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Mary Stallings, Jazz à Foix 2014 © Yves Sportis

Mary Stallings


Lady Mary



Mary Stallings n’est pas seulement un icône du jazz, c’est aussi une chanteuse dont le développement artistique ne cesse de s’intensifier. Son parcours doit à son ancrage culturel et à son époque, mais c’est sa personnalité qui a fait fructifier cet héritage avec une finesse particulière.

Née le 16 août 1939 à San Francisco, Mary Stallings démarre une impressionnante carrière dès sa prime jeunesse puisqu’elle chante dans le Tympani Five de Louis Jordan alors qu’elle est encore lycéenne. Elle enregistre même un 78 tours de gospel sous le nom de « Little Miss Mary Stallings ». Son apprentissage est le fruit d’un environnement familial, religieux et musical ; il s’est fait sur scène, avec les plus grands musiciens. Elle joue ainsi avec Red Mitchell, Teddy Edwards, Montgomery Brothers, Barney Kessel et Cannonball Adderley dans divers clubs de la Bay Area (El Matador, The Hungry I, The Purple Onion, etc.). Son premier véritable enregistrement se fait avec Cal Tjader (1961, Cal Tjader Plays, Mary Stallings Sings), avec une puissance vocale et un style qui évoquent nettement Dinah Washington.

Elle est remarquée par Dizzy Gillespie au Blackhawk et, après avoir chanté avec lui en quintet au festival de Monterey (1965), elle l’accompagne lors d’une grande tournée en Amérique du Sud, même s’il ne subsiste guère de traces discographiques : on la retrouve seulement aux côté de Dizzy en 1974 dans « Evil Gal Blues » sur l’album No Brasil. Elle chante également aux côtés de Billy Eckstine, puis, entre 1969 et 1972, devient la chanteuse en titre du Count Basie Orchestra.

Elle interrompt alors sa carrière pendant une quinzaine d’années et se consacre à l’éducation de sa fille – aujourd’hui chanteuse de rhythm & blues sous le nom d’Adriana Evans – devenant même styliste et concevant des vêtements pour enfants. Elle continue de chanter occasionnellement et revient à plein temps sur scène à la fin des années quatre-vingt sur l’insistance de Dizzy Gillespie.

Mary Stallings, Jazz à Foix 2014 © Jérôme Partage


Son come-back s’est fait de la meilleure des façons, en enchaînant des collaborations avec de grands pianistes comme Gene Harris (1994, I Waited for You), Gerald Wiggins (1995, Spectrum, avec Harry Sweets Edison), Monty Alexander (1997, Manhattan Moods), Geri Allen (2005, Remember Love). Elle s’exprime durant cette période avec aisance et puissance, avec une maturité et une maîtrise admirables mais dans un registre qui reste celui d’un swing assez classique.

Il semble que l’apogée de son art soit en fait encore en train de se développer depuis qu’elle a rencontré le pianiste Eric Reed et enregistré un splendide Live at the Village Vanguard en 2001. Leurs dernières collaborations confirment une entente unique, mettant en valeur leurs qualités réciproques. Depuis une quinzaine d’années, son art vocal est à un sommet, non plus seulement sur le plan technique (car sa justesse et sa précision rythmique sont toujours aussi aiguisées), mais sur le plan de l’expression car sa sensibilité est devenue d’une intensité absolue.

Les nuances de blues omniprésentes, son charisme, la subtilité de ses inflexions, l’émotion qu’elle génère sur chaque morceau la rapprochent de la profondeur de Billie Holiday, même si elle n’a jamais tout à fait abandonné l’influence de Dinah Washington.

Ses concerts de juillet 2014 à Paris au Sunside et lors d’une tournée dans divers festivals, dont Jazz à Foix, ont permis de mieux la connaître et de comprendre son parcours, nourrie par une sincérité naturelle d’une fraîcheur toujours renouvelée.


Propos recueillis par Sarah Thorpe et Jean Szlamowicz
Photos Jérôme Partage et Yves Sportis


© Jazz Hot n°671, printemps 2015




Eric Reed, Darryl Hall, Mary Stallings, Mario Gonzi, Jazz à Foix 2014 © Yves Sportis

Jazz Hot : Comment avez-vous trouvé Eric Reed comme partenaire ?

Mary Stallings : On m’avait parlé de lui et c’est seulement lors d’un engagement au Village Vanguard que nous avons pu jouer ensemble. On l’a enregistré pour MaxJazz. Eric comprend tellement bien ma musique qu’il sait quoi écrire. C’est vraiment télépathique, la façon dont il devine ce que je veux ! Il sait ce que je ressens et je n’ai pas besoin de le guider. Je choisis les morceaux, j’indique le type de traitement que je veux, ballade, bossa, swing… Je n’ai qu’à trouver une composition, et Eric sait coller ensemble tous les éléments. Regardez ce qu’il a fait avec « All Night Long » !

Qu’est-ce qui vous rend compatibles ?

Je ne sais pas. Ce sont des choses qui arrivent, dans la vie. Vous vous retrouvez avec la personne qu’il vous faut. Il y a des gens qui sont faits pour se rencontrer. Billie and Lester, Sarah et Billy Eckstine… Ça marche sans qu’on sache pourquoi. En tout cas, ça devait être prédestiné parce que j’entendais parler de lui depuis des années, et quand j’ai eu cet engagement à New York, c’est lui qui avait été choisi pour m’accompagner…

Vous vivez à San Francisco…

J’ai toujours été à moitié entre Côte Ouest et Côte Est. Quand je jouais avec Basie, je vivais à moitié à New York, mais je n’ai jamais quitté San Francisco. C’est là que je suis née. Souvent, les gens quittent leur ville natale, mais j’aime ma ville. Ma famille vivait là-bas et c’était une grande famille. J’ai voyagé dans le monde entier – à 18 ans, j’étais en Australie – mais je n’ai jamais ressenti le besoin de partir. Non seulement, je m’y sens bien, mais c’est une ville superbe : tout le monde veut vivre à San Francisco ! (Rires)

Vous venez d’une grande famille…

Nous étions onze enfants, j’étais celle du milieu. C’était une famille très musicale. Les filles jouaient, chantaient. Je faisais des concerts de gospel avec mes sœurs. Ma mère était à la maison – avec beaucoup à faire, évidemment. Et mon père travaillait sur les quais : il bossait dur pour nourrir la famille ! J’ai grandi dans un bel environnement, mes parents avaient une maison dans Western Addition, qui fait partie de Pacific Heights, c’est devenu une zone très prisée !

Mary Stallings © Yves Sportis


Votre première approche de la musique s’est faite par l’église ?

Oui, absolument. C’était une église méthodiste. Ça s’appelait, AME, cela signifie African-American Zion Church, ou épiscopale, je ne sais plus le nom exact !1 Mes sœurs étaient pianistes mais j’étais uniquement chanteuse. Dès que j’ai commencé à chanter, vers 7 ans, je savais que je serai chanteuse professionnelle. A 15-16 ans, je chantais en public. Je chantais toujours à l’église, mais je faisais déjà du jazz. J’adorais la musique des big bands. Très jeune, j’ai pu jouer avec Earl Hines, Count Basie et tourner avec eux.

Comment êtes-vous passée de l’église aux big bands ?

La transition était facile. Mon oncle Orlando avait un groupe de jazz et il faisait ses répétitions à la maison, chez mes parents. J’avais peut-être 9-10 ans et j’ai donc toujours entendu les morceaux de Dizzy Gillespie : je les chantonnais et je jouais avec, j’improvisais dessus… Cette musique fait complètement partie de ma culture. Ça a toujours été naturel.

A quoi ressemblait le jazz de San Francisco ? On parle souvent de jazz « West Coast » : est-ce que c’est un terme qui a un sens pour vous ?

Dans notre région, c’était différent. Peut-être que Los Angeles relevait du jazz dit « cool », mais moi ce que j’ai toujours entendu, c’était du progressive hot jazz. J’ai grandi avec du bebop dans les oreilles. Je n’ai commencé à écouter du jazz cool que vers la fin des années cinquante peut-être. Mais je sentais la différence avec le bebop, que nous considérions comme modern progressive jazz. J’ai toujours été plus attirée par le bebop.

Vous avez joué avec Ben Webster…

Nous avions un gig au Jazz Cellar, avec Jimmy Whitherspoon et mon trio. Ben Webster était quelqu’un de sympa, mais il parlait tout le temps baseball avec mon pianiste : j’étais tellement jeune, on n’a pas vraiment communiqué ensemble…

Mary stallings © Jérôme PartageC’était difficile pour vous de vous retrouvez dans ce milieu d’hommes plus âgés…

Non. J’étais à l’aise. Ils me considéraient comme leur petite sœur. Ils s’occupaient de moi, ils m’ont beaucoup enseigné. Ça me manque d’ailleurs, ce côté "famille". J’ai appris énormément avec tous ces musiciens. Je leur suis redevable.

Vous avez aussi rencontré Ella Fitzgerald…

Il s’agissait d’une tournée à laquelle nous participions toutes les deux. Nous sommes devenues bonnes copines. Il y avait aussi Frank Sinatra. J’étais sur scène avec Tony Bennett et Joe Williams lors de cette tournée. Ella m’aimait beaucoup, et Sarah Vaughan aussi ! On s’entendait bien, on bavardait ensemble, girl talk, you know !

Qui étaient vos références musicales ?

Dinah Washington était celle que j’admirais le plus. Elle avait eu la même éducation musicale que moi, à l’église. Elle était capable de produire un tel volume sonore ! Elle combinait une grande beauté de timbre avec beaucoup de puissance. Elle a été ma première référence, sans doute à cause de l’église. Ensuite, j’ai écouté Sarah. Elle était entre blues et jazz.

Vous-même, vous avez toujours une dimension blues très forte, quoi que vous chantiez : « Love Me or Leave Me », « Sunday Kind of Love »…

C’est en moi. Je ne pourrais même pas m’en empêcher. Je pourrais chanter « Love Me or Leave Me » comme ça… (elle chante la mélodie d’origine), mais ça sort autrement… (elle chante avec des inflexions blues). Pour moi, ça me convient mieux !

Est-ce que c’est quelque chose que vous partagez avec les chanteuses que vous venez de citer ?

Je n’y pense pas. Je ne sais pas comment ce que je chante va sortir. Je crois que ça vient du fait que j’ai grandi à l’église. Le gospel et le blues sont tellement proches. Je n’essaie pas de préparer une interprétation : ça change tous les soirs, et ça sort en fonction du feeling. Une fois quelqu’un est venu me voir à la fin du set pour me dire que je n’avais pas du tout chanté le morceau comme la fois précédente. Mais, en fait, c’est même impossible de se souvenir de la manière dont j’ai chanté un morceau avant. C’est comme ça dans le jazz ! Je pourrais rechanter le même morceau dans le même set, ça serait différent, parce que forcément, le feeling est différent !

Mary Stallings © Yves SportisQuel serait votre conseil pour un vocaliste débutant ?

Nous avons tous nos empreintes digitales, notre identité personnelle. Il suffit d’être sincère avec ce qu’on essaie de faire. Il faut écouter les autres, les grands musiciens historiques. Il faut à la fois les écouter mais ne pas les imiter. Juste en essayant de chanter un morceau naturellement, tel qu’il est écrit, on trouve sa voix personnelle dans le morceau, sa façon de l’aborder. Il est inutile d’essayer de faire comme quelqu’un d’autre : chacun chante avec son propre feeling. Il faut faire confiance à sa propre individualité. J’adore Dinah, j’ai appris à lancer ma voix comme elle, mais en fait, on ne peut pas chanter pareil. Ça ne sert à rien : il faut être soi-même. Mais il ne faut pas passer à côté non plus. Parfois j’entends une inflexion dans ce que je chante et je me dis, « Tiens, ça c’était un hommage à Dinah ! ».

Certains essaient à tout prix de trouver une formule, un concept pour donner forme à leur musique. Comment procédez-vous ?

J’aborde la mélodie, j’apprends le morceau avant tout. Ensuite, je trouve des moyens de l’embellir, d’ajouter ma personnalité. Parfois, on entend des chanteuses qui en réalité recopient la façon de chanter d’une autre. Quand Etta James chante « At Last », (elle chante : At last, my love has come along). Elle l’a chanté à sa manière, et après tout le monde a chanté ce morceau pareil qu’elle : elles ne chantent pas la mélodie du morceau mais les variations d’Etta James ! Il faut d’abord s’attacher au morceau lui-même et trouver sa façon personnelle d’entrer dedans : everybody has their own heart… On n’est pas honnête autrement, on ne se donne pas la chance de trouver sa propre personnalité.

Comment choisissez-vous les morceaux que vous interprétez ?

Il faut que ça me parle. Ce sont toujours des morceaux qui me touchent personnellement. Cela ne veut pas dire que cela doit être une histoire que j’ai vécue, mais en tout cas des émotions qui me parlent. Je suis une sentimentale !

C’est important pour votre interprétation…

Oui, si je veux que le morceau ait du sens, qu’il puisse toucher les gens, il faut que ma sensibilité fasse partie du morceau. Chaque mot peut-être important dans une chanson. L’ensemble de la composition constitue un message, et si on veut que le message passe, il faut rentrer dans la musique, vraiment s’investir dans ce que cette chanson raconte. Telling the story…

Je crois qu’on pourrait me décrire comme story-teller, quelqu’un qui s’attache avec un soin particulier à l’interprétation. C’est ce qui m’importe, en tout cas, quand je chante. Il y a le chant lui-même, mais il y a un contenu, et c’est ce contenu de sens et d’émotion que j’essaie de faire passer.

Mary Stallings, Eric Baudeigne (Jazz à Foix), Eric Reed, Festival Jazz à Foix 2014 (stand Jazz Hot) © Yves Sportis


Qu’avez-vous appris quand vous chantiez avec Count Basie ?

Quand j’étais dans son orchestre, j’étais une simple élève. C’était comme d’aller à l’école : c’était l’un des plus grands groupes du monde. (Rires) Prendre le micro avec cet orchestre derrière, c’était une responsabilité énorme ! Un groupe comme ça, avec cette rythmique, cette section de cuivre, vous n’avez pas le choix : il faut sortir tout le swing que vous pouvez ! C’est une musique fondée sur le blues et c’est comme ça que j’ai eu ce gig. Je suis venue comme j’étais. Je savais chanter. Mais en faisant partie de ce groupe, j’ai appris autre chose, notamment à savoir m’imposer.

Comment apprenez-vous les morceaux ? Vous jouez aussi du piano ?

J’aurais aimé jouer plus de piano. Mon professeur m’a virée. Il m’engueulait parce que je trichais : je jouais d’oreille au lieu de lire la partition. Mais je joue encore un peu, du gospel, des petits trucs, juste pour moi. C’est important pour une chanteuse de connaître un peu le piano. Je commence toujours par apprendre la chanson telle qu’elle est écrite, ensuite j’interprète à ma manière, avec mon phrasé. Le plus important, c’est de devenir intime avec le morceau, rythmiquement, mélodiquement et de se poser des questions sur les paroles.

1. Il s’agit de l’AME Zion Church, également appelé AMEZ, pour African Methodist Episcopal Church. Officiellement créée en 1821, cette église comprend aujourd’hui près d’un million et demi de membres.


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Discographie détaillée [téléchargement]


Vidéos

1971 Mary Stallings-"This Girl's In Love With You"-with the Count Basie Orchestra
https://www.youtube.com/watch?v=raDyu2KSriE

2003 Mary Stallings & Trio-"I Love Being Here With You"-Chivas Jazz Festival, SP - Mary Stallings (voc)
, Michael Bluestein (p), 
Geoff Brennan (b), 
Babatunde Lea (dm)
https://www.youtube.com/watch?v=Zt0FMQHVCuI

2003 Mary Stallings & Trio-"Old Devil Moon"-Chivas Jazz Festival-Mary Stallings (voc)
, Michael Bluestein (p), 
Geoff Brennan (b), 
Babatunde Lea (dm)
https://www.youtube.com/watch?v=R5Mj4fCFp3o

2012 Mary Stallings at The Kirk Douglas Theater (6/22/12) - Jazz Bakery Movable Fest,
Mary Stallings (voc), David Udolf (p), Ratzo Harris (b)
https://www.youtube.com/watch?v=gzhCxgsqjyg

Mary Stallings "There Is No Greater Love"

https://www.youtube.com/watch?v=idfTCCdFkh8&list=PLs89ZwSR8wjlwi1yXjV80k__tn80Qdj6A&index=8

Mary Stallings-"Love Me or Leave Me"-Mary Stallings (Voc), 
David Udolf (p), 
Tal Ronen (b), 
Gasper Bertoncelli (dm)
https://www.youtube.com/watch?v=_75PIFkpnjw&index=7&list=PLs89ZwSR8wjlwi1yXjV80k__tn80Qdj6A

2014 Mary Stallings & Eric Reed Trío Festival de Jazz de San Javier 
https://www.youtube.com/watch?v=TyKnlNlFZDY

2014 Mary Stallings & Eric Reed-"Love You Madly"-Smoke Jazz Club
https://www.youtube.com/watch?v=GZ8W-5L3kaY

Mary Stallings "Crazy He Calls Me"
https://www.youtube.com/watch?v=qHifjq6LXxc

Mary Stallings "When Did You Leave Heaven"
https://www.youtube.com/watch?v=0CuiwquYiQE

Mary Stallings "Lover Man"
https://www.youtube.com/watch?v=niXAGYyslP4