz, une manière d’apprendre que les décibels ou la foule ne font pas la qualité.

Pour la recette de ce gumbo granvillais très réussi, adressez-vous au boss, il aime partager son amour du jazz, il vous la donnera certainement. A bientôt donc pour un bel anniversaire, le premier, avec trois concerts sur trois jours. Au menu encore secret, mais il y a eu des fuites: du jazz new orleans par le gratin des musiciens de ce style en Normandie, du jazz de Django, avec une violoniste à découvrir, et du bebop qui déménage… Il est recommandé de réserver. Des précisions sur le programme bientôt!

Baton Rouge, soirées Jazz O’Bar. 21, rue Saint-Paul. Tél. 06 03 93 32 96 ou 09 73 57 55 15
www.facebook.com/batonrougejazzgranville


Yves Sportis
Photos © Christian Ducasse, by courtesy

© Jazz Hot n°674, hiver 2015-2016

Natacha Wuyts © Pierre Hembise


Bruxelles en janvier (et en chansons)
Jazz Station (Bruxelles), 9 et16 janvier 2016

L’année dernière, le Théâtre Marni, l’Espace Senghor et la Jazz Station se sont alliés pour présenter en janvier un éventail de concerts qui visitent «les» jazz et les musiques cousines: le River Jazz Festival était né; une manière de pallier à la désaffection d’un public tenté de privilégier, le même mois, les grandes productions (Flagey, Bozar, AB ou Djangofollies). Il ne faut toutefois pas voir dans cette démarche l’unique souci d’être compétitif; ces acteurs et d’autres (Sounds, Music Village, Archiduc…) se retrouvent ailleurs, réunis sur le site www.jazzbrussels.be initié par la Ville. La promotion commune (affiches, oriflammes, programmes, site web….), enrichie et plurielle, profite à tous, touchant un public large qui découvre de nouveaux acteurs du jazz national et international. Le succès magistral du premier festival a généré une seconde édition, avec, au choix: Dick Annegarn (voc, g, har), Natacha Wuyts (voc), Nikolas Anadolis (p), Bai Kamara Jr., le Jazz Station Big Band, Tutu Puoane (voc) et Tineke Postma (as, ss), Roby Lakatos (vl) et Biréli Lagrène (g), une carte blanche à Stephan Pougin (perc) avec Steve Houben (as) et Alexandre Cavaliere (vl) ea., Macha Ghariban (p, voc), Toine Thys For Kids et un «coup de chapeau» à Laurent Blondiau (tp) qui occupe les trois salles, le même soir, de 18h à minuit; trois concerts avec trois formations différentes. Accrochées, dans les trois salles aussi: trois fois quinze œuvres magnifiques du dessinateur Herb Cells; des illustrations qui mêlent taches de café et encre de Chine.

Tineka Postma © Pierre Hembise

La Jazz Station affichait complet dès le début du mois pour les cinq concerts programmés. Soit: cinq fois une centaine d’entrées sur réservations. Nous n’avons malheureusement pas pu tout voir! Le samedi 9, la chanteuse Natacha Wuyts était très bien accompagnée par Sabin Todorov (p) Victor Foulon (b) et Jérôme Baudart (dm). Même si le jeu du batteur m’est apparu manquant parfois de légèreté, j’ai vécu un excellent concert, bien en place. Natacha Wuyts est une artiste bourrée de swing, à l’égale du meilleur instrumentiste et elle scatte à tout va. Ce soir-là, le répertoire rendait hommage à la grande Anita O’Day avec une quinzaine de standards: «Tenderly», «Sweet Georgia Brown», «Night Bird» d’Al Cohn, «Bewitched» de Rogers & Hart, «Whisper Not» de Benny Golson, «Just One of Those Things» de Cole Porter, «S’Wonderful» et «But Not For Me» de George Gershwin… Le pianiste Bulgare (Bruxellois d’adoption) est un parfait accompagnateur et un soliste inspiré qui alterne sa palette colorée au chant vigoureusement rythmique de Natacha Wuyts. La chanteuse, biberonnée dans une famille de musiciens, formée au célèbre Jazz Studio d’Anvers, mérite à coup sûr une renommée qui devrait aller bien au-delà des frontières du royaume. Mais, à 37 ans, le désire-t-elle vraiment? (écouter Natacha Wuyts et Charles Loos: «Nature» (Quetzal QZ 142).

Tutu Puoane © Pierre Hembise

Le samedi 16, ce fut une autre chanteuse pour un autre hommage d’une toute autre couleur. Je vous ai sans doute déjà raconté tout le bien que je pense de Tutu Puoane. Arrivée en Hollande en 2002 en provenance de son township de Pretoria, Nonthuthuzelo Puoane a étudié à La Haye avant de se fixer à Anvers, où elle épouse Ewout Pierreux (p). Très vite, on est impressionné par la puissance de sa voix, son articulation parfaite, son sens du rythme et ses modulations africano-jazz. Elle chante Billie Holiday, Nina Simone et, bien sûr: Myriam Makeba. Elle enregistre «Song», «Quiet Now» (Safrane), «Mama Africa», mais aussi: avec Bert Joris (tp), le Brussels Jazz Orchestra et l’Orchestre Philharmonique de Flandre. A 37 ans (comme Natacha Wuyts), la jeune femme awardée dans son pays d’origine, connait en Belgique et en Europe un succès à la mesure de ses grands talents, ce qui ne l’empêche pas de laisser place à des prestations plus intimistes comme celle qu’elle avait réservé à la Jazz Station. Cette fois, avec son quintet belgo-batave – Ewout Pierreux (p), Tineke Postma (as, ss) Clemens van der Feen (b) et Jasper van Hulten (dm) – elle avait choisi de rendre un hommage appuyé à Joni Mitchell (voc, CDN): une passionaria souvent reprise au répertoire des jazzmen. Outre le célèbre «Clouds» de la Canadienne, nous avons relevé: «God Must Be a Boogieman» (beau solo de Tineke au soprano), «My Old Man»: un blues qui valut à Tineka Postma (ss) le qualificatif de My Sister From Another Continent; suivirent: «Big Yellow Taxi» puis: «Hejira» qu’avait enregistré Joni Mitchell en compagnie de Jaco Pastorius. Aucune faute ne fut à relever au cours de ce splendide concert; chaque musicien dévoila ses plus beaux atours. Nous ne connaissions pas Jasper van Hulten; son drumming souple et précis est digne de son compatriote Van Oosterhout. Quant à Tineke Postma: c’est une des meilleures altistes européennes. Clemens Van der Feen, à la guitare, nous offrit un duo minimaliste avec la chanteuse. Nous le préférons à la basse! L’organisation générale du répertoire (à l’initiative sans doute d’Ewout Pierreux) était très recherchée avec des intros sax-voix, des enchaînements de solos au piano puis à la batterie, des chorus scat & piano, des passages à l’archet … Tutu Puoane vit ses paroles; sa voix est vraiment exceptionnelle. En second bis, elle nous offrit un chant traditionnel afrikaans-zoulou du plus bel effet.


Jean-Marie Hacquier
Photo © Pierre Hembise

© Jazz Hot n°674, hiver 2015-2016

Bruxelles en novembre (et en vie)
Studio 4 de Flagey, Jazz Station (Bruxelles), 17 et 28 novembre 2015

Paris-Bruxelles: l’horreur! Touché au cœur de ses valeurs de partage, le jazz pleure! Les artistes, les promoteurs et les organisateurs ont hésité avant de choisir la vie. En cette seconde moitié de novembre, nous avons vécu nos projets, jour après jour dans un mélange de tergiversations, d’annulations et de confirmations. Le degré «4» d’alerte maximale avait aussi touché Bruxelles mais Aznavour a chanté l’amour à Forest-National, Joshua Redman et son quartet James Farm ont illuminé le Studio 4 de Flagey. Annulés toutefois: Roberto Fonseca et Chano Dominguez (p)ou encore la soirée consacrée au jazz luxembourgeois à la Jazz Station.

James Farm © Pierre Hembise

Quelques sièges restèrent vides au concertdu quartet James Farm (Joshua Redman, ts, ss, Aaron Parks, p, Matt Penman, b, eb, Eric Harland, dm) au Studio 4 de Flagey, le 17 novembre. Malgré la fouille corporelle à l’entrée, nous étions présents, recueillant tout ce que cette musique possède d’énergie positive. Fort intelligemment, Joshua Redman attendit la fin du concert pour rappeler l’importance de la musique pour la paix, mais aussi: l’empathie des musiciens et du peuple américain pour l’Europe endeuillée. Quant au concert: ce fut une merveille! Le groupe parle d’une seule voix; la construction est limpide, la musique coule, légère. Le répertoire visite le dernier opus avec quelques incursions dans le précédent. Les structures vont du néo-classicisme aux incursions libertaires («It’s Night Here»), jusqu’aux modalités («City Folk») en passant par des songs («Otherwise»). Redman est loin de tirer la couverture à lui; chaque musicien a sa part de gloire: Aaron Parks (p) avec les harmonies délicates d’une ballade-cantique: «Farms»; Matt Penman (b): en un solo inventif et souple sur «North Star» avant d’ouvrir en ostinato pour lancer son confrère pianiste. Remarquables aussi: l’unisson ténor & basse ou l’échange entre Eric Harland (dm) et Aaron Parks aux keyboards («Unknow»). Impressionnant: le jeu fin de Harland, continuellement soutenu par la charleston en accompagnement comme en solo. Visiblement heureux d’être là avec nous, Joshua Redman déclarait à la suite du troisième thème:«J’adore Bruxelles pour l’animation de la ville, ses nombreux clubs de jazz et son ouverture à toutes les cultures (traduction libre)!» En rappel, un chaleureux «Ornithology» communiait en «merci».

Greg Houben et Cédric Raymond © Pierre Hembise


Le 28 novembre, Greg Houben (tp, flh) retrouvait la Jazz Station; un bail qu’on ne l’avait plus écouté dans cette formule néo-bop, post-Baker, occupé qu’il était par sa face théâtreuse d’heureux cueilleur de miel (entendez: «Happy Culture», son groupe avec Fabien Fiorini). Heureux, nous l’étions aussi de pouvoir retrouver ce quartet presqu’entièrement liégeoisavec Pascal Mohy (p), Antoine Pierre (dm) et Cédric Raymond (b). Une fois de plus, Pascal Mohy nous est apparu lyrique, envoûté («I Remember You», «I Mean You»), investi dans ses interventions jusqu’à en oublier de passer le relais au bout du nombre de choruses convenus («All The Things You Are»). Avec Greg, ils ont écrit «Mademoiselle Croissant»: une composition qui sera le seul morceau joué à la trompette bouchée. Antoine Pierre (dm), en assurance croissante, est sollicité par tous; discret, il attendit patiemment qu’on l’invite en solo («I Remember You») ou en 4/4 (All The Things You Are»).

J’avais écouté Cédric Raymond (b) avec des groupes d’obédiences diverses; ce samedi-là, j’ai été subjugué par la justesse de son jeu et la finesse de ses lignes («Avarandado», «I Mean You», «Mademoiselle Croissant»). Multi-instrumentiste - il joue aussi du piano et de la batterie, sa modestie cache un très grand talent qui doit éclater, être reconnu. Un peu court en lèvres sur le premier thème («Without The Sound»), Grégory Houben est monté en puissance au long du répertoire. Avec «Avarandado» de Caetano Veloso, il a tenu à réaffirmer son amour du Brésil. Nous attendions qu’il chante l’un ou l’autre thème; ce fut peine perdue. L’arrière-petit-cousin de Jacques Pelzer, arrière-petite-pupille de Chet Baker nous avait habitués à séduire par l’embouchure du bugle. Il fallut attendre «All The Things You Are» et «Misty» - joué en bis – pour retrouver ce velouté qui plait à nos oreilles. Nonobstant une belle attaque sur un blues de Kenny Dorham, Greg ne joue pas toujours straight ahead; on apprécie, par exemple: ses étranglements sur «A Flower As A Love Song End» de Billy Strayhorn. A coup sûr, ce beau quartet mérite des engagements plus nombreux.


Jean-Marie Hacquier
Photos © Pierre Hembise

© Jazz Hot n°674, hiver 2015-2016

Jorge Pardo © Patrick Dalmace


Jorge Pardo Trio
Roche de Palmer, Cenon (33), 5 novembre 2015

Ce 5 novembre était à marquer d’une pierre blanche avec la venue au Rocher de Palmer à Cenon du trio du saxophoniste madrilène Jorge Pardo (voir notre interview dans ce numéro 674), tant sa présence est rarissime dans l’hexagone. Jorge Pardo débute ce concert seul à la flûte avec deux belles versions de «La Danse du Feu» de Manuel de Falla et du «Bolero» de Ravel. De la créativité, de la personnalité, un souffle -puissant pour un flûtiste- permettent dès les premières notes de mesurer l’envergure du musicien. L’entrée du jeune percussionniste Juan Manuel El Bandolero Ruíz - entendu un temps avec Dave Holland - au cajón donne une assise gitane mais moderne à l’interprétation des variations sur ces deux thèmes et marque le début d’un dialogue entre Pardo et ses partenaires. Le flûtiste s’efface le temps d’un thème pour introduire Jose Mi Carmona, magnifique guitariste de la grande famille des Habichuela. Il improvise sur la «Granaina» et la «Pavane» de Ravel et, en hommage à la Tia Habichuela, une pièce du même nom. Débutent ensuite les créations de Pardo - création au sens où l’apport de Jorge à un thème existant transcende totalement celui-ci. Le flûtiste-saxophoniste use d’une virtuosité sans outrance, ciselant ses compositions en osmose parfaite avec ses partenaires; Carmona, inspiré, rapide, brillant; «Bandolero» utilisant essentiellement et avec discrétion, caisse claire, grosse caisse et charleston et à profusion son cajón. Passé au saxophone ténor Pardo offre Por alegría le thème que Camarón a dédié à La Perla de Cádiz puis Por soléa, «La Historia de un amor» introduit par le duo guitare et cajón. Dans cette interprétation le bolero se parfume de jazz dans le solo de saxophone. Le trio, plein de spontanéité, poursuit dans cette veine se déplaçant imperceptiblement à partir d’un rythme tango-flamenco vers une version personnelle de «Caravan» que les puristes du jazz ne peuvent qu’apprécier. Il traverse au passage deux autres thèmes «Tangroove» (de Carmona) et «Yo no quiero dinero» (J. Pardo). Le soniquete que l’on retrouve tout au long de la prestation fait office de swing et doit attirer les jazzophiles autant que les amateurs de flamenco. Pardo reprend sa flûte pour une ultime suite por buleria, un medley au sein duquel on retrouve des compositions de Jorge et de Paco de Lucía s’achevant sur une standing ovation du public et un rappel offrant une fois de plus une prestation aflamencada d’un grand classique de Mancini «Moon River». Ecrit pour Audrey Hepburn le thème sied parfaitement ce soir à la flûte de Jorge Pardo. Très belle soirée!
Texte et photo: Patrick Dalmace
© Jazz Hot n°674, hiver 2015-2016

Pierre Christophe, Michel Rosciglione, Walter Ricci, Bernd Reiter et David Sauzay © Jérôme Partage


Le Petit Journal Montparnasse
Paris 14e. Festival des 30 ans.
Novembre 2015

En novembre, le festival des 30 ans du Petit Journal Montparnasse s’est poursuivit avec quelques jolies dates. Tout d’abord, le 3 novembre, David Sauzay (ts, fl) présentait son nouvel album avec le chanteur italien Walter Ricci, Nice & Easy. Nous avons récemment brossé le portrait du Napolitain dans la chronique du disque. La performance live joue à son avantage, le charme du crooner opérant sur scène avec un grand naturel. Plutôt qu’à Frank Sinatra, son idole à qui le répertoire choisi était consacré (« Dance With Me », « Nice ’n’ easy », etc.), Ricci fait penser à Harry Connick Jr. dont il est le quasi sosie vocal. Un bon interprète en tous cas, entre swing et bel canto italien (avec un « Buona sera signorina » en version originale). Signalons enfin qu’il figure parmi les onze demi-finalistes de la Jazz Vocals Competition 2015 du Thelonious Monk Institute. Un client sérieux donc… Du côté de l’équipe emmenée par l’excellent David Sauzay, que du beau monde : Pierre Christophe (p), Michel Rosciglione (b) et Bernd Reiter (dm). Un quartet impeccable qui réarrange Sinatra à la sauce bebop. Le pied ! JP

Aurore Voilqué Septet © Patrick Martineau

Le 6 novembre Aurore Voilqué (vln, voc) donnait un premier concert avec son septet. Un nouveau projet et un nouveau répertoire en vue d’un enregistrement en avril 2016. Aurore était entourée de ses fidèles compagnons de scène, Thomas Ohresser (g), Basile Mouton (b) et Jerry Edwards (tb) ainsi que de deux nouveaux soufflants – François Biensan (tp) et Thomas Savy (ts) – et de Romain Sarron (dm). Tout en noir, ses trois cuivres en première ligne, la leader a d’abord dédié ce concert à Charlie Christian avant d’enchainer avec « Gone With That Draft » de Nat King Cole ; Django et sa « Place de Broukere » fut le lien vers « Quand je monte » et « Une Blonde en or » de Henri Salvador. « Black trombone » de Gainsbourg a permis à Basile Mouton de réaliser un solo spectaculaire. Au deuxième set, Hugo Proy (cl) est invité à jouer sur le classique « Bei Mir Bist Du Shoen ». Plus tard, sur le titre « Plus je t'embrasse » de Jacques Hélian, j’ai cru entendre le public murmurer « plus on t’écoute Aurore et plus on aime t’écouter »… Le concert s’est terminé sur un « Fais-moi mal Johnny » endiablé. On a toujours autant de plaisir à écouter Aurore Voilqué. Tant mieux, ce ne sont pas les dates qui manquent… PM

Gilles Seemann, Philippe Pilon, Fabien Mary et Esaie Cid © Patrick Martineau

Le 7 novembre, le sextet Gilles Seemann (p), « Formule Bop », (avec Fabien Mary, tp, Esaie Cid, as, Philippe Pilon, ts, Olivier Rivaux, b, et Sylvain Designe, dm) nous a entrainé dans une esthétique jazz marquée par les années 50 et 60, sans que les morceaux joués soient tous précisément datés de cette période : de « Third Time Around » (Hank Mobley) à « Phrasing » (Roy Hargrove), en passant par « The Tokyo Blues » (Horace Silver), cette formation dotée d’excellents solistes s’est mise au service des arrangements de Seemann. A noter une belle ambiance jazz-club ce soir-là : jolies robes, couples superbes, public très en écoute et salle comble. Le bonheur. PM

Textes et photos : Patrick Martineau et Jérôme Partage
© Jazz Hot n°674, hiver 2015-2016


Frederic Borey Quintet © Patrick Martineau

Paris en clubs
Novembre 2015

Le 9 novembre, fut l’occasion de découvrir un nouvel asile pour le jazz à Paris : la péniche Le Marcounet, amarrée à proximité du métro Pont-Marie. Le lieu chaleureux et convivial, où se presse un public plutôt jeune, est animé par Arnaud Séité, un authentique jazzfan. Ce soir-là, Le Marcounet accueillait le quintet de Frederic Borey (ts), composé de Michael Felberbaum (g), Pierre De Bethmann (p), Yoni Kelnik (b) et Fred Pasqua (dm), pour la sortie de son dernier album, Wink (Fresh Sound New Talent). Borey, franc-comtois d’origine, est installé dans la capitale depuis quelques années. Son beau son de ténor commence à rencontrer de l’écho. Produisant un bop élégant, très joliment soutenu par De Bethmann, le groupe a alterné compositions et standards (dont « Get Out of Town » de Cole Porter). Du jazz d’excellente tenue. JP

Le 10 novembre, Ellen Birath était au nouveau rendez-vous qui s’est installé depuis septembre, « Mardi mondain », un apéro jazz (plutôt chic) qui se tient en plein cœur du « triangle d'or » : le bar Hexagone (Paris 8e). Superbement accompagné par les deux musiciens résidents, Jean-Baptiste Franc (p) et Thomas Racine (dm,) Ellen Birath (voc) a habité la soirée de sa belle présence et de son dynamisme si attachant. Particularité du lieu, des cocktails sont élaborés spécifiquement et au nom des artistes. PM

 Ellen Birath © Patrick Martineau

Le 13 novembre, la New-Yorkaise Ayo Awosika (voc, key), accompagnée de Jeremy Lauwrence (elg), était de passage à L’Etage (Paris 10e) pour un set de soul électrifiée mâtinée de jazz. La musicienne possède un univers original, servie par une voix puissante et claire. Le soutien du guitariste, très sobre, confirmant l’ambiance dépouillée, voire mélancolique, dégagé par ce concert.

A la fin du set, nous avons pris un verre. Jeremy avait été mon guide à Philadelphie (Jazz Hot n°658). On a alors entendu dire qu’il y avait eu une fusillade dehors. J’ai rassuré Jeremy. Ce n’est pas un quartier dangereux, tout le monde sort ici pour boire un coup. Et j’ai quitté les lieux en longeant les cordons de police jusqu’au canal Saint-Martin. Les fêtards continuaient de s’amuser dans les bars. Puis, des bribes de conversations inquiètes me sont parvenues. Les restaurants du canal baissaient leur rideau. Tout paraissait si calme vu de là. Etrangement calme pour un vendredi soir… C’était le 13 novembre 2015. JP

Le Duc des Lombard accueillait le 17 novembre le trio du pianiste de Detroit Johnny O’Neal en cette période de post-attentat. L’ambiance est pesante mais le public parisien s’est quand même déplacé comme une réponse citoyenne au nihilisme des assassins. Johnny O’Neal fait partie de ces musiciens pour musiciens qui subliment le soliste que ce soit derrière Milt Jackson, Joe Pass, Ray Brown,Clark Terry ou lesJazz Messengers. On se souvient de ses débuts comme pianiste attitré du club E.J.’s à Atlanta, à la fin des années 70 où il côtoya Zoot Sims ou Scott Hamilton. Après une éclipse de quelques années, il nous revient avec cette superbe tournée qui prolonge l’excellent Live at Smalls avec le même trio. Débutant sur une superbe version de «Uranus» de Walter Davis Jr, le leader démontre son attachement au bop le plus orthodoxe dans la lignée des pianistes du Michigan. On pense également au trio d’Oscar Peterson dans sa façon d’orchestrer la formule du trio avec une grande palette de nuances dans les climats. Sa prestation vocale, bien que limitée, déborde d’expressivité que ce soit sur des standards ou le blues qu’il maîtrise à merveille comme cette fameuse version de «Blues for Sale». Sa jeune rythmique est une véritable horloge suisse dévouée au swing avec un Charles Goold (dm) tout en maîtrise dans la mise en place et Paul Sikivie (b) à la belle sonorité boisée et ronde. Le sommet étant cet arrangement du leader de «Sudan Blue» du saxophoniste Billie Pierce avec ses passages en bloch chords et cette capacité à faire sonner son clavier toujours avec swing. Un pianiste a (re)découvrir, un de ces artisans du jazz qui font de cette musique un art au quotidien. DB

Le 18 novembre, Goran Kajfeš (tp) se produisait à l’Institut Suédois. A la tête de son Subtropic Arkestra (un septet comprenant trois cuivres), il a donné une prestation intéressante, proposant un jazz « fusion » imagé avec de belles couleurs. On n’est certes pas dans une expression swing, néanmoins les talents d’arrangeurs de Kajfeš, imprégnés de ses racines balkaniques, parviennent à mêler avec bonheur les influences les plus variées : latines, orientales, rock, aboutissant à un musique improvisée psychédélique. Les mélanges improbables sont souvent indigestes, mais Goran Kajfeš est un fin cuisinier. A l’issue, le trompettiste a exprimé sa fierté de jouer à Paris, devant un public assez nombreux, attentif, bien qu’en fait pas vraiment disponible pour recevoir sa musique. JP

Sweet Screamin' Jones, Sylvia Howard et Boney Fields  © Patrick Martineau © Patrick Martineau

Le même soir, un peu plus tard, en passant la Seine, c’est un tout autre remède à la mélancolie qu’on pouvait s’administrer : du lourd, du brutal prescrit à grosse cuillère par le docteur Boney Fields (tp, voc) ! Invité du groupe de Sweet Screamin’ Jones (as, voc) au Caveau de La Huchette, l’homme au chapeau melon s’est démené pour dérider l’assistance. Passant d’une évocation de Satchmo (« If You're a Viper »), à celle de Miles (beau son de sourdine sur « I Want a Little Girl ») en passant par le blues (« Come Back Baby »). Côté show, Screamin’ Jones n’est pas en reste (ce n’est pas un excellent chanteur, mais le personnage est plein d’humour). Et les deux cabots de « s’affronter » sur la piste, délaissée par les danseurs, pour une savoureuse « battle » instrumentale. Le deuxième set a démarré avec la seule section rythmique : Patrick Filleul (dm, excellent) et Pierre Le Bot (p, une belle découverte !) et Philippe Dardelle (b). Puis, les deux acolytes ont repris le pouvoir, invitant, pour notre plaisir, l’amie Sylvia Howard (voc) venue elle-aussi à La Huchette chasser les idées noires. Au final, il faut bien l’avouer, le remède de cheval du Dr Fields est le plus efficace ! JP

Aurore Voilqué, Basile Mouton et Thomas Ohresser © Patrick Martineau

Tous les jeudis, un chouette petit bistrot de la rue Oberkampf, La Petite Mercerie, programme du jazz Django. Le 26 novembre, dans un quartier encore convalescent, Aurore Voilqué (vln, voc) nous avait convié à un concert qui s’apparentait plus à une soirée entre copains. Entourée de ses complices Thomas Ohresser (g) et Basile Mouton (b), ce fut pour chacun l’occasion de se retrouver, de s’étreindre, de rigoler autour d’un verre et de faire le bœuf ! Fidèle à ses habitudes, Aurore a alterné le répertoire Django, les standards jazz et le chanson française : « Mélodie au crépuscule », « After You’ve Gone », « La Belle vie » (dédiée au regretté Marc Thomas)… Au deuxième et au troisième sets, plusieurs invités se sont joints au trio : dont le jeune et talentueux Hugo Proy (cl) qui a délivré quelques très bons solos, notamment sur « Swing 39 », Sarah Thorpe (voc) qui a interprété « Love Me or Leave Me » avec conviction et Ellen Birath (voc) qui a apporté son énergie swing sur « Exactly Like You », « Swing Brother Swing » et sur un pétillant « Nagasaki ». Le chant gouailleur d’Aurore, l’émotion de son violon, l’impeccable accompagnement de Thomas et Basile, les belles couleurs d’Hugo et Ellen, la chaleur des amis autour, tout était bon à prendre pour en finir avec novembre. JP

David Bouzaclou, Patrick Martineau, Jérôme Partage
Photos : P
atrick Martineau et Jérôme Partage
© Jazz Hot n°674, hiver 2015-2016