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Sur la route des festivals en 2016

Dans cette rubrique «festivals», vous pouvez accompagner, tout au long de l'année 2016, nos correspondants lors de leurs déplacements sur l'ensemble des festivals, où Jazz Hot est présent, édités dans un ordre chronologique inversé (les plus récents en tête). Certains des comptes rendus sont en version bilingue, quand cela est possible, que vous pouvez repérer par la présence en tête de texte d'un drapeau correspondant à la langue que vous choisissez en cliquant dessus.

Nous remercions l'ensemble des Festivals de jazz pour l'accueil de nos correspondants sachant que c'est la condition pour tous de conserver la trace d'une des scènes importantes du jazz. Les budgets étant de nos jours soumis aux contraintes de l'austérité, et parfois aux affres de l'ignorance sur ce qu'est le jazz, il importe que les acteurs du jazz conservent à l'esprit cet enjeu important
qu'est l'information pour la préservation du jazz. Pouvoir faire des photos et des commentaires librement pour la presse spécialisée, et en avoir les moyens par un accueil respectueux des festivals et des autres scènes, est une des facettes de la liberté et de la richesse du jazz, et plus largement de la liberté de la presse et de la démocratie dont nous commençons à sentir parfois le manque…

Au programme des comptes-rendus:

2016 >
• Verviers, Belgique, Jazz à Verviers • Bucarest, Roumanie, Bucharest Jazz Festival Monterey, Californie, USA, Monterey Jazz FestivalBuis-les-Baronnies/Tricastin, Drôme, Parfum de Jazz • Gaume, Belgique, Gaume Jazz FestivalJavea, Espagne, Xàbia Jazz Langourla, Côte-d'Armor, Jazz in Langourla Ystad, Suède, Ystad Sweden Jazz FestivalOspedaletti, Italie, Jazz sotto le StelleRoyan, Charente-Maritime, Jazz Transat • Pertuis, Vaucluse, Festival de Big Band de PertuisMarciac, Gers, Jazz in MarciacFano, Italie, Fano Jazz in a SummertimeMarseille, Bouches-du-Rhône, Marseille Jazz des Cinq ContinentsSan Sebastian, Espagne, Jazzaldia San SebastianToulon, Var, Jazz à ToulonToucy, Yonne, Toucy Jazz FestivalVitoria, Espagne, Vitoria Jazz FestivalIseo, Italie, Iseo Jazz • Pescara, Italie, Pescara JazzSt-Cannat, Bouches-du-Rhône, Jazz à BeaupréGent-Gand, Belgique, Gent JazzPléneuf-Val-André, Côte d'Armor, Jazz à l'AmirautéVienne, Isère, Jazz à VienneGetxo, Espagne, Getxo JazzMontréal, Québec, Canada, Festival International de Jazz de Montréal • Ascona, Suisse, JazzAsconaBruxelles, Belgique, Jazz Marathon St-Gaudens, Haute-Garonne, Jazz en CommingesSt-Leu-La Forêt, Val d'Oise, Arts & Swing Bergame, Italie, Bergamo Jazz
Nouveau: Pour accéder au festival de votre choix, cliquez sur le nom des festivals en bleu pour accéder directement à notre chronique, et recherche toujours possible par nom de musicien, de ville, de festival, de région ou de pays en utilisant la fonction «recherche» de votre navigateur (la recherche s'ouvre dans la barre du bas de votre fenêtre).

Rappel: comme pour tout le site, nous vous rappelons qu'il vous faut survoler les photos avec le curseur, activé par votre souris ou votre touchpad, pour voir apparaître la légende et le crédit des photos.

2015 >

 Draguignan, Var, Draguignan Jazz Festival Toulouse, Haute-Garonne, Jazz sur son 31Padoue, Italie, Padova Jazz Festival •  Cormòns, Italie, Jazz&WineBoulazac, Dordogne, Festival MNOP Anvers, Belgique, Jazz Middelheim • Buis-les-Baronnies/Tricastin, Drôme, Parfum de Jazz • Gaume, Belgique, Gaume Jazz Festival • Ospedaletti, Italie, Jazz sotto le stelle • Langourla, Côte-d'Armor, Jazz in Langourla • Pertuis, Vaucluse, Festival de Big Band de Pertuis • Javea, Espagne, Xàbia JazzYstad, Suède, Ystad Sweden Jazz FestivalMarciac, Gers, Jazz in Marciac • Albertville, Savoie, Albertville Jazz Festival • Salon-de-Provence, Bouches-du-Rhône, Jazz à Salon • San Sebastian, Espagne, Jazzaldia San Sebastian • Foix, Ariège, Jazz Foix • Pescara, Italie, Pescara JazzToucy, Yonne, Toucy Jazz Festival • Toulon, Var, Jazz à Toulon • Marseille, Bouches-du-Rhône, Marseille Jazz des Cinq Continents • Vitoria, Espagne, Vitoria Jazz Festival • St-Cannat, Bouches-du-Rhône, Jazz à Beaupré • Getxo, Espagne, Getxo Jazz • Udine, Italie, Udin&Jazz • Vienne, Isère, Jazz à Vienne • Ascona, Suisse, JazzAsconaBelgique, Jazz Jette June, Intermezzo, Gent Jazz Festival • Chicago, USA, Chicago Blues Festival • Vicenza, Italie, Vicenza Jazz-New Conversations • Cascais, Portugal, Estoril Jazz • Bergame, Italie, Bergamo Jazz.


Bonne lecture!



Verviers, Belgique


Jazz à Verviers, 9 septembre-4 novembre 2016



A l’est de la Belgique, la ville de Verviers est l’épicentre d’un triangle dont les angles, Liège, Maastricht et Aix-la-Chapelle forment l’Euregio. Cette apparente communauté de 500 000 âmes cherche depuis Charlemagne –ou, pour le moins depuis 1945– à développer des liens économiques et culturels qui fédèrent par-delà les langues et les anciennes frontières. On peut ainsi rêver d’un nouvel essor sur les friches lainières des bords de Vesdre. En jazz, il y eut une éphémère B.D.N. Jazz Federation (pour Belgique/Deutschland/Nederland), baptisée à Vaals en février 1977, qui regroupait sept associations et clubs de Liège, Bilzen Maastricht, Würselen, Spa et Verviers. Dans l’ex-cité lainière, le Bihain, la Jument Balance et le Chapati Two ont disparus, mais le Hot Club subsiste et programme encore un concert mensuel pour quelques amateurs de new orleans et de dixieland. Verviers s’enorgueillit aussi d’une belle palette de musiciens qui va de Louis Dops (tp) à la famille Houben –Steve (as,fl), Grégory (tp,voc)– en passant par Roger Claessen (cl), Milou Struvay(tp), Tony Liégeois (dm), Félix Simtaine (dm), Jano Buchem († eb, b), Pirly Zurstrassen (p, acc) et son fils Félix (b, eb).
Béatrice Pottier, directrice du Jazz à Verviers, rêve de succès depuis 2007. Elle en compte quelques-uns à la mesure d’un public trop souvent frileux. La fermeture du Grand Théâtre local, pour rénovations, l’a poussée à éclater sa 10e édition en dix dates et divers endroits de Saint-Vith à Dison en passant par Waimes, Eupen, Malmédy et Verviers: Hôtel de Ville, Eglise Saint-Remacle, Centre Culturel de l’Espace Duesberg. Nous étions à l’Espace Duesberg du vendredi 7 au dimanche 9 octobre.




De retour du festival de Rimouski (Québec), Béatrice avait ramené dans ses valises le trio d’Emie Roussel (p) et le quintet de son père Martin (p). C’est Emie qui nous est apparue en premier le vendredi à 19h30. La jeune pianiste a livré quelques-unes de ses compositions de structures minimalistes par l’écriture et le rendu. Où l’on attendait des improvisations, on écouta de longues redites de phrases courtes, sans modulations. Le toucher de la pianiste est beaucoup trop raide et, malheureusement, nous nous sommes ennuyés à son écoute, nonobstant les solos créatifs de Nicolas Bédard (b, elb) et le tempo rigoureux de Dominic Cloutier (dm, «Mario»).



Viktor Lazlo et David Linx © Jérôme Partage

La délicieuse Viktor Lazlo (voc) vint heureusement en seconde partie. La chanteuse, qui fêtait ce jour-là son anniversaire, débuta son récital sans surprise en nous transportant dans son «Canoé Rose». La diction est nette, la tessiture un peu plus grave qu’à l’origine. La voix prend de l’assurance au fil d’un récital comprenant 19 titres; des reprises: «Les Mots d’Amour», «Pleurer des Rivières», «Put the Blame on Mame»; et, bien sûr, les succès de Lady Holiday qu’elle affectionne particulièrement: «Good Morning Heartache», «God Bless the Child». Comme lors de son spectacle My Name Is Billie Holiday (180 représentations), elle chante «Georgia» en duo-collage avec Billie (voix off). Le trio de Michel Bisceglia (p) assure parfaitement l’accompagnement avec, en invité, Olivier Louvel (g). David Linx (voc) apparait dès la 9e chanson, «Au lait». Pour son «Travel Song», Viktor Lazlo l’accompagne en harmonie; sur «The Lady Is a Tramp», les chanteurs alternent les phrases, David ponctuant très swing les interventions de la jolie Viktor. La rencontre est chaleureuse entre des artistes qui s’aiment et se respectent; elle se prolongera en questions réponses et en backings, passant par «What Are You Doing…» et «Bridges» pour se clôturer sur un fulgurant «Breathless». On notera particulièrement les paroles écrites par David Linx sur «Poses» et «Along Goes Betty» («Along Came Betty», la composition de Benny Golson, ici en hommage à Betty Carter); celles de Viktor Lazlo sur «Lola and Jim» et «Promised Land» en compassion pour les victimes des guerres en Syrie et en Irak. Viktor Lazlo ne sera jamais une chanteuse de jazz à part entière; elle ne le revendique sans doute pas. Mais elle aime le jazz et les standards; dans ses veines coulent quelques-unes des gouttes écorchées qui transpirent si bien dans ses romans (cf. Les Tremblements Essentiels, Albin Michel, 2015).



Le samedi 10 octobre, c’est donc Martin Roussel (p) qui prenait le relais de sa fille. Sans vouloir trop pousser la comparaison, force fut de constater que la musique de ce second groupe était bien plus aboutie. Le pianiste, qui s’était produit en trio deux jours plus tôt, revenait ainsi en quintet avec Alexandre Côté (as, ss), Frédéric Alarie (b), Guillaume Perron (dm) et Marie-Josée Cyr (voc). Certes, on reste dans une esthétique «Effendi» (le label d’Alain Bédard très représentatif de la scène jazz québécoise), soit un jazz introspectif tourné vers la composition. Le concert s’est d’ailleurs ouvert sur le «Deuxième mouvement» du dernier album de Martin Roussel, Planetarium, tout à fait dans cet état d’esprit. Mais c’est avec un standard, «What Is This Thing Called Love» que la formation a accueilli sa chanteuse, laquelle a révélé une expressivité particulièrement saisissante sur le «Quatrième mouvement» (du même album), un véritable cri de douleur évoquant nos temps troubles. Le concert a eu également des moments plus enlevés, notamment avec «La ballade de la mouche» où chaque soliste a pu mettre en avant ses qualités.


Hono Winterstein, William Brunard, Biréli Lagrène © Jérôme Partage

Mais l’événement de la soirée était la venue de Biréli Lagrène (g) qui n’avait plus foulé la scène belge depuis plusieurs années. A la tête d’un trio bien rôdé (Hono Winterstein, g, et William Brunard, b), Biréli a donné un superbe récital, aux accents variés: un «After You’ve Gone» à la tonalité country (avec une cocasse citation du thème de James Bond!), un magnifique «All of Me» nanti d’un solo virevoltant, «Just the Way You are» de Billy Joel ainsi que sa très belle composition, «Mouvement», créée avec son quartet électrique. Tant la complicité avec les accompagnateurs (tous deux excellents) que la virtuosité ce soir-là très fluide (et sans recherche de performance) du leader ont offert au public (étrangement un peu clairsemé) un jazz à la fois enraciné et capable d’assimiler avec succès des musiques autres. Un excellent concert qui s’est évidemment achevé sur «Nuages» pour le rappel.


Le dimanche 9 octobre, en début de soirée, les organisateurs avaient programmé un quartet d’élèves du Conservatoire de Maastricht –dont deux Verviétois. Pouvait-on espérer un encouragement, un soupçon de curiosité de la part des citoyens locaux? Que nenni! Chez ces gens-là, Monsieur*, le dimanche à 16 heures, on déguste en famille chez la tante ou la belle-famille: une part de doreye (tarte au riz et macarons) ou un quart de tarte à l’makèye (tarte au fromage blanc caillé) avec on’bonne djate di cafè (une tasse de café, en wallon dans le texte). Or donc, rien qu’une trentaine de personnes pour écouter ceux qui, demain peut-être, leur feront honneur! Nous, nous les avons écoutés attentivement! Robin Rebetez (sax, Verviers) et John Wolter (dm, Luxembourg) ont encore du chemin à faire pour trouver l’assurance; Yannick Heselle (eb, Verviers) tient un bon tempo; Tae Jung Kim (g, Corée du Sud) déjà créatif, ajoute de belles couleurs à ses solos («Difference Between», «The Will»). En soirée, Antoine Pierre (dm) aurait dû remplir les trois cents sièges du Centre Culturel puisque son groupe «Urbex» fait l’unanimité de la critique spécialisée
en Belgique. Et bien re-nenni! Juste la famille et quelques proches venus spécialement pour eux! Pour nous: surprise et déception! Le groupe s’est présenté en quintet, sans Steven Delannoye (ts, bcl) ni Toine Thys (ts, ss), avec un Bram De Looze (p) timoré et un Jean-Paul Estiévenart (tp) en crise de foi(e) vraisemblable. Prestation intéressante toutefois de Félix Zurstrassen (eb) et jolies parties du guitariste Bert Cools. Autoritaire, sûr de ses compositions et de ses arrangements, Antoine Pierre (dm) semblait le seul à prendre beaucoup de plaisir.


La Directrice du festival, Béatrice Pottier, déçue par la froideur du public cantonal, se réjouissait quand même des succès engrangés par les cinq premiers concerts. C’est avec un grand optimisme qu’elle attendait les deux dernières dates: le 14 octobre à Waimes et le 4 novembre à Malmédy. Faudra-t-il en 2017 reconduire le partenariat avec l’Espace Duesberg éloigné du centre-ville? That is The Question!


Jean-Marie Hacquier et Jérôme Partage
Photos Jérôme Partage
* pour ceux qui ne connaissent pas, référence à Jacques Brel (ndlr)
© Jazz Hot n° 677, automne 2016
Bucharest Jazz Festival 2016, La Piata George Enescu © Cristi Mitrea by courtesy of Bucharest Jazz Festival



Bucarest, Roumanie


Bucharest Jazz Festival,
19-25 septembre 2016




La première édition du Festival de Jazz de Bucarest (Bucharest en anglais,
București en roumain) a eu lieu en 1999 avec un programme international, notamment le saxophoniste anglais John Surman et le musicien de jazz le plus renommé du pays à cette époque, le pianiste Johnny Răducanu 1.

Le festival 2016 présentait donc sa 18e édition, sous la direction artistique
nouvelle de l’excellente chanteuse roumaine, Teodora Enache 2. Sa carrière internationale l’a parfois conduite sur les bords de la Seine à Paris.

Entre ces deux dates le festival a accueilli le trio de Carlos Barreto, Herb Robertson, Kenny Garrett, Eric Le Lann, le Trio Baláz et, entre autres, les musiciens du cru Anca Parghel, Mircea Tiberian, Christian Solenau, Nicola Simion ou encore Florin R
ăducanu, marquant ainsi sa volonté d’ouverture à différents courants du jazz contemporain. Le pianiste roumain Lucian Ban, installé aux Etats-Unis, partenaire d’Abraham Burton, en a été le directeur artistique en 2014.

Cette nouvelle édition se voulait complète et, en accompagnement des concerts, étaient aussi proposés une exposition des photos de Jakab Tibor, des conférences, films, workshops et master classes, le tout avec entrée gratuite. Le festival se déroulait principalement dans deux lieux: l’Hanul Gabroveni, pour les conférences, master-classes, expositions, films, et la Piata George Enescu pour les concerts du soir, place qui porte le nom
du grand compositeur roumain (Georges Enesco, en français) né en 1881 et décédé à Paris en 1955, qui compta parmi ses maîtres Jules Massenet et Gabriel Fauré, et qui eut pour élève, entre autres, Yehudi Menuhin…

En complément, nous avons découvert un club,
le Green Hours Jazz Cafe, que nous présentons en post-scriptum de ce compte rendu et qui proposait sur sa scène pendant le festival un concert du trio de Mircea Tiberian.

Un festival au cœur de la musique donc, et du jazz en particulier, puisqu’en ouverture, le Bucharest Jazz Festival nous avait fait le plaisir et l’honneur de proposer une conférence sur l’histoire de notre revue, Jazz Hot, dans le cadre de l’histoire du jazz. Jazz Hot a, il est vrai, une très ancienne relation avec la Roumanie en matière de jazz…




Conférence d'ouverture, Histoire de Jazz Hot, Introduite par Teodora Enache (debout) et proposée par Michel Antonelli (à gauche) © Cristi Mitrea by courtesy of Bucharest Jazz Festival



Lundi 19 septembre


Hanul Gabroveni
Avant le lancement officiel et la conférence consacré à Jazz Hot, l’audience a pu apprécié l’exposition photos de Jakab Tibor: «Musical Body Sounds». L’artiste, diplômé en 1995 du New York Institute of Photography, propose un travail en noir et blanc qu’il décrit ainsi: «Ces photos reflètent mon amour pour la musique, une danse symbolique érotique entre le corps de la femme et l’instrument de musique

Après une présentation dynamique de Teodora Enache, votre serviteur a eu la tâche facilitée par une bonne organisation, une excellente traduction de
Iulia Damian que nous remercions vivement, et une assistance attentive et savante pour mener à bien une conférence intitulée: «Jazz Hot: une présence essentielle dans l’histoire du jazz». Le public très attentif et très intéressé n’a eu de cesse de poser des dizaines de questions pour un échange plus qu’intéressant. Les Roumains –mais aussi des Italiens, Français et même des Brésiliens étaient présents– sont en demande d’informations et avides de programmation de jazz.



Florent Lungu et Michel Antonelli © Cristi Mitrea by courtesy of Bucharest Jazz Festival





Mardi 20 septembre


Hanul Gabroveni
A midi, l’éminent musicologue et producteur T.V, Florent Lungu, nous retrace, avec passion et humour, la vie de son ami Johnny
Răducanu incontournable compositeur, contrebassiste et pianiste qui a animé, depuis les années 1950 jusqu’à sa disparition en 2011, la vie jazzistique de Bucarest et de toute la Roumanie. Extrait de films, écoute d’extraits musicaux et anecdotes ont ravi un public très ému par cette évocation. Florent est reparti heureux de cet échange, et avec sous le bras le numéro de Jazz Hot qui avait publié en 2003 un entretien du maître 1.




Conference Doru Ionescu et Virgil Mihalu © Michel Antonelli





Mercredi 21 septembre


Hanul Gabroveni
A midi, Virgil Mahaiu (universitaire, écrivain, poète et correspondant de Down Beat) et Doru Ionescu (écrivain) évoquent l’histoire du jazz en Roumanie, à travers la mémoire des festivals roumains, des publications culturelles, l’écoute de quelques extraits musicaux, et en présentant quelques albums de référence. Des producteurs, parmi la petite dizaine de labels de jazz de Roumanie, évoquent la difficulté de produire pour un petit marché. La distribution dans le pays reste très limitée (82 points de ventes maximum dont la plupart non spécialisés) l’essentiel des ventes se faisant par le net et surtout lors des concerts. Etaient présents les labels Fiver House Records, Soft Records, Green Records, EM Records, e-media, pour un échange décontractée, certains évoquant une mise en valeur exclusive par les médias du jazz du premier âge.



Place George Enescu

Installée sur l’une des plus belles et grandes places de la ville, entouré d’immeuble anciens et de nouveaux hôtels, l’espace du festival est concentré autour de son parterre et d’une scène de dimension raisonnable. Il s’agit d’un festival à taille humaine dont la capacité assise varie autour de 800 à 1000 places et pour la totalité de 2000 places avec les places debout. Le festival devait avoir lieu en juillet, mais la nomination tardive de sa directrice a reporté son organisation en septembre où la température est déjà basse, un petit 15° nocturne. Sous un ciel menaçant, un présentateur joue son rôle de maître de cérémonie, bavard et très professionnel mentionnant les partenaires dont Jazz Hot. Teodora Enache, qui se présente pour cette fois sur scène avec sa casquette de directrice artistique, salue son auditoire qui en retour l’applaudit, et présente le premier groupe dont le pianiste a été son accompagnateur, un air d’amitié plane sur le festival.

Tasi Nora © Daniel Oprea by courtesy of Bucharest Jazz Fest


Sárosi Péter Azara & Tasi Nóra/Tasi Nóra (voc), Sárosi Péter (clav), Gábor Szabolcs (as), Gyergyai Szabolcs (b), Pál Gábor (dm)
Très inspiré par la fusion, notamment Weather Report et Wayne Shorter dont le groupe jouera un thème, les musiciens s’empare calmement de la scène pour installer un répertoire rodé. Les musiciens jouent ensemble depuis trois ans et, tour à tour, expriment leurs qualités musicales. Le saxophoniste Gábor Szabolcs révèle un talent certain qui se délivrera vraiment sur les derniers titres. La chanteuse, Tasi Nóra, qui aborde la scène avec son manteau devra se réchauffer pour donner le meilleur d’elle-même. Le répertoire est en anglais; certains titres, entre ballades d’inspirations traditionnelles et blues, oscillent vers le jazz rock. Sárosi Péter, après une année très chargée en 2015 (collaboration avec huit groupes) avait décidé de faire une retraite dans la forêt roumaine. Ce concert marque son retour avec son groupe régulier. Ce soir aux commandes de son clavier, tour à tour Fender Rhodes ou orgue Hammond, il en aura parcouru toutes les touches pour un discours personnel très original. Les caprices du temps ont compliqué les choses; le groupe termine son concert
sous la pluie devant un public se réfugiant sous les espaces abrités.

Elena Mindru © Cristi Mitrea by courtesy of Bucharest Jazz Festival



Elena Mîndru et Jyväskylä Big Band featuring Tuomas J. Turunen: Elena Mîndru (voc), Tuomas J. Turunen (p), Ilkka Mäkitalo (direction)
, Harri Koivisto, Kerttuli Koivisto, Tero Savolainen (tp), Kalle Keränen (as, ss) Ville Lähteenmäki (as), Antti Kettunen (ts, fl), Sanna Tanninen (ts, fl), Ville Huovinen (bar), Florian Radu, Henriikka Steidel-Luoto, Heikki Sillanpää, Tuomo Kangas (tb), Sebastian Burneci, Antti Kuusela, Hanna Turunen (cb), Matias Luoto (g), Tommi Taavila (dm), Markus Snellman (perc)
Fondé en Finlande dans les années 1970, le Jyväskylä Big Band est l’un des orchestres les plus renommés en Finlande et dans les pays scandinaves. Pour ce projet, il a fait appel à la chanteuse Elena M
îndru, d’origine roumaine installée à Helsinski, et au pianiste finlandais, Tuomas Juhani Turunen, déjà partenaires depuis de longues années. Diplômée de l’académie de musique d’Ârhus, au Danemark, Elena mène ensuite des études de doctorat au département de jazz de l’Académie Sibelius à Helsinski. Avec plus de 400 concerts à son actif et deux albums sous son nom, elle mène une carrière professionnelle depuis plus de 13 ans. Tuomas Juhani Turunen, compositeur et pianiste reconnu, se produit souvent en invité de big bands, avec son groupe, en solo ou en duo avec Anna Inginmaa.
Dès la première composition, l’orchestre implante son décor, efficacité et harmonie mises au service des leaders mais aussi de plusieurs solistes qui s’illustrent de façon parfaite et originale. Il est évident que la vedette de ce soir est Elena Mindru, de retour au pays, qui avec la fougue et la passion d’une grande dame amène son orchestre vers la lumière. Si les titres sont chantés pour la plupart en anglais, elle interprète aussi des compositions inspirées de la tradition finlandaise et dans sa langue natale. On note en particulier un thème inspiré de l’Espagne, dont l’introduction rappelle «Sketches of Spain» de Miles Davis, et qui laisse la part belle à plusieurs musiciens. Durant le concert, les solistes se succèdent avec brio: on citera le trompettiste Sebastian Burneci, le tromboniste Florian Radu, Kalle Keränen au sax alto mais aussi un cours passage très remarqué du guitariste Matias Luoto. Cet orchestre solidement soudé sous la direction efficace de Ilkka Mäkitalo peut compter sur une rythmique talentueeuse en la personne de la contrebassiste Hanna Turunen et des deux percussionnistes. Par bien d’aspect, ce big band a rappelé celui de Don Ellis. Le temps à la pluie, peu clément, priva cette belle prestation d’un plus grand public, le final étant salué par les aficionados qui avaient bravé température et humidité.
Une première soirée intéressante qui a permis de découvrir des groupes de qualité inconnus en France.



Alexandru Padureanu © Daniel Oprea by courtesy of Bucharest Jazz Festival
Jeudi 22 septembre


Place George Enescu

Alexandru Pădureanu (p), Laurentiu Horjea (b), Albert Gheorghe (dm)
Découverte en lever de rideau impromptu du pianiste Alexandru Pădureanu qui livre une version époustouflante de «Caravan». Maîtrise totale, maestria, improvisation originale, comment qualifier cette belle surprise? Il est évident que ce pianiste est hors du commun. Sans se faire prier, il passe par un «Watermelon Man» impeccable et s’offre une superbe version lente puis rapide des «Feuilles Mortes». La Roumanie est coutumière de tels virtuoses, du piano et d’autres instruments, et Alexandru évoque parfois un autre virtuose par ses unissons main droite-main gauche, ses cascades de notes: Phineas Newborn. Chapeau l’artiste!



Bega Blues Band © Cristi Mitrea by courtesy of Bucharest Jazz Festival



Bega Blues Band/Johnny Bota (b), Mircea Bunea (g), Lucien Nagy (sax, fl), Maria Chioran(voc), Toni Kühn (clav, melodica), Ligâ Dolga (dm)
Si à l’origine,
en 1983, le groupe fondé par le guitariste Bela Kamosca, aujourd’hui disparu, s’inspirait du blues, désormais son parcours emprunte les voies de la fusion. Fusion du jazz et du rock mais aussi de la variété roumaine et de la musique de leur région d’origine la Transylvanie. Le groupe se produit en 1992 au Festival de Privas où il remporte le premier prix et joue en 2002 aux côtés de Toots Thielemans au Festival de Sibiu (Roumanie).
Ce soir les titres parfaitement chantés par Maria Chioran sont tous en langue roumaine. Désormais sous la direction du bassiste Johnny Bota, qui signe la quasi totalité des compositions, on découvre un groupe homogène dont tous les membres résident et jouent régulièrement en Roumanie. Les musiciens s’installent sur scène comme à la maison, pas de vraie présentation, mais immédiatement ils sont en action. Sur un premier titre très décapant, on rentre dans une musique qui s’inspire fortement de la fusion des années 1970; le saxophoniste, Lucian Nagy, se situe entre David Sanborn et Michael Brecker, et maîtrise aussi bien son jeu au saxophone que ses interventions à la flûte traversière et à la flûte traditionnelle. Leur musique, peut-être est-ce due à la langue, rappelle par moment l’univers kobaïen du groupe Magma mais aussi celui de la chanteuse polonaise Ursula Dudziak. Toni Kühn, tantôt au clavier électrique, tantôt au piano acoustique mais aussi au mélodica, propose toutes une palette d’atmosphères, quant à Licà Dolga, impeccable dans son rôle de tambour major, et Mircea Bunea à la guitare ils complètent ce sextet au profil très sympathique. On peut regretter le titre «Song for Sacha»
qui plonge le répertoire vers la variété, apprécié par le public (pour une raison qui nous échappe), mais, sur le final qui revisite «Afro Blue», les musiciens donnent une nouvelle marque de leur énergie: un concert très professionnel, qui sonne dans l’esprit d’un style déjà ancien des années 1970-80, mais la musique n’est qu’une histoire d’un éternel ressourcement.

Dan Ionescu © Cristi Mitrea by courtesy of Bucharest Jazz Festival



Dan Ionescu Quartet/Dan Ionescu (g), David Restivo (p), Jim Vivian (b), Kevin Dempsey (dm)
Dan Inonescu «le» guitariste de jazz de Roumanie a été classé 12 fois consécutivement comme le meilleur guitariste du pays. Il tourne depuis les années 1980 et 1990 empruntant les voies de la fusion. En 1996, il s’installe à Toronto et se produit avec la scène locale et dans tout le Canada. Il a opté pour une guitare à huit cordes construite sur ses indications.
Pour lui aussi, c’est un retour au pays avec comme il le dit: «pour la première sur une scène roumaine un groupe de jazz canadien». Ses accompagnateurs ont tous des références sérieuses, le pianiste David Restivio a travaillé avec Mel Torme, le contrebassiste Jim Vivian a étudié auprès de Dave Holland et Marc Johnson. Kevin Dempsey, le batteur, a étudié auprès de Marvin Smitty Smith, Joe Morello… La virtuosité du guitariste n’est pas en question, mais sa mise en valeur n’est pas des plus évidentes. Très fortement inspiré par les guitaristes brésiliens, notamment Toninho Horta, il joue un répertoire marqué par cette musique. Il reprend même un choro dédié à Villa Lobos qui a beaucoup écrit pour la guitare.
On peut se demander si le choix d’une guitare à huit cordes n’est pas dû à l’envie de jouer comme les Brésiliens qui ont souvent utilisé des guitares inspirées du bandolim (10 cordes pour Egberto Gismonti) ou la sept cordes traditionnelle du Nord. Le répertoire est bien interprété, les musiciens assurent, le pianiste est remarquable. La froideur de la nuit a peut-être découragé une partie du public, moins nombreux que la veille.

On retient en particulier de cette soirée, la magnifique introduction d’Alexandru Pădureanu.


David Restivo durant la Master Class © Daniel Oprea by courtesy of Bucharest Jazz Festival


Vendredi 23 septembre


Hanul Gabroveni
Master Class Dan Ionescu (g), David Restivo (p). Cette rencontre, à midi, est plus un échange avec le public qu’un cours de musique. Dan Ionescu revient sur son parcours et explique que son approche de la musique est très sensitive, très émotionnelle, et précise que dans l’improvisation, l’esprit et le jeu ne font qu’un: «On ne peut pas jouer et penser en même temps. Je communique mieux avec mes musiciens en jouant qu’en parlant. La musique vient du cœur, c’est le meilleur chemin pour un agnostique.» Répondant à une question sur sa guitare à huit cordes, il précise qu’il l’a conçue pour qu’elle soit à la fois légère pour son dos, ergonomique pour son poignée, ses doigts et son bras et qu’elle puisse lui permettre d’aller vers les horizons qu’il souhaite.» Il revient sur sa passion pour la musique brésilienne et offre un medley de compositions d’Antonio Carlos Jobim lors d’un superbe duo très émouvant. A la fin, l’enfant du pays a salué ses amis,
rapidement car une voiture l’attendait pour un retour vers l’aéroport et Toronto…



Decebal Bādilā © Daniel Oprea by courtesy of Bucharest Jazz Festival

Place George Enescu

Second Meeting/
Decebal Bădilă (b 6 cordes, b fretless), Petrică Andrei (p), Vlad Popescu (dm)
Comme son nom peut l’indiquer, ce groupe marque les retrouvailles de vieux complices issus de la communauté jazzistique de Roumanie. Decebal Bădilă est le «Jaco Pastorius» local. Professionnel depuis 1984, il s’est installé depuis 1990 à Francfort où il participe notamment à des émissions TV, séances de studio, concerts et tournées avec des groupes allemands. Il est membre du SWR big band de Stuttgart. Petrică Andrei accède à la notoriété durant le Festival de Sibiu 3 en 1993. Lauréat de plusieurs prix dont celui du concours de piano de Vilnius (Lithuanie), c’est surtout sa participation en tant que finaliste au Concours Martial Solal de Paris en 1998 qu’il revendique le plus
4. En tant que soliste, il a donné une centaine de récitals en Europe (Vienne, Berlin, Barcelone, Paris…). Le batteur, Vlad Popescu, rejoint en 1992 le big band de la Radio roumaine au sein duquel il se produira jusqu’en 2011. Il collabore à différents groupes locaux et se produit avec le pianiste italien Guido Manusardi, le trompettiste français Michel Marre ou le tromboniste et éducateur américain Tom Smith. Aujourd’hui, Vlad enseigne à l’Université nationale de Musique de Bucarest. Pour cette «seconde rencontre», les musiciens ont préparé un programme spécial basé en partie sur le dernier disque de Decebal Bădilă, Joy of Love. Se succédent différents hommages: à Chico Buarque avec une très belle version de «O que Sera» ou encore pour honorer la mémoire de Toots Thielemans (et celle de Jaco qui a joué aux côtés du Sage belge) un émouvant et étonnant «Bluesette». La technique ni le talent des musiciens ne sont à remettre en cause, mais cette sympathique réunion n’est qu’une opportunité. En passant, Decebal Bădilă joue une version de «Satisfaction» des Rolling Stones et une composition de Decebal Bădilă dédicacée à son pianiste et ami Petrică Andrei qui nous livre une solo de haut vol. Une bonne première partie pour chauffer le public venu en nombre (plus de 1500 personnes) en attendant la vedette de la soirée, Lisa Simone.

Lisa Simone © Daniel Oprea by courtesy of Bucharest Jazz Festival



Lisa Simone/Lisa Simone (voc), Hervé Samb (g), Sonny Troupé (dm), Reggie Washington(b)
Le public découvrait, pour la première fois sur scène en Roumanie, Lisa Simone et son groupe, en fait presque un groupe «made in France» car à part Reggie Washington installé en Belgique, toute cette petite troupe vit en France. Lisa demeure près de Marseille dans l’ancienne villa de sa mère. Pas de surprise, le groupe comme à chacun de ses concerts, carbure à l’énergie. Parfaitement rodée, la musique nous entraîne sur les pistes d’un rhythm and blues actuel des plus efficaces. Lisa Simone interprète plusieurs titres de son second album, My World, paru en mars dernier. Superbement épaulé par une équipe de choc très présente sur la scène française mais aussi mondiale (Reggie Washington à joué avec Steve Coleman, Brandford Marsalis, Roy Hargrove… et plus récemment avec Archie Shepp, The Head Hunters ou encore Randy Brecker, Hervé Samb a été partenaire de David Murray, Jimmy Cliff, Oumou Sangaré. Sonny Troupé, avec son complice Grégory Privat mais aussi Jacques Schwarz-Bart, a donné de nombreux concerts cette saison.
Après un démarrage très funky, le groupe garde un tempo d’enfer et Lisa Simone de sa puissante voix séduit un public qui ne demande que ça. Chaque soliste a droit à son moment de bravoure: celui d’Hervé Samb, très inspiré du «Voodo Child» d’Hendrix, sidère l’auditoire ne comprenant pas comment une guitare acoustique peut délivrer une telle puissance. Reggie Washington, imperturbable, installé sur un haut tabouret en fond de scène, est le pilier d’un groupe illuminé par la batterie de Sonny Troupé en très grande forme. Lisa Simone, en grande professionnelle, amène peu à peu la foule à participer à son rituel, et n’hésite pas à descendre au milieu d’elle, partageant son chant avec des spectateurs conquis. Après un début de carrière compliqué, depuis deux ans
avec son premier album, All Is Well, Lisa Simone s’est définitivement affirmée comme une des grandes chanteuses d’aujourd’hui. Elle a choisi de porter son nom de scène en hommage à sa mère, et perpétue ainsi une voix revendicatrice forte et un répertoire ouvert. Elle n’oublie pas Nina, et interprète l’un de ses titres de 1963, «If You Knew», connu aussi par son refrain «Just me, Just you My love».

Lisa Simone dans la foule © Christi Mitrea by courtesy of Bucharest Jazz Festival


La photo aérienne, prise par le drone du festival, nous donna une certification sans contestation de la réussite de la soirée du concert de Lisa Simone: la place était bondée.

Les deux derniers jours du Bucharest Jazz Festival, auquel nous ne pouvions assister, ont vu deux master-classes, présentés par Kenny Werner, puis Mino Cinelu et Theodosii Spassov (fl), le très bon musicien, coleader du dernier disque de Teodora Enache, Incantations (cf. chronique CD de Jazz Hot).

Etaient également prévu en concert, le samedi 24, le duo Mino Cinelu-Theodosii Spassov, The Kenny Werner Trio, et le dimanche 25 Nicolas Simion Group, Jazz Syndicate-Charlie Parker & Dizzy Gillespie Tribute et un final avec le Trilok Gurtu Quartet

Le Bucharest Jazz Festival, exceptionnellement en fin d’été cette année, aura en principe lieu en juillet l’an prochain. Il a le mérite, en plus d’être gratuit, de présenter des musiciens du pays mais aussi des groupes étrangers avec des projets originaux (Finlande, Allemagne, Inde, Etats-Unis, Bulgarie, France...). Très décontracté, on peut circuler dans l’enceinte sans contrôle, et les professionnels n’ont ni besoin de badges ni d’accréditations pour rencontrer les artistes. C’est aussi une manière originale de découvrir une ville et un pays 5. Servi par une équipe dynamique et très sympathique, présidée par Mihaela P
ăun, Alina Teodorescu, Ralica Ciută, Teodora Enache (direction artistique), Anamaria Antoci, Tereza Anton, Hubert et toute l’équipe souriante croisée tout au long de ce séjour, ce festival, organisé sous l’égide de l’Arcub, le Centre Culturel de la Ville de Bucarest, possède ses spécialistes et fins connaisseurs du jazz, plus ou moins âgés et parlent plusieurs langues.

La musique et le jazz en Roumanie, c’est déjà une longue et riche histoire, et s’il fallait s’en persuader, on consulterait les premiers numéros de Jazz Hot en 1935 pour se rendre compte que, dès cette époque, il y avait un correspondant roumain!



1. Jazz Hot n° 601 en 2003, entretien avec Johnny Raducanu
2.
Jazz Hot n°587 de février 2002 entretien avec Teodora Enache
3. Le Sibiu Jazz Festival est le plus ancien festival de jazz de Roumanie. Sa première édition date de 1970 et avait eu lieu à Ploiesti. Il est le grand évènement jazz de l’année pour les amateurs.
4. Plusieurs pianistes roumains rencontrés évoqueront ce concours, pour eux le plus important dans le domaine du jazz et du piano.
5. cf. notre post-scriptum ci-dessous…


Michel Antonelli
photos de Christi Mitrea, Daniel Oprea by courtesy of Bucharest Jazz Festival

Le Green Hours 22 Club Jazz Cafe © Michel AntonelliPost Scriptum

Le Green Hours Jazz Cafe, un club de Jazz à Bucarest

Le Green Hours Jazz Cafe est un club en plein centre de la ville. C’est aussi un lieu de théâtre et il revendique le titre de «Théâtre Off» de Roumanie. Installé au sous sol d’un bâtiment ancien, il dispose a son entrée d’un beau patio, le tout associé à une activité de restaurant.
Le directeur artistique du club, Voicu Rădescu, joue un rôle essentiel dans la permanence de la diffusion du jazz dans cette grande ville. Les soutiens apportés par l’Etat ou la ville restent inexistants. Seule la recette peut payer les musiciens, et, en de rares occasions, avec le soutien d’institutions de pays étrangers, il peut élargir sa programmation. Il organise chaque année un petit festival, le Green Hours Jazz Fest. Cette année, c’était en mai, et il a pu présenter le duo franco-allemand Vincent Peirani et Michaël Wolny, le quartet italien de Caterina Palazzi ou encore le quartet isralien de Daniel Zamir…

L'affiche du concert de Mircea Tiberian Trio au Green Hours dans le cadre du Bucharest Jazz Festival © Michel Antonelli

Depuis 1994, il partage un batiment avec une association, le Groupe pour le Dialogue Social (sorte d’O.N.G), avec le siège du magazine Revistei 22 et la librairie Librariei Humanitas, le tout dans un système hérité de l’underground. Il propose aussi des soirées consacrées au blues, à la musique classique et à différents événements culturels. Parmi le grand nombre de musiciens accueillis, on compte des Roumains: Johnny R
ăducanu, Harry Tavitian, A.G. Weinberger, Lucian Ban, Ada Milea, Mircea Tiberian, Pedro Negrescu, i ORDACHE, Marius Popp, Cristian Soleanu, Ion Baciu Jr., Vlaicu Golcea, Electric Brother, Raul Kusak, Sorin Romanescu, Marta Hristea, Teodora Enache et venus d’autres pays: Jurg Solothurnmann (Suisse), Ferdi Schukking (Pays-Bas), Astillero (Mexique), Harold Rubin Quartet (Israel). C’est un lieu d’expression pour la jeune relève du jazz local:  Jazz Unit, Urma, Aievea, Kumm (Cluj), Slang, Blazzaj (Timisoara), East Village, Arthur Balogh, Maria Răducanu, etc.

Le club est aussi éditeur discographique et compte aujourd’hui une vingtaine de références: Jazz Unit Sextet-Changes live at Green Hours, Trei Parade/Bazar, George Baicea-Cinderella, Vlaicu Golcea & Marta Hristea-Lina Music for 1001 poems, Trigon-Glasul Pământului, Teodora Enache & Jean Stoian-Meaning of Blue, Ruxandra Zamfir-Being Green, Jazz Unit-Frow Now ON, Johnny Răducanu meets Teodora Enache-Jazz Behind the Carpathians, George Baicea-Trafic greu, Ada Milea-No mom’s Land, East Village-Non entropy, Martha Hristea & Vlaicu Golcea-Colinda noastra, East Village/Open Village-Live at Green Hours…

En dehors de l’accueil technique et du bar, l’équipe du Green Hours, pour le jazz, se limite à deux personnes.
MA

Green Hours Jazz Cafe: Calea Victoriei 120, Bucureşti, ROMANIA - http://greenhours.ro/
© Jazz Hot n° 677, automne 2016

Monterey, Californie, USA


Monterey Jazz Festival, 16-18 Septembre 2016



Bien que cela n’ait pas été le meilleur festival, dans l'ensemble, des récentes éditions d’une longue histoire, le Festival de jazz de Monterey 2016 -qui en est à sa 59e édition, un record- a été très bien articulé par l’admirable équilibre réalisé par son directeur artistique de longue date, le toujours attentif Tim Jackson. Dans les obligations d’un directeur de mettre sur pied le programme du festival chaque année, il convient d'aborder les multiples facettes de cette belle et déroutante chose qu’on appelle «jazz», de la vieille garde (par exemple, Quincy Jones, 83 ans) aux jeunes lions (voire très jeune, avec la «prise» de Joey Alexander, 13 ans, la sensation du piano qui draine les foules), du mainstream à l'avant-garde (comme dans le piano trio de Christian McBride, un contraste frappant avec le trio de l’aventureux pianiste Kris Davis, aux prises de risques systématiques) et avec toutes les nuances entre ces tendances.

Christian McBride Trio © Josef Woodard




Il fallait d’abord penser à la commande annuelle du festival qui varie énormément d'une année à l’autre. En 2016, le prestigieux spot a été inspiré par Wayne Shorter et sa captivante musique de chambre pour quartet «The Unfolding». Cela a été clairement le clou du Festival de Monterey 2016, une œuvre qui prend sa place dans le cadre des inventions orchestrales coloristes de Wayne Shorter, dont l’orchestre est par nature désordonné et explorateur, et pas toujours connecté aux muses –malgré ses grandes compositions astucieusement écrites– comme la belle et bien nommée «The Unfolding» (le dépliage), qui a, dans l’ensemble, mis en valeur son génie de la composition mêlé à des moments de roue libre impulsés dans l'instant.

Wayne Shorter, The Unfolding Project © Josef Woodard



Ce n’est pas un hasard si Tim Jackson, lui-même, a été brièvement sous le feu des projecteurs de la scène de l'arène principale cette année, pas seulement dans son rôle familier de maître de cérémonie, mais en tant que récipiendaire du prix George Wein, du nom du saint patron du jazz, encore actif dans les festivals. La récompense que lui ont remise un groupe de sympathisants et de représentants du festival, comprenant des fans du festival de longue date et ami Clint Eastwood, Quincy Jones et d'autres, est bien méritée. Tim Jackson est un inconditionnel du festival dont le travail est un modèle pour la façon dont les choses doivent être faites.

Comme cela arrive dans le paysage du jazz en général, une part de la musique la plus intrigante entendue ici n'a pas attiré nécessairement la grande foule. Le groupe de Billy Hart, l'un des plus passionnants dans le jazz d’aujourd’hui, se produisait dans une petite salle, au «Night Club». Mais le groupe du batteur, âgé aujourd’hui de 75 ans, enrichi par le très musical Mark Turner au saxophone et le virtuose longiligne Ethan Iverson au piano (échappé de son set avec son groupe The Bad Plus), repoussa les limites de la création tandis qu’il conservait un swing impérieux pour se propulser sur de nouvelles voies. Au «Coffee House», conçu comme la vitrine pour les trios avec piano, il était bon d'entendre le grisant Stanley Cowell rejouer après une longue semi-absence, et le Kris Davis trio –avec le remarquable Tom Rainey à la batterie et ses formes rythmiques changeantes– procurer certains des moments les plus stimulants et enrichissants du week-end.

Stanley Cowell Trio © Josef Woodard



L’attention du public a été attirée par deux grands chanteurs –Cécile McLorin-Salvant et Gregory Porter– dont on a, à juste titre, apprécié la trajectoire ascendante rapide dans le jazz dernièrement.

Pat Metheny est revenu au Festival de Monterey avec un orchestre à moitié renouvelé –la bassiste Linda Oh et le pianiste britannique, Gwilym Simcock, avec l’habituel Antonio Sanchez à la batterie– et un set basé sur un grand nombre de partitions déjà anciennes, à l'inverse de l’habituelle tactique du prolifique guitariste-compositeur de venir avec de nouveaux projets musicaux.

Quincy Jones était un pile électrique et une présence marquante de la fête du comté de Monterey tout le week-end, avec son cérémonial, son magnétisme et «ses orientations spirituelles» jusqu’à son big band en hommage à ses enregistrements des années 1960 (A & M Records), Walking in Space, Gula Matari, and Smackwater Jack. Un ensemble avec l’apprécié Hubert Laws, Christian McBride, le suprêmement mélodique maître de l’harmonica chromatique, Gregoire Maret, James Carter et la chanteuse invitée, Valerie Simpson, revisitant l’influente musique hybride jazz-soul de Quincy Jones, captant à la fois le charme intemporel et ses harmonies un peu statiques dans une ambiance rétro.

Joey Alexander © Josef Woodard


Mis à part le jeune phénomène, étonnamment virtuose, le jazzman mainstream Joey Alexander, à peine adolescent, la jeune garde comprenait également la dynamique et douée Elena Pinderhughes, à la flûte et au chant. En tant qu’accompagnatrice, Elena Pinderhughes a fait son chemin sur la scène du jazz en jouant avec Christian Scott, Kenny Barron, Stefon Harris et d'autres, mais elle possède aussi un impressionnant son progressif jazz/R&B pour faire son chemin, et nous avons pu l’entendre dans son set sur la scène du Garden Stage, et dans ses liens artistiques étroits avec son frère, l’impressionnant claviériste Samora Pinderhughes.


Elena Pinderhughes © Josef Woodard


D’un autre coin des talents des vingt et quelques années a surgi l'artiste soliste, autosuffisant et agile, le britannique Jacob Collier, qui a ébloui la foule avec son set de clôture du festival. Aidé par un système vidéo interactif élaboré, qui multiplie efficacement sa présence par des additions fantomatiques, le claviériste-guitariste-percussionniste-chanteur-athlète-perfectionniste a proposé de vertigineuses restitutions de Stevie Wonder: «Do Not You Worry 'Bout a Thing» et Gershwin «Fascinating Rhythm». Sensationnelle et techniquement poussée, la performance de Collier était prenante, même si un peu stérile. Maintenant, nous aimerions voir s'il joue bien avec les autres.

Officiellement, l'artiste en résidence était la très talentueuse batteur-compositrice-chef d'orchestre Teri Lyne Carrington, dont le Mosaic projet se jouait sur la scène principale, et qui a également joué avec le prometteur jeune Next Generation Big Band le dimanche après-midi.

Mais un autre artiste récurrent –il a beaucoup de casquettes ici– l’artiste-phare Joshua Redman, avait, comme son compagnon du Berkeley High School Ambrose Akinmusire, pour projet de revenir jouer ici dans l’orchestre de son lycée.
Joshua Redman, Still Dreaming Quartet © Josef Woodard

Cette année, Joshua Redman a dévoilé sa polyvalence innée –et sa récente tendance au jonglage– en mettant en place un set spirituel et peaufiné avec Bad Plus et son propre quartet. Joshua Redman, qui a produit un album fascinant et frais sur Nonesuch l’année dernière, est encore plus captivant avec son nouveau groupe, Still Dreaming. Cet orchestre, avec Joshua Redman, Brian Blade (dm), Ron Miles (cnt) et Scott Colley (b) est une lumineuse nouvelle-vieille équation, un «groupe hommage à un groupe hommage», comme Joshua Redman l’a dit au public. Ce groupe s’appelait auparavant Old et New Dreams, avec les anciens sidemen d’Ornette Coleman (Dewey Redman, Charlie Haden, Don Cherry et Ed Blackwell) rendant hommage à Ornette, sans Ornette, et apportant un nouveau son en chemin. Bien sûr, Dewey est le père de Joshua (le jeune saxophoniste n’a reconsidéré l'influence de son père que plus tard); Scott Colley était un protégé assidu de Charlie Haden; et Ron Miles, un grand fan de Don Cherry. Ensemble, les musiciens modernes prolongent l'héritage de Old and New Dreams, avec des rebondissements originaux, en renouvelant la «nouvelle» manière.

D'une certaine façon, Still Dreaming de Joshua Redman et «The Unfolding» de Wayne Shorter ont servi d’idéale et pratique métaphore de ce qu’est le Festival de Monterey à tous points de vue: c’est un tribut annuel à une musique profonde et multidimensionnelle, qui ajoute sa propre dimension au plaisir, actualisant la pile du jazz, contenu et contexte.


Josef Woodard
Traduction-adaptation Yves Sportis
Photos © Josef Woodard

© Jazz Hot n° 677, automne 2016
Alain Brunet, Luis Manserat, Pascal Bouterin, Jean Gros @ Michel-Laplace
Buis-les-Baronnies, Drôme


Parfum de Jazz, 15 au 27 août 2016



Il s'agit d'un festival qui est une alternative économique, sinon sécuritaire, aux grandes entreprises d’animation où le nombre de clients ou présents est l'objectif premier. Parfum de Jazz est une manifestation itinérante dont le budget est de 120 000 euros et qui fonctionne avec environ 50 bénévoles. Le but d'Alain Brunet, directeur artistique, est de tenter d'inculquer une base de l'histoire du genre auprès des jeunes (prix des places à 5 euros pour les moins de 25 ans!). But louable face à un constat que nous faisons tous, l'indifférence des moins de 50 ans à ce que l'on qualifie de jazz. Nous avons assisté aux concerts du 16 au 19 août.




Steeve Laffont © Michel Laplace


Le premier concert payant s'est tenu derrière la Mairie de Mollans-sur-Ouvèze. Au programme, Steeve Laffont en quartet pour illustrer la musique à Django. Un public de plus de 250 personnes (pas vraiment jeunes). Belle tenue artistique, avec un Steeve Laffont (bien connu des vétérans de Jazz in Marciac), guitariste originaire du Haut-Verney, toujours aussi virtuose notamment dans «Them There Eyes» (excellent solo de William Brunard, b), «Nuages» (co-soliste Jérôme
Brajtman, g), «All of Me», «Limehouse Blues», «Honeysuckle Rose» (solo en accords de Rudy Rabuffetti, g), «Aranjuez/Spain» (Brunard, très virtuose). Alain Brunet est venu se joindre au groupe en fin de concert, et l'alliage bugle et cordes swing fut du meilleur effet.

Les concerts suivants furent donnés à Buis-les-Baronnies, lieu central du festival. S'y tient un festival off, gratuit, en fin de matinée (11-12h) et en fin d'après-midi (18-19h), avec à l'affiche l'Akpé Motion (fusion: «Desert», avec solo construit en crescendo de Pascal Bouterin, dm; 18/08, «In a Silent Way») et le Parfum de Jazz All Stars (José Caparros, Tony Russo, tp, Daniel Barda, tb, Baby Clavel, as et le Magnétic Orchestra: solo de Russo, modèle Holton, dans «Do You Know What It Means» et son stop chorus dans «Take the ‘A’ Train», 18/08; son de bugle de José Caparros à la trompette Monette dans «Summertime», 19/08).

Alain Marquet, Irakli, Jean-Claude Onesta, Daniel-Barda © André Henrot


La soirée du 17 fut consacrée au maître, Louis Armstrong. D'abord un concert derrière le cinéma, Le Reg'Art, par les Louis Ambassadors. Dès le premier titre, «Atlanta Blues» (Handy), Irakli a montré, à 76 ans, une forme olympique sur la trompette (Selmer équilibrée de 1948). Ceux qui ont vu Louis Armstrong en concert (comme le signataire) ont été émus par cette évocation si fidèle; ceux qui ne l'ont jamais vu pouvaient imaginer ce qu'ils ont loupé. Irakli, avec décontraction et humour, a présenté chaque titre qui comme au temps du All Stars alterne des incontournables (le «Medley»!) et morceaux moins célèbres («Say It With a Kiss»), avec des «spécialités» pour chacun: «Somebody Loves Me» par Jacques Schneck (p), «Whispering» pour Philippe Plétan (b), «I Surrender Dear» par Alain Marquet (cl), «Stars Fell On Alabama» par Jean-Claude Onesta (tb), «Steak Face» et «Mop Mop» par Sylvain Glevarec (belle sonorité de batterie). Irakli est saisissant avec la sourdine straight (même modèle que celle de...Louis) («Rose de Picardie»). Daniel Barda (tb King modèle Silver Sonic) s'est joint aux Louis Ambassadors dans les cinq derniers titres dont «Way Down Yonder in New Orleans», «Do You Know What it Means to Miss New Orleans» (beau team Barda et Onesta!).

Puis au cinéma ce fut la projection d'un film qui dresse un tableau parfait du Paris perdu (que j'ai connu) avec un niveau d'expression musicale qu'on n'a pas su préserver (musique de Duke Ellington/Billy Strayhorn, orchestre d'Ellington avec Paul Gonsalves et Lawrence Brown, et deux titres avec Louis Armstrong en re-recording sur un orchestre de studio français comptant Roger Guérin, Gus Wallez, etc -les solistes doublant Sidney Poitier et Paul Newman étant ici Guy Lafitte et Billy Byers, tandis que Jimmy Gourley jouait dans la jam une partie écrite par Duke alors que l'on voir à l'écran Serge Reggiani)...ça m'a fichu le blues: Paris Blues de Martin Ritt (sorti en septembre 1961).

Fabien Mornet, Taofik Farah, Sarah Lenka, Manuel Marches, Camille Passeri © André Henrot


Le 18, il a été question, chose rare de nos jours, de Bessie Smith, artiste essentielle du blues-jazz. Il y a deux façons d'aborder un projet, soit s'imprégner de l'expressivité de l'artiste, soit de lui emprunter son répertoire (les deux approches réunies peuvent ne pas éviter le piège de la copie). C'est la seconde voie que Sarah Lenka a choisi, attachée au texte des chansons pour bâtir le scénario de son spectacle. Sauf peut-être un peu dans «After You've Gone» (bon arrangement pour Camille Passeri, tp), on n'entend pas l'art d'interpréter de Bessie Smith. Nous avons eu une musique très agréable, bien jouée, tendant vers le folk (avec Fabien Mornet, bj, dobro, Taofik Farah, g sèche, Manuel Marches, b) et la pop (le deuxième bis, «Radioactive» sonnait comme les reprises de Bessie Smith: «Do Your Duty», «It Won't Be You», «You've Got to Give Me Some», «On Revival Day», etc). Le public qui, dans l'ensemble ignore tout de Bessie Smith, fut enchanté.

Le 19, fut donné au théâtre Le Pallun, le spectacle Frank Sinatra for Ever du crooner Gead Mulheran (voc), né près de Manchester, avec les Brass Messengers de Dominique Rieux (tp), un mini big band qui sonne comme un grand avec Tony Amouroux, lead tp, Rémy Vidal, tb, Christophe Mouly, ts-fl, Thierry Ollé, p, Florent Hortel, g, Julien Duthu, b, André Neufert, dm, Pellegrin, arr. On connait l'amour de «The Voice» pour les big bands jazz (Count Basie) et pour les trompettistes (de Harry James, son premier employeur célèbre, à Harry Edison): nous n'avons pas été déçu! Gead Mulheran, baryton plus léger que Sinatra (baryton Martin; «Stranger in the Night») sait phraser comme lui («I Got You Under My Skin«-bon solo de Vidal). Les arrangements, exigents! (bravo Tony Amouroux!: «Time Goes By») sont intéressants (2 bugles dans «Moonlight in Vermont»; passage guitare+voix dans «La Mer»; alliage flh-tp harmon-fl-tb sourdine bol dans «Chicago Is»; «Les Feuilles Mortes» à quatre, voc, p, b, flh). Parmi les bons solistes: Thierry Ollé («What Now My Love»), Dominique Rieux («Fly Me to the Moon»), Rémy Vidal («Mack the Knife», «Lady is a Tramp»). Un niveau international salué par un public enthousiaste. Au total, souhaitons longue vie à ce festival!

Michel Laplace
Photos Michel Laplace et André Henrot

© Jazz Hot n° 677, automne 2016
Lorenzo Di Maio, Jean-Paul Estievenart, Cedric Raymond © Pierre Hembise



Rossignol-Tintigny, Belgique



Gaume Jazz Festival, 12-14 août 2016


La Gaume est à la Belgique ce que la Provence est à la France, et «le» Gaume est au jazz ce qu’Avignon est au théâtre. Depuis trente-deux ans, Jean-Pierre Bissot, son directeur-programmateur, garde la même image: un rendez-vous à dimension humaine avec des consécrations de jazzmen belges et des rencontres internationales peu courues. Sans œillères artistiques, on y vient pour des découvertes et pour la convivialité.
Cette année, pour la 32e édition, à mon grand regret, je n’ai pas pu me consacrer aux trois journées champêtres, me limitant aux concerts du vendredi sous chapiteau. Raté donc, les groupes de Nicole Johänntgen (sax), Elina Duni (voc), Pascal Schumacher (vib), Lionel Loueke (g), Jean-François Foliez (cl), Johan Dupont (p), Jérémy Dumont (p), Aka Moon et le Scarlatti Book, l’Orchestra Vivo de Garret List et le «Clair de la Lune» de Manu Hermia («Jazz For Kids»). 


Heureusement, vendredi, je n’ai pas raté la première prestation publique du quintet de Lorenzo Di Maio (g). L’album sort en septembre  mais un vent favorable me l’avait déjà fait découvrir en juillet (Igloo 273). Ne manquez pas de lire l’engouement qui est mien en le cherchant au sein de nos multiples chroniques de disques! Avec ces musiciens, j’ai retrouvé en live toutes les qualités découvertes à mes premières écoutes: richesse d’écriture, singularité des arrangements, unité et implication de tous. Les spectateurs, enthousiastes, ovationnèrent le groupe, le compositeur, le collectif.

Jacky Terrasson © Pierre Hembise



Je suis fan de Jacky Terrasson (p), et j’aime bien Stéphane Belmondo (tp, flh). Les voir réunis à Rossignol ne pouvait que me plaire. L’adjonction du musicien gnaoua Majid Bekas (oud, guembri, chant) me laissait plus dubitatif.
Le concert s’est ouvert par deux duos piano-trompette. Le pianiste appelle le trompettiste qui répond puis s’imbrique dans le discours. En symbiose ou en écho, avec force (Jacky) ou délicatesse (Stéphane), ils s’unissent et plaisent («All the Things You Are»). Dès le troisième thème, Majid Bekas rejoint les complices. Heureux de l’entourage il étonne par de très belles lignes à l’oud. On aimerait que ça dure! Au cours d’un quatrième morceau, Jacky Terrasson se démène, percute, évoque et déstructure «Summertime»; le musicien maghrébin suit avec goût. Vient un cinquième morceau et l’oud est abandonné pour le guembi: une sorte de guitare-basse africaine. Bekas chante, nasillard, et Belmondo pose la trompette pour jouer du coquillage. Suivent un long solo de guembi puis une valse de Michel Legrand joliment exposée en duo piano-bugle. Le huitième thème, au cours duquel Jacky Terrasson surprend, flamboyant, les choses vont se gâter lorsque Majid Bekas s’éternise en imprécations, psalmodiant sur une incessante ligne de basse répétitive. Lorsqu’il se met au likembé, la mesure est à son comble, le muezzin a remplacé le musicien, et la rencontre tourne franchement à l’aigre pour les oreilles des amateurs de jazz venus, ouverts aux rencontres… surprenantes! On ne peut pas tout aimer ni tout réussir. Le mérite de Jean-Pierre Bissot est d’essayer; le nôtre, est, parfois, de résister!


Jean-Marie Hacquier
Photos Pierre Hembise

© Jazz Hot n° 677, automne 2016
Maria João © Patrick Dalmace




Javea, Espagne



Xàbia Jazz, 6-8 août 2016




Le Festival est précédé par diverses manifestations parmi lesquelles un atelier pour les jeunes intitulé Juguem a fer jazz, (Jouons à faire du jazz). L’initiative est intéressante. On peut penser et espérer que dans cet espace, il s’agit de faire comprendre aux jeunes participants, par le jeu, ce qu’est le jazz. Le programme annonce en effet clairement que l’atelier vise à «éveiller la curiosité et la sensibilité des enfants pour le jazz», mais, à l’écoute des concerts du XVIe Xàbia Jazz, on est en droit de s’inquiéter…







Plaça de la Constitució, 
6 août. Nuit étoilée avec une belle brise. Le bar bien situé, en hauteur, face à la scène, avec bocadillos, cocas, tapas et cervezas.
 Mauvaise soirée pour le jazz. 
Deux formations espagnoles étaient invitées, Achromatic Project et St Fusion. Des musiciens (presque) tous très corrects, qui, sans aucun doute, s’investissent dans leur travail, mais pas un gramme de jazz. Un peu de tout, du classique, du rock, du brésilien et même un éventail de produits japonais pour St Fusion dont la vedette est la chanteuse et pianiste Satomi Marimoto. Il existe sans doute un public pour ce type de musique. Mais à l’affiche d’un Festival dit «de jazz», présenter de telles formations ne fait qu’entretenir la confusion dans l’esprit du public qui, à terme, peut penser que le jazz finalement c’est n’importe quoi pourvu qu’il y ait des instruments. Le festival pourrait se discréditer à vouloir emprunter cette voie.

John Abercrombie © Patrick Dalmace




Théoriquement, le niveau musical se haussait nettement pour la soirée du 7 août qui a mis à son menu le guitariste John Abercrombie accompagné de ses partenaires actuels, le pianiste Marc Copland, le batteur Joey Baron et le contrebassiste Drew Gress. Ils ont déjà écumé la côte (Barcelone, Peñiscola…) et, à l’exception de Joey, la pile électrique du groupe, semblent passablement émoussés et démotivés. John, l’expérimentateur infatigable, l’innovateur, a perdu de vue les racines du genre et, imperturbablement endormi, abandonne huit thèmes au public de Javea. Deux d’entre eux font un peu sens pour les amateurs de jazz et possèdent deux doigts de swing grâce à l’implication de Baron, le seul qui transmet un sentiment. Pour le reste on dans une sorte de musique de chambre et l’on peut se demander si Abercrombie s’est aperçu qu’il y avait presque 900 personnes devant lui.


Le jour suivant, le concert de clôture proposait la chanteuse portugaise Maria João, accompagnée par l’Orchestre de Jazz de Matosinhos. L’exceptionnelle voix de Maria, son enthousiasme contagieux, son dynamisme, sa présence sur scène sauve un peu la XVIe édition de Xàbia Jazz. Les dix-sept musiciens dirigés par Pedro Guedes sont d’excellents interprètes. Tout est écrit minutieusement et arrangé par le pianiste Carlos Azevedo. Les quelques soli offerts sont agréables à écouter. La plupart des thèmes proviennent du disque Amoras e Framboesas, enregistré par l’OJM et Maria. Ils s’inscrivent dans la musique portugaise, brésilienne, pop. Deux sont porteurs de valeurs du jazz «The Surrey With the Fringe on Top», chargé de swing pour lequel le public du festival répond avec chaleur. Devant la même ferveur des festivaliers, «Dancing in the Dark» est bien jazzifié par l’orchestre et Maria João.


 
L’an prochain, le XVII° Xàbia Jazz ne manquera sans doute pas de remettre le festival sur ses rails et le jazz au cœur de son programme.



Patrick Dalmace
Texte et photos

© Jazz Hot n° 677, automne 2016
Langourla, Côtes-d'Armor


Jazz in Langourla, 5-7 août 2016


Cette 21e édition de Jazz in Langourla poursuit inlassablement sa défense d’un festival 100 % jazz. Sans véritable thématique cette année, sinon celui d’un jazz sans postures, la programmation privilégie les coups de cœur de la directrice artistique Marie-Hélène Buron, assistée de Gildas Le Floch. Dans un cadre chaleureux, grâce à la qualité des musiciens invités, à l’accueil et à l’investissement des bénévoles sur place, cette édition est une réussite.

Comme chaque année, en dehors des groupes de jazz de Bretagne, invités à se produire vers 19h, la soirée se déroule en deux temps, avec une première partie à 20h, et une seconde à 22h dans le splendide Théâtre de Verdure, cette ancienne carrière réaménagée en salle de concerts en plein air.


Sylvain Luc © Mathieu Perez

Le 5 août, le lauréat du Tremplin Jazz in Langourla 2015, François Collet (g) et son trio composé de Denis Pitalua (b) et Fabien Blondet (dm), a ouvert la 21e édition du festival devant le Théâtre de Verdure. Il a interprété des titres de son premier album, EP.1, sorti en mars dernier. Dans la veine de John Scofield, le guitariste ne manque pas de talent. La performance est excellente. Le public a apprécié.
 
La première partie a été particulièrement raffinée avec le guitariste bayonnais Sylvain Luc. En solo, il a interprété des compositions originales, toutes superbes («Bleu tendre», «Ameskeri», «Langourla la») et deux standards («Nardis», «Yesterdays»). Chez Luc, tout est poésie. Tout est juste et délicat. Chaque titre n’en finit pas de se dérouler. Plutôt que d’impressionner par sa technique virtuose, le guitariste privilégie l’émotion. Seule elle parle.

Sweet Screamin’ Jones et Boney FieldsScreamin-Jones © Mathieu Perez




Changement de registre avec Sweet Screamin’ Jones et Boney Fields. L’altiste et chanteur Yannick Grimault, dit Sweet Screamin’ Jones, qui a parfaitement assimilé l’art des bluesmen, et son acolyte trompettiste de Chicago (tous deux bien connus des habitués du Caveau de La Huchette) en ont mis plein les yeux et les oreilles. Accompagné du brillant Pierre Le Bot (p), Philippe Dardelle (b) et Patrick Filleul (dm), le quintet nous fait passer de «The Way You Are» à «Place du Tertre» (Lagrène) dans un set très rodé et au swing survolté.





Trio Doria © Mathieu Perez



Le lendemain, vers 19h, une belle surprise nous attendait: le trio d’Eric Doria (g), avec Jeff Alluin (claviers) et Raphaël Chevé (dm). Dans la tradition des excellents trios à l’orgue, Doria a interprété des compositions originales («Thumb’s Up», «Little Kitty Cat Groove», «Amazone», «Corduroy»). Le tout, bien ficelé, ne manquait pas de groove.



Sarah Lenka © Mathieu Perez



Puis, retour aux sources avec Sarah Lenka (voc), en quintet qui a proposé sa relecture de Bessie Smith. Secondée par les excellents Fabien Mornet (banjo, dobro, voc), Taofik Farah (g, voc), Manu Marches (b, voc), Camille Passeri (tp, voc). La chanteuse, pétillante, a offert un set très swing. Pleine d’humour et de légèreté, elle raconte Bessie, en fait une femme d’aujourd’hui, avec ses histoires d’amour et ses coups durs. Elle s’approprie ce répertoire sans nostalgie. Le résultat, très frais, a donné parmi les meilleurs moments du festival.

Geraldine Laurent © Mathieu Perez




Changement de cap avec Géraldine Laurent, et son dernier album At Work («Odd Folk», «At Work», «An Overdue», «Room Number 3», «Epistrophy» de Monk). Accompagné des ultrasolides Paul Lay (p), Yoni Zelnik (b) et Donald Kontomanou (dm), l’altiste poursuit son aventure personnelle dans un jazz très contemporain, qui dialogue avec ses figures tutélaires, Sonny Rollins, Lee Konitz, Charlie Rouse. Son jeu est sincère, captivant et le climat, planant.





Le 7 août, la soirée débutait vers 19h avec les stagiaires de la master class de swing manouche. Cette année, ils suivaient les conseils du guitariste Nicky Elfrick, accompagnateur régulier de Tchavolo Schmitt. Les musiciens sont très jeunes et doués (Matteo, Gireg, Ivan). Le répertoire de Django, on le connaît bien, (« Blue Bossa », « I’ll See You In My Dreams », « Douce Ambiance ») et joué avec autant d’enthousiasme, on se régale.



Angelo Debarre © Mathieu Perez



Au Théâtre de Verdure, Angelo Debarre a assuré la première partie, accompagné du virtuose William Brunard (b) et de l’épatant Raangy Debarre (g). On connaît la prédilection de Marie-Hélène Buron pour les guitaristes. On se souvient du concert fameux de Boulou et Elios Ferré l’été dernier, aussi de l’épatant Daniel Givone avec Alma Sinti ou David Reinhardt avec son trio, lors d’éditions précédentes. Debarre prouve, comme toujours, qu’il n’est pas qu’un maître du swing manouche, mais un immense guitariste de jazz. Les racines présentes, sa curiosité, elle, vogue vers d’autres horizons. Par son élégance, sa sophistication et l’émotion de son jeu, Angelo Debarre est l’un de ces conteurs qui vous touchent au cœur.
Suivait le dernier concert de cette édition. Le pianiste Lorenzo Naccarato, avec Benjamin Naud (dm) et Adrien Rodriguez (b). Ce jeune groupe, sympathique, repose sur la personnalité de son leader qui présente ses compositions originales («Komet», «Shapes and Shadows», «Breccia», «Animal Locomotion», «From Now On», «Mirko Is Still Dancing», «Medicea Sidera»). Si Naccarato abuse des motifs obsédants, à la façon de Tigran Hamasyan, en moins aboutis, et nous bombarde de références intellos, inutiles, entre les titres pour justifier le sens de ses compositions, le set a été brillant. Le public a beaucoup apprécié.


Les jams au Narguilé © Mathieu Perez



Cette année, les jam sessions qui se sont tenues au bar Le Narguilé ont été particulièrement conviviales. Animées par les excellents Paddy (ts) et Manue Paumard (b) jusqu’au milieu de la nuit, les têtes d’affiche du festival –Sweet Screamin’ Jones, Boney Fields, Philippe Dardelle, Lorenzo Naccarato, Raangy Debarre, entre autres– sont venues jouer le bœuf avec les autres musiciens, amis, bénévoles.


Par les temps qui courent, entre un climat général peu serein et des festivals de jazz qui disparaissent brutalement, gageons que ce beau festival sera aussi soutenu l’année prochaine qu’il l’est aujourd’hui par les acteurs locaux et les festivaliers.



Mathieu Perez
Texte et photos


© Jazz Hot n° 677, automne 2016
Richard Galliano © Jérôme Partage


Ystad, Suède



Ystad Sweden Jazz Festival, 3-7 août 2016



7e édition pour le festival de jazz de Scannie, région du sud de la Suède, lequel a pris désormais son rythme de croisière et continue d’enregistrer une fréquentation chaque année en progrès. Le programme reste globalement de bonne tenue –même si le jazz straight ahead n’est pas la seule couleur– et toujours propice à la découverte de bons artistes, en particulier scandinaves. Le festival proposant jusqu’à neuf concerts sur une journée, des choix s’imposent naturellement mais permet à chacun, en fonction de ses goûts, de s’y retrouver. Par ailleurs, Ystad, ville natale du commissaire Wallander (pour les amateurs de polars), paraît aujourd’hui moins indifférente à l’événement, davantage signalé; on a même vu certains commerçants du centre-ville arborer le tee-shirt du festival. A l’inverse –et c’est donc particulièrement regrettable–, au restaurant de bord de mer Marinan, où se tient la jam nocturne depuis l’année dernière, on ressent une distance certaine avec le jazz: sur les trois soirées de jam, on a pu observer qu’une partie de la clientèle présente était là simplement pour boire (bruyamment), selon les habitudes du lieu, lequel ne s’était fendu d’ailleurs d’aucune communication particulière autour du festival et a même interrompu brutalement la dernière soirée alors que les musiciens n’avaient pas fini de jouer! Ajoutons à cela que, contrairement à l’année précédente, ces jam-sessions festivalières ne furent guère passionnantes, peu de tête d’affiche y ayant participé en dehors de Joachim Kühn (p) et de Cyrille Aimée (voc).




La soirée inaugurale du 3 août, selon l’habitude à l’Ystad Teater, était réservée aux sponsors, journalistes et fidèles du festival. Passés les habituels discours de remerciements de la part du président du festival, Thomas Lantz, et de son directeur artistique, Jan Lundgren, ainsi que l’introduction de l’invité d’honneur de l’édition 2016, Richard Galliano, la partie musicale a été assurée par un trio de chanteuses suédoises: Vivian Buczek, Hannah Svensson et Anne Pauline, soutenues par une bonne rythmique: Ewan Svensson (g, papa d’Hannah), Matthias Svensson (b, sans lien de famille avec les deux autres) et Cornelia Nilsson (dm). Vivian Buczek a davantage de personnalité; son «God Bless the Child», en hommage à Billie Holiday, accompagné d’un joli solo d’Ewan Svensson, était assez réussi. Malgré de bonnes interventions, Hannah Svensson n’a pas convaincu sur une composition de son cru, «For You», ballade pop un peu fade. Quant à Anne Pauline, elle est sympathique, mais transparente… Pour autant, les interprétations en trio étaient plaisantes: «You Don’t Know What Love Is», «Sophisticated Lady», entre autres.
A 22h, la tradition, initiée en 2012, de faire jouer un trompettiste en haut du clocher de l’église Ste Marie a été respectée, Paolo Fresu ayant été chargé de quatre solos à faire retentir aux quatre coins cardinaux. Après quoi, le Sarde était au centre d’un concert donné au monastère d’Ystad dans le cadre de l’exposition «Archeomusica» (une belle exposition sur les instruments de musique de l’Antiquité, en Grèce, en Egypte, dans l’Empire romain et en Scandinavie, visible jusqu’au 8 janvier 2017). Fresu y était entouré de Daniele di Bonaventura (bandonéon)  et de l’Ensemble Mare Balticum: une rencontre entre musique médiévale et expression contemporaine non sans charme.

Marlene VerPlanck © Jérôme Partage

C’est donc le 4 août que démarrait vraiment le festival. Les concerts de 11h, dans la cour historique (XVIe siècle) de Per Helsas Gård, sont ceux les plus tournés vers la tradition. Ce matin-là, c’était Marlene VerPlanck (voc) qui inaugurait la journée, flanquée d’une très bonne rythmique britannique (John Pearce, p, Paul Morgan, b, Bobby Worth, dm), qui la suit habituellement quand elle tourne en Europe. A 82 ans, la chanteuse du New Jersey reste dynamique, même si la voix a les accents de la vieillesse. Après une vingtaine d’années de travail en studios, en collaboration avec son mari Bobby VerPlanck (tb, décédé en 2009), Marlene VerPlanck a relancé sa carrière à la fin des années soixante-dix. Elle est aujourd’hui heureuse d’être sur scène, et son plaisir est communicatif. Passant en revue les standards («So Easy to Love», «Speak Low», «But not for Me»…), elle a évoqué l’un de ses modèles, Peggy Lee, donnant un récital plaisant.

A 15h, au Hos Morten Café (autre cour extérieure fort agréable), Per-Arne Tollbom (dm) présentait son quintet suédois, Kind of New, où se distingue un bon trompettiste, Anders Bergcrantz. Si le groupe swingue sous l’impulsion post-bop de son leader, la prestation est restée inégale par le manque d’inspiration du guitariste (Anders Chico Lindvall, cherchant des effets psychédéliques) et du ténor (Anders Nyvall). Dommage.

A 17h, Richard Galliano (acc) se produisait en solo dans l’église Ste Marie. L’invité d’honneur du festival a aligné ses succès («New York Tango», «Tango pour Claude») ainsi que quelques thèmes bien connus du grand public, comme la musique du fil Le Parrain de Nino Rota ou «Imagine» de John Lennon. Un concert très populaire dans sa thématique, sa manière, et qui n’a pas manqué de plaire.

LaGaylia Frazier © Jérôme Partage
A 20h, dans un lieu encore inédit pour ce festival, le dancing du Surbrunnsparken (un parc au nord du centre-ville), nous avons fait la découverte de LaGayla Frazier, chanteuse de soul originaire de Miami et installée en Suède depuis quinze ans. Portée par l’excellent Bohuslän Big Band (une institution, puisqu’il était, à l’origine, au XIXe siècle, un orchestre militaire), l’Américaine a donné un show détonnant, entre jazz et musique populaire américaine. Dotée d’une voix à la puissance maîtrisée et d’une énergie scénique décoiffante, la rencontre avec la grosse machine à swing a fait merveille. On retiendra notamment un «Night in Tunisia» à la sauce soul ou encore une reprise de Stevie Wonder, «Higher Ground», proprement épatante.  Et même sur une ballade suédoise donnée en rappel, LaGayla Frazier a su garder tout son groove. Une vraie nature! Un seul regret: que les organisateurs n’aient pas pensé à laisser un espace libre pour la danse (ce qui s’imposait pourtant dans un dancing!) ce qui aurait ajouté au plaisir du public, chauffé à blanc.

Le dernier concert du jour se tenait à 23h au théâtre avec une nouvelle édition du projet Mare Nostrum (qui a fait l’objet d’un album chez ACT) réunissant Jan Lundgren (p), Richard Galliano et Paolo Fresu. Rien de très neuf sous le soleil de la Méditerranée: chacun des trois musiciens a apporté ses propres compositions dans le prolongement du concert présenté à Ystad en 2012. Il est à noter que c’est le Suédois qui en rabat aux deux Méridionaux question jazz: lui seul swingue par intermittence et laisse échapper quelques accents blues. Mais on a globalement affaire à une plaisante musique du monde, légèrement jazzy ou folky selon les moments, et très bien servie.

Svend-Asmussen et le quintet de Jacob Fisher © Jérôme Partage

Le 5 août, la cour du Per Helsas Gård fut le théâtre d’une scène émouvante. Un épatant quintet suédo-danois, emmené par l’excellent Jacob Fisher (g), entouré de Bjarke Falgren (vln), Gunnar Lidberg (vln), Matthias Petri (b) et Andreas Svendsen (dm) rendait hommage à une grande figure du jazz danois (et scandinave), le violoniste Svend Asmussen qui a fêté ses 100 ans le 28 février dernier. Asmussen a joué et enregistré avec tous les grands de son époque: Django, Stéphane Grappelli, Duke Ellington, Stuff Smith, etc. Son compatriote Jacob Fisher, qui l’a accompagné pendant quinze ans, était donc tout désigné pour ce tribute concert, de même que le Suédois Gunnar Lidberg (86 ans), une de ses émules. La surprise fut générale quand le Maître fit son apparition au tout début du concert. En fauteuil roulant, mais visiblement en bonne santé et heureux d’être là, on l’a installé devant la scène. La musique convoquée fut celle de Django et Stéphane Grappelli («Nuages»), mais aussi de Stuff Smith («Timmy Rosenkrantz Blues»), servie par un Fisher d’une invariable finesse. Le dialogue des violons fut également réjouissant, avec notamment un «When You’re Smiling» très swing. Puis Ligberg s’est adressé à Asmussen. Si la langue nous était étrangère, on devinait l’amitié et la reconnaissance que témoignait le plus jeune à son aîné.
Joe Lovano © Jérôme Partage

Les jeunes groupes scandinaves étaient programmés l’après-midi. Pour le concert de 20h au théâtre, Joe Lovano (ts) était l’invité du Bohuslän Big Band qu’on avait déjà pu apprécier la veille. Mais le contexte était là bien différent: il s’agissait de reprendre le répertoire du ténor américain, compositions personnelles ou titres marquant enregistrés au cours de sa carrière. Ce n’est pas la première fois que Lovano se frotte à un big band européen (Brussels Jazz Orchestra, WDR Big Band); il semble goûter l’exercice. Si le Bohuslän Big Band est l’un des très bons orchestres de jazz en Europe, il lui manque quelques solistes de caractère pour sortir du lot. D’où, sans doute, la bonne idée de Jan Lundgren de le programmer avec des guests à la forte personnalité: en effet, Lovano apportant sa puissance et sa mélodicité au big band, le concert fut un régal dont on retiendra en particulier une composition très swinguante «Bird’s Eye View», une très jolie version de «Duke Ellington’s Sound of Love» et une évocation de Caruso, auquel Lovano a consacré un album en 2002, avec deux originaux: «The Streets of Naples» (pour laquelle le pianiste, Tommy Kotter, a pris l’accordéon) et «Viva Caruso».

Le concert suivant, à 23h, consacrait le retour à Ystad de Hugh Masekela (flh, voc), qui était l’invité d’honneur de l’édition 2013. Si au bugle Masekela s’exprime dans un idiome bop, ses interventions vocales (nettement plus présentes), comme sa formation (composée de musiciens sud-africains) s’inscrivent dans une musique africaine électrifiée, mêlée de pop et de funk. Les rythmes très dansants, sur lesquels Masekela a fait son numéro de cabotinage, ont enthousiasmé le public. Tant pis pour le jazz…



Le 6 août, à 11h, la scène du Per Helsas Gård nous réservait une nouvelle découverte: la jeune Danoise Kathrine Windfeld (p) et son big band Aircraft, formation dont les membres  –scandinaves et polonais– doivent, pour la plupart, avoir autour de 30 ans. Le  répertoire présenté était constitué de morceaux originaux, bien arrangés, dans l’esprit Kenny Clarke–Francy Boland Big Band (même si ça ne swingue pas autant) et où l’on retrouve aussi l’influence de Dave Holland. Une bonne formation.

A 15h, au cinéma Scala, se produisait le quartet de Filip Jers (hca) pour un concert supplémentaire, celui prévu à 18h30 étant complet. On ne doute pas de l’intérêt du public suédois pour cette formation qui explore la musique folk de son pays (d’ailleurs sans chercher de lien artificiel avec le jazz). Mais pour les étrangers, l’intérêt de ce groupe est tout relatif.

Franco D'Andrea © Jérôme Partage

A 17h, au théâtre, Franco D’Andrea (p) avec Mauro Ottolini (tp) et Daniele D’Agaro (cl) présentait un projet singulier: la musique du trio accompagnant la présentation d’une série de photos de Pino Ninfa portant sur l’Afrique du Sud. Les compositions délicates du pianiste créèrent des atmosphères tantôt sombres (en jouant sur les notes graves), tantôt mélancoliques (à l’évocation des victimes de l’apartheid) ou plus joyeuses devant des scènes de fête et de danse. Jouant avec les ponts culturels, en interprétant «Basin Street Blues» et «St Louis Blues», le trio donnait l’impression que les scènes photographiées provenaient de New Orleans (en particulier à l’église). Une expérience intéressante. 

A 20h, l’un des pères du «smooth jazz» (ce courant dérivé du jazz-rock qui connaît un grand succès commercial aux Etats-Unis), Bob James (p) montait sur la scène du théâtre avec son quartet: Perry Hugues (elg), Carlitos Del Puero (elb) et Bill Kilson (dm). Ouvrant le concert sur un bon blues, sur lequel Hugues a pu démontrer ses qualités, le quartet s’est rapidement orienté vers un traitement «easy listening» des standards: toucher de piano très «variétés», rythmes binaires. Assez logiquement donc, on eut aussi droit à une reprise pop («Downtown», le tube de Petula Clark). Bob James pratique ainsi un jazz aseptisé, sans consistance, formaté pour le robinet radiophonique.

A 23h, Jan Lundgren donnait son second concert, dans la même formule que celui donné en 2015 avec Mathias Svensson et un quatuor à cordes; lequel a fait l’objet d’un enregistrement récemment paru chez ACT, The Ystad Concert. Centrée sur un hommage au pianiste Jan Johansson (1931-1968), la rencontre entre jazz, folk suédois et musique classique, a de nouveau fonctionné. On peut se reporter au compte-rendu de l’année précédente pour en apprécier la teneur, tout en regrettant que le pianiste et programmateur ait manqué de se renouveler cette année pour cause d’actualité discographique.



Martin Taylor-Ulf Wakenius © Jérôme Partage


Le 7 août, dernier jour du festival, un bon duo de sax se trouvait à 11h à Per Helsas Gård: Bernt Rosengren (ts) et la Danoise Christina von Bülow (as). Le premier, qui au tout début de sa carrière s’est produit au festival de Newport (1959) a joué avec George Russell, Don Cherry, Horace Parlan. La seconde, fille d’un guitariste de jazz, a notamment étudié et joué avec Lee Konitz, pris quelques cours avec Stan Getz, et enregistré avec Horace Parlan. Si les interventions de Rosengren furent les plus marquantes, le duo (soutenu par la rythmique du ténor) a donné à entendre un excellent bop.

A 13h, à l’hôtel Ystad Saltsjöbad, s’est tenu sans doute le meilleur concert du festival: Martin Taylor en duo avec Ulf Wakenius. Complices et emplis d’humour, les deux guitaristes ont évoqué Stéphane Grappelli («Two for the Road») ainsi que Barney Kessel («Blues for a Playboy»). Jouant également en solo à tour de rôle (Taylor sur «They Can’t Take That Away From Me», Wakenius sur un superbe medley brésilien), les compères ont en outre mis en valeur quelques belles compositions de Martin Taylor: «Last Train to Hauteville» ou encore, pour le rappel, un clin d’œil aux Antilles, «Down at Cocomo’s». Du très beau jazz.

A 15h, au Hos Morten Café, une énième rencontre entre jazz, pop et folk suédois nous attendait avec le quintet d’Iris Bergcrantz, surtout remarquable pour le bon trompettiste déjà en vue sur cette même scène trois jours plus tôt: Anders Bergcrantz.

A 17h, au théâtre, Oddjob, le quintet animé par Goran Kajfes (tp, perc) rendait hommage à Bengt-Arne Wallin, autre figure du jazz suédois ayant puisé dans le folklore national (voir nos «Tears» du 23/11/15), parrain du festival, lequel aurait dû fêter cette année le 90e anniversaire. Cinquante ans après Wallin, Oddjob réinterprétait à son tour l’imaginaire musical suédois par le filtre du jazz. Vingt-cinq ans de pratique commune de la musique ont donné au groupe une évidente cohésion: Per Ruskträsk-Johansson (s, bcl) est l’alter-ego du leader, tandis que la rythmique (Peter Forss, b, Janne Robertsson, dm) est emmenée par l’excellent Daniel Karlsson (p). Et c’est tout le talent Kajfes d’être arrivé, à partir de cette matière, à produire du véritable jazz, aux accents free et à flux tendu.

A 22h, au théâtre, c’est Avishai Cohen (b, voc) qui a conclu l’édition 2016 du festival d’Ystad, avec son trio (Omri Mor, p, Daniel Dor, dm). Attendu comme l’un des must de la semaine, le concert de l’Israélien s’est révélé, dans l’esprit, plus proche des «musiques actuelles», tel qu’on les pratique en Europe, que du jazz. Dépourvue de swing, enfermée dans des boucles répétitives, la musique du contrebassiste a l’aridité du désert du Néguev. Elle a séduit le public scandinave, il est vrai déjà habitué au désert de glace.

Le final fut réchauffé par des derniers instants comme toujours chaleureux, partagés avec la belle équipe de bénévoles du festival. Rendez-vous du 2 au 6 août 2017!


Jérôme Partage
Texte et photos

© Jazz Hot n° 677, automne 2016

Ospedaletti, Italie


Jazz sotto le Stelle, 3-5 août 2016


Le drame épouvantable qui a frappé Nice le 14 juillet dernier rendait impensable le maintien du Nice Jazz Festival. La vie, en particulier celle de la musique, a repris peu à peu sur la Côte-d'Azur et sur la Riviera italienne; les amateurs de jazz comptaient sur  les «petits» festivals de la région pour épancher leur soif de swing et d’improvisations. Leurs attentes furent comblées par une programmation de ces petites organisations proposant des affiches originales. Parmi celles-ci, nous faisons un arrêt comme chaque année à Ospedaletti, pour le Jazz sotto le stelle que concocte, avec son équipe, notre excellent ami et photographe, Umberto Germinale. En pensant à Chet Baker, Umberto avait sous-titré cette 13e Edition de Jazz sotto le Stelle «I remember you», mais ce  fil conducteur avait assez de souplesse pour permettre aussi quelques écarts.


West Project Orchestra © G. Cardone by courtesy of Jazz sotto le stelle

Ainsi, le mercredi 3 août, le West Project Orchestra, orchestre de 18 musiciens italiens, pros et semi-pros dirigés par le guitariste Riccardo Anfosso, se proposait de reprendre le répertoire du Liberation Orchestra de Charlie Haden sur les arrangements de Carla Bley, dans son aspect le plus militant: les chants révolutionnaires. Légères ou austères, les partitions originales laissent  aux solistes des moments  d’improvisations généreuses dont Alberto Mandarini  (tp), «guest star de l’orchestre», prend avec un grand talent, la plus grande part.

Mike Melillo Trio © Umberto Germinale

Le jeudi 4 août se produisait Evidence, le trio de Mike Melillo (p), Elio Tatti (b) et Gianpaolo Ascolese (dm), qui, on l’aura deviné, se consacrait à la relecture inspirée et très originale des thèmes de Thelonious Monk. Une entreprise périlleuse, parfaitement réussie, avec toujours ce toucher si percussif, ce swing et cette intensité si fidèles aux originaux. Mike Melillo est à n'en pas douter l'un des plus authentiques représentants de cet art incomparable du piano jazz qui de Bud Powell à Thelonious Monk a peu d'équivalant en intensité, en tension. Du grand Art et l'événement de ce festival! We like Mike…


Paolo Fresu Devil Quartet © G Cardone by courtesy of Jazz sotto le stelle

Le vendredi 5 août, Paolo Fresu, (grand admirateur de Chet Baker s’il en est) avec son Devil Quartet composé de Bebo Ferra (g), Paolino Dalla Porta (b) et Stefano «Brushman» Bagnoli (dm), présentait une des dernières facettes de son œuvre personnelle si prolifique. Cohésion parfaite de l’ensemble (plusieurs  disques et tournées ont été réalisés dans cette configuration). Et si, pendant la balance, les musiciens esquissèrent les standards, le concert ne donna à entendre que des compositions originales, pour la plupart inédites. Comme un tour de chauffe avant un nouvel enregistrement…

Bien dans l'esprit du jazz, Jazz sotto le Stelle creuse avec modestie, et beaucoup d'intégrité, un sillon qui fabrique la mémoire du jazz, celle qui dure.

Daniel Chauvet
Photos G. Gardone et Umberto Germinale by courtesy

© Jazz Hot n° 677, automne 2016
Royan, Charente-Maritime


Jazz Transat, 2, 9, 16, 23, 30 août 2016



Avec en arrière-plan la mer, les carrelets et les dernières lumières du soleil couchant, le Jazz Transat a offert chaque mardi soir d’août un concert de jazz en plein air, gratuit, sous le kiosque surplombant la plage de Pontaillac. Un public dense a pu successivement écouter Julie Morillon, Didier Conchon, le crooner Pablo Compos, Antoine Hervier et Christian Escoudé ainsi que le Good Life Quartet. 
Jazz Hot a choisi d’écouter le guitariste Christian Escoudé et le trio d'Antoine Hervier
, le 23, et le Good Life Quartet, avec le batteur Jean-Pierre Derouard et le tubiste Fred Dupin, le 30.




Antoine Hervier, Laurent Vanhee, Rudy Bonin, Christian Escoudé © Patrick Dalmace



Christian Escoudé était l’invité du pianiste Antoine Hervier et de son trio, Laurent Vanhee, contrebasse –excellent– et Rudy Bonin, une figure locale de la batterie. Après un thème en trio, Christian Escoudé est entré sur scène avec son indicatif, «Take Five», court mais bien enlevé. Le guitariste a choisi, plutôt que d’interpréter ses compositions ou celles de jazzmen actuels, de renouer avec les œuvres qui l’ont accompagné lors de ses premiers pas dans le jazz. On a donc compris qu’on aurait une soirée de standards, ce qui n’a pas manqué de ravir le public –pas trop jeune!–, et ne fait pas de mal dans une période où le mot jazz recouvre tout et n’importe quoi. Le plat de résistance débute avec «Four on Six», une historique composition d’un de ses maîtres, Wes Montgomery, que Christian Escoudé a parfaitement assimilé. Le guitariste enchaîne avec une pièce de son autre mentor, Django Reinhardt, «Hungaria». L’originalité du jeu reste dans l’esprit du Gitan. Un autre grand standard suit, «April in Paris». Escoudé rappelle que le thème figure dans Bird, le film de Clint Eastwood sur Charlie Parker. La chanson française est aussi à l’honneur avec tout d’abord la jolie valse «Sous le ciel de Paris» et une magnifique version personnelle, jouée en solo, de «La Vie en rose».
 Le swing, au centre de la plupart des thèmes, monte en puissance sur «Just One of Those Things». Django revient avec l’incontournable «Nuages», qui emballe le public, et « Blues for Ike ». C’est banal de le répéter, mais existe-t-il un meilleur disciple de Reinhardt que Christian Escoudé? 
Pour le rappel, celui-ci et ses partenaires ont choisi «Moon River», une mélodie simple adaptée à la voix d’Audrey Hepburn, qui sans être véritablement chanteuse,  l’interprète dans le film Diamants sur canapé, mais dont Mancini, son compositeur, a fait un succès devenu un standard. 
Au final, cette quatrième soirée de Jazz Transat a permis aux amateurs de jazz mais aussi, étant donné le répertoire, à un public plus large, de vivre un beau moment, favorisé par une superbe météo.

Jean-Pierre Derouard © Patrick Dalmace




La dernière soirée de la saison et du Jazz Transat a été marquée par une exceptionnelle polémique dans le public, les uns se plaignant que «la Ville» ne mettait pas assez de chaises, les autres répliquant que ça s’appelait Jazz Transat, et qu’il fallait donc apporter son fauteuil de camping, et tous de s’en prendre à ceux qui, debout, les empêchaient d’apprécier le concert. Mais parlons musique! Apprécions d’abord les paroles d’introduction de Rudy Bonin rendant hommage à Rudy Van Gelder, décédé quelques jours auparavant. Nouvelle nuit axée sur les standards. Le Good Life Quartet, formation initiée par Fred Dupin et Rudy Bonin, qui, pour cette fois, va laisser sa place à Jean-Pierre Derouard, met à l’honneur les crooners, Sinatra et Nat King Cole principalement, auxquels redonne vie la voix de François-Marie Moreau, par ailleurs brillant instrumentiste que l’on a pu écouter au ténor, soprano, baryton, à la flûte et clarinette basse au fil des thèmes. Même si la voix de
François-Marie Moreau n’est pas réellement celle d’un crooner, les interprétations sont belles. Avec lui, le pétillant et dynamique F. Mazurier (clav) et deux maîtres du jazz, Jean-Pierre Derouard, excellent tout au long de la prestation et, tout aussi parfait, Fred Dupin (tuba) prenant admirablement la place d’une contrebasse. C’est «Fly Me to the Moon» qui lance le concert et, déjà, on sent battre le swing propulsé par Derouard. Suivent «Call Me Irresponsible», «A Foggy Day», avec un beau solo au soprano. Les standards défilent: «Cry Me a River», «Come Fly With Me»… avec de bons moments à la clarinette basse, à la flûte, et toujours un soutien sans faille de tous les partenaires. Les hommages se succèdent. Pour Nat, «I Wish You Love », pour Frank, «Beyond the Sea»… On apprécie un très beau «All of Me». Les soli de Derouard et Dupin déclenchent un tonnerre d’applaudissements! Après un rappel ovationné, le Jazz Transat, soigné par la météo tout au long des soirées qu’il a égrainé, s’achève de la plus sympathique façon.
Patrick Dalmace
Texte et photos

© Jazz Hot n° 677, automne 2016
Pertuis, Vaucluse


Jazz à Pertuis-Festival Big Band, 1er au 6 août 2016

Le Big Band de Pertuis, dir. Léandre Grau, ouvre traditionnellement le festival © Marcel Morello by courtesy of Jazz à Pertuis

La 18e édition de ce festival, dont le bon esprit jazz ne se dément pas, innove quelque peu dans son titre, puisque nous voyons apparaître l’appellation «Jazz à Pertuis», avec en sous-titre le rappel de la spécialité du lieu: les big bands. Gageons qu’il s’agit là de donner un non plus direct car plus court que l’ancien. De fait, aucun changement dans l’organisation, l’esthétique et l’esprit, et cela fait du bien de retrouver, année après année, un festival très convivial qui respecte son identité jazz en respectant la musique qu’il propose (du jazz), la thématique qu’il a choisie (les big bands) et pour un succès public toujours constant, un public qui se forme d’année en année grâce au professeur Léandre Grau. Au demeurant, et malgré la modestie naturelle de Léandre, un enseignant à la Pagnol (La gloire de mon père), le festival est devenu un événement mondial jazzique quasi-unique. La qualité en jazz n’est pas une affaire de quantité ni d’accumulation de stars, mais d’esthétique, de culture, d'esprit, de dimension humaine et de conviction.



Tartôprunes © Ellen Bertet

Le 1er août, la traditionnelle ouverture par le Big Band de Pertuis sur la grande scène, est savamment orchestrée par son bras juvénile en première partie, les Tartôprunes, émanation partielle de la grande formation, réunissant les plus jeunes. «Jeunes» ne signifie pas ici approximatifs. Cela fait plusieurs années que cette formation ouvre le festival, et la jeune classe des musiciens de Pertuis et des alentours bouge mais ne faiblit pas, et rend parfaitement justice à l’esprit du festival. Le directeur musical en est Romain Morello, brillant tromboniste et soliste du Big Band de Pertuis entre autres, et on retrouve également plusieurs musiciens du big band. L’esprit est ludique, modeste et complice avec un public très populaire, au vrai sens du terme, on ne s’en étonnera pas pour ce festival sans grosses têtes.
Le répertoire propose du jazz (Mingus par exemple, mais aussi des parties néo-orléanaises, Miles Davis, etc.), mais aussi de la musique populaire jazzée, « plaisantée », piratée avec beaucoup d’humour. Le thème de 2016 étant autour de la sécurité, le groupe avait d’ailleurs choisi de se déguiser en pirates surveillant l’horizon, avec perruques, costumes et accessoires (sabre gonflable, brassards de sécurité, etc.), allusion non voilée (c’est déjà ça) à l’opération vigipirate (vigie et pirates). L’humour est donc au rendez-vous malgré la période. Brassens, dont le collège qui accueille le festival porte le nom, est au rendez-vous.
Dans une cour pleine à craquer (plus de 1000 personnes, assises, debout, couchées…), ça rigole, ça swingue, ça chante et ça danse (les enfants surtout), avant que le groupe, qui ne se présente que par les prénoms, comme certains des big bands –Philippe (g), Clément (b), Alex (b, le MC à l’humour léger), Romain (tb, dir), Bastien (bon chanteur, voc, g), Valentin (tp, voc), Ezequiel (bon ts), la belle Caro’ (clav), Maxime (dm), Arno (as)–  amène tout ce public, dans un rappel où alternent Miles (clapping) et esprit new orleans dans un défilé vers la grande scène et le second concert. Une bonne entrée en matière qui montrent « qu’aux âmes bien nées, la valeur n’attend pas le nombre des années » et qu’on peut être jeunes et déjà avoir du métier.

Big Band de Pertuis-Alice Martinez © Ellen Bertet


Le concert du Big Band de Pertuis, introduit par le parrain légendaire du festival de Big Band de Pertuis, le grand et fidèle Gérard Badini, plein d’humour avec sa voix cassée de bluesman, se déroule en deux parties, sur la grande scène. Toujours aussi généreux (près de 2h de musique), le Big Band de Pertuis renouvelle d’année en année son répertoire. Léandre Grau dit que «c’est pour ne pas lasser…». La vérité, pour ce pédagogue amateur de big band, est qu’il aime le travail et la musique, le jazz, et qu’il veut jouer tout type de répertoire un jour ou l’autre. Le choix est aussi fait de la variété des compositions: on passe ainsi de «Lulu Left Town» de Mark Taylor à Lennon/McCartney, une composition des Beatles sortie tout droit de l’esprit du Basie Beatle Bag, album célèbre du Count, dont le big band de Léandre Grau s’inspire à n’en pas douter. «Between the Devil and the Deep Blue Sky» (Koehler et Arlen), «Daahoud» (Clifford Brown) sont l’occasion de re-découvrir l’excellente Alice Martinez (voc) à qui ce big band convient tout à fait. Dans le seconde partie, parmi beaucoup de thèmes comme «Moment’s Notice» (Coltrane), «The Very Thought of You», «I Thought of You», «Bolivia», «If I Were a Bell », etc., on retiendra les bons ensembles, une écriture classique et l’intervention de solistes inspirés au premier rang desquels on retrouve Alice Martinez (voc), Lionel Aymes (tp), Romain Morello (tb), Christophe Allemand (ts), Maxime Briard (dm)… Une belle soirée de plus pour ce big band exemplaire de la cohérence culturelle profonde de ses instigateurs, car le festival est le point d’orgue annuel d'un travail qui ne s'arrête jamais, et qui va au-delà de la seule école de musique pour générer dans cette petite ville un engouement sincère et largement partagé par la population dans toute sa diversité.


Mariannick Saint-Céran © Marcel Morello by courtesy of Jazz à PertuisLe 2 août, c’est Marseille qui est invitée à Pertuis, avec le Phocean Jazz Orchestra de Thierry Amiot, un autre prof’ du Conservatoire de Marseille venu avec sa classe de jazz, et, en première partie, une habituée de Pertuis, la talentueuse et dynamique Mariannick Saint-Céran (voc) qui rend un hommage original et profond à Nina Simone qui passa une part de sa vie non loin de là, en Provence. Ce «We Want Nina» est savamment préparé pour évoquer toutes la facettes de la légendaire artiste, car Nina Simone, comme tous les grands artistes, a d’abord fait du Nina de tout ce qu’elle a abordé, le jazz et le blues entremêlé bien entendu, mais aussi la variété, les standards, la chanson. Nina a été une artiste profonde, engagée sans avoir besoin de le dire comme l’est la grande musique afro-américaine, par essence. Le répertoire retenu par Mariannick est bien équilibré pour témoigner de cette œuvre, et la voix elle-même et l’expression de la chanteuse se prêtent parfaitement à cet hommage, sans faiblesse avec le nécessaire respect pour Nina, une Diva, pour le plaisir d’un public toujours aussi nombreux et attentif. «It Ain’t Necessarily So» (Gershwin), «Love Me or Leave Me» (Donaldson-Kahn), «Be My Husband» (Nina Simone), un duo voix-batterie magique, «Old Jim Crow» (Nina Simone), «Work Song» (Nat Adderley), «For Four Women» (Nina Simone), «My Baby Just Cares for Me» (Donaldson-Kahn), «Black, Young and Gifted», etc., ont évidemment débouché sur un rappel mérité. Mariannick Saint-Céran était bien entouré de Laurent Elbaz (clav-org), Lamine Diagne (ts), Cedric Bec (dm) et de Marc Campo (g) qui est un excellent guitariste de blues dans «Old Jim Crow», dans la tradition électrique dénuée de ses extensions rock, ce qui est rare à trouver en dehors de la tradition américaine.



La seconde partie, à 21h30, comme toujours décomposée en deux sets, présentait donc le Phocean Jazz Orchestra (cf. la formation en fin de compte rendu) mêlant des élèves et des prof’s du Conservatoire de Marseille, des anciens pas très âgés, dont l’excellent bassiste, Franck Blanchard, à l’origine du projet dirigé par Thierry Amiot qui signe la plupart des arrangements. Comme annoncé, le programme présentait d’abord un répertoire «acoustique», sous-entendu jazz classique, puis une partie «électrique», sous-entendu un répertoire plus récent, se traduisant par le passage à la basse électrique et aux claviers synthétiques.

Le premier set présenta en effet des compositions d’Horace Silver («Nutville»), bonne entrée en matière, Count Basie («Flight of the Foo Bird» de Neal Hefti, «One O’Clock Jump»), un bon «When I Fall in Love», belle ballade où le chef Thierry Amiot a fait briller sa trompette, sa sonorité et sa technique, Charles Mingus («Nostalgia  in Time Square»), un fort beau thème mis en valeur par un bon chorus du saxophoniste alto, Thomas Dubousquet, et du contrebassiste, Franck Blanchard, et pour finir le set un thème hispanisant de Chick Corea, «La Fiesta», qui aurait pu se trouver en seconde partie. Cette première partie, fort agréable et appréciée, malgré quelques belles interventions du chef, resta sage, à l’exception du thème de Corea où l’orchestre se libéra.
Le second set «électrifié» commençait bien, par un bon «A Night in Tunisia», où le leader faisait encore apprécier sa belle virtuosité dans les aigus qu’exige ce thème du grand Dizzy Gillespie, thème qui aurait pu d’ailleurs finir la première partie à la place de «La Fiesta», pour la cohérence du programme, malgré l’électrification… Puis vint la thématique annoncée, plus électrique avec ses lignes de basses accentuées, plus funky, plus récente aussi, avec «Mercy, Mercy, Mercy» de Joe Zawinul, et si le thème est plus rudimentaire, bien que balancé, paradoxalement l’interprétation de l’orchestre est plus enlevée, plus possédée, les trompettes, les sax, tous en fait, dansant leur musique avec conviction… et un plaisir évident (sourires).

Phocean Jazz Orchestra © Marcel Morello by courtesy of Jazz à Pertuis

Puis, nouvel écart par rapport au programme, l’orchestre choisi de mettre en valeur le régional de l’étape, le lead Hugo Soggia (tb), sorti des classes de Léandre Grau pour aller suivre l’enseignement du Conservatoire de Marseille. Hugo a choisi «Georgia», immortalisé par le grand Ray Charles (bien qu’il en existe d’autres très belles versions), et la réussite est au rendez-vous d’un superbe chorus de trombone, avec de beaux arrangements, cette fois très classiques bien qu’originaux, de Thierry Amiot. Sans doute, un des meilleurs moments sur le simple plan de la musique, car ce morceau réunit toutes les qualités d’expression, de répertoire et d’intensité, de blues et de swing. Retour au funk avec le «Chameleon» d’Herbie Hancock, arrangé par Maynard Ferguson si nous avons bien compris le chef car c'est une de ses inspirations, en bon virtuose de la trompette, et là encore, la simplicité du thème mais la tonicité rythmique, provoque l’électrochoc nécessaire au dépassement de l’orchestre, pour un moment intense de partage avec le public. La suite avec «Strasbourg-St-Denis» de Roy Hargrove, «Pick-Up the Pieces» de l’Average White Band, fut dans la logique de cette bonne soirée, très enlevée, par un orchestre plus familier de Weather Report, du R’n’B, du funk, que de l’univers plus lointain de la swing era dont les musiciens ne possèdent pas la clé sur le plan émotionnel et de la sensibilité, individuellement et collectivement, malgré une exécution tout à fait acceptable et bien travaillée.
Ce constat était finalement clarifié par le rappel sur un thème de Mercer Ellington «Things Ain’t Not What They Used to Be», joué sur un tempo shuffle accentué, réunissant les deux univers. Le public a tout apprécié, mais sans doute plus la seconde partie, et il n’avait pas tort. Quoi qu’on pense de la plus grande qualité des compositions de Mingus, Silver, Basie (ou ses arrangeurs), Gillespie, bien que «A Night in Tunisia » se soit prêtée à la deuxième manière, c’est sur des thèmes qui appartiennent davantage à la culture de la génération de cet orchestre que les musiciens sont les plus libres, les plus persuadés, les plus rentre-dedans, qualités essentielles pour l’expression en big band. On peut danser sur le répertoire de Basie, Silver ou Mingus, mais c’est une danse différente.
Un bon big band en devenir, il n’a que 2 ans, avec outre le chef, excellent trompette, auteur de bons arrangements, un bon bassiste, Franck Blanchard, un bon batteur de big band, Nicolas Reboud, un excellent altiste, Thomas Dubousquet qui promet beaucoup, et en général de bonnes mais rares interventions des moins jeunes de la section de saxophones, Samuel Modestine (bar) et Thierry Laloum (ts) qui possèdent leur réserve de blues.


Pierre Bruzzo © Marcel Morello by courtesy of Jazz à Pertuis

Le 3 août, retour dans le temps avec le groupe, néo-orléanais dans l’âme, du toujours jeune et pétillant Pierre Bruzzo, un disciple de Sidney Bechet qui nous a dit ne pas avoir été de la fête parisienne de l’Olympia, l’automne passé pour les 60 ans du concert de l’Olympia. Une erreur de casting à n’en pas douter, car, entouré de Philippe Bruzzo (tb), Guy Mornand (g), Philippe Coromp (p), Bernard Abeille (b), Alain Manouk (dm), Pierre Bruzzo (ss) a fait revivre l’univers du grand Sidney Bechet par la manière, un son de saxophone vibrant et intense, malgré les printemps qui s’accumulent, ce dont a plaisanté un leader en verve. Il a également repris le répertoire du légendaire Néo-Orléanais qui fait encore partie de l’inconscient collectif, à Pertuis comme partout, puisque le public a réagi en connaisseur aux différents thèmes : «Struttin’ With Some Barbecue» (Lil Harding), «Ain’t Misbehavin’» (Fats Waller), «Le Marchand de poissons» (Bechet), un «Glory Hallelujah», hymne américain repris à la Bechet, comme il le fera de l’hymne provençal, «La Coupo Santo», un peu plus loin, l’indispensable «Petite Fleur» (Bechet), vibrant à souhait, les inusables «Some of These Days», «On the Sunny Side of the Street» avec, pour la partie vocale, Philippe Bruzzo et un chorus de contrebasse de Bernard Abeille, «Dans les rues d’Antibes» (Bechet), et en rappel l’incontournable «When the Saints», pour le plus grand bonheur du public. Dans la bonne formation, on a remarqué le style Hawaïen et savant de Guy Mornand (citation «traditionnelle» de la Rhapsodie n°2 de Liszt). Bechet étant inépuisable, on avait encore de la réserve, mais il fallait laisser la place à la seconde partie de la soirée.



L’Azur Big Band, parce qu’il vient de Nice, est venu nous rappeler l’attentat tragique qui a endeuillé l’été 2016. C’est avec tact que le leader de la formation, Olivier Boutry, les a évoqués dans le cours du concert. La formation, très professionnelle dans sa présentation et son programme, proposait un répertoire classique dans l’esprit de ce qu’ont pu produire les grandes formations américaines depuis l’ère de la swing era, alternant instrumentaux et accompagnement de chanteurs/ses de variétés influencées par le jazz. Il y avait ainsi une chanteuse américaine, Jilly Jackson, efficace, et un crooner américano-suédois, vivant sur la Riviera, ainsi présenté, Ricky Lee Green, au beau phrasé évoquant l’idéal universel du genre qu’est Frank Sinatra. Au physique rappelant Thierry le Luron, il a de réelles qualités d’expression dans ce genre.

Azur Big Band © Marcel Morello by courtesy of Jazz à Pertuis

L’orchestre, dans la partie instrumentale, dirigé et présenté par Olivier Boutry, a proposé en ouverture, comme en fin de concert un classique blues, bien tourné, joué avec toute l’énergie nécessaire, de bons chorus de Laurent Rossi (p) et de Bela Laurent (tb). De bons «Flying Home» (Goodman-Hampton, immortalisé par Lionel Hampton et Illinois Jacquet), «Sing Sing Sing» (Luis Prima), avec un bon chorus de batterie sur les peaux in the tradition (Krupa-Rich), «Mambo 5» , le «Ticle Toe» de Lester Young immortalisé par le Count basie Orchestra ont démontré que cet orchestre, sans mettre en avant ses solistes, a de belles qualités d’ensemble, une rigueur et une énergie qui séduisent le public connaisseur car elles sont des qualités indispensables d’un  big band. «Cry Me to the Moon», «Fly With Me», «Fever» , «I Love You», «The Lady Is a Tramp», «You Are the Sunshine» et autres standards, ont mis en valeur Ricky Lee Green et la belle Jilly Jackson, avant un rappel réunissant tout le monde sur la très fréquentée «Route 66», pour le plaisir non dissimulé d’un public encore nombreux, et pour la plus grande satisfaction des musiciens, ainsi récompensés, de ce bon collectif.


Le 4 août, le jeudi, est comme chaque année dévolu à la salsa, une sorte de respiration du jeudi, qui se présente très clairement pour ce qu’elle est, un à-côté du festival, et qui est l’occasion aussi pour le public de danser. Nous n’y étions pas mais ça a chauffé pour le plaisir des danseurs d'après les échos du lendemain.

Bastien Ballaz Quartet © Marcel Morello by courtesy of Jazz à Pertuis

Le 5 août, c’est le beau quartet de Bastien Ballaz qui a introduit une soirée de découvertes. Le tromboniste, qui a été à bonne école (Conservatoire de Marseille, Bruxelles avec Phil Abraham, etc.), est un excellent compositeur, instrumentiste, et il a côtoyé déjà du beau monde (Cécile McLorin Salvant, Liz McComb, Bill Mobley, James Carter…). Entourée de jeunes musiciens excellents (Maxime Sanchez, p, Simon Tailleu, b, Gautier Garrigue, dm), il joue le répertoire du jazz («Four in One», Monk, «Henya» d’Ambrose Akinmusire) et sa musique originale, des suites qui alternent des atmosphères, un beau récit qui témoigne d’une vraie imagination très «cinématographique» («Lullaby», «Synopsis», «New Orleans Drunk Party») qui évoquent d'autres références, les compositions de Charles Mingus ou Horace Silver par exemple. Ils ont eu droit à un rappel mérité («Lost in My Dreams» de Bastien Ballaz). Un musicien à suivre!


Lutz Krajenski Big Band © Marcel Morello by courtesy of Jazz à Pertuis

La seconde partie invitait un groupe allemand, le Lutz Krajenski Bib Band, composé de 13 musiciens dont deux chanteurs très intéressants, Ken Norris, parfaitement francophone car séjournant régulièrement en France,
et Myra Maud, une très belle Parisienne aux racines malgaches et martiniquaises, tous deux possédant de réelles qualités musicales et un métier certain. Lutz Krajenski est le leader, pianiste et organiste de cet orchestre, aussi professionnel que d’autres dans ce festival, mais avec une touche supplémentaire qui confère une dimension plus dynamique au spectacle. Le public ne s’y est pas trompé, et c’est dans cette soirée que les danseurs sont venus sur le devant de la scène pour participer à un moment fort de cette édition.

Myra Maud et Ken Norris © Marcel Morello by courtesy of Jazz à Pertuis
Le répertoire éclectique, parfois variété américaine, soul, teintée de jazz ou de ferveur avec ses deux chanteurs talentueux, parfois même brésilien, parfois broadway (West Side Story), sans être le plus jazz de la semaine, possédait cette étincelle qui a déclenché l’enthousiasme du public et une bonne soirée. De beaux arrangements, avec des ensembles de flûtes en particulier, donnait une couleur particulière au big band, et il y avait dans chaque pupitre un solide soliste capable d’enrichir les ensembles de bons chorus. Terminé sur un beau «Everytime We Say Goodbye» par l’excellent Ken Norris et sur un rappel enfiévré sur l’inusable «Cheek to Cheek» et un bon duo Ken Norris-Myra Maud, ce moment a permis de vérifier qu’en matière de big band, l’énergie, la conviction sont une des composantes importantes pour le public, un élément de métier autant qu’une donnée générale de l’expression artistique.


Olivier Lalauze Sextet © Marcel Morello by courtesy of Jazz à Pertuis


Le 6 août, c’est le sextet d’Olivier Lalauze
(b, comp, arr) qui ouvrait la soirée de clôture, en compagnie d’Ezéquiel Célada (ts), Alexandre Lantieri (as, cl), Romain Morello (tb), Gabriel Manzanèque (g). Après une formation au sein de l’IMFP de Salon-de-Provence, puis du Conservatoire d’Aix-en-Provence, Olivier Lalauze en parallèle à ces activités d’accompagnateur (Cécile McLorin-Salvant, Archie Shepp, Cie Nine Spirit, Jean-François Bonnel…) développe depuis 2012 un projet en sextet. C’est un groupe bien soudé qui défend un répertoire original. Fort d’un prix au Tremplin Jazz de Porquerolles en 2015 qui lui valut une programmation à Jazz sur la Ville puis à assurer un première partie d’Otis Taylor cet été, le sextet se produit régulièrement sur les scènes du Sud dont il est l’une des jeunes formations les mieux rodées. Sa musique s’inspire autant de Charlie Mingus, époque petit combo, que de la musique contemporaine et se présente souvent comme des petites suites. L’attention du public est requise car le groupe ne pratique pas les habituelles séquences du jazz (exposition-chorus) dans un festival où le public a été formé à ça. Le pari fut réussi malgré parfois quelques silences interrogateurs. Pour le rappel, Olivier Lalauze a proposé un thème sur la Guerre d’Espagne, revu et corrigé dans l'esprit du Liberation Music Orchestra de Charlie Haden.

Le dernier concert du festival était très attendu, avec le programme annoncé en deux parties, musique profane-musique sacrée, du Duke Orchestra de Laurent Mignard qui consacre son travail à une relecture proche de l’original de l’œuvre de Duke Ellington (cf. Jazz Hot n°656). Le concert avait lieu à guichets fermés, ce qui a été le cas de la plupart des soirées, et, ce soir-là, on a refusé du monde…

Duke Orchestra-Laurent Mignard © Marcel Morello by courtesy of Jazz à Pertuis

La première partie a été l’occasion de constater que l’orchestre a les moyens artistiques de ses ambitions, et le public a répondu par une belle ovation à un set de haut niveau. Sur les «standards» du répertoire ellingtonien «I’m Beginning to See the Light», «Take the ‘A’ Train» (chorus Philippe Milanta, Jérôme Etcheberry), «Cotton Tail» (Carl Schlosser, Fred Couderc), «Rocks in My Bed» (Sylvia Howard), «Just Squeeze Me» (Sylvia Howard, Jérôme Etcheberry), etc., l’orchestre répond au défi avec beaucoup d’énergie, de mise en place et de sensibilité à cette musique. Le savant et grand pianiste Philippe Milanta est l’élément indispensable de l’ensemble comme en témoigne l’extraordinaire «Rockin’ in Rhythm», et Jérôme Etcheberry apporte ses contrechants et sa puissance à la Cootie Williams, quand Richard Blanchet colore l’ensemble de ses aigus dans la tradition de Cat Anderson. Myra Maud, présente la veille, est à nouveau de la fête, et c’est sur un «It Don’t Mean a Thing» incandescent, en présence des deux chanteuses et du danseur Fabien Ruiz (claquettes) que se termine ce premier set exceptionnel.

Duke Orchestra-Laurent Mignard-Philippe Milanta, Myra Maud et Sylvia Howard © Ellen Bertet

La seconde partie proposait une relecture de la musique sacrée de Duke Ellington, l’orchestre étant soutenu pour l’occasion par deux chorales (Chorale du Pays d’Aix, Chorale Free Son). Si le travail est encore ici considérable, la réussite est moindre. La musique religieuse américaine, même celle du Duke, nécessite une certaine ferveur qu’ont pu rendre les deux chanteuses, elles-mêmes de cette culture ou de ce feeling, mais étrangère au reste de l’orchestre et surtout aux chorales. Très attentifs au respect de cette musique, ils ne possèdent pourtant pas cette conviction intérieure nécessaire à ce registre. Bien sûr le «Come Sunday», immortalisé par Mahalia Jackson et Duke Ellington, reste un magnifique moment, et cela n’enlève rien ni au talent, ni au travail exceptionnel de cet ensemble pour cette partie du répertoire, mais si le jazz d’Ellington, dans sa tradition instrumentale non sacrée, peut supporter des relectures extérieures au monde afro-américain, fidèles ou moins fidèles, pour peu que les instrumentistes solistes aient une vraie intériorisation du blues et du swing et un respect de l'œuvre, cela devient contestable pour la musique à vocation religieuse ou le blues, la voix ne pardonne pas. L’ensemble manquait d’âme, malgré les excellentes Sylvia Howard et Myra Maud, un Philippe Milanta hors pair et un chef très pédagogique.

Cela n’empêcha pas une conclusion enthousiaste, un public debout et une fin de festival chaleureuse, où Laurent Mignard –qu'il faut féliciter pour l'étendue de son travail autour de l'œuvre d'Ellington, un grand compositeur du XXe siècle– n’en finissait pas de remercier avec son talent de showman, et son humour, un Léandre Grau et son équipe (une sonorisation de big bands sans faute pendant une semaine, bravo!) qui le méritent, et qui ont eu droit, tout au long d’un festival bien rempli et pourtant convivial, sans service d’ordre intempestif, aux éloges de tous les orchestres, pour le son, l’organisation, l’accueil et l’ensemble.

Un festival de jazz, avec un programme jazz, populaire à tous les sens de l’adjectif, qui ne sombre pas dans la mondanité, est donc encore possible, et c’est tant mieux pour le jazz qui retrouve ses valeurs!


Yves Sportis
Photos Ellen Bertet, Christian Palen et Marcel Morello by courtesy of Jazz à Pertuis

© Jazz Hot n° 677, automne 2016



1/8/2016
Tartôprunes
Valentin Halin (tp), Romain Morello (tb, arr, dir), Arnaud Farcy (as), Ezequiel Celada (ts),
Bastien Roblot (voc, g), Caroline Such (clav), Clément Serre (g), Philippe  Ruffin (g), Alexandre Chagvardieff (b), Maxime Briard (dm)
Big Band de Pertuis
Léandre Grau (dir, arr)
Alice Martinez (voc)
tp: Yves Douste, Lionel Aymes, Nicolas Sanchez, Roger Arnaldi, Valentin Halin
tb: Yves Martin, Loni Martin, Romain Morello, Hugo Soggia,
Tuba contrebasse:
Bernard Jaubert
sax: Christophe Allemand (ts, fl), Michaël Bez (as), Yvan Combeau (as, fl), Laurence Arnaldi (ts),
Arnaud Farcy (as), Jérémy Laures (bar)
Yves Ravoux (p), Bruno Roumestan (b), Gérard Grelet (g), Maxime Briard (dm)

Big Band de Pertuis © Christian Palen


2/8/2016
Phocean Jazz Orchestra

Thierry Amiot (dir, tp)
tp: Augustin  Héraud, Benjamin Deleuil, Pierre-Olivier Bernard, Fan Hao Kong
tb: Hugo Soggia, Bertrand Chappa, Félix Perreira, Alain Delzant (btb)
sax: Thomas Dubousquet (as), Aurore Guidaliah (as), Antoine Lucchini (ts) Thierry Laloum (ts), Samuel Modestine (bar)
Jean Sallier-Dolette (p, clav), Franck Blanchard (b, cb), Nicolas Reboud (dm)

Phocean Jazz Orchestra © Christian Palen



3/8/2016
Azur Big Band
Olivier Boutry (dir, as)
tp: Philippe Giuli, Jean Vincent Lanzillotti, Cyrille Jacquet, Benoît Roiron
tb: Bela Lorant, Gilles Barrosi, Jean-Louis Zanelli, Cyril Galamini
sax: Michael Labour (as), Eric Polchi (ts), Alexis Roiron (bar)
Philippe Villa (p), Michel Romero (b), Olivier Giraudo (g), Max Miguel (dm)
voc: Jilly Jackson, Ricky Lee Green

Azur Big Band © Christian Palen


5/8/2016
Lutz Krajenski Big Band

Lutz
"Hammond” Krajenski (dir, arr, p, clav)
tp: Axel Beineke (tp, flh), Benny Brown (tp, flh)
tb: Andreas Barkhoff, Sebastian John
sax: Ulrich Orth (as, fl), Thomas Zander (bar, fl), Gabriel Coburger (ts, fl), Felix Petry (as, fl)
Hervé Jeanne (b, elecb),
Matthias Meusel (dm)
voc: Myra Maud, Ken Norris

6/8/2016
Duke Orchestra-Laurent Mignard

Laurent Mignard (dir)
tp: Jerôme Etcheberry, Sylvain Gontard, Gilles Relisieux, Richard Blanchet
tb: Jerry Edwards, Michaël Ballue, Nicolas Grymonprez
sax: Fred Couderc (ts), Carl Sclosser (ts), Didier Desbois (as) Aurélie Tropez (as, cl), Philippe Chagne (bar)
Pierre Maingourd (b), Philippe Milanta (p), Julie Saury (dm)
Myra Maud (voc), Sylvia Howard (voc), Fabien Ruiz (claquettes)
Chorale du Pays d’Aix, Chorale Free Son

 
Herlin Riley, Marciac 2016 © Michel Laplace
Marciac, Gers


Jazz in Marciac, 29 juillet au 15 août 2016


Les considérations générales (lieux de spectacles) n'ont pas changé. Mais cette année, un choix s'impose pour ces 17 soirées données parallèlement sous chapiteau et à L'Astrada (souvent deux concerts par soir). Un total de 18 jours avec 59 concerts payants, pour environ 140 gratuits au Festival Bis officiel (la place, La Péniche). Pour de multiples raisons,
ce 39e Jazz in Marciac (JiM) a connu des fléchissements de fréquentation. Il y eut les contraintes sécuritaires qui alourdissent les conditions de travail de reportage (interdicton d'accès au back stage). Sans parler des dictats des producteurs: 32 balances fermées pour 29 ouvertes. La programmation «diverse» est typique de JiM (cf. Hot News). Abordons des moments choisis de ce que nous avons pu entendre.

La trompette lance le festival, le 29, via le Bis, à 11h30 avec le jeune Niels' Trio d'où se détache Noé Codjia (tp) qui donne toute sa dimension expressive en tempo lent (beau son, sobriété, feeling et gestion de la tension: «Alfie» de Rollins). Puis c'est la première prestation de Malo Mazurié (tp), solide et inspiré dans le funky Sophie Alour (ts, ss) 5tet («Unsatisfied» de Stanley Turrentine avec Hugo Lippi, genre Grant Green, et Fédéric Nardin, org), avant la soirée sous le chapiteau où, en première partie du récital Diana Krall (sous influence King Cole, avec l'excellent Bob Hurst, b, «Let's Fall in Love», «I've Got You Under My Skin»), Christian Scott (tp) a fait sa seconde apparition ici (Stretch Music). Une musique dense où contrastent le style «exaspéré» de Braxton Cook (son à la Jackie McLean) et la paisible Elena Pinderhugues (fl) sur un drumming binaire («New Heroes»). Christian Scott joue en force et que dans la nuance ff. Ses effets sur le travail du son dans le micro retiennent l'attention («Last Chieftain»).

Le 30/07, nous avons choisi, à L'Astrada, la rencontre du Quatuor Debussy et du duo Jean-Philippe Collard-Jean-Louis Rassinfosse: un traitement du son classique avec les improvisations du pianiste (dans leur adaptation du Concerto en fa mineur pour clavecin de Bach, la lecture stricte de la partition balance plus que les développements).

Le 31/07, avant une démonstration d'énergie par les frères Moutin, nous avons eu l'excellente performance du Nicolas Folmer Electric Group. Folmer s'inspire du Miles Davis des années 1970 (pédale wa-wa) et 1980. Il délivre une musique spectacuaire (thèmes-riffs accrocheurs comme «Safari»), bien épaulé par Laurent Coulondre (org), Damien Schmitt (dm) et le «guitar hero» Olivier Louvel («Jungle Rock»). Sur tempo rapide les souffleurs jouent avec la précision d'un ordinateur. A noter un passage en duo «section de trompettes» (grâce à l'électronique) et drums, et bien sûr le son avec la sourdine harmon notamment dans «Kiss kiss bang bang» (médium répétitif, avec changement de tempo pour le solo décapant d'Antoine Favennec, as).

Le 1/08, 7000 personnes sous le chapiteau venues pour Ibrahim Maalouf (synthé, tp) et son show «participatif» Red & Black Light (lumières, volume sonore, rythmique rock)! Son introduction dans «Improbable» est une démonstration du son arabe à la trompette (utilisation du 4e piston mais aussi bends avec les lèvres). A cette occasion, Stéphane Belmondo put jouer (magnifiquement) devant une vaste audience. En trio (Thomas Bramerie, b, Jesse Van Ruller, g), il nous a délivré son programme Love for Chet, surtout au bugle (son rond, chaud). Nous avons tout spécialement apprécié «la chanson d'Hélène» de Philippe Sarde tirée du film Les choses de la vie, où il souffle les notes sans attaque pour plus de feeling.


Ellis Marsalis, Jesse Davis, Darryl Hall, Mario Gonzi © Michel Laplace

Le 2/08, Ellis Marsalis a offert un bref concert (1h30) strictement bop, avec des références à Monk («Rhythm-A-Ning», «Evidence», «Epistrophy») et un «Broadway» très réussi (citation de «Straight No Chaser» du très parkerien Jesse Davis et excellent solo de Darryl Hall).

Le 3/08, la charmante Cyrille Aimée a fait dans la variété (de «T'es beau, tu sais» créé par Edith Piaf à «But Not for Me» en duo avec Shaw Conley, b, en passant par «Three Little Words» avec solo à la Django d'Adrien Moignard), puis, comme l'an dernier (cf. compte-rendu), Lisa Simone s'est imposée par son sens de la scène et une ferveur digne d'une chanteuse gospel («Work Song» torride). Elle sait chanter le blues («Don't Wanna Go», Hervé Samb, g -passé en Bis avec son groupe).

Le 4/08, Ahmad Jamal a donné en exclusivité «Marseille» chanté en français et anglais par Mina Agossi en début de soirée: bon motif mélodique. Dès le second titre, Herlin Riley (dm) a confirmé sa stature unique (bons solos de James Cammack, b, Manolo Badrena, perc). Jamal a utilisé des mélodies simples ou connues («Perfidia», «Poinciana») et un style de piano, sobre et très percutant (ce qui, avec ses trois accompagnateurs, nous a valu une orgie rythmique).

La soirée contrebasse (5/08) permit d'apprécier avant le virtuose Avishai Cohen (bonne version de «A Child Is Born») la formation de Kyle Eastwood augmentée de Stefano di Battista (as, ss) qui ne manqua pas de swing («Boogie Stop Shuffle» de Mingus, bons solos de tous; «Marciac» avec Quentin Collins au bugle; «Blow the Blues Away» avec alternative Brandon Allen-di Battista-Collins).

Retour aux cuivres le 6/08, avec la 6e rencontre du LTP3 et d'une harmonie: celle de Roquefort des Landes (dir. Sylvie Labèque). Compositions (festives, souvent dansantes) de Michel Marre (flh, tp de poche) tant à quatre («Etoile Rouge», «Down to the Festa»,…) qu'avec l'harmonie («Mestre 'Amor» d'après «You Don't Know What Love Is», «Bagad Cafe» avec multiphonie du tubiste,…). Feu d'artifices de cuivres avec l'humour de Marre, la virtuosité de Jean-Louis Pommier et François Thuiller!


Young Stars of Jazz © Michel Laplace
Peu de monde sous le chapiteau le 7/08 pour la soirée dédiée à André Clergeat. Du trio Cyrus Chestnut, nous retiendrons la sonorité pleine de Buster Williams (b) («Dedication» de Lenny White). Puis, ce fut une heureuse surprise!, Wynton Marsalis avait réuni 9 jeunes artistes (et une tap danseuse, Michela Lerman) qui, connaissant parfaitement l'idiome (sonorités, swing), se sont consacrés à Duke Ellington: Julian Lee (ts, cl) a arrangé (pas de copie!) «Happy Go Lucky Local» (avec en introduction «Single Petal of Rose» joué par Lee à la Ben Webster) où Reuben Fox (ts, véhément) et Patrick Bartley (cl, genre Procope) se sont d'emblée fait remarquer, et «Creole Love Call» (beau travail de Wynton Marsalis avec le plunger, solos de Joel Ross, vib, Russell Hall, b). Puis ce furent des versions enchaînées de «Johnny Come Lately» (Mathis Picard, p stravinskien, Anthony Hervey, prodige disciple de Wynton Marsalis) et «Such Sweet Thunder» (Sam Chess, tb sweet digne de Lawrence Brown, beau son de la section de sax). Trois «head charts» ensuite: «All Too Soon» (Gabe Schnider, g, Sam Chess avec la sourdine clear tone, Fox, ts websterien), «Take the ‘A’ Train» (Wynton Marsalis et Bartley, as –inspiration libre–, démonstration stride de Picard), «Heaven» (Wynton Marsalis avec la sourdine harmon, bons solos de Schnider, Ross, Picard, et Hall avec l'archet). Sous le choc d'une telle concentration de swing, le public n'a pas voulu les lâcher. Trois bis: «Rockin' in Rhythm» (alternative de ténor entre Fox et Lee qui a un son plus large, solo de Kyle Poole, dm, Bartley, cl et conclusion avec «Single Petal of Rose»), «Blood Count», ballade à la Hodges (Bartley) interrompue par un «Portrait of Louis Armstrong» (alternative Anthony Hervey-Wynton Marsalis...match nul!!!) et «Take the ‘A’ Train» (Herlin Riley remplaçant Poole: excellents solos de Ross, Chess, Hervey, Marsalis, Bratley, Lee, Fox, Schnider, Picard, Hall et...Riley!). Il fallait tout décrire, car ce fut LE concert jazz de ce 39e Festival.

Soirée des riffs funk le 8/08 avec Fred Wesley (tb, voc) en première partie (Gary Winters, tp-flh, solide) d'un Maceo Parker épaulé par Greg Boyer (tb) (bref «Satin Doll» du leader pour démontrer qu'il n'est pas jazzman).

Kamasi Washington (ts), par sa sonorité massive, s'apparente à John Coltrane-Albert Ayler (9/08).

L'alliage voix-ténor-trombone (Ryan Porter) est intéressant et son traitement de «Cherokee» original. Abraham Mosley est un peu le Jimi Hendrix de la contrebasse. Même filiation coltranienne chez David Sanchez (ts, perc) en quartet (10/08).

Lucky Peterson © Michel Laplace



Lucky Peterson (org, voc) a préludé son Tribute to Jimmy Smith du 11/08 par un passage au Bis en trio (Kelyn Crapp, g, Herlin Riley, dm) d'une heure et demie, 2 jours plus tôt («The Champ», etc). Sous le chapiteau son concert fut de premier ordre, entouré des mêmes et de Keith Anderson (ts, as) (beau prêcheur dans «Purple Rain»). L'invité officiel, Nicolas Folmer, fut bon dans «Everyday I Have the Blues», l'invité surprise, Wynton Marsalis, a pris un solo dans «Blues in B flat». Le Wynton Marsalis 5tet a ensuite occupé la scène (avec en invité Herlin Riley, tambourin, dans «My Soul, My Jazz»). Musique de haut niveau (un seul bis) par une équipe très soudée (Walter Blanding, ts-ss, Dan Nimmers, p, Carlos Henriquez, b, Ali Jackson, dm) autour du leader bon dans la ballade («The Very Thought of You») comme dans l'utilisation du plunger («America»).




Charles Lloyd © Michal Laplace



Le 12/08, Charles Lloyd s'est présenté entouré de Jason Moran (p, bon dans ce contexte), Harish Raghavan (b, solide) et Eric Harland (dm). Au ténor, il retrouve l'aspect serein de Coltrane dans les ballades («How Can I Tell You?») et il opte pour la flûte sur des motifs dansants («Tagore»).
Le torride James Carter (ts, as, ss) lui fit suite avec Gerard Gibbs (org, excellent) et Alex White (dm) dans un programme prenant Django en alibi («Manoir de mes rêves», «Valse des niglos», etc.): ampleur de son (ténor), slap tongue, multiphonie, respiration circulaire et swing.




Le 13/08, soirée dédiée à Michel Petrucciani par Philippe Petrucciani (g) et Nathalie Blanc (voc): certains titres sollicitaient Nicolas Folmer (tp, grande forme: «c'est une carioca»), Francesco Castellani (tb), Sylvain Beuf (ts, ss), et en invité André Ceccarelli (dm).




L'Astrada a terminé le 14/08 par le fervent gospel, surtout instrumental, des Campbell Bros (la steel guitar de Chuck et Darick Campbell évoque la voix; Phil Campbell, g-voc, aurait fait un bon bluesman, mais «Hell no, Heaven yes”!).


Darick Campbell, Phil-Campbell, Carlton Campbell © M-Laplace

Le festival Bis, comme chaque année propose des talents médiatiquement négligés. Nous avons remarqué le virtuose Bastien Ribot (vln) (30/07, invité du Corsican Trio: «Night in Tunisia»), Julien Alour (tp, flh) en 5tet (31/07, François Theberge, ts: «Blue Monk», «Big Bang»), Antoine Hervier (p) (hommage à Oscar Peterson), Pierre Christophe 4tet (1/08, Fabien Marcoz, b, Mourad Benhamou, dm, Olivier Zanot, as disciple de Paul Desmond: «Fats Meets Erroll»), le swing de Guillaume Nouaux (3/08, Paul Chéron 6tet: «Pee Wee's Blues»), Francis Guéro (tb) (6/08, Ting a Ling: «You Always Hurt», «Girl of My Dreams»), Philippe Petit (org) (6/08 avec Florence Grimal, voc: «Gone with the Wind», «Lady is a Tramp»), Mélanie Buso (fl) (7/08, Music'Halle Toulouse: «Another Stupid Death»), les Soul Jazz Rebels (10/08, Jean Vernheres, ts, Hervé Saint-Guirons, org, Cyril Amourette, g, Tonton Salut, dm), Alain Brunet (flh, tp) (Sylvia Howard-Black Label: «In a Sentimental Mood», 13/08, «Lover Man», 14/08), Damien Argentieri (p) (13/08, Véronique Hermann: «Sweet Georgia Brown»), la soul de Nicole Quinteta Whitlock alias Ms Nickki (14-15/08, «Big Girl», «Stand by Me»,...) et le funk de Nicolas Gardel (tp virtuose) (14/08, Headbangers: «What is this thing called jazz?»).

Ces bons moments vécus masquent les profonds changements sociaux. Que seront les 40 ans de JiM?


Michel Laplace
Texte et photos

© Jazz Hot n° 677, automne 2016

Fano, Italie


Jazz by the Sea, 28-30 juillet 2016


Après quelques années d'une restructuration due aux lourdes coupes dans le financement, Fano Jazz by the Sea a relancé son activité avec une 24e édition riche de points de réflexions et de propositions réparties dans des lieux divers selon un projet bien défini.
Les concerts grand public avaient lieu au Teatro della Fortuna où l’on a vu défiler des protagonistes –avec l’immanquable succès public– tels que le trio Scofield-Mehldau-Guiliana, Yellowjackets, le Volcan Trio (les Cubains Gonzalo Rubalcaba, Armando Gola et Horacio «El Negro» Hernández) et le Kenny Garrett Quintet.



Phronesis © Maurizio Tagliatesta by courtesy of Fano Jazz by the Sea


Les événements programmés dans la Corte Sant’Arcangelo pour être sur un créneau plus confidentiel, n’en sont pas moins intéressants. Guidé par le bassiste danois Høiby, Phronesis est une des formations les plus intéressantes de la scène européenne actuelle. La poétique du trio est basée sur une interaction constante faite de continuels échanges de stimulations et de signaux. Les compositions reposent sur une harmonie ouverte, des implantations modales, des structures polyrythmiques développées avec un recours aux mètres impairs, des passages en tempo libre, et des thèmes d’une articulation dense. Høiby dirige les exécutions avec un phrasé fluide et dialectique qui rappelle de loin Gary Peacock, et un son somptueux qui d’une certaine manière rappelle son regretté compatriote Niels-Henning Ørsted Pedersen. En collaboration et en contraste en même temps, le Norvégien Anton Eger se distingue par un drumming fiévreux et découpé, et par des décompositions et des fractures continuelles, enrichi par une attention particulière aux timbres. L’Anglais Ivo Neame (p) intègre le dialogue en produisant une confrontation profitable sur des plans verticaux et horizontaux, creusant à fond la substance harmonique par des interventions incisives.



Lars-Danielsson Group © Maurizio Tagliatesta by courtesy of Fano Jazz by the Sea


Sur la base des deux récents volumes des Liberetto, le contrebassiste Lars Danielsson fait preuve d’une prédilection pour les harmonies riches et ensorceleuses, et des thèmes finement ciselés, souvent sur la base de mélodies chantantes. Dans cette formulation, se localisent aussi bien l’infrastructure classique que les racines du folk scandinave et d’autres formes de la tradition populaire européenne, comme la Passacaglia in 4/4 le met en évidence, élaboration de la structure conventionnelle en 3/4. Il en résulte une proposition musicale plaisante, ingénieusement construite, mais à traits très narcissiques, et finalement trop méticuleuse dans les détails, qui n’exclut pas l’improvisation mais renonce à affronter le moindre risque. Dans ce cadre l’habileté des musiciens passe au premier plan de toute façon. En premier lieu le pizzicato limpide du leader à la manière d’un violoncelle, particulièrement dans les intros et les interventions en soliste. La dynamique hétérogène de Magnus Öström (ancien batteur de E.S.T.) obtenue par les balais et les différents types de baguettes, est en équilibre entre le swing, les rythmes binaires d’origine rock et son jeu frénétique et proverbial entre la charleston et la caisse claire. D’autre part la science rythmico-harmonique de John Parricelli (g) et sa discrétion dans la distribution des timbres, est « transgressée », seulement dans un long solo au phrasé rock et en couleurs blues. Pour finir, le toucher rythmique de Grégory Privat (p), remplaçant Tigran Hamasyan, nous valut quelques progressions en solo basées sur des séquences télégraphiques et vertigineuses.



Roberto Gatto Special Quartet © Maurizio Tagliatesta by courtesy of Fano Jazz by the Sea


Chargé par la direction artistique de Fano Jazz de présenter un nouveau projet, Roberto Gatto a rassemblé une formation de musiciens avec lesquels il collabore dans des contextes différents: le fidèle Dario Deidda (b), Sam Yahel (p) et Javier Vercher (ts). Malheureusement il a déçu les attentes en proposant un répertoire composé de peu d’originaux et de nombreux standards exécutés avec le critère habituel de la succession des expositions du thème-séquence, avec des solos en reprises du thème. C’est dommage car le début informel, en tempo libre et glissements atonaux, avait laissé présager des développements des plus intéressants. Une version en trio piano de «Moonlight in Vermont» a fait exception, jouée sur la pointe des pieds avec des pauses savantes et de subtiles dynamiques. On a évidemment apprécié la maîtrise individuelle des membres du groupe: le swing fluide et décontracté, la gamme dynamique du batteur; l’invention mélodique de Deidda capable de faire sonner l’instrument électrique comme une contrebasse; le jeu de soustraction et les phrases essentielles de Yahel, un talentueux spécialiste de l’orgue Hammmond dans d’autres contextes; le timbre puissant, voisin de celui de Joe Henderson, de Vercher.



Sur la base d’une heureuse intuition du directeur artistique Adriano Pedini, la Pinacoteca di San Domenico accueillit une exposition des concerts de l’après-midi sous le titre Gli echi della migrazione, on ne peut plus en phase avec les événements de ces dernières années. Evénements sonores en solos, tout à fait appropriés à la dimension acoustique de l’église désacralisée, qui ont vu se succéder le trompettiste Luca Aquino, le percussionniste Michele Rabbia et les saxophonistes Dimitri Grechi Espinoza et Gavino Murgia.

Oreb-Preghiera Sonora de Grechi Espinoza est un vrai projet, quant au son et aux structures. On pourrait le définir comme une « architecture sonore », étant donné qu’il exploite précisément l’interaction entre les espaces et les volumes architectoniques. L’opération est née des expériences réalisées dans le «duomo romanico di Barga», qui s’est ensuite concrétisée par un enregistrement effectué au baptistère de Pise et visibles sur Angel’s Blows. Grechi Espinoza construit un monologue-dialogue intérieur grâce à la réverbération naturelle. La voix du ténor se prête bien au projet par sa gamme de timbres particuliers et dynamiques. Dans les mouvements qui composent la suite, Grechi Espinoza développe des cellules mélodiques avec une méticulosité de chartreux, procédant par accumulation et stratification progressives, créant par moments des passages contrapuntiques. Plus que le phrasé, l’élément jazzistique de l’opération s’individualise dans l’énoncé et dans le procédé exécutif  qui ne renonce pas à l’improvisation, ou à une citation occasionnelle, comme il advient dans le cas des structures élaborées sur la base d’un minuscule fragment de «’Round Midnight». L’auditeur assiste à une longue prière affligée qui s’extériorise en un blues réduit à son essence et élevé au rang de spiritual.



Profondément attaché à ses racines sardes natales, Murgia remplit de façon exemplaire le rôle d’un musicien européen moderne capable de greffer le langage du jazz sur le substrat de sa propre culture, les repeignant avec des instruments traditionnels, mais toujours avec le filtre de l’improvisation. Murcia est également membre d’un quartette vocal sarde spécialisé dans les chants traditionnels a tenore. Par la suite, il exploite son registre de basse et certains traits gutturaux, soit pour exécuter un solo riche de dynamiques et de multiplications de cellules rythmiques, soit pour préparer une base polyphonique d’échantillons sur laquelle improviser au soprano. Murgia maîtrise aussi les instruments sardes traditionnels comme il sulittu (flûte piccolo, ou zufilo en canne), et les antiques launeddas, anches jouées avec la technique du souffle continu, formé d’une double canne avec laquelle on crée un bourdon, et une canne seule avec laquelle on exécute la mélodie. Le lien avec sa terre se perçoit dans l’approche plus délicieusement jazzistique; dans le phrasé sinueux du soprano, en pleine dialectique avec la réverbération de l’église, ou sur une base préenregistrée; dans la voix puissante du ténor qui se superpose à un fond électronique. Une poétique qui place Murgia sur les traces des expériences réalisées par John Surman et Jan Garbarek, mais qui révèle en même temps une identité forte et bien définie.



Dans le merveilleux décor nocturne de l’église en ruine de San Francesco, l’exposition YoungStage a proposé un thème cher à Fano Jazz, qui montre une belle attention aux jeunes musiciens italiens. Parmi les concerts, on a distingué le trio du contrebassiste Matteo Bortone, très actif sur la scène française. Bortone, Enrico Zanisi (p) et Stefano Tamborrino (dm) sont non seulement des talents émergents qui s’imposent, mais ils témoignent du fait d’avoir dépassé la dépendance aux modèles afro-américains, définissant ainsi une identité et une poétique originales. Les compositions de Bortone mettent en évidence une conception architectonique accomplie, minimaliste et de tempos libres. On perçoit à l’intérieur un sens mélodique aigu, libéré de la stricte dépendance au thème. Assez souvent, en fait, on assiste à un renversement du déroulement performatif. Ils séparent l’empathie et la syntonie avec lesquelles Bortone et ses collègues contribuent au processus de l’improvisation. Zanisi apporte des interventions concises et prégnantes, avec un toucher limpide, quasiment classique et avec un riche langage harmonique. Bortone privilégie les lignes sèches, les pédales, et les phrases essentielles et en même temps mélodiques. Tamborrino complète le cadre avec une ample gamme dynamique, une nette propension pour les couleurs et une rare capacité d’écoute. Une démonstration efficace et peu commune de comment on devrait interpréter le piano trio aujourd’hui. Et c’est aussi la confirmation (l’énième)  que l’avenir des festivals de jazz en Italie ne peut faire abstraction d’une promotion adéquate du riche réservoir de nouvelles idées que la scène nationale propose.

Enzo Boddi
Traduction Serge Baudot
photos Maurizio Tagliatesta by courtesy of Fano Jazz by the Sea


© Jazz Hot n° 677, automne 2016
Hugh Coltman © Valentine Kieffer by courtesy of Marseille Jazz des Cinq Continents


Marseille, Bouches-du-Rhône



Marseille, Jazz des Cinq Continents, 20-29 juillet 2016





Pour cette
17e édition, le Marseille Jazz des Cinq Continents (MJ5C) était associé à différentes manifestations, regroupées dans son programme sous l’appellation «Marseille Heure du jazz» qui ont commencé dès le 2 juin. Ces différents concerts, expositions, films, conférences, masters classes, présentés dans de beaux parcs (Maison Blanche, de la Moline), des Bibliothèques (l’Alcazar, Gaston Defferre), le Conservatoire national de région ou des hôtels, a permis d’élargir le public et d’animer différents points de la ville. On retiendra, la petite exposition «ECM, une autre esthétique du Jazz» inaugurée en présence de Manfred Eicher, son fondateur toujours très sobre et précis, avec en fond musical le percussionniste Don Moye en trio. On passera rapidement sur l’exposition «Accordé O Jazz» consacrée aux archives musicales du Mucem qui semblent bien pauvres ou mal exploités, avec néanmoins la présence en vidéo du regretté guitariste marseillais Claude Djaoui. Côté masters classes, elles étaient animées par Thomas Bramerie (b), André Ceccarelli (dm) et Didier Lockwood (vln), musiciens qu’on retrouva en concert durant le festival, ces manifestations bénéficiant a priori d’autres budgets gérés par chacun des organisateurs.

Acte 1-Toit terrasse de la Friche de la Belle de Mai
Mercredi 20 Juillet–Ilhan Ersahin’s Istanbul Sessions: Ilhan Ersahin (ts), Alp Ersonnez (b), Turgut Alp Bekogiu (dm), Itzen Kizil (perc)
Le coup d’envoi a été lancé par un concert électrique du saxophoniste turc, Ilhan Ersahin, sur le toit terrasse de la Friche de la Belle de Mai. Cet espace rassemble un public jeune, souvent habitué de ce lieu ouvert le soir en été. Il faut dire que le concert était gratuit et que la soirée sous les étoiles était attractive. A son habitude, ce groupe a donné toute sa fougue à une musique puisée dans sa tradition orientale revisitée par l’électro-jazz. Ilhan Ersahin anime à New York son propre club ouvert à l’underground qui brasse largement toutes les tendances et les mouvances actuelles. En fait, c'est un des rares résidents new-yorkais du festival. Le groupe s’était produit à Marseille il y a quelques années en compagnie d’Erik Truffaz.

Didier Lockwood © Valentine Kieffer by courtesy of Marseille Jazz des Cinq Continents



Acte 2-Théâtre Sylvain

Jeudi 21 juillet-Didier Lockwood Quartet: Didier Lockwood (vln), Antonio Farao (p), André Ceccarelli (dm), Darry Hall (b)
Didier Lockwood, musicien familier de Marseille (il prépare d’ailleurs un spectacle sur Léo Ferré avec le comédien-metteur en scène Richard Martin), proposait un groupe composé de valeurs sûres permettant notamment de retrouver le pianiste italien Antonio Farao rare sur les scènes locales. Dans le cadre magnifique le Théâtre Sylvain,
bel amphithéâtre très bien éclairé sur la Corniche, retrouvait son lustre d’antan (fin XIXe siècle). Si le concert ne fut pas des plus originaux, le professionnalisme de l’équipe assura un premier set agréable.

Lars Danielsson European Sound Trend: Lars Danielsson (cb), Cæcilie Norby (voc), Itamar Borochov (tp), Iiro Rantala (p) Theodosii Spassov (kaval ) Gérard Pansanel (g) Hussam Aliwat (oud) Wolfgang Haffner (dm). Ce nouveau groupe European Sound Trend, dirigé par le contrebassiste suédois, était la création maison du MJ5C. Avec cette création, le festival voulait symboliser son ancrage dans un jazz ouvert à tous les continents. Tout d’abord la distribution était à cette image, car elle réunissait des musiciens venus (dans l’ordre) de Suède, Danemark, Israël, Italie, Finlande, Bulgarie, France, Palestine et Allemagne, et se voulait ouverte à des sources d’inspiration populaires ou classiques. Le mélange, malgré les risques, fut réussi, et le public fut touché par cet ensemble a priori hétéroclite. On connaissait ce musicien nordique pour ses albums chez Act, toujours bien réalisés. Cette première (a priori sans autre point de chute pour le moment) permet de vérifier son talent de rassembleur dans une formule originale. Ce groupe devrait trouver preneur, nous le lui souhaitons, dans le réseau des festivals de l’Association Jazzé Croisé dont le MJ5C fait partie. Affaire à suivre.

Jan Garbarek et Trilok Gurtu © Valentine Kieffer by courtesy of Marseille Jazz des Cinq Continents


Vendredi 22 Juillet-Jan Garbarek featuring Trilok Gurtu: Jan Garbarek (sax pic/ts), Trilok Gurtu (perc, dm, voc), Yuri Daniel (b), Rainer Bürninghaus (clav,p). Qui mieux que Jan Garbarek, à part Keith Jarrett, pouvait représenter le label ECM, musicien symbolique du label allemand. A noter que le label a enregistré, depuis ses débuts, la majeure partie de sa production au Talent Studio à Oslo en Norvège, pays de Garbarek. Dans un amphithéâtre quasi complet et sous le chant des cigales, Jan Garbarek, démarre son set au piccolo sax avec un maîtrise parfaite, soutenu par un groupe rodé. Pour un second titre au ténor, son staff est au complet et vraisemblablement c’est son ingénieur du son qui est aux manettes, hyper basses qui couvrent un peu la voix et pad électronique de Trilok Gurtu, un morceau un peu trop répétitif mais qui plaît au grand public. Trilok Gurtu se distinguera dès le troisième morceau, tirant la couverture à lui et soulevant l'enthousiasme du public. Jan Garbarek a toujours divisé les amateurs de jazz, certains le rangeant dans une froideur nordique, seulement sauvés par ses anciennes collaborations avec Jarrett ou Egberto Gismonti, d’autres le plaçant au sommet des musiciens européens. Il est sûr que ce n’est pas un musicien qui swingue mais force est de reconnaître que certains passèrent une belle soirée. Il ne s’était pas produit à Marseille depuis fort longtemps.

Acte 3-Mucem
Samedi 23 Juillet-Sarah McKenzie: Sarah McKenzie (voc, p), Joe Caleb (g),
Pierre Boussaguet (cb), Marco Valeri (dm).
Sous un ciel orageux, la soirée a pu commencer avec un léger retard et un léger changement d’ordre de programmation. On passera sur la mauvaise organisation de l’accueil
du Mucem (qui se renouvèlera le lendemain) pour se rattraper sur les belles visions nocturnes et les paysages que nous offre ses remparts. Dans la lignée des nouvelles chanteuses (et ici aussi pianiste), la belle Sarah McKenzie très sympathique et très pro’ nous interpréta, avec une belle assurance, le répertoire de son dernier disque. Répertoire classique, compositions personnelles et encore jazz bossa, devenu le passage inévitable pour «se vendre» dont on peut préférer les versions originales. Reste une question, voire deux: est-ce parce qu’elle est signée sur le label Impulse! (légendaire mais cédé à de nombreuses reprises depuis l'origine) ou parce qu’elle est australienne que son étoile brille bien plus que de nombreuses autres chanteuses plus authentiques. Bien fait, bien propre, mais aucune trace de blues dans se prestation, bien épaulé avec notamment l’excellent contrebassiste Pierre Boussaguet.

Onefoot: Yessaï Karapetian (clav, fl), Marc Karapetian (b, synt), Marc Font (dr, sampling). Le jeune groupe marseillais qui monte, d’abord à la capitale où les deux frères Karapetian se retrouvent au Conservatoire national supérieur de musique dans la classe de jazz, dirigé par Riccardo Del Fra, et sur la scène nationale avec la signature chez un producteur important dans le réseau electro et funk. Après un premier EP paru fin juin, des dates dans des scènes de musiques actuelles, des concerts remarqués aux Transmusicales de Rennes, au Festival de Vienne, à Jazz à la Défense, sans décrocher hélas de prix, le groupe affrontait une scène importante à Marseille. Livrant une musique électrique fraîche, sans compromis mais dans son époque, il n’hésita pas à interpréter deux titres emblématiques d’Arménie, prouvant à son auditoire que la transition peut se faire dans la tradition, certes bien revisitée et mondialisée. Disposant d’un temps de balance assez court (dû aux intempéries), le groupe réussit quand même à avoir son «son», servi par son technicien (Fabien Terrail). Sans aucun doute le groupe le plus filmé, enregistré et retransmis sur les réseaux sociaux.

Minuit 10: Thibaud Rouvière (voc,g), Sylvain Rouvière (g,cl,voc), Mathis Regnault (bs, voc), Etienne Rouvière (dr,pad elec,voc). Issu de l’Institut musical de formation professionnelle de Salon-de-Provence, cette jeune formation s’intègre dans la lignée d’un jazz rock progressif. Découvert grâce au réseau Jazz Emergence qui réunit des écoles de musiques, Minuit 10 était le coup de cœur du Conseil Départemental. Une autre fratrie pour une musique électrique. Ces deux jeunes groupes prouvent que le jazz intéresse la jeunesse et peur élargir un public qui ce soir là était déjà intergénérationnel.

Kyle Eastwood et Quentin Collins © Valentine Kieffer by courtesy of Marseille Jazz des Cinq Continents




Kyle Eastwood
: Kyle Eastwood (b, cb),
Quentin Collins (tp) Brandon Allen (saxes), Andrew McCormack (p), Chris Higginbottom (dm). Toujours très classe, ce séducteur de Kyle livra un énième concert de bonne qualité; pas de nouveauté ici, il interpréta les titres de son dernier album. Très présent sur les scènes du sud cette saison, son groupe, inchangé, à le mérite d’assurer lors de chaque représentation, un parfait équilibre de jazz classique et moderne. Très disponible, il participa à l’Alcazar à une rencontre autour de l’œuvre de son père intitulé «Eastwood after hours».




Dimanche 24 Juillet-Hugh Coltman/Shadows-Songs of Nat King Cole: Hugh Coltman (voc) Thomas Naïm (g), Gaël Rakotondrabe (p), Christophe Minck (cb), Raphaël Chassin (dm)
De «Mona Lisa» à «Nature Boy», le crooner anglais rend hommage à la voix du célébrissime chanteur de charme et pianiste, Nat King Cole, un des premiers musiciens afro-américain à avoir été admis dans la haute-société blanche. Hugh Coltman est sans aucun doute sincère et très humble devant son inspirateur; hélas, il manque un peu de conviction et le tout reste trop poli, sans doute par un trop grand respect à son icone. Terminant sur un blues, sorte d’hommage au pionnier anglais du revival de ce style outre manche, Alexis Korner, il sera salué par un public en petit nombre par rapport à la veille.

Jean-Pierre Como/Express Europa. Jean-Pierre Como (p), Hugh Coltman et Walter Ricci (voc)
, Stéphane Guillaume (sax), Louis Winsberg (g), Thomas Bramerie (cb), Stéphane Huchard (dm). En 95, Jean-Pierre Como, après ses aventures avec Sixun, signait l’album Express Paris Roma. Vingt ans après, il renouvelle le voyage qui consiste à intégrer dans le jazz la chanson, italienne en particulier. Après la création de ce nouveau projet en octobre dernier au Café de la Danse, avec presque la même équipe renforcée de quelques invités, il semblait intéressant d’écouter le résultat après maturation. Bonne surprise, le répertoire et son interprétation se sont épanouis, et le groupe sonne parfaitement. Stéphane Guillaume, en remplacement de Stefano Di Battista, donne son maximum et assure entièrement sa partie; Louis Winsberg, toujours l’esprit ouvert, contribue à l’enrichissement des compositions. On saluera la performance du jeune chanteur napolitain, Walter Ricci, qui est de plus en plus sollicité en France. Quant à Jean-Pierre Como, simple et discret, il sait diriger ses musiciens vers son but. Il est vrai que la rythmique, contrebasse, batterie n’a plus rien à prouver et sert de tremplin à maître Como. En l’occurrence, une soirée agréable marquée par le chant entre le blues, la méditerranée et la mer.
Les concerts des soirées au Mucem étaient présentés en coproduction par le MJ5C et le Mucem.

Acte 4 – Palais Longchamp
Lundi 25 Juillet-Ester Rada: Ester Rada (voc)
Chanteuse israélienne d’origine éthiopienne, Ester Rada est apparue, après une carrière d’actrice, sur la scène musicale en 2013. Sa musique, définie «comme une rencontre où s’entremêlent Ethio-Jazz, funk, soul et R&B, avec des nuances de groove issues de la black music» reflète le mélange de ses goûts et influences qui vont de Nina Simone au Fugees. Epaulée par un bon groupe, elle nous a offert une chaude première partie appréciée par un public venue en majorité pour la seconde partie.

Ibrahim Maalouf © Valentine Kieffer by courtesy of Marseille Jazz des Cinq Continents



Ibrahim Maalouf/Oum Kalthoum:
Ibrahim Maalouf (tp), Franck Woeste (p), Rick Margitza (ts), Christophe Wallemme (cb)
, Nicolas Charlier (dm).
Ibrahim Maalouf/Red & Black Light Tour-10 ans de Live: Ibrahim Maalouf (tp, cl),
Martin Saccardy (tp), Yann Martin (tp), Youenn Le Cam (biniou, fl, tp), Eric Legnini & Franck Woeste (cl, fender rhodes), François Delporte (g), Antoine Guillemestre (b), Stéphane Galland (dm). Depuis le début de sa notoriété Ibrahim Maalouf était pour la quatrième fois l’invité du festival. Une sorte d’hommage à la place qu’il tient aujourd’hui. Il fera en décembre un concert à l’AccordHotels Arena, ex-Bercy, soit une des plus grandes salles de France. Peu ou pas de jazzmen ont réussi cet exploit, mais le statut d'Ibrahim Maalouf est déjà au-delà du jazz. Salué, primé et presque béatifié, il faut admettre qu’aujourd’hui il tient une place particulière. Présent sur tous les fronts, albums, concerts, musiques de films, enseignement, son omniprésence galvanise le public qui en redemande. On le voit beaucoup plus que d’autres trompettistes talentueux du jazz, mais il faut lui reconnaître le grand mérite d’être un véritable showman.
Pour cette soirée il avait décidé d’intervertir l’ordre prévu des deux groupes pour commencer par son hommage à Oum Kalthoum, dont la tournée était déjà terminée et finir la soirée par son super groupe électrique. Les deux groupes ont plu à la grande audience, la seule soirée à guichets fermés. La célébration d'
Oum Kalthoum par le groupe fut très chaleureuse, Rick Margitza, saxophoniste méconnu (malgré son passage chez Miles Davis) se pose en alter ego du trompettiste et contribue pleinement à la réussite de ce répertoire. Le second groupe annonçait la fête et, Maalouf en maître de cérémonie, véritable Monsieur Loyal du Parc Longchamp, alluma le feu. Seul regret, un changement de plateau un peu long.

Elena Pinderhugues et Kris Funn du groupe de Christian Scott © Florence Ducommun




Mardi 26-Christian Scott/Atunde Adjuah presents Stretch Music: Christian Scott (tp, flh),
Braxton Cook (saxes), Elena Pinderhughes (fl, voc), Lawrence Fields (p, clav), Kris Funn (b), Corey Fonville (dm). Pour beaucoup la «seule soirée vraiment jazz» du festival et, hélas, un public moins nombreux, un Palais Longchamp à moitié-plein pour les optimistes, a moitié-vide pour les autres. Mais les présents, dont de nombreux musiciens, ont pu savourer deux excellents concerts donnés par des musiciens de haut niveau. Christian Scott, comme il y a deux ans sur la même scène, arrive avec un groupe très carré, en fait un vrai groupe avec des musiciens qui jouent ensemble depuis des années, et cela s’entend. Compositions originales baignées d’un esprit néo-orléannais au service d’un jazz puissant, puisant sa force dans le passé mais collant à l’actualité, un jazz vivant. Chaque soliste, le pianiste Lawrence Fields, le saxophoniste Braxton Cook, le batteur Corey Fonville et Elena Pinderhughes, merveilleuse lutine de la soirée, marquent de leur empreinte le son du groupe. Christian Scott les remerciera pour leur talent, leur fidèle compagnonnage et, dans une présentation, parfois un peu bavarde, contera leurs parcours. Quant au leader, on ne peut que saluer sa prestation, sobre efficace, concise, pleine d’imagination pour un répertoire sans cesse renouvelé, bref un grand, un vrai jazzman!

Christian Scott © Florence Ducommun


Snarky Puppy: Michael League (b, direction), Chris Bullock (sax, fl), Mike Maher (tp), Justin Stanton (tp, clav), Shaun Martin (cl) Bill Laurance (cl) Bob Lanzetti (g), Larnell Lewis (dm), Marcelo Woloski (perc).
Groupe a géométrie variable allant jusqu’à 25 membres (dont Cory Henry), Snarky Puppy a conquis un vaste public avec une dizaine d’albums et un réseau internet des plus efficaces. Vu sur la toile dans le monde entier! Avec des centaines de concerts dans les pattes, le groupe, ici en formule réduite, tourne au quart de tour, et le moteur est parfaitement réglé. Pour leur premier concert à Marseille, on aurait pu espérer un plus grand nombre de fans, mais le groupe a rempli son contrat. Véritable machine, Snarky Puppy enchaîne les titres, morceaux de bravoure,
avec efficacité, entre Blood Sweat and Tears et Frank Zappa sans le génie et l’humour. Ce mini big-band moderne louche entre le rock et le jazz. Les «Chiots Moqueurs» seront rejoint par Christian Scott et Elena Pinderhughes dans le final pour un mariage sympathique entre New York et New Orleans.

Snarky Puppy © Florence Ducommun



Mercredi 27 Juillet-Jacob Collier Solo (p, g, dm, b, voc, machines)
Chanteur et multiinstrumentiste, Jacob Collier a été annoncé comme la découverte jazz de l’été en France. Ce jeune anglais de 22 ans, parrainé par Quincy Jones, et dont le premier album, In My Room, paru en 2015, distribué par Sony –ce qui ouvre bien des portes– a été baptisé par le Guardian «nouveau messie du jazz», rien de moins! En fait de messie, il s’agit avant tout d’un bon touche-à-tout, très sympathique et très séducteur qui ravirait les belles mères. Son show efficace, en parfaite coordination avec l’ingénieur du son et les lumières, séduit d’abord mais lasse vite. On a compris, il sait tout faire mais le recours systématique aux techniques de studio, reverb, juxtaposition, echo… font sonner ces compositions, assez banales, comme très monotones. Vu sur le net en solo au chant et piano, plus sobre ou avec Snarky Puppy, bien entouré, sa qualité devrait s’affirmer à moins qu’il ne préfère une carrière sous les paillettes.


St Germain
: Ludovic Navarre-St Germain (pad, etc.), Didier Davidas (p), Cheikh Diallo (kora), Sadio Kone (n’goni), Guimba Kouyate (g), Edouard Labor (sax), Sullyvan Rhino (b)
, Jorge Bezerra (dm, perc). Venu par curiosité pour Jacob Tellier, je pensais repartir juste après, erreur de ma part car St Germain «roi de la Frenchtouch» revisitait une Afrique Enchantée avec un groupe plein d’énergie. Certes, nous ne sommes plus dans le domaine du jazz, mais ce groupe nous emmène joyeusement vers les rives des fleuves du continent noir. Efficace, sans état d’âme, bien que peu originaux, on se laisse prendre aux solos de kora et aux polyrythmies. Le temps du disque d’or est bien terminé celui qui à l’époque de son album Tourist, vendu a des milliers d‘exemplaire, avait rempli la pelouse du Palais a du se contenter ce soir, lui aussi, d’une audience très moyenne.



Jeudi 28 Juillet-Autour de Chet: Luca Aquino, Stéphane Belmondo, Airelle Besson, Erick Truffaz (tp), Hugh Coltman, José James, Camélia Jordana, Sandra NkaKé (voc), Bojan Z (p, clav), Cyril Atef (dm, perc), Christophe Mink (cb), Pierre-François Dufour (dm,cello) + violons. Présenté comme ce qui devait être un grand moment du festival et malgré la qualité des interprètes, l'idée de prolonger le succès de l’album Autour de Chet, paru en avril dernier chez Verve/Universal, ne semble qu’une formule de producteur. Le plateau réinvitait la plupart des participants de l’album, et si on peut saluer les belles prestations des chanteuses (un duo inventif) de Camélia Jordan et Sandra Nkaké, de José James et des trompettistes Luca Aquino et Stéphane Belmondo, on reste déçu sur l’ensemble. On aurait pu rêver d'une rythmique plus fine comme la voix de Chet.

Jamie Cullum © Valentine Kieffer by courtesy of Marseille Jazz des Cinq Continents



Jamie Cullum
: Jamie Cullum (voc,p), Tom Richards (sax), Rory Simmons (tp,g), Loz Garratt (b). Nouvelle invitation au pianiste-chanteur anglais dans sa formule quartet où il assure le show en permanence. Entre jazz, rythm’n blues, rock et variétés, Jamie Cullum sait faire plaisir à son public venu tout autant pour sa musique que pour sa belle gueule d’amour. Si son dernier album, Interlude, rend hommage à Nina Simone et Sarah Vaughan, il emprunta ce soir-là une piste royale bordé de bonnes intentions. Il sait y faire. Il se double depuis quelques années d’un talent d’animateur d’un programme de jazz sur BBC2 et connaît son auditoire. Pas de surprise donc, un groupe qui soutient son leader depuis longtemps, une musique bien travaillée qui s’intègre aussi bien sur les scènes des grands théâtres que sur la scène plus jazz du Ronnie Scott Club de Londres où Jamie Cullum est régulièrement programmé.


Vendredi 29 juillet-Aron Ottignon: Aron Ottignon (p), Rodi Kirk (electroniques), Sam Dubois (steel drums, perc)- Seal
Je ne ferai pas le correspondant de guerre commentant l’actualité depuis le bord de la piscine. Je n’ai pas assisté à ces concerts dont les échos furent variables, grand spectacle et ravissement pour les fans de Seal, dure première partie pour Aron Ottignon (dixit musicien local présent) qui n’a pas enthousiasmé les présents.

Malgré le grand succès des manifestations gratuites, on note une audience moyenne sur les concerts payants, à part pour les concerts événements qui sont de moins en moins du jazz. Ce phénomène se retrouve d’ailleurs dans de nombreux grands festivals aux capacités d'accueil importantes qui évacuent le jazz pour des spectacles intéressants sans doute, mais dont le parcours et les concerts relèvent d’autres esthétiques et d’autres histoires. Paradoxalement (pour le souci de rentabilité), on remarque des plateaux «maisons» très chers, clefs en main, qui peu à peu remplacent l’artistique pour une rentabilité non avérée, au détriment d’une véritable esthétique qui pourrait être la marque de fabrique et la fierté d’un festival de jazz. Pour cette édition, dédiée à Bernard Souroque, premier directeur artistique du festival qui nous a quittés en octobre 2015, l’équipe a suivi ses indications. Force est de constater qu’en 17 ans, le festival n’a pas réussi à créer un vrai public de fidèles, curieux de jazz et de son renouveau. Peut-être une formule à repenser, des prix d’entrée à revoir, notamment au Palais Longchamp où le public est mal assis ou debout, subit les nuisances d'un restaurant trop proche et un manque de visibilité de la scène. Un public plus bavard et mondain qu'à l'écoute, car justement pas formé par une démarche de longue haleine. Enfin, dernière surprise de cette édition, juste avant le début du festival, on apprenait le départ de Stéphane Kochoyan, appelé à remplacer Bernard Souroque. Il dirige par ailleurs les festivals de jazz à Orléans, Barcelonnette, Nîmes et après s’être chargé du Festival de Vienne, il venait à peine d’être engagé à Marseille en mars dernier comme nouveau directeur artistique. Compte tenu du budget pour une fois à la hauteur des plus grandes ambitions, on attend mieux d'un grand festival de la capitale méditerranéenne, vieux bastion du jazz en Europe!

Dominique Michel
Photos Florence Ducommun
et Valentine Kieffer by courtesy of Marseille Jazz des Cinq Continents.

© Jazz Hot n° 677, automne 2016
Ellis Marsalis reçoit le prix Donostiako Jazzalldia 2016 des mains de Branford MArsalis et de Miguel MArtin, le Directeur du festival © José Horna



San Sebastián, Espagne



San Sebastián Jazzaldia,
20 au 25 juillet 2016




Cette édition qui s'est déroulée de la meilleure des façons sur le plan musical, où il y a eu d'excellents moments, a été ternie par le comportement de certains «artistes» ou de leur environnement, empêchant les photographes accrédités de faire ce qu'ils font depuis que le jazz existe et qui est tout à l'honneur du jazz, de l’art ou du reportage photographique, c'est-à-dire prendre des photos. Décidément, la démocratie et l'art en général vivent une sale période, et bien que ce ne soit pas le seul fait de ce grand festival, on comprend mal que les festivals, dans leur ensemble, ne s'organisent pas collectivement pour empêcher cette dérive de quelques stars, la plupart du temps, que nous détaillons en conclusion car cela commence à devenir insupportable.




20 juillet. Le 51 Heineken Jazzaldia a accueilli cette année la 10e édition du Festival 12 Points dédié à la découverte de nouveaux talents du jazz européen. 12 concerts de 12 groupes de douze villes européennes composaient le noyau de 12 Points, qui comportaient en plus un séminaire de personnalités expertes en jazz (Jazz Futures), et des jam sessions nocturnes (European Jams) dans le récemment étrenné Kutxa Kultur Kluba de Tabakalera. Voilà pourquoi les nocturnes au Musée San Telmo sont devenues des matinales.



21 juillet. La première matinale au San Telmo a présenté le concert d'Ainara Ortega «Scat», l’excellent groupe dont nous avons déjà parlé dans la chronique du Festival de Getxo de cette même année.
L’habituel Jazz Band Ball sur les terrasses du Kursaal a démarré sur le concert de Dave Douglas «High Risk». Le trompettiste est venu accompagné du DJ Shigeto et, comme base rythmique, Jonathan Maron (elecb), et Ian Chang (dm). C'est une leçon de jazz contemporain très proche du Miles Davis électrique.

Le guitariste Norvégien Terje Rypdal et Elephant Nine ont fait un concert plus proche du rock progressif que du jazz.
Gloria Gaynor a rendu hommage à Diana Ross, Roberta Flack, Barry White, Pharrell Williams ou Police et n'a pas oublié ses succès les plus populaires.  L’apothéose finale fut, bien sûr, son «I Will Survive».

Marc Ribot et ses Young Philadelphians,  trio à cordes, ont fait danser le public avec leurs versions enfiévrées des grands succès du Philadelphia Sound. Le guitariste Américain, accompagné de Mari Halvorson, Jamaaladen Tacuma, et Grant Calvin Weston, a joué des morceaux emblématique du genre («The Hustle»,
«Love Rollarcoaster», «Love Epidemic», la suite «TSOP'» ou «You Are Everything»), utilisant sa manière, la distorsion portée à la limite.

Cyrus Chestnut Trio © Jose Horna

En même temps, le trio composé  par Cyrus Chestnut (p), Buster Williams (b) et Lenny White (dm) se produisait sur la scène Frigo. Cyrus Chestnut  était souriant. De leur côté,  Buster Williams et Lenny White ont été le support rythmique parfait pour le phrasé du pianiste. Le trio, parfaitement cohérent, a joué ses propres morceaux («I Remember») ainsi que des standards («I Cover the Waterfront») qui sont dans son disque Natural Essence.

Ellis Marsalis et Jesse Davis © Jose Horna


22 juillet.  A la matinale, le saxophoniste Mikel Andueza a présenté son disque Cada 5 segundos. Le concert a commencé par «Mr. MB», un hommage à Michael Brecker. Après, ils ont joué des morceaux comme «Zortziko para Mauro», «Kenny» (dédié  à Kenny Garrett) ou «Axuri Beltza», un arrangement d’une chanson populaire de Navarre. Mikel Andueza est, sans aucune doute, l'un des grands du jazz espagnol, comme ses partenaires: Iñaki Salvador (p, kb), Gonzalo Tejada (cb, b), Chris Kase (tp), Gonzalo del Val (dm) et Dani Pérez Amboage(g).




Ellis Marsalis fait partie de l’histoire du Jazz. Malgré son âge, il possède toujours beaucoup de musique en lui. Il s’est produit à la Place de la Trinidad, accompagné par Jesse Davis (as)
, Darryl Hall (b) et Mario Gonzi (dm): un jazz bebop d'une grande élégance et serein. Il nous a donné, entre autres, un très beau «With a Song in My Heart». Le concert terminé, son fils Brandford, qui officiait pour le deuxième set, lui a remis le prix Donostiako Jazzaldia de cette édition. Après la cérémonie, ils nous ont offert un ravissant duo piano sax soprano sur l'éternel «Do You Know What It Means to Miss New Orleans».


Ellis Marsalis Quartet feat. Kurt Elling © Jose Horna

Dans la seconde partie, après un puissant démarrage du quartet de Branford, l'invité d'honneur de ce groupe dans sa tournée estivale, Kurt Elling, est monté sur la scène. Dès sa première intervention, le chanteur de Chicago a démontré encore une fois sa maîtrise de la scène et de l'art vocal. Pendant les deux heures environ du concert, ont résonné
«I'm Not Promising the Moon», la bossa de Jobim «Só Tinha d'Être Com Você», «Blue Gardenia», «One Island to Another», «Mama Said», «As Long As You're Living», toujours soutenu par le soprano et le tenor de Branford. Pour finir, le traditionnel «St. James Infirmary», a permis à Kurt Elling de reproduire une sonorité de trompette-sourdine avec un gobelet en carton.




Jack DeJohnette Trio © Jose Horna

23 juillet. À la Trini, une séance de jazz sérieux, dur, intense, sans concession, est à mettre au compte de DeJohnette, Ravi Coltrane et Matthew Garrison au premier set. In Movement, est le dernier projet de Jack DeJohnette où il réunit avec la descendance des membres du quartet de John Coltrane, Ravi et Matthew, pour récréer des morceaux de Coltrane, Miles Davis, Earth  Wind & Fire mais aussi des originaux. Le concert a été divisé en deux suites qui intégraient des morceaux comme «Alabama»,
«Two Jimmys«, «Serpentine Fire» ou «Lydia». A souligner aussi, la version de «Blue in Green» avec DeJohnette au piano.


Steve Coleman Quintet © Jose Horna

Steve Coleman, au deuxième set, nous a offert le meilleur concert que nous l’avons vu donner depuis plus de vingt ans. Accompagné par Jonathan Finlayson (tp), Miles Okazaki (g), Anthony Tidd (b) et Sean Rickman (dm), Steve Coleman a joué des longs développements musicaux agrémentés de quelques surprenants changements de rythme. «Round Midnight» a été l'un des temps forts. L'autre a été l'apparition de Ravi Coltrane invité pour un dernier morceau passionnant.


24 juillet. Jerry Bergonzi (ts) et Perico Sambeat (as) se sont produits à midi, au Club du Théâtre Victoria Eugenia. Jerry Bergonzi, un vrai maître du ténor, déployait un son parfait, propre, dans la tradition coltranienne. Perico Sambeat était plus lyrique. Leurs deux partenaires n'ont pas été en reste: Renato Chicco (Hammond B3), et Andrea Michelutti (dm), ont démontré leurs qualités rythmiques sur lesquelles les deux saxophonistes ont pu s’appuyer.
Renato Chicco, Perico Sambeat, Jerry Bergonzi, Andrea Michelutti © Jose Horna

Au Musée San Telmo, le Workshop de Lyon (Jean Aussanaire, Jean Paul Autin, Jean Bolcato et Cristian Rollet) a présenté son spectacle «Lettre à des Amis Lointains», plein  d’humour, de poésie et à la sauce free jazz, le tout bien équilibré. Chaque morceau était un monde plein de saveurs de chansons folkloriques, d'airs sud-africains, arabes, arméniens, de ballades ou des moments de bruit infernal, mais parfaitement disposés et cuisinés pour que le public en profite.

L'après-midi, l’auditoire du Kursaal a reçu le saxophoniste Jan Garbarek et le percussionniste Trilok Gurtu. Garbarek a répété en plusieurs reprises qu'il ne faisait pas de jazz mais de la musique improvisée, ce qui est très honnête de sa part, et très juste. De toute façon, sa musique méditative, introspective et quelque part religieuse plaît beaucoup au public de San Sebastián.


A la Place de la Trinidad, accompagné d'un trio que commandait le grand batteur Nate Smith, José James a présenté quelques-uns des morceaux qu'il va inclure dans son prochain disque, Love in a Time of Madness. Au contraire d'autres chanteurs de jazz plus orthodoxes, James se caractérise par son ouverture à d'autres styles, spécialement le rap. Mais ce chanteur maîtrise aussi la tradition du soul et du meilleur jazz, une évidence dans son disque Yesterday I Had the Blues: the Music of Billie Holiday. Ça nous aurait bien plu qu'il intègre quelques thèmes de ce beau travail, mais nous avons dû nous contenter de
«Park Bench People», «Grandma's Hands», «Come to My Door», et d’hommages à Bill Whiters («Ain't No Sunshine») et David Bowie («Man Who Stole the World»). Pour le bis, le trompettiste Christian Scott s'est joint au groupe; son intervention a fait monter le niveau d'un concert qui avait décliné.

Le deuxième set de la soirée a accueilli Steps Ahead «Réunion Tour». Une bonne partie des morceaux appartenaient à leur disque Holding Together (1999) dont «Bowing to Bud», «Pools» et «Copland», qu'ils ont complété avec deux standards («The Time Is Now» et «Lush Life» (beau chorus de Mike Manieri). En outre Manieri, cette réunion rassemblait les anciens du groupe, Marc Johnson (b), Bill Kilson (dm) et Eliane Elias (p). Le «petit nouveau»  était le saxophoniste Donny McCaslin, un indispensables du big band de Maria Schneider; Donny a joué fort et bien, combinant ses interventions avec le vibraphone de Manieri. Il y a eu dans ce concert deux détails qui ne sont pas passé inaperçus pour les plus attentifs; primo, la pianiste Eliane Elias a ordonné de braquer deux projecteurs supplémentaires sur elle seule; secundo, elle a demandé à plusieurs reprises à la sonorisation de monter le son du piano dans une lutte avec le saxophoniste qui n'a échappé à personne…

25 juillet. Au Théâtre Victoria Eugenia, La Marmite Infernale est venu pour présenter son dernier travail «Les Hommes … Maintenant». Un projet inattendu du groupe de 13 musiciens capables de tout. Le groupe a joué du free jazz, du funk, du rock, du folklore, du classique, etc. Tout était réuni pour un tabac, mais leur performance n'a reçu qu'une tiède ovation imputable à la surprise de l'auditoire.

Bobo Stenson Trio © Jose Horna 



A la Trini, le pianiste suédois Bobo Stenson a présenté son dernier disque, Indicum. Stenson, accompagné d’Anders Jormin (b) et Jon Fait (dm), a  offert un vrai récital. Lyrique et tranquille, il a commencé par «La Peregrinación», la chanson d'Ariel Ramirez que Mercedes Sosa a rendu célèbre en son temps. La suite est allée crescendo avec les morceaux «Gysing»,
«Linnea», «Symphony of Birds» ou «Post scriptum», une fin idéale pour son concert.

Elena Pinderhughes, Christian Scott, Lawrence Fields (arrière-plan)Braxton Cook © Jose Horna



Au Kursaal, Christian Scott a offert le dernier grand concert de cette édition du Jazzaldia, son projet «Stretch Music». Avec Braxton Cook (as), Lawrence Fields (clav), Kris Funn (b), Corey Fonville (dm) et Elena Pinderhughes (fl, voc), Christian Scott a alterné des parties acoustiques et électriques avec de bons chorus de la flûtiste, du saxophoniste, en dehors des siens. A souligner, l'hommage à Herbie Hanckok ( «Hurricane»), et en bis «Equinox» de John Coltrane. Malgré quelques problèmes de son, un beau final final pour cette 51e édition du grand festival de San Sebastián.


Le bilan de ce Jazzaldia 2016 est donc très bon sur le plan musical avec beaucoup de temps forts. Sur les diverses scènes, la programmation des concerts de jazz a été variée, récupérant l'équilibre qui avait fait défaut à l'édition précédente.
Néanmoins, il faut revenir sur l’attitude de certains artistes qui a obscurci le festival, imposant des conditions inacceptables au travail des reporters photographes. Heureusement, ces faits n’étaient pas généralisés, mais, par leur répétition, ils traduisent une tendance plus qu'inquiétante.

- Le 22 juillet, encore une fois Brad Mehldau a interdit la présence de photographes accrédités.

- Le 23 juillet, Ibrahim Maalouf a exigé des photographes accrédités qu'ils signent un soi-disant contrat de renonciation à leurs droits.

- Le 24 juillet, Eliane Elias a essayé d'imposer ces conditions aux photographes accrédités; le reste des artistes du Steps Ahead Réunion Tour n'ayant posé, eux, aucune condition.


- Le 25 juillet, Diana Krall a exigé des photographes accrédités la signature d'un soi-disant contrat qui attente à leurs droits d'auteur. Il faut ajouter l’interdiction de scène pour l'organisation qui n'a pas remis le traditionnel bouquet. L'interdiction de photographier, même pour le public, a provoqué les huées mais, malgré les efforts de la road-manager, la prise d'images n'a pas pu  être empêchée. Avec la prolifération des smartphones, le résultat de ces interdictions est qu'il n'y a plus que des photos et des vidéos de qualité médiocre.

Lauri Fernández et Jose Horna
Photos Jose horna

© Jazz Hot n° 677, automne 2016
Toulon, Var

Jazz à Toulon, 19-28 juillet 2016


Respectant les trois jours de deuil national suite aux événements tragiques de Nice, le Festival Jazz à Toulon, prévu à partir du 15 juillet, n'a démarré que le 19. Les concerts annulés, en accord avec les musiciens, ont pu être reportés après ces dates.


Sylvain Luc-Luis Salinas © Ellen Bertet




19 juillet,
 Sylvain Luc-Luis Salinas (g)
. Silvain Luc et Luis Salinas donnaient le départ du Festival sur une Place Louis Blanc bondé où le public assis et debout écoutait en silence, dans un profond respect des musiciens et des autres spectateurs. A chaque édition ce public très attentif me surprend, à l’écoute des solistes, les ovationnant à chaque passage de bravoure, et applaudissant chaleureusement à la fin de chaque titre. Et pourtant c’est gratuit; on pourrait penser qu’il n’est que de passage et se fiche du plateau mais, bravo, c’est le contraire! En comparaison de nombreux festivals, dont le prix d’entrée est de plus en plus élevé, recueillent un public bavard, 
sans aucune attention pour la musique, ignorant la présence de ses voisins et les abreuvant de banalités téléphonés ou histoires insipides. Digression faîte, retournons à cette rencontre inédite pour une première tournée française. Si l’Argentin, Luc Salinas, est bien connu du public sud-américain et des aficionados de la guitare, il reste  à découvrir en France, malgré un album sur le label Dreyfus. Sylvain Luc a fait le bon choix et s’est entouré d’amis fidèles avec André Ceccarelli (maintes fois son partenaire) et Remi Vignolo qui faisait à cette occasion son retour à la contrebasse après l’avoir délaissée plusieurs années pour la batterie. Cette belle équipe a alterné solos, duos et quartet dans un répertoire qui puise plus dans la chanson populaire que dans les standards de jazz. D’inspiration mondiale, on passera de «You Are the Sunshine of My Life» de Stevie Wonder à «Estate» de Bruno Martino sacralisé par João Gilberto, Chet Baker ou Michel Petrucciani, en passant par «Someday My Prince Will Come». Un répertoire grand public entrecoupé de solos de maestria; on peut regretter un manque de profondeur dans les formules de ces rencontres d’été mais, pour ce groupe, la technique et l’inspiration pallient à cette impression. Pour le rappel, face à une audience très satisfaite, le jeune Juan Salinas, digne fils de son père, est venu compléter ce quartet pour une brève joute amicale s’inspirant du flamenco revisité jazz.



Robin McKelle © Michel Antonelli



21 juillet, Robin McKelle. Autre Place historique dans l’histoire du festival, la dénommée, Martin Bidouré, où la scène est installée devant le parvis d’une église qui illumine le soir, comme aurait dit Claude Nougaro. Robin McKelle démarre un show réglé à la perfection, servi pas des musiciens bien rodés. Elle interprète quasiment les titres de son dernier album The Looking Glass dont elle a signé la totalité des compositions. Depuis son premier album consacré au jazz et ses concerts accompagnés par un big band, Robin Mc Kelle a choisi un voie nettement plus soul, voire country rock. Très inspirée a ses débuts par Ella Fitzgerald, elle penche aujourd’hui vers les reines de la soul comme Gladys Knight qu’elle cite souvent comme une de ses références, et dont elle reprendra un hit pour le rappel. Alternant tempos rapides et ballades, elle séduit un public qui se lève à chaque demande, et qui l’applaudit chaleureusement. Présente à Paris pour un concert le soir des attentats de novembre 2015 et suite à celui de Nice, elle remercie le public d’avoir le courage de venir aux concerts, de résister, puis rend hommage aux victimes dans un solo vocal-piano très sombre et élégant, dédié aussi à Prince. Derniers roulements de tambour en deux titres funky avant de quitter la scène et de re-saluer ses fidèles musiciens et le public très nombreux. Mentions spéciales à Jake Sherman (p, fender, org HB3) et à Eli Menezes (g) renforcés d’une rythmique efficace, Matt Brandau (b) et Adam Jackson (dm).



23 juillet. Bill Evans (saxophones, fender rhodes), Darryl Jones (b), Keith Carlock (b), Dean Brown (g), Plages du Mourillon. Juste quelques jours avant le début de la tournée européenne qui démarrait par Toulon, Mike Stern s’est fait renversé par une voiture et a dû annuler sa participation au groupe. Bill Evans a donc fait appel au guitariste Dean Brown, fidèle compagnon de route, qui a déjà fait parti de ses groupes antérieurs. Tâche pas si ardue pour Dean Brown qui n’est pas le premier venu, car il joué et enregistré aux côtés de Marcus Miller, The Brecker Brothers, Billy Cobham, David Sanborn, Bob James, George Duke, Roberta Flack ou Joe Zawinul, et qui dirige son propre quartet. Cette véritable machine de guerre avec Darryl Jones (Miles Davis, Rolling Stones) et Keith Carlock (Sting, Steely Dan,  Diana Ross, Mike Stern) était prête à dompter un ciel plus que menaçant et chasser au loin les nuages. Programme presque habituel depuis des années pour Bill Evans qui pratique, au delà de sa fusion, un style très proche du funk et du bluegrass. Dans son dernier album en leader Rise Above il a même fait appel aux musiciens très country blues du dernier Allman Brothers Band.
Sans surprise véritable, le groupe trouve ses marques et assènent sa puissance rythmique dévastatrice et balaie toute hésitation. Pour la soirée du festival qui rassemble le plus de monde, le long des plages du Mourillon, le choix était parfait; touristes et amateurs ont répondu présents et sont repartis satisfaits et repus de son. Au contraire des différentes places de dimension variable mais conviviales, le concert sur le grand parking du Mourillon revêt souvent un caractère plus festif et nécessite un renfort de sonorisation qui chaque fois est très bien maîtrisé. Le choix de Bill Evans, qui a donné un concert sans concession, peut sembler risqué, mais il n’en était rien: qualité et populaire ont fait une excellente alchimie. Même si la musique de Bill Evans au fil des albums et des concerts se ressemble, elle a le mérite d’être très bien interprétée par un vrai groupe quasi permanent, l’exception (Mike Stern) ce soir-là confirma la règle.


Ne chantons pas sous la pluie! © Michel Antonelli



24 juillet, Olivier Ker Ourio Quartet «Oversea».
 
La petite place Monseigneur Deydier, dans le Mourillon Village, était parfaite pour accueillir le coup de cœur du festival, hélas les patients spectateurs sous leur parapluie n’auront pas eu le plaisir d’écouter ce groupe original. Après l’attente de l’accalmie, qui n’est pas venue, c’est finalement la météo marine qui a été la plus forte et le concert a dû être annulé. Mathias Allemane, l’original de l’étape, avait roulé 700 kilomètres pour célébrer cette fête à la grenouille.

Jazz à Toulon s'est poursuivi avec le report des concerts prévus du 15 au 18 juillet, mais nous n’y étions plus. Une bonne édition comme toujours, malgré des circonstances très lourdes. Un baptême difficile mais réunssi pour la nouvelle présidente de jazz à Toulon, Bernadette Guelfucci (une ancienne de l'équipe qui a succédé à Daniel Michel), à qui nous souhaitons beaucoup de prochaines éditions dans une atmosphère plus légère.



Michel Antonelli
Photos Ellen Bertet et Michel Antonelli

© Jazz Hot n° 677, automne 2016
 
Toucy, Yonne



Toucy Jazz Festival, 15-16 juillet 2016



Le Toucy Jazz Festival est né en 2008 sous l’impulsion de Ricky Ford et de son épouse Dominique. Ce saxophoniste américain installé en Bourgogne, qui a joué entre autres avec le Duke Ellington Orchestra et Charles Mingus, organise, chaque année dans cette petite ville de la Puisaye, une véritable fête du jazz. Après une édition 2015 circonscrite pour l’essentiel à l'église toucycoise, principalement pour des raisons économiques, le Toucy Jazz Festival profite d’une météo ensoleillée et renoue avec les concerts de plein air dans le parc de la Glaudonnerie en 2016. Ces réjouissances se voient malheureusement entachées par l’ignoble attentat de Nice, qui nous vaudra une minute de silence pétrifiante et lourde de signification à l’entame de la manifestation, chacun ayant sans doute alors en tête le rêve de fraternité et de paix porté par le jazz, avant que Ricky Ford ne puisse officiellement ouvrir le festival en ce vendredi 15 juillet 2016.
La vie reprenant ses droits coûte que coûte, force est de constater qu’une volonté d’ouverture caractérise cette édition, marquée par la présence de deux formations clairement liées au patrimoine musical africain. L’une des têtes d’affiche de ces 15-16 juillet 2016 est en effet Manu Dibango, figure emblématique de la World Music, et Ricky Ford prendra à son heure la tête de son quartet African Connection pour cette édition particulière, qui, circonstances obligent, comporte un fort relent de «life goes on».


Pour débuter, un groupe béninois du nom de Eyo’N, le Brass Band, prend place sur la petite scène du belvédère pour une session haute en couleurs. Tentant le grand écart entre musiques issues du golfe de Guinée et répertoire de la chanson française, ils égayent les esprits au moyen de relectures très fun du «Poinçonneur des Lilas» de Gainsbourg, et du «Temps ne fait rien à l’affaire» de Brassens. Le nom du groupe a pour signification «Réjouissez-vous», et l’aspect fanfare clairement assumé fait voisiner des aspects urbains façon Tambours du Bronx avec l’esthétique steel drums du folklore caribéen, un positionnement parfaitement illustré par leur récente tournée avec les Ogres de Barback. Une joie de jouer contagieuse et jamais prise en défaut les anime.


Manu Dibango et Ricky Ford © Patrick Martineau




Manu Dibango est le saxophoniste camerounais emblématique par excellence. Promoteur d’une esthétique dont l’ambition est de restituer à  la musique afro-américaine  ses origines africaines, il nous propose ce soir un concept très métissé, Africadelic, un nom qui fait immédiatement penser à ce que George Clinton et Bootsy Collins réalisaient sous la bannière de Funkadelic, en même temps qu’une tentative d’ancrer le jazz dans un certain œcuménisme. Née dans les années 70, la "World Music s’incarne notamment dans le makossa camerounais, et évolue depuis lors dans un territoire ondoyant qui unit certaines des composantes de la soul, du jazz et du rythm'n blues au sein d’un même creuset.
Lors des balances, Manu Dibango vient tancer ses jeunes et fougueux musiciens en modérant des ardeurs jugées préjudiciables à la simple écoute de la musique. Ce concert fédérateur eut le mérite d’attirer plus de public que les sièges du parc ne pouvaient en accueillir. Cette affiche hétéroclite ayant vocation à fédérer bien au-delà du seul public jazz, Dominique Ford escomptait au moins 400 personnes, et de ce point de vue, ce premier concert en tête d’affiche de l’édition 2016 est une totale réussite.
L’artiste annonce d’emblée la couleur en parlant d’un «safari musical»au public pour évoquer le défrichage de terres exotiques en forme d’afro-jazz funk auquel il s’adonne ce soir. Notes de guitare saturée, pédale wah-wah, orgue Hammond ou sonorités de Fender Rhodes, le paysage instrumental fait penser au travail de Dominic Miller, David Sancious ou encore Branford Marsalis.
Tout au long du concert, on songe aussi tour à tour à l’univers musical de Youssou N’Dour, Salif Keita ou Papa Wemba, à Angélique Kidjo, Peter Gabriel, et Manu Katché, notamment au travers du superbe travail vocal des choristes, omniprésents tout au long du concert. Les musiciens ne bougent quasiment pas de leur emplacement initial sur la scène. Ce parti pris, qui sert le charisme du leader, prive parfois ses musiciens d’une mise en valeur méritée sur scène lorsqu’ils exécutent une partie qui les voit briller individuellement. C’est particulièrement le cas lors de ce superbe hommage à l’Argentine et à la poétesse Alfonsina Storni «Alfonsina y el mar», un moment qui nous rappelle que le jazz, à l’instar de toute forme d’art authentique, a partie liée avec l’histoire de la démocratie et la quête de l’égalité des droits.
L’usage de syncopes permet au groupe de jouer du reggae avec naturel, en utilisant des sonorités plus liquides pour ses cocottes funky. On note aussi l’emploi de deux snare drums chez le batteur. La profondeur du saxophone de Dibango est accentuée par l’utilisation d’une réverbération assez prononcée. Dès que le leader se fait plus discret, on évolue très près des terres défrichées en leur temps par le Santana Band ou Jimi Hendrix, alliant psychédélisme et influences latines sud-américaines greffées sur les racines africaines de Manu Dibango.
C’est sans doute lors d’un hommage chanté à son village natal que le leader se sera le plus éloigné de l’idiome jazz ce soir. Comme à l’accoutumée, le set de Dibango se clôt sur une interprétation endiablée de «Soul Makossa», titre pourtant destiné à constituer une face B de single en 1972, et qui est depuis devenu le plus grand succès de l’artiste. C’est le moment que choisit Ricky Ford pour rejoindre une première fois la scène du Toucy Jazz Festival, en s’adonnant avec une vigueur et une joie de jouer communicative à l’une de ces jams qui marquent les esprits. Le concert se termine par un ultime rappel sous forme d’hommage à Sidney Bechet et à La Nouvelle-Orléans, lors d’une émouvante et magnifique improvisation solo de Manu Dibango autour du thème de «Petite Fleur» sous le clair de lune de Toucy. L’image du saxophoniste seul sur scène avec au-dessus de lui le disque de la lune constitue l’une des images fortes d’un week-end qui n’en a d’ailleurs pas manqué. Un instant magique qui nous ramène dans ce qui fut l’aurore du world jazz.


Après cette fête de tous les sens, la Vandoren Jam Session accueille Clément Prioul à l’orgue et Baptiste Castets à la batterie. Ensemble, ils vont rendre hommage à Jimmy Smith et Larry Young, deux figures mythiques de l’orgue Hammond, en plusieurs occurrences tout au long du week-end. On peut ressentir l’exercice comme plutôt scolaire dans l’ensemble, mais la sincérité évidente de l’interprétation de même que la fidélité absolue manifestée envers l’œuvre de Jimmy Smith achève ce soir de convaincre ceux des membres du public qui n’ont pas quitté immédiatement les lieux après le concert de Manu Dibango. Clément Prioul nous confiera le lendemain utiliser un authentique Cabin Leslie pour recréer le son tournoyant caractéristique de l’orgue Hammond B3 (il nous cite aussi deux musiciens rock, qui comptent certainement parmi ses influences personnelles, comme ayant particulièrement popularisé l’instrument auprès des mélomanes, Jon Lord et Keith Emerson). L’absence de bassiste est totalement dans l’esprit des œuvres de Jimmy Smith, même si l’obligation de recréer les lignes de basse à la main gauche limite vraisemblablement l’audace harmonique des lignes mélodiques jouées par la main droite. L’aspect par trop percutant de la batterie Pearl est nuancé par l’usage de baguettes et de balais en fonction des titres interprétés. Fred Burgazzi, un tromboniste qui rend régulièrement hommage au swing traditionnel avec Ricky Ford au sein de Ze Big Band en Bretagne, s’adjoindra le lendemain au duo lors du festival off.

Bobby Few, Galerie 14 © Patrick Martineau




Le samedi 16 juillet, ce sont plusieurs sessions off organisées toute la journée au cœur de la Ville qui retiennent notre attention. Concomitantes du grand marché de Toucy, les prestations matinales de Bobby Few et Clément Prioul ont lieu dans un climat d’agitation qui a peu à voir avec l’ambiance des clubs new-yorkais. Bobby Few est désormais un habitué du festival de Toucy où le retiennent ses attaches amicales avec Ricky et Dominique Ford. Cette année, il nous propose deux mini-concerts en solo au sein même de la Galerie14, lieu où Dominique organise des expositions d’art. C’est donc dans un contexte plus intimiste et sous des toiles colorées que la légende de Cleveland  interprète deux sets dans la même journée. La première prestation revêt des apprêts d’une grande simplicité, eu égard au contexte précité et à l’heure sans doute fort matinale pour un musicien de jazz. La seconde, en revanche, constituera l’un des moments forts du festival, au moment où une certaine torpeur s’est emparée de Toucy après le marché et l’heure du repas. Bobby est manifestement fébrile avant de commencer son set, le trac étreint donc jusqu’aux plus grands et expérimentés des musiciens. Après quelques notes égrenées sans conviction particulière, une sorte de mise en train destinée à conjurer l’angoisse liminaire, les hommages aux grandes figures du jazz défilent. C’est à un véritable voyage dans le temps et l’histoire du jazz que Bobby nous convie en cette après-midi radieuse. Miles Davis, Thelonious Monk, Gershwin ou une fantaisie en La mineur qui ressuscite l’esprit de Scott Joplin émaillent une prestation à la fois intimiste et puissante, qui attire l’attention de passants pas spécialement présents pour assister à un concert de jazz en cette heure normalement plus propice à la sieste. La performance comporte un aspect expressionniste. D’un chaos de formes digne du chef-d’œuvre inconnu de Balzac émergent des accords, des harmonies qui prennent forme devant nous comme le feraient les avatars perçus au sein d’une toile pointilliste. L’émotion s’empare de l’assistance, et des larmes roulent sous les paupières tandis que l’artiste finit son set.



Le samedi soir retour au in avec African Connection, Ricky Ford nous offre un succédané de ses plus récentes expériences musicales, animées d’un désir de concilier un certain avant-gardisme avec l’héritage du blues et du jazz traditionnels. Composé de Raymond Doumbe (b), de Steve McCraven (dm) et d'Alex Legrand (g), le quartet de Ricky Ford se distingue d’emblée par la vigueur d’ensemble qui l’anime. Les différents titres sont annoncés par le leader sous forme de numéros. Une démarche originale qui a le mérite d’évoquer de prime abord l’aspect fortement structuré des prestations du combo. La Gibson ES 335 du guitariste introduit des notes chaleureuses et sensuelles dans la structure même des morceaux interprétés, combinées avec des accents plus lyriques lors des parties en solo. Le timbre de Ricky Ford et la conviction qui empreint chacune de ses interventions sont les deux choses qui frappent immédiatement l’esprit lorsqu’il s’empare de son instrument. Plus proche en cela de Coleman Hawkins que de Lester Young, il détache les notes les unes des autres, ne recourant au phrasé legato que pour des motifs ornementaux. Avant le concert, Alex Legrand nous confiait combien il se sentait honoré de jouer avec une légende comme Ricky Ford, insistant sur la beauté du timbre de son saxophone et sur la source d’inspiration qu’il représente pour les jeunes musiciens de jazz. Entrecoupé de commentaires très personnels du leader, les titres s’enchainent rapidement et semblent animés d’une rigueur presque mathématique. Le numéro quatre aurait été composé en à peine une demi-heure et comporte quelques syncopes hybrides sur des figures binaires. Le numéro 5 est dédié à Charlie Mingus et semble une sorte d’adultération d’un thème de John Coltrane. Le final fait penser aux excès en vigueur dans la musique contemporaine, dans une ambiance très jazz fusion à la Weather Report.


Kirk Lightsey, Fred Tuxx, Ricky Ford © Patrick Martineau




C’est maintenant l’heure du Kirk Lightsey Quartet qui célèbre le bebop de Charlie Parker et Dexter Gordon. Il s’agit là de la formation la plus jazz, au sens le plus traditionnel du terme, parmi toutes celles présentes sur l’affiche. De ce point de vue, la foule d’admirateurs présents semble à la fois bien moins nombreuse et plus «parisienne» que celle présente pour le concert de Manu Dibango (200 personnes tout au plus, à rapprocher des 600 annoncées par Dominique Ford la veille). Ce clivage illustre la complexité des choix qui s’offrent aux organisateurs de festivals contemporains, partagés entre fidélité à un héritage immémorial et devoir de viabilité financière. Ricky Ford nous a confié l’après-midi espérer un maximum de suffrages pour ce concert vedette, et on comprend implicitement qu’il tente de concilier l’aspect musical aventureux des formations auxquelles il s’associe et les préoccupations commerciales qui en assurent la visibilité.
Les principales influences de Lightsey sont ses «professeurs» de piano Hank Jones et Tommy Flanagan. Il revendique également la filiation de Bud Powell et d’Art Tatum, Son intérêt réitéré pour les chanteurs nous vaut ce soir la présence de Fred Tuxx pour sa première au festival de Toucy. Il nous demande d’ailleurs de faire en sorte qu’il se sente le bienvenu parmi nous, avec un humour qui ne se démentira pas au cours de ce très long set vespéral. De par le classicisme évident de la prestation, on songe à l’influence des collaborations du leader avec des orchestres de musique classique. Avec en tête la figure tutélaire de Dexter Gordon, Lightsey essaie d’ouvrir le jazz à un plus large public, tout en rendant hommage aux grands artistes qui lui donnèrent envie de faire de la scène. De ce point de vue, on peut dire qu’il remplit la mission qu’il s’est assignée avec une grande classe, tant l’élégance de ses traits mélodiques et l’inspiration constante dont il fait preuve ravissent l’esprit de l’amateur de jazz le plus exigeant ce soir. Jouant sur un piano de location, Lightsey nous offre une introduction purement acoustique de toute beauté, dans la brume de laquelle on jurerait voir se dégager une ambiance urbaine digne des plus grandes métropoles. Un Sangora Everett sobre (dm) confère une assise solide à l’ensemble. Son drumming subtil et peu démonstratif développe un jeu de cymbales parmi les plus fins qui soient, jouant au fond du temps, bien calé sur Thibaud Soulas (b) qui anime le set de sa vigueur et de sa précision rythmique. Au fil de l’écoute, on comprend que le travail presque primal du contrebassiste est destiné à offrir un contrepoint esthétique à la sophistication harmonique du leader. L’apport de Fred Tuxx, quant à lui, relève davantage de la tradition du music-hall et de Broadway. La prestation atteint son apogée sur le classique «All or Nothing at All», sur lequel Fred Tuxx approche le niveau des meilleurs crooners, avec un timbre de voix similaire à celui d’Al Jarreau. On se serait peut-être passé de quelques rires et jeux de scène un peu forcés du chanteur, mais c’est déjà la fin du festival et pour conclure cette très belle édition, qui dédaignera une nouvelle jam avec notre hôte Ricky Ford dont les admirateurs scandent le nom lors du rappel ? Pas nous en tout cas, car celle-ci atteint un niveau de complicité combiné à une folle envie de jouer qui font oublier l’horreur des faits de terrorisme qui endeuillent le monde aujourd’hui. «La beauté sera convulsive ou ne sera pas». Un bien beau moment de musique, d’art et de partage.

Jean-Pierre Alenda
Photos Patrick Martineau

© Jazz Hot n° 677, automne 2016
 
Vitoria, Espagne


Festival de Jazz de Vitoria-Gasteiz, 12-16 juillet 2016




Le mardi 12 juillet a démarré au Théâtre Principal la 40e édition du Festival de Jazz de Vitoria avec le contrebassiste Pablo Martín Caminero et le saxophoniste Américain Chris Cheek. Pour une nouvelle édition de la proposition «Konexioa» (connexion), ces deux musiciens, accompagnés par Albert Sanz (p) et Borja Barrueta (dm), ont entremêlé les styles, de la «Soleá de Gasteiz», de Martín Caminero, au «Panels» de Cheek– avec sagesse et bon goût. Les jours suivants, la même scène a accueilli les concerts du guitariste valencien Ximo Tebar, le trio GoGo Penguin, le pianiste Yaron Herman et le saxophoniste Rudresh Mahanthappa, qui présentait son projet plebiscité «Bird Calls».




Revenons sur la première journée, le 12, dans le Complexe omnisports de Mendizorroza: le gospel était au programme, comme d’habitude, à cette occasion-là sous la férule de Bryant Jones & The Victory Singers. Malgré la qualité des voix, cette sorte de format et ces répertoires se répètent excessivement.




Taj Mahal © Jose Horna




Le mercredi 13 juillet, Mendizorroza a dédié sa programmation au blues.


Au premier set, Ruthie Foster a débuté son concert avec «Singing the Blues». Les réminiscences de la southern music américaine ont établi le point de départ de quelque chose qui est allée au-delà du blues. Elle-même l’avait dit: «du gospel, du blues, de la soul et un peu de reggae». Accompagnée par Larry Fulcher (b, 5 cordes), Samantha Banks (dm) et Hadden Sayers (g), Foster a parcouru tous les chemins annoncés.




Au deuxième set, Taj Mahal a aussi proposé au public un voyage qui allait dès bayous de La Louisiane jusqu'aux abords africains. «Good Morning Little Schoolgirl», «Corrina, Corrina», «Fishin’ Blues» et «C.C. Rider», parmi d’autres, ont émergé de la voix, des cordes ou des touches des différents instruments dont s’est servi Taj Mahal pour une grande soirée mémorable.





Tom Harrell © Jose Horna





La nuit du 14, le jazz est revenu en force au Complexe omnisports grâce à la double performance de Tom Harrell (tp, flh), et de Joshua Redman (ts, ss) à la tête de leur quartet respectif.


Voir et écouter Harrell, c’est une expérience, tenir un fil qui semble pouvoir se briser à tout moment. Ses silences sont mortels et perturbants, mais, quand il embouche la trompette ou le bugle, tout semble coller et s’écouler en altitude. Accompagné par Ralph Moore (ts), Okegwo (bs) et Adam Cruz (dm), Harrell a égrené «Adventures of a Quixotic Character», «Sunday» ou «Shuffle»… Un moment moment tenu en haleine le public, c’est l'interprétation d'un «Body and Soul» mémorable, où Tom Harrell n’a bénéficié que du soutien d’Ugonna Okegwo.







Joshua Redman Quartet © Jose Horna





Après lui, Joshua Redman a présenté son nouveau projet avec Kevin Hays (p), Joe Sanders (b) et Jorge Rosy (dm). Le répertoire, qui recueillait des compositions des quatre membres du quartet, a permis d’écouter des magistraux jeux de dynamiques ou des déroulements de solos passionnants, dans une proposition d’un haut niveau musical. Reste à savoir si l’actuelle veine lyrique de Redman, de grande qualité, va faire disparaître ou pas ses déchaînements hardbop d’il y a vingt-deux ans …








Kenny Barron et Dave Holland © Jose Horna





Le vendredi 15 juillet, Mendizorroza a présenté deux concerts diamétralement opposés par l’esprit: Kenny Barron et Dave Holland au premier set et Jamie Cullum au deuxième.


Avec des morceaux comme «Pass It On» ou «Waltz for Wheeler», Barron (p) et Holland (b) ont recréé la magie du jazz. Ils ont joué une musique élégante qui ne s'appuyait pas sur la virtuosité mais sur un savoir-faire ancré dans leur énorme capacité de création artistique. L’intensité se démultipliait dans leurs échanges, à l’image de leur enregistrement The Art of Conversation. «Rain» et «Seascape» de Barron, «Segment» de Charlie Parker, ou «In Walked Bud» de Thelonious Monk en fin de concert ont trouvé sur la scène une nouvelle dimension.



A propos de Jamie Cullum, on ne peut rien dire de plus que dans les précédentes chroniques: Cullum lui-même reconnaît, dans une interview récente, qu'il n’est pas un pianiste de jazz. Ses concerts sont un show où domine le spectacle par-dessus tout (les sauts du haut du piano, les courses d’un bout à l’autre de la scène, les coups de cymbales à tout bout de champ…) Un standard de jazz et le bis où il a joué la chanson de Kyle Eastwood «Grand Torino» (musique du film) ont été les seuls moments d’originalité. Il a massacré indifféremment «Wind Cries Mary» de Jimi Hendrix et «Love for Sale» de Cole Porter, mieux vaut ne pas s’en souvenir…







Cécile McLorin Salvant Quartet © Jose Horna





Le samedi 16 juillet, Pat Metheny et Ron Carter, puis Cécile McLorin Salvant ont mis le point final au
40e Anniversaire du Festival de Jazz de Vitoria.


Il est difficile de ne pas établir de parallèle entre ce duo avec Carter et celui que Metheny a fait avec Charlie Haden il y a quelques années. Et non parce que Ron Carter n’a pas été à la hauteur, mais par l'attitude quelque peu erratique du guitariste. Cette année, nous n'avons pas trouvé la complicité et le feeling qu’il avait entretenu avec Haden dans le disque Beyond the Missouri Skyes, au concert de 2009 sur la même scène, ou encore au Jazzaldia de San-Sebastian en 2001. Le concert a pris quelque peu corps dans «Manhá de Carnaval» ou «Saint Thomas», mais le concert durant, les moments beaucoup trop plats ont foisonné, ternes malgré les efforts de Ron Carter, auteur du meilleur chorus de la nuit, entremêlant avec un goût exquis une fugue de Bach et la très populaire chanson «You Are My Sunshine».



Pour la seconde partie, Aaron Diehl (p), Paul Sikivie (b) et Lawrence Leathers (dm), ont introduit la jeune Dame du jazz, Cécile McLorin Salvant. Cécile est, avant tout, une voix miraculeuse! En dehors de l’opéra contemporain de Kurt Weill et Langston Hughes («Somehow I Never Could Believe») ou du plus classique «Devil May Care», son set a repris «What a Little Moonlight Can Do», «Wild Women Don't Have the Blues», «Wives and Lovers» de Burt Bacharach au programme dans son récent disque. Son concert a été intense et d’une extraordinaire générosité avec ses musiciens auxquels elle a laissé des chorus en toute liberté, notamment au formidable Aaron Diehl. Comme touche finale, Cécile a chanté en espagnol «Alfonsina y el mar», coupant le souffle à un public par ailleurs déjà totalement fasciné.


Lauri Fernández et Jose Horna
photos © Jose Horna

© Jazz Hot n° 677, automne 2016

Iseo, Italie


Iseo Jazz/La Casa del jazz italiano, 10-17 juillet 2016

La Casa del jazz italiano, Eglise paroissiale de Sant'Andrea © photo X by Courtesy of Iseo Jazz

Iseo est une petite ville pittoresque de Lombardie dans la province de Brescia, située sur les bords du lac homonyme dans un écrin naturel de grande beauté, à quelques kilomètres au nord de la Franciacorta, région renommée pour ses excellents vins. Depuis 24 ans, Iseo abrite un festival qui, sous l‘appellation «La casa del jazz italiano» se focalise sur une programmation bien précise: réserver de l’espace aux musiciens italiens, illustrant la scène nationale dans son ampleur et privilégiant par dessus tout de vrais projets et des productions originales. Une chose qui ne compte pas pour rien, en considérant le peu d’attention que prête la plupart des festivals aux jazzmen italiens.
La direction artistique est confiée au musicologue Maurizio Franco enseignant aux «Civici Corsi di Jazz della Civica Scuola di Musica» de Milan. En outre, ce qui n’est pas du tout négligeable, la manifestation tient aussi compte du rapport avec le territoire, répartissant quelques événements dans d’autres localités bresciannes.





Dans la cour du Palazzo Municipale di Palazzuolo sull’Oglio le quartet de Roberto Rossi a présenté un projet expressément conçu pour le festival, dédié à Clifford Brown, compositeur: loin des intentions philologiques ou revivalistes, l’opération a mis en lumière la vitalité des matériaux examinés. Le mérite en revient à l’ample vocabulaire bien maîtrisé du tromboniste, grâce sa féconde interaction avec Giacomo Uncini (tp), un jeune et brillant virtuose, et au solide support de Larco Vaggi (b) et Tony Arco (dm).
Le trio de Stefano Battaglia a proposé le répertoire de In the Morning (ECM), disque basé sur les musiques d’Alec Wilder. Une analyse brillante et profonde valorisée par le bagage culturel du pianiste et par la dialectique empathique instaurée avec Salvatore Maiore (b) et Roberto Dani (dm). C’est assurément un trio piano actuel des plus intéressants pour l’audace harmonique et la recherche des timbres.




La Villa Mazzotti de Chiari a constitué le décor pour un autre projet spécial: la représentation en forme interdisciplinaire de «Such Sweet Thunder» d’Ellington au moyen d’une des émanations du Civici Corsi di Jazz, le workshop Big Band, dirigé par Luca Missiti, en collaboration avec les acteurs et les danseurs sous la direction de Valentina Mignogna.




L’Auditorium de Darfo a abrité une soirée réservée à Gershwin. Ex-élève de Marco Fumo (parmi les meilleurs spécialistes mondiaux du ragtime et des musiques afro-américaines savantes), le pianiste Michele Di Toro a affronté des pages contraignantes comme Rhapsody in Blue et Prelude n° 2, en plus de «Rialto Ripples» appartenant à la production de jeunesse de Gershwin. Dans la version piano de la Rhapsody in Blue, plutôt rare, Di Toro a correctement marqué ces aspects rythmiques souvent ignorés ou négligées dans beaucoup d’exécutions classiques, y insérant aussi des parties improvisées –prévues du reste dans la version originale du compositeur– avec un toucher limpide, cristallin, et d’opportunes variations dynamiques. Il a également mis en valeur la section d’inspiration afro-cubaine, introduite par des notes répétées, et en exaltant l’utilisation des block-chords dans les passages importants. Di Toro a interprété plus librement et avec bonheur le Prélude n°2» en l’appréhendant avec une variation sur le thème de «Summertime» carrément déstructuré, duquel il a successivement exploité quelques fragments pour y imprégner la ligne thématique du prélude, énoncée par étapes avec un grand sens du blues. Dans «Rialto Ripples», il a reproposé le Gershwin amoureux du ragtime et du novelty, y incorporant des figures de stride et quelques dissonances.

Enrico Intra © photo X by Courtesy of Iseo Jazz






En duo avec la chanteuse américaine Joyce Yuille, le pianiste Enrico Intra (directeur du Civica Jazz Band) a proposé une étude avec son habituelle finesse pour interpréter des standards majeurs de Gershwin : «Embraceable You», moyennant sa pratique insolite de faire précéder le thème avec le couplet «I Got Rhythm», vidé et dépouillé des approches conventionnelles: «I’ve Got a Crush on You» caractérisé par d’efficaces glissements des syllabes et des accents flûtés: «They Can’t Take That Away From Me» riche de brefs rappels à James P. Johnson, Fats Waller, Teddy Wilson et Erroll Garner. Dans la version en solo de «Summertime» avec une introduction en ostinato lancinant, y entremêlant des fragments du thème, d’abord savourés et puis enrichis par des ornementations, revenant ensuite–avec des variations de thème et d’atmosphère– à une forme de «Walking». Dotée d’un contralto puissant, Joyce nous a réservé une version a cappella émouvante de «Motherless Child».






Tous les autres concerts se sont déroulés à Iseo dans deux cadres évocateurs: le côté sacré de l’église paroissiale romaine de Sant’Andrea et le Lido di Sassabanek. La vocalité est réapparue sous des formes diverses dans le duo Boris Savoldelli (voc) et Walter Beltrami (g), musiciens de la région brescianne, mais également actif sur la scène internationale. Avec le support de l’électronique, Salvoldelli et Beltrami  appliquent un traitement radical à de notables standards et de vieilles chansons italiennes. Comme le démontrent le bouleversement de «Caravan» grâce aux stratifications vocales obtenues avec un échantillonneur; la tonalité désuète imprimée à «Giorgia on My Mind»; la présentation étrange, quasi psychédélique, d’une chansonnette comme «Pipo non lo sa»; le coupage rock appliqué à un classique comme «Ma l’amore no». Fort d’une gamme caméléonique, Salvelli est un expérimentateur curieux; de son côté, Beltrami joue son rôle de guitariste moderne, maître d’un vocabulaire étendu.

Boris Savoldelli et Walter Beltrami © photo X by Courtesy of Iseo Jazz


A sa 30e année d’existence le quartet Enten Eller a confirmé les traits distinctifs de sa poétique. On note une propension à dépouiller les mélodies greffées sur des installations essentiellement modales et pour des thèmes géométriques de goût vaguement «ornettien». Dans ce cadre, trompette (Alberto Mandarini) et guitare (Maurizio Brunod) dessinent de substantiels unissons, parfois avec le filtre de l’électronique. Même dans les passages les plus informels, la rythmique jouit d’une ample respiration en vertu des longs coups d’archet, des lignes pénétrantes et des pédales puissantes de Giovanni Maier (b) et de la discrétion de Massimo Barbiero (dm) dans l’utilisation de ces dynamiques et de ces couleurs qui sont la marque de la philosophie du quartet.




Le piano solo original d’Oscar Del Barba, un autre «local hero», nous a réservé une très belle surprise. Son approche se sert des mouvements de l’arrière plan européen cultivé, ce qui lui permet d’élaborer les cellules des thèmes d’une structure dodécaphonique construisant des formes polytonales et polyrythmiques avec la méthode de la superposition. Son jeu de piano se trouve au confluent d’éléments post-wéberniens et des influences de Tristano et Bley, spécialement dans le jeu rythmique sur le registre grave. En outre, Del Barba fait la preuve qu'il sait dialoguer efficacement avec le silence par l’utilisation du staccato et des pauses.

Riccardo Del Fra Quintet © photo X by Courtesy of Iseo Jazz





Résidant en France depuis longtemps, le contrebassiste Riccardo Del Fra a fourni avec son quintet italo-français une grande preuve de cohésion et de maîtrise interprétatives. Des éléments tangibles dans l’approche critique et dans la coupe moderne appliquées à «But Not For Me» et «I’m Old Fashioned», complètement revitalisés, ou bien un «Love For Sale» transposé dans une implantation soul jazz ravivée à la teinte funk. Del Fra interagit avantageusement avec Ariel Tessier (dm), tandis que Maurizio Giammarco (ts, ss) et Francesco Lento (tp) en font autant: le premier avec un langage transversal, riche d’intuitions, spécialement au soprano; le second avec des phrases articulées, mais toujours méditées. Bruno Ruder (p) fait preuve d’un style brillant, avec des traces d’Herbie Hancock et McCoy Tyner. Le traitement réservé par Del Fra à «I’m a Fool to Want You», dans un duo poétique avec Ruder, constitue un sommet de rare expressivité: le contrebassiste exécute le thème en le scandant méticuleusement, et puis «chante» littéralement dans la partie improvisée.







Maria Pia De Vito (voc) et Rita Marcotulli (p) peuvent se permettre d’affronter n’importe quel type de matériau avec perspicacité critique et créativité fertile, en maintenant  dans un esprit inaltéré un langage rythmico-harmonique  et d’accent jazz. Les compositions de Marcotulli privilégient des figures rythmiques articulées sur lesquelles De Vito s’aventure dans des acrobaties dangereuses, en utilisant la voix à la manière d’un instrument à vent ou à percussion, dans une dialectique serrée et symbiotique. L’essence mélodique, propre à l’infrastructure du chanteur, s’extériorise dans l’usage du napolitain, notamment dans «Voccuccia de no pierzeco» (villanella du XVIe siècle) et dans la traduction d’un texte de Borgès. Il pénètre ensuite dans des aires disparates, se confrontant à la chanson d’auteur; c’est le cas de «Rainbow Sleeves», écrite par Tom Waits pour Rickie Lee Jones. Le Prix Iseo a été attribué à De Vito.


Maria Pia De Vito e Rita Marcotulli © photo X by Courtesy of Iseo Jazz



Enzo Jannacci (Milan, 1935-2013) était l’un des chanteurs italiens les plus géniaux, auteur de chansons surréalistes au goût doux-amer, riches de trouvailles ingénieuses. A son actif, on peut aussi revendiquer des expériences de jeunesse comme pianiste de jazz, accompagnateur de musiciens américains de passage. Réuni par le clarinettiste Paolo Tomolleri, l’Orchestra Jannacci est un sextette formé de musiciens qui avaient collaboré avec l’auteur-chanteur milanais: Marco Brioschi (tp), Paolo Brioschi (p), Sergio Farina (g), Piero Orsini (b) et Flaviano Cuffari (dm). Ciao Enzo in jazz est un projet spécial du festival, dédié affectueusement à l’ami disparu, composé des versions des chansons (
«L’Armando», «Il tassì», «Vincenzina», «Veronica», «El portava il scarp del tennis»)  déjà prévues harmoniquement à une réélaboration jazz. Un savoureux mainstream riche de swing, un rappel au dixieland, et une substantielle pointe de bossa.



Maurizio Franco, Gianni Coscia, Gianluigi Trovesi © photo X by Courtesy of Iseo Jazz
A la clôture du festival, on retient 7 Wheels for Wheeler, que la Bocconi Jazz Business Unit a centré sur les compositions de Kenny Wheeler, et un autre projet spécial: Dalla monferrina à Kurt Weill, dédié à Umberto Eco et accompagné de textes écrits et récités par Maurizio Franco pour Gianluigi Trovesi (cl) et Gianni Coscia (acc), ce dernier concitoyen et ami fraternel d’Eco. Les étapes de la narration sillonnent le parcours du talentueux duo, qui comme de coutume explore de vastes territoires à travers les musiques savantes et populaires: du folk de l’Italie du Nord aux Balkans, de la Renaissance à Offenbach, de Fiorenzo Carpi à Weill, jusqu’à la chanson italienne d’antan.



Le festival d’Iseo prend donc en grande considération les multiples aspects de l’actualité nationale, cherchant à affirmer une identité commune à travers une empreinte fortement en rapport avec un projet. Arrivederci en 2017 pour le 25e anniversaire. 

Enzo Boddi
Traduction Serge Baudot
Photos X by courtesy of Iseo Jazz


© Jazz Hot n° 677, automne 2016
Dean Brown, Dennis Chambers, Bill Evans, Darryl Jones © Alessandra Freguja




Pescara, Italie



Pescara Jazz, 8-10 juillet 2016


Malgré les problèmes qui en phase de préparation avaient semblé quasiment  compromettre sa réalisation, la 44e édition de Pescara Jazz a offert un programme varié et de bon niveau, suivi comme toujours par un public fidèle et nombreux.






Avec l’E-Collective, Terence Blanchard s’empare de la tendance, propre à de nombreux représentants du jazz afro-américain, à interpréter les différents segments de la black music actuelle et de les traduire en stimuli pour leurs propres créations. La conception de Blanchard est aussi alimentée par un souffle socio-politique. Une grande partie de la jeune population afro-américaine a orienté ses préférences vers  le hip hop, le rap, le drum’n’bass, le jungle, tout comme leurs parents ou grands-parents avaient une prédilection pour le rhythm and blues, la soul et le funk. Blanchard cherche à donner une même dignité à tous ces genres pour montrer leur plein droit d’appartenir à l’univers afro-américain. Avec des hauts et des bas, malgré tout, il poursuit une opération intellectuellement honnête, intégrant l’électronique dans la palette sonore. La programmation par ordinateur est utilisée pour insérer de courts extraits de récitatif avec des connotations précises de protestation sociale et de références aux tensions récentes («I Can’t Breathe»). Le parcours touche à différents territoires: des allusions au Davis électrique, des rythmiques funk et jungle, des crachements mélodiques à la Michael Jackson, des riffs rock. La seule limite est dans le filtrage constant du son de la trompette qui rend le phrasé irritant,  presque guitaristique, mais aussi terriblement uniforme.




Le grave accident de Mike Stern à trois jours du départ pour la tournée européenne a contraint
Bill Evans à le remplacer par un habitué des tournées, Dean Brown, bouleversant ainsi le répertoire. Point  fort du groupe, l’inébranlable couple rythmique, Dennis Chambers (dm)-Darryl Jones (b).  Ce dernier, très jeune encore, fut membre, comme Evans, du groupe de Miles Davis. Depuis longtemps, Evans poursuit avec ses groupes la mise au point d’un mélange entre jazz, R&B, funk et rock. Certes, c‘est une opération qui n’est pas sans arrières pensées commerciales, conduite en leur temps par David Sanborn et les Brecker Brothers, et définie tout simplement comme musique populaire. On saisit dans le phrasé et les inflexions du ténor le son d’une lointaine connexion coltranienne, en affinité avec le regretté Bob Berg et de nets rappels du R&B.  La matrice de Wayne Shorter apparaît au soprano dans une version efficace de «Jean-Pierre» de Miles Davis. Dean Brown s’est inséré dans ce contexte avec une variété de solutions de timbres, une syntaxe plus proche du rock et un phrasé saccadé, corrosif, teinté de nuances hendrixiennes.

Ravi Coltrane, Jack DeJohnette, Matthew Garrison © Alessandra Freguja



A 74 ans, Jack DeJohnette ne se repose certes pas sur ses lauriers. Le trio constitué avec Ravi Coltrane et Matthew Garrison (documenté par In Movement) témoigne d’une poussée constante vers l’exploration de nouvelles conceptions et de modalités d'exécution. Il prend son envol, souvent à égalité avec des interactions alimentées et soutenues par le batteur, qui atteint des sommets de grande expressivité même dans les passages informels sur tempo libre. La gamme des timbres s’enrichit de l’éventail des solutions choisies mijotées par Garrison aussi bien à la basse électrique qu’avec des inserts électroniques pilotés  à travers le pédalier et l'ordinateur. Avec des pédales denses, dans un domaine essentiellement modal, et de sèches lignes mélodiques qui par traits évoquent la figure du père, il intègre le jeu polyrythmique et les démontages de DeJohnette. Coltrane a désormais acquis sa propre identité, qui au ténor l’éloigne résolument des comparaisons inconfortables avec le père, tandis qu’au soprano et surtout au sopranino il construit des parcours frétillants, asymétriques et à traits abrasifs, contrastant violemment avec le flux rythmique. Quand le trio affronte «Alabama», affleure inévitablement l’esprit des pères, Coltrane et Garrison, mais la montée en tension trace une nette et opportune distinction par rapport à l’original.




Ceux qui s’attendaient à un kaléidoscope de latin jazz crépitant avec le sextet d’Arturo Sandoval seront restés partiellement déçus. Surtout dans la première partie du concert où le trompettiste cubain s’est étendu sur une manière entertainment, s’adonnant aux timbales et au chant. Un processus d’américanisation, interprété comme façon de concevoir la performance, plutôt tape-à-l’œil et un peu kitsch, avec des greffes vocales qui s’étendent d’un improbable crooning à un scat emprunté au maître Gillespie. Evidemment, quand il embouche la trompette, Sandoval est encore un formidable virtuose capable de monter dans les aigus et les suraigus avec une enviable netteté. Quand il s’identifie avec les racines puisant dans le patrimoine afro-cubain, il exploite les possibilités du groupe avec ces stratifications polyrythmiques, qui, partant de la superposition classique clave et montuno, ont donné la rumba, le mambo et la salsa. Appliquant cette formule à «A Night in Tunisia» et surtout à «Seven Steps to Heaven», le groupe a obtenu des résultats encore plus efficaces.


Carla Bley, Steve Swallow, Andy Sheppard © Alessandra Freguja




Le trio bien établi, Carla Bley-Steve Swallow-Andy Sheppard, a indubitablement recueilli l’héritage, et développé les intuitions des formations nées dans le sillage des innovations de Lennie Tristano: en premier lieu le trio de Jimmy Giuffre, dont le bassiste a longtemps été membre. Encore plus que dans un passé récent, le trio applique aux compositions de la pianiste un soin maniaque pour le son, les timbres et la dynamique, traduit en phrases ciselées avec un raffinement méticuleux. L’attention à la page écrite n’entame pas le processus créatif, ni ne porte préjudice aux espaces pour l’improvisation. De temps à autres, un goût pour le contrepoint moderne émerge, source d’efficaces entrelacements à travers les voix instrumentales. L’apport du piano est dépouillé, fréquemment  basé sur l’usage du staccato. Comme à l’accoutumée, Swallow déroule une double fonction rythmico-mélodique avec ses lignes riches carrément guitaristiques. Sheppard, surtout au ténor, développe ses phrases sur la pointe des pieds, avec une sorte de souffle vital qui semble avoir de lointaines racines dans Lester Young et une référence évidente à Wayne Marsh. Dans l’unique morceau qui ne soit pas un original, «Misterioso», l’arrangement de Carla Bley prévoit une intro’ et une coda quasi  classiques et opposées aux cellules du thème, tandis que les développements ramènent avec force à la lumière l’essence du blues de l’écriture de Monk.


Branford Marsalis et Kurt Elling © Alessandra Freguja




Dans le sillage de Upward Spiral, Branford Marsalis a inséré solidement Kurt Elling dans son quartet, dans le but de disposer -plus que d’un chanteur– d’un alter ego avec qui inter-réagir. Le vocaliste de Chicago possède un sens inné de la scène, une maîtrise des ressources et du matériel explorés. Il affronte avec un swing décontracté «There’s a Boat Dat’s Leavin’ Soon for New York» (de Porgy and Bess), module avec adresse les pauses et les inflexions des vers de la ballade «Blue Gardenia» de Nat King Cole, traite avec un ton rythmique incisif «Só tinha de ser com você» de Jobim. Il est en outre doté d’une diction claire, d’une articulation fluide pour le scat et d’une capacité remarquable de sauter d’un registre à l’autre. Les caractéristiques des originaux sont encore plus évidentes, d’où émergent l’habileté narrative et un processus accompli d’identification avec le texte. Le quartet bien rôdé bénéficie de la propulsion massive de Eric Revis (b) et Justin Faulkner (dm), et de l’ample soutien harmonique de Calderazzo (p), également protagoniste de quelques apparitions en solo qui exploraient les implications des morceaux. Que ce soit au ténor ou au soprano, Marsalis renonce à la virtuosité, en faveur de constructions calibrées. L’intense duo avec Elling, sur la base d’appels et réponses, sur «I’m a Fool to Want You» exprime la profonde conscience de la tradition et produit un sommet expressif au grand impact émotionnel.



On ne peut que souhaiter longue vie à Pescara Jazz, en dépit des difficultés affrontées ces années dernières. Le 50e anniversaire n’est pas loin!


Enzo Boddi
Traduction Serge Baudot
Phot
os Alessandra Freguja

© Jazz Hot n° 677, automne 2016

Saint-Cannat, Bouches-du-Rhône


Jazz à Beaupré, 8-9 juillet 2016


Ce n’est pas exagérer –même quand on est de Marseille– que d’affirmer que Jazz à Beaupré se tient dans l’un des plus beaux sites offerts à un festival de jazz en France: le parc, planté de platanes vénérables, d’une propriété viticole, le Château de Beaupré où s’élève ledit château, une élégante bastide provençale, à quelques kilomètres d’Aix-en-Provence, tel est le décor raffiné d’un festival qui se consacre au «beau» piano jazz et plus si affinité, et qui continue d’être porté avec passion par ses créateurs, Roger Mennillo, lui-même excellent pianiste, et Chris Brégoli. Chaque soirée débute autour d’un verre (issu de la production du domaine, bien entendu) que l’on déguste à l’heure où la température se fait plus aimable, en regardant le soleil se coucher. Puis le «speaker», Jean Pelle, le légendaire patron du Pelle-Mêle, club mythique du Vieux-Port de Marseille, invite les spectateurs à se presser de rejoindre leurs places. Et Môssieur Pelle d’introduire chacun des musiciens avant leur entrée en scène avec un art certain de la prise de parole didactique et décontractée.




Harold Lopez-Nussa Trio © Jérôme Partage



Une place de choix était réservée cette année à Cuba puisque, sur les quatre concerts répartis sur les deux soirées de festivals, la moitié mettait à l’honneur des musiciens caribéens. Ainsi, c’est Harold López-Nussa, 33 ans, étoile montante du piano cubain qui a ouvert les festivités. Diplômé de piano classique, il débute sa carrière au sein de plusieurs orchestres symphoniques tout en se joignant à des formations de musique traditionnelle et de jazz. Il fait d’ailleurs le choix du jazz en 2007, montant son propre groupe, tourne de 2008 à 2011 avec Omara Portuondo (voc) et aujourd’hui se joint régulièrement à Orlando Maraca Valle (fl). A Beaupré, il était en trio avec Felipe Cabrera (b) et son frère Adrián López-Nussa (dm). Le répertoire présenté est essentiellement celui tiré de son disque à sortir en septembre, El viaje (Mack Avenue), dominé par des compositions de son cru. López-Nussa est à la croisée des chemins: sur les ballades, on entend le pianiste de formation classique, délicat, introspectif; sur les thèmes rapides émergent les racines latines et ce rapport naturel au rythme qui se marie si bien avec le jazz. C’est dans ce second registre qu’on le préfère, d’autant que le soutien de Cabrera est impeccable. On retient toutefois un bel original, sur tempo lent, «Herencia», issu d’un précédent album.

Dado Moroni et Kenny Barron © Jérôme Partage



Le second concert de cette première soirée proposait un duo prometteur: Kenny Barron (déjà présent avec son trio l’année précédente) et Dado Moroni se faisant face, chacun derrière son piano. Quelle merveille de concert! Le dialogue a été riche, chacun parlant le langage du jazz avec son propre accent: Moroni, très mélodique, tricote autour des thèmes de belles notes perlées; Barron, plus rugueux, arbore un jeu percussif davantage ancré dans les graves. De Gershwin à Monk, en passant par Randy Weston («Hi Fly»), le duo a donné à entendre du jazz essentiel. A noter quelques jolies compositions de Dado Moroni dans le répertoire abordé, comme «First Smile» par laquelle l’Italien évoquait la naissance de son premier enfant. Le concert s’est achevé sur une invitation qui a ému plus d’un habitué du festival: Dado Moroni a cédé sa place à Roger Mennillo qui a partagé, avec l’entrain d’un jeune homme, un blues coloré en compagnie de Kenny Barron.




Pierre de Bethemann Trio © Jérôme Partage



La soirée du lendemain a débuté avec le trio de Pierre de Bethmann (p), composé de Sylvain Romano (b, le régional de l’étape) et de Tony Rabeson (dm). A 51 ans (malgré des allures de jeune homme timide), De Bethmann a atteint la plénitude de son art. C’est ainsi qu’il s’est attaché –avec une indéniable réussite– à traduire en jazz quelques titres marquants de la chanson française ou thèmes du patrimoine hexagonal (projet qui est au centre de son dernier album, Essais. Volume 1, chroniqué l’hiver dernier dans Jazz Hot). Si pour certains titres, le lien avec le jazz est évident («La Mer» de Charles Trenet, qui est depuis longtemps devenu un standard), d’autres adaptations sont plus inattendues («Pull marine» de Serge Gainsbourg). La reprise d’«Indifference» de Tony Murena  fut d’une grande beauté, le trio parvenant à rendre toute l’intensité de l’interprétation originale à l’accordéon. En revanche, le pianiste n’a pu faire émerger le swing de la «Sicilienne» de Fauré, se heurtant à la limite de l’exercice: le passage d’un idiome musical à un autre. Toujours est-il que De Bethmann, maniant l’improvisation avec une poésie onirique, a réalisé une bonne synthèse entre jazz et culture musicale européenne.

Enfin, retour à Cuba avec Omar Sosa (p) et Cuarteto Afrocubano. Pour autant qu’elle fût festive et jubilatoire, la musique de Sosa se situe au-delà des frontières du jazz. On a cependant apprécié tout ce qui relevait d’une expression authentique, de la joyeuse convocation des rythmes de La Havane, nous rappelant que la piano est un instrument basé sur un système de percussion; on a été moins convaincu par les ambiances planantes de quelques compositions.   

Beaupré est devenu en quelques années un rendez-vous incontournable pour les amoureux du piano, et cela sans aucun doute par la science jazzique de son directeur artistique, Roger Mennillo, et ses atouts de charme nous rendent impatients de la prochaine édition.


Jérôme Partage
Texte et photos


© Jazz Hot n° 677, automne 2016
Ron Carter-Pat metheny, Gent Jazz 2016 © Bruno Bollaert by courtesy of Gent Jazz


Gent/Gand, Belgique




Gent Jazz, 7-8 juillet 2016



Evacués les 175 mm² de précipitations du mois de juin! Les canaux gantois ont retrouvé leur quiétude et les vergers du Bijloke (abbaye) leurs pommes sauvages. La quinzième édition du festival de jazz peut alors dérouler son programme de sept jours en deux week-ends. L’entreprise est gigantesque: deux podiums – un petit et un grand, cinq cents artistes et des infrastructures de gastronomie et de confort remarquables. Nous avons choisi de vous brosser l’ambiance des deux premiers jours. 

Jeudi, dès l’entrée, en salle de presse, les chroniqueurs débattaient en toutes langues des velléités de réduction des subventions accordées à la Culture par la Région Flamande. Dans la foulée, on murmurait que l’organisateur gantois avait sollicité 750000 euros auprès des sponsors institutionnels. Il n’en aurait finalement reçu que 315000 alors que, l’an dernier, la manne en comptait encore 350000! Mais, revenons au programme… 




Le 7, dès 16h30, Terence Blanchard (tp) et son «E. Collective Band» essuyaient les plâtres (sic) sous la grande tente devant un public encore confidentiel. Pour ceux qui gardent en mémoire les prestations d’un jeune trompettiste néo-orléanais avec les Messengers d’Art Blakey (1982), ce fut une grande gifle. Blanchard use du modèle d’instrument qui fit la réputation de son concitoyen Wynton Marsalis, mais Terence, 54 ans, compositeur et arrangeur, s’inscrit dans son époque: celle des moogs, des loops, des synthés et des fusions-modulations-distorsions. L’électronique, présente dans la plupart des groupes de ce festival, est ancrée dans la musique du siècle. Elle est généralement bien maitrisée. Les rythmes du quintet, souvent orientés two beats, font immanquablement penser au Miles-électro.  C’était au début des années 80… déjà! Les arrangements de Terence Blanchard sont parfaits; l’usage des synthés est discrètement maîtrisé; la mise en place des jeunes accompagnateurs: impeccable: Charles Alture (g), Taylor Eigsti (p), Gene Coye (b) et David Ginyard (dm). C’était bien; un calque de l’album «Breathless» publié par Blue Note l’année dernière. 


Après un interlude au petit podium, le pianiste Wout Gooris présentait à 18h30, en quintet: une musique de climats, sorte de longue suite incantatoire. L’œuvre est bien écrite, dans l’esprit - sans surprise - du tronc commun des diplômés des conservatoires belges. En solistes, on retrouvait avec plaisir Erwin Vann (ts), doublé par le néo-zélandais Hayden Chisholm (as). La musique du groupe est intéressante mais prévisible («Twaalf»); elle est  acoustique, en contraste total avec ce qui s’était passé avant et tout ce qui se passera après! 


Dans la foulée de la publication de son triple album «The Epic», Kamasi Washington (ts) est apparu à la tête d’une tribu afro-américaine, funk et jazz, de dix musiciens. Les compositions et les arrangements sont signés par le leader avec la volonté de pulser une énergie proche de la transe (une expression chère à Robert Goffin, malheureusement tombée en désuétude); un jazz moderne pour la jeunesse des banlieues. Du bruit, beaucoup de bruit avec deux drummers (Tony Austin et Ronald Bruner JR.) et un contrebassiste: Miles Mosley, qui tire  à tout va, comme un diable dans un bénitier (solo à l’archet sur «Askim»). De cet orphéon polymorphe, on peut retenir quelques chorus intéressants de Miles Mosley (b), de Brandon Coleman (kb), de Cameron Graves (p) et d’un flutiste apparu en fin de concert sur une composition dédiée à la mère de Kamasi. Je n’ai pas pu saisir le nom du flutiste, mais il s’agit d’un membre de la famille Washington (son père?). A jeter néanmoins: la vocaliste Patrice Quinn! Kamasi Washington n’est pas un nouveau Coltrane; son écriture et ses arrangements valent bien mieux que ses solos. Issu d’Inglewood (LA), il met dans sa musique la force revendicative des Noirs de la côte Ouest. Le jazz est revivifié, proche du peuple, accessible mais contemporain. Héritier de Sun Ra, de Mingus,  d’Albert Ayler et des Black Panthers, il mâtine tout l’héritage, des marching bands jusqu’au hip hop en passant par le rhythm and blues, le groove, le jazz et, bien sûr: l’électro-jazz. Cette fusion vigoureuse est intelligente et séduisante pour tous! 


Sur le petit podium (Garden Stage) on pouvait écouter, en trois passages alternés:  l’autre feeling, celui de la Côte Est (N.Y) avec les jeunes jazzmen de Kneebody (Adam Benjamin/kb, Shane Endsley/tp, Ben Wendel/ts, Kaveh Rastegar/b et Nate Wood/dm) alliés au DJ-sampler Aka Daedelus (Alfred Darlington). Une autre manière (blanche) de mixer le jazz post-bop et le scratch; une manière plus proche de ce qui se joue chez nous. Contrastes côtiers, choix; voix divergentes ou voies parallèles?


En clôture de la première journée, Ibrahim Maalouf (tp) proposait son hommage à Oum Kalthoum (voc). Cette symphonie sur un poème de la chanteuse égyptienne ne laissera pas un souvenir impérissable. Elle pêche par sa longueur et notre langueur, nonobstant (j’aime cet adverbe) l’originalité d’arrangements aux rythmes variés et des solistes, excellents accompagnateurs: Mark Turner (ts), Frank Woeste (p) et les sublimes Scott Colley (b) et Clarence Penn (dm).


Deux rencontres inhabituelles encadraient la seconde journée, le 8. La première, en lever de rideau: Pat Metheny (g) avec Ron Carter (b); la deuxième, en clôture: John Scofield (g), Brad Mehldau (p, kb) et Mark Guiliana (dm). Etonnés, nous espérions trouver dans ces rencontres matière à orgasmes auditifs. Ça commence très mal, avec deux standards: «Tristesse» et «My Funny Valentine». Pat Metheny n’est pas du tout dans le coup: mauvaise pince, idées absentes. On court à la catastrophe jusqu’à ce qu’un blues et un beau solo de basse de Ron Carter lui permette de respirer. C’est réparé, croyons-nous, avec une ballade en cinquième morceau; les notes sonnent pleines. Enfin? Suivent «Question and Answer», puis «Freddie Freeloader» et le solo de guitare retombe dans les banalités; Carter prend la suite, inventif, merveilleux en rythmes, remettant la syncope à sa place - une syncope qui fait totalement défaut chez Metheny. Au huitième titre, la multi-manche «Pikasso 42» remplace la guitare «Ibanez» et le guitariste est chez lui, dans son groove. Pour suivre, avec une valse lente, nous aurons droit à un beau solo de basse relayé aux doigts sur une guitare sèche de type espagnol. Une chansonnette insignifiante précède, «The Theme» pour terminer l’affrontement. Pat Metheny n’avait peut-être pas encore récupéré du jet-lag? En sera-t-il  remis le lendemain à Rotterdam?


Moins décevante était la rencontre de Brad Mehldau (p, kb, moog, synthés) avec John Scofield (g, eb). Rencontre de l’eau et du feu? C’est ce qui nous préoccupait! Palliant l’absence (voulue) de bassiste, le pianiste assure la ligne rythmique en accompagnant le guitariste de la main gauche sur le «moog»; lorsque Mehldau prend un solo, Scofield échange sa guitare pour une basse électrique. Les solos sont de longueurs démesurées. Le guitariste est en retenue, en-deçà des envolées rockeuses qui le caractérisent. Brad Mehldau glisse sous ses notes des ondes joliment colorées à l’aide du piano, des claviers et des synthés. «Wake Up», «He Was What He Was!». Avec ses compositions, Mehldau est à l’aise, construisant, comme il en a l’habitude, par répétitions-progressions. Mark Guiliana (dm) accompagne discrètement; Il faut attendre la fin du concert pour qu’il s’envole dans un solo qui n’ajoute rien à la conversation. «Love the Most» conclut une rencontre intéressante, tempérée. En devenir? 


Au cours de cette seconde journée, le Garden Stage offrait d’écouter en carte blanche le saxophoniste Steven Delannoye en trois formules acoustiques; un duo avec Nicola Andrioli (p); un trio avec les mêmes + Lode Vercampt (cello); un quartet avec Andrioli (p), Jean-Paul Estiévenart (tp), Reinier Baas (g) et Mark Schilders (dm). Une consécration méritée pour ce sympathique saxophoniste passé par le Lemmensinstituut de Leuven et la Manhattan School of Music de New York. Airelle Besson (tp) et son quartet avait été ajoutés en supplément after midnight. J’aurais sans doute pu l’écouter plutôt que de passer deux heures dans les embouteillages au retour vers Bruxelles! La rencontre avait été manquée à la Jazz Station, mais je l’avais écoutée et vue sur Mezzo


Nous avions découvert «De Beren Gieren» l’an dernier au festival de Middelheim (Anvers). Le trio de Fulco Ottervanger (p,kb) n’a rien perdu de sa créativité et de son énergie. A la manière de feu E.S.T, il procède par petites structures évolutives. Le pianiste hollandais percute les notes et les cordes, envoûté, voire: endiablé. La rythmique est collée aux pulsions du leader; bassiste et batteur s’affichent à tour de rôle alors que le claviériste joue des harmonies modulées en vagues graduelles. Lieven Van Pée (b) est remarquable par son accompagnement obsessionnel en quatre ou cinq notes; lorsqu’il est soliste, il use joliment de l’archet, montant en harmoniques pour créer la tension. Sur des structures répétitives du bassiste, breakées aux drums, Fulco Ottervanger (p) improvise, inspiré, usant des résonances piano-keyboards. L’osmose entre les musiciens est fusionnelle. Le swing explose. Ce furent  sans doute les meilleurs moments de ces deux premières journées!


Après la proclamation des Sabam Jazz Awards 2016: Bram De Looze (p): jeune talent et Peter Vermeersch (cl, sax, compos): talent confirmé,  le chanteur Hugh Coltman est venu rappeler les douces heures de Nat King Cole. La voix charme les flemish mamies  («Sweet Lorraine», «Mona Lisa»). Avec «Smile», la perle de Chaplin, il monte en voix de tête. Suit «Nature Boy». Au fil des morceaux, le crooner passe du sirop au rhythm ’n’ blues; il prend deux petits chorus à l’harmonica, s’en va chanter dans l’ouïe du Steinway, feature ses accompagnateurs et termine en force, conquérant, ovationné pour un show bien rodé. 


Le Gent Jazz Festival est devenu un événement incontournable et très couru, malgré la proximité du gigantesque Festival de Northsea de Rotterdam. Tous les concerts ne sont pas du même niveau, il y a des rencontres ratées, mais aussi quelques instants de vrai bonheur… Ça, ça vaut le déplacement!


Jean-Marie Hacquier
Photos: Bruno Bollaert © by courtesy of Gent Jazz

© Jazz Hot n° 677, automne 2016
Pléneuf-Val-André, Côtes-d’Armor


Jazz à l’Amirauté, 5 juillet-23 août 2016



Depuis 20 ans (c’est la 21e édition), l’association Jazz à l’Amirauté, en étroite collaboration avec la municipalité aujourd’hui dirigée par M. Jean-Yves Lebas, promeut le jazz en cette magnifique station balnéaire sur la côte nord de la Bretagne, la Côte d'émeraude (en raison disent certains de la couleur de la mer, je pense plutôt en raison de celle de certaines roches), dans un des plus beaux départements de France, toujours authentique ouvert à un tourisme encore équilibré, familial.
Tous les mardis donc de ces mois de juillet et d’août 2016, la trentaine de bénévoles de l’association, coordonnée avec beaucoup d’efficacité par Elie Guilmoto, met en œuvre une belle scène de jazz, ouverte et gratuite, où se presse une assistance remarquable (1000 à 2000 personnes selon les soirs).
Dans cette charmante station qui offre encore un beau décor début de XXe siècle, le cadre est enchanteur pour le jazz dans ce verdoyant parc de l’Amirauté, en référence au généreux donateur du parc et de la belle demeure, l’Amiral Charner.
Parrainé par Philippe Duchemin, qui apporte sa contribution à l'élaboration d'une programmation très jazz et variée, l’équipe est maintenant très bien organisée et rodée.  Attrait supplémentaire, l’atmosphère malgré la grande affluence, reste familiale, simple et sans aucun des travers qui s’accumulent aujourd’hui dans beaucoup de festivals. Tout reste à l’échelle, du jazz, de la ville, et c’est la meilleure façon d’aborder un festival.



Danser sur Nougaro, Pléneuf-Val-André, 2016 © Yves Sportis


Il ne nous était pas possible de couvrir tous les mardis, et dans un bon programme qui faisait la part belle aux pianistes avec Arnaud Labastie Trio (le 5/7), Olivier Leveau Quartet (12/7) et Pierre Le Bot (23/8), qui proposait du jazz d’inspiration ou filiation new orleans les 19/7 et 2/8 avec The New Washboard Band (19/7),  le Santadrea Jazz Band (2/8), Daniel Sidney Bechet (9/8), Mathieu Boré Quintet (16/8), nous avions donc choisi de nous arrêter le 26/7, pour cette première visite de Jazz Hot à Pléneuf-Val-André, et d’assister au bel hommage
à Claude Nougaro, intitulé «Danser sur Nougaro», multidimensionnel et conçu par le parrain du festival Philippe Duchemin (p), entouré de son trio habituel (Les frères Christophe, b, et Philippe Le Van, dm), de Christophe Davot (voc, g), et d’un ensemble à cordes de 12 musiciens, Cenoman, sous la direction d’Arnaud Aguergaray (vln). L’ensemble classique comprenait 12 musiciens, violons, altos, violoncelles et contrebasse.

Le leader du jour, pas vraiment perturbé par un bras dans le plâtre, résultat d’un enthousiasme peu raisonnable pour le Tour de France, a dirigé cette belle heure et demie de musique de son clavier, n’hésitant pas de sa main valide à non seulement accompagner mais également à improviser dans d’acrobatiques chorus de main droite, bien appréciés par le public. Au demeurant, Ravel a composé un Concerto pour main gauche, et, dans le jazz, Bud Powell, pour taquiner Art Tatum, avait lui aussi joué une pièce virtuose pour la main gauche.

Les arrangements recherchés du leader, aux tonalités originales car ils mêlent la couleur jazz de Duchemin, jazzy de Nougaro et classique de l’ensemble à cordes, ont fait la part du lion à l’excellent Christophe Davot, le chanteur indispensable et courageux pour un tel hommage, car il n’est pas facile de passer derrière l’interprète Nougaro de ses propres chansons et poésies. Christophe Davot donna aussi un échantillon de ses qualités guitaristiques et fut, de fait, au centre de ce bon spectacle musical.

Dans le registre poétique,  l’utilisation des cordes a été particulièrement appréciable, et le dynamisme du trio-quartet jazz a permis de mettre en valeur le côté jazzy du répertoire du Toulousain. On aurait même aimé que les cordes soient présentes sur «Rimes» joué sans les cordes.
 
Le répertoire est forcément sans surprise tant Claude Nougaro a enchaîné les succès et imprégné l’imaginaire collectif. Commencé avec «La Pluie fait des claquettes», malgré le beau temps du jour, le concert s’est fini sur l’inévitable «Le Jazz et la java» lors du rappel des 1200 spectateurs ravis. «Ma Femme», «Cécile, ma fille», «Armstrong», «Le Déjeuner sur l’herbe» (en référence à Renoir, peut-être Jean plus qu’Auguste, et pas à Manet, «Les Mains d’une femme dans la farine», «Prisonnier des nuages», «Rimes», «Tu verras», «Le Coq et la pendule», «Dansez sur moi»…
On retient en particulier «Berceuse à Pépé», «Toulouse» où Christophe Davot fut excellent; on note un blues instrumental du trio au milieu du set; on apprécia la couleur poétique des cordes et des arrangements sur plusieurs des thèmes, et au final le public ne s’y est pas trompé en faisant une belle ovation à ces musiciens et à cette soirée, où chacun fredonna avec l’orchestre ce qui est au sens littéral du domaine public, l’univers de Claude Nougaro.

Bravo donc à l’initiateur du projet, Philippe Duchemin, aux organisateurs du festival, car la soirée fut un simple mais très appréciable moment de poésie musicale dans la période actuelle. Quand on aime le jazz, et lorsque le programme, la qualité de l’organisation et de l’environnement se conjuguent avec une telle harmonie, il est recommandé d’en profiter pour découvrir une région splendide, toujours très authentique.


Yves Sportis

© Jazz Hot n° 677, automne 2016
Getxo, Espagne


Getxo Jazz Festival 2016, du 1er au 5 juillet  2016


40e édition du Festival International de Jazz de Getxo, avec cette année des vedettes de l'envergure de Dee Dee Bridgewater, Esperanza Spalding, Uri Caine, Hermeto Pascoal, et Jorge Pardo. A ces concerts vedettes se sont ajoutés en outre ceux du concours de groupes et de la partie «Troisième Millénaire», ainsi que les jam sessions nocturnes.




Jorge Pardo Quartet © Jose Horna

Lors de la première journée, après le groupe du concours –Wilfried Wilde Quintet– le saxophoniste et flûtiste Madrilène, Jorge Pardo, a dédié son intervention au guitariste flamenco Juan Habichuela (83 ans), décédé la veille. Voilà pourquoi son guitariste officiel, Josemi Carmona (neveu d’Habichuela), n’a pas pu venir à Getxo et a été remplacé par Rycardo Moreno. Pardo a présenté quelques morceaux de son disque Huellas («Puerta del Sol Expresso», «Sanlúcar-Mojácar») avec d’autres classiques comme «Historia de un amor» ou le standard
très connu «Caravan», toujours dans la ligne du métissage jazz-flamenco qui le caractérise. Avec sa guitare acoustique, Rycardo Brun a apporté des nuances plus proches du jazz, tandis que Pablo Baez, à la contrebasse, et le percussionniste José Manuel Ruiz «Bandolero» fournissaient une adéquate base rythmique.



Uri Caine Trio © Jose Horna


Pour la deuxième journée, après le groupe du concours –Tomasz Wendt Trio–, le trio d’Uri Caine a offert un concert solide et imaginatif avec sept morceaux où il a fait alterner plusieurs perspectives musicales. Caine (p, Fender), aux côtés de l’excellent John Hébert (b) et de Ben Perowski (dm), a parcouru divers chemins, du funk à l'élégance classique, en passant sur de beaux moments de scintillement minimaliste, sans oublier non plus la facette politique et revendicative, dédiant le blues ragtime «Smelly» (puant) au pathétique Donald Trump.



Hermeto Pascoal © Jose Horna



Lors de la troisième journée, après le groupe du concours –Francesco Colombo Trio–, s’est produit le groupe d’Hermeto Pascoal, l'un des grands artisans de la fusion entre la musique traditionnelle brésilienne, le jazz et d'autres musiques encore… On ne peut nier que c'était un concert amusant et du goût du public, où il y a eu des moments de qualité, en particulier du coté de Vinicius Dorin (sax) et d’Andrés Marques (p); mais le jeu proprement dit d’Hermeto a eu des inégalités qui faisaient penser plutôt à un one man show, basé sur ses traits humoristiques habituels (l'imitation de Jerry Lee Lewis au piano, les sons avec baigneurs ou la cafetière/trompette pleine d’eau…). Pour être juste, disons qu'il y a eu aussi des moments musicaux de bon niveau («Irmãos Latino», «Frevo Em Maceio», ou même le numéro de toute la bande soufflant dans des bouteilles en verre), néanmoins le bilan global reste marqué par les clins d'œil faciles (un pasodoble espagnol absolument oubliable), voire les auto-parodies…




Dee Dee Bridgewater Quintet © Jose Horna


Lors de la quatrième journée, après le dernier groupe du concours –Daahoud Salim Quintet–, le festival a présenté la star la plus remarquable du programme 2016, la chanteuse Dee Dee Bridgewater. Elle s’est produite à la tête d'un quintet de jeunes musiciens d'un bon niveau –Theo Crocker (tp),
Anthony Ware (s, fl), Michael King (clav), Eric Wheeler (b), Kassa Overall (dm). Encore une fois, la chanteuse a témoigné de l'étendue de son registre vocal, de son talent théâtral et de sa capacité à se mettre le public dans la poche dès son entrée en scène, lui offrant deux bis d'un style inhabituel, avec le public dansant de tous côtés: le soul de Stevie Wonder, «Livin’ For the City», et le funk «Compared to What», chanté en son temps par Roberta Flack et révisé ici par Dee Dee, qui a ajouté danse et bonds avec sa section à vent. Le jazz était dans le répertoire précédant les bis: «Afro Blue» de Mongo Santamaría, «The Music Is the Magique» d'Abbey Lincoln, ou «Filthy McNasty» d’Horace Silver. Le meilleur a été deux morceaux en scat de Dee Dee mimant le son des instruments avec sa bouche: un trombone dans le génial «Blue Monk» de Thelonius Monk, et une trompette avec sourdine dans le traditionnel de New Orléans «St. James Infirmary». En définitive, un beau succès!




Esperanza Spalding Emily's D+Evolution © Jose Horna



Pour la cinquième et dernière journée, la contrebassiste Esperanza Spalding a présenté son projet «Emily's D+Evolution», un show qui, paradoxalement, n'a rien eu à voir avec le jazz. C'était plutôt une opéra-rock, une performance conceptuelle ou une sorte de thérapie personnelle avec un fond musical. L'histoire qu'elle tentait de raconter (d'une compréhension difficile même si on maîtrise l'anglais) portait sur son anti-évolution et sur son évolution comme femme et artiste, racontée par l'intermédiaire des aventures d'Emily, comme une sorte d'alter ego. Le format choisi, avec une guitare et une batterie de hard rock, et un chœur genre high school, a beaucoup trop pesé jusqu'à estomper la puissance d'Espérance Spalding comme bassiste. A notre avis, un faux-pas dans son parcours musical.


Le gagnant du concours de groupes a été le Daahoud Salim Quintet. Le pianiste et compositeur Daahoud Salim, fils du saxophoniste Abdu Salim, est parvenu, chose impossible depuis des années, à faire coïncider le jury et la voix du public pour un prix qui, depuis cette édition, va s'appeler «Prix Juan Claudio Cifuentes», du nom du regretté critique de jazz «Cifu», pour le prix de meilleur groupe comme pour celui de meilleur soliste. Le deuxième prix est allé au trio du saxophoniste Polonais Tomasz Wendt.


Il faut ajouter au programme les concerts du «Troisième Millénaire» où de jeunes projets comme Laurent Coulondre Trio et Ainara Ortega «Scat» ont partagé l’affiche avec des anciens tels que Kiko Berenguer ou Gonzalo del Val. Il faut aussi souligner que la Salle Torrene a accueilli l'exposition de mosaïques «Le Jazz ? Yes!» de l'artiste Javier de la Torre, d’après des photographies de jazz.



Le bilan de Getxo Jazz pour son 40e anniversaire a été bon tant pour la qualité artistique que sur le plan de l’affluence. Seul point négatif, les lumières de scène avec des effets visuels hors de propos. Il y avait beaucoup plus de réflecteurs pour ces jeux de lumières ou d'images projetées –éblouissant complètement les premiers rangs du public– que pour illuminer les musiciens eux-mêmes! Une anecdote: pendant la samba jouée par le groupe d’Hermeto Pascoal, un paysage arctique était projeté sur la toile de fond… A résoudre pour les prochaines éditions de ce grand Festival!


Lauri Fernández et Jose Horna
Texte et photos

© Jazz Hot n° 677, automne 2016
Lincoln Center Jazz Orchestra-Wynton Marsalis © Denis Alix by courtesy of Festival International de jazz de Montréal



Montréal, Québec, Canada



Festival International de Jazz de Montréal,
29 juin-9 juillet 2016




On peut imaginer le déroulement des festivals de jazz de l'été canadien comme une énorme vague d’énergie musicale roulant vers l’Est, sautant par dessus le continent, devenu phénomène saisonnier traditionnel. Phénomène qui est son véritable ADN. Tout débute avec l’impressionnante chaîne des festivals canadiens, qui démarre sur les franges ouest de Vancouver, passe par l’Alberta, Toronto, pour arriver au grand et remarquable festival de Montréal, avant de s’en aller vers l’Est, vers les festivals européens.
Une fois de plus, le Festival international de Jazz de Montréal (FIJM), dans sa 37e édition cette année, prouve sa puissance et sa valeur artistique,
avec une vision large de ce qu’il y a de mieux dans le jazz aujourd’hui.
Le FIJM n’hésite pas présenter de la pop, du R&B et d’autres musiques à côté du jazz, afin d’obtenir des subventions et dattirer ceux qui n’éprouvent aucun intérêt pour un festival de jazz. Cet appât pour un public de masse est apparu sous la forme de noms tels que Brian Wilson et Melody Gardot. Mais le festival ne sacrifie ni ne lésine jamais avec sa principale mission de présenter une gerbe de quelques-uns des artistes de jazz parmi les meilleurs et les plus significatifs du moment, aussi bien d’expression contemporaine que de la tradition, même si les fans de l’avant-garde ont pu se sentir lésés, puisque la programmation contemporaine a été pratiquement supprimée.



Gregory Porter © Benoît Rousseau by courtesy of Festival International de jazz de Montréal



Cette année, le concert d’ouverture a tracé une ligne ténue entre le jazz et la pop, sous les traits du chanteur Gregory Porter, devenu rapidement l’un des plus populaires chanteurs de « jazz », mais dont le charme s’étend à une plus large audience qu’à celle plus strictement jazz. Avec son répertoire inédit, Porter est en symbiose avec l’héritage et les influences évidentes de Bill Withers, Marvin Gaye et Donny Hathaway qui lui attirent les amateurs de « soul », tandis que son phrasé souple, sa fluidité dans l’improvisation (son album «Liquid Spirit» est un modèle pertinent de ce don) et son langage harmonique, titillent l’essence du jazz.
En concert, au Théâtre Maisonneuve, place des Arts, centre du festival et carrefour des lieux de concert, Porter entra sur scène sur une annonce élogieuse quand le directeur artistique, André Ménard, le présenta en vainqueur du «Festival’s Ella Fitzgerald Award»: «Je la prends, dit Porter avec un sourire malicieux. Elle appartient aussi à mon orchestre. Cependant elle restera chez moi.»

La grande soirée Porter dans la grande salle faisait contraste avec le style vocal de Cyrille Aimée, dont le répertoire à l’Astral Night-club allait de Michael Jackson’s «Off the Wall» à «Light as a Feather» de Corea (rappelant Flora Purim). Ses variations sur le thème de «Gypsy» alliaient  des gestes théâtraux à sa musicalité.

Une autre soirée, un autre style de chanteur, avec Rufus Wainwright, qui s’en tira bien avec son œuvre pleine de promesse « La pop rencontre l’opéra », dans la grande salle Wilfrid-Pelletier. Elevé à Montréal, dans une dynastie musicale, fils de Loudon Wainwright III et de la regrettée Kate MacGarrigle, frère de la talentueuse et sous estimée Martha, il s’est créé un style unique, travaillant depuis la pop sophistiquée de «Poses» « Cigarettes and Chocolate Milk», «California», jusqu’à un opéra ambitieux, de sa conception « Prima Donna » à propos de Maria Callas, présenté ici dans une version multimédia. Un «Show Capper» de sa version particulière de «Hallelujah» de Leonard Cohen (autre Montréalais célèbre) lui permit d’inviter sur scène les membres de la famille : Martha, Lily et Sylvia.

Pour la captivante «Invitation Series », en première partie, le festival avait dirigé les projecteurs sur le trompettiste multi-style, Christian Scott, suivi par trois concerts qui démarrèrent avec Kenny Barron, (mais j’étais alors déjà parti). Le Scott’s Band qui invitait la jeune et étonnante flûtiste en pleine ascension, Elena Pinderhughes, avec le saxophoniste aux doigts agiles, Braxton Cook, s’aventura dans un répertoire à la fois électrifié et post-mainstream, qui est en quelque sorte le concept de « Stretch Music » du trompettiste. D’autres invités se produisirent à la soirée suivante, tout d’abord le guitariste à sept cordes Charlie Hunter, qui donne son meilleur en lignes groove mâtinée de funk, et la chanteuse Lizz Wright, une artiste en milieu de carrière et qui est maintenant à son niveau le plus haut. Quand Scott eut chanté chaleureusement et avec générosité les louanges de la chanteuse et dit que sa musique lui était une source d’inspiration, l’élégante et truculente chanteuse déclara à la foule : « Pour la première fois de ma vie, je suis la plus vieille personne sur scène. » Son répertoire incluait une nouvelle reprise de Neil Young’s «Old Man» et les poignants gospels «Freedom» et «Surrender», tandis que son orchestre occasionnel composé de copains lui construisait un soubassement ferme et expressif.

Marsalis’ JALC Big Band, encore et toujours l’un des meilleurs, joua pour un public totalement différent dans ce nouveau Concert Hall, la Maison Symphonique de Montréal, à l’architecture et à l’acoustique enchanteresses. L’orchestre était sur son trente-et-un, aussi bien côté costume que musicalement. Comme toujours dans cet orchestre, les racines du jazz se mêlent à la modernité.
L’orchestre est parti de Jelly Roll Morton («Le premier musicien de jazz intellectuel», commenta Marsalis) pour aller jusqu’à l’arrangement de Don Redman sur «I Got Rhythm» et à l’esthétique plus récente de « Armageddon » de Wayne Shorter, élégamment arrangé par le trompettiste Marcus Printup. Le «Crescent City» de Victor Goines, s’enrichissait délicieusement des percussions et des balancements de la valse, tandis que le «Jackson Pollock» de Ted Nash (de Nash’s Art-Minded Portrait in Seven Shades) était étourdissant, coloré par des traits rapides comme le jet des couleurs dans l’action painting,  tout en mettant en avant un solo du trompettiste Ryan Kisor.

Pour la soirée suivante, un ensemble de taille moyenne représentait une autre strate de la culture jazz, celle de jeunes et solides musiciens qui composent la nouvelle génération de Blue Note Records. Ce Blue Note 75 Band renvoie au 75e anniversaire de l’auguste label en 2014, prouvant que la vie continue. Ce groupe était composé de Robert Glasper (clav), d’Ambrose Akinmusire (tp), de Marcus Strickland (sax), de Derrick Hodge (b), de Kendrick Scott (dm) et, légèrement plus âgé, de Lionel Lueke (g), tous d’impressionnants interprètes qui ont fait preuve de sensibilité et de force expressive sur la scène.
En même temps ils ont rendu hommage au fonds musical de Blue Note, démarrant avec «Witch Hunt» de Wayne Shorter, et passant par des originaux des artistes des débuts de Blue Note. Les clous de la soirée furent le méditatif «Henya» d’Akinmusire ; Scott, en post-hard-bopper sur «Cycling through Reality»; et le joli  «Bayyinah» de Glasper, ouvrant le solo de piano sur d’habiles  entrelacements. Ils terminèrent avec un classique sans référance à Blue Note, le «Turnaround» d’Ornette Coleman, en transformant avec un peu de  dérision la mélodie de «Turnaround» en un motif en boucles.

Au risque d’en faire trop par rapport à ma brève apparition au festival, je trouve que cette boucle hypnotique de «Turnaround» symbolisait avec force le message, sous-jacent et partagé par tout le monde, de ce festival aussi considérable et couvrant un si vaste champ. Après tout, le jazz est une boucle, un chœur de voix fantomatiques et de mémoire de la musicale ancestrale, confrontés à l’arrivée et à l’évolution de «New Thing». L’ancien a rencontré le nouveau à Montréal, pour l’englober et en prouver la justesse, comme cela arrive habituellement ici chaque été.


Josef Woodard
Traduction et Adaptation Serge Baudot


© Jazz Hot n° 677, automne 2016
Randy Weston, Jazz à Vienne 2016 © Pascal Kober


Vienne, Isère (alternate)



Jazz à Vienne, 28 juin-15 juillet 2016





Il a joué au sommet des Alpes dans la neige, a vécu un temps à Annecy et a même ouvert un club de jazz au Maroc, entre la fin des années 1960 et le début des années 1970, invitant des musiciens gnawas comme Abdellah Boulkhair El Gourd à partager la scène avec lui. Il fête cette année ses 90 ans, et sa musique est de plus en plus belle. Bon pied, bon œil (et surtout excellente oreille!), Randy Weston nous a enchantés lors de son concert au Théâtre antique de Vienne ce lundi 4 juillet 2016. Guy Reynard vous l’a déjà dit.
Je voulais juste ici rajouter quelques lignes sur la profonde humilité, la profonde humanité, de ce pianiste hors du commun qui fut parmi les premiers à réunir les musiciens des deux continents, l’africain et l’américain. Mention toute spéciale à Alex Blake, son formidable contrebassiste, assis sur une chaise basse, la «grand-mère» presque couchée sur le corps, en jouant quasiment comme d’une guitare flamenco, tout en accords, sans que jamais ce jeu atypique puisse être assimilé à un quelconque procédé spectaculaire.




Lisa Simone, Jazz à Vienne 2016 © Pascal Kober



Randy Weston, 90 ans de musique au cœur, était précédé de Lisa Simone. J’avais rencontré sa maman en 1992 dans un festival à Pointe-à-Pitre. Pas facile, la maman… Et vie tout aussi pas facile pour Lisa, sa fille. Mais l’ancienne de l’US Air Force est d’abord excellente chanteuse et compositrice. Surtout, elle est en empathie immédiate avec son public et ceux qu’elle rencontre. Conséquence: ce jour-là, elle nous a accordé deux petites séances photos en mode street photography puis en mode glamour en studio! C’est aujourd’hui devenu si rare (l’empathie, tout comme la liberté photographique) qu’il faut saluer le changement d’attitude du service de presse du festival cette année. Service qui mérite enfin son nom après tant d’années de prise de pouvoir de la part de l’entourage des musiciens, souvent trop habitué aux usages du show business et peu sensible à l’univers particulier du jazz.




Esperanza Spalding, Jazz à Vienne 2016 © Pascal Kober



Soirée féminine le samedi 9 juillet avec un joli plateau qui semble a priori très hétéroclite: Esperanza Spalding en première partie, suivie du duo Ibeyi, puis de la formation de la chanteuse Yael Naim. D’Esperanza Spalding, on dira qu’elle a du culot. Et ce sera un euphémisme. Cette fille est folle! Vous la croyez contrebassiste? Esperanza Spalding habite son corps de liane comme si elle était une danseuse du grave pour une sorte d’opéra jazz surréaliste et ébouriffé. Je l’ai connue en 2009. Plutôt sage. La voici en athlète de sa cinq cordes… Dix ans tout juste après son premier album, Junjo, presque orthodoxe, il y a aujourd’hui du Frank Zappa dans Emily’s D+Evolution, son nouvel opus (autobiographique!). Richesse des timbres et de l’écriture, textes déjantés (et parfaitement incompréhensibles pour un Français, même correctement anglophone), mise en scène et en costumes, chorégraphies, bref, pure poésie que ce spectacle qui rugit d’une belle énergie juvénile. Succès auprès du public. Moins auprès de la critique jazz. Moi, j’aime l’audace insolente de cette compositrice d’à peine 30 ans, avec son parcours de première de la classe, son enfance dans les quartiers difficiles de Portland (Oregon) et sa chevelure (en effet) ébouriffée, qui se fiche de l’avis de ceux du sérail, tente le diable et, au fond, aime d’amour son instrument comme son public. Quelqu’un, qui vous remercie de citer «Silence», ce merveilleux thème composé par Charlie Haden qu’elle interprète de façon impromptue sur le prototype d’un instrument que lui a apporté backstage un luthier de la région, ne peut être qu’une grande musicienne!

Peu commune, non plus, le prestation de Lisa-Kaïndé Diaz (chant et piano) et Naomi Diaz (chant et percussions). Elles sont les filles (jumelles) de feu le grand percussionniste cubain Miguel «Anga» Díaz qui joua avec l’Irakere de Chucho Valdes, que j’avais croisé avec le pianiste Omar Sosa à Tanger en 2005, et qui est décédé, trop tôt, l’année suivante, à l’âge de 45 ans. Il y a peu, j’avais retrouvé Lisa et Naomi au festival des Enfants du jazz à Barcelonnette, dans les Alpes-de-Haute-Provence. Elles étaient alors… stagiaires! Aujourd’hui, elles ont créé le duo Ibeyi. Beau chemin parcouru, les filles! Bel hommage à votre papa. Un univers musical singulier qui, s’il est en effet un peu éloigné du jazz, n’en reste pas moins sincère, exigeant et diablement séduisant. Lisa et Naomi préparent actuellement un deuxième album avec quelques friends invités. On a hâte d’écouter…

Sincérité et exigence sont deux qualificatifs qui s’appliquent également parfaitement à Yael Naim. Il y a quelques mois, je l’ai vue à Lyon, avec son homme, David Donatien, dans une formule atypique et musicalement risquée, accompagnés par une formation classique: le quatuor Debussy. Presque acoustique et tout en finesse. Ce samedi, les voici avec leur propre orchestre. Dans un registre extrêmement différent, mais tout aussi attachant. Arrangements aux petits oignons, sens du spectacle et surtout, quelle voix! Message personnel: Yael, ne sois pas timide! À quand l’enregistrement du répertoire jazz de Joni Mitchell entendu ici même, au théâtre antique de Vienne, il y a quelques années?



Buddy Guy, Jazz à Vienne 2016 © Pascal Kober



Exceptionnellement, après sa traditionnelle All Night Jazz qui s’achève aux aurores, Jazz à Vienne s’est poursuivi en proposant une soirée blues. Il ne fallait pas y rater Shakura S’Aida, une grande chanteuse de blues américaine encore trop méconnue de ce côté-ci de l’Atlantique que j’avais rencontrée en 2009 au festival Tanjazz avec le pianiste français Rachid Bahri. Pas de doute: Shakura sait faire le show et emballe les sept mille spectateurs du festival. Une parfaite introduction au concert de Buddy Guy qui, lui aussi, distille un blues qui plonge aux racines du genre. A bientôt 80 ans, chemise à pois, as usual, Papy Guy a su garder son âme d’enfant et ne nous a rien épargné: gratter avec les dents les cordes de sa Fender Stratocaster (laquelle a la touche blanchie par endroits à force de bends), distribuer ses médiators aux premiers rangs, prendre un chorus avec la guitare dans le dos, s’amuser avec l’effet larsen, descendre de scène pour aller à la rencontre de son public, jouer avec son… ventre (!), la guitare à l’envers, la frapper avec une baguette de batterie, s’amuser de ses effets de distorsion voire faire de la musique avec une… serviette de bain! Jamais rien pourtant qui puisse sembler emprunté ou superfétatoire. Buddy Guy? Un festival de blue notes pour marquer la fin du festival. Avec gourmandise!

Pascal Kober
Texte et photos

PS du photographe aux organisateurs: remettez-nous donc la belle affiche dessinée par Bruno Théry en fond de scène plutôt que ces infâmes effets de lumières que l’on voit partout, rejetons de ces satanées boules à facettes des boîtes de nuit des années 1970!

© Jazz Hot n° 677, automne 2016
Randy Weston, Vienne 2016 © Guy Reynard


Vienne, Isère


Jazz à Vienne, 28 juin-15 juillet 2016



Comme à l'accoutumée, Jazz à Vienne 2016 propose un programme soutenu qui s'étale sur la journée, de 12h30 sur la scène de Cybèle jusqu'à tard dans la nuit avec le club de minuit dans un petit théâtre à l'italienne. Tous ces concerts sont gratuits à l'exception du Théâtre antique où passent les têtes d'affiche du festival. Les quatre journées auxquelles nous étions invités présentaient donc beaucoup de musiques, et il n'est pas incongru de mettre musiques au pluriel car le champ culturel du festival s'élargit, ici comme ailleurs, à des projets qui s'éloignent de plus en plus du jazz. Nous avions choisi ces quatre jours car le jazz y était dominant.




Lisa Simone © Guy Reynard



Lundi 4 juillet. Lisa Simone ouvre la soirée au Théâtre antique. Il n'y a aucune affectation mais une présence sympathique et décontractée. Le soleil est encore présent, et la chanteuse se présente avec un grand chapeau africain en cuir et des lunettes de soleil. Elle ne les garde que peu temps et entre dans son spectacle habituel. On sait que Lisa Simone a beaucoup fréquenté Broadway et la comédie musicale. Elle a également chanté dans des groupes de gospel, et tous ces éléments se retrouvent dans son spectacle. Elle est une chanteuse de soul naturelle qui se rapproche de plus en plus du jazz. Elle possède une belle voix  chaude, et la comédie musicale lui a enseigné à mettre en scène ses chansons. Son incursion dans le public, sans être spontanée, est différente d'un spectacle à l'autre et varie selon les réactions du public (certains sont plus intéressés par les selfies que par la musique!). La musique demeure soul avec des éléments gospel, blues et jazz et la touche personnelle d'une chanteuse qui s'est rapidement fait un prénom en se distinguant de son illustre mère. Son quartet est très soudé: Hervé Samb (g acoustique) et Reggie Washington (b) assurent l'accompagnement, et lorsque Sonny Troupé (dm) se lance dans un chorus, c'est un percussionniste mélodiste qui réussit à faire chanter les tambours. Lisa Simone a réuni un orchestre idéal pour communiquer avec le public.

Randy Weston propose son African Rhythms Quintet. A plus de 90 ans, il n'a rien perdu de ses qualité de pianiste et de son enthousiasme pour retrouver le chaînon manquant entre l'Afrique et la musique afro-américaine. Les deux saxophonistes se complètent parfaitement: Billy Harper est d'une grande rigueur dans des solos très élaborés alors que  T.K. Blue qui a beaucoup joué avec les musiciens sud-africains (Chris McGregor, Abdullah Ibrahim) est plus effervescent. Neil Clarke aux percussions africaines est certes le plus proche de l'Afrique tandis que le fidèle Alex Blake assure la maîtrise rythmique de l'ensemble. Randy Weston joue plutôt sur des tempos assez lents au cours de cette première partie où ses compositions constituent le répertoire. «Hi Fly» qui termine cette première partie est d'abord esquissé au piano sur un tempo assez lent avant de prendre son essor avec l'entrée des saxophonistes. La deuxième partie constraste complètement avec la première. Les saxophonistes sortent et Cheik Tidiane Seck (elec p), Ablaye Sissoko (kora) et Mohamed Abouzekry (oud). Mais la musique ne semble pas vraiment décoller malgré quelques bons solos, montrant toute la difficulté à fusionner des musiques de tradition différente.



Hugh Coltman © Guy Reynard



Mardi 5 juillet. C'est le chanteur anglais Hugh Coltman qui ouvre la soirée pour Diana Krall. Il se place dans la lignée du music-hall. Il a choisi des chansons de Nat King Cole qu'il explore avec une voix sans aspérités, douce. Il propose ainsi une belle séance nostalgique tournée vers le swing des années 1950-60.


Diana Krall Quartet © Guy Reynard




Diana Krall effectue
également un retour vers le passé, mais il s'agit ici de celui des débuts de sa carrière. Elle n'a malheureusement pas oublié sa paranoia envers les photographes. Pour ce retour vers le jazz Diana Krall a choisi un orchestre de très haut niveau avec Anthony Wilson (g), Bob Hurst (b) et Kerriem Riggins (dm). La chanteuse ne quitte pas son piano et distille des mélodies swinguantes. Les tentations rock and roll sont ici oubliées, et ses accompagnateurs sont choisis en fonction de ce retour à ses premières amours. De belles mélodies bien insérées dans le jazz peuvent aussi continuer à lui amener un fidèle public.




Mercredi 7 juillet. Cette soirée, largement consacrée à Django Reinhardt, débute avec le quintet d'Angelo Debarre (g) avec Marius Apostol (vln). Le quintet se place naturellement dans la tradition du Quintet du Hot Club de France à la fois par l'instrumentation ainsi que par le répertoire et la manière. Les deux solistes ont leur propre personnalité. Le violoniste est beaucoup plus tourné vers la tradition tzigane. Soixante ans après la disparition du «Divin Manouche», la forme a un peu tendance à se figer.

Angelo Debarre Quintet © Guy Reynard


Il y a deux ans dans ce même théâtre antique le Amazing Keystone Big Band proposait des arrangements sur la musique de Quincy Jones présent alors sur scène. Cette fois, c'est la musique de Django Reinhardt en grand orchestre. Une plus grande cohérence se fait sentir grâce aux arrangements. Trois invités viennent exposer leur vision de Django. Stochelo Rosenberg, un grand soliste, parvient parfaitement à s'adapter au grand orchestre. Marian Badoï (accord)
apporte sa sensibilité de l’Europe orientale tandis que James Carter qui a déjà exploré la musique du guitariste manouche, est nettement plus disert. Pour le final, avec l'orchestre et les quatre solistes invités, «Nuages» est naturellement convoqué.

Amazing Keystone Big Band © Guy Reynard



Jeudi 8 juillet. Poursuivant ses recherches électriques, Brad Mehldau retrouve Mark Guiliana (dm) avec lequel il a déjà beaucoup exploré le duo. Et il a invité John Scofield (g) qui met beaucoup de blues dans son jazz. Brad Mehldau refuse toute photo et, utilisant piano acoustique, Fender Rhodes et synthétiseurs vintage, au son parfois pas très net, n'est pas toujours en accord avec les autres instruments. Autant le trio fonctionne bien sur la musique électrique avec Mark Guiliana, autant le piano acoustique s'accorde très mal à ce même jeu de batterie. Les mélodies de Brad Mehldau ont du mal à résister au travail rythmique de Mark Guiliana, fait de profondes ruptures. John Scofield joue à la fois de la basse et de la guitare et sa musique est toujours teintée de blues et de retours au jazz des année 1970. Un projet hybride.

John McLaughlin/The 4th Dimension © Guy Reynard



Rien de tel chez John McLaughlin dont le groupe, The 4th Dimension, existe depuis plusieurs années avec une remarquable stabilité (Emile Mbappe, b, Gary Husband, clav). Seul Ranjit Barot (dm) est indien. La musique reste indienne. Le jeu de guitare de McLaughlin est fait à la fois de longues phrases et de bouffées où croît l'intensité et le rythme du morceau. Quel que soit le groupe qui l'accompagne, le jeu virtuose de John Mclaughlin est personnel, lyrique. Les autres musiciens s'intègrent bien au projet et tous participent à l'univers rythmique et mélodique d'un concert varié mais toujours d'une belle unité.





A noter, pour finir sur une note ludique, un blindfold test proposé par le biographe Ashley Khan à James Carter avec pour thème, bien sûr, le saxophone…

Guy Reynard
texte et photos

© Jazz Hot n° 677, automne 2016
Ascona, Suisse

JazzAscona, 23 juin-2 juillet 2016



Ascona est la capitale européenne des musiques de la Nouvelle-Orléans, et, donc, on y a entendu en provenance de la Cité du Croissant, des artistes en exclusivité comme Glen David Andrews, Aurora Nealand (ss, cl, voc, Tom McDermott, p, Bechet revu), Jazz Vipers, Tremé Brass Band (Shamarr Allen, tp, Terrence Tarpin, tb, Benny Jones, b dm), Palm Court All Stars, Davell Crawford Trio (Herlin Riley), John Michael Bradford, Leon Brown, les Boutté. Ces artistes absents de nos programmations constituent la raison principale pour laquelle un jazzfan français choisit de venir à Ascona. Il n'y avait pas de changement significatif dans l'organisation.




Craig Klein © Michel LaplaceKevin Louis © Michel Laplace



Le premier jour, Glen Davis Andrews (tb-voc, showman) s'est produit avec un percutant trio soul-funk (org, g, dm).
La découverte fut Jazz Vipers, à l'instrumentation inhabituelle, qui swinguent les standards. La rythmique tourne avec Joshua Gouzy (b) et Molly Reeves (g -genre Danny Barker). La front-line est excellente, Kevin Louis (cnt), Craig Klein (tb), les Bonie, Earl (cl, ts) et Oliver (bs): «Dinah» (Craig Klein, tb-voc), «I want a Little Girl» (Kevin Louis, voc), «Shake It & Break It» (belles nuances).


Davell Crawford © Michel Laplace





Le 25, leur invité John Michael Bradford (tp, voc) a confirmé son potentiel (en trio avec la rythmique: «Stardust»). L’Ascona Jazz Award 2016 a été décerné décerné à Davell Crawford qui nous donna un copieux récital avec Barry Stephenson et l'incroyable, Herlin Riley (des évocations de Ray Charles et surtout de Fats Domino –
«It Ain't a Shame«, «I'm Walking«, «Blueberry Hill»–, un bon «St. James Infirmary»).




Herlin Riley © Michel Laplace







L'événement du festival fut la Piano Night du 26 (2 pianos et 6 pianistes) au Teatro del Gatto, conçue par Davell Crawford qui l'a présenté, et, en solo, l'a ouverte (bel «Amazing Grace») et achevée («Do You Know What It Means»). Nul mieux que lui, Tom McDermott et Paul Longstreth pouvaient évoquer la lignée louisianaise du clavier (Fats Domino, James Booker, Henry Butler, Dr. John). En valeur ajoutée, Herlin Riley, mais aussi Barry Stephenson (pour David Paquette: solo à l'archet dans «New Orleans» et en slap dans «Shake It & Break It»). Notons un «Maple Leaf Rag» par McDermott tel que ne l'a pas pensé Scott Joplin, un bon duo Paquette-Crawford sur «St Louis Blues», un «St. James Infirmary» par Silvan Zingg et un final sur «My Mojo Working» par les six pianistes (Christian Willisohn, aussi)!


Autour de Lillian Boutté, Thomas L'Etienne a réuni un All Star (Uli Wunner, as-cl, Fessor Lindgren, tb, Shannon Powell, dm) dans un répertoire varié ouvert aux invités (belle soirée Armstrong avec John Michael Bradford, Leon Brown, Shamarr Allen, tp, 28/06). Lars Edegran a réuni au sein des Palm Court All Stars des vétérans que l'on a plaisir à retrouver, Gregg Stafford (tp, voc: «Second Line»), Sammy Rimington (cl: «I Grow too Old to Dream»; as, «Little Tenderness», avec Topsy Chapman, voc), bien soutenus par Richard Moten (b: «Sweet Georgia Brown») et Jason Marsalis, parfait dans le jazz tradtionnel («Avalon»).


Nous avons donc eu plusieurs générations de trompettistes dont Gregg Stafford, qui fait désormais figure de flambeau de la tradition (le 01/07, son «Moonlight Bay» vient directement de Kid Thomas). Shamarr Allen a un style compatible avec le traditionnel («Bogalusa Strut» avec Jazz Vipers, 30/06), mais sa vraie nature est post bop, et c'est aussi le cas pour John Michael Bradford (qui était à l'aise dans le funk de Glen David Andrews, 30/06). Tous deux dotés d'une excellente technique, jouent fortissimo, sans nuances, contrairement à Leon «Kid Chocolate» Brown qui soigne la sonorité («La Vie en Rose», 01/07), et Kevin Louis, au phrasé souple, capable d'envolées spectaculaires sans sacrifier la qualité du son et les diverses dynamiques.


Anais St.-John © Michel Laplace




Il n'y a pas que les Néo-Orléanais; le programme est complété par des artistes européens. Des jazzfans suisses m'ont témoigné leur enthousiasme pour le groupe Jazz à Bichon (avec remplaçants) qui fit le plein à Piazzetta (26/06). La Section Rythmique (Guillaume Nouaux, dm, Sébastien Girardot, b, David Blenkhorn, g) fait l'unanimité (avec Hetty Kate, voc). Notons l'exploit de Pierre Guicquéro (tb) remplaçant au pied levé dans les Primatics (vif succès). Pour les Français, les jazzmen actifs en Italie sont à découvrir. L'Italo-américain, Michael Supnick (tp, tb, voc) a démonstré au Pontile (26/06) tout ce qu'il doit à Louis Armstrong: «Confessin'», «I Can Give You Anything But Love», etc. Le vétéran Emilio Soana (tp) au sein du SMUM Big Band fit bonne figure avec John Michael Bradford en guest (26/06). On a retrouvé Red Pellini (ts) avec le Gotha Swing. Enfin, le talent d'Alfredo Ferrario (cl) et du styliste, percutant et élégant à la fois, Fabrizio Cattaneo (tp) fut un atout pour Anaïs St. John, fille de Marion Brown qui, plus qu'une chanteuse, est une interprète («Is You Is», «Gee Baby», etc.).

Ceux qui souhaitent découvrir les artistes dont il est ici question doivent aller à Ascona!


Michel Laplace
texte et photos

© Jazz Hot n° 677, automne 2016
 

Johan Dupont à l'Archiduc, Jazz Marathon de Bruxelles 2016 © Pierre Hembise

Bruxelles, Belgique




Brussels Jazz Marathon, 22 mai 2016




Alors que le marathon se déroule le vendredi et le samedi dans les clubs, les bistrots et sur les places de la capitale, le dimanche, la Grand-Place est réservée aux Lundis d’Hortense pour la promotion de quatre des meilleurs groupes belges du moment. C'est sur le dimanche que nous nous sommes focalisés.






Les frères Dellanoye et leur Delvita Group ouvraient dès 15h.15. Nous avons écouté avec attention et admiration le quartet de Jan De Haas. On voit souvent Jan derrière une batterie, mais on oublie parfois qu’il est  un excellent vibraphoniste (trois albums à son nom). C’est d’ailleurs accompagné par les musiciens de son dernier album (W.E.R.F. 123) qu’il avait choisi de se produire –Ivan Paduart (p), Sal La Rocca (b), Mimi Verderame (dm). Le répertoire est principalement construit autour des compositions du vibraphoniste qu’on rapproche facilement de Sadi pour les  valses. Moins excessif que l’Andennais sur les tempos rapides, il a le bon goût de doubler ses solos sur des toms placés en avant-scène. La cohésion du quartet est excellente. Les sidemen ont apporté quelques-unes de leurs compositions mais ils restent au service d’une jolie musique, collective, de facture classique.

Lorenzo Di Maio, Grand-Place © Pierre Hembise







Vint ensuite, le groupe de Lorenzo Di Maio (g): Cédric Raymond (b), Nicola Andrioli (p), Antoine Pierre (dm) et Jean-Paul Estiévenart (tp). Cédric est l’ainé ; les autres ont moins de trente ans et ça se ressent dans la manière dont ils jouent (très bien): plus appuyée, avec des prises de risques, des question/réponses et des structures qui soulignent la complémentarité des solistes («Detachment», «No Other Way», «September Song»).  «Santo Spirito» joué en finale mit en lumière l’approche surréaliste à la belge du pianiste transalpin. La musique est gaie!

Elle le sera plus encore avec le dernier groupe : celui du batteur Yves Peeters: Dree Peremans (tb), Nicolas Kummert (ts), Axel Gilain (eb), Bruce James (p, voc) et François Vaiana (voc). Reflet de leur album Gumbo publié chez WERF, le band propose un patchwork d’originaux («Lighthouse» de Kummert), des lyriques écrits par François Vaiana, des backings ténor/trombone et un feeling très Bourbon Street impulsé par Bruce James (p, voc).

Sur le chemin du retour, nos pas nous ont heureusement entraînés à la porte de L’Archiduc. Le mythique club art déco servait de cadre au duo Johan Dupont (p)–Steve Houben (as). Dos à la porte, assoiffés, incapables de nous faufiler au comptoir, nous nous sommes délectés du swing intense à la Fats Waller de Johan Dupont et des réparties élégantes de Steve Houben. Renaud Crols (vln) se faufila en douce et tout swing dans ce concert-coda d’un soir jouitif («Lament», «La Javanaise», etc.).


Jean-Marie Hacquier
Photos Pierre Hembise
© Jazz Hot n° 676, été 2016


Saint-Gaudens, Haute-Garonne


Jazz en Comminges, 4 au 8 mai 2016

Le week-end de l'Ascension est depuis 14 ans la période choisie par les fondateurs de Jazz en Comminges pour héberger leur festival, aujourd'hui sur 5 journées pour le Off gratuit et 4 soirées pour le festival officiel, avec toujours deux concerts chaque soir. Si l'on ajoute les orchestres présents dans plusieurs bars et restaurants, le cinéma local qui présente des films de jazz, les expositions, on peut dire que pendant ces cinq journées, la ville entière vit au rythme du jazz.

Cette année l'Ascension étant très précoce, les Pyrénées, toutes proches, étaient encore largement recouvertes de neige. Le programme, comme à l'habitude, est centré sur le jazz actuel sans exclusive de style, d'une belle cohérence malgré quelques assemblages parfois curieux. Le cru 2016 ne dérogeait pas, et la musique toujours extrêmement intéressante avec une acoustique parfaite, dans un lieu qui n'est pas fait a priori pour la musique mais parfaitement aménagé, et des techniciens du son et de la lumière parfaitement efficace,.



Didier Lockwood, Philippe Catherine, Richard Galliano © Guy Reynard


La première soirée est à guichets fermés. Le public très nombreux est certainement venu, plus attiré par l'accordéon de Richard Galliano et le violon de Didier Lockwood que par David Sanborn qui surfe depuis plusieurs décennies sur les différentes modes. Il ne faut certes par oublier Philip Catherine qui complète le trio. Quelques dizaines d'années auparavant, ainsi que le rappelle Didier Lockwood, un premier trio avait déjà existé avec Christian Escoudé, remplacé aujourd'hui pour Richard Galliano. Chacun des musicien reste dans son propre univers et prend des chorus parfaitement en place, mais au bout de quelques thèmes le son du trio n'apparaît toujours pas: il reste une juxtaposition de brillants solistes, et personne n'a la volonté de prendre la direction de l'ensemble, sauf sur ses propres compositions. Les trois musiciens proposent certes de belles musiques, mais on attend toujours ce jeu collectif qui est la base du jazz, aussi brillantes que soient les interventions personnelles.

David Sanborn a toujours voulu se couler dans la mode de son temps. Ainsi dans les années 70 et 80, il privilégiait le son de son saxo alto et donnait à sa musique une direction très proche d'une sorte de smooth jazz, peu dérangeant, qui flirtait avec la fusion, mais sans jamais dépasser les limites d'une musique médiane loin des outrances du free et même du bebop et hard bop, trop loin de la musique susceptible de toucher le grand public. Il effectue aujourd'hui un virage  complet, introduisant une partie plus funk à son orchestre, et parfois même quelques ouvertures vers le free dont on ne voit pas trop l'utilité. Heureusement l'organiste Ricky Peterson replace cette musique dans une voie plus proche du jazz et la batterie de Billy Kilson demeure dans cette même veine et pallie largement l'absence du percussionniste annoncé. André Berry à la basse donne la direction funk à la musique tandis que le guitariste Nicky Moroch reste assez discret. Mais en cherchant trop à rester au goût du jour, il n'est pas certain que David Sanborn y retrouve vraiment une sonorité personnelle et son public.



La deuxième soirée du festival est très différente  car les deux orchestres présentés sont certes très différents, mais il s'agit cette fois de véritables groupes. Le trio du pianiste Rémi Panossian, présenté en partenariat avec le Conseil Général de Haute Garonne, est une découverte de Jazz sur son 31, le festival automnal de Toulouse. Les trois musiciens forment un trio très soudé, et Maxime Delporte à la basse et Frédéric Petiprez à la batterie, apportent plus qu'un soutien au pianiste, et sont partie prenante à l'élaboration de la musique. Celle-ci joue plus sur les couleurs et les textures que sur le swing et le groove, mais chaque pièce est parfaitement mise en place. De belles improvisations sont suscitées par les parties d'ensemble et une belle dose d'humour vient pondérer une musique parfois très sérieuse avec des compositions comme «Brian le Raton Laveur» ou «Into the Wine». Même si le rock n'est jamais très loin, la sonorité d'ensemble demeure très européenne avec des références à l'harmonie de la musique classique.



Deux ans auparavant, Chucho Valdés était déjà présent sur cette même scène, mais en petite formation où dominaient les percussions. Cette fois-ci, avec un mini Irakere, il réalise un parfait équilibre entre section rythmique et souffleurs. Ces derniers sont présentés en une ligne qui fait face aux percussionnistes et au pianiste. La musique prend tout de suite une grande ampleur avec les percussions et le piano qui créent la mélodie tandis que les trois trompettes et les deux saxos apportent les riffs de la musique cubaines qui soulignent les percussions. Cela ne les empêche d'ailleurs pas de prendre tour à tour quelques solos décidés par le pianiste. Dreiser Durruthy Bombalé percussionniste, chanteur et danseur, fait office de maître de cérémonie et paraît diriger l'office païen dédié aux divinités importées d'Afrique et largement transformées au contact du christianisme. Cependant Chucho Valdés garde constamment la direction des opérations et relance régulièrement les solos ou les ensembles. Même lorsqu'il dirige avec beaucoup d'humour un «Take Five» à la mode cubaine, il demeure d'une grande impassibilité sans jamais se permettre le moindre sourire. On pense naturellement à Irakere et à la réussite de cet Orchestre National de Jazz de Cuba où, tout en demeurant toujours fidèle à la musique cubaine et au jazz, Chucho a réussi et réussit toujours à créer une musique enthousiasmante de très haut niveau.

Dee Dee Bridgewater et Irvin Mayfields © Guy Reynard


La troisième soirée présentait un plateau où la Nouvelle-Orléans et la trompette étaient les vedettes de la soirée. Certes la star annoncée était Dee Dee Bridgewater. Le dernier disque l'avait présentée beaucoup plus sobre avec le trompettiste Irvin Mayfield dirigeant le New Orleans Jazz Orchestra. C'est une formation réduite qui l'accompagne à Saint-Gaudens où demeurent malgré tout Irvin Mayfield, Victor Atkins (p) et Adonis Rose (dm). Le saxophoniste Irwin Hall vient de New York et le bassiste annoncé n'est pas non plus celui du disque. D'emblée, Dee Dee Bridgewater se place dans le spectacle, présentant longuement chacun de ses musiciens avant même qu'une note n'ait été jouée. Lorsqu'enfin la musique commence, elle s'attache à mettre le spectacle en valeur. Le  chant très émouvant du disque est un peu éclipsé par le show. Irvin Mayfield et l'orchestre, auxquels la chanteuse laisse avec bonheur une large place, restent d'une belle sobriété qui contraste avec le goût du spectacle de la chanteuse. Mais ceci n'enlève rien au concert qui reste toujours intéressant grâce à la maîtrise d’Irvin Mayfield et à la capacité de Dee Dee Bridgewater de captiver le spectateur et de susciter l'émotion.

Christian Scott, Logan Richardson, Kriss Funn © Guy Reynard


Dee Dee Bridgewater et Irvin Mayfield avaient été précédés par Christian Scott qui a abandonné, provisoirement nous l'espérons, son excellent septet. Seuls restent dans sa formation le batteur Corey Fonville et le bassiste Kris Funn. Logan Richardson est le saxophoniste et Tony Tixier le pianiste. Christian Scott nous apprendra d'ailleurs que Tony Tixier a rejoint l'orchestre une semaine auparavant. Le trompettiste a dessiné les quatre trompettes qui ont été réalisées pour lui, et il en utilise deux dans les concerts. Même si la longueur totale du tube demeure la même, les différences de courbures modifient profondément le son, et l'on a vu Irvin Mayfield essayer l'une des deux trompettes utilisées. Il définit sa musique comme de la «stretch music» terme qui peut prendre plusieurs sens en anglais mais qui signifie à la fois se tendre et se détendre, s'étendre, s'étirer. Malgré les changements de personnel, ce concept permet au son de chaque musicien de s'intégrer dans celui l'orchestre. Ainsi Tony Tixier est dans une veine où dominent le swing et le groove alors que Logan Richardson est plus porté vers une esthétique free. Christian Scott propose un discours très lyrique, porté par ses diverses expériences et les musiques actuelles qu'il intègre à son discours. Il utilise les compositions personnelles de son dernier disque West of the West, The Last Chieftain ainsi que Eye of the Hurricane de Herbie Hancock. Avec son jeu sans vibrato, il atteint assez vite l'émotion qui lui permet ensuite d'aller au delà de ce qui a été fait tout en restant ancré dans la tradition. Peut-être est-ce cela tout simplement la stretch music.

Joe Lovano © Guy Reynard


La dernière soirée est beaucoup plus éclectique. Joe Lovano présente modestement son Classic Quartet avec Laurence Fields au piano, le bassiste bulgare Peter Slavov et le batteur d'origine kosovar Lami Estrefi. Le quartet est parfaitement défini par le terme classique qui est non pas un retour vers le passé mais bien plutôt une adaptation actuelle des styles du passé. Joe Lovano excelle à se couler dans les styles qui ont marqué sa famille au travers de son père lui aussi excellent saxophoniste, de ses années de formation et des grands anciens de l'instrument. Même si sa sonorité n'est pas reconnaissable dès la première note, il possède un style bien à lui avec beaucoup d'énergie. Le quintet fonctionne parfaitement bien avec de belles interactions entre les quatre musiciens, et les hommages à Wayne Shorter et Michel Petrucciani sont de parfaites réussites car ils ne se contentent pas de reproduire les originaux, mais Joe Lovano sait se les approprier pour rendre l'hommage plus personnel et donc plus émouvant encore.

Changement complet de décor avec Al Di Meola et son trio qu'il intitule «Elysium & More». Longtemps adepte de la guitare électrique et des formations de fusion après des débuts avec Chick Corea dans la deuxième mouture de Return to Forever. Lassé des décibels, il a désormais décidé de se consacrer à la musique acoustique à la tête de formations plus ou moins étoffées. Pour Jazz en Comminges, il a choisi de venir en petite formation avec Peo Alfonsi (g) et Peter Koszas (dm). Mais la musique n'est pas très différente de celle des formations plus étoffées par l'utilisation d'effets électroniques qui permettent de doubler les sons produits. Le batteur est confiné derrière une sorte de barrière en plexiglas et apparaît vraiment isolé des deux guitaristes. La musique est présentée en longues suites plus proches de la world music que du jazz. Al Di Meola, avec de belles envolées lyriques, abandonne réellement le rôle de «guitar hero» qu'il tenait dans les formations électriques: il joue assis avec des partitions vers   lesquelles il penche la tête et recherche avant tout une sonorité personnelle aussi bien sur ses propres compositions que sur une reprise comme le «Because» des Beatles. Malgré tout, l'amateur de jazz reste un peu sur sa faim avec une musique un peu trop au-delà, mais largement appréciée par le grand public qui ne s'est pas fait prier pour rejoindre le devant de la scène lorsque Al Di Meola le lui a demandé.

Jazz en Comminges a connu un beau succès public avec quatre soirées bien remplies, et il a fallu rajouter des chaises lors de deux soirées. Le programme se veut éclectique et le programme demeure toujours alléchant. Le seul bémol viendrait de trop de changement de personnels de dernière minute qui, s'ils ne changent pas la qualité de la prestation, compliquent un peu le travail du chroniqueur. Un affichage des line-ups serait sans nul doute un moyen d'y remédier. La 14e édition de Jazz en Comminges reste un grand cru avec plusieurs concerts de haute volée dans une très agréable atmosphère de convivialité.


Guy Reynard
Texte et photos

© Jazz Hot n° 676, été 2016
Samson Schmitt © Patrick Martineaux


St-Leu-la-Forêt, Val d'Oise


Arts & Swing, 2 avril 2016


Organisé par l’association Graines de Swing depuis 7 ans, ce petit festival permet aux musiciens de la région de se produire sur scène ainsi qu'à d'autres artistes-artisans des environs –luthiers, peintres, sculpteurs, photographes, etc.– de venir y exposer leurs œuvres. Cette année Philippe Drillon, luthier, présente les différentes étapes de la fabrication d’une guitare. Chaque année aussi un musicien de renom est invité comme tête d’affiche pour le grand concert de soirée; cette année, c’est Samson Schmitt…



Fond de Caisse, la formation des organisateurs Christophe Quarez (g, voc), Yves Paris (g), Michel Taché (g) et Michel Bartissol (b), fait  l’ouverture du festival dans un répertoire constitué de chansons françaises, de jazz de Django et de bossa nova. Le quartet laisse la place à l’Ecole de musique de St-Leu, sous la direction de Sylvain Guichard, qui aborde les standards de jazz. La jeune Julie Fraisse (g) se distingue par son jeu fluide; puis le duo Sophia (g, voc) et Déon (voc) enchaîne sur des arrangements pop et hip hop, un ton surprenant pour ce festival. Retour au jazz avec le trio Kdoublevé  (p-b-dm) de Julien Krywyk (p), qui revisitent les standards et avec le trio ZAF de Serge Zafalon, professeur de guitare à Montmorency, qui nous ramène à la musique de Django et clôture cette première partie.

L’ambiance cabaret voulue par les organisateurs rassemble petit à petit les visiteurs le long du bar pendant que le plateau se vide de ses instruments pour accueillir Amalgam, groupe de jazz vocal de 30 artistes créé en 1983 sous la direction de Paul Anquez. Passant de la comédie musicale au jazz et aux rythmes brésiliens, cette chorale a capella présente des tableaux syncopés de toute beauté. Intermède classique avec Olivier de Valette, 1er prix du Conservatoire de Paris, qui interprète brillamment des musiques Andalouses et des compositions de Georges Gershwin. Retour au jazz avec le SG Trio de Sylvain Guichard (g), Gabriel (g) et  Eric Métais (b) qui s’inspire aussi des standards du jazz et Monalisa Jazz Quintet, composé de Marc Merli (p), Hugo Lagos (g), Sacha Leroy (b), Thierry Cassard (dm), qui nous propose un jazz électrique en prélude à l’invité du grand concert, Samson Schmitt.

Pascal Bordeau, Claudius Dupont, Samson Scmitt © Patrick Martineau

Clôture du festival avec Samson Schmitt (g), l’enfant de Forbach. Il a donné son premier concert à 12 ans, et il est considéré avec son quartet, avec qui il a déjà enregistré deux albums (Djieske en 2002 et Alicia en 2007), comme l’un des meilleurs groupes français de jazz de la tradition de Django Reinhardt. Il joue ce soir en trio avec Pascal Bordeau (g) et Claudius Dupont (b), et ils reprennent essentiellement des morceaux de l’album Vocal et Swing, produit à partir des compositions de Pascal Bordeau sur des arrangements de Samson Schmitt: «La Tête qu’on fait», «La Crise», «Carole», etc. Ces morceaux permettent à Samson Schmitt d’étaler la beauté de son jeu, sa personnalité et sa virtuosité, et la mise en avant de ses musiciens, l’humour et le partage sur scène témoignent du bon esprit du groupe. Le public apprécie, en redemande, debout au dernier rappel.

Ce petit festival d'un jour, autour de la musique de Django et des arts qui s'y rattachent, mérite un détour. Rendez-vous pour la prochaine édition!

Patrick Martineau
texte et photos

© Jazz Hot n° 675, printemps 2016


Bergame, Italie

Bergamo Jazz, 17-20 mars 2016


Après la gestion de quatre ans d’Enrico Rava, Dave Douglas a repris la direction artistique de la 38e édition de Bergamo Jazz, lui imprimant un tour peut-être moins innovant, mais en maintenant la haute qualité et la variété des propositions.
La richesse de l’affiche a été comme toujours complétée par des événements collatéraux, comprenant des concerts de musiciens locaux, des présentations de livres et des rencontres, comme celles peaufinées par le Centro Didattico Produzione Musica avec des élèves de écoles primaires et secondaires, ou bien le débat entre Dave Douglas et Franco d’Andrea.
Comme de coutume les concerts se sont déroulés entre le Teatro Donizetti, le Teatro Sociale, l’Auditorium della Libertà et la galleria d’arte Gamec. Le public, nombreux et attentif, s’est pratiquement trouvé face à une ample gamme de thèmes, avec avant tout, l’approche de la tradition, conjuguée en modes divers.



Franco d'Andrea ©Gianfranco Rota by courtesy of Bergamo Jazz

Le trio D’Andrea, intégrant Han Bennink, constitue pour le pianiste une clé efficace pour greffer les polyphonies du jazz new orleans (pratiqué pendant sa jeunesse) sur une organisation polyrythmique dans laquelle coexistent des références à Waller, Ellington, Tristano et Monk, et des empiètements dans le domaine atonal. Puis affleure une matrice africaine, comme le démontrent les figures sombres dans le registre grave qui déconstruisent «Caravan», et émerge la dialectique constante avec Han Bennink, héritière entre autres de Baby Dodds, le tout inclus dans le solo à la caisse claire et sur toutes les surfaces environnantes. Daniele D’Agaro (cl) et Mauro Ottolini (tb) représentent le versant polyphonique d’une ample gamme de timbres et d’expressions, interprètes modernes d’un parcours qui d’une part unit Johnny Dodds, Barney Bigard et Pee Wee Russell à Jimmy Giuffre et Anthony Braxton, et d’autre part à Kid Ory, Tricky Sam Nanton et Jack Teagarden à Roswell Rudd et Ray Anderson.


Geri Allen ©Gianfranco Rota by courtesy of Bergamo Jazz

Dans une période dans laquelle certains musiciens afro-américains (Nicholas Payton en tête) réfutent le terme jazz en faveur de l’acronyme BAM (Black American Music), Geri Allen, dans un solo de piano dédié à Detroit et Motown, a démontré comment on peut exécuter de la grande musique en se contrefichant des étiquettes. Sans écarts stylistiques, Miss Allen a fait preuve de profondeur harmonique, d’un choix de phrasé, d’un méticuleux travail rythmique (avec un usage efficace du registre grave) et d’une pensée mélodique limpide et pure, même dans la relecture des classiques Motown comme «That Girl» de Stevie Wonder, «The Tears of a Clown», écrit par le même Wonder pour Smokey Robinson, «Save the Children» de Marvin Gaye et «Wanna Be Startin’ Something» de Michael Jackson.

Joe Lovano Quartet ©Gianfranco Rota by courtesy of Bergamo Jazz

Avec son nouveau quartet –Lawrence Fields (p), Peter Slavov (b), Lamy Estrefi (dm)– Joe Lovano présente une poétique désormais consolidée: implantation modale de matrice coltranienne, thèmes élégants et bien agencés, successions de solos torrentiels dans lesquels se détache le langage sec de Fields, digne de Red Garland et soutenu par une pompe rythmique, mémoire de McCoy Tyner. Mainstream moderne? Classicisme? Le débat est ouvert.


Kenny Barron ©Gianfranco Rota by courtesy of Bergamo Jazz

Kenny Barron a offert une authentique leçon de style et de mesure. En trio avec Kiyoshi Kitagawa (b) et Johnathan Blake (dm), le pianiste de Philadelphie a concentré en une synthèse efficace l’héritage du bebop (à travers le morceau éponyme de Dizzy Gillespie), les tensions rythmiques-harmoniques du hard bop, la leçon de Garland et Monk, son association passée avec Charlie Haden («Nightfall»). Blake se révèle un partenaire idéal, en vertu d’un drumming éclectique et riche d’analyses.

Billy Martin Wicked Knee ©Gianfranco Rota by courtesy of Bergamo Jazz


Dans le quartet Wicked Knee, le batteur Billy Martin a rassemblé trois cuivres, le tuba de Michel Godard, fondement de l’incessante pulsation rythmique et protagoniste de quelques solos estimables; le trombone de Brian Drye, riche d’inflexions qui parcourent l’histoire de l’instrument; la trompette (également slide) de Steven Bernstein, en parfaite opposition aux stimuli rythmiques dictés par le leader qui part de la tradition des Marching Bands pour poursuivre à travers des figures rythmiques enrichissant le tissu avec les couleurs de multiples percussions. Avec cette position, semblable au Pocket Brass Band de Ray Anderson et au Brass Ecstasy de Dave Douglas, le quartet embrasse la polyphonie de New Orleans, le premier Ellington («It Don’t Mean a Thing») jusqu’au «Peace» d’Ornette Coleman.



Balkan Bop est la dénomination forgée par le pianiste albanais Markelian Kapedani pour son trio multi-ethnique, complété par l’Israélien Asaf Sirkis (dm), et le Russe Yuri Goloubev (b), doté d’un son somptueux et d’une belle inventivité mélodique. Par moments, d’évidents rappels à la tradition balkanique émergent par l’adoption de mesures impaires comme le 7/4 et le 9/8, et par les échos populaires de certaines mélodies. Tout est filtré à travers une esthétique mainstream et le fréquent recours aux rythmes latins. Dans le jeu de piano de Kapedani, on retrouve des traces de Red Garland, Bobby Timmons, Cedar Walton et Herbie Hancock.

Anat Cohen ©Gianfranco Rota by courtesy of Bergamo Jazz


La poétique de la clarinettiste israélienne Anat Cohen est bien plus impressionnante tant elle possède une gamme de timbres et un spectre dynamique vraiment impressionnants, ainsi qu’un accent qui unit une infrastructure classique, des nuances jazzistiques, des inflexions et des modulations hébraïques évoquant les grands solistes traditionnels comme Naftule Brandwein et Dave Tarras, ou d’extraction classique comme Giora Feidman et David Krakauer. Son apport majeur consiste dans la combinaison d’un arrière plan hébraïque avec des mélodies et des formes brésiliennes, avec comme exemples frappants «Lilia» de Milton Nascimento de veine mélancolique, ou les chôros «Espinha de bacalhau» de Severino Araújo et «Um a zero» de Pixinguinha. Objectif atteint aussi grâce à l’apport infatigable de Daniel Freedman (dm), aux lignes pulsantes de Tal Mashiach (b) et aux incursions téméraires de Gadi Lehavy (p).

De nombreux éléments du patrimoine latino-américain, largement présents dans le Melting Pot de New York, sont traduits dans un contexte actuel par le groupe Catharsis du tromboniste Ryan Keberle, avec des références évidentes à Cuba, au Brésil et à la Colombie. Instrumentiste formidable et fin compositeur, Keberle intrique des lignes contrapuntiques et produit de denses amalgames avec Mike Rodriguez (tp). Jorge Roeder (b) et Eric Doob (dm), qui réunissent le dynamisme, la cohésion et d’intéressantes trouvailles mélodiques. La voix de Camila Meza, parfois insérée dans les lignes des soufflants, possède un timbre éthéré et une tessiture limitée, mais en fait elle fonctionne bien dans le contexte.


Aujourd’hui il est rare qu’un concert de jazz attire de nombreux jeunes. La thèse a été démentie par le Jazz Quartet de Mark Giuliana, en vertu de sa participation au Blackstar de David Bowie. L’écriture du batteur prévoit des thèmes mélodieux construits sur des structures harmoniques ingénieuses, avec des développements mélodiques de bon goût et d’extraction populaire, secondées par une poétique chère à Bad Plus et Bill Frisell. Tandis que l’apport du groupe –Jason Rigby (ts), Fabian Almazan (p), Chris Morrissey (b)– est purement fonctionnel dans le collectif. Giuliana met en évidence une certaine originalité de langage par l’utilisation coloriste de la batterie, avec des contretemps sur la caisse claire, la grosse caisse et la charleston, et la scansion simultanée des quatre temps sur la ride et la crash.


Bergamo Jazz a accordé un peu de place à la recherche. Les deux Tino Tracanna-Massimiliano Milesi (ts) ont conduit une analyse sur le rapport entre le son, l’espace et le temps au moyen d’une ample gamme de thèmes: échos de la Renaissance, anaphores minimalistes, contrepoints à la Bach, constructions rythmiques, éclats d’improvisation totale et une version de «The Train and the River» de Jimmy Giuffre.


Atomic ©Gianfranco Rota by courtesy of Bergamo Jazz

Le quintet scandinave Atomic recueille idéalement l’hérédité du Free historique et de l’improvisation radicale européenne des années 70, et il la projette dans une synthèse fraîche et incisive. Dans le cadre d’une même exécution s’alternent de puissants collectifs, des thèmes dépouillés, des progressions sur up tempo swinguants, de fréquents changements métriques, des phases atonales, des structures asymétriques qui rappellent la conception harmolodique d’Ornette Coleman. Sous la mise en scène de Håvard Wiik (p), tête du groupe, se mêlent les entrées en scène foudroyantes de Magnus Broo (tp) et Fredrik Ljungkvist (ts, cl), alimentées par la masse sonore produite par Ingebrigt Håker Flaten (b) et enrichie par les inventions coloristes de Hans Hulbækmo (dm).


Louis Moholo 5 Blokes ©Gianfranco Rota by courtesy of Bergamo Jazz

On rencontre de très solides racines historiques et identitaires dans le 5 Blokes de Louis Moholo-Moholo, avec lesquelles le batteur sud-africain ravive l’esprit, et en partie, le répertoire des blue notes. Composé de musiciens anglais, le quintet traduit dans une forme vive et crédible le legs des regrettés Mongesi Feza, Dudu Pukwana, Johnny Dyani et Chris McGregor. Ainsi se rétablit, idéalement mais pas filologiquement, la connexion entre la scène free anglaise et les expatriés sud-africains.
Shabaka Hutchings (ts, bcl) et Jason Yarde (as, ss, bs) entreprennent de torrides digressions, souvent entrecroisées. Alexander Hawkins (p) fait souvent fonction de raccord entre les différentes phases des longues exécutions avec sa frappe lancinante. John Edwards (b) possède un phrasé violent qui produit une onde de choc sur laquelle se greffe le drumming hétérodoxe du leader: une série exténuante de roulements, de contretemps, quasiment un solo sans fin. L’homogénéité du collectif se détache et prévaut dans une sorte d’imaginaire de rencontre entre des hymnes sud-africains et Albert Ayler.

Comme dit précédemment, le festival a mis en évidence la tendance des artistes américains à avoir des réflexions sur leurs propres traditions, mettant en évidence l’effort des musiciens d’une autre provenance pour greffer sur le langage jazzistique des éléments de leur culture propre. Connaissant l’ouverture d’esprit et la variété des intérêts de Dave Douglas, il est licite de s’attendre à des nouveautés substantielles et des choix plus courageux pour les prochaines éditions.
Enzo Boddi
Traduction: Serge Baudot
Photos Gianfranco Rota by courtesy of Bergamo Jazz

© Jazz Hot n° 675, Printemps 2016
Jesse Davis © Félix W. Sportis



Draguignan, Var


Draguignan Jazz Festival, 11-12 décembre 2015

Les 11 et 12 décembre derniers, le Jazz Club Dracénois a présenté au Théâtre municipal le 28e Festival de Jazz de Draguignan. La ville s’était parée de ses atours de fêtes pour cette fin d’année incertaine. Entendez par là que la promiscuité, fût-elle festive, oppose le spectacle contrasté des bazars orientaux dérisoires à la profusion insolente des marchés de Noël. Interdits à la circulation automobile pour une mise en scène aux couleurs du monde, avenues et boulevards encombrés d’édifices précaires offrent le tableau d’activités illusoires. Les badauds en promenade déambulent entre les cabanes d’un musée exotique: le désuet, cache-misère du Sud, côtoie sans gêne le dernier cri, arrogance du Nord. La ville ne reconnaît plus sa foire aux santons et la frugalité de ses traditions provençales. Les spectateurs, une fois encore, n’en ont pas moins retrouvé leurs marques dans le rendez-vous annuel du jazz; ils s’y sont reconnus en répondant à l’invite des organisateurs qui ont programmé deux soirées: blues, avec l’Otis Grand Septet, le vendredi; jazz, avec Jesse Davis et le Barcelona Jazz Orchestra, le samedi.




Le Blues était représenté par un guitariste et chanteur bien connu des amateurs européens, Otis Grand. Alors que la plupart des groupes actuels pratiquent un blues-rock se rapprochant bien souvent du langage du rock actuel, Otis, à la tête de son septet, a offert un répertoire qui a fait revivre T-Bone Walker et les grands bluesmen texans qu'il a inspirés. Aujourd'hui, souvent pour des raisons économiques, les artistes abusent des «compositions» pas si originales... C'est avec plaisir que nous avons retrouvé toute une série de grands classiques et même apprécié une interprétation très fidèle à l'esprit de son créateur, le «Boogie Chillen» de John Lee Hooker. A remarquer également, le travail du batteur, puissant à souhait.

Fondé par Oriol Bordas en 1996, le Barcelona Jazz Orchestra, sous la direction du tromboniste Dani Alonso, a donné un programme classique, renvoyant à des œuvres créées aux Etats-Unis entre les années 1930 et 1960. Il a ouvert la soirée de samedi par une version de «Groovin’ High»1. Ce thème, qui est rapidement devenu un classique du be-bop, est la variation écrite par Dizzy Gillespie vers la fin de la Seconde guerre sur un «saucisson» de Tin Pan Alley, «Whispering»2; ce morceau avait déjà été magnifié par des versions enregistrées formidables dans la période swing, dont deux gravées en 1936 et 1938 chez Victor par les petites formations de Benny Goodman (Trio et Quartet) qui comprenaient, outre le clarinettiste, Gene Krupa (dm), Teddy Wilson (p) et Lionel Hampton (vib). L’arrangement joué par le BJO était sage; il manquait un peu d’originalité, ne serait-ce que par le toujours possible dialogue, en forme de contrepoint, des deux thèmes, «Groovin’ High» et «Whispering», entre les anches (bop) et les cuivres (swing). On s’en tint à l’improvisation d’un chorus exécuté par un très bon trompettiste. Il enchaîna avec «Grove Merchant»3. Dans l’arrangement de cette pièce qu’il écrivit en 1968 pour le big band qu’il codirigeait avec Mel Lewis, Thad Jones confiait l’introduction et l’exposé du thème dans un long développement au pianiste – en l’espèce Roland Hanna –; Ignasi Terraza s’en acquitta avec talent, l’orchestre poursuivant fort honorablement la suite de son exécution. Ensuite, tournant avec lyrisme autour du thème, Jessie Davis intervint longuement sur le vieux song de Romberg, «Lover Come Back to Me»4. Quand le groupe entama «Lil’ Darlin’»5, un fort soupir de bonheur et d’aisance s’empara du public. Ils continuèrent avec la célébrissime composition de Mercer Ellington, fils du Duke, au répertoire des big bands, «Things Ain’t What They Used to Be»6. Mon voisin, qui semblait  s’y connaître, me souffla que cette interprétation n’avait pas le souffle de celle d’Ellington; pourtant Jesse Davis, dans un style certes différent de Johnny Hodges mais qui n’avait rien à lui envier en qualité, ne lésina pas dans ses efforts. Ensuite entra sur scène la chanteuse de l’orchestre, Susana Sheiman, pour les deux derniers morceaux de la première partie: «But not for Me»7 et «Lullaby of Birdland»8.

Le Barcelona Jazz Orchestra feat. Jesse Davis © Jean-Louis Boedec


Après l’entracte, la formation entama la seconde partie avec un solo de batterie aussi spectaculaire que superbe de Jean-Pierre Derouard sur «Apollo Jump»9. Ce fox trot de 1941, enregistré par Lucky Millinder10 n’est guère plus joué. La pièce, construite à l’origine sur un dialogue concertant des instruments et de l’orchestre, fut en la circonstance complètement recomposée en un concerto pour batterie et orchestre. Ce fut superbe de puissance et de finesse à la fois, le batteur organisant son discours en moments qui mirent en valeur sa musicalité, son drive et sa mise en place exceptionnels; il en fit un spectacle qui amusa beaucoup les spectateurs. Ensuite, ce fut «Captain Bill»11, un blues improvisé lors d’une séance Concord, en 1980, par le trio de Monty Alexander. «Birk’s Works»12, pièce écrite par John Birk Dizzy Gillespie, permit à Matthew Simon de briller dans un excellent solo. «Vine Street»13, une, des dix pièces, extraite de la Kansas City Suite14 composée par Benny Carter pour le big band de Count Basie, permit d’assister à un joli ballet des musiciens de la section des saxophones autour du micro, exécutant leur solo puis un 4/4 et un 2/2 collectif enlevé. «Avalon» est l’une des rares chansons composées par Al Jolson, BG De Sylva et Vincent Rose en 1920 pour la comédie musicale, Sinbad, qui ne soit pas tombée dans l’oubli; c’est même une «scie», sur laquelle tous les musiciens de jazz, notamment les saxophonistes, de Coleman Hawkins à John Coltrane en passant par l’altiste Sonny Stitt, ont fait admirer leur talent. Jessie Davis a conquis l’assistance avec ses choruses aussi chaleureux que toniques. Le compositeur de «The Very Tought of You»15, Ray Noble, naquit dans le quartier sélect de Montpelier à Brighton (Royaume-Uni) 16. Sa jolie mélodie, rendue célèbre par Nat King Cole, mit en valeur le sens aigu du lyrisme de l’altiste néo-orléanais. L’orchestre termina sa prestation avec «On the Sunny Side of the Street»17 dans une version chantée par la dynamique Susana Sheiman soutenue en cela par Jessie Davis. Le public a longuement applaudi. Les musiciens donnèrent en bis un arrangement d’Al Cohn écrit en 1961 sur sa composition «Nose Cone». Il fut très applaudi.

Le Barcelona Jazz Orchestra est une formation européenne réputée. On lui doit déjà plusieurs concerts et/ou albums accompagnant de prestigieux solistes américains (Frank Wess, dont il reprit plusieurs arrangements pendant le concert, Lou Donaldson, Benny Golson, Phil Woods, Jon Faddis, Wendell Brunious, Nicholas Payton… et Jessie Davis). Conçue comme une structure permanente d’accompagnement, elle compte des musiciens professionnels accomplis. Mais ses quelques solistes de talent – Matthew Simon (tp) ou Joan Chamorro (sax) – ne suffisent néanmoins pas à lui conférer de véritable identité; ce dont souffrit peut-être la prestation en regard d’un soliste d’envergure comme Jessie Davis renvoyé, parfois, à sa solitude musicale. Ce big band comprenait néanmoins deux musiciens d’exception qui en constituent la structure vertébrale: le pianiste Ignasi Terraza, instrumentiste superbe – il maîtrise le langage du jazz dans toutes ses formes d’expression – qui assura un accompagnement impeccable et fit des interventions particulièrement brillantes; le batteur, Jean-Pierre Derouard, sorte de «Sam Woodyard» européen, qui a non seulement «tenu la baraque» par la dynamique de son drive et la rigueur de sa mise en place, mais se trouve être un soliste d’exception et, ce qui ne gâche rien, un homme de spectacle, donnant à voir et à entendre dans ce grand orchestre un peu trop sage.

Le 28e Draguignan Jazz Festival s’est terminé dans la satisfaction générale des publics: de blues et de jazz. Ils y ont retrouvé les formes musicales chères à leurs souhaits et à leurs goûts. Vive 2016!
Félix W. Sportis
photos © Jean-Louis Boedec et Félix W. Sportis


1. Dizzy Gillespie, Charlie Parker - BMI.1852458 - 1944. Le titre pourrait se traduire en français par «Complètement défoncé».
2. John Schonberger, Vincent Rose, Richard Coburn - ASCAP.886477487 - 1920.
3. Jerome Richardson - BMI.510467 - 1968.
4. Sigmund Romberg, Oscar Hammerstein II - ASCAP.420095221 - 1928.
5. Neal Hefti, Jerry Silverman - ASCAP.420040057 - 1958).
6. Mercer Ellington, Ted Persons - ASCAP.500060302 - 1941.
7. George Gershwin, Ira Gershwin - ASCAP.320104338  - 1930.
8. George Shearing, George Weiss - ASCAP.420101642 - 1952.
9. Lucky Millinder, Ernest Puree, Prince Robinson - ASCAP.310057131 - 1941.
10. Decca 69708.
11. Ray Brown, Herb Ellis, Monty Alexander - ASCAP.330453657 - 1980.
12. Dizzy Gillespie - ASCAP.320051841 - 1957. «Birk», second prénom de Gillespie, utilisé par ses proches.
13. Benny Carter - ASCAP.520015449 – 1960.
14. Count Basie & His Orchestra, Kansas City Suite – The Music of Benny Carter, Los Angeles 7 septembre 1960, Roulette 52056.
15. Ray Noble - ASCAP.520010613 - 1934.
16. Bien que de nationalité britannique et inscrit à la société anglaise des compositeurs (PRS), c’est aux Etats-Unis, où il s’installa en 1934, qu’il acquit sa notoriété et ses revenus (ASCAP) avec plusieurs de ses compositions; celle-ci mais aussi «Cherokee» (1938)  ou «The Very Touch of Your Lips» (1936).
17. Jimmy McHugh, Dorothy Fields - ASCAP.450031788 - 1930.

© Jazz Hot n° 674, hiver 2015-2016

Toulouse, Haute-Garonne

Jazz sur son 31 , 9 au 25 octobre 2015

Si «laissez-vous surprendre!» était le slogan du festival l'année dernière, Georges Méric, le nouveau président du Conseil général de la Haute-Garonne, souligne le caractère «universel de l'art dans un souci de partage», et il nous convie pour cette 29e édition à «ouvrir le champ des possibles». En fait, on s'aperçoit au vu de son évolution que Jazz sur son 31 aura connu ses heures de gloire les dix premières années avant de suivre la voie par petites touches de l’ensemble des festivals où le jazz est à la croisée de différents idiomes musicaux.

Avec une réelle volonté de démocratiser la culture, le projet est avant tout une belle réussite sur le plan de la fréquentation, tant le public a répondu présent sur l’ensemble de la quinzaine. Il est maintenant devenu une réalité, prolongé par une mosaïque de concerts dont le cœur est le fameux «Automne club». Philippe Léogé, le pianiste et chef d’orchestre du big band 31 (orchestre reformé en 2007, sous l'égide du Conseil général) et du big band 31 Cadet, formés de jeunes issus des écoles de musique de Haute-Garonne, prolonge sa casquette en étant le directeur artistique du festival. La programmation est à l'image de notre époque où l'éphémère côtoie une forme d’exigence que nécessite le jazz. Le flamenco revisité de Renaud Garcia-Fons côtoie le boléro de Jean-Pierre Como, sans oublier le folklore imaginaire de la nouvelle scène véhiculé par Oran Etkin, Yaron Herman ou la fusion de Stanley Clarke, Jean-Marie Ecay ou Chick Corea. Plus une seule place au centre culturel de Ramonville Saint-Agne pour venir entendre le plus européen des guitaristes américains, John Abercrombie




John Abercrombie Quartet © David Bouzaclou


Une solide entrée en matière autour de John Abercrombie, venu présenter son nouveau quartet, renouvelant à merveille l’esthétique du catalogue ECM. Une formation ouverte, où le swing est suggéré utilisant l’espace libre donné par une rythmique où s’impose la forte personnalité de Joey Baron. Ce musicien caméléon se rapproche dans ce contexte du jeu minimaliste d’un Paul Motian tout en nuances et en retenue. Le leader propose une musique acoustique où son jeu mélodique est un régal tout comme la fluidité de son discours qui n’est pas sans rappeler l’originalité d’un Jim Hall. Entre jazz straigh ahead et formes plus libres, John Abercrombie surprend l’auditeur par son éclectisme allant d’une citation coltranienne d'«impression» au superbe «In a Sentimental Mood». Le répertoire original est issu en partie de son album 39 Steps (Ecm) où la déstructuration rythmique s’impose, n’hésitant pas non plus à jouer un blues d’Ornette Coleman en trio. Son amour des belles mélodies se caractérise également par cette superbe version de «My Melancholie Baby» qu’il a d’ailleurs enregistré avec le même quartet. La personnalité de Marc Copeland s’immerge à merveille dans l’univers riche du leader. Le pianiste évolue aussi bien dans un style post-bop entouré de Randy Brecker que dans des escapades aventureuses auprès de Greg Osby ou Gary Peacock. Des thèmes tels que «Another Place» ou «The Flip Side» avec son introduction en forme de marche rappelant le célèbre «Blues March» confortent cette impression de naviguer entre deux eaux. L’humour de John Abercrombie, s’adressant au public à de fréquentes reprises sous forme d’anecdotes, contribue à donner de la légèreté à une musique d’initiés.

Dans un autre style, on nous présentait Dee Alexander comme étant une découverte, mais aussi une valeur sure de la scène de Chicago. C’est sur l’intimiste salle du Moulin Rouge de Roques-sur-Garonne que la chanteuse nous a proposé le répertoire de son nouvel album consacré aux standards que sa mère lui chantait dès son plus jeune âge. Entourée d’un trio fonctionnel, on s’aperçoit qu'elle possède beaucoup de métier avec quelques maniérismes rappelant Dee Dee Bridgewater, comme sur le classique «Perdido». Sa version tout en contrôle de «Nature boy» en tempo médium lent démontre beaucoup de musicalité et un sens du swing comme sur «Gee Baby Ain’t I Good to You». L’ensemble restant tout de même dans un exercice un peu convenu et sans surprise.

Ron Carter © David Bouzaclou


L’annulation du concert de Roy Hargrove pour raison de santé donna au concert de Ron Carter une valeur symbolique dans une programmation toujours à la marge du jazz. D'ailleurs la salle Altigone de Saint-Orens de Gameville aux portes de Toulouse affichait complet pour le sommet de cette 29e édition de Jazz sur Son 31. Le leader délaisse désormais la formule piano-contrebasse-guitare pour le quartet, avec batterie et percussion, consentant ainsi à exprimer son goût pour les rythmes brésiliens. Il y a chez Ron Carter une exigence absolue dans son approche de la musique. Une sorte de classicisme revendiqué, quelle que soit la formule choisie; il dirige ses petites formations en véritable chef d’orchestre. Sa longue suite qui introduit le concert reflète à merveille sa personnalité, en alternant les climats et les rythmes.
Renee Rosnes reste l’une des pianistes les plus originales de sa génération. A l'image d'un Mulgrew Miller, la pianiste canadienne est une sidewomen rare qui sait mettre en valeur un soliste avec un jeu en single note tristanien, toujours mélodique et débordant de swing. Il y a également une faculté chez cette pianiste, ancienne partenaire de Joe Henderson ou J.J. Johnson, à sublimer les collectifs par une grande musicalité.
De plus, l'apport d'un percussionniste tel que Rolando Morales-Matos ouvre de nouvelles perspectives rythmiques au quartet. Dans un sens, on n'est pas loin des conceptions orchestrales des dernières formations d' Ahmad Jamal.
Ron Carter n'a rien perdu de sa sonorité puissante, ronde et boisée ainsi que cette sublime façon de suspendre la note. On est dans un jazz de chambre façon MJQ où Miles croise Jobim. Les standards tels que «My Funny Valentine», «You and the Night and the Music», «Somethimes I Feel Like a Motherchild» croisent «Joshua» de Miles et «Opus 23» de Rachmaninoff pour un feu d'artifice musical.
A noter l'excellent Payton Crossley aux baguettes véritable révélation notamment pour sa qualité de frappe et son sens du swing.

Dmitry Baevsky Trio © David Bouzaclou


En seconde semaine de festival, la venue du saxophoniste new-yorkais de Saint-Petersbourg, Dmitry Baevsky, sur la scène de l'Automne club, reste un moment rare d'authenticité. Dans une formule historique du trio saxophone-contrebasse-batterie permettant au soliste une plus grande liberté harmonique, Dmitry Baevky s'affirme aujourd'hui comme un leader incontestable. Il s'éloigne peu à peu de son influence parkérienne pour affirmer une personnalité riche renouant avec une certaine tradition néo bop à l’instar des jeunes «lions» des années 80/90. Démarrant sur «Cheese cake» de Dexter Gordon, le jeune altiste de 33 ans confirme son attachement aux ténors du jazz tel que Sonny Rollins avec une sonorité dense et volumineuse. L'aspect mélodique est également au cœur de son jeu lorsqu'il interprète une ballade d'Ellington «the feeling of jazz». A l'heure où nous pleurons la disparition de Phil Woods, il est réconfortant de voir que la flamme est entretenue par des musiciens tels que Dmitry Baevsky. L'équilibre du trio et son swing permanent sont prolongés par l'excellent Kenji Rabson (cb), qui a fait ses armes sur la scène new-yorkaise auprès de Frank Wess, Jimmy Cobb ou Grant Stewart, tout comme le batteur Joe Strasser , un vieil habitué du club Smalls, à Greenwish Village. Le trio explore une thématique de standards tels que «Delilah» ou «End of a love affair» pris sur un tempo rapide. L'altiste nous démontre que l'avenir du jazz réside aussi dans l'exploration de son patrimoine.


Quelques heures auparavant s'installait sur la scène de la salle Nougaro, le trio du pianiste de Philadelphie, Uri Caine, avec l'excellent Clarence Penn aux baguettes. Un univers multiple entre classique et modernité harmonique Monkienne au service d'une grande musicalité .


A quelques jours de la clôture, le Bikini affichait complet pour la venue du maître du funk Maceo Parker. Un set toujours aussi efficace autour de reprises de James Brown, doublé d'un hommage émouvant à Ray Charles. Maceo délaisse de plus en plus son alto pour un récital vocal très expressif chargé de blues et de gospel. Pour finir en beauté, on avait le choix entre le nouveau sextet de Chick Corea sous le signe d'une fusion entre jazz et world music réinventée et la découverte d'un jeune pianiste issu de la Nouvelle-Orléans Sullivan Fortner. Notre choix s'est finalement porté sur l'ancien protégé de Roy Hargrove qui vole désormais de ses propres ailes avec son quartet et un premier album, Aria, signé chez Impulse!. Sur la scène de l'automne club, le quartet joue une musique urbaine binaire, à l'image de la génération actuelle, à la fois pétrie de tradition mais aussi de hip hop et r'n'b. Si le pianiste est convaincant dans son approche du clavier avec une connaissance large de l'histoire du jazz, notamment dans l'utilisation du jeu en block chords à la Phineas Newborn, le leader est encore à la recherche d'une personnalité singulière. Des compositions interchangeables, basées sur une polyrythmie exacerbée, comme les versions de «I Mean Uou» ou d' «All the Things You Are». Tivon Pennicott (ts), à la sonorité écorchée et au faible vibrato, est à son avantage sur «Speak Low» en hommage à Roy Hargrove. «Rhythm-a-Ning» et un surprenant «Hymne à l'amour», en piano solo, viennent clôturer une 29e édition contrastée et de bon niveau de Jazz sur son 31. A l'année prochaine!

David Bouzaclou
texte et photos

© Jazz Hot n° 673, automne 2015

Padoue, Italie

Padova Jazz Festival, 9 au 14 novembre 2015

Retour à Padoue pour la 18e édition du festival. Padoue, ville d’art, marquée par 3000 ans d’histoire, où fut fondée la deuxième université d’Italie en 1222, dans laquelle Galilée enseignera. C’est aussi Giotto qui produit son chef-d’œuvre dans la chapelle des Scrovegni. C’est Donatello et Mantegna au XVe sicle. C’est aussi la ville de Saint-Antoine, et la capitale économique de la Vénétie. C’est une ville splendide et vivante. Elle avait tout pour être l’écrin d’un grand festival de jazz.
Les concerts gratuits se déroulaient tous les jours à l’hôtel Plaza à 18h30, le même groupe revenant à 21h30. Les autres au Cinema Teatro Torresino ou au magnifique Teatro Verdi.



Wayne Escoffery Standards © Serge Baudot


Ouverture officielle lundi 9 avec Wayne Escoffery Standards. Le saxophoniste ténor est né à Londres en 1975 mais il a émigré aux Etats-Unis en 1986. Il est passé par le Thelonious Monk Institute, a tourné avec le Mingus Big Band, Tom Harrell, Jackie McLean. Il était en compagnie de Xavier Davis (p), Lorenzo Conte (b), et Joris Dudli (dm). Le concert démarre à fond la caisse avec des musiciens qui ont envie de jouer, qui se donnent dès les premières notes dans un style assez proche du hard bop. Le saxophoniste opère une sorte de synthèse entre Coltrane, Rollins et Joe Henderson, entre autres; il connaît l’histoire du saxophone. Il joue sur toute la tessiture avec des étapes intempestives dans l’aigu. C’est un rentre-dedans. Le pianiste est pas mal non plus; il aime placer des citations, Powell, Ellington, Monk, avec des montées et descentes harmoniques fulgurantes. Basse et batterie s’entendent à merveille. Le batteur a fait partie du Vienna Art Orchestra, il en reste une mise en place parfaite. Un quartet à l’aise, qui joue avec générosité et flamme, sans se poser de problèmes annexes; oui ça sent bon le hard bop.

Campato in Aria © Serge Baudot


Deuxième concert du jour avec le Trio Campato in Aria: Mauro Ottolini (tb, btp), Vincenzo «Titti» Castrini (acc), Daniele Richiedei (vln). Mario Ottolini est né en Italie en 1972, après le conservatoire de Trento il a étudié le jazz avec Franco d’Andrea et Steve Turre, puis il a joué avec une foule de Grands dont Frank Lacy, Kenny Wheeler, Carla Bley, Steve Swallow, Maria Schneider. C’est aussi un musicien de la recherche, et de toutes les aventures. Personnage haut en couleurs, expansif et grand lyrique. Il présentait un trio pas totalement jazz, mais quelle musique! Le jeune violoniste est assez extraordinaire, capable de jouer du violon comme d’une guitare ou d’un instrument à percussion; à l’archet, il possède une technique irréprochable, et les phrases fusent un peu à la façon de Grappelli: un musicien à suivre. L’accordéoniste est de grande classe, il joue de l’accordéon à boutons depuis l’âge de 9 ans, et sa vie musicale prit son essor avec la rencontre d’Ivano Scattolini, le célèbre accordéoniste gitan de Mantoue. Il joue aussi du piano et évolue entre le jazz et différentes musiques. C’est un chanteur à la voix grave, écorchée, qui prend aux tripes. Il fut billant sur «Surprises» la célèbre valse de Scattolini, jouée jazz. Quant au tromboniste, il est de l’école Steve Turre, Gary Valente; pas mal non plus à la trompette basse. Le trio ne manque pas d’humour, comme par exemple avec ce «Carovana nera», démarque du «Caravan» d’Ellington-Tizol; du sens du blues comme avec ce «Gypsy Blues»; des souvenirs new-orleans sur «On the Sunny Side of the Street»: bref c’est une musique mosaïque très personnelle, ancrée sur le jazz de différentes époques et des musiques populaires. Un concert intense.



Le mardi 10, place à quelques Français avec un trio découvert à Nancy (ville jumelle de Padoue) par Gabriella Piccolo: Johannes Müller (ts), Gautier Laurent (b) et Franck Agulhon (dm). Pas évident ce genre de trio, mais les trois musiciens s’en tirent à merveille, essentiellement par le jeu du batteur qui tisse un arrière-plan aux multiples figures rythmiques développées dans un courant continu, ce qui, aidé des lignes de basse, donne une parfaite assise au saxophoniste ténor qui joue essentiellement dans le médium et le grave avec un son métallique et chaud à la fois, avec toujours une inspiration mélodique. A noter quelques beaux unissons sax-contrebasse. Un trio bien dans l’échange et le partage, sur des thèmes de Jarrett, Jim Hall, entre autres. Gros succès.

Gautier Laurent, Johannes Müller, Franck Agulhon © Serge BaudotFrancesco Bearzatti Tinissima Quartet © Serge Baudot

Deuxième partie avec Francesco Bearzatti (ts, cl) à la tête de son Tinissima Quartet pour «Monk&Roll»; voilà déjà une annonce iconoclaste et je me demandais ce que nous allions écouter. Je n’avais quand même pas trop de craintes sachant que Bearzatti est un grand jazzman. Et je ne fus pas déçu, au contraire! On trouvait Giovanni Falzonne(tp), Danilo Gallo (b) et Antonio Fusco (dm). Là encore ni piano, ni guitare, mais un contrebassiste qui remplace allègrement les deux instruments. Ça démarre plein pot avec un groupe chauffé dans la fournaise des enfers. C’est Monk, et c’est du rock (genre Zappa quand même). Le batteur réussit à marteler une rythmique rock, aidé souvent par la basse, tout en battant les figures jazz. Mélange assez détonnant. Les quatre musiciens sont dans une forme éblouissante, se donnent à fond, avec une joie étourdissante. Tous les grands thèmes de Monk y passent: «Misterioso, Bemsha Swing, Bye-Ya, Brilliant Corners, Straight No Chaser, Blue Monk, Crepuscule With Nelly, etc.» Les thèmes sont respectés, mais les arrangements sont absolument nouveaux. Le trompettiste est en plein délire, mais délire toujours maîtrisé quand même; c’est aussi un chanteur fou à la manière de Phil Minton. Le saxophoniste joue parfois saturé à la façon des guitares rock: un Jimi Hendrix du sax, et ça déménage! Bearzatti jouera un solo absolu, mêlant des phrases de Bach à son langage jazz, (il me confiera qu’il joue souvent chez lui les Suites de Bach pour violoncelle et les Partitas, mais à la clarinette). Solo époustouflant qui révèle un grand saxophoniste, original, imaginatif, qui sort de tout ce qu’on entend chez les ténors en ce moment. S’il fallait choisir un moment, mais tout le concert fut sur les hauteurs avec une mise en place qui force l’admiration, je prendrais leur version de «‘Round Midnight», décapante à souhait, lyrique et mystérieuse à la fois. Voilà une formidable façon de sortir des sempiternelles expositions du thème suivies des enchaînements de solos. Espérons que ce Tinissima Quartet se produira en France.

Bebo Ferra Voltage © Serge Baudot


Le mercredi 11, premier concert avec le pianiste Spike Wilner et son trio: Tyler Mitchell (b), Anthony Pinciotti (dm), concert auquel malheureusement je n’ai pu assister.
En deuxième partie, le guitariste Bebo Ferra et son trio Voltage: Gianluca Di Ienno (org) et Nicola Angelucci (dm). On a connu Bebo Ferra dans le Devil Quartet de Paolo Fresu (ils sont nés tous ceux en Sardaigne). C’est un guitariste subtil au jeu chantant, parfait pour ce trio avec orgue Hammond. Trio plaisant, manquant tout de même de flamme de la part de l’organiste; les thèmes joués étant tous dans le même moule. Un bel hommage à Duke sur «Caravan» et une valse jazz assez prenante pour finir.
Hélas, mon séjour s’arrêtait là! Il restait à venir, pour citer les plus connus le chanteur Kurt Elling pour «Passion World»; The Bad Plus: Reid Anderson (b), Ethan Iverson (p), Dave King (dm); Ameen Saleem avec The Groove Lab.

Le festival c’est aussi des présentations de livres:
-Storie di Jazz de Enrico Bettinello (Arcana ed .): Guide sentimental sur la vie et la musique de 50 maîtres.
-Gli Standard del Jazz, une guida al repertorio de Ted Gioia (Siena Jazz 2015, ed.) présenté par Francesco Martinelli.
Des expositions photographiques:
-NULL de Lorenzo Scaldaferro.
-Radici de Alessandra Freguja
- AM JAZZ (Three Generations Under The Lens) de Adriana Mateo. La présentation du livre eut lieu au cours du vernissage de la très belle exposition de photos du livre sous les voûtes du magnifique Palazzo Moroni, en présence de l’artiste. (cf. une présentation de ce beau livre dans la rubrique «Livres»).

Le festival c’est aussi des concerts et des manifestations jazz tout au long de l’année.

Certes le festival a dû réduire sa voilure depuis quelques années suite aux différentes crises. Gabriella ne se laisse pas abattre malgré les difficultés et réductions de budget, les retards de paiement qui mettent en danger l’avenir. Néanmoins, c’est avec un courage et une opiniâtreté dignes d’admiration qu'elle se bat pour que continue ce festival. Gabriella a trois passions majeures dans sa vie, le jazz, la photo et les Porsche. Comme elle dit: Quand on est mû par une passion, on passe au-dessus de la fatigue, des peines et des difficultés. Fassent tous les dieux recensés qu’elle puisse, avec l’aide de sa chaleureuse équipe, continuer à produire et animer ce festival à nul autre pareil.

Serge Baudot
texte et photos

© Jazz Hot n° 673, automne 2015


Cormòns
, Italie

Jazz & Wine, 22-25 octobre 2015


La 18e édition du Festival du Frioul a enregistré une progression en termes de qualité et de variété des contenus, ainsi que de la participation du public, dans lequel s’intègrent, comme toujours, des spectateurs autrichiens et slovènes. En outre les manifestations ont confirmé leur enracinement profond dans le territoire, grâce à la conjonction entre la musique, les vins et les produits locaux dont on a pu jouir dans les différentes fermes du Collio, situées soit sur les versants du Frioul ou ceux de Slovénie, où se sont déroulés presque tous les concerts du matin et de l’après-midi, tandis que ceux de la soirée avait lieu comme d’habitude au Teatro Comunale di Cormòns.



Sheila Jordan et Cameron Brown © Luca D'Agostino/Phocus Agency by courtesy of Jazz & Wine



Effectivement, l’écoute de quelques représentants historiques du langage jazzistique est comparable à la dégustation d’un grand vin de grande année. La similitude s’applique parfaitement au cas de Sheila Jordan. Au bel âge de 87 ans, dans l’admirable duo avec Cameron Brown, Miss Jordan maîtrise d’une façon stupéfiante des ressources vocales pas encore attaquées par le temps. Sa tessiture limitée est compensée et valorisée par une ample gamme de nuances, un swing et un timing parfaits, une très véloce articulation du scat, une diction limpide et des glissements phonétiques qui ajoutent d’autres couleurs. En ressort l’aptitude du duo à transposer dans des tonalités différentes des ballades comme «Yesterdays», «Autumn in New York» et «Ballad of the Sad Young Men» ou le Fred Astaire de «Let's Face the Music and Dance» et «Cheek to Cheek», donnant lieu à de vraies et personnelles transformations. En même temps des fragments de Parker et Coleman, «Goodbye Pork Pie Hat» et «Dat Dere» offrent des occasions de défi et non pas de citations philologiques. En d’autres termes, une authentique leçon de comment faire vivre – au vrai sens du mot – la tradition à travers la capacité narrative, racontant des histoires de vie dans une identification totale entre la personne et l’artiste.




Gerald Clayton, Charles Lloyd, Joe Sanders, Eric Harland © Luca d'Agostino/Phocus Agency by courtesy of Jazz & Wine


Classe 1938. Charles Lloyd poursuit son parcours rigoureux. Avec le nouveau quartet il exploite des canevas basés sur de simples idées motivées pour construire de longues exécutions sans solution de continuité, fournissant toujours aux collègues des indications efficaces sur les directions à entreprendre, soit qu’on parte de pédales modales ou de fragments mélodiques ou bien on s’aventure sur des tempos libres. Le tissu rythmique mobile est combiné à une maîtrise dynamique et à une grande variété de figures par Eric Harland (dm), et avec finesse et puissance par Joe Sanders (b). La matière harmonique est analysée et approfondie par Gerald Clayton (p) avec goût, mesure et originalité dans le choix des voicings. En se concentrant exclusivement sur le ténor, à part la flûte sur un morceau, Lloyd a confirmé comment la parcimonie du langage est le patrimoine des grands.



Des générations en confrontation. Une définition qui pourrait bien s’adapter au Trio Generations de Joe Fonda (b) et Michael Jefry Stevens (p). Ils vous convient en fait à diverses « anime » : l’approche d’improvisateurs téméraires de la part des deux leaders; le bagage des expériences diverses du batteur autrichien Emil Gross ; l’héritage du tempérament afro-américain de l’invité Oliver Lake (as). L’interaction entre Fonda et Stevens produit une réserve inépuisable trouvailles qui permettent à la free improvisation de revivre une vie propre sans se bercer sur les lauriers d’un passé désormais faisant partie de l’histoire. La créativité avec laquelle Fonda et Stevens tirent des structures des cellules et des fragments rythmiques – le bassiste explorant – dans une sorte de symbiose - toutes les possibilités cachées et les surfaces de l’instrument ; le pianiste avec un toucher souvent dépouillé et percussif. Lake pénètre, parfois presque à la peine, dans ce magma bouillonnant d’idées et de lignes difficiles, asymétriques et au son décapant.



Le quintet Snowy Egret de Myra Melford est une des formations la plus avancée de la scène contemporaine. Les compositions de la pianiste brillent par la précision et l’agencement des phrases thématiques, la stratification des parties rythmiques, la jouissance de quelques lignes mélodiques et le croisement des parcours improvisés, dans une sorte de jeu d’emboîtement. Un esprit collectif animé par une discipline de fer prévaut absolument, qui détermine la suppression quasi totale des rôles de soliste et de la hiérarchie. A tel point que la pulsation rythmique incessante émanant de Stomu Takeishi (b) et de Ted Poor (dm) se révèle être un interlocuteur paritaire pour les entrelacements produits par le piano, la guitare (Liberty Ellman) et le cornet (Ron Miles).


Disorder at the Border représente un trio des frontières à tous les sens du mot, étant entre autres composé de deux Frioulans –Daniele D’Agaro (ts, as, cl, bcl) et Giovanni Maier (b)– et du Slovène Zlatko Kaučič (dm, perc). Dans l’empathie absolue du processus improvisateur le trio apporte la sève vitale –et ils y ajoutent autre chose– des compositions d’Ornette Coleman telles que «New York», «Faithful», «Jump Street», «The Garden of Souls», «Mob Job» et «Him and Her». Les trois vous déversent des éléments tirés de leur long militantisme dans les avant-gardes européennes, spécialement en ce qui regarde l’attention méticuleuse aux dynamiques et aux timbres : la gamme linguistique et expressive des anches, le travail minutieux avec l’archet, les couleurs produites avec le support de divers objets. On passe ainsi de moments de liberté contrôlée, et sans traumatisme, à des échappées de 4/4 swinguant et à des up tempo soutenus. Dans un tel contexte Ornette n’est plus ni une icône, ni une image pieuse, mais il devient la source de nouvelles idées.


Après tant de musique de recherches on n’a pas manqué d’évènements grand public, au nombre desquels on peut compter quelques désillusions. Le Devil Quartet reste une des meilleures expressions de la poétique de Paolo Fresu, dont la proverbiale veine mélodique (on prendra en exemple une version très intimiste de «Blame It on My Youth») qui est contrebalancée par une rythmique des plus incisives et une teneur plus élevée d’urgence expressive. A part quelques concessions au public (la mélodie cajoleuse de «E se domani», le rock up tempo de «Satisfaction»), les exécutions défilent agréablement, fluides, poussées par l’attelage du couple rythmique Stefano Bagnoli (dm)-Luca Bulgarelli (b), ce dernier ayant remplacé Paolino Dalla Porta, et par l’éclectisme de Bebo Ferra (g), deuxième plateau de la balance : comme interlocuteur de Fresu et comme véhicule, avec son propre instrument, du dualisme entre ange et démon à la base de la philosophie du groupe.

Stanley Clarke © Luca d'Agostino/Phocus Agency by courtesy of Jazz & Wine


Au delà de certains aspects spectaculaires tenant au consensus facile, Stanley Clarke poursuit avec cohérence sa ligne stylistique. Doté comme toujours d’un phrasé délié et puissant à la contrebasse et d’un son unique à la basse électrique, Clarke offre un mélange savant et contagieux de jazz, latin, jazz rock et funk. Comme il arrive souvent, il met en évidence la limite de trop concentrer la musique sur elle-même et sur sa propre virtuosité. Mais on lui reconnaît le mérite d’avoir donné de la place à trois jeunes pleins de talent : le pianiste géorgien de 19 ans Beka Gochiashvili, doté d’une inventivité et d’une technique prodigieuse; le batteur âgé de 20 ans Mike Mitchell, pyrotechnique et trop exubérant, mais sans doute pourvu d’un potentiel notable : Cameron Graves (kb), plus vieux de quelques années, fonctionnant bien dans le contexte.



Au contraire Jeff Ballard confirme le fait de ne pas posséder une personnalité de leader. Son trio avec Lionel Loueke (g) et Chris Cheek (ts), assemble des suggestions et des matériaux hétérogènes, de manière plaisante mais assurément dispersive. Il saute donc du latin au funk, du bebop «Ah-Leu-Cha» au rock blues «Blinded by Love» d’Allen Toussaint dans la version de Johnny Winter. Un tel manque de cohérence dans le projet se reflète aussi dans l’écriture de Ballard – à dire vrai plutôt plate – et limite notablement l’apport de ses valeureux collègues, malgré tout.



Le Kenny Garrett actuel constitue un exemple classique de comment le succès peut monter à la tête. Malheureusement, il ne reste aujourd’hui même pas l’ombre du puissant saxophoniste alto qui s’était révélé avec les Jazz Messengers et consacré par Miles Davis. Avec son quintet actuel –Vernell Brown (p), Corcoran Holt (b), McClenty Hunter (dm) et Rudy Bird (perc)– Garrett a donné vie (si on peut dire ainsi) à une musique logorrhéique, vulgaire, privée d’intuitions, avec laquelle on dérape souvent sur des trames banales et en clin d’œil, cherchant inévitablement à impliquer le public, une partie duquel est bien sûr tombée dans le piège. Grand succès, oui, mais pour combien de temps encore?


Enfin, cela vaut la peine de mentionner la place justement réservée au rapport avec les traditions populaires grâce à la présence de deux formations complètement différentes. Dirigée par le spécialiste de l’accordéon diatonique Riccardo Tesi et complétée par Maurizio Geri (g, voc), Claudio Carboni (ss, as, bs) et Gigi Biolcati (perc), Banditaliana prend son origine dans l’étude et la revitalisation des fonds du folklore toscan. Au cours des années le groupe a introduit dans son œuvre expressive des éléments et des idées puisées dans les patrimoines d’aires diverses: des Balkans à la Turquie, de la Méditerranée Occidentale à l’Afrique Subsaharienne. Ce qui rend la proposition musicale encore plus désirable et justifie le vaste consensus obtenu dans toute l’Europe et même jusqu’en Australie. Le jeune trio d’archets autrichien Netnakisum –Claudia Schwab (vln, voc), Marie-Theres Härtel (vla, voc), Dee Linde (cello, voc)– se concentre à la revisite jubilatoire de matériaux disparates. Pour l’occasion les trois sympathiques garçons, ont, avec Matthias Schriefl (tp, flh, alphorn) donné la priorité et l’importance aux liens avec la tradition populaire autrichienne en s’arrêtant cependant plus d’une fois sur les modes de la musique classique indienne étudiée avec le collègue allemand.


Après quatre jours aussi intenses, on laisse Cormòns et le Collio avec la nette sensation d’avoir participé à une authentique expérience culturelle. Des applaudissements sincères vont à l’association Controtempo, organisatrice des événements, et au travail efficace réalisé sur la base du bénévolat par ses membres. De nos jours ce n’est pas peu.


Enzo Boddi
Traduction: Serge Baudot
Photos:
Luca d'Agostino/Phocus Agency © 2015 by courtesy of Jazz & Wine

© Jazz Hot n° 673, automne 2015


Boulazac, Dordogne

Festival des Musiques de La Nouvelle-Orléans en Périgord, 16 octobre 2015

Le MNOP est né de la passion d’un homme, Jean-Michel Colin. Lorsqu’il prit sa retraite en 1998, ce cardiologue de Périgueux, amateur et collectionneur de jazz depuis l’adolescence, put enfin disposer du temps indispensable pour faire partager son amour de cette musique. C’est ainsi que naquit, en 2000, le Festival des Musiques de la Nouvelle-Orléans à Périgueux. Outre l’intérêt pour la musique et les musiciens de Crescent City, le choix de cette dénomination tint au fait que Joseph Roffignac, qui fut membre du Comité de défense de La Nouvelle-Orléans lors de l’attaque anglaise en 1814-1815 et en devint le maire de 1820 à 1828, est après un long exil revenu mourir en France, à Coulouniex-Chamiers, maintenant dans l’unité urbaine de Périgueux. MNOP a par le passé reçu la fine fleur de la musique néo-orléanaise: Don Vappie, Wendell Brunious, Plas Johnson, Charmaine Neville, Otis Taylor, Evans Christopher…




Jason Marsalis, Rodney Jordan, Marcus Roberts © Félix W. Sportis


A l’occasion de son 15e anniversaire, Le Festival des Musiques de la Nouvelle-Orléans en Périgord a, vendredi 16 octobre 2015, donné le final de la manifestation avec une soirée exceptionnelle, Gershwin N’Funk. De 20h à 4h du matin, plus de 70 bénévoles ont œuvré pour offrir aux 2700 spectateurs présents, dans une organisation rigoureuse et chaleureuse, un programme exceptionnel, aussi prestigieux que festif. Dans la salle bondée du Palio de Boulazac, Stéphane Colin, président de l’association, avait pour l’occasion invité le Marcus Roberts Trio à se produire accompagné par l’Orchestre National de Bordeaux-Aquitaine placé sous la direction de Bastien Stil, ainsi que la formation funk du chanteur et tromboniste Glen David Andrews, tout droit venu de New Orleans.

Dans le cadre de ses activités culturelles décentralisées, le Festival MNOP avait déjà donné ses dix-huit concerts d’été 2015 en Dordogne et dans le Lot-et-Garonne. Deux groupes, constitués de musiciens louisianais et français, se sont ainsi produits tout au long du mois de juillet 2015 pour faire découvrir au public local les divers aspects de la musique jouée à La Nouvelle-Orléans en allant au devant du public aquitain. John Fohl & Benoît Blue Boy, d’une part, et Erica Falls & the Roomates, d’autre part, ont ainsi tourné en Périgord entre les 17 et 27 du mois, animant les festivités à Douchapt, Loubazac, Hautefort, Mussidan, Atur, Le Bugue, Duras, Sorges, Lembras, St-Laurent-sur-Manoire, Thiviers, Razac-sur-l’Isle, Savignac Lédrier, Champcevinel, Mussidan et Perigueux… Le spectacle du vendredi 16 octobre constituait par conséquent le point d’orgue de l’édition 2015.

Le programme de la soirée du 16 octobre dernier hantait l’esprit du président fondateur, Jean-Michel Colin, depuis plusieurs années; en fait depuis qu’il vit la vidéo consacrée à la musique de Gershwin enregistrée en 2003 à Berlin par le Philharmonique dirigé par Seiji Ozawa et le trio de Marcus Roberts. Après consultation des membres de l’association qui examinèrent la faisabilité du projet, Stéphane, son fils devenu président, s’attachât depuis plus d’un an à le réaliser. Soirée exceptionnelle plus qu’ambitieuse. Car Marcus Roberts, qui voyage beaucoup aux Etats-Unis et au Canada, sort peu du continent américain; il vient rarement en Europe1 et moins encore en France2, si ce n’est à Marciac pour faire plaisir à son ami Wynton Marsalis en 2008 et 2009. Après avoir sondé les intentions du pianiste et de son agent, Lynn Moore, Colin père et fils prirent l’attache de la direction de l’Orchestre National de Bordeaux Aquitaine. Après plusieurs mois de négociations, MNOP eut l’accord des parties intéressées pour l’organisation de ce concert (le second en France depuis 1998) pas-comme-les-autres. Profitant de la présence de ce soliste atypique à la mi-octobre, l’Auditorium de Bordeaux programma également, les 14 et 15 octobre, deux représentations du Marcus Roberts Trio accompagné par l’ONBA dirigé par Bastien Stil pour une soirée Gershwin. Ce fut l’occasion pour le public bordelais, qui vint nombreux et s’en régala, d’assister dans la superbe Salle Dutilleux à deux concerts remarquables longuement applaudis par l’assistance. Dans la capitale aquitaine, le programme, totalement George Gershwin orienté classique, différa de celui de Boulazac en ce qu’il présentait la face «sérieuse» du compositeur de Porgy and Bess. Furent donnés en première partie, par l’orchestre seul Strike Up the Band (composé en 1927) dans la version de Don Rose (1930) pour orchestre symphonique, puis le Concerto pour piano et orchestre en fa (1925); en seconde partie furent jouées la Rhapsody in Blue (1924) et les Variations sur I Got the Rhythm (1934). En bis, le premier soir, le trio interpréta «Lady Be Good» (1924) et le second «The Man I Love» (1924), autres pièces du compositeur américain.

Le concert du Palio à Boulazac, vendredi 16 octobre, fut préparé avec beaucoup de soins, tant au plan technique que musical. Le sound check commença à 16h30. N’étant pas à proprement parler un lieu de concert, la salle dispose néanmoins d’un dispositif technique permettant d’en atténuer sensiblement les insuffisances. La mise au point réalisée par l’ingénieur du son qui, pendant une bonne heure avec le concours du chef d’orchestre et des musiciens, permit de sonoriser les pupitres et d’en équilibrer les rapports, a autorisé un rendu acoustique remarquable. En sorte que l’équilibre piano/orchestre fut de meilleure qualité qu’à l’Auditorium de Bordeaux; face à la masse sonore des 72 musiciens dans l’espace ouvert de la Salle Dutilleux (les spectateurs sont répartis tout autour de la scène), le Steinway de concert D-274 s’y est avéré moins performant que le B-211 au Palio. Vers 17h30, les musiciens de l’orchestre et le trio se mirent en place pour une répétition et la mise en place des «raccords» et des conventions. La séance préparatoire se prolongea jusqu’à 18h45.

Le concert commença à 20h précise. Stéphane Colin présenta l’ensemble de la soirée et les musiciens, avant de laisser la scène aux membres du Marcus Roberts Trio, à savoir Rodney Sweet Jordan (b), Jason Marsalis (dm) et Marcus Roberts, lui-même. Pendant un peu plus de cinquante minutes ils ont donné un formidable récital de jazz. Le choix du répertoire du trio pour la première partie de cette soirée avait fait l’objet d’un long conciliabule de la Marcus Roberts Team. Fut retenue une liste de huit thèmes, dont sept seulement furent interprétés («Where or When» –Richard Rogers, Lorenz Hart-1937 ne le fut pas). Le set commença avec «Cole After Midnight» (Marcus Roberts-1998), composition écrite par le pianiste en hommage à Nat King Cole et Cole Porter, qu’il enregistra en juin 1998 pour la première fois avec le Marcus Roberts Trio (avec Roland Guerin à la contrebasse) dans son album Cole After Midnight, (Columbia 69781). Le thème fut exposé en tempo medium dans une stylistique de blues, le bassiste ne marquant l’harmonie qu’un temps sur deux et le batteur s’y associant avec un jeu de balai aussi discret qu’efficace; la souplesse du tempo des accompagnateurs du pianiste était un modèle. Puis le trio doubla le temps et la machine à swing fit merveille. La cohésion du trio fut ainsi mise en valeur de brillante manière.

Marcus enchaîna sur «Ain't Misbehavin» (Fats Waller-Andy Razaf-Harry Brooks–1929), composition qu’il joue souvent et qu’il enregistra notamment dans l’album New Orleans Meets Harlem Vol 1 (J-Master Records 859700855737)3 avec Roland Guerin en mai 2006. Dans cette version, en donna une introduction blues différente de l’enregistrement, avant d’en reprendre une exposition classique du thème. Il laissa également plus d’espace à ses deux musiciens: Rodney Jordan prit trois chorus et Jason deux. Dans la reprise finale, Marcus en revint à un style blues d’influence Jelly Roll Morton.

«Lady Be Good» (George Gershwin, Ira Gershwin-1924) fut à l’origine composé pour une comédie musicale du même titre. Marcus Roberts a semble-t-il redécouvert ce thème à l’occasion des différentes formes de célébration publique du centenaire du compositeur américain après 1998; essentiellement en concerts, notamment en compagnie de Seiji Ozawa, comme une sorte de complément jazzique de ses pièces classiques. Il avait, en effet, enregistré en 1994 avec Reginald Veal (b) et Herlin Riley (dm), un album superbe, Gershwin for Lovers (Columbia 477752 2)4, dans lequel cette pièce ne figurait pas. Comme dans le bis du 14 à Bordeaux, le 16 octobre à Boulazac Marcus choisit cette œuvre pour mettre en valeur le remarquable contrebassiste qu’est «Sweet» Jordan qui en donna un formidable solo à l’archet.
Jason Marsalis eut droit également à un thème pour faire apprécier son talent, «Blues Five Spot» (Thelonious Monk–1958). Sur cette pièce en 12 mesures, à la structure épurée en tempo medium, il fit apprécier au public, qui l’a longuement applaudi, sa mise en place et sa musicalité.

Ensuite, accompagné par le batteur sur un tempo medium ternaire forme néo-orléanaise bien venu, Rodney Jordan exposa pizzicato, le thème de George Gershwin «They Can’t Take That Way From Me» (1937), déjà enregistré par Marcus en trio dans Gershwin for Lovers. Ce trio en donna une version différente de l’album, plus conforme au concert live. Le public apprécia. Le thème étant à nouveau exposé par le contrebassiste accompagné discrètement aux balais par Jason, «Honeysuckle Rose» (Fats Waller, Andy Razaf-1929) prit des couleurs tendres à en devenir suave sous les doigts de Marcus avant d’être traité en un mode bitonal et sur un rythme vif et soutenu dans le solo de slap bass de Jordan spectaculaire très applaudi par les spectateurs. Ce premier set en trio de jazz, de nature somme toute très classique dans le choix du répertoire, se termina avec «What Is This Thing Called Love» (Cole Porter-1930). Ce thème avait été enregistré en 1992 par Marcus Roberts en piano solo dans son album If I Could Be With You (Novus 4163149-2)5. Il avait par la suite été repris en trio avec Roland Guerin en juin 1998 dans Cole After Midnight et donné dans une version fameuse au Festival de Jazz de Marciac en 20096. La pièce, construite sur un leitmotiv du contrebassiste dans un tempo afro-cubain, fut mise en place par Jason Marsalis. Il se poursuivit dans un long solo de batterie et trouva sa résolution dans une sorte de dialogue piano/batterie au cours duquel le pianiste a pu faire apprécier sa finesse harmonique et la clarté de son toucher.

Tout au long de cette première partie, Marcus Roberts a joué du trio, mettant en avant le talent de ses musiciens en tant que soliste mais également dans leur capacité à trouver dans un dialogue permanent la complicité bien comprise d’une structuration rigoureuse de l’interprétation. Peu habitué à une telle exigence formelle dans les actuels groupes de jazz, le public, fut d’ailleurs, dans un premier temps, surpris par la perfection de l’exécution de cette formation avant d’applaudir à tout rompre. Malgré la standing ovation, les impératifs du timing de la soirée, ne permirent pas au trio de donner de bis.

Marcus Roberts et Bastien Stil © Félix W. Sportis


Après un entracte d’une vingtaine de minutes, les musiciens de l’orchestre s’installèrent puis entrèrent les membre du trio accompagné du chef, Bastien Stil. Deux pièces étaient au programme: en premier, le Concerto en fa majeur, ensuite la Rhapsody in Blue. Marcus Roberts possède une solide expérience de l’exercice. Hormis ses multiples performances avec Seiji Ozawa en Europe et au Japon, la dernière en 2014 avec le Saito Kinen Orchestra, il donnait déjà en 1992 un concert Gershwin avec le Baltimore Symphony sous la direction de Marin Aslop. Et, en avril 2013 pour célébrer l’anniversaire de la mort du Pasteur Luther King, il créait avec l’Atlanta Symphony Orchestra, sous la direction de Robert Spano, Spirit of the Blues, son concerto en ut mineur pour piano et orchestre, dédicacé conjointement à Seiji Ozawa et Martin Luther King.

Le Concerto en fa majeur fut composé par Gershwin en 1925. Cette pièce concertante classique en trois mouvements (Allegro, Adagio et Andante con moto, Allegro agitato) lui avait été demandé par Walter Damrosch, le chef du New York Symphony Orchestra qui avait assisté à la création de la Rhapsody in Blue interprétée par le compositeur au piano avec l’orchestre de Paul Whiteman (21 février 1924). L’œuvre se rattache à la tradition des compositeurs russes de la fin du XIXe et du début du XXe siècles, particulièrement Tchaïkovski et Rachmaninov, avec lequel il présente une parenté lyrique. Marcus Roberts et son trio en donna l’adaptation qu’il joue habituellement avec Seiji Ozawa.

Dans la forme orchestrale que nous lui connaissons, la Rhapsody in Blue, composée en 1924 par George Gershwin, n’est pas totalement de sa plume. La réduction pour deux pianos, qu’il écrivit en moins de cinq semaines, fut confiée pour l’orchestration à Ferdé Grofé (1892-1972)7 huit jours avant sa création; il en donna trois versions différentes, 1924, 1926 et 1942 celle habituellement jouée. La pièce fut donnée en première le 12 février 1924 à l’Aeolian Hall de New York par le compositeur au piano, dont la partition n’avait pas encore été complètement fixée, avec l’orchestre de Paul Whiteman dans le cadre d’un programme présenté comme An Experiment in Modern Music. La version qu’en donna Marcus Roberts est une adaptation; la partie orchestre reste celle de Grofé mais celle du piano a été très largement développée pour le trio sous forme de cadences, ce qui lui confère son caractère jazz – notamment dans celle où il fit référence à la manière d’Erroll Garner – en dialogue avec l’orchestre symphonique.

Bastien Stil et les musiciens de ONBA ont joué le jeu; peut-être plus facilement qu’à Bordeaux où le cadre les contraignait davantage, leur laissant moins de disponibilité. Le chef, qui est jeune (né en 1975), possède une déjà large expérience en tant qu’instrumentiste mais également à la direction. Il a déjà fréquenté le milieu du jazz (Yusef Lateef, Dave Liebman, Wayne Shorter). Il a dirigé non sans rigueur mais avec beaucoup de doigté, laissant au pianiste et surtout au trio plus d’espace d’expression et même un rôle de guide dans le ton général. Le dialogue, moins guindé, s’est déroulé avec beaucoup de complicité. Il y eut même parfois de véritables moments de fête. Les membres de l’ONBA, souvent jeunes, ont manifesté une spontanéité dans leur manière qui ne fut pas pour rien dans la réussite du concert. Quant au trio, il fut magique. Rodney Jordan est un très grand contrebassiste, une mise en place irréprochable et une maîtrise instrumentale exceptionnelle; ses parties à l’archet ont impressionné par leur perfection, quant aux parties de slap, elles étonnent toujours autant. Jason Marsalis est l’organisateur du groupe; ses introductions, ses interventions structurent les pièces et son accompagnement ne souffre d’aucune faiblesse: c’est rigoureux et ça swingue. Marcus Roberts a été égal à lui-même: parfait en tant que pianiste avec une clarté de toucher et une innovation permanente dans la musicalité. C’est un grand soliste mais également un musicien intelligent et profond. Il «joue du trio» avec beaucoup de finesse: nous sommes dans la musique et non dans le spectacle.

Passionné par la prestation des musiciens, subjugué par le spectacle et par le caractère jubilatoire de cette musique juvénile (rappelons que Gershwin n’avait que 27-28 ans quand il composa ces deux pièces), le public se laissa emporté. Peu averti des usages et des conventions de la musique classique, il se laissa emporté par l’enthousiasme et ne se priva pas d’applaudir chaleureusement la fin de chaque solo, comme dans un concert de jazz, sans attendre la fin de la pièce; ce qui ne troubla ni les jazzmen habitués à ces pratiques d’aficionados ni les classiques de l’ONBA, qui n’étaient pas les derniers à manifester leur plaisir.
Les artistes sont partis sous un tonnerre d’applaudissements. Le public debout en redemanda longtemps. Mais après trois jours non-stop, ils semblaient fatigués. D’autant qu’après eux, la soirée continua.

En une demi-heure pendant l’entracte, la nouvelle scène fut installée, prête à recevoir la formation funk du chanteur et tromboniste Glen David Andrews (qui n’avait pas manqué de venir saluer «un pays», Jason, pendant la répétition), tout droit venu de New Orleans. Sa prestation ne releva pas du même registre. Musique populaire, festive qui immédiatement fit descendre de public pour danser devant la scène et dans les travées. Jeunes et moins jeunes, parfois même un peu décatis ‘68, ils ont dansé avec joie et bonheur sur des airs nouveaux qui sentaient fort ceux de leur jeunesse. Le spectacle ressemble beaucoup à celui de Troy Shorty Trombone Andrews, son cousin. Il n’en a cependant ni la puissance d’impact ni le background orléanais. Le chanteur est de qualité, mais l’instrumentiste n’est pas du même niveau. Moment sympathique qui se prolongea deux bonnes heures durant. Après quoi, les feux de la rampe laissèrent le Palio dans une mi-ombre besogneuse où s’afféraient les employés municipaux. En moins de deux heures la salle redevint un immense plateau vide sous la lumière blafarde des plafonniers.

Derrière, la réception était occupée par les résistants. Avait été organisée une jam after hours, qui se prolongea In the small hours of the morning, à la plus grandes joie des lève-tard!
La programmation de ce 15e anniversaire du Festival MNOP fut tout à fait exceptionnelle. Après un spectacle qui a vu presque 3000 personnes s’enthousiasmer pour le trio de Marcus Roberts accompagné par l’Orchestre National de Bordeaux Aquitaine, formation symphonique habituellement peu fréquentée par ce type de public, on ne peut que se réjouir du travail effectué par l’équipe de l’Association et ses bénévoles dans sa capacité à fidéliser une assistance d’année en année plus nombreuse pour découvrir la variété, la richesse et la beauté d’une culture authentique.
Puissent les pouvoirs publics assumer leur mission culturelle et leur devoir envers la mémoire de Joseph Roffignac, pour que, l’an prochain, cette population revienne et assiste aussi nombreuse à un concert de clôture du Festival des Musiques de La Nouvelle-Orléans en Périgord proposant un programme de même tenue.
Félix W. Sportis
Texte et Photos


1. Il n’y est venu qu’une dizaine fois: la première en 1981 dans le cadre de Jazz Abroad; ensuite, notamment en 1993, 1998, 2003, 2009 et 2010.
2. Particulièrement en 1993 au théâtre Déjazet à Paris où il se produit en solo, après la sortie de ses quatre premiers albums Novus (The Truth Is Spoken Here, Novus 83051-1988; Deep in the Sheep,
Novus 83078-1989; Alone With Three Giants, Novus 83109-1990; As Serenity Approaches, Novus 83109-1991). Il revient le 17 décembre 1998 au Théâtre des Champs Elysées avec Roland Guerin (b) et Jason Marsalis (dm) à l’occasion d’un programme Gershwin donné par Seiji Ozawa pour célébrer le centenaire du compositeur; c’est le premier d’une longue série avec ce chef, dont le fameux concert public en plein air à Berlin en 2003. Il est, également dans le groupe de Wynton Marsalis à Jazz in Marciac en 2009 (cf. Jazz Hot n° 647) et en trio avec Roland Guerin (b) et Jason Marsalis (dm) en 2010 (cf. Jazz Hot n° 650).
3. Cf. Jazz Hot n° 650.
4. Cf. Jazz Hot n° 519.
5. Cf. Jazz Hot n° 498.
6. Cf. https://www.youtube.com/watch?v=gIkHAFWL4YA
7. Ferdinand Rudolph von Grofé de son vrai nom, descendant de Huguenots français réfugiés en Allemagne après la Révocation de l’Edit de Nantes par Louis XIV en 1685, est né à New York dans une famille de musiciens accomplis.

© Jazz Hot n° 673, automne 2015

Anvers, Belgique

Jazz Middelheim, 13 au 16 août 2015


En 1969, au nord comme au sud du pays, la nostalgie de Comblain-la-Tour était encore vivace. A l’époque, Elias Gistelinck (1935-2005), dirigeait la section jazz de la BRT (radio nationale de langue néerlandaise). Avec l’appui de la radio, il eut l’idée de lancer, au magnifique parc Den Brandt d’Anvers, le premier Jazz Middelheim. De 1969 à 1983, pour des raisons budgétaires, la radio flamande en fit un rendez-vous biannuel. Miel Vanattenhoven (1944-2008), succédant au père du chanteur David Linx, perpétua ce rendez-vous aoûtien. Après le décès de Miel, c’est Bertrand Flamang (Gent Jazz) qui a repris la direction des opérations, lui rendant sa périodicité annuelle. Après quarante-cinq ans, cette 34e édition a généré quelque 30000 entrées en quatre jours. Jazz Middelheim reste, aujourd’hui le plus vieux festival belge en activité.  

Jeroan Van Herzeele © Pierre Hembise


Deux chapiteaux sont installés dans le parc: un grand et un petit, ce qui, ici comme ailleurs, favorise les changements de plateaux en préservant le timing. Judicieusement, jeudi et vendredi, le petit podium était offert à deux personnalités marquantes du nouveau jazz flamand: Fulco Ottervanger (p) d’une part; Jeroen Van Herzeele (ts,ss), d’autre part. Ottervanger est un musicien hollandais qui s’est fixé à Gand. Avec De Beren Gierten, un trio comptant Lieven Van Pee (b) et Simon Seggers (dm), il a remporté le tournoi des jeunes du Middelheim quelques années auparavant. Il s’est révélé depuis comme un musicien complet, alliant des connaissances qui vont du classique à la musique contemporaine en passant par un jazz, dont il fait son ordinaire. Au cours de quatre sets (4 fois 30 minutes), jeudi, il nous a présenté la musique de son trio De Beren Gierten, celle de son quartet Stadt (Joris Cool/b, Frederik Segers/g, Simon Segers/dm); De Beren Gieten + Susana Santos Silva (tp, flh) («Dancing Trust», «A Calling Benefit») et un duo avec le batteur Lander Gyselinck. Nous n’avons pas été particulièrement impressionnés par la trompettiste portugaise, retenant surtout les échanges festifs qui éclatèrent entre le pianiste gantois et le jeune Gyselinck (dm). Fulco Ottervanger (p), par son jeu fulgurant, riche, enjoué et hyper-créatif, est devenu une valeur sûre du piano!
Autre valeur sûre du jazz européen, le saxophoniste Jeroen Van Herzeele (ts, ss) nous présentait, vendredi, quatre facettes de son talent: un duo avec le batteur Giiovanni Barcella, un autre duo avec Fabian Fiorini (p), « Gratitude»: son propre trio  et puis, en finale: Gratitude + Fiorini + Barcella. Le saxophoniste coltranien est éblouissant de facilité à chaque concert - ici, comme ailleurs (Mââk). Avec Fabian Fiorini, ils ont explosé la musique. L’amplitude du timbre de Jeroen  (ténor+soprano) et l’intensité du discours de Fabian sont impressionnants. Leur approche actuelle conserve le meilleur des swings! Il n’y eut pas de second podium le samedi. A la place: le «Broken Brass Band»: un marching band burlesque déambulant sur le pré jauni entre pause-frites et rinçages de gosier à la «De Koninck» (la succulente ambrée de la brasserie anversoise).

Eric Legnini: Hommage à Ray Charles © Pierre Hembise


A l’affiche du grand chapiteau le jeudi 13: LABtrio, Eric Legnini, le BJO feat. Darcy James Argue, et Taxi Wars. Je ne vous parlerai plus de TaxiWars; le répertoire était identique au concert donné en début de mois au Gaume Jazz.
En quelques années, les musiciens du LABtrio ont considérablement muri. Bram De Looze (p) et Anneleen Boehme (b) ont plus d’assurance, alors que Lander Gyselinck (dm) m’est apparu bien sage au sein d’une musique hyper-écrite qui s’émaille de rares libertés tonales. Invités du trio pour leur N.Y. Project, Michaël Attias (ts) et Christopher Hoffman (cello) n’arrivèrent pas à dérider une écriture majoritairement mineure. Accessit quand même pour un beau duo contrebasse-violoncelle!
Le deuxième groupe proposé ce jour-là était dirigé par Eric Legnini (p, kb) pour un hommage à Ray Charles. Nous attendions «What I’d Say», puisque tel est le nom du band. A la place, nous avons écouté: «Georgia on My Mind», «I’m a Fool For You», «Nobody But Me», «I’ve Got a Woman»…  Franck Agulhon (dm) et Daniel Romeo (eb) tirent le groupe. Le jeu du bassiste est impressionnant; profondément ancré dans le groove. Il y a plus qu’une complicité entre Eric et lui; c’est une fraternité qui pulse! Les backings sont assurés par une section classique trompette-trombone-saxophone alors que deux chanteuses rivalisent à l’avant de la scène: Kellylee Evans: petite, fine, voix claire dans l’aigu; Sandra Nkaké: sculpturale, voix puissante, grave et parfaitement dans le mood. Ceux qui attendaient une pâle lecture des hits du Genius en sont pour leurs frais. Les arrangements proposés par Eric Legnini sont parfaits; ils vont au-delà des originaux-commerciaux; ils remémorent, mais sans collages, ceux que Ralph Burns et Quincy Jones écrivirent pour l’album Genius + Soul = Jazz, sorti chez Impulse!, cinquante-quatre ans plus tôt! Marianna Tootsie (voc), invitée pour le final, s’est mêlée aux deux chanteuses sur «I’ve Got a Woman».
Le compositeur canadien Darcy James Argue est venu sublimer son œuvre devant les pupitres du Brussels Jazz Orchestra («Could Breaker» feat. Frank Vaganée (as); «All In»). Sa musique, riche et originale se veut une dénonciation des crimes de guerre; il en fit une description longue et volubile en anglais. Son discours peut lasser si on ne se focalise pas sur la musique. Et la démonstration musicale est grandiose. Elle se terminera par une longue suite en hommage à Duke Ellington.

Jason Moran (p, kb), artiste en résidence, se produisait vendredi, samedi et dimanche. Le pianiste texan est un caméléon; il a changé trois fois de couleurs en trois jours. Capable du meilleur comme du pire, il avait choisi de se payer notre tête le samedi avec un soi-disant hommage (?) à Fats Waller («Honeysuckle Rose», «On the Sunny Side», «Too Much too Love to Be Away to Say Goodnight». C’était clownesque et du plus mauvais goût!
Fort heureusement, je n’étais pas présent le dimanche pour le voir mêler Bill Frisell (g) au chant de sa soprano d’épouse!
Le vendredi, c’était acceptable, mais un peu lourd à la digestion! Ron Miles (crt) tire les intros en longueur et Mary Halvorsen (g) abuse des arpèges; son jeu est livresque («No Doubt»). Déstructuration, restructuration sur quatre notes, abus des syncopes; les compositions de Paul Motian et d’Andrew Hill stagnent; les mélodies perdent leurs déclinaisons. Derrière ses grandes lunettes, la guitariste déchiffre sa partoche; elle joue peu de notes, abuse du volume et de la pédale wa-wa pour masquer son peu de créativité. De ce trio on retient juste quelques belles tirades au cornet  et au cornet bouché; quelques beaux contrechants du pianiste!

Archie Shepp Attica Blues Big Band, revu et corrigé, était sur scène le vendredi dès 18h30. On connait le répertoire qui débute off sur un long discours qui rappelle les souffrances du Peuple Noir. On n’échappe pas au «Blues For Brother Jackson», «The Cry of My People», «Mama Too Tight», «Steam» et «Come Sunday» d’Ellington. La rythmique est américaine avec McClung (p), Darryl Hall (b) et Don Moye (dm). La section de cuivres + anches est française avec Sébastien Llado (tb), et François Théberge (ts). En plus de Marion Rampal (voc), on retrouve au chant l’éblouissante Cécile McLorin-Salvant. Au saxophone, le jeu d’Archie Shepp trébuche et se perd un peu, mais le message reste. Rien de neuf, mais du bonheur quand même avec ces beaux hymnes, la voix éraillée d’Archie et un band qui assure.

Chris Potter et Joe Lavano © Jos Knaepen


Le vendredi soir, en clôture, sous le vocable «Sax Supreme», nous eûmes droit à une incroyable et merveilleuse tornade générée par la rencontre de deux vents tourbillonnants: Joe Lovano et Chris Potter. Cecil McBee (b) lance «A Love Supreme». Après les quelques mesures de circonstance, les deux ténors jouent le thème à l’unisson, puis Joe se lance, puissant, du grave aux harmoniques, volubile, époustouflant. Chris Potter, droit comme un «I», enchaîne avec la même force; le timbre est net; le son plus serré, plus clair. «Giant Steps» suit directement avec la même ardeur, le même déluge de notes, la même prise de risques. Les saxophonistes témoignent de la même aisance; Potter est aérien, Lovano bien gras. Un blues puis une ballade et une heure déjà que défile l’hommage à John Coltrane. Lawrence Fields (p) évoque McCoy Tyner par quelques accords successifs, puis il marque sa différence par ses déliés. Les roulements de Jonathan Blake (dm) à la caisse claire sont inversement proportionnels à son poids; les baguettes coulent, légères sur les cymbales vissées bas, au ras des peaux. «Mister J.C.» en bis et nous partons nous coucher avec le sentiment d’avoir vécu le plus beau concert de l’été!



Heureux des sommets atteints la veille, nous avons pu nous relâcher le 15 août avec un programme  où planent le Delta (ouf, je l’ai placé), les rythmes, le blues et toutes ces belles choses qui bousculent le cœur et les pieds. On est à Memphis d’abord avec Robin McKelle (voc) & the Flytones. La voix est forte, légèrement éraillée; on imagine visionner «The Blues Brothers» (le film), on pense à Aretha Franklin ou à Tina Turner et on a de la peine à croire qu’elle est blanche («Let Me Be Misunderstood», «Time Again», «Take It to the River»). Elle bouge, elle groove, elle tombe à genoux. On s’amuse comme des fous, et on oublie qu’au-dehors il pleut.

Dans un autre registre, omniprésente au Middelheim (Shepp, Dr. John), Cécile McLorin-Salvant (voc) prend la suite avec son quartet et son répertoire (Bessie Smith, Barbara, Cole Porter, Billie Holiday, Irving Berlin). Vous dire que nous sommes devant la plus belle voix du jazz de ces dernières années, c’est peu dire et déjà trop tard, vous le savez déjà. «Sweet Man Blues», «Haunted House Blues», «Most Gentlemen Don’t Like Love», «Papa Knock at the Door»)! A ses côtés: Sébastien Girardot (b), Guillaume Nouaux (dm), un excellent David Blenkhorn (g) sur une Gibson Charlie Christian. C’est beau, c’est grand, aisé comme Ella, ample comme Sarah. Un délice!

Retour au Delta, au plus profond des bayous, dans la fumée des speakeasys, dans les bordels de Storyville pour accueillir Dr. John (p, voc), une rythmique américaine, (g, eb, dm), une section hollandaise (2 tp, tb, as, ts, bs) dirigée par Sarah Morrow (tb) et, en soliste, le trompettiste anversois Bart Maris. Le rhythm & blues du Néo-Orléanais est vigoureux; le show est garanti: chapeau à plumes, tête de mort, canne-totem et tout le toutim! Imperturbable, Dr. John  martèle son piano et chante de sa voix nasillarde. La rythmique tourne bien alors que Sarah Morrow (la productrice) peine parfois à mettre en place les backings et distribuer les solos. Le concert se veut un hommage à Satchmo. Il débute par «What a Wonderful World», se poursuit par «Sometimes I Feel Like a Motherless Child», «Memories of You» (solo de Bart Maris), «Nobody Knows» avec Cécile McLorin-Salvant, «When You Smilin’», «Rainbow» et, en final,  «When the Saints» puis «Hallelujah, Such a Night» (avec Bart Maris et Cécile McLorin-Salvant). Heures de joie en clôture et trois jours de festival inoubliables! J’ai boudé –épuisé– la quatrième journée qui proposait Bill Frisell, Steve Kuhn avec Joey Baron et Steve Swallow et le trio Romano-Texier-Sclavis. «Trop is te veel» dit le dicton flamand de Bruxelles. Trop beau, en tout cas,  ce 34e Jazz Middelheim! Merci!

Jean-Marie Hacquier
photos Jos Knaepen et Pierre Hembise

© Jazz Hot n° 673, automne 2015


Buis-les-Baronnies/Tricastin, Drôme

Parfum de Jazz, 10 au 22 août 2015

Dans le compte-rendu de l’édition 2014 de Parfum de Jazz (cf. Jazz Hot n° 669, automne 2014), avait été soulignée l’originalité de l’organisation de ce festival, consistant sur une plage de deux semaines autour de Buis-les-Baronnies, centre de la manifestation, à répartir les spectacles de cette animation culturelle rurale sur plusieurs villages du territoire de la Drôme provençale et du Tricastin.
Cette année, le mouvement a encore gagné; plusieurs concerts de qualité furent donnés en des endroits nouveaux: Dave Brubeck Forever à Montbrun-les-Bains (18), Les Voix Féminines du Jazz et L’Hommage à Astor Piazzolla de Daniel Mille Quintet à La Garde-Adhémar (19-20), et surtout le final Celebrating Nat King Cole avec Ronald Baker ainsi que La Nuit New Orleans Swing & Danse avec Paris Washboard et Eric Luter Swing Sextet à St-Paul-Trois-Châteaux (21-22).



Après l’avant-première du 4 juillet, célébrant d’une certaine manière l'Indépendance Day, dans le Tribute to Ray Charles du spectacle de Philippe Khoury & Vocal in Vienne au Théâtre de Verdure du Rocher à Pierrelatte, c'est le 10 août, en plein air à St-Ferréol-Trente-Pas qu'ont commencé, en 2015, les festivités de la 17e édition de Parfum de Jazz avec Charlie Parker Revival. Pour ce concert certes gratuit, mais au cours duquel le public manifesta sa solidarité généreuse dans la lutte contre la mucoviscidose, l'altiste Baby Clavel avait réuni un quintet comprenant José Caparros (tp), Christian Mornet (p), Alexandre Bès (b) et Idehiko Kan (dm). Il reprit les thèmes du répertoire be-bop: «Yardbird Suite» (Charlie Parker, 1946), «Ornithology» (Charlie Parker, Bennie Harris, 1946) variation du Bird sur le standard «How High the Moon» (Morgan Lewis, Nancy Hamilton, 1940), «Confirmation» (Charlie Parker, Skeeter Spight, Leroy Mitchell, 1953), «Cherokee Indian Love Song» (Ray Noble, 1938) avec la complice participation du tromboniste Daniel Barda, «Night in Tunisia» (Dizzy Gillespie, Frank Paparelli, Jon Hendricks, 1942) et une chanson emblématique de Charles Trenet, «Que reste-t-il de nos Amours» standardisée par Earl Fatha Hines dans les années 1960 dans sa version américaine «I Wish You Love» (Charles Louis Trenet, Albert Askew Beach, 1946/1960). Les arrangements simples mais bien «ficelés» firent la joie d'un public venu nombreux applaudir ces artistes devenus en quelque sorte enfants du pays par leur fidèle participation au festival.


Le mardi 11 août, à l'occasion d'un apéritif populaire chaleureux dans les Jardins de l'Hôtel de ville de Buis-les-Baronnies, était officiellement présenté cette nouvelle édition du festival des Baronnies. A l’ombre des tilleuls, les Buxois ravis purent entendre la formation de Baby Clavel avec Lisa Del Mar et Daniel Barda. En fin d’après-midi, le même groupe donna l’aubade aux cent vingt habitants du tout proche village de Beauvoisin. Le soir dans les jardins du cinéma Reg'Art, était proposée la projection du film High Society, comédie musicale filmée par Charles Walter en 1956 qui permettait, outre de retrouver les vedettes Grace Kelly et Bing Crosby, de revoir et entendre Frank Sinatra et Louis Armstrong avec quelques autres musiciens de jazz, dont Trummy Young (tb), Edmund Hall (cl), Billy Kyles (p), Arvell Shaw (b), Barrett Deems (dm), sur des thèmes de Cole Porter. Ensuite, la formation nouvelle-orléans du High Society Jazz Band prolongea et termina cette soirée par un concert festif. Daniel Barda (tb) et ses amis Irakli (tp), Jacques Montebruno (cl), Sandrik de Davrichewy (p), Frédéric Yzermann (sbp) et Nicolas Peslier (bj) relurent au ravissement des festivaliers un répertoire quelque peu oublié mais toujours cher à leur cœur: «Copenhagen», «Bubbles», «Room Rent Blues», «Alexander Ragtime Band», la chanteuse Pauline Atlan interpréta «Some of These Days», «She’s Funny That Way»…


Le mercredi 12 août, les fidèles de Clavel poursuivirent les traditionnelles animations apéritives à Buis et à Mollans-sur-Ouvèze, quand d’autres artistes rendirent visite à la Maison de retraite de Buis; Barda, Anfonsso, Blondeau, et Lisa Del Mar ont apporté chaleur et joie aux pensionnaires avec des chansons de leur temps.
Placé sous l'ombre tutélaire de Miles Davis, l’édition 2015 de Parfum de Jazz à Buis-les-Baronnies prit sa vitesse de croisière avec deux parties d'un Intercontinental Jazz, qui permit aux festivaliers du Théâtre de la Palun de découvrir deux réceptions musicales, aux couleurs aussi diverses que surprenantes, du jazz hors sa civilisation originelle étatsunienne. Celle du guitariste malgache, Hajazz, accompagné par Del Rabenja (p), Luis Manresa (b) et Pascal Bouterin (dm) est une world music, fusion d’influences éparses et d'inspiration pop; cette musique est très éloignée de celle de son lointain compatriote Andy Razaf, compagnon de Fats Waller dans les années 1920, et tout aussi différente de celle de son plus proche aîné, pianiste français originaire de Madagascar, Jeannot Rabeson. Quant au trio Format 3, composé d’Alexis Gfeller (p), Fabien Sevilla (b) et Patrick Dufresne (dm) en résidence auprès de la fondation Live in Vevey en Suisse terre pourtant d'implantation ancienne du jazz en Europe, il avait été missionné à Parfum de Jazz pour faire connaître l’activité de cette institution culturelle. Bien que moins surprenante depuis l’émergence des musiques européennes improvisées dans les années 1960/70, sa perception est de nature essentiellement européenne. Le public, très ouvert, a applaudi avec conviction à la prestation des artistes de ces deux groupes.

Alain Brunet, Jazz et Chanson française © Félix W. Sportis


Le jeudi 13 août, comme chaque jour, connut les apéros jazz quotidiens à Buis en compagnie des habitués José Caparros (tp), Tony Russo (tp), les membres du Quintet de Baby Clavel et un invité surprise, Nicolas Folmer (tp).
Mais ce jeudi fut le premier des trois temps forts de cette édition. En effet, dans un souci plus didactique que pédagogique, avait été programmé, en soirée au Théâtre de la Palun par Alain Brunet et sa formation, un spectacle alléchant, Jazz et Chanson française. Bien qu’ayant déjà, pour des concerts, depuis longtemps travaillé sur l’œuvre de Gainsbourg et sur la musique de Miles Davis, dont il est un fervent, cette relation n’avait pas encore été réellement établie de façon aussi aboutie; ce fut donc la première de cette œuvre qu’il proposait. La représentation consista à illustrer musicalement, avec le renfort d’un sextet de jazz, le dialogue imaginaire en voix off de Miles Davis (Michael Haggerty) et de Serge Gainsbourg (Jean-Marie Duprez, également scénariste). Ecrite par lui sous forme de conversation à bâtons rompus dans un langage fleuri, les ponts musicaux de cette fiction dessinaient les relations insidieusement tissées par la variété française et le jazz depuis son arrivée dans la musette des Afro-Américains de l’armée des Etats-Unis en 1917. Ces rapports, qui ont largement contribué à établir les canons d’une des branches de la forme populaire d’art qu’on nomme depuis Chanson française – définie par la qualité des textes et par la recherche dans la forme musicale –, n’avaient encore jamais été abordés ainsi. Sablon, Tranchant, Mireille, Trénet et le tout jeune Salvador furent les initiateurs de cette école dans l’entre-deux-guerres, relayés après 1945 par Ulmer, Aznavour et Roche, Prévert et Kosma, Crolla, Lemarque, Legrand… et Gainsbourg à ses débuts. Le choix de «Gainsbarre» et de Miles était judicieux; Gréco, Moreau… certes, comme leur appartenance à une même génération, mais aussi l’aspect qualitatif, tant par leur propre marginalité stylistique dans leur univers musicaux respectifs que par le ton subversif et en définitif très intimiste de leur expression, porteuse de la mode d’une période emblématique. Au cours de cette histoire, les musiciens eurent à donner, en en respectant le ton et l’esprit, leur lecture de thèmes empruntés à la chanson française (Gainsbourg et Kosma) mais également au répertoire du jazz dans un contrepoint aussi littéraire que musical. C’est ainsi que furent chantés* ou joués «Le poinçonneur des Lilas»* (Gainsbourg, 1958), «Ces petits riens»* (Gainbourg, 1964), «Bye Bye Blackbird» (Ray Henderson, Mort Dixon, 1926), «Black Trombone» (Gainsbourg, 1962), «La Javanaise»* (Gainsbourg, 1963), «Milestone» (Miles Davis, 1958), «Juke Box/Claqueur de doigts»* (Gainsbourg, 1994), «Baudelaire/Le serpent qui danse»* (Gainsbourg, 1962), «Les feuilles mortes» (Joseph Kosma, Jacques Prévert, Johnny Mercer, 1945), «Couleur Café»* (Gainsbourg, 1994), «Indifférente»* (Gainsbourg, 2002), «Chez les Yéyé» (Gainsbourg, 1963). Furent ainsi explorées les correspondances esthétiques des deux mondes: exploitation illustrative des ressources rythmiques de la prosodie du langage poétique et des tempi musicaux de Gainsbourg transposés dans/par la stylistique nimbée de blues de la culture davisienne. Le dénominateur commun de cette expérience tenait à la tonalité picturale générale du tableau relevant du clair obscure propre à chacun de ces deux créateurs, par ailleurs artistes peintres confirmés, nourris d’un fauvisme à la serpe.
Brunet s’était entouré de musiciens sensibles à ces nuances. Le Niçois Gabriel Anfosso, accordéoniste et guitariste par ailleurs, tint le rôle du chanteur; il ne commit jamais l’erreur de vouloir imiter Gainsbourg. S’en tenant à la relecture contextuelle des chansons, il leur apporta une interprétation discrète qui les mit en perspective dans la fiction. Vincent Audigier (ts), au demeurant très modern, a toujours conservé un langage classique, hors de la modalité qui aurait cassé l’unité volontairement tonale du conte. Jean-Pierre Almy (b) a, par sa mise en place parfaite, été l’un des piliers du groupe. Manu Roche (dm) a été attentif à laisser la musique occuper son l’espace. Alain Brunet (tp, flh) a su rester un-musicien-dans-l’orchestre; il n’a jamais surjoué. Il a, par sa sonorité feutrée, apporté beaucoup de poésie dans la section mélodique. Dans cet ensemble, le pianiste Olivier Truchot a tenu un rôle de catalyseur essentiel: sa façon d’accompagner soutint, incita et stimula ses partenaires; ses commentaires et ses interventions pleines de finesse ont sollicité l’intelligence imaginative de l’auditoire. Dans ce spectacle de plus d’une heure et demie, il y eut des moments très réussis: agencement, arrangement, interprétation. L’aspect jazzy fut présent dans toutes les chansons de Gainsbourg; le jazz fut rendu avec talent dans les thème traités en tant que tels: «Bye Bye Blackbird», «Milestone», «Les Feuilles mortes». L’introduction et le contrepoint avec «All Blues» (Miles Davis, 1959) sur «La Javanaise» étaient particulièrement pertinents, tout comme la citation de «Jitterbug Waltz» (Fats Waller, 1942) dans le solo de Truchot, simulant les correspondances des rythmes ternaires, au demeurant esthétiquement très différents, de la chanson populaire française et du jazz. Le final, aux accents R&B, façon «Watermelon Man» (Herbie Hancock, 1962), sur «Chez les Yéyé» (1963) fut une parfaite réussite tant dans l’esprit, par l’évolution du parcours musical de Miles avec l’arrivée de Herbie Hancock en 1963 ou par celui d’auteur compositeur de Gainsbourg, que dans la forme par l’évolution des courants musicaux nationaux à cette époque. Car cette rencontre imaginée par Alain Brunet, aussi improbable dans la réalité que réussie dans sa fiction superbe, s’arrête à l’orée des années 1960: au moment où l’un et l’autre deviennent icones de modes musicales internationalisées dans leur civilisation respective. Ce savant montage des mélodies, qui réussit à rendre crédible et perceptible l’authentique dialogue des cultures, a reçu un grand et justifié succès auprès du public. Debout, il a longuement applaudi avant un bis sur «La Javanaise» reprise en chœur par l’ensemble de la salle sous la conduite avisée de Gabriel Anfosso.

René Urtreger Quintet © Félix W. Sportis


Le vendredi 14 août, les apéros jazz reprirent avec les fidèles artistes toujours aussi présents et concernés par l’animation musicale des divers lieux publics: Baby Clavel (as), José Caparros (tp), Christian Mornet (p), Alexandre Bès (b) et Idehiko Kan (dm) mais aussi Daniel Barda (tb), Bob Faresse (dm), Gabriel Anfosso (g, voc), Tony Russo (tp), Lisa Del Mar (voc) et même Jean-Pierre Almy reconverti en trompettiste à l’occasion devant le Moulin à l’huile! En fin d’après-midi, au Domaine du Rieu Frais, Baby Clavel Quintet œuvrait devant une assistance bon enfant ravie de l’aubade champêtre!
Le soir au Théâtre de la Palun, René Urtreger Quintet fut le second temps fort de Parfum de Jazz. La veille, Alain Brunet avait évoqué Miles; le lendemain René qui, à plusieurs occasions, notamment en 1956 pour graver la musique du film Ascenseur pour l’échafaud, avait été son pianiste, présentait la permanence de l’école be-bop; le trompettiste disparu l’avait allègrement désertée dans la seconde moitié des années 1960 pour voguer vers d’autres horizons plus prometteurs quand le pianiste jamais ne s’en écarta. Il était donc, pour la circonstance et plus d’un demi-siècle après, entouré de Nicolas Folmer (tp), Hervé Meschinet (as, fl), Yves Torchinsky (b) et Eric Dervieux (dm). La formation entama son concert avec une composition, qui avait valu en 1994 le Maria Fisher Founder’s Award du Thelonious Monk Institute of Jazz à son compositeur, «C T A» (Jimmy Heath, 1953). Ce thème, enregistré en 1953 par le All Stars de Miles Davis lorsque le ténor Jimmy Heath en était membre, est souvent joué par le Urtreger; en témoigne un enregistrement au Club Saint-Germain en 1960 avec Pierre Michelot (b) et Daniel Humair (dm) pour l’album Hum!. En un arrangement simple, il servit de présentation musicale pour le groupe et chacun de ses membres dans un 4/4 traditionnel. Puis ce fut «St-Eustache» (René Urtreger, 1990) déjà gravé avec Eric Dervieu dès sa composition. «Valsajane» (René Urtreger, 1986) avait été fixé dans son album précédent, Jazzman, fin 1986; Meschinet (fl) eut l’occasion de briller d’aisance dans cette version de concert. Ensuite, le pianiste proposa en trio un hommage à Count Basie, avec une pièce emblématique du swing, «Easy Does It»; il avait eu l’occasion de l’enregistrer pour Black & Blue avec la même rythmique en 1995. Cette pièce enregistrée par le big band fameux du Count en 1940 avait été en réalité composée en 1939 par Sy Oliver (tp, arr) et Trummy Young (tb), deux formidables jazzmen œuvrant alors dans une autre célèbre grande formation, non moins swinguante, celle de Jimmie Lunceford qui jamais ne l’enregistra. Après une exposition épurée du thème en forme de riff, s’appuyant sur la structure rythmique (assumée par le couple basse/batterie) du leitmotiv du thème en forme de riff, l’interprétation d’Urtreger en privilégia la densité, improvisant en blocs chords1 sur les harmonies. «Embraceable You» (George Gershwin, 1930), ensuite, fut l’occasion pour Nicolas Folmer de faire admirer sa belle maitrise technique de la trompette et son talent dans le traitement d’une ballade. Entreprise d’autant plus difficile que ce thème est, comme «Stardust», choisi par tous les grands trompettistes2 pour cette raison. Ce fut tout à fait remarquable, tant au plan de la construction du solo que de celui de l’exécution. Dans un style très personnel, associant le lyrisme de Clark Terry et l’intensité de Lee Morgan, Nicolas fit merveille. «Un Poco Loco» est une pièce importante de l’œuvre de Bud Powell. Composée en 1953, elle figure au répertoire de tous les pianistes se réclamant du be-bop. Utreger, qui fréquenta Bud lors de son long séjour parisien3, en a donné une lecture aussi personnelle que fidèle à l’esprit du maître. «Didi’s Bounce» écrit par René Urtreger en 1970 est une œuvre qui répond à la tradition du bop dont il est maintenant l’un des derniers et rares représentants. La forme en a induit une interprétation très classique, bien servie par Hervé Meschinet et Nicolas Folmer tout comme le standard, «Star Eyes» (Gene De Paul, Don Raye, 1943), qui fut, avec son introduction devenue classique, un des «saucissons» préférés des boppers. «La Fornarina» (René Urtreger, 2000) fut enregistré à Pernes-les-Fontaines (84), à moins de 50 km de Buis-les-Baronnies, l’année de sa composition par son auteur en piano solo, pour l’album Ornirica. Cette version orchestrale en fut moins intimiste, la manière de Meschinet lui conférant un lyrisme baroque. «Hum-Oiseau» (René Urtreger, 1999) a fait partie des œuvres gravées par le trio H.U.M. –constitué de Daniel Humair (dm), René Urtreger (p) et Pierre Michelot (b) mort depuis– qui, de 1960 à 1967 et en 2000, s’est produit en France et dans toute l’Europe. Cette pièce a été écrite pour leur dernière réunion. Pour aussi réussie que fût l’enregistrement original, l’interprétation donnée par ce quintet parut plus en rapport avec l’esprit bebop parkérien de la pièce; la rigueur de Folmer et la générosité de Meschinet lui ont conféré une dimension nouvelle. Le public a longuement applaudi les musiciens. En rappel, le quintet a joué «Airegin» (Rollins, 1954) –anagramme de Nigeria– sur un tempo enlevé. Sous les acclamations de l’assistance, il enchaîna, après concertation, sur un réclamé «Night in Tunisia» (Dizzy Gillespie, Frank Paparelli, 1942). Lors de ce concert, Urtreger n’interpréta que des pièces du répertoire jazz: cinq de ses œuvres et d’autres, non parmi les plus connues, pour un seul standard, emprunté à Gershwin. On aurait pu craindre que ce programme ne lasse. Or les spectateurs étaient debout pour applaudir!


Le samedi 15 août, les apéros jazz journaliers, midi et en fin d’après-midi, reprirent en différents endroits de Buis avec les habitués et les invités de passage Daniel Barda, Tony Russo, Nicolas Folmer et même Emile Béraha, chroniqueur du site local Jazz Rhône-Alpes (www.jazz-rhone-alpes.com), et harmoniciste à ses heures!
En soirée, au Théâtre de la Palun, était programmé un Jazz et Cinéma Nouvelle Vague, projection élaborée par Adrian Smith musicalement illustré par le quartet de Stéphane Kerecky (b) entouré d’Emile Parisien (ss), Guillaume de Chassy (p) et Fabrice Moreau (dm). Furent présentées des séquences, généralement assez courtes, ou des photos de films: Le Mépris (1963), Pierrot le fou (1965), Alphaville (1965), A Bout de souffle (1960) de J-L Godard avec des musiques de Georges Delerue («Camille»), Antoine Duhamel («Ferdinand»), Paul Misraki, Martial Solal; Tirez sur le pianiste (1960) et Les Quatre cents coups de François Truffaut, musiques de Georges Delerue, Jean Constantin; Lola (1961), Les Demoiselles de Rochefort (1967) de Jacques Demy, musiques de Beethoven (7e Symphonie) et/ou Michel Legrand («Chanson de Maxence»); Ascenseur pour l’échafaud (1958) de Louis Malle, musique Miles Davis; Les Choses de la vie (1970) de Claude Sautet avec en extrait de la musique de Philippe Sarde la superbe «Chanson d’Hélène». Le public a applaudi longuement et l’orchestre eut droit à un rappel.
Les illustrations musicales ont en général respecté la chronologie des œuvres. A la sortie, les conversations reflétaient des avis mitigés. Beaucoup de spectateurs, venus pour un moment de nostalgie, regrettaient de «ne pas avoir reconnu les morceaux». Plusieurs musiciens de jazz ont repris avec bonheur des thèmes de musique de film. Le résultat n’en est cependant nullement garanti; l’exercice était donc en l’espèce risqué. Car la bibliographie sur la place de la musique au cinéma –de Theodor Adorno à Alain Lacombe en passant par Mario Litwin et les écrits d’Eisenstein qui travailla avec Serge Prokofiev– est gigantesque qui en a donné des approches souvent différentes. Point majeur, le cinéma et la musique sollicitent deux fonctions différentes du cerveau humain par ailleurs liées à la culture de chaque individu: le cinéma montre et mobilise l’attention du spectateur; la musique suggère et sollicite l’imagination de l’auditeur. Il y a donc concurrence de deux imaginaires quasiment opposés. La réussite des grandes musiques de film, et certaines de celles proposées dans ce concert en sont de parfaits exemples, tient à ce qu’elles ont été écrites pour être en retrait et comme une évocation en accompagnement/complément de l’image. Les relire «librement» en avant, hors de leur contexte en continuant à projeter les images sur lesquelles les spectateurs les ont mémorisées, constitue par conséquent un contre-sens (cf. le concept de «montage vertical» du réalisateur d’Alexandre Nevski sur la puissance évocatrice de la musique, tant dans le rythme que par la mélodie, qui doit entrer en résonance avec les images, d’où le rôle du montage pour le rythme dans l’association des images). Jouer des thèmes de musiques de films est tout à fait possible à condition, d’une part, de les considérer en tant que pièces musicales autonomes hors fonction auxiliaire, d’autre part, de ne pas en oublier le contexte de naissance; liés à des images, ce traitement doit, en effet, en respecter le récit – Lester Young disait à propos des standards, que «bien interpréter un thème, nécessitait d’en bien connaître les paroles». Le film est le texte en image de sa musique; l’association d’images génère par elle-même une mélodie visuelle4. D’où le reproche de certains festivaliers: «Nous n’avons pas reconnu les thèmes et n’en avons pas compris leur développement.» La mélodie joue donc un rôle essentiel en ce qu’elle est une façon de «se souvenir». Par trop s’en éloigner dépayse l’auditeur qui ne se sent concerné. Or tous les films et thèmes relus étaient «d’avant 1970», une période où la musique, même «moderne», était encore fondée sur la mélodie et l’harmonie classique même atonale; la traiter de façon, même partiellement, modale la sort de sa chronologie esthétique; cet anachronisme stylistique heurte le souvenir encore présent des personnes: «sur l’écran noir de ses nuits blanches», l’auditeur a besoin de repères sonores pour «se faire son cinéma». Sous cet angle, la perception de la musique est plus proche de la littérature («la petite musique» de Flaubert qui stimule l’imagination) que celle de l’image. Par ailleurs, si le jazz est «une façon de jouer la musique», toutes les formes musicales n’en subissent pas le traitement de manière bénéfique; celles de Delerue et de Duhamel ne figurent pas parmi les mieux appropriées. Au surplus, toutes ces musiques s’inscrivent dans une époque; s’ils ont fait appel à des musiciens de jazz ou nourri de cette musique (Davis, Legrand, Solal, Sarde), les réalisateurs entendaient en obtenir un certain résultat (illustration évocatrice, association d’idées, souvenirs, circonstances de l’action, tempo du film…) correspondant au besoin spécifique du récit cinématographique: conjoncture/conjonction historique et esthétique. En ces temps, le jazz pour Claude Sautet –qui fut rédacteur chez Jazz Hot– et ses confrères correspondait à un traitement rythmique particulier de la musique, le swing! Or, de swing, il n’y en eut jamais pendant ce concert. Les musiciens ont joué de la musique européenne; elle ne remplissait pas les critères qui fondent le jazz, à tout le moins celui de ces réalisateurs. En sorte que le projet Jazz/Cinéma n’a jamais été traité. Il est d’ailleurs significatif que la musique choisie pour représenter le cinéma de Louis Malle ait été celle d’Ascenseur pour l’échafaud –de Miles Davis qui a quitté le bebop et le jazz au milieu des années 1960 et non pas celle du Souffle au cœur (1971) avec la musique de Charlie Parker ou de Sidney Bechet, enracinée dans le jazz, le blues et le bebop. On peut légitimement parler d’un «hors sujet» à propos de cette soirée Nouvelle Vague Jazz & Cinéma. La seule présence d’une contrebasse et d’une batterie jouant rythmiquement une partition ou une improvisation n’est pas suffisante pour «être jazz»! Si ces artistes sont, à n’en pas douter, d’excellents instrumentistes, la réalisation n’a pas atteint son but selon une bonne part de l’assistance. On ne peut que regretter qu’ils n’aient pas été plus musiciens et ne se soient interrogés davantage sur la nature des relations de la musique et du cinéma, surtout sur la manière d’aborder le sujet avant de s’y engager. Dans un festival de musique quelle qu’elle soit, le spectacle ne saurait se substituer à la musique elle-même et à son imaginaire.


Le week-end des 21 et 22 août, Parfum de Jazz se déplaça dans le Tricastin sur la place Castellane à Saint-Paul-Trois-Châteaux. Le vendredi, le Magnetic Orchestra, un trio composé de Benoît Thévenot (p), François-Régis Gallix (b) et Nicolas Serret (dm), ouvrit la soirée avec une composition personnelle ambitieuse, «Top Clean», mais bruyante et indigeste. La chanteuse Anne Sila les rejoignit ensuite et entonna un morceau qui se voulait variation sur un song d’Harry Warren et Johnny Burke, «Devil May Care» (1940). Ce fut ensuite «In Blue» (Nirvana) suivi de «I’m Beginning to See the Light» (Duke Ellington, Johnny Hodges, Harry James, Don George, 1944) et «Tends moi les bras» (composition originale) pour terminer par «If You Love Me Really Love Me». Le public, particulièrement bien disposé et indulgent a applaudi. En bis, sur un solo de batterie, la chanteuse fit un scat et le groupe termina avec «In Walked Bud» (Thelonious Monk, 1947 paroles Jon Hendricks, 1988). Sur ce programme hétéroclite, la prestation parut longue et souvent pénible à supporter: de Nirvana à Ellington en passant par Victor Hugo et Edith Piaf en anglais («If You Love Me»)! Passe encore pour Nirvana, mais pourquoi maltraiter Ellington? Pourquoi éradiquer le beau texte français de «L’hymne à l’amour» (Marguerite Monnot, Edith Piaf, 1949), une des grandes chansons populaires françaises? Ses paroles, très peu féministes certes, seraient-elles imprononçables par une jeune femme, fût-elle chanteuse, en 2015? Si la mélodie était insipide, «Demain dès l’aube», un des plus beaux poèmes de la langue française sur le vécu tragique d’un père, a éclairé le set. Ce groupe cultive une originalité gratuite. Etre créatif suppose des moyens musicaux et un savoir classique maîtrisé d’abord. La chanteuse ne sait pas poser sa voix. Elle ne chante pas selon sa tessiture: crier n’est pas monter dans l’aigu. Le scat n’est pas qu’onomatopée! Ce type de chant nécessite une grande maîtrise vocale et harmonique. En sorte que la justesse ne fut pas souvent au rendez-vous –pour savoir faire «the wrong mistakes» comme disait Monk– et la mise en place laisse beaucoup à désirer, ce qui détona auprès de ses collègues lors de la jam improvisée avec Ronald Baker et Michèle Hendricks en fin de soirée.

Ronald Baker Quintet et Michèle Hendricks © Félix W. Sportis


Après l’entracte, la musique reprit ses droits avec le Ronald Baker Quintet et Michèle Hendricks, pour le Celebrating Nat King Cole. Ce fut le troisième temps fort de ce 17e Parfum de Jazz. Si la composition du quintet était peu différente de celle du formidable album5 –avec Ronald Baker (tp, voc), Jean-Jacques Taïb (ts, cl), Alain Mayeras (p, arr), David Salesse (b), Philippe Soirat (dm) remplaçant Mario Gonzi, et Michele Hendricks (voc), gravé en 2013, le programme en était un peu différent. Le répertoire, également emprunté à la famille Hendricks, parfaitement maîtrisé par les artistes, fut donné avec générosité et enthousiasme. Ronald Baker commença le concert avec le premier titre de l’album, «I’m Lost» (Otis René, 1942), chanté en tempo médium soutenu. Il enchaîna avec le tube des années 1960 de King Cole, «L.O.V.E.» (Bert Kaempfert, Milt Gabler, 1961), chanté par Ronald suivi d’un superbe solo de Jean-Jacques Taïb (ts). Ensuite, ils interprétèrent «I Love You for Sentimental Reasons» (William Best, Deek Watson, 1945). Entra alors en scène Michèle Hendricks avec une de ses compositions, «Honk if You Want It». Puis elle entama, comme dans l’album, «Walking My Baby Back Home» (Fred E. Ahlert, Roy Turk, 1930) avant de le reprendre, en duo avec Ronald par un scat échevelé sur la variation/adaptation d’Alain Mayeras et Ronald Baker, «Swingin’ My Baby Back Home»; Jean-Jacques Taïb prit un chorus très Texas tenor sax shouter digne du meilleur Arnett Cobb! Après une introduction à la trompette de Baker, Michèle et Ronald se lancèrent avec complicité dans une scène de ménage écrite par Irving Mills sur la composition de Nat King Cole, «That Ain’t Right» (1941)6, que le public apprécia beaucoup; le ténor en super forme en soulignait habilement les sous-entendus scabreux. Le concert finit sur une composition aussi célèbre que farfelue et surréaliste du père de Michèle, «Everybody's Boppin’» (Jon Hendricks, 1959), enregistrée en 1959 par le fameux trio qu’il avait monté avec Dave Lambert et Annie Ross. Cette version, chantée et scattée par sa fille et Ronald, ne manquait de gueule, bien soutenue en cela par un Jean-Jacques déchaîné et une section rythmique particulièrement à son affaire sur ce type de tempo. Le public debout applaudit à tout rompre. Après un calembour sur les 35 heures qui ne manqua par de déclencher les rires de l’assistance, Ronald en solo reprit un blues habituellement joué par Dizzy mais adapté par lui avant d’être rejoint par tout l’orchestre pour un bis final, sous forme de jam avec Anne Sila et Alain Brunet (flh), sur l’hymne des jazz fans, «It Don't Mean a Thing if You Ain't Got That Swing» (Duke Ellington, Irving Mills, 1932). Les musiciens brillants ont été longuement applaudis. Ainsi se terminait cette formidable et joyeuse prestation dans la nuit avancée d’une superbe soirée d’été non sans qu’Alain Brunet invitât le public venu nombreux (500 personnes), en invitant les présents le lendemain pour la clôture du festival, avec la Nuit New Orleans Swing & Danse placée sous les auspices du Paris Washboard et du Eric Luter Swing Sextet!

Je crois savoir que le lendemain, les spectateurs ne se sont pas ennuyés. C’est fort tard, après de grands moments de musique nouvelle-orléans en compagnie du Vitamine Jazz Band, du Paris Jazz Band et du Sextet d’Eric Luter, qu’ils se sont à regret séparés, se promettant de revenir l’an prochain.
Félix W. Sportis
texte et photos


Notes
1. D’un esprit très différent de celui d’une autre version en trio, d’inspiration petersonnienne également fort belle, celle de Marc Hemmeler (p), Ray Brown (b) et Daniel Humair (dm), enregistrée à Paris le 17 mars 1981 dans l’album au titre éponyme,
Easy Does It (Elabeth 621020).
2. Wynton Marsalis, Newport 19/8/1989 ou Varsovie en 1994; Freddie Hubbard (flh) avec McCoy Tyner; Clifford Brown avec cordes 20 janvier 1955 à New York…
3. Cf. Francis Paudras,
La danse des infidèles, L’Instant, Paris 1986
4. «Avant tout, peut-être parce que la vision musicale des phénomènes du réel, si caractéristique de la perception et de la manière narrative de Zola, a par bien des côtés, influé sur l’élaboration de la méthode de la musique visuelle de notre cinéma muet… Je n’aurai jamais honte, quant à moi, "de boire à la santé” du grand maître de la musique visuelle Emile Zola», S.M. Eisenstein,
La non-indifférente nature, (postface).
5.
Ronald Baker Quintet With String, Feat. China Moses, Michèle Hendricks, Jesse Davis, Celebrating Nat King Cole, Cristal Records 224.
6. Dans l’album le rôle est tenu par China Moses.


© Jazz Hot n° 673, automne 2015


Gaume, Belgique

Gaume Jazz Festival, 7-9 août 2015


Cela fait trente et un ans que Jean-Pierre Bissot et les Jeunesses Musicales du Luxembourg Belge proposent aux amateurs des quatre frontières (Belgique, Luxembourg, Allemagne, France) un week-end largement ouvert aux déclinaisons « des » jazz (Jazz Hot n° 672) et aux nouveaux groupes belges. Bien dans la ligne des JM, le festival est le prolongement de trois stages d’été qui ont réuni 143 musiciens amateurs. La commune de Rossignol – la bien nommée – offre son parc et son centre culturel aux organisateurs qui jouissent, in situ, de quatre scènes, dont, la plus grande : sous chapiteau.  Il faut aussi mentionner : les 14 concerts décentralisés qui se tiennent de 10 à 13 h. autour et alentours : à Florenville, Herbeumont, Virton ; à la Citadelle de Montmédy et dans la magnifique basilique d’Avioth (Lorraine français).



Le vendredi, certains aimèrent Tali Toké, un ensemble qui cherche son originalité par des alliages instrumentaux peu usités (vln, sax-basse) et des références à tout va: balkaniques, gipsy, klezmer, voire classique ou funky.
En revanche, avec la carte blanche laissée à Emmanuel Baily (g), nous avons été séduits. Il fallait oser assembler la clarinette de Jean-François Foliez et le cornet à bouquin de Lambert Colson. De même, la guitare du leader entremêlée à l’oud de Khaled Aljaraman, contribue à donner des mariages de tonalités et de couleurs du meilleur effet. Les structures et les arrangements sont recherchés, comme avec «Night Stork», la réécriture d’ «Autumn Leaves», la reprise de «The Eraser» ou cette carte postale des Grands Lacs du Nord-Kivu («Goma») ponctuée par le drumming intelligent de Xavier Rogé (ex-Amin Maalouf Group). Les cartes postales musicales sont diverses et riches. Avec «Letter From Home» (une composition de Pat Metheny), joué en solo, Emmanuel Baily nous a convaincus qu’il occupe désormais une place particulière dans la hiérarchie des gratteurs belges. Nous l’avons retrouvé le lendemain au sein de Kind of Pink, la formation de Philippe Laloy (fl, ts) avec Stephan Pougin en invité (perc). Emmanuel Baily fut, sans doute, la révélation du festival!
Stacey Kent (voc), son mari et ses accompagnateurs en clôture de la première journée nous laissèrent, eux, un souvenir bien plus édulcoré. Serions-nous insensibles aux caresses de ses chansons?… Je n’ai rien écrit qui puisse vous le faire croire!

Julien Pirlot et Sam Gerstmans © Pierre Hembise


Il fait toujours bleu au-dessus du grand parc pour la deuxième journée qui débute à 15h avec LG Jazz Collective. Le  collectif de Guillaume Vierset (g) n’en finit pas de jouer et de se décomplexer depuis sa consécration de meilleur album belge de l’année. Lascifs au soleil, nous avons sauté leur concert, attendant une prochaine occasion (elles sont nombreuses) pour découvrir le nouveau venu dans le groupe: Rob Banken (as).
Zappés également, le Jetsky Trio, Taama et l’orchestre de Franck Tortiller. Après nous être divertis avec l’Albert Blues Band, la voix has been de leur chanteur et la qualité de leur bassiste (François Lamand, eb), nous nous sommes attardés au témoignage poignant délivré par Sam Gerstmans (b, perc) et Julien Pirlot (as, voc, slam, perc). Julien est un jeune trisomique qui a trouvé au CREAM (Liège) une manière d’extérioriser son art et de le partager. Il joue du sax-alto et récite des poèmes (slams) accompagnés de Sam, un contrebassiste «normal». Non dénué d’humour, le duo partage la musique et les percussions. Leurs différences chamboulent nos lieux communs («Séduction , «Les Yeux Noirs», « a 9e» de Beethoven). Répondant à notre émotion, Sam Gerstmans nous confia à l’issue du concert: «Ce n’est pas moi qui apporte quelque chose à Julien, c’est plutôt lui qui m’a fait voir la vie différemment! Quelle belle leçon de philosophie!

Traditionnellement un double concert est organisé dans le chœur de la petite église du village. Ce samedi, la messe était dite par Forkolor, un quartet de saxophonistes germano-batave avec deux altos (ou 2 + 1 soprano), un ténor et un très bon baryton féminin: Katharina Thomsen. Outre le peu d’intérêt jazzique du groupe, le lieu est totalement inadapté; le volume de la nef génère échos et résonnances.


Oliver’s Cinema: Eric Vloeimans, Tuur Florizoone, Jörg Brinkmann © Pierre Hembise


Le lendemain, à contrario,  « Oliver’s Cinema » y trouva la dimension céleste qui sied («Balsam»). Ce trio acoustique, qui tourne régulièrement ailleurs (Etats-Unis) se produisait pour la seconde fois en Belgique. Pour ce projet, l’excellent trompettiste hollandais Eric Vloeimans a rencontré le sémillant Tuur Florizoone (acc). Avec Jörg Brinkmann, au violoncelle, ils ont mis quelques musiques de films à leur répertoire («Romeo & Juliet» de Nino Rota), y joignant par la suite de plus en plus de compositions personnelles. La trompette remplit l’espace de sa clarté, l’accordéon ponctue, swingue, accompagne, dialogue. Jörg Brinkmann (cello) n’est pas en reste d’expressivité à l’archet ou au doigt. Par vagues glissées, en accord ou pizzicato il soude les solistes et prend part au discours. On perçoit le souffle du trompettiste avant qu’il s’ouvre dans l’embouchure. Le prêche enveloppe le corps et transporte l’âme au Paradis. Ça balance et ça chaloupe léger («Fun In the Sun», «Tonto»). Ce n’est peut-être pas vraiment du jazz, mais, bon sang qu’est-ce que c’est beau!  («Act 2», www.ericvloeimans.com).

Comme dans l’église, dans la trop petite salle du centre culturel (250 places), les groupes se produisent en deux sets, ce qui permet de doubler l’audience. Nous avions choisi d’écouter Orioxy le samedi et Donkey Monkey le dimanche. Le premier ensemble marie douceurs et surprises rythmées; l’israélienne Yael Miller chante juste, divinement, en hébreu, en anglais ou en français, avec beaucoup de profondeur; les cordes de la harpe électronique de Julie Campiche (Suisse) sont pincées, grattées, percutées, amplifiées et modulées de manière surprenante et belle; avec  Manu Hagmann (b) et Roland Merline (dm, perc) constituant la rythmique, la séduction est totale. 
Donkey Monkey réunit la Française Eve Risser (p) et la Japonaise Yuko Oshima (dm) pour une musique improbable où l’on discerne, classique, free jazz et musique contemporaine. Le piano est préparé et joué le plus souvent dedans plutôt que sur le clavier. Les deux filles ont de l’humour; elles chantent, crient, jouent et interpellent un public qui ne sait pas où se situe la musique dans ce show organisé qui frise le burlesque («Can’t Get My Motor to Start» de Carla Bley).
A celles-là nous avons préféré Mââk, écouté à l’aube (11h) dans la cour de la Mairie de Florenville. Laurent Blondiau (tp, flh), Michel Massot (tuba), João Lobo (dm), Jeroen  Van Herzeele (ts, ss) et Guillaume Orti (as) viennent du jazz et s’y accrochent sans négliger quelques fanfaronnades (jeu doublé, tp et flh de Blondiau). Les rythmes souvent complexes, varient au cours des morceaux. Sur des bases solides délivrées par Michel Massot et João Lobo, les solistes improvisent audacieusement, mêlent leurs voix, questionnent, répondent, partent en crescendo et en ballade dans les gradins de l’amphithéâtre (Massot et Blondiau). Répétitions puis altérations, sinuosités, basse continuée, césures rythmiques peu usitées; l’organisation, originale, est  séduisante; la liberté bien contrôlée accroche et convainc («Lolo Codjo»).

Sous le chapiteau, le samedi, nous attendions beaucoup de la carte blanche offerte à Lionel Beuvens (dm). Trop sans doute! J’avoue ne pas avoir tenu la distance. Rebuté par les aventures aigues d’Emilie Lesbros (voc), fatigué sans doute par l’abondance des écoutes (douze propositions de 14h45 jusqu’after midnight), je ne suis pas entré dans la rencontre, préférant celle de la couette en attendant le lendemain.
Et le lendemain, les rencontres étaient encore au programme (c’est une constante au Gaume). Rencontre de deux trios de chanteuses: celui d’Anu Junnonen et celui de Sarah Klénès («Oak Tree»). La seconde fut l’élève de la première mais la seconde n’est pas tout à fait sur la même voie (voix) que la première!
Le trio d’Anu Junnonen (voc, kb, fl) compte Alain Deval (dm) et Gil Mortio (eb, perc); l’orientation est rock-pop, jazzy quant au timbre d’Anu: il est proche de Sarah Vaughan, voire de Nina Simone. Elle swing et groove franchement. Oak Tree ne manque pas d’intérêt par la répartition instrumentale qui fait appel à Thibault Dille (acc) et Annemie Osborne (cello, voc). Le timbre de Sarah  est bien plus clair; son chant, plus fin, plus aventureux, moins rugueux; il titille le suraigu; sa manière de scater est personnelle, non conventionnelle. Jean-Pierre Bissot avait proposé un concert alterné des trios. Les chanteuses ont voulu s’associer sur scène, passant d’un groupe à l’autre en évitant le choc des contrastes par des transitions très bien amenées. Cœurs croisés? C’est assez bien réussi!
J’ai fait l’impasse sur le Nuevo Tango Ensemble. J’ai eu tort, dixit mon complice-photographe! Je n’ai pas plus écouté la carte blanche à Adrien Lambinet, les retards étant beaucoup trop importants dans le programme du dimanche!

Dans le pré, sur le petit podium, se produisait, dimanche le seul groupe authentiquement jazz dirigé par le batteur luxembourgeois Jeff Herr. Maxime Bender est au sax, Laurent Payfert à la contrebasse. « Funky Monkey », « And So It Is »… La musique pourrait sans doute être mieux mise en place, plus rigoureuse. Néanmoins, il y a les surprises qu’on est en droit d’attendre d’un groupe de jazz, comme dans les solos créatifs et bien assurés du saxophoniste.
En début de soirée, sur le même podium, un feu d’artifice avait réuni les excellents Robin Verheyen (ts,ss), Nic Thys (b, eb) et Antoine Pierre (dm) pour accompagner l’ex-chanteur de dEUS: Tom Barman. Taxi Wars – c’est le nom du groupe – mêle avec brillance le jazz inventif aux poésies du chanteur. Tom Barman slame d’une voix éraillée, proche d’Arno; ses textes sont bien rimés et bien rythmés… Et il swingue, ne vous en déplaise ! Nicolas Thys et Antoine Pierre assurent une base solide ; Robin Verheyen est le leader, le créateur,un soliste flamboyant. L’association de ce professionnel du rock avec un trio jazz est une très belle réussite.   

N’allez pas en Gaume pour écouter du hard bop, il y en a très rarement. Laissez vos œillères à la ville et partez aux champs (chants) sans à apriorismes. Et lorsqu’il faut choisir, on est parfois plus sensible au bon accueil ! Isn’t it?
Jean-Marie Hacquier
Photos Pierre Hembise
  
© Jazz Hot n° 673, automne 2015


Bobby Watson © Daniel Chauvet


Ospedaletti, Italie


Jazz Sotto Le stelle, 6-9 août 2015


12e édition du festival Jazz sous les étoiles, sous-titré «for sax», cette année, programmé à deux pas de San Remo par Umberto Germinale, photographe éminent (notamment de Jazz Hot). Pour raison de restrictions budgétaires (en Italie, aussi...), les concerts gratuits de l'après-midi ne sont malheureusement plus qu'un souvenir, et un seul groupe est programmé chaque soir. Mais, malgré un prix d'entrée modique, l'exigence de qualité est maintenue. C'est donc une occasion inespérée d'écouter, à quelques minutes de la frontière, des musiciens italiens peu programmés en France, et de retrouver quelques «vétérans» américains absents de nos grands festivals (Harold Danko et Bobby Watson, en l'occurence).
 
06/08 La formation de Gigi Di Gregorio (ts), Mauro Battisti (b), Luigi Bonafede (dm) invitant Emanuelle Cisi (ts) et Harold Danko (p), propose un répertoire hardbop mêlant standards et compositions personnelles. «Tidal Brezza»,
«Waiting Time», «Stars Case», «McCoy Passion», «Walter», «Take the Coltrane», «When She Smiles», «Another Smile», entre autres. Arrangements originaux, improvisations lumineuses, swing énergique, et interventions magistrales du pianiste. Superbe concert.

08/08 Bobby Watson (as), Andrea Pozza, (p), Curtis Lundy (b), Eric Kennedy (dm).
Le répertoire est sans surprise, c'est du bop pur sucre:«Appointment», «Limoncello», «In Case You Missed It», «Sweet Dreams», «Schome», «Earth», «Soul Eyes», «Moanin'». Bobby Watson n'a plus tout à fait sa silhouette de jeune homme, mais dès qu'il embouche son instrument, la magie opère. L'ancien directeur musical des Jazz Messengers a toujours ce son tranchant et ce sens de l'harmonie qui firent merveille aux côtés de Valéri Ponomarev chez Art Blakey. Curtis Lundy accompagne et improvise de façon très originale, comme s'il était au violoncelle, et Eric Kennedy est une merveille de discrétion et d'efficacité. Quant au jeune pianiste italien Andrea Pozza, objet de toutes les sollicitudes de Bobby Watson et de ses deux compatriotes, il ne tardera pas à faire parler de lui. Mise en place rigoureuse, sens harmonique parfait et chorus magnifiques d'invention... (il se dit que bien des Américains en tournée en Italie font désormais appel à lui, en priorité, on les comprend).

09/08 Mattia Cigalini (as), l'autre nouveau petit prodige du jazz italien, rejoint la formation transfrontalière déjà entendue ici (sur la musique de Michel Petrucciani, l'an dernier), constituée d'Alessandro Collina (p), Marc Peillon (b) et de Rodolfo Cervetto (dm). Le projet ne manque pas d'ambition. Reprendre le répertoire de Thelonius Monk est un pari risqué, tant ses thèmes sont connus de tous les amateurs de jazz dans leurs versions originales, et les réussites sont peu nombreuses. Bingo! Car, Mattia Cigalini (25 ans à peine) tentant l'aventure avec la fougue de la jeunesse, et le solide soutien de la section rythmique, réussit à s'approprier le musique de Monk sans la dénaturer, malgré un traitement funky inattendu. «Shuffle Boil», «Blue Monk», «Little Rootie Tooty», «Round Midnight», «Bye-Ya», «San Francisco Holiday», «Ugly Beauty», «Ask Me Now», «Bemsha Swing». Magistral!

Daniel Chauvet
texte et photos


© Jazz Hot n° 673, automne 2015

Langourla, Côtes-d'Armor

Jazz in Langourla, Côtes-d'Armor, 6-9 août 2015


Pour souffler les vingt bougies du festival Jazz in Langourla, Marie-Hélène Buron, sa directrice artistique, a concocté un programme riche et toujours aussi éclectique avec pour point de ralliement le Théâtre de Verdure, ancienne carrière réaménagée en salle de concert en plein air. Bien que les festivités aient été lancées le jeudi 6 août avec un concert des guitaristes Daniel Givone et Rémy Hervo, puis un autre de Pierrick Pédron (as) et Philippe Léogé (p), auxquels nous n’avons pu assisté mais entendu de beaux échos, le festival débutait pour nous le vendredi 7 août.



Dans le cadre d’une soirée hommage à Nat King Cole, c’est la lauréate du Prix Tremplin Jazz in Langourla 2014 qui a inauguré la soirée: la vocaliste Amel Amar et son quartet, Jean-Baptiste Huet (g), Bernard Laval (b) et Mickael Jamier (dm). Dans un set composé de standards de jazz, Amar déploie son talent. Elle est chaleureuse, à l’aise avec le public et bien accompagnée. Son tandem avec Jean-Baptiste Huet est très solide et l’ensemble plaisant.

Dans cette édition 2015, Marie-Hélène Buron a eu l’excellente idée de faire précéder le premier concert de chaque soirée au Théâtre de Verdure par une performance, d’une quinzaine de minutes, des bénévoles pratiquant un instrument de musique. On a entendu le collectif Ty Zef, le vendredi; Arnaud Leclerc (g), Paddy (ss) et Manue (b), le samedi; Sophie Druais (b) and friends, le dimanche). La mise en valeur des bénévoles par les festivals est suffisamment rare pour souligner la place essentielle qu’ils occupent et qu’un festival, s’il est un espace de fête et de découvertes pour le public, tient avant tout du lien social et affectif.

Le premier à chanter Nat King Cole est le Britannique Hugh Coltman. Après le blues et la pop, il s’intéresse désormais au jazz et emprunte le smoking du crooner pour interpréter ce répertoire, qu’il a enregistré dans son nouvel album, Shadows. Sur scène, il assure le show, entouré de Thomas Naim (g), Gaël Rakotondrabe (p), Christophe Mink (b) et Raphael Chassain (dm), jouant peu de titres de Nat King Cole, hormis «Nature Boy», «Mona Lisa», «Smile». Très rodé sur scène, les arrangements travaillés, le set, qui manque un peu de profondeur, est très divertissant.

Le trompettiste américain Ronald Baker lui succède avec son quintet, Jean-Jacques Taïb (ts), Alain Mayeras (p), David Salesse (b) et Philippe Soirat (dm). Il interprète des titres qu’il a enregistrés sur Celebrating Nat King Cole («L-O-V-E», «Come Along With Me») ou encore «Sentimental Reasons». Le duo Baker-Taïb, l’un au son chaud, l’autre très nerveux, est très complémentaire et fonctionne parfaitement. Au milieu du set, l’arrivée de la vocaliste Michele Hendricks change la tonalité du concert et rompt la langueur qui s’était installée par sa présence, sa vivacité, l’intelligence de son scat («Walkin' My Baby Back Home», «That Ain't Right»).

Le samedi 8 août, La Vuelta nous emmène au pays du flamenco et du répertoire traditionnel espagnol. Avec Steven Fougères (g) et Jean-Baptiste André (b), Nathalie Herczog interprète des chansons bouleversantes, présentant avec élégance chaque titre. Pas très jazz mais une belle découverte.

Antiloops ouvre la soirée. Dénué de tout jazz, dans l’état d’esprit, le groupe se rapproche plutôt d’un acid jazz ou funk limité en vocabulaire. La leader Ludivine Issambourg, entourée de Nicolas Dérand (claviers), Timothée Robert (b), Maxime Zampieri (dm), Mr Gib (scratch), matraque sa flûte sans la moindre nuance dans un set vite laborieux, mais qui suscite toutefois l’enthousiasme du public.

Rien à voir avec l’étourdissant Hadouk Quartet qui, dès les premières notes, nous embarque dans son imaginaire musical foisonnant («Lila et Lampion», «Chappak», «Bora Bollo», «La danse des lutins»). En 2013, Hadouk Trio s’est transformé en quartet avec l’arrivée de Eric Löhrer et Jean-Luc Di Fraya, qui remplace Steve Shehan à la batterie. Le set d’Hadouk est vertigineux: Didier Malherbe, qui joue de toutes les flûtes, de son fameux doudouk, de la flûte chinoise hulusi, du soprano, est envoûtant. L’ésotérique Loy Ehrlich a arrêté les claviers pour ne plus jouer que du gumbass. Eric Löhrer apporte un son électrique avec sa guitare, au lapsteel, et creuse une dimensions nouvelle dans les compositions de l’ancien trio et du nouveau quartet, raffinant toujours plus les nuances, renforcées par le jeu magnétique de Jean-Luc Di Fraya aux percussions, dont la voix est une incantation personnelle à l’imaginaire.

Dimanche, une dernière belle soirée à Langourla avec les Sassy Swingers, qui puisent leur inspiration dans le New Orleans d’avant-guerre. Aux côtés de Sandrine Arnaud (voc), pleine d’énergie, Mathieu Lagraula (banjo), Jérôme Bossard (washboard), Franck Bougier (hélicon) assurent un set joyeux et très vivant.

Boulou et Elios Ferré © Mathieu Perez


Puis place à Boulou et Elios Ferré. Les deux frères, par leur grâce, leur excellence, leur poésie, leur créativité, leur élégance nous captivent dans un set fabuleux. Boulou et Elios sont deux géants de la guitare qui nous font traverser l’histoire de la musique. Boulou au jeu complexe nous emmène du côté de chez Messiaen, passant du bebop à Bach en un souffle, quand Elios rayonne par un phrasé précis et enlevé. La parole circule. C’est majestueux. L’utilisation des citations (Tristano, Tadd Dameron, Michel Legrand) infuse un feeling jazz qui déploie et joue avec ses multiples racines. Le set se conclue par «La Javanaise», chantée par Boulou. Un moment poétique comme on en vit peu.

Ricky Ford et Ze Big Band © Mathieu Perez


Ze Big Band et Ricky Ford mettent un point final à cette édition anniversaire. Le big band interprète des extraits de deux suites composées par le saxophoniste: Sketches of Brittany et Sketches of Puisaye, fruit de l’exploration de Ford de l’histoire des territoires, la Bretagne et la Bourgogne. Malgré ses tentatives, Ford, avec un épais accent américain et armé d’un solide sens de l’humour, parvient difficilement à faire comprendre sa démarche auprès d’un public un peu dérouté. Situation d’autant plus humoristique qu’il place le set sous l’égide de l’anniversaire du mouvement Dada. Ze Big Band n’a rien d’un big band traditionnel et doit sa personnalité à la direction à la fois solide et impulsive du saxophoniste, accentuant les dissonances. Ford donne toute sa place à ses musiciens dans de longs solos (comme Brian Ruellan à la trompette, Maxence Ravelomanantsoa au ténor), toujours complice du solide Fred Burgazzi, son alter ego, au trombone. Au milieu du set, Ford invite le percussionniste cubain Bernardino Danger Escalante, dit Nino, à se joindre au groupe. Si sa présence chambarde un peu les arrangements, le saxophoniste ne perd rien de son naturel, jamais aussi l’aise que dans l’art d’improviser. Une soirée pleine de surprises.

Un mot sur un autre lieu qui compte beaucoup durant le festival de Langourla: le bar Le Narguilé. Depuis quelques années, son patron Patrick Pegue programme en parallèle des concerts en off l’après-midi et en début de soirée, organise un concert pour les stagiaires des ateliers musique et s’est associé à la programmation in en accueillant les candidats au Prix Tremplin Jazz (remporté cette année par François Collet Trio). Cette année, les jam sessions du soir ont connu un franc succès, en particulier le vendredi et le samedi. Les têtes d’affiche du festival, Ronald Baker, Jean-Jacques Taïb, Michele Hendricks, Hugh Coltman, Eric Löhrer, des membres de Ze Big Band, sont venues jouer le bœuf avec les autres musiciens, amis, bénévoles, Paddy et Manue, Sophie Druais et d’autres. Au milieu de cette joyeuse équipée musicale, un musicien étincelant a donné toute la mesure d’un jazz exigeant et authentique: Daniel Givone. Il est avec Hadouk Quartet, Ricky Ford et les frères Ferre l’autre héros de ce festival. Son jeu subtil, intense, sa modestie, son esprit de camaraderie, sa présence durant tout le festival, font de ce musicien habité par la musique un géant.

Après l’édition 2014, marquée par le retour de Dany Doriz après dix ans d’absence, 2015 nous offre bien des surprises et des joies pour fêter les vingt ans de Jazz in Langourla. Mais rien n’est acquis: l’existence du festival reste contestée par le petit monde agricole local, peu porté sur le jazz et hostile à un festival de jazz. Trois, quatre jours pour fêter le jazz, c’est une année de lutte. Qu’on se le dise.

Mathieu Perez
texte et photos

© Jazz Hot n° 673, automne 2015


Pertuis, Vaucluse

Festival de Big Band de Pertuis, 3 au 8 août 2015

Dans l’Enclos de la Charité, aujourd’hui Lycée Georges Brassens, distribué entre deux cours très IIIe République où trône la devise nationale, se déroulait la 17e édition de ce festival hors norme puisque le cœur de la programmation est constitué de grandes formations de jazz. Pari au départ un peu fou sur le plan du budget, de la logistique et de la programmation, il a tenu au soutien des acteurs locaux dont la municipalité, au public, à la passion et à l’imagination de Léandre Grau – et de son équipe – lui-même directeur du festival et du Big Band de Pertuis, de donner corps à cette entreprise.
Ils ont réussi au-delà de toute espérance. Nous vous en rendons compte depuis sa naissance, et encore une fois cette année, la réussite a été au rendez-vous, tant sur le plan de la programmation, que sur celui de la fréquentation, avec un public toujours présent (le plein pour les trois soirées gratuites aussi bien que des trois payantes), et une adhésion populaire au volet artistique, sans aucune prétention ni mondanité, avec cette curiosité simple et, d’année en année, plus savante, qui marque plus encore la véritable réussite de ce festival. Enfin, en liant la transmission du jazz, par l’enseignement et la scène, au festival, Léandre Grau et son équipe ont créé sur place les conditions pour que de jeunes talents apparaissent au contact de ces grandes machines bien huilées que sont les big bands, peuplés de musiciens d’expérience, et que le public soit concerné, localement et familialement, par le festival. Une démarche exemplaire et la météo était cette année, comme souvent ici, à l’unisson.
Le parrain facétieux du festival, le grand Gérard Badini, ne tarit pas d’éloges sincères, ne manque aucune édition, et les musiciens invités ont appris à connaître et respecter ce travail d’une grande honnêteté (c’est principalement du jazz et des big bands, et la soirée salsa du jeudi est indiquée comme telle), dont les résultats sont souvent magiques pour la relation entre jazz et public. Enfin, la technique, scène, son et lumières, est au diapason, et les conditions d’écoute comme de spectacle sont excellentes.


En dehors d’une master-class qui expose les fruits de son travail sur les terrasses de Pertuis vers 18h, le déroulé des soirées alterne une première partie dans la première cour (19h30), avec une petite ou moyenne formation et une seconde partie dans la cour de la grande scène des big bands (21h30).

La première partie du premier soir fut particulièrement épicée cette année avec Tartôprunes, la formation locale, émanation partielle du conservatoire et du big band de Pertuis qui a inauguré de manière festive entre fanfare new-orleans, parodie, funk et jazz cette belle semaine de jazz. Arnaud Farcy (as), Romain Morello (tb), Ezequiel Celada (ts) ont été brillants dans cet ensemble costumé et très ludique, d’un bon niveau musical. Un dessert en introduction, goûté du public qui en a redemandé.

Big Band de Pertuis/Dir. Léandre Grau et Alice Martinez © Ellen Bertet
Suivait le Big Band de Pertuis dirigé par Léandre Grau, introduit avec le sourire de Gérard Badini, pour un répertoire très enlevé faisant appel aux mânes de Count Basie et de ses arrangeurs pour l’esthétique, dont Sam Nestico et Quincy Jones, mais aussi du regretté Yvan Jullien disparu en 2015 («Blues in the Night»), voire à «Daahoud» marqué par Clifford Brown et Max Roach, ou «Softly as in a Morning Sunrise», Chick Corea et son «Crystal Silence»,  et bien sûr les standards «Come Rain or Come Shine», «A Tisket A Tasket» immortalisé par Ella Fitzgerald, etc., un répertoire brillamment restitué qui a conquis le public et qui a été mis en valeur par de remarquables solistes, les «anciens» Lionel Aymes (tp) ou Yves Ravoux (p) ou les «modernes» comme Christophe Allemand (ts), Romain Morello (tb) et une remarquable chanteuse, Alice Martinez, qui a donné parmi les meilleurs moments de la soirée, possédant le drive, la présence et l’expression nécessaires à l’authenticité de cette musique.

Le lendemain, Martine Kamoun (voc) en quintet a proposé sa relecture de beaux standards («Along Came Betty»,  «You Go to My Head») voire de belles compositions d’Hank Mobley ou Freddie Hubbard («Up-Jumped Spring»), agrémenté de quelques originaux (paroles) et ponctué par un «That’s All», etc. Brillamment secondée par un Gérard Murphy (as) toujours aussi lyrique, un trésor bien caché en Provence, et un excellent Sébastien Germain (p, «That’s All»), Alain Couffignal (dm) très à l’écoute de la musique, la chanteuse a offert un très bon moment de jazz. Elle n’est pas virtuose mais possède la connaissance intime de ce type de jazz.

La seconde partie de soirée nous a proposé une autre grande formation régionale, le Garden Swing Big Band de Gardanne, dirigé par Gérard Moretti, qui témoigne que le big band de jazz fut, dans la tradition américaine, le support à la grande variété américaine de qualité, comme Frank Sinatra, Bing Crosby… une cohorte de belles voix jazzy nous le rappellent, mais aussi latines, soul et rhythm and blues. Une chanteuse et deux chanteurs, offraient d’ailleurs l’illustration de ces répertoires avec des voix appartenant plus à ces registres de la grande variété jazzy (Katy Grassi et Fred Mendelson) ou blues-soul-rhythm & blues (Jean Gomez). Les ensembles possèdent un vrai punch, une brillance, ce qui étaient la marque de ces grands big bands. Marcel Baux (tb) a pris pas mal de bons chorus. De «Love for Sale» à «Mack the Knife» en passant par Charles Trenet et «La Mer», les Beatles, version crooner, le rhythm and blues ou  Freddie Mercury, le public a apprécié le voyage.

Le 5 août, retour aux sources avec les Tontons Zwingueurs pour un relecture de la thématique néo-orléanaise, sans prétention, avec un petit sourire même comme celui du banjoïste et chanteur Jack Berbiguier interprétant «Menilmontant» à la néo-orléanaise. Pas de surprise dans le répertoire avec «On the Sunny Side of the Street», «Careless Love», «Do You Know What It Means…», «It Don’t Mean a Thing», «Petite Fleur», «I Found a New Baby», etc., mais le jazz est une musique de mémoire, et contrairement à ce que certains pensent, on vient parfois y trouver ses racines, même pour le public. Et ce répertoire appartient aux racines du public de jazz en France.

Django Revisited, Romain Thivolle et Lois Courdeuil © Marcel Morello by courtesy of Festival de Big Band de Pertuis

Pour la découverte, il suffisait de passer d’une cour à l’autre, ce soir-là, pour écouter l’orchestre de Romain Thivolle (arr, dir) et Loïs Cœurdeuil (g) «Django Revisited», dédié comme son nom l’indique à la musique de Django Reinhardt, relue par ces deux jeunes musiciens.
La découverte du festival méritait le détour, car il n’y a aucune faiblesse ou servilité dans cette relecture. Les arrangements combinent avec intelligence un répertoire bien choisi («Féérie», «When Day Is Done», «Tears», «Troublant Boléro», «Nuages» (joué sans guitare) avec un chorus de trombone de Romain Morello, «Mélodie au crépuscule», «Minor Swing», «Belleville», etc.) avec de belles introductions, originales, des assemblages sonores inédits et pourtant dans l’ensemble une belle fidélité à l’original, car ces mêmes arrangements n’hésitent pas à évoquer parfois les sources et le son d'époque. Simplement, bravo! Il n’y avait rien de facile dans ce projet, et quand de plus, un jeune musicien, un guitariste, propose, avec une réelle virtuosité pas du tout ostentatoire ni démonstrative, le complément de musicalité sur l’instrument-même (à peine décalé, une demi-caisse) du divin Manouche, il y a de quoi perdre le contrôle de son enthousiasme, ce que fit avec sensibilité un public très attentif et connaisseur qui comprit que cette soirée serait la plus originale du festival. L’orchestre, jeune dans l’ensemble, a fait preuve de maestria dans une exécution parfois complexe, et bien entendu le soliste Lois Cœurdeuil s’est taillé, sans excès, la part de Django, qui reste objectivement grande pour ce programme. L’orchestre a eu du mal à se séparer du public. La musique de Django reste populaire au meilleur sens du terme, et méritait cette relecture; on espère que le projet n’est pas éphémère. Ce qui immortalise les big bands, c'est aussi la durée de vie d 'un orchestre et d'un répertoire.

Le jeudi était le jour de la salsa, une soirée très prisée à Pertuis, et celle de la pizza marseillaise pour votre serviteur, la meilleure du monde avec celle de Naples.

Retour le vendredi à Pertuis, pour une entrée en matière très arrangée par un orfèvre en la matière, Stan Laferrière et ses Dirty Airman. Ce soir-là, Stan proposa un retour aux sources très pédagogique et toujours brillamment orchestré, depuis Scott Joplin et («The Entertainer», «Maple Leaf Rag», mais aussi King Oliver et Louis Armstrong («Tiger Rag», «St. James Infirmary»), Jelly Roll Morton («Wolverine Blues»), Sidney Bechet («Muskrat Ramble»), Duke Ellington («The Mooche»), enfin un programme néo-orléanais en diable («Royal Garden Blues») et un clin d’œil à Louis en rappel («What a Wonderful World»). Notons en invités, l’excellente Deborah Tropez au washboard («Washboard Wiggles»), et le magnifique Nicolas Montier venu en copain nous gratifier sur son ténor de beaux chorus dans la veine de Coleman Hawkins.

Cotton Club Legend: Saint Louis Big Band & Funky Swing Dancers © Marcel Morello by courtesy of Festival de Big Band de Pertuis

Sur la grande scène, un peu plus tard, on retrouva le ténor et ses somptueux chorus («Some of these Days», etc.), au sein du Saint Louis Big Band, dans un spectacle intitulé «Cotton Club Legend», une sorte de revue musicale dans la tradition, présentée par Gérard Gervois (tu), où Nicolas Montier (ts, cl) fit l’offrande de son énorme talent, où le savant Jean-François Bonnel, s’autorisa trop rarement un chorus suave dans la veine des pères fondateurs (Hodges-Smith-Carter) et où Thierry Ollé (p) fit preuve de sa virtuosité. Laurence Jay illustra la chanteuse de jazz de l’époque avec un bon jeu de scène.
La musique fait appel aux arrangements de Fletcher Henderson, Duke Ellington, mais ne dédaigne pas quelques écarts comme un «West End Blues» de haute volée de Nicolas Gardel, avec la reprise de la fameuse introduction de Louis Armstrong, ou un «As Time Goes By» bien senti par Laurence Jay et Thierry Ollé. Les Funky Swing Dancers, quatre excellents danseurs avec des chorégraphies bien réglées, sobres et en tenues recherchées (Claude Gomis, Anna Rio, Maka TheMonkey, Alexandra Karsenty, chorégrahie en solo curieusement de dos sur «The Mooche») et un claquettiste (Jeremy Champagne, brillant, sauf pour le costume pas dans l'esprit d'une revue) ont enrichi la soirée, le public s’invitant même devant la scène pour un rappel dansé par tous, public et artistes mêlés. Le festival était à son moment de communion le plus hot!

La dernière soirée nous proposa en préambule à 19h30 un all stars des héritiers de Claude Bolling jouant sa musique dans toutes ses dimensions, jazziques et cinématogrphiques, avec Patrick Artero, Claude Tissendier, Philippe Milanta, Pierre Maingourd, Vincent Cordelette. La perfection, la cohésion et un brin de fantaisie (Milanta excellent) ont fait de ce concert un grand moment autour des compositions de Claude Bolling («Here Comes the Blues», «Borsalino», «Just for Fun», «Feed the Cats», «Jazzomania», «Duke on My Mind», «Take a Break», «Valentin», «For Jammers Only»…). Claude Tissendier évoqua avec sa naturelle modestie et son talent savant le grand Benny Carter, et Vincent Cordelette confirme son excellence. Ces musiciens, le haut du pavé du jazz en France, sont aussi des modestes malgré de grandes carrières. Ils sont jazz. La perfection de leur art mérite toute notre admiration,

Le dernier concert de cette édition permit de découvrir un excellent big band, l’Orchestre National de Jazz du Luxembourg dirigé par Gast Waltzing, directeur plein d’humour (autodérision parfois sur le Luxembourg, d’où peut-être le titre ONJL) et de dynamisme, un excellent professionnel de la musique, arrangeur, qui a côtoyé beaucoup de grands artistes, de toutes les univers de la musique, et continue une belle carrière d’écriture. En venant dans ce festival si bien défini, avec cette formation consacrée au jazz, il a savamment respecté le public, proposant un programme de «classiques» (Sam Nestico, Quincy Jones…) mais en l’invitant à découvrir par ailleurs un travail de création de cet orchestre qui ne manque pas de qualité pour les compositions (comme pour les arrangements et l’exécution) où David Askani se tailla la part du lion des chorus de saxophone, avec le guitariste David Laborier, futur leader de l’ONJL et bon compositeur, et un jeune violoniste prometteur, Jean-Jacques Mailliet. Gast Waltzing en leader très remuant de l’orchestre proposa au pays de Prévert et Kosma «Les Feuilles mortes» mais aussi Horace Silver et quelques originaux vinrent parachever une bonne prestation où s’illustra en particulier un très bon Niels Engel (dm), qui souleva la foule pour le rappel avec un somptueux chorus de batterie dans la grande tradition des drummers de big band, les Chick Webb, Louie Bellson, Gene Krupa, etc. Et Niels Engel le fit avec le sourire, comme dans la tradition! Le public en redemanda comme il l’a fait tout au long de ce 17e Festival, pour manifester son adhésion.

C’était la belle conclusion d’une très bonne édition du Festival de Big Band de Pertuis, et l’adjointe à la Culture travaille d’ores et déjà sur la prochaine édition avec Léandre Grau et son équipe, donnant le sentiment qu’au-delà de la Durance, à Pertuis, tout est simple et naturel, humain en un mot: le contact avec les musiciens, l'accueil des journalistes et des photographes, l’organisation, avec ce sentiment que le temps s’est d’une manière arrêté sur l’époque où le jazz brillait en France de son enthousiasme et de ses amateurs-savants. Un rayon de soleil dans l’univers assombri des festivals, si «professionnels» mais de moins en moins jazz, par l'esprit et le contenu.

Yves Sportis
Photos Ellen Bertet et Marcel Morello,
by courtesy of Festival de Big Band de Pertuis


Le détail des formations

3/8 Tartôprunes
Valentin Halin (tp), Romain Morello (tb, arr), Arnaud Farcy (as), Ezequiel Celada (ts), Valentine Maumy (voc), Caroline Such (clav), Clément Serre (g), Philippe  Ruffin (g), Alexandre Chagvardieff (b), Maxime Briard (dm)
3/8 Big Band de Pertuis
tp: Yves Douste, Lionel Aymes, Nicolas Sanchez, Roger Arnaldi, Valentin Halin
tb: Yves Martin, Loni Martin, Romain Morello, Jean-Pierre Ingoglia (+fh), Bernard Jaubert (btb)
sax: Christophe Allemand (ts, fl), Arnaud Farcy (as), Yvan Combeau (ts, fl), Clément Baudier (ts, fl), Laurence Arnaldi (as), Jérémy Laures (bar)
p: Yves Ravoux
b: Bruno Roumertan
g: Gérard Grelet
dm: Maxime Briard
dir: Léandre Grau

4/8 Martine Kamoun
(voc) Quintet, Gérard Murphy (as), Sébastien Germain (p), Yann Kamoun (b) , Alain Couffignal (dm)
4/8 Garden Swing Big Band:
tp: Georges Cavaliere, Yves Meffre, René Perinelli (+1 non identifié)
tb: Marcel Baux, Lucien Deleuil, Jo Huard, Daniel Sola
sax: Gaëlle Lelamer, Jean-François Osmont,  Jean-Claude Ferrero, Jérémie Laures
g: Marcel Clarac
b: Loïc Filibert
p: Julien Sabdes
dm: Pierre Bedouk
voc: Katy Grassi, Fred Mendelson, Jean Gomez
dir: Gérard Moretti

5/8 Les Tontons Zwingueurs
Eric Serra (tb), Martial Reverdy (cl), Jack Berbiguier (bj), Daniel Beltramo (tu), Joannès Kotchian (wb)
5/8 Django Revisited Big Band
dir, comp, arr: Romain Thivolle
g soliste: Lois Cœurdeuil
sax: Gérard Murphy (as, cl), Julian Broudin (as), Jean-François Roux (ts), Pascal Aignan (ts), Yannick Destree (bar), Florent Py (fl)
tp: Thierry Amiot, Gabriel Charrier, José Caparros, Fabrice Lecomte   
tb: Romain Morello, Michael Steinman, Igor Nasonov, Jean-Philippe Langlois
p, clav: Franck Pantin
cb-eb : Serge Arese
dm: Philippe Jardin
perc: Sébastien Lhermitte

7/8 Dirty Airman
Stan Laférrière  (
dir, arr, p), Mathieu Haage (tp), Benjamin Belloir (tp), Cyril Dubilé (tb), David Fettmann (as),  Christophe Allemand (ts), Anthony Caillet (soubassophone), Xavier Sauze (dm), Deborah Tropez(wb)
7/8 Cotton Club Legend-St-Louis Big Band
tp: Nicolas Gardel, Michel Lassalle

tb: Jerôme Laborde
-
sax-cl: Jean-François Bonnel (as, cl), David Cayrou (as, cl, arr, dir), Nicolas Montier (ts, cl)
p: Thierry Ollé
bj: Patrick Vivien
tu: Gérard Gervois
dm: Benoît Aupretre Delageneste
voc: Laurence Jay
Funky Swing Dancers: Anna Rio, Alexandra Karsenty, Claude Gomis, Maka TheMonkey

8/8 Swingin’ Bolling

Claude Tissendier (as), Patrick Artero (tp) , Philippe Milanta (p), Pierre Maingourd (b), Vincent Cordelette (dm)
8/8 Orchestre National de Jazz du Luxembourg
tp: Antoine Colin, Georges Soyka, Gilles Burgund
tb: Serguei Khmielevskoi, Claude Origer, Patrick Wilhelm, Manu Stoffels (btb)
sax: Pierre Cocq-Amman (
as), Kristina Brodersen (as), David Askani (ts), Sebastian Berger (ts), François Breger (bar)-
g, comp: David Laborier-
eb: Romain Heck
dm: Niels Engel
vln:
Jean-Jacques Mailliet
dir, comp, arr: Gast Waltzing

© Jazz Hot n° 673, automne 2015



Javea, Espagne


Xàbia Jazz, 1er au 3 août 2015



Le temps passe, les municipalités changent mais le Xàbia Jazz Festival –15e édition– poursuit son chemin et continue d’occuper la Plaza de la Constitución de Javea. On note que le public espagnol y adhère de plus en plus alors qu’il y a encore quelques années, les Anglais conquérants et colonisateurs de ce beau littoral, constituaient l’ossature de ce public. Le saxophoniste Kiko Berenguer reste le directeur artistique et se démène avec les finances du bord pour monter trois soirées variées destinées à plaire à un large éventail de goûts. 
Mais, en préalable, les amateurs peuvent profiter de diverses manifestations, telles Jazz al Carrer; trois jours avec deux formations sur les places de la ville; Juguem a fer jazz, une manifestation basée sur la méthode Dalcroze, au Conservatoire et encore la conférence de J. M. García sur Lester Young, Bud Powell en prélude à la projection de ’Round Midnight. Le défilé traditionnel du Xàbia Dixieland Band et le concours d’installations artistiques autour du jazz dans diverses vitrines commerçantes de la ville complètent les événements.




Jean Toussaint et Steve Fishwick © Patrick Dalmace


On attendait beaucoup de l’affiche du premier soir ; Jean Toussaint et son Roots & Herbs. The Blakey Project. Les qualités personnelles du saxophoniste ténor n’ont pu effacer une monotonie peu compatible avec la référence à Blakey. On n’a jamais perçu l’envie de jouer du jazz dans ce groupe dont le trompettiste, Steve Fishwick, certainement remarquable techniquement, est d’une rigidité et d’une froideur telle qu’il la transmet jusqu’au public dont les applaudissements montraient seulement sa courtoisie. Qu’il joue ou «attende son tour», il reste de marbre. Le batteur, totalement transparent, nous a peu enthousiasmés pas plus que le contrebassiste, mal intégré, à qui Toussaint a dû par deux fois demander son nom. Qu’il soit asiatique et pas facile à mémoriser cela manque de professionnalisme. Les improvisations successives semblent des passages obligés sans que les musiciens aient vraiment quelque chose à dire. C’est pénible à la longue. A l’inverse le pianiste valencien, Albert Sanz, s’est montré le plus intéressant et le plus concentré dans son travail. 
Le répertoire du groupe ne manquait pourtant pas d’intérêt avec les compositions de Shorter «Sleep Dancing», «Tell it Like It Is», «One by One», «The Summit»… qui ont fait en leur temps les beaux jours d'Art Blakey et ses Jazz Messengers…


Raul Marquez © Patrick Dalmace


Le 2 août le programme était censé être moins «prestigieux» avec deux formations espagnoles, mais il faut se rendre à l’évidence: elles apportent bien plus de plaisir, même si on est à la périphérie du jazz. Raúl Márquez et son trio –Javier Sánchez (g) et Gerardo Ramos (dm)– ont une envie de faire partager leur passion pour Stéphane Grappelli et l’enthousiasme communicatif de Raúl avec son engagement corporel emporte l’adhésion. L’admiration ne sombre pas dans l’imitation. Le travail recèle de la personnalité, et les références sont intéressantes «Troublant boléro», le Concerto en Mi, un thème du film Les Valseuses






O’Sisters © Patrick Dalmace


A la suite apparaît «en costume d’époque» le groupe O’Sisters. L’arrivée sur scène laisse votre serviteur perplexe mais très vite on est conquis. Le travail est énorme et minutieux et fait avec une grande passion. Les trois vocalistes Helena Amat, soprano; Paula Padilla, alto (toutes deux débordantes d’humour) et Marcos Padilla, tenor et leur trio composé de Matias Comino (g), Pablo Cabra (dm) et Camilo Bosso (cb) nous entraînent dans le répertoire de la musique américaine des années dix à trente. Leur groupe référence étant les Boswell Sisters qu’appréciait Ella Fitzgerald elle-même. Le show est énergique, divertissant et d’un grand respect pour la musique. Les trois voix sont de belle qualité et leur montage soigné. On a pu apprécier de très vieux thèmes dont certains du tout début du XXe siècle comme «Shine on Harvest Moon». Plusieurs autres sont dus à des signatures comme Irving Berlin, W.C. Handy («St. Louis Blues») ; Fats Waller («If It Ain’t Love») ; Armstrong («Ol’Man Mose»). Les O’Sisters offrent également un thème inachevé des Boswell Sisters, «You dle-e-de-oo», que les descendants les ont autorisées à terminer et à présenter l’an passé au Festival de New Orleans. 
Une bien sympathique soirée !



Stefano Bollani © Patrick Dalmace


Le plat principal du Xàbia Jazz était pour le 3 août avec le Danish Trio du pianiste Stefano Bollani. On sent une envie de jouer. Les partenaires de Bollani, Jesper Bodilsen (cb) et Morten Lund (dm), fortement présents, ne sont pas des «ven tú» mais forment avec lui un trio bien intégré et rodé. Tous deux servent à merveille leur leader. Bollani, fort versatile, débute avec un thème de Jobim dont il nous avait régalé dans son disque-hommage Falando de amor puis distille des compositions personnelles, en particulier une belle version de son «Birth of Butterfly». Stefano joue avec le jazz plus qu’il ne joue du jazz. Il ne plonge ni au cœur de N.O. ni au fond de Harlem mais virevolte comme son butterfly autour des accords et harmonies du jazz. Le pianiste est fougueux, mobile, percussif. Il fait varier les intensités y compris dans un même thème. Face au piano, il ne tient pas en place. Si la qualité du travail n’était pas de premier ordre, on trouverait le show surfait; mais on se régale à le voir se donner sans retenue. Sans aucun doute, le concert de Bollani offre au public un de ces moments de plaisir que peut donner la musique.
Le Xàbia Jazz est appelé à se développer pour peu que la situation économique générale du pays vienne à s’améliorer ou… que les changements politiques récents à la Generalitat de Valence modifient les redistributions des fonds…


Patrick Dalmace
texte et photos

© Jazz Hot n° 673, automne 2015



Ystad, Suède

Ystad Sweden Jazz Festival, 29 juillet au 2 août 2015


C’est avec plaisir que nous avons retrouvés Ystad. L’ambiance amicale, les lieux plein de charme où se déroulent les concerts sont autant d’atouts qui mettent en valeur la programmation, éclectique, mais suffisamment étoffée (stabilisée sur cinq jours et quarante concerts) pour proposer quelques très bons concerts et de savoureuses découvertes.


Nicole Johänntgen et Jan Lundgren © Jérôme Partage


Le 29 juillet, était, comme à l’accoutumée, la soirée d’ouverture réservée aux VIP (sponsors, presse, etc.). Entrecoupée de discours (un peu longs quand on ne maîtrise pas le suédois), la première partie de soirée au Ystads Teater a proposé une rencontre entre Jan Lundgren (p, cofondateur et directeur artistique du festival, voir Jazz Hot n°666) et l’Allemande Nicole Johänntgen (as, ss), sur une de ses compositions, «Nicha’s Blues». La jeune femme s’est avérée être une instrumentiste au niveau et une compositrice plutôt inspirée. Une agréable mise en bouche donc. Puis, Johanna Jarl (voc) a repris quelques standards («Nothing at All», «Never Let Me Go», etc.). Si la chanteuse n’était guère passionnante, elle était en revanche accompagnée d’une rythmique tout à fait correcte, dont le pianiste, Sven Erik Lundeqvist, qui a mené les soirées de jam-session avec doigté.
En seconde partie de soirée, le festival avait invité un épatant brass-band new-yorkais, The Rad Trads, composé de sept jeunes musiciens (dont quatre soufflants) à l’esprit potache. Des garçons pleins d’une joyeuse énergie qui ont enflammé l’assistance. Entre blues-rock, jazz new orleans et country, ils nous ont offerts leurs compositions (sympathique «Rosalie») et de chouettes reprises, dont «Georgia» (chantée par Jared LaCasce, tp) et «Such a Night» de Dr. John (chantée par le leader, Johnny Fatum, dm). Un moment jubilatoire!
A 22h, comme le veut la tradition initiée par le festival, un trompettiste est invité à faire sonner son instrument en haut de l’église Sainte-Marie. L’honneur revenait cette année au Californien Bobby Medina. On a retrouvé ce dernier un peu plus tard à la jam, qui se tenait dans l’élégant Hôtel Continental du Sud dont il a assuré l’essentiel de l’animation par un bon duo avec Jan Lundgren sur «Autumn Leaves» auquel s’est joint Johnny Fatum sur «Watermelon Man». En dehors de cette séquence, cette première jam fut sans grand intérêt et d’ailleurs relativement brève.

Le 30, à 11h, dans la cour du Per Helsas Gård, on célébrait les 80 ans d’une figure du jazz suédois, Jan Allan (tp), entouré pour l’occasion du Norrbotten Big Band (dans sa version réduite). La musique était agréable et bien exécutée, rappelant des ambiances à la Lalo Schifrin.
A 15h, dans la cour du Hos Morten Café, la Suédoise Linnea Hall (voc) s’est présentée avec sa rythmique (au demeurant inconsistante). Chanteuse plutôt intéressante, elle a cependant livré une prestation en demi-teinte, alternant des reprises de qualité («I Beginning to See the Light», «Old Devil Moon») et des compositions éthérées (ah, la grise mélancolie scandinave…) en porte-à-faux avec le répertoire swing interprété parallèlement.
Le soir, au théâtre, Jan Lundgren donnait son premier concert, consacré au pianiste Jan Johansson (1931-1968), un musicien important dans l’histoire du jazz en Suède et qui a notamment enregistré avec Stan Getz. Flanqué de son vieux comparse Matthias Svensson (b) et d’un quatuor à cordes (entièrement féminin), le directeur du festival en a offert l’un des plus beaux moments: une balade émouvante entre jazz et musique classique, celui-ci émergeant par quelques notes de swing, tel un dauphin pointant son nez hors de l’eau, avant de disparaître dans les profondeurs. La maîtrise et la finesse de Jan Lundgren sont apparus ici avec splendeur, lequel, n’étant natif ni de New Orleans ni de Harlem, joue avec sa culture classique, sa sensibilité d’Européen, et a su mêler deux expressions distinctes sans chercher à les mélanger (l’expérience étant rarement probante).
La seconde partie de soirée, assurée par Richard Bona (elb, voc) et son groupe cubain, a constitué une bonne surprise. Ayant remisé le style word fusion qu’on lui connaît, le Camerounais est incontestablement en phase avec la musique de La Havane. On s’est donc laissé entraîner avec plaisir. Plus tard, nous avons rejoints la jam-session qui cette année se déroulait dans un bar-restaurant au bord du port de plaisance d’Ystad. La salle où l’on avait installé la scène, malheureusement trop exigüe, n’offrait pas les meilleures conditions pour suivre ces rencontres nocturnes, d’autant qu’elles furent intéressantes ne serait-ce que par la diversité des musiciens qui y ont participé. Ce soir-là, Nicole Johänntgen fut très présente, s’adaptant sans complexe aux différents contextes: qu’ils s’agisse de la chaleur latine des musiciens de Richard Bona, encore meilleurs sans leur leader, en particulier le Mexicain Rey David Alejandre (tb) où d’un bop plus tempéré, notamment avec le Suédois Daniel Karlsson (pianiste solide) sur «All Blues».




Dianne Reeves © Jérôme Partage



Le 31, à Per Helsas Gård, Sylvia Vrethammar, chanteuse suédoise qui eut son heure de gloire dans les années 70, proposait une rencontre en jazz et musique brésilienne. Gageure vouée à l’échec car la dame n’était convaincante dans aucune de ces deux expressions… On restait toutefois dans le domaine de l’écoutable.
Ce qui ne fut pas le cas du premier concert du soir au théâtre assuré par un groupe entièrement féminin, international et monté pour l’occasion: Tineke Postma (s, Pays-Bas), Susana Santos Silva (tp, flh, Portugal), Karin Hammar (tb, Suède), Sandra Hempel (elg, Allemagne), Simona Premazzi (p, Italie), Linda Oh (b, Australie) et Michala Østergaard-Nielsen (dm, Danemark). Difficile de déterminer la cause principale de l’indigeste cacophonie à laquelle nous avons assisté: le choix d’un répertoire de compositions recélant le pire du free européen? l’impréparation du groupe? l’indigence de certaines solistes (notamment la guitariste et la batteuse, médiocres)? Bref, «prend tes oreilles et tire-toi» aurait dit Woody Allen, en dehors des interventions honorables de Susana Santos Silva.
C’est donc un fossé que nous avons franchi, à 23h, avec Dianne Reeves (voc) et le Norrbotten Big Band (cette fois-ci au complet). La formation, excellente, a servi à la diva un écrin de swing qui lui a permis d’exprimer l’ampleur de son talent. De «In a Sentimental Mood» à «After Hours», Dianne Reeves a porté le jazz vocal à son plus haut niveau (avec un bémol: une reprise de Peter Gabriel pas vraiment dans le ton), impressionnante sur le scat. A ce show, tiré à quatre épingles, il manquait juste une once de spontanéité, voire de générosité: la rappel fut expédié rapidement. Les musiciens du Norrbotten Big Band furent les participants les plus notables de la jam, laquelle restait difficile à suivre en continu en raison en raison de l’affluence.



Le 1er août, on retrouvait Bobby Medina (tp, flh, acc) au concert de 11h. D’origine mexicaine, une large part de l’Amérique latine était représentée dans son groupe, d’ailleurs excellent: Guto Lucena (ts, fl, Brésil), Irving Flores (p, Mexique), Pablo Elorza (elb, Argentine), Santiago Hernandez (dm, Argentine) et Francisco Medina (perc, Porto-Rico/US). Ancien pensionnaire du Ray Charles Orchestra, doté d’un sens aigu de l’ entertainment, Medina a soulevé l’enthousiasme avec un latin jazz très coloré, plein de swing . De bonne compositions sont notamment à mettre au crédit du leader: «Sergio» (écrite pour Sergio Mendes) ou «Paradisio» sur laquelle il a invité Jan Lundgen à venir jouer. Le cheveu en bataille et les cernes dissimulés derrière des lunettes de soleil (les nuits sont courtes!), le directeur du festival, après s’être aperçu que sa partition était à l’envers (ce qui a beaucoup fait rire) a su s’intégrer à ce latin mood. A l’issue de cette participation, Medina lui a remis avec humour un diplôme d’excellence, signé de sa main (et de celle de Barack Obama a-t-il prétendu…). Il a également donné un morceau à l’accordéon (son premier instrument) pour ensuite terminer par «Guantanamera» repris par le public.
A 15h, l’Hôtel Continental du Sud accueillait le collectif féminin dirigé par Nicole Johänntgen. Cette dernière a créé, il y a deux ans à Zurich, où elle réside, le projet SOFIA (Support Of Female Improvising Artists), qui entend notamment former les musiciennes de jazz à l’ «auto-marketing». Ce sont donc des jeunes femmes ayant suivi ce programme qui Nicole avait réunies autour d’elle pour l’occasion: Naoko Sakata (p, Japon), Ingrid Hagel (vln, Estonie), Ellen Pettersson (tp, Suède), Izabella Effenberg (vib, Pologne), Ellen Andreas Wang (b, Norvège) et Dorota Piotrowska (dm, Pologne). Malgré ses apparentes similitudes avec le groupe féminin de la veille, l’expérience a été bien meilleure. Nicole Johänntgen est une bonne jazzwoman, même si elle manque quelque peu d’intensité (alors qu’elle a tendance à surjouer sur scène ses émotions). Le reproche est d’ailleurs à partager avec l’ensemble de la formation, malgré des compositions de qualité («Doctor, Doctor» de Izabella Effenberg ou «Waves» de la leader) et de bonnes interventions (en particulier d’Izabella Effenberg). Globalement l’expression manquait de profondeur.
Jam: Harry Allen, Sven Erik Lundeqvist, Jacob Fischer © Jérôme Partage


A l’Ystad Teater, Jan Lundgren se produisait pour la seconde fois afin de célébrer le centenaire de Billie Holiday en compagnie d’Harry Allen (ts), Jacob Fischer (g), Hans Backenroth (b), Kristian Leth (dm) et une éminente représentante de la scène jazz norvégienne, Karin Krog (voc). Celle-ci fut tout en fragilité là où, la veille, Dianne Reeves était tout en puissance. Ce qui rendait d’ailleurs émouvant son évocation de Billie. Mais l’intérêt du concert était ailleurs, du côté du trio Allen-Lundgren-Fischer absolument épatant. Ténor imposant, véritable fontaine de swing mais impassible comme une statue de marbre, Allen a été impérial («When You’re Smiling», «I Must Have That Man»). Lundgren en solo sur «Lover Man» a su trouver de justes accents blues. Quant à Fischer, son jeu élégant et plein de tact était des plus séduisants. L’un des grands concerts de cette édition 2015.
Mais le pire n’est jamais loin et nous a été servi dès 23h par Dhafer Youssef (oud, voc). Recherchant complaisamment l’adhésion du public (il est rare de sentir à ce point l’ego d’un artiste), le Tunisien, débutant chaque morceau par des vocalises de muezzin haut perché, s’est proposé de nous embarquer dans des ambiances mystico-orientales. On a préféré rester à quai.
Avec d’autant moins de regret que la dernière jam du festival fut particulièrement riche. La première attraction en fut la venue d’Harry Allen et Jacob Fischer. Un moment privilégié, malheureusement trop bref (mais le ténor était victime du décalage horaire). Fischer resta plus longtemps sur scène, notamment rejoint par le talentueux Irving Flores (p) et par une chanteuse intéressante, Hanna Svensson (entre-aperçue l’année dernière), sur «Bye Bye Black Bird». Après quoi Bobby Medina, flanqué d’une partie de son groupe, prit le contrôle de la situation, transformant la jam en un véritable show, pour le plus grand plaisir de l’assistance, avec, entre autres, «Guantanamera» (one more time) en duo avec Nicole Johänntgen, pas bégueule. Une rencontre surprenante, mais sympathique. Autre bon moment de la fin de soirée: quand Jan Lundgren rejoignit la fine équipe pour interpréter «‘Round Midnight».



Kenny Barron et Dave Holland © Jérôme Partage


Le 2 août, c’est une formation jazz world foutraque à majorité danoise, le Pierre Dørge (elg) & New Jungle Orchestra, qui inaugura cette dernière journée au Per Helsas Gård. L’expérience ne fut pas désagréable et on pu même apprécier l’étonnant solo du leader sur «Black and Tan Fantasy», repris de façon peu orthodoxe mais dans un bon esprit. L’après-midi, Viktoria Tolstoy (voc) en duo avec Mattias Svensson (b) donna deux concerts à guichet fermé dans la cour du Hos Morten Café. Chanteuse mal disposée au swing, elle fit une prestation honorable sur les standards («Don’t Get Around Much Anymore», «The Nearness of You») mais un peu hasardeuse dans sa tentative de jazzifier Le Lac des Cygnes pour évoquer ses origines russes… Un moment surréaliste. Notons, a contrario, la qualité du jeu de Mattias Svensson, très mélodique.
Mais c’était au théâtre que les choses sérieuses allaient se dérouler, avec les deux concerts de clôture. Tout d’abord, Robert Glasper (p), en trio avec Vicente Archer (b) et Damion Reid (dm). Un jazz virtuose, d’une extrême finesse, entrecoupé de séquences humoristiques (on connaît le tempérament blagueur de Glasper) qui ont donné lieu à de véritables sketches musicaux. Un régal de bout en bout. Puis, ce fut à un duo d’exception de conclure, Kenny Barron (p) et Dave Holland (b), qui alternèrent les compositions de l’un ou de l’autre («Spirale» de Barron ou «Waltz for K.W.» d’Holland, à la mémoire de Kenny Wheeler) et les solos époustouflants, en particulier celui du Britannique sur «Segment» de Parker: renversant! Et cette ultime soirée de s’achever sur un magnifique rappel: «In Walked Bud». Quelle leçon de jazz!

Cette 6e édition de l’Ystad Sweden Jazz Festival fut une réussite. Les organisateurs étant par ailleurs très satisfaits de la fréquentation enregistrée sur la semaine, le festival est donc parti pour conforter sa place éminente dans le paysage jazz scandinave. Notons encore que les cinq premières années ont fait l’objet d’un beau livre de photos.

Jérôme Partage
texte et photos

© Jazz Hot n° 673, automne 2015


Marciac, Gers
Jazz in Marciac, 27 juillet au 16 août 2015


Marciac est une étape touristique qui ne connaît pas la crise (bilan financier positif en 2014). C’est aussi une des manifestations les plus longues, en France, étant entendu que dès le 22 juillet le village est occupé par les vacanciers et aménagé avec tous les plaisirs «urbains» qui en découlent (sens uniques, difficultés pour stationner en dehors des parkings, etc.). Un total de 21 jours d’animations, 37 concerts sous le grand chapiteau (26 à 60 euros), 30 concerts à L’Astrada (prix unique à 30 euros), plus de 120 concerts au Festival bis pendant la journée (gratuit) et une multitude d’occupations annexes pour tous les âges. Nous ne relaterons que les grandes lignes de Jazz in Marciac.



Cette 38e édition fut lancée sur la place en fin de matinée avec le swing feutré à la Nat King Cole des Three For Swing de Jacques Schneck (p) avec Laurent Vanhée (b) et Christophe Davot (g, voc: parfait crooner sachant sonner comme Oscar Moore sur les cordes) («When I Take My Sugar to Tea», «Little Girl», «Sweet Lorraine», etc). Voici d’autres moments en slalomant entre chapiteau et Astrada.


Le 27/7 (chapiteau), le prestige du saxophone a été célébré. D’abord Kenny Garrett (as, ss) qui comme l’an dernier a traversé un climat modal et hypnotisant typiquement coltranien (sans la dimension et ferveur du créateur), puis un exotisme dansant rollinsien intitulé «Jouvert» (comme pour démontrer que depuis Trane et Rollins rien de vraiment neuf n’est apparu) et finir dans une longue et funky complaisance pour le public qui y a adhéré («Happy People»). A noter que le 5e morceau n’était autre qu’un «Body and Soul» bien venu. La scène est ensuite occupée, pleinement, par quatre remarquables techniciens: Joshua Redman (ts) avec le Bad Plus. Chacun y est allé de sa composition (avec dans deux d’entre-elles un développement improvisé «free»). «Like the Faith But Not The Wine» du bassiste Reid Anderson, sur tempo lent, a des qualités mélodiques et fut très bien servie par Joshua Redman bien-sûr (musicalité comme toujours), Ethan Iverson (p, fondation «classique»…il travaille son Chopin) et Anderson (ici en solo). Les deux compositions de Joshua Redman étaient parmi les plus intéressantes («The Mending», «Friend or Foe»). Mais globalement, le saxophoniste qui a encore démontré une maîtrise technique époustouflante s’est laissé tirer vers l’univers un peu abstrait de Bad Plus, et ce concert laissera moins de souvenir que les précédents, ici, à Marciac.


Le 29/7, beaucoup de monde pour assister au récital en piano solo de Chick Corea, fort bien commencé avec des standards intelligemment traités dans un style élégant («Someone to Watch Over Me», «Desafinado», «In a Sentimental Mood», «Blue Monk», «Pastime Paradise»/Mazurka en ré mineur de Stevie Wonder/Frédéric Chopin). La participation du public qu’il a ensuite sollicité fut un peu longue. En bis, une intéressante combinaison du Concerto d’Aranjuez et de son «Spain». La seconde partie fut confiée au virtuose de la contrebasse Stanley Clarke, en quartet (effets de «flute» au synthé par Cameron Graves). Après un hommage à Billie Holiday sur «Lover Man» à trois (avec Natacha, voc, et Cameron Graves) est arrivé le moment attendu (du fait du succès musical de l’an dernier –cf. Jazz Hot n°669), un duo Chick Corea-Stanley Clarke (bon solo avec l’archet) sur «Spain».


Le 30/7, enfin de la trompette sous le chapiteau! Le trio de Shai Maestro (p) a proposé un projet musical spécifique pour ce concert, avec deux invités, Kurt Rosenwinkel (g) et le remarquable Avishai Cohen (tp) qui a découvert le jour-même les compositions du leader, dont l’écriture est souvent plus adaptée au piano qu’à la trompette. Un défi qu’a relevé Avishai Cohen qui utilise la technologie électronique sans excès. Un titre fut joué en trio, clavier-guitare-trompette («When You Stop Seeing») hors tempo, planant. Avishai Cohen y fut habile dans le traitement des sons et a assuré en improvisation libre. Son registre aigu est excellent. Mais cette musique manque de composantes mélodiques. Il serait intéressant d’entendre cet Avishai Cohen en leader. En dernière partie, nous menant au lendemain, le trio Paolo Fresu-Omar Sosa-Trilok Gurtu a offert un univers sonore fondé sur les effets et l’interactivité improvisée entre les trois intervenants, très rythmique et donc plus festif. Le percussionniste-bruiteur Trilok Gurtu a un peu tiré la couverture à lui, malgré le côté showman de Sosa. Paolo Fresu, plus en retrait et plus musicien, bien sûr sous influence davisienne (surtout à la trompette avec harmon) a toujours été pertinent.


Avant la vedette rockeuse (malgré…«March for Charlie» pour Charlie Haden et Charlie Mingus!) du 31/7, Melody Gardot (un solo de Shareef Clayton, tp, avec plunger, et de fréquents solos véhéments d’Irwin Hall, as-ts –même un solo double sax!), la première partie, plus soul music, permit de découvrir Lisa Simone, fille de Nina, qui sait chanter le blues (le Sénégalais Hervé Samb, g, remarquable). Elle a, avec talent, parcouru des standards («Autumn Leaves», «Work Song») et des compositions de sa mère ou personnelle. Si Lisa n’a pas la dimension de tragédienne et la violence de Nina, elle a sa propre approche qui communique bien avec le public (le chapiteau était plein à craquer).

De la soirée du 1/8 à L’Astrada nous retiendrons la prestation du Jean-Pierre Peyrebelle (p) Quintet qui nous a offert de belles versions de standards («Trinkle Tinkle» de Monk) ou en passe de le devenir («When Will the Blues Leave» d’Ornette Coleman) ainsi que des compositions du batteur Pierre Dayraud («Majeur» avec intéressante introduction trompette et drums) et de Peyrebelle («Rumba Pati Pata»). Le groupe était complété par Julien Duthu (b), Alexandre Galinié (ts) et Nicolas Gardel (tp, magnifique son plein, solide registre aigu dont il n’abuse pas, et solos bien menés).

Le lendemain, L’Astrada célèbre les cuivres: d’abord les virtuoses du LPT3 (Jean-Louis Pommier, tb, François Thuillier, tu, Christophe Lavergne, dm) qui invitent Louis Sclavis (cl, bcl). Notons le solo époustouflant de Pommier dans «Route 67» de Thuillier, et la démonstration désarmante de tout ce qu’on peut faire avec un tuba de Thuillier dans «De charybde en scylla» de Sclavis. En seconde partie, ces quatre techniciens ont présenté un travail commun avec l’excellente Harmonie de Varilhes-Foix, soit la formation complète (compositions des élèves tubistes de Thuillier: «Moresque» d’Eric Bourdet, «Les Sirènes» et «Sous le soleil des nuits bleues» de Stéphane Kregar), soit avec quelques éléments dans deux «Petites Formes» de Sclavis arrangées par Thuillier. Créatif et plutôt festif.

La soirée «cubaine» du 3/8, sous chapiteau, a permis d’entendre lors du Tribute to Irakere de Chucho Valdés, une section de trompettes tonique, d’une mise en place diabolique: Reinaldo Melián (tp1), Manuel Machado, Carlos Sarduy (tp), et un sax ténor (Ariel Bringuez) qui ne sait pas être concis.


Le 4/8, la programmation était très diversifiée. D’abord Stéphane Kerecki en quartet célébrant la «nouvelle vague» du cinéma français. Il est intéressant de reprendre les musiques d’A Bout de Souffle de Martial Solal et Les 400 Coups de Jean Constantin, dans lesquelles, ici, Emile Parisien (ss) n’a pas débordé d’excentricité dans les développements et nous a gratifiés d’une sonorité plaisante.
C’est Leyla McCalla (voc, cello, bj) qui prit la suite entouré de Dan Trembley (g, bj, triangle) et Bria Bonet (vln alto) pour une agréable séquence folk: des compositions personnelles (parfois sur des textes de Langston Hughes) et des morceaux du folklore (haïtien, louisianais –un instrumental cajun-…et même des blues).
Enfin, le chapiteau a retrouvé un habitué, Marcus Miller (b, bcl, guimbri) qui, hormis les bis, a proposé le contenu de son CD, Afrodeezia (qui n’a musicologiquement rien d’africain). Malheureusement la sonorisation de la rythmique était trop forte et les deux excellents souffleurs, Alex Han (as, bien connu) et Lee Hogans (tp) devaient jouer sans nuances pour surnager au-dessus («Hy Life», etc). Hogans a des moyens prometteurs («B’s River»). Bons riffs des souffleurs dans «Papa was a Rolling Stone» (influence Motown), morceau où Marcus Miller fit un solo impressionnant. A noter la présence de Mino Cinelu aux percussions.


Le 5/8, c’est l’Astrada qu’a rempli China Moses. Elle nous a présenté un répertoire nouveau plutôt «pop soul» comme elle dit. A noter du swing dans «Don’t Blame Cheri» et «Watch Out». Le meilleur moment fut «Dinah’s Blues» avec une belle introduction d’alto de Luigi Grasso. Bon solo de Level Neville Malcolm (b) dans «Lobby Call».

Enrico Rava © Michel Laplace


La même salle, pleine, accueille le 6/8, Enrico Rava qui se consacre au bugle. Il n’annonce pas les titres. Musique dense où il alterne passage mélodique, parfois lyrique, avec une bonne qualité de sonorité et des improvisations libres en parfaite interaction avec Francesco Diodati (g) –qui ne néglige pas les effets (écho, etc.) et qui sut reprendre note pour note ce qu’Enrico lui jouait–, Gabriele Evangelista (b) et Enrico Morello (dm). A 76 ans, Enrico Rava s’exprime avec la même maîtrise (et toujours une discrète influence de Miles Davis). Le public a apprécié.



Après l’Italie, la Norvège avec, le 7/8, Jan Garbarek sous le chapiteau. Il n’est pas plus explicite sur ce qu’il joue. Il a principalement utilisé le soprano courbe. Sur tempo lent, il est mélodique. Son approche est assez répétitive. Garbarek a laissé ses complices s’exprimer en solo: Yuri Daniel (b, démonstration), Rainer Brüninghaus (p, tendances concertantes, mais aussi un court moment de swing) et Trilok Gurtu (perc/bruiteur, qui nous a refait le gimmic du gong dans la bassine d’eau du 30/7). Garbarek n’a joué du ténor que dans trois morceaux (en plus d’une introduction de son concert) et c’est dommage. Sur cet instrument, il déploie une belle largeur de son, et son passage en duo avec Gurtu ne manquait pas de véhémence.



Le 8/8 fut sous le chapiteau, l’expression la plus typiquement jazz. La première partie a chauffé la «salle», avec le Preservation Hall Jazz Band de Ben Jaffe (b, tu) qui ne compte plus qu’un seul vétéran, Charlie Gabriel (cl, ts, voc), 83 ans. Le répertoire est plus diversifié, autour d’un Mark Braud (tp, voc) qui mène admirablement. Il a acquis beaucoup de métier et une maîtrise instrumentale dans un style fortement influencé par celui de son oncle, Wendell Brunious. Relevons: «Bourbon Street Parade» (Braud, voc), «That’s a Plenty» (bon solo de Rickie Monie, p, l’orchestre connaît les nuances: piano et crescendo pour la collective finale), «Come With Me» (Gabriel, voc), «Corrina Corrina» (pour le showman, Ronell Johnson, tb-voc, belle intervention de Charlie Gabriel, cl), «Peanuts Vendor» (inattendu, bonnes prestations de Clint Maedgen, ts, Mark Braud, tp), «Rattling Bones» (superbe Joe Lastie, dm), «That’s It» (bon passage Mark Braud-Joe Lastie en duo). En bis: «Dippermouth Blues» (Braud brode autour du solo historique de King Oliver). Enthousiasme de la foule, tous âges confondus: surprenant de voir les plus jeunes envahir le pied de la scène pour cette façon de jouer on ne peut plus représentative des racines.

Wynton Marsalis Septet © Michel Laplace


Ces racines, Wynton Marsalis en septet, les prolonge dans une prestation collectivement superlative: «Don’t Go Away Nobody» (Jason Marsalis en valeur, dm), «Dead Man Blues» de Morton (excellents solos de clarinette: Victor Goines puis Walter Blanding), «Just a Closer Walk» (superbe solo de Dan Nimmer, p, soutenu par la basse avec archet), «Bye and Bye» (solo de Carlos Henriquez autour du thème, beau son de Sam Chess, tb), «2:10» (Wynton Marsalis, chanteur! et surtout trompettiste avec plunger), «Lord Lord Lord» (amené par un solo de trompette up tempo), «Soon and Will Be Done With the Troubles» (fantastique prêche de Wynton Marsalis avec le derby, puis prêche de Goines au soprano), «All the Whores Go Crazy» (très curieux solo de Wynton Marsalis, mais après tout le morceau est de lui), «Make Me a Pallet on the Floor» (superbe introduction de Sam Chess, solo avec harmon de Wynton), «Sing On» de l’orchestre Sam Morgan (solo de basse avec archet). Puis deux bis: «Joe Avery’s Piece» (incorrectement baptisé «Second Line») et «Didn’t It Ramble». Bref la soirée qu’il ne fallait pas louper si on est jazzfan.


Le 9/8 débute par une carte blanche à Emile Parisien qui passe progressivement de l’abordable –duo Parisien, ss (bon son), Vincent Peirani, accn: «Egyptian Fantasy» de Bechet– à l’abstrait avec les invités (Joachim Kühn, p) en passant par des moments de virtuosité (Michel Portal, cl: «3 temps pour Michel P» de Peirani).
Il est saisissant de revenir aux racines du jazzisme avec Archie Shepp (ts, ss, voc) en big band (direction Jean-Philippe Scali, bs, arrangement François Théberge, ts-fl). On retiendra: «Quiet Dawn» de Cal Massey (Marion Rampal, voc), «Blues for Brother George Jackson» –riff avec 2 tp harmon (Olivier Miconi, Christophe Leloil)–, «The Cry of My People» de Cal Massey (bonne prestation d’Olivier Miconi, tp), «Steam» de Shepp –tempo medium swing (subtilité orchestrale: Miconi, ouvert, Izidor Leitinger, harmon, Leloil, sourdine bol), Shepp et Djany, voc–, «Come Sunday» d’Ellington –arr. Ernie Wilkins: Shepp, ts dans l’exposé (graves généreux) et vocal–, «Mama Too Tight» –fameux travail de la section de tp (Leitinger, tp1), solos d’Olivier Chaussade, as, Michael Ballue, tb–, «Goodbye Sweet Pops» de Cal Massey dédié à Armstrong –Shepp, ss, puis tempo swing (Don Moye, dm), Leloil, tp– , «Ujamaa» –Shepp, ts, Sébastien Llado, tb–, «Déjà vu» de Shepp –influence Ellington (subtilité orchestrale: Miconi, flh + les deux autres à l’harmon), Marion Rampal, voc–, «Attica Blues» –Shepp, ts & voc, Llado, tb avec plunger, Miconi, tp, les choristes: Djany, Marion Rampal, Amina Claudie Myers. L’orchestre a été très efficace et Archie Shepp s’est montré digne de lui-même avec cette expressivité «écorchée» qui a toujours été la sienne, bien intégrée à un contexte plus sage («conventionnel», diront les progressistes).

Aaron Diehl © Michel Laplace


Un bon relais pour la soirée conçue par Wynton Marsalis, en trois parties, le 10/8: chapiteau loin d’être plein puisque c’est vraiment du jazz. D’abord un spectacle unique réunissant trois maîtres de la batterie et percussions: Jason Marsalis, Shannon Powell et Herlin Riley, avec un petit combo (Victor Goines, ts-ss, Dan Nimmer, p, Carlos Henriquez, b). Signalons: «Li’l Liza Jane» (Shannon et Herlin, tambourins/voc, avec Jason, dm), «St. James Infirmary» (très réussi: Goines, ts, Jason, vib, Shannon & Herlin, dm solos), «Powell’s Place» de Jason Marsalis (introduit par Shannon, dm avec Jason, vib, Herlin, bgo), «Limehouse Blues» (début du solo de batterie de Shannon+Herlin sonnant comme des tap dancers, finale avec une alternative Shannon-Herlin-Jason), «Tootie Ma» de Danny Barker (pour les showmen Herlin et Shannon, tambourins/voc, avec Jason, dm).


Wynton Marsalis a ensuite conçu un récital de piano en invitant trois espoirs du clavier: Joey Alexander (13 ans) s’est révélé surprenant dans du Monk («Thelonious», «Round Midnight»), puis Sullivan Fortner a bien revisité des standards («Boogie Woogie on Saint Louis Blues», «Dinah», «Stardust», «Flee As a Bird/Didn’t He Ramble») avant de laisser place à Aaron Diehl, pour nous, la meilleure prestation pianistique de tout le festival («Original Jelly Roll Blues», «Vipers Drag» et «Jazzanime Concerto» de James P. Johnson, nous rappelant le rôle de la virtuosité classique chez les jazzmen hors norme comme James P. et Aaron).


Enfin le sextet de Wynton Marsalis occupe la scène et le leader est décidé de démontrer l’étendue de sa virtuosité et de son registre aigu: «Big Fat Hen» (avec une coda de trompette amusante), «It’s 12» d’Ellis Marsalis (alternative Victor Goines-Walter Blanding, ts), les invités Shannon Powell, tambourin et Herlin Riley, dm (à noter une note tenue en respiration circulaire par Wynton Marsalis, Victor Goines et Walter Blanding), «Guy Lafitte» de la Marciac Suite (par Goines), «Down Home with Homey» (Nimmer, très swing, alternative Blanding, ts et Goines, ss). Il y eut trois bis (un avec les pianistes Alexander, Diehl et Fortner), le dernier étant comme souvent «Knozz Moe King» (up tempo). C’est dans la ballade que Wynton Marsalis a montré qu’il est aussi un fin musicien. Artistiquement et culturellement le top du festival.


On ne quitte pas New Orleans avec, le 11/8, le vétéran du R’n B local, Dr. John (voc, p, g). Une petite formation l’entoure comprenant les néo-orléanais Roland Guerin (b) et Herlin Riley (dm, contexte qui le met moins en valeur: deux solos toutefois). Sarah Morrow (tb, choriste, tambourin) joue avec une robustesse bien venue dans ce genre (deux solos avec pédale wah-wah). Nous avons eu un show («What a Wonderful World» funky, «Goodnight, Harry» boogisant) avec de rares moments à la James Booker («St. James Infirmary»).


Le 12/8, Robin McKelle qui aurait aimé être Tina Turner (Al Street, g, correct dans un thème d’Albert King) fut l’occasion d’une distribution gratuite dans les rangs A (54 euros) de boules Quies (au lieu de baisser la sonorisation: le seuil de la douleur se situe aux alentours de 120 dB).


Retour à L’Astrada, le 13/8, pour l’Orchestre de JiM & Cie en Région dirigé par Dave Liebman: «Zanzibar» de Fabio Binard (solo du compositeur, tb) et une Marciac Suite du sax alto Benoît Berthe (solo de Guillaume Prévost, dm), avant la participation de Liebman (ss) dans son «Tomorrow’s Expectations» (ballade, Sophie Le Morzadec, voc) et «Coltrane’s India» (Liebman, pipeau) comptent parmi les moments intéressant avec «My Foolish Heart» et «El Mar» de Machado du duo Jean-Marie Machado-Dave Liebman. La programmation de L’Astrada se termine le 14 par le gospel (les rédacteurs n’y furent pas invités).


La simple observation suffit pour démontrer que ce qui plaît le plus au «grand» public, question ampleur de fréquentation, est ce qui est le moins jazz (Melody Gardot, Roberto Fonseca, Zaz). En 1947, Sartre lance la formule: «La musique de jazz, c'est comme les bananes, ça se consomme sur place», ce qui sous-entend l’absence de culture (intellectuelle) nécessaire à ce plaisir basique. Et c’est très exactement ce que l’on vit à Marciac, comme à Vienne, Nice, Antibes, Montreux, etc. Le public est là pour consommer, sans avoir une culture musicale (notamment jazz) donc aucun jugement critique (dans le bon sens) autre qu’ «épidermique». Les réactions positives comme négatives sont désarmantes. Ce qui pourrait être positif ne l’est pas, faute d’un intérêt minimal pour l’histoire d’un genre expressif que l’on est sensé célébrer. Ainsi, à l’évidence, personne n’a remarqué que le «Body and Soul» joué le 4 août par Filippo Perelli (ts) n’est que la transcription note pour note du disque de Coleman Hawkins (1939). L’effet culturel constructif aurait été de donner envie au public de (ré)écouter la version historique du Bean et ainsi de justifier l’existence de ces méritants Milano Hot Jazz Pilots. Ce groupe, entendu au Festival bis, compte trois éléments intéressants: Claudio Perelli, chef (as, il évoque Alfredo Espinoza), Mauro Porro (multi-instrumentiste: bixien sur son cornet Conn) et Manuel Variani (g). Ils ont au moins fait l’effort d’harmoniser pour section de sax les solos de Trumbauer et Bix de l’historique «Singin’ the Blues», et aussi d’utiliser deux flûtes dans «The Mooche». Du côté du Festival bis, les artistes sont souvent de même niveau que ceux des concerts payants (c’est la puissance du marketing qui fait la différence). On y a découvert des talents comme Walter Ricci, crooner genre Harry Connick Jr. (29-30/7, avec le quartet de David Sauzay, ts-fl: «L-O-V-E», «Let’s Fall in Love», «A Clear Day», etc.), la scénique chanteuse Charlotte Wassy (31/7) avec l’expressif Irving Acao (ts), le jeune disciple de Wynton Marsalis Noé Godjia (8/8, Nelson’s Quartet du bassiste Nelson Salgado). On a retrouvé avec plaisir des artistes confirmés: Patrick Diaz Quintet (29-30/7, François Biensan, tp-flh-hca-et siffleur!-, Patrick Bacqueville, tb, scat, Pierre-Luc Piug, b, et le batteur-musicien, Guillaume Nouaux qui prend en charge l’exposé mélodique de «Night Train»), Jean-Marc Montaut (p) en quartet (31/7-1/8, «Moanin’» dont le thème fut joué par… Guillaume Nouaux; «I Know That You Know» avec des garnerismes du leader, et des musiques de film comme Les Valseuses signées Stéphane Grappelli avec un David Blenkhorn dans le genre Wes Montgomery), Paul Chéron Sextet (le 2-3/8, des «Swing, Baby, Swing» d’anthologie avec de torrides solos du leader au ténor, Cyril Dubilé, tb,… Guillaume Nouaux, dm), Julien Alour Quintet (3-4/8: beau son de bugle, «Reflet»), Antoine Perrut (as, 3e cycle à Tarbes en quartet avec Julie Lambert, voc, 6/8, et retrouvé à la basse dans le quartet Nico Wayne Toussaint, 7/8), Alexis Avakian (ts, tradition Coltrane: «Ballad», «One For Youb», 6/8), Thierry Ollé à l’orgue et en trio (12/8: «Angelica» d‘Ellington pour Cyril Amourette, g, «I Want To Talk About You»), Marc Thomas (voc-ts, 12/8: «Lush Life», «You’d Be So Nice», «Gee Baby»), les sax ténor Hervé Rousseaux (14/8, «Well du Bop (Bud Powell)» avec Christophe Lier, p), Paul Robert (13-14/8, Edmond Bilal) et le Belge Toine Thys (14-15/8, «Visions» de Stevie Wonder avec Matthieu Marthouret, org), Sylvia Howard (15/8: bon «St. Louis Blues» avec J.-J. Taïb, ts et Thierry Tocanne, p, en forme), le Louis Prima Forever de Stéphane Roger (15-16/8: Patrick Bacqueville, très proche de Prima, en duo avec Pauline Atlan –«I’m In a Mood For Love»-, Claude Braud, ts très Sam Butera –«Harlem Nocturne»-, bons solos de Michel Bonnet dans «Basin Street Blues/Sleepy Time» et «Sing, Sing, Sing») et à l’occasion, des sidemen comme les batteurs Tonton Salut (avec Jean-Marie Bellec, p), José Fillatreau (avec Philippe Braquart, ts-ss) et Mourad Benhammou (avec Isabelle Carpentier, voc).

Les dernières notes du Festival furent sonnées le 16/8 par les Supersoul Brothers (William Laudinat, tp, très précis). Cette année, libre concurrence oblige, les animations musicales les plus diverses, en genre et en niveau, hors programmation officielle, se sont multipliées de jour comme de nuit, dans presque chaque restaurant éphémère ou durable ou sur les trottoirs, à un point jamais atteint jusqu’ici (Off du Off). Nous n’en parlerons pas. Il peut s’agir d’une évolution incontournable et négative (au moins pour ce qui est des tarifs pratiqués pour les musiciens, ainsi orientés à la baisse).

En conclusion, malgré une météo variable passant du frais et pluvieux à la chaleur (et inversement), la fréquentation du village pendant ce festival n’a pas connu de déclin (environ 17 236 festivaliers par jour). Et comme vous l’aurez constaté dans ces lignes la programmation fut variée (et plus encore avec tout ce dont nous n’avons pas parlé) avec même de grands moments jazz. Jason Marsalis a exprimé un excellent principe lors de ce festival: «Le jazz, c’est apporter le passé à la musique d’aujourd’hui», sauf qu’il n’est pas spécifique à ce genre expressif et que, pour le jazz, un enseignement pro-créatif en rupture avec ses fondements fait que c’est rarement appliqué par les musiciens et compris tant par les «spécialistes» que par les consommateurs. Mais, comme pour les problèmes climatiques, seule une minorité s’en soucie. A l’an prochain.
Michel Laplace
Texte et photos

© Jazz Hot n° 673, automne 2015



Albertville, Savoie

Albertville Jazz Festival, 25 au 27 juillet 2015

Première édition pour ce festival. Tout comme pour celui, tout aussi alpin, consacré aux guitares dans le Vercors, et auquel nous n’avons pas pu nous rendre. Les deux sont largement aidés (on parle de 100 000 euros) par la Spedidam (Société de perception et de distribution des droits des artistes-interprètes) qui, comme son nom l’indique, à vocation à percevoir des droits collectifs mais également à les redistribuer, un peu à la manière de la Sacem pour les auteurs et compositeurs. La Spedidam participe ainsi à la création de ces deux manifestations et en aide une dizaine d’autres comme la 6e édition de Wolfi Jazz à Wolfisheim (en juin, dans le Bas-Rhin). Particularité de l’Albertville Jazz Festival, comme du Vercors Music Festival : leur programmation est assurée par des musiciens. Des «régionaux de l’étape» (le guitariste grenoblois Jean-Philippe Bruttmann, pour le premier, et le trompettiste savoyard Nicolas Folmer pour le second) qui… s’auto-programment dans ces deux premières éditions. On ne dira rien. Mais il ne faudrait pas que ça devienne une habitude!



Je n’ai pas assisté au concert du Horny Tonky de Folmer à Albertville le samedi, mais le disque est plutôt prometteur, dans un registre proche du funk et du jazz-rock. Pas plus que je n’étais à la soirée de clôture qui mettait en vedette la chanteuse franco-israëlienne Yaël Naïm. Elle avait, certes, jadis, rendu un bel hommage à Charles Mingus et à Joni Mitchell, mais ses aventures musicales actuelles, quoique musicalement très intéressantes, n’ont que de lointains rapports avec le jazz. Reste donc la programmation hors têtes d’affiche qui, en effet, fait la part belle à de jeunes musiciens en devenir, labellisés «génération Spedidam» comme la violoniste Aurore Voilqué ou encore le pianiste Antoine Hervier.

Agathe Iracema © Pascal Kober


Dimanche soir, c’était la chanteuse franco-brésilienne Agathe Iracema qui assurait cette représentation. Et de quelle façon ! Auparavant, elle avait été précédée, lors de deux concerts gratuits en plein air, par de jeunes formations locales : le Thibault Gomez quintet, proposant des compositions personnelles de très belle tenue dans un registre authentiquement jazz qui rappelle parfois McCoy Tyner (PS : n’oubliez pas toutefois les standards ; au moins un…), et les Buttshakers, une bande de Lyonnais déjantés œuvrant plutôt dans le rythm ’n’ blues et dont la chanteuse (américaine), Ciara Thompson, bombe d’énergie qui vous conte (en français, s’il-vous-plaît) des histoires d’amour et de cul, a réussi la prouesse de faire se lever et danser le public.

Sous le chapiteau (mais pourquoi un chapiteau alors, qu’il y a une si belle salle, le Dôme Théâtre, toute neuve et située juste de l’autre côté de la rue ?), Agathe Iracema mettra moins de deux minutes pour emballer son public. «I’ve Got a Crush on You». George et Ira Gershwin, bien sûr. Ainsi démarre-t-elle son concert pour finir, en rappel, par un scat d’enfer sur «I Got Rhythm». Mais oui, Agathe, nous aussi, nous avons le béguin (comme disait papy). Mais davantage qu’un béguin. Bien plus. Un vrai coup de cœur. Pour la subtilité de ces micro-variations d’arrangements rythmiques qui doivent beaucoup à ton Brésil chéri. Pour la finesse de tes complices musiciens, une bande avec laquelle tu tournes toi aussi depuis longtemps (et ça s’entend !). Pour ta relation si naturelle au public (c’est hélas aujourd’hui si rare). Pour cette souplesse de timbre, l’agilité de ta voix et ce sens inouï de la nuance. Pour tes clins d’œil à la grande Betty Carter. Agathe Iracema représente indubitablement une voix qui va compter dans le paysage du jazz. Je ne connais pas beaucoup de chanteuses capables de faire swinger une ballade aussi tendue que ce «Don’t Go to Strangers» chanté par Etta James. Keep on!

Dee Dee Bridgewater et son groupe © Pascal Kober


Dee Dee ne prendra pas ombrage du succès de sa première partie. Dee Dee ne prend jamais ombrage de rien. Dee Dee est inoxydable. Trente ans que j’écoute Dee Dee en concert. Depuis les standards d’Ella jusqu’à Carmen (oui, celle de Bizet) en passant par le très beau French SongBook réalisé avec la contribution du guitariste Louis Winsberg. Trente ans et pas un raté. Pas une note fausse (je n’ai pas dit «fausse note», je ne me le permettrais pas!). Ni faute de goût. Les grincheux lui reprochent son abattage. Et c’est vrai qu’elle en fait beaucoup, Dee Dee. Trop? Allez le dire à ceux (et ils sont si nombreux) qui n’en font pas assez.
Nous, c’est comme ça qu’on l’aime, Dee Dee. Avec son bagout. Et son chien. Et ce soir-là, on a presque le sentiment qu’elle s’est (un peu) assagie. Il faut dire que face à la truculence de ses nouveaux amis musiciens de La Nouvelle-Orleans, elle a fort à faire. Alors, disons-le tout de suite : le disque, avec ces fous de New Orleans 7, groupe fondé par le trompettiste Irvin Mayfield, ne m’avait pas spécialement emballé. C’était oublier que cette musique-là ne se vit que dans la vraie vie et qu’elle n’a que faire des YouTube et autres FaceBook. Ici, on a invité Nicolas Folmer sur «St. James Infirmary», on a chanté, on a dansé, et on était loin, très loin, de ce cliché qui perdure encore en France d’un jazz new-orleans qui ne serait que musique de vieux. Vous voulez que je vous dise ? J’ai hâte de pouvoir me rendre en Louisiane.
See you later, alligator
Pascal Kober
texte et photos

© Jazz Hot n° 673, automne 2015



Salon-de-Provence, Bouches-du-Rhône

Jazz à Salon, 24 juillet 2015

Jazz à Salon a timidement repris vie cet été. Incité par la nouvelle direction artistique du danseur Denis Fabre installé à la suite du changement de majorité municipale, Gilles Labourey lui a enfin consacré une soirée, dans la cour renaissance, après de trop longues années de vaches maigres.
Jazz à Salon a timidement repris vie cet été. Incité par la nouvelle direction artistique du danseur Denis Fabre installé à la suite du changement de majorité municipale, Gilles Labourey lui a enfin consacré une soirée après de trop longues années de vaches maigres.

Les festivités avaient commencé le 24 juillet en fin d’après-midi sur le Parvis de l’Eglise St-Michel, avec Louise & The P'Boys, une formation Nouvelle-Orléans composée d’Alexandra Satger (voc), Matthieu Maigre (tb), Seb Ruiz-Levy  (cnt), Renaud Matchoulian (bj),  Djamel Taouacht  (whb) et  Julien Baudry  (tu).

La première partie de la soirée dans la cour Renaissance du Château de l’Emperi, fut assurée par des musiciens ayant plusieurs années fréquenté l’Institut de Formation Musicale Professionnelle. Le saxophoniste ténor, Olivier Chaussade, actuellement étudiant au Conservatoire National Supérieur de Paris, était entouré d’Enzo Camiel (p), de Jean-Marie Camiel (b) et de Thierry Larosa (dm). Chaussade commença avec une ancienne chanson soviétique « Le Temps des fleurs » ou « Only Once in a Lifetime », composée en 1922 par Boris Fomine ; connue en France à la fin des sixties, elle devint un vrai tube chanté par Dalida et Ivan Rebroff au début des années 1970. Il poursuivit avec une pièce originale, « Scratch Blues » composée pour le pianiste Aaron Diehl. Ce fut ensuite la superbe ballade de Thelonious Monk, « Ruby My Dear » (1945). Ce premier set se termina sur « Swing Spring » (Miles Davis – 1954), enregistré la première fois chez Rudy Van Gelder à Hackensack (NJ) le 24/12/1954 par le Quintet de Miles Davis (tp) avec Milt Jackson (vib), Thélonious Monk (p) Percy Heath (b) et Kenny Clarke (d). Le batteur a accompagné avec justesse. Le bassiste tint sa partie avec compétence. Le pianiste, dont l’approche instrumentale est très percussive, possède une bonne maîtrise ; il se trouva souvent emporté par sa virtuosité. Olivier Chaussade dispose d’un langage déjà élaboré. Originalité rare, il s’inscrit dans la tradition des ténors au « gros son » ; il joue « in » et pas souvent « out ». Il évoque beaucoup Sonny Rollins des années 1960, l’héritier de Coleman Hawkins (Sonny Meets Hawk 1963). Pendant quarante cinq minutes, ces jeunes artistes ont enthousiasmé le public par leur spontanéité et leur fraicheur.

Virginie Teychené © Félix W. Sportis


Virginie Teychené, qui la veille au Festival de Jazz à Toulon avait fait un triomphe, était la vedette de la seconde partie de cette soirée. Entourée de son trio habituel, Stéphane Bernard (p), Gérard Maurin (b, arr) et Jean-Pierre Arnaud (dm), elle avait en invité l’harmoniciste Olivier Ker Ourio. Ce fut pour elle l’occasion, pendant un concert de presque deux heures, de relire le répertoire de ses trois précédents albums et surtout de présenter quelles plages du prochain, Encore, qui sortira en octobre prochain chez Jazz Village avec quelques perles de la Chanson française. Elle entama son récital avec « Tight » (Betty Carter). Puis ce fut « Living Room » (Max Roach, Abbey Lincoln), « Zingaro », « Doralice » (C. Lyra, V de Moraes), « Fotografia » (A. C. Jobim), « Allée des brouillards » (Claude Nougaro), « A bout de Souffle »/« Blue Rondo à la turk » (Dave Brubeck – 1959), « Le petit bal perdu » (Gaby Verlor, Robert Nyel – 1961), « Don't Get Scared » (Stan Getz, Jon Hendricks), « I Ain't Got Nothing but the Blues » (Duke Ellington - 1944),  « I'm Gonna Go Fishing » (Duke Ellington, Peggy Lee - 1956), « I love You Porgy » (George Gershwin – 1924). En fin de concert, elle invita Olivier Chaussade à se joindre à eux pour une version enlevée de « I Got the Blues »/« Lester Leaps In » (Lester Young, Eddie Jefferson). Le public, qui tout au long de la soirée l’a longuement applaudie, lui fit une standing ovation.

Le quartet tourne comme une horloge ; le trio est non seulement le magnifique écrin de présentation d’une perle rare, il est en outre constitué de trois fins musiciens qui mériteraient d’être entendus plus longuement en tant que tel. Après tout, Ella n’entrait en scène qu’après deux, voire trois morceaux joués par le trio de Tommy Flanagan ; et je n’ai pas souvenir que le public s’en offusquât ou manifestât son mécontentement. Jean-Pierre Arnaud (dm) « joue juste » ; Gérard Maurin (b) a une mise en place sans faille ; quant à Stéphane Bernard (p), c’est tout simplement un grand soliste au jeu intelligent, plein de nuances et qui connaît tous les registres du piano, celui d’accompagnateur n’étant le moindre (Ellis Larskins en fut un exceptionnel). L’invité, Olivier Ker Ourio (harm) qui s’inscrit dans la voie ouverte par Toots Thielemans, apporte à l’ensemble une fêlure nostalgique enrichissant certaines pièces. Et Virginie ? Sa maîtrise vocale déjà exceptionnelle a gagné en puissance émotive en ce que bonheur et plaisir embaument son chant tour à tour, scénette, comptine mutine (« Doralice » en duo avec Jean-Pierre), aubade, romance, rengaine, complainte... d’espièglerie ou de tendresse, de souffrance ou de joie, d’insouciance ou de gravité. Ce fut un concert de qualité, voire remarquable et, à certains moments, exceptionnel : « I love You Porgy » fit bruisser l’assistance. Et lorsqu’elle revint pour chanter, en bis et a capella, après l’introduction de Ker Ourio sur « My One and Only Love » (après plus d’une heure trois quarts de concert) la superbe chanson de Barbara, « Septembre quel joli temps » (Sophie Makhno, Barbara – 1965), le public retint son souffle avant d’éclater dans un tonnerre d’applaudissements.
Jazz à Salon devra faire fort en 2016 pour garder ce niveau !
Félix W. Sportis
texte et photo

© Jazz Hot n° 673, automne 2015


San Sebastian, Espagne

Jazzaldia San Sebastian, 22 au 26 juillet 2015



La pluie a perturbé le début de la 50e édition du Jazzaldia de San Sebastian au Jazz Band Ball sur la plage et les scènes du Kursaal.  En marge des inclémences météorologiques, cette journée initiale semblait déchirée en deux mondes bien différents:
d’un coté, le chanteur de l’Île de la Réunion, Zanmari Baré (19h) ; le premier des trois rôles de Jamie Cullum-DJ (20h 30); les Earth, Wind & Fire Experience (21h 30), les Soul Messengers (23h), et le Jamaïquain Jimmy Cliff (24h 30).
De l’autre côté, le jazz, avec une programmation qui obligeait à choisir entre Carla Cook et l'EIJO –Orchestre des jeunes étudiants basques de musique– (19h), ou entre The Cookers et Ray Gelato & Claire Martin (23h). Bref, le public de musiques variées avait un parcours confortable, mais les amateurs de jazz (plus les rédacteurs et les photographes), non!


The Cookers © Jose Horna


Carla Cook s’est produite sur la scène de la terrasse, offrant un concert basé sur un répertoire de standards bien choisis. L'accompagnement de musiciens du calibre d'Albert Bover (p) et Jo Krause (dm) a valorisé la performance, qui a eu des moments spéciaux dont son interprétation de «Well, You Needn't». Dans le même temps, l'EIJO, dirigé par Josetxo Silgueiro et Iñigo Ibaibarriaga, a offert une performance de grande qualité avec en compositeur invité, Angel Unzu.

Quatre heures plus tard, Ray Gelato et Claire Martin se remémoraient du jazz des années 40-50 dans un spectacle intitulé «A Swinging Affair». Simultanément, The Cookers, la meilleure formation de l'année selon Down Beat, essayait d'organiser la scène après un orage de pluie et de vent. Sans avoir pu faire de balance, Billy Harper (ts), Eddie Henderson (tp), Donald Harrison (as), David Weiss (tp), Danny Grissett (p), Cecil McBee (cb) et Billy Hart (dm) ont su s'imposer avec sagesse et qualité. The Cookers exigeait une scène plus adaptée et respectueuse qu'une terrasse, même face à la mer.



Le lendemain fut la confirmation de Jamie Cullum-homme de spectacle: il s'est lancé, sur la scène d'un Kursaal plein, en piano solo, et la proposition s’est avérée heureuse. Cullum a alterné piano, basse, harmonica et guitare, bon à tout faire, ou cela a plu au public dès «I've Got You Under My Skin» (Cole Porter) à «Don't Stop the Music» (Rihanna). Le répertoire s'est fermé avec «Blackbird» des Beatles, «Uptown Funk» de Bruno Mars et «The Wind Cries Mary» de Jimy Hendrix.

À la Place de la Trinité, sans chaise à cause de l'affluence, le double set était constitué du concert de Silvia Pérez Cruz (une belle prestation sans rapport avec le jazz, accompagné d'un quintet de cordes), et du spectacle de la chanteuse française Isabelle Geffroy-ZAZ. Tout d’abord, cette soirée a provoqué l'une de plus grandes file d'attente de l'histoire de la Place de la Trinité. ZAZ a surtout joué les morceaux de son dernier disque Paris, dont Quincey Jones est le producteur. Entourée d’une collection de musiciens de luxe, avec des chœurs et des danseurs, ZAZ a conquis les assistants avec son swing acoustique, héritier du jazz manouche et de la chanson française, avec la fraîcheur et la franchise de l'artiste de Tours. A la grande surprise du public, l’omniprésent Jamie Cullum a fait une apparition spéciale aux côtés de ZAZ.

Sur la scène de la plage, le chanteur Gregory Porter s'est consacré à élever le niveau émotionnel de la nuit. Son troisième disque, Liquid Spirit, fait bonne preuve de cela.

Parallèlement, le Théâtre Victoria Eugenia programmait la première des séances de PUNKT (Kristiansand, Norvège).



Benny Golson Quartet © Jose Horna


Le lendemain, deux saxophonistes de légende officiaient, presque en même temps, aux premières heures de l'après-midi: Benny Golson (ts) et Charles McPherson (as). Golson a fait son concert dans la Grande Salle du Kursaal, justement la veille de recevoir le Prix Donostiako Jazzaldia qu'octroie annuellement le festival. L'histoire du jazz ne serait pas la même sans ses compositions «I Remember Clifford», «Killer Joe», «Whisper Not»,  «Stablemates» ou «Blues March» que Golson avait composé pour le trompettiste Blue Mitchell. Elles et d’autres encore agrémentées d'anecdotes, ont été égrenées en cet après-midi au Kursaal. Avec son discret quartet qu'il emmène dans ses tournées ibériques (Joan Monné, Ignasi González, Jo Krause), Benny Golson a témoigné de son élégance et de son jeu chaleureux, susurrant par moment, prouvant clairement qu'il ne faut pas jouer fort pour être expressif. Le public, debout, a salué l'octogénaire tranquille.

À la suite de l'orage qui s'était déchaîné, Charles McPherson a eu la mauvaise fortune de voir limité et, finalement interrompu, son concert. Jusqu’à ce moment, aussi bien lui que ses accompagnateurs –Bruce Barth (p), Jeremy Brown (cb), Stephen Keogh (dm)–  proposait un beau concert bebop. Mais quand le vent et la pluie font plus de bruit que les instruments, que les partitions volent et que les projecteurs oscillent dangereusement, il n'y a plus rien à faire.

À la 'Trini', le quartet d’Andrzej Olejnicazk (ts, ss), Iñaki Salvador (p), Gonzalo Tejada (cb) et Borja Barrueta (dm) –avec le Polonais Maciej Fortuna (tp) en invité spécial– a dû braver à nouveau la pluie et le peu de respect montré par une bonne part du public venu exclusivement pour Jamie Cullum. Malgré cela, ils ont proposé un concert exceptionnel où ils  ont alterné des morceaux populaires basques et polonais («Ezpatadantza», «Radkowi»), passés au crible du jazz, et quelques compositions originales («Antidotum»,
«Respuesta incorrecta»).

Quant à Jamie Cullum
-version big band, son troisième concert n'a fait que répéter les schémas habituels: enchaînement «opportuniste» entre un morceau classique et un morceau  pop («Singin’ in the Rain» et «Umbrella»), il y a eu des sauts depuis le piano, des redoublements de tambour…, juste ce que son public voulait. Un groupe de fans avait porté une banderolle où on lisait : «We Love You, Jamie!», c'est dire… sauf que l’effet Cullum a entraîné une absence de chaises pour les mêmes raisons que le jour précédent.



Jam session: Charles McPherson-Azar Lawrence © Jose Horna


Le samedi 25 juillet a été une journée marathonienne. A la remise du Prix Donostiako Jazzaldia à Benny Golson (11h) a succédé une jam session sponsorisée par le magazine Cuadernos de Jazz à l'occasion de son 25e Anniversaire (12h). L'affluence (l'entrée était gratuite) a obligé  la jam
à se déplacer du club, situé au sous-sol du théâtre Victora Eugenia, au théâtre même.  Affichant complet, dans une ambiance survoltée, une équipe artistique de haut niveau entamait la fête sur scène. Au premier set, Azar Lawrence (ts) et son groupe ont ouvert la jam pour se trouver renforcés ensuite par Andrzej Olejnicazk, Maciej Fortuna et Mikel Andueza (as). Au deuxième set, le quartet de Charles McPherson, auquel s'est joint l’insatiable Azar Lawrence, a présenté sa musique. Ce qui s'est passé entre les deux saxophonistes pourrait être qualifié de combat corps à corps, qui a fini par l'enchaînement de deux standards historiques: «Now’s the Time» et «Mr. PC». Qui a dit que le be et le hard bop étaient morts?

L'après-midi, Joshua Redman et The Bad Plus se sont produits au Kursaal. La musique des Bad Plus est difficile de définir, bien qu’une partie de la critique veuille le résoudre par l'étiquette pop. Iverson, Anderson et King ont des registres très variés et, avec la présence de Redman, ses compositions acquièrent un ton particulier qui passe par le jazz, le rock ou la musique européenne d'avant-garde. Son concert, très apprécié du nombreux public présent, a compris les morceaux
«Anwser Is Love', «Faith Trough Error», «The Moment Slips Away», «The Meading», «Big Eater», «People Like You», «County Seat» ou «Beauty Has It Hard» de King, et en bis, «Dirty Blonde». Il ne faut pas se tromper: la pop n'était pas là, mais sur la plage…
En contrepoint, une demi-heure plus tard, a commencé le concert du trio de Didier Datcharry (p), Marie-Hélène Gastinel (dm) et Jean-Xavier Herman (b), qui ont évoqué les thèmes des grands trios classiques de l'histoire du jazz.

À la Trini, New Standard Trio a ouvert le premier set de la nuit. Jamie Salft (p, org), Steve Swallow (b) et Bobby Previte (dm) ont présenté un programme qui stimulait les souvenirs d'une génération qui a grandi écoutant les Doors et Led Zeppelin. En bons représentants de l'avant-garde new-yorkaise, ils se sont lancés à expérimenter avec force et bon goût, jouant même une version d’un morceau des ZZ Top.

Dee Dee Bridgwater, avec à ses côtés les New Orleans 7 du trompettiste Irving Mayfield, a été la vedette du deuxième set. Le répertoire était celui de son disque Dee Dee’S Feathers, album que la chanteuse et le trompettiste ont enregistré ensemble pour rendre hommage à la musique de New Orleans. Outre des morceaux comme
«One Fine Thing», «Do You Know What It Means», «Saint James Infirmary» ou «Basin Street Blues», il y a eu trois moments spéciaux: «C’est ici que je t’aime», avec son accent francisé; «What a Wonderful World», mimant la voix et le son de la trompette de Louis Armstrong ; et, finalement, l'adaptation de «House of the Rising Sun», qu'elle a offert au bis final. Dee Dee a chanté, a agi, a plaisanté et a flirté avec les musiciens, et, encore une fois, elle s'est mis le public dans la poche. Elle est une Grande Dame du jazz.

Minuit passé, Gonzalo Tejada (b) a présenté au Musée San Telmo son disque Norma Jean Baker, basé sur les chansons interprétées par Marilyn Monroe dans ses films. C'était une réalisation originale, où l'on a pu voir et écouter sur un grand écran les chansons originales. Les musiciens étaient de haut niveau: Roger Mas (p), Carlos Falanga (dm), Mikel Andueza (s).



Pour la dernière journée du festival, les pianistes Iñaki Salvador et Alexis Delgado ont présenté au Théâtre Victoria Eugenia leur disque Johann Sebastian Jazz, où tous les deux réinterprètent la musique de Bach au filtre des accords jazziques.

À la Place de la Trinité, Andrea Motis & Joan Chamorro Group ont donné un concert dans lequel le travail des accompagnateurs musicaux a été remarquable avec Ignasi Terraza(p), Josep Traver (g) et Esteve Pí (dm). Il semble que la curiosité pour une jeune qui est en scène depuis ses 12 ans et enregistre des disques depuis ses 15 ans, toujours sous le regard attentif de son mentor, le contrebassiste et saxophoniste Joan Chamorro (b, sax), commence à se dégonfler. Andrea est âgée de 20 ans à présent, et il ne semble pas y avoir de maturation de sa facette de chanteuse ou de trompettiste. Le répertoire était composé, presque à parts égales, de standards du jazz (
«Moody´s Mood For Love», «The Way You Look Tonight» ou «Moanin», avec lequel ils ont conclu le concert), et de musique populaire brésilienne («Samba Em Preludio», «Flor de Lis»  ou «Manhã de Carnaval»). Ce n'était pas spécialement difficile mais le manque de caractère de sa voix comme de son jeu de trompette approximatif (elle n’a pas touché le sax alto) ont déçu.

Le deuxième set était dévolu à Melody Gardot venue présenter son dernier disque Currency of Man, plus rock, r&b, funky et électrique que les fois précédentes. Son éloignement du jazz a été plus évident que jamais. Cela aurait pu être un bon concert au Kursaal, mais pas pour boucler le Jazzaldia à la Place de la Trinité, du moins pour ceux qui continue de considérer ce lieu emblématique comme le centre de la programmation jazz du festival. Face au «tout variété» qui gagne du terrain, nous opposerons un «Touche pas à mon jazz !» que la mémoire impose.
Lauri Fernández et Jose Horna
texte et Photos

© Jazz Hot n° 673, automne 2015


Foix, Ariège

Jazz Foix, 21 au 25 juillet 2015

15e édition de Jazz Foix, au cœur des Pyrénées ariégeoises, qui déploie depuis sa naissance cette merveilleuse utopie de faire un festival pas comme les autres dans la belle citée fuxéenne. L’identité du festival a été de mettre sur le devant de la scène plusieurs générations d'acteurs majeurs –des légendes parfois– qui font le jazz de haut niveau et de culture au quotidien, sans pour autant faire appel aux stars, pas toujours jazz, qui tournent partout ailleurs. Ces artistes de la note bleue, que l’on découvre à Foix grâce à l’exigence sans cesse renouvelée d’Alain Dupuy-Raufaste, ont permis d'établir l'identité de Jazz Foix: Benny Golson , Ricky Ford, Steve Grossman, Scott Hamilton, Gary Bartz, Sonny Fortune, Victor Lewis, Bobby Watson, Lew Tabackin, Archie Shepp, James Spaulding, Charles McPherson, Billy Pierce, Rick Margitza, Jesse Davis, Eric Alexander, Charles Davis, Billy Harper, les trompettistes Eddie Henderson, Ronald Baker, Franco Ambrosetti, Dusko Goykovitch, Valery Ponomarev, Jerry Gonzalez, Claudio Roditi, les batteurs Pete Laroca, Charli Persip, Victor Lewis, Billy Drummond, Willie Jones III, Joe Farnsworth, Steve Williams, Herlin Riley, Billy Hart, Alvin Queen, Douglas Sides, aux contrebassistes Curtis Lundy, Henry Grimes, James Cammack, Darryl Hall, Reggie Johnson en passant par les trombonistes Steve Turre, Curtis Fuller, Sarah Morrow répondant aussi à une certaine tradition du piano jazz qui est en quelque sorte la signature du festival autour de John Hicks, Kenny Barron, Mike LeDonne, Ronnie Mathews, Stanley Cowell, Cedar Walton, Ahmad Jamal, Kirk Lightsey, Steve Kuhn, Joe Bonner, Freddie Redd, Eric Reed, Cyrus Chestnut, Larry Willis, Harold Mabern, Roger Kellaway sans oublier l’art vocal célébré par Cecil McLorin-Savant., Mandy Gaines, Sandy Patton, Deborah Brown, Mary Stallings.
Aujourd’hui, l’association Art’Riège et son nouveau président, Daniel Venoux, qui a succédé à l'emblématique Eric Baudeigne depuis quelques mois et pour cette édition, sont dans une période de transition tout comme l’ensemble du festival. Il est vrai qu’il est difficile de succéder au Dr. Jazz de Foix tant sa personnalité rayonnante, son savoir en matière de jazz ainsi que la passion qui l’animait, ont fait de ce festival un endroit singulier, mettant l’humanité d’une musique intemporelle et d'une équipe au service du plus grand nombre.


Cette année, certains se sentaient donc un peu orphelins au milieu d’une ambiance plus neutre où l’austérité dans le pays s’est imposée. Nous n'étions donc présents qu'à trois soirées pour ce compte rendu. La semaine s'est réduite à cinq soirées, ce qui a permis de baisser le prix des billets qui sont déjà gratuits pour les mineurs. Les master class ont disparu, et si elles manquaient singulièrement d'interactions organisées avec le festival dans le passé, elles avaient au moins le mérite de réunir des élèves demandeurs pour les after hours. On a regretté l'absence d’exposition avec la présence traditionnelle des dessinateurs, le fidèle Willem en particulier, surtout en cette année des attentats contre Charlie Hebdo, avec la disparition de Cabu. Le village Jazz est resté le poumon du festival avec la présence de formations locales dont la chanteuse Esther Nourri et le Ti-Quartet qui revisitent avec brio le répertoire du jazz traditionnel autour du banjoïste Pierre Tissendier, frère de Claude.

Azar Lawrence et Jimmy Owens © David Bouzaclou


Pour cette ouverture de festival, c’est une rencontre improbable entre Jimmy Owens (tp, flh) et le quartet d'Azar Lawrence (s), deux personnalités s’exprimant dans des idiomes différents même si le fond de leur culture jazz reste commun autour du blues et du swing. Jimmy Owens (cf.
Jazz Hot n°671), à 71 ans, fait toujours preuve d’une superbe palette de couleur à la trompette mais surtout au bugle où il est encore plus à son avantage. Cet élève de Donald Byrd, naguère, s’est forgé une solide réputation de musicien de pupitre derrière Hampton, Basie, Ellington, Thad Jones & Mel Lewis ou l’éphémère Big Bad Band de Clark Terry et, plus récemment, le Gerald Wilson Big Band. Cofondateur du fameux Collective Black Artists, en 1969, qui s’efforçait de promouvoir la tradition du jazz et dont l’ensemble musical comprenait Reggie Workman (cf. Jazz Hot n°672), Stanley Cowell et Joe Louis Wilson, il possède un esprit d’ouverture, l’avant-garde étant pour lui une partie de l'histoire du jazz.
Azar Lawrence s’exprime depuis toujours dans l’univers modal Coltranien auprès de Yusef Lateef, Pharoah Sanders et n’a pas oublié ses collaborations avec Elvin Jones et McCoy Tyner, prolongeant l’esprit de Coltrane au soprano. Actif dans l’avant-garde (Horace Tapscott, Beaver Harris), il a été également un acteur du straight-ahead avec Julian Priester et Woody Shaw.
L’univers monkien de Jimmy Owens (2011, The Monk Project, IPO) était l'objet de cette rencontre unique. Jimmy Owens arriva seul sur scène interprétant le spiritual «Nobody Knows» au bugle, avec en contre-chant, l’orage qui gronde sur la chaîne pyrénéenne avant de poursuivre sur un superbe «Blues for Happiness in Foix» en duo avec le très sobre et jeune batteur Brandon Lewis. Ce dernier, découvert lors de la dernière tournée de Kenny Garrett, a joué contre nature, débordant de sobriété, car ce qui le caractérise est plutôt un jeu en puissance évoquant Elvin Jones pour l’intensité. «Stuffy Turkey» et «Let’s Cool One» ouvrirent le songbook monkien autour d’un Azar Lawrence très à l’aise dans ce répertoire bien que ne délaissant pas son goût pour les longues phrases où foisonnent les notes dans un torrent modal. Le quintet avait répété quasiment deux heures dans une ambiance collégiale, malgré le peu d’enthousiasme de Benito Gonzalez (p, découvert lui aussi dans le quintet de Kenny Garrett) pour se fondre dans le collectif par son attitude envers Jimmy Owens. Ce dernier, à la trompette, cultive une attaque franche doublée d’une technique instrumentale sans faille, mais c’est au bugle qu’il exploite toute sa musicalité avec un bel équilibre («Pannonica»). Le retrait de Jimmy Owens sur «Elements», thème qu’Azar Lawrence a enregistré sur l’album If We Should Meet Again en 2007, amena le quartet dans un univers plus coltranien. Dans ce répertoire, Benito Gonzalez est plus à l'aise avec un jeu de piano percussif où plane l’ombre de McCoy Tyner. L’équilibre de ce quintet tenait aussi à la présence de l’impeccable Essiet Okon Essiet, à la superbe sonorité ronde boisée, qui maintient l’ensemble avec swing et autorité. Dans cette rencontre, chaque musicien à mis son ego au service de la musique. «Straigh No Chaser», «Round Midnight» et «Blue Monk» en rappel ont fini d’asseoir la réussite de ce projet d’un soir.

Louis Hayes Quintet © Alain Dupuy-Raufaste


La seconde soirée nous a offert une figure incontournable du hard bop: le batteur de Detroit, Louis Hayes, fait partie de ces musiciens qu’on a un jour ou l’autre découvert sur l’un des disques favoris de tout amateur de jazz, aux côtés de Cannonball Adderley, John Coltrane, McCoy Tyner, Sonny Clark, Curtis Fuller ou Joe Henderson. Par souci d’exactitude, il convient de préciser que Louis Hayes n’est que l’invité de ce quintet dirigé par David Hazeltine (p) et Piero Odorici (ts).
Découvert par le pianiste Cedar Walton avec qui il a enregistré l’excellent Cedar Walton presents Piero Odorici (Savant 2012), on avait d’ailleurs eu le loisir de l’écouter à Foix avec le trio de Cyrus Chestnut il y a deux ans. Originaire de Bologne, le saxophoniste de 53 ans est l’ancien élève de Sal Nistico et Steve Grossman, et il a suivi les workshops à New York de Barry Harris, Mal Waldron et Joe Henderson.
Débutant sur le fameux «Cedar Blues» de Cedar Walton avant d’enchaîner sur «Simple Pleasure» de David Hazeltine, le quintet s’exprime dans un langage hard bop classique.
Avec David Hazeltine, fondateur
il y a une vingtaine d’années du Classic Trio, avec Louis Hayes et Peter Washington, on est dans l'orthodoxie du piano bop, mettant la virtuosité au service de la musique. Ses arabesques à la main droite n’aurait pas déplu à Cedar Walton tout comme son sens du swing et du blues. Sa conception de l’harmonie et de l’accompagnement le rapproche des Tommy Flanagan ou Hank Jones. Une articulation claire et un art de l’accompagnement en ont fait un sideman de Charles McPherson, Slide Hampton, Sonny Stitt et plus récemment du Carnegie Hall Big Band. Coleader du fameux groupe de hard bop One for All avec le saxophoniste Eric Alexander, le pianiste de Milwaukee évolue avec naturel dans le répertoire de ce quintet. Sa version en trio d’«Over the Rainbow» est un modèle du genre avec une longue introduction donnant ensuite un côté orchestral à la formule du trio. «Pannonica» de Thelonious Monk, fait le lien avec la première soirée.
A 77 ans, Louis Hayes n’a rien perdu de sa signature par ses accentuations aux cymbales et un drive à la fois souple et puissant. L’ancien partenaire de Cannonball Adderley fascine toujours par son autorité.
Joe Magnarelli (tp) au jeu lumineux fait de phrases longues avec une attaque franche, l’ancien partenaire de Ray Barretto ou du big band de Toshiko Akioshi, joue lui aussi en terrain familier.
Jimmy Owens, encore présent, s'invita pour une jam sur le classique «Straigh No Chaser». Malheureusement, un incident technique nous priva de la fin de ce moment magique. Il faut dire que la météo, peu clémente, avait délocalisé le concert à l’Estive, dans une salle non ventilée et surchauffée. La sonorisation plus que moyenne provoqua un intermède, et le final incandescent se déroula devant un public clairsemé.

Les deux jours suivants, que nous n'avons pu suivre, ont proposé Tcha Limberger (vln) et Mozes Rosenberg (musique de Django Reinhardt et tzigane) et une soirée Latin Jazz autour du flûtiste et saxophoniste cubain Leonel O Zuniga et son Havana Street Band.

Marc Thomas, Michele Hendricks, Claude Tissendier et Gilles Berthenet © Alain Dupuy-Raufaste


La clôture fut un délicieux moment de swing avec le Countissimo de Claude Tissendier (cl) qui rendit hommage aux moyennes formations de Count Basie des années 50, quand, difficultés économiques obligent, le fameux chef d’orchestre était à la tête de formations plus réduites avec Wardell Gray (ts), Gene Ammons (ts), Charlie Rouse (ts), Serge Chaloff (bs) ou Clark Terry (tp) sans oublier la clarinette de Buddy DeFranco dont Claude Tissendier prend les habits. Cet hommage est également l’occasion de redécouvrir l’immense travail du fameux trio vocal Lambert, Hendricks & Ross (Sing a Song of Basie, 1957 et Sing Along With Basie). Claude Tissendier, en maître de cérémonie, joue dans l’esprit sans la lettre avec swing et élégance à la clarinette, un instrument qui apporte une palette de couleur supplémentaire à l’ensemble. La section de cuivre est amenée par le fidèle complice du chef d’orchestre Philippe Chagne (bar), de Philippe Pillon (ts) au léger vibrato (premier album sous son nom, Take it Easy, Black and Blue, 2011) sorte de prolongement de Lester Young. L'excellent Gilles Berthenet reste fidèle à l’idiome de la formation en jouant dans l’esprit d’un Joe Newman, avec une attaque précise et un swing souple irrésistible.
Sur «Moten Swing», Gilles Rea (g), entendu auprès de Nicolas Dary, alterne une pompe à la Freddie Green avec des chorus en single notes rappelant Kenny Burrell, soutenu par les contre-chants de la section de cuivres. «Why Not» composition de Count Basie met en avant Alain Chaudron (dm, en 4/4) tout en retenu avec une mise en place impeccable. «Every Day» amène le duo vocal entre Marc Thomas (ex-Bolling) et Michèle Hendricks qui rend un hommage sincère à Jon Hendricks, son père, dans de beaux chorus. «Little Pony» en hommage au saxophoniste Pony Poindexter met en valeur le superbe phrasé de Michèle Hendricks plein de swing (scat). Une grande musicienne! Sa version de «Whirly-Bird» est un exercice de style. Son chase avec Philippe Pillon est un modèle du genre sur le classique «Swingin’ the Blues». Quant à Marc Thomas, on retiendra sa version de «Girl Talk» avec l’arrangement de Quincy Jones et un doublement du tempo sur un chorus de Philippe Chagne (bar). L’excellente version de «Fiesta in Blue» et «Cute» démontre une fois de plus que la musique de Basie, comme celle de Monk, est intemporelle.

Une belle édition encore de Jazz Foix sur le plan de la musique, dans la continuité sur le plan artistique; mais la fin de festival laisse quelques interrogations et angoisses quant au futur de Jazz (à) Foix, de sa ligne artistique, surtout quand un article du quotidien local évoque l’avenir autour d’un jazz «européen et français plus accessible pour le public». Ppropos surprenants, car le festival a déjà ouvert sa programmation à Enrico Rava, Dusko Goykovitch, René Urtreger, Claude Bolling, Pierre Maingourd, Gilles Naturel, Alain Jean Marie, Dmitry Baevsky, Axel Riel, Jesper Lundgaa